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Un rescapé de La Méduse – mémoires du capitaine Dupont

philippe collonge un rescape de la meduse memoires du capitaine dupont
Gervais Daniel Dupont, originaire de Maintenon (dans la Beauce au nord de Chartres), soldat de l’An II engagé à 17 ans dans les armées de la République, est devenu au fil des campagnes capitaine d’infanterie. Sa dernière mission est de rallier le Sénégal, rendu à la France par l’Angleterre avec le retour de Louis XVIII.

Las ! Le lieutenant de vaisseau Duroy de Chaumareys, réintégré capitaine de frégate après 25 ans sans naviguer, est un dilettante vieilli qui jette toutes voiles dehors, bonnettes de course sorties, sa frégate La Méduse sur le banc d’Arguin au large de la Mauritanie, pourtant marqué sur toutes les cartes.

Dupont raconte la pagaille, la lâcheté, les révoltes des soldats contre les officiers, les affres de la faim, l’ivrognerie de désespoir, enfin le sauvetage in extremis… Tout le monde connait le tableau de Théodore Géricault qui montre avec l’exaltation propre au Romantisme, des naufragés blêmes à moitié nus gisant sur les planches qui font eau.

theorore gericault le radeau de la meduse construction

Le grand format est construit en deux cônes successifs, dans une atmosphère de fin du monde. Le premier suggère le passé, le radeau porté par sa voile de drap comme un destin subi ; le second est l’espoir, l’action de la chemise agitée vers le bateau qu’on croit apercevoir à l’horizon. Le tableau date de 1818 et le naufrage de 1816, encore tout frais à la mémoire. La presse parisienne – mais surtout l’anglaise, toujours avide de se gausser des Grenouilles vaniteuses (jusqu’au cirque Trierweiler tout récent) – donne un retentissement mondial au radeau de La Méduse.

theorore gericault le radeau de la meduse ecoliers au louvre

Philippe Collonge, habitant de Maintenon à sa retraite du groupe Air France, s’est intéressé à l’histoire de sa commune et a collecté les manuscrits conservés soigneusement par la famille du capitaine, adjoint au maire sur ses vieux jours. Il a fait un véritable travail d’historien, n’hésitant pas à comparer la version des faits écrite de la main Dupont avec les témoignages des autres rescapés de La Méduse, et à nous donner un éclairage sur les années de jeunesse du soldat devenu capitaine pour ses capacités humaines et sa bravoure au combat.

Dupont ne dit pas tout. Même s’il parle moins bien le français que sa langue maternelle le beauceron, il connait l’art de l’ellipse, tant sur les putains de Saint-Domingue que sur l’épisode cannibale du radeau et la répression des révoltés sans-grades. Mais ce qu’il dit est franc et honnête, son écriture est directe, sans langue de bois.

theorore gericault le radeau de la meduse cadavre

theorore gericault le radeau de la meduse carte naufrage

Une première partie narre ses campagnes de 1792 à 1815, tirées d’un journal tenu succinctement à mesure ; une seconde partie met en scène La Méduse et après, de 1816 à 1818. Les deux parties tiennent à peu près le même nombre de pages mais l’éclairage des années de soldat montrent combien la personnalité d’un homme compte plus que ses connaissances théoriques lors de dangers immédiats. Gervais Daniel Dupont a 41 ans lors du naufrage de La Méduse ; il n’a jamais été marin mais a beaucoup navigué pour l’armée, notamment vers les Antilles et dans les Caraïbes. Il voit très vite combien les officiers de la frégate sont peu compétents, à l’exception d’un aspirant d’une vingtaine d’années qui ne survivra que par miracle, blessé gravement à la jambe, et qui adressera un rapport tout professionnel au ministère de la Marine.

Si la première partie intéressera surtout les Antillais et les amateurs d’histoire maritime du XIXe siècle, la seconde captivera tous ceux qui aiment les mystères des faits divers. Car ce malheureux naufrage n’est que la traduction de la misère humaine : l’impéritie, l’inaptitude, l’arrogance, la veulerie, la démission… Les officiers mariniers et les officiels embarqués se sauvent en chaloupe. Ils ne remorquent qu’un moment le radeau où s’entassent le tout-venant, 150 personnes avec Dupont et sa compagnie de terre, ainsi qu’un mousse de 12 ans qui mourra et une seule femme. Lorsque le brick L’Argus retrouvera le radeau de La Méduse, 15 jours après le naufrage de la frégate, il ne reste que 15 survivants.

Ce témoignage d’un fait vrai donne envie de relire le roman ensorcelant d’Edgar Allan Poe, Les aventures d’Arthur Gordon Pym sur le même sujet.

Un rescapé de la Méduse – mémoires du capitaine Dupont 1775-1850, Manuscrit original présenté et commenté par Philippe Collonge, La Découvrance novembre 2014, 161 pages, €17.94

Attachée de presse Guilaine Depis

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Marc Bloch, L’étrange défaite

marc bloch l etrange defaite 1940
16 juin 1944 : Marc Bloch est mort fusillé dans le dos par la Gestapo, un peu au nord de Lyon, il y a 70 ans. Il était historien, professeur d’université, fondateur des Annales et capitaine sur le front en 1914, résistant à 57 ans parce que laïc athée, mais « né juif ». Il est pour les Lumières et pour la société libérale issue de la Révolution, résolument hostile aux Anti-Lumières qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, l’enfermer dans ses déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux. La France a libéré l’Europe des obscurantismes et les Amériques des colonialismes, donnant l’exemple d’une société nouvelle (pas sans bavures ni excès, malheureusement). Le nazisme est une vision Anti-Lumières, anti-moderne, anti-individu.

  1. 10 mai 1940 : les Allemands lancent leur offensive à l’ouest, 135 divisions contre 132 pour les Français, Belges, Hollandais et Anglais.
  2. 22 juin 1940 : en six semaines les Français se sont effondrés et quémandent un armistice par la voix chevrotante d’un Maréchal de l’autre guerre qui avait 14 ans lors de la défaite de 1870.

Marc Bloch livre son témoignage, écrit à chaud entre juillet et septembre 1940. Juif alsacien depuis le 15ème siècle, français d’abord, cité cinq fois au titre de l’armée durant les deux guerres mondiales, il est avant tout « citoyen républicain ». C’est ce qui donne à son témoignage son poids, celui d’un patriote et d’un savant « qui s’intéresse à la vie », selon ses propres dires. « Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être », écrit-il dans une lettre aux universitaires en 1942.

« La cause directe fut l’incapacité du commandement », commence-t-il par dire (p.55). Mais une armée n’est pas seule, elle dépend d’une société qui l’arme et la soutien, des politiques qui l’orientent, d’une éducation qui forme les hommes et d’une ambiance qui constitue sa volonté. « Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » (p.66). Ils n’ont pas même imaginé le Blitzkrieg, cette audace de la vitesse qui teste les défenses et s’enfonce là où c’est mou, toute d’initiatives et de coups de main, empêchant un repli en bon ordre. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude, s’ils l’avaient jamais prise !

Le matériel ? Certes, le réarmement français a eu lieu bien tard, mais il a eu lieu. Certes, il était parfois techniquement faible mais certains chars, automitrailleuses ou avions étaient bons. Ce qui a manqué est de les avoir au bon endroit, au bon moment, en éléments bien commandés… Ce qui a manqué est, autrement dit, l’intelligence, la volonté, le moral et l’organisation. Marc Bloch note chez les militaires cette « étonnante imperméabilité aux plus clairs enseignements de l’expérience », cette « sclérose mentale » (p.79) faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » (p.89), de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Ainsi ce plaidoyer du général Chauvineau, cité en annexe et préfacé par le maréchal Pétain (p.249), qui exalte les canons défensifs et méprise les chars et les avions, offensifs mais trop chers et trop lourds à manier, surtout pour des esprits étroits peu au fait des techniques.

Marc Bloch photo

C’est donc bien l’esprit qui a failli face aux Allemands, cet esprit dont la France est si fière – cette acuité d’intelligence, cette légèreté de penser, cette logique de raisonnement. « Nos, soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » (p.78). Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » (p.79). Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? C’est toute la mentalité administrative qui doit la faire… « L’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre actif et perpétuellement inventif qui exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère » (p.91).

Tout est dit de la mentalité française, engoncée dans l’élitisme de castes (p.193), formée dès l’enfance au bachotage (p.146), les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » (p.155), révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires (p.127), dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie (p.126) plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève ? – Mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » (p.201). Quand l’ennemi ne « joue pas le jeu » – ce qui était prévu par les plans (p.149) – tout s’écroule. « Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thème, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours (…) Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf » (p.158).

C’est à ce moment que l’historien se lève dans le témoin. Dans un superbe chapitre 3, l’auteur procède à « l’examen de conscience d’un Français ». L’esprit étroit, avaricieux, frileux de la France en ses profondeurs s’est révélé au moment du péril. Grands bourgeois méprisant le peuple qui avait ravi le pouvoir en 1936 (p.200), communistes plus préoccupés du pacte germano-soviétique que de la patrie, pacifistes naïfs qui confondent meurtre et défense légitime (p.174), syndicats bornés à « leurs petits sous ». Esprit petit, très petit, très pilote d’Air France 2014 : « A-t-il été rien de plus ‘petit-bourgeois’ que l’attitude, durant ces dernières années et pendant la guerre même, de la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires notamment ? » (p.171). Qui, en France, s’intéressait au monde, à la modernité ? Qui même avait lu ‘Mein Kampf’ où pourtant Hitler avait écrit ce qu’il voulait accomplir ? En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » (p.181).

1940 paysans jeux interdits

Avons-nous compris les leçons ?

La génération de la reconstruction sous de Gaulle, sans aucun doute – mais depuis ? L’hédonisme des baby-boomers en 1968, la crise de l’énergie dès 1973, la mondialisation qui court depuis les années 1980, le souci pour les ressources et le climat, l’émergence des pays neufs : tout cela compose une nouvelle guerre – économique – où il faut se battre pour exister. Pas pour massacrer l’autre au nom d’une soi-disant supériorité morale ou culturelle, mais simplement pour garder un bien-vivre.

Cette guerre-là, la France fatiguée et « moisie » n’est-elle pas en train de la perdre ? Les corporatistes sont aussi égoïstes que les syndicats de 1940, les grands patrons aussi peu soucieux des ouvriers et même des cadres, les pacifistes aussi bêlants, les bobos tout aussi dégoulinants de bon sentiments internationalistes et de générosité d’État (mais pas dans leurs quartiers), les écoles aussi bachotasses et administratives, la sélection par les maths aussi hypocrite, les grandes écoles formatent toujours de « bons » élèves forts en thèmes mais inaptes à s’adapter aux situations et aux gens (Crédit Lyonnais, Vivendi, France Télécom, grèves de 1995, CPE, Leonarda, manif pour tous, écotaxe…). Les écolos partisans du retour à la terre cassent toute recherche génétique par tabou, les socialistes courent derrière pour imposer le soin public universel, bien au chaud sous la couette, avec lien social décrété d’État dans les terroirs et assistanat industriel pour faire plus cher ce qui est de meilleure qualité ailleurs…

Marc Bloch, 1944 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » (p.182).

Allemagne hier, Allemagne aujourd’hui. France de la lenteur, lenteur de François Hollande. Nos profondeurs mentales ont-elles changé ?

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940, Folio histoire 1990, 326 pages, €11.70

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Alexander Kent, Honneur aux braves

alexander kent honneur aux braves
Le capitaine Bolitho, en 1802, est désormais vice-amiral, il terminera le roman anobli. Il faut dire qu’il a conservé une île à la couronne, coulé deux navires ennemis et pris à l’abordage un troisième – un plus gros. Cette aventure de mer ne dépare pas les précédentes, la 15ème du lot. Nous sommes entre hommes et les relations humaines comptent par-dessus tout.

La mer, les hasards et les dangers, l’équipage, les anciens et les proches, ledit Alexander Kent (qui se nomme dans le réel Douglas Reeman) les connaît bien pour s’être engagé lui-même à 16 ans dans la Royal Navy. Il n’a pas son pareil pour décrire les affres et le courage des aspirants de 13 ans, des enseignes de 19 ans et des lieutenants de 20 ans, tout comme la responsabilité assumée des capitaines de 30 et des amiraux de 50 ans. Il le sait, ce qui compte est le chef, celui qui sait surveiller, aimer et rendre justice au travail de chacun : « Ces marins ne se battaient ni pour le pavillon ni pour le roi, comme le croyaient ces imbéciles de terriens. (…) ils se battaient pour leurs compagnons, pour leur bâtiment, pour leur commandant » p.231.

Nul ne connaît rien à la guerre, pas plus qu’à l’entreprise, s’il ne sait ces quelques mots. Ce n’est ni la gloire, ni l’argent, ni la femme, qui font se battre pour vaincre : mais l’attachement à ses camarades. Difficile à dire en ces temps de féminisme forcené et de chacun pour soi – mais c’est ainsi que cela fonctionne entre hommes.

‘Honneur aux braves’ est un bon roman d’aventures pour adultes – et l’on devient adulte dès 13 ans dans la marine à voile. Le lecteur se souviendra longtemps d’Adam le neveu, d’Evans le petit aspirant juste pubère, d’Allday le serviteur absolu, de Jethro l’ancien marin fidèle, de Keen le valeureux capitaine de pavillon. Les intrigues, les coups de main, les combats navals ne manquent pas. Il faut savoir nager, et pas que dans les vagues, dans la bêtise humaine des civils aussi qui ne pensent qu’au commerce et aux coups bas politiques. Si vous perdez, la faute vous en revient ; si vous gagnez, on se glorifie de vous avoir choisi et donné les bons ordres.

Mais pour Bolitho, ce qui compte sont les hommes. Il s’est marié, a eu une petite fille qu’il ne verra qu’un an plus tard, après sa mission. Celui qui est comme son fils est son neveu, qui lui doit tout. Que lui faut-il de plus ?

Malgré les traductions tardives et les parutions au compte-goutte, la série des 23 volumes de mer prenant Bolitho aspirant adolescent pour le quitter amiral en son âge mûr, est un délice de lecture. Oserai-je dire « pour les garçons » ? C’est mal vu par l’égalitarisme forcené des aigries qui n’ont pas trouvé pied à leur chaussure, mais je le dis. Il n’est ni interdit ni tabou aux filles d’aimer – enfin je crois – puisque la liberté est le premier des biens hérité des Lumières. Bienvenue sur la mer !

Alexander Kent, Honneur aux braves, 1983, traduit de l’anglais par Luc de Rancourt, Phébus Libretto 2011, 361 pages, €9.41

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Rencontre avec Michel Rocard

Article repris par Medium4You.

Plaisir de rencontre, mercredi soir de cette semaine, avec Michel Rocard. Quatre-vingt un an mais toujours l’articulation claire, la logique sans faille et l’humour à fleur de sérieux. Soixante-deux ans de socialisme, mais on ne se refait pas.

Protestant catholique et fils de résistant, Michel est Français dans sa diversité, ce qui lui donne une vision élevée des choses. Fils de chercheur et père de chercheur, il ne se laisse pas entraîner par les hantises ni dominer par les passions, il contemple les idéologues se jeter sans intérêt des noms d’oiseaux d’un regard amusé. Il n’est ni économiste, ni juriste, mais généraliste, issu du meilleur de cette école de Science Po quand elle sait former l’esprit à la synthèse après soigneuse analyse, et susciter la curiosité. Énarque, mais parmi les premières promotions d’après guerre, avant le snobisme de caste. Il préféra un temps l’autogestion au centralisme démocratique, la pratique yougoslave au programme commun stalinien. Il est resté partisan de la diversité des points de vue et du débat.

Premier ministre du début du second septennat de François Mitterrand en 1988, il instaure le RMI, la CSG et initie la première réforme des retraites. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ou sur sa vision de l’Europe comme universalité en marche, mais nous ne sommes pas de la même génération. Le personnage a du sel qui me séduit.

Monsieur « l’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique » était l’invité des Gracques et de Jeune République, pour un débat dans l’enceinte de la vénérable Science Po rue Saint-Guillaume. Les locaux fatigués et leur petit jardin préservé, dans la cour intérieure, étaient un cadre qui convenait à l’homme politique. Ancien élève de l’école, il avait devant lui une bonne moitié d’élèves en plus des amateurs de renouveau. Les Gracques sont une association lancée par des personnalités engagées à gauche, mais version Camus plutôt que Sartre : la raison et l’intérêt général plutôt que les passions et foucades d’un socialisme qui serait « scientifique »… Jeune république est transuniversitaire et transpartisane, lancée par de nombreux intellectuels et décideurs politiques (Jacques Attali, Dominique de VIllepin, Luis Moreno Ocampo, Stanley Hoffman…).

Le sujet était « la crise ». « Mais il y a plusieurs crises qui n’ont rien à voir entre elles », s’insurge Michel Rocard ! « Et le terme de crise vient du vocabulaire médical, point le plus chaud de la maladie au-delà duquel il y a rémission ou décès » – est-ce bien adapté aux mutations que nous vivons ? Beaucoup de perturbations dans le cours des choses, si on veut appeler ça crises, mais certaines plus graves que d’autres. Panorama :

Augmentation de la violence collective. L’éradication des divers terrorismes (gauchistes, basque, corse, islamique…) diffuse les anciens militants dans la société et les allient aux mafias et au banditisme (on le voit à Lyon avec les tirs de guerre pour quelques euros).

Libération du monde arabe, plus d’un milliard d’habitants, dont on n’a pas fini d’entendre parler, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Perte des repères moraux et sociaux avec la fin de l’autorité, mouvement issu de 1968 utile au début mais qui dégénère en anarchie : voir la finance, l’école, la banlieue, l’Union européenne, les libertariens américains. « Il faut probablement une relégitimation de l’autorité, » nous dit Michel Rocard.

Grave affaire du climat, qui se réchauffe sans que rien ni personne ne fasse quoi que ce soit pour changer la logique. « Près de 200 millions de personnes vont connaître des désordres dus au climat, à commencer par les 11 000 habitants de l’État de Tuvalu, un archipel du Pacifique qui sera sous les eaux d’ici vingt à cinquante ans » : que vont-ils devenir ? Aucun autre État ne les accepte tels quels, seule la Nouvelle Zélande veut bien qu’ils s’établissent sur son territoire, mais comme travailleurs immigrés.

Grave affaire de la finance qui allie inventivité (où les matheux français sont très présents) et cupidité (où les banques américaines sont très coupables). Risque évacué des bilans bancaires, titrisation de produits subprimes notés AAA, mistigri refilé à tout le monde, dérivés de dérivés pour 15 fois l’économie réelle, endettement des États et exigence de rigueur… Démission des politiques devant les lobbies : qu’a fait Obama, cet espoir de l’Amérique, contre Wall Street ? Il faut contraindre ‘les marchés’ à accepter l’idée que l’exigence de rigueur doit s’arrêter au moment où elle empêche toute croissance. Rembourser sa dette veut dire produire.

Grave affaire de l’énergie avec le pic du pétrole (on y est), le pic du gaz (dans quelques années), le pic du charbon (dans 50 ans), le pic de l’uranium (pas avant 60 ans). Reste quoi ? L’éolien et le solaire existent certes, mais sont insuffisants pour les besoins énormes en énergie de toute la planète : on  ne sait plus vivre sans énergie bon marché avec Internet, les transports ferroviaires, l’industrie. Se souvient-on, les militants écologistes se souviennent-ils, que les moins pollueurs sont les plus pauvres ?

C’est bien sûr le nucléaire qui suscite la verve de Michel Rocard, tant le débat aujourd’hui est biaisé en France. Le nucléaire n’est peut-être pas l’énergie idéale mais le meilleur compromis entre la maîtrise du réchauffement et l’exigence d’énergie. Le débat est passionnel, « pourri d’idéologie, et le PS n’a pas envoyé ses meilleurs experts négocier avec les affutés des Verts… » Une pression de riches, car l’abandon du nucléaire augmentera les prix, au détriment des pauvres – voyez l’Allemagne… Et demandez-vous plutôt quelle énergie tue le plus à produire. Michel Rocard cite l’ERSAD (Energy-Related Severe Accident Database), base de données élaborée au Paul Scherrer Institute, en Suisse. Le PSI est le plus important centre de recherche suisse pour les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie. Cet institut indépendant montre que ce n’est certainement pas le nucléaire qui tue le plus, malgré les fantasmes – et en tenant compte de l’irradiation. Mais c’est le charbon et son grisou, l’encrassement des poumons, la dépense gigantesque d’énergie à creuser sous la terre et à remonter la houille. Mais ce sont les barrages et leur effondrement comme en Chine ou hier en France au Malpasset. Abandonner le nucléaire signifie non seulement appauvrir l’industrie française mais aussi rejeter la pollution et les dangers sur les pays tiers, là où sont extraits le charbon et le gaz.

Faut-il penser que les écologistes français préfèrent des morts en Chine à l’industrie nucléaire en France ? Ne dites pas à Mamère que je suis pour le maintien du nucléaire, il me croit de gauche. Or la gauche, c’est la raison, la leçon des Lumières, pas l’obscurantisme des croyances. « Analysez les faits », nous dit Michel Rocard. Lisez par exemple le point que fait le PSI sur l’énergie durable.

Tout cela, conclut ce politicien d’expérience, est affaire de culture. Coexistent en Occident la culture anglo-saxonne hostile au pouvoir central et au rôle contraignant de l’État, et la culture européenne plus interventionniste et régulatrice. La première aboutit au laisser-faire donc à la loi du plus fort : c’est en restreignant les salaires au nom des actionnaires qu’on a poussé l’endettement. La seconde a connu ses excès jacobins et uniformisateurs, mais a permis aussi les Trente glorieuses et une croissance régulière. Il faut réaffirmer nos valeurs culturelles contre la culture d’outre-Manche et d’outre-Atlantique.

Le principal danger est l’anarchie, la perte de confiance envers l’autorité et les États, incapables de répondre aux crises. Révolte populaire ? Michel Rocard n’y croit pas, la montée de l’individualisme l’inhibe : « les gens hier descendaient dans la rue, aujourd’hui ils se mettent devant la télé. » Mais des révoltes sporadiques, oui. L’extrémisme ? Expression de rejet, mais pas une solution positive durable. Le politicien providentiel ? Il n’existe pas, « celui qui gagnera les présidentielles françaises en 2012 le fera sur un bon mot, un coup médiatique ou un événement qui lui donnera de l’aura. » Un programme ? Pour quoi faire puisque les crises se développent rapidement et avec leurs logiques.

Une riche soirée du parler vrai, par l’un des premiers Gracques.

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