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Alexander Kent, Second ne daigne

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Napoléon est revenu de l’île d’Elbe, mais Waterloo le guette. Sir Richard Bolitho l’amiral est mort d’une balle tirée par l’ennemi dans le tome précédent, sur la dunette de son navire. Les héros sont finis – comme dans notre après-guerre avec Churchill, Eisenhower, de Gaulle… Douglas Reeman l’auteur, qui a pris pour pseudo de plume le nom d’un ami dans la marine mort au combat, Alexander Kent, s’est engagé à 16 ans en 1940 dans la Navy. C’est aussi son histoire, qui rejoint la grande Histoire, qu’il raconte avec les Bolitho, deux siècles plus tôt.

Si les grands ne sont plus, subsistent les fils et les neveux. Adam Bolitho, capitaine de vaisseau, reste fringant et piaffe d’impatience plus que son oncle. Il recevra comme mousse le fils de l’amiral Dreighton, mort dans l’attaque de Washington avec sir Richard ; l’adolescent de 15 ans semble moins pusillanime que son géniteur. Adam a été rappelé d’Amérique où la guerre se termine pour être envoyé en Méditerranée avec une frégate toute neuve, la Sans-Pareil, dans l’escadre du remplaçant de sir Richard. Ce dernier avait signalé combien le dey d’Alger pouvait être dangereux, donnant asile à des frégates renégates françaises ou espagnoles qui pillent allègrement les navires marchands anglais.

L’aventure continue donc avec Adam. Il va couler un brick, emporter un brigantin et capturer quatre frégates en moins de 500 pages. Sa jeunesse et sa fougue balayent la prudence passée de son oncle comme les précautions diplomatiques de son successeur. Indépendant, il préfère agir le premier : second ne daigne d’être. Au point parfois de désirer une femme qui est celle d’un autre. Il ira même contre les ordres formels de son amiral Rhodes, jaloux des succès passés de sir Richard et vertueusement choqué du compagnonnage d’un amiral de la flotte avec Lady Catherine – qu’il considère comme une « pute ». Mais Adam, s’il enfreint les ordres, a toujours une raison recevable par la bureaucratie navale : l’attaque d’un vaisseau ami qu’il faut soutenir, l’assistance à un bâtiment moins armé, la prise de guerre d’une frégate…

Car les ennemis se cachent au cœur même du Royaume-Uni ; ils renseignent les prédateurs par intérêt, financent des corsaires, se partagent les gains… Adam s’efforcera de tuer le capitaine Martinez, renégat espagnol qui pirate pour Alger et que son oncle avait rencontré, mais c’est un fusilier qui le devancera, discipliné et sans état d’âme. Adam, le sabre à la main, n’aurait pas eu le temps face à un pistolet armé. Il devait protéger en outre son mousse Napier, 14 ans, qui n’a pas voulu le quitter d’un pouce au combat et qui s’est pris un morceau de bois dans la cuisse lors de l’abordage. Car l’humanité et l’attention aux humbles font partie de l’héritage des Bolitho. Adam suit l’exemple de son oncle et le transmet aux aspirants : se préoccuper des hommes, ne pas les punir par orgueil mais pour des fautes avérées, savoir leur nom et si possible leur histoire, écouter les talents précieux comme ceux du timonier, du canonnier ou de la vigie, leur demander beaucoup mais jamais en vain.

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Sur la terre ferme, la demeure de Falmouth et le vieux sabre de famille appartiennent désormais au dernier descendant mâle des Bolitho, sir Richard ne laissant qu’une fille – vite orpheline parce que sa mère Belinda, hautaine et jalouse de Catherine, a voulu chevaucher sa jument et que la cravache l’a fait renâcler au bord de la falaise. Belinda s’y est brisé le cou, ce qui simplifie la succession et atténue la haine, mais fait d’Adam le tuteur légal d’Elisabeth, 13 ans. Catherine s’efface, consciente du scandale social de son compagnonnage affiché avec Richard – resté marié – et consciente aussi qu’Adam n’a plus besoin d’une mère de substitution ; il est désormais pleinement adulte. Elle cède aux avances du puissant Sillitoe, ex-inspecteur général du Régent, mais qui démissionne pour vivre au grand jour avec elle. Un voyage diplomatique en Espagne est prévu pour le couple.

J’aime toujours autant cette série d’aventures, écrite pour les hommes et les adolescents. Elle évoque les combats de l’existence, le plaisir de naviguer sur des cathédrales de toiles, l’océan qui sans cesse change et pousse à d’adapter, l’amitié et l’amour comme les deux faces viriles du sentiment sur la mer ou la terre, les hommes qui grognent et se surpassent, plomb ou or selon qu’on les commande ou non.

Alexander Kent, Second ne daigne (Second to None), 1999, Phébus Libretto 2016, 458 pages, €11.80

e-book format Kindle, €17.99

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Alexander Kent, Un seul vainqueur

alexander kent un seul vainqueur

L’histoire continue d’avancer jour après jour, la grande et la petite. Richard Bolitho, marin depuis l’âge de douze ans, poursuit son existence tout en la mettant au service de Sa Majesté.

Il aime sur terre, entre deux missions vitales sur mer, cette Catherine qu’il a sauvée des griffes d’un mari pédéraste qui non seulement ne l’aime pas, mais a dilapidé la fortune de son épouse au jeu. L’épouse officielle du vice-amiral sir Bolitho, lady Belinda, reste à Londres dans la « bonne » société, éprise de conventions et de paraître. Malgré leur petite fille en commun, elle ne l’aime plus, et c’est réciproque.

L’Angleterre défend toujours son empire et la liberté de son commerce contre l’Ogre corse, ce Napoléon qui veut dominer l’Europe et force au blocus continental. Les autres nations maritimes, l’Espagne, la Hollande et le Danemark, sont trop faibles pour résister ; la première est alliée, la seconde voudrait rester neutre malgré les pressions, la troisième craint pour sa flotte enserrée dans les détroits scandinaves.

Ce pourquoi cette année 1806 qui suit la victoire de Trafalgar est importante. Napoléon poursuit ses victoires sur le continent mais sa flotte a été réduite par les destructions et les prises. Dommage que les terroristes de 1793 aient coupé tant de têtes expérimentées d’officiers mariniers : si les bateaux français sont solides et bien construits, ils sont trop souvent mal commandés et trop peu exercés au tir à boulets.

Bolitho est envoyé rejoindre une escadre anglaise au Cap de Bonne espérance, point névralgique de la route vers l’Asie : le canal de Suez ne sera construit qu’à la fin du siècle et la route du Cap Horn est trop dangereuse aux navires à voiles, la proximité des glaces antarctiques y lève de constantes et violentes tempêtes. La ville du Cap est tenue par les Hollandais Boers, alliés plus ou moins à Napoléon qui les a délivrés du royaume espagnol. Bolitho va devoir détruire des bateaux qui risqueraient de contrer l’occupation anglaise du lieu.

Il est ensuite envoyé dans le nord, au Danemark, pour éloigner le scandale de sa liaison avec Catherine, afin d’accompagner une mission diplomatique destinée à convaincre le royaume de ne pas livrer sa flotte à Napoléon. Péripéties qui montrent combien les conseilleurs d’ambassade ne sont pas les payeurs, trop souvent ignorants des réalités du terrain malgré leur intelligence globale. Car le « secret » diplomatique n’en est jamais un, le temps passé à « négocier » étant mis à profit par une escadre française pour tenter de couler le bateau où se trouve cet autre Nelson qu’est l’amiral Bolitho à son retour – et affaiblir ainsi la flotte anglaise.

navire trois ponts france 18e

Ces aventures sont entrelardées de moments d’amour et même de sexe brûlant entre les amants, de relations d’amitié avec les anciens collaborateurs, de retrouvailles affectueuses avec le neveu Adam, 26 ans et capitaine de frégate. À bord, Bolitho reste attentif aux hommes, ce qui est sa gloire et sa force au combat. Il s’efforce de connaître chacun, de retenir les noms des plus marquants, de parler sans superbe au plus humble aspirant, pilote ou matelot. Ce pourquoi ils l’aiment, ce pourquoi ses ordres sont obéis lorsque vient le temps de l’action. Le lecteur en apprend beaucoup sur la psychologie du commandement dans les unités de combat en lisant Alexander Kent, lui-même engagé dès 16 ans dans la Navy en 1940 sous son vrai nom de Douglas Freeman.

Il montre la force des liens humains, entre hommes qui se battent, entre adultes et jeunes pour apprendre le métier, entre hommes et femmes lors des périodes à terre. Cette spécialité rend ses romans maritimes vivants et parfois poignants. Il raconte peu ou prou la même histoire, mais jamais au même endroit, ni avec les mêmes protagonistes, ni au même moment. Cette familiarité décalée est l’un des secrets des « sagas », ces romans qui se succèdent où l’on voit vivre, grandir et évoluer les personnages. Où l’on s’y attache comme s’ils étaient de sa propre famille.

Quelques nouveaux apparaissent, comme cet aspirant Seagrave, 16 ans en début du roman, qui vient d’un bâtiment amiral où il a été battu au sang, « bizuté » comme on dit aujourd’hui. Au point de se croire lâche, sans cesse sous le regard des autres qui jugent, alors qu’il est courageux, comme son réflexe l’a montré un instant. Bolitho le reconnaît, après son capitaine et après l’homme qu’il a sauvé. Bienveillant, l’amiral permet la résilience…

Dès les premières pages, vous êtes pris dans l’histoire, le monde alentour ne compte plus ; vous voilà au XIXe siècle. Et tant pis si les bateaux français n’ont pas souvent le dessus et si Napoléon (ce héros français) est vu de l’autre côté de la Manche comme un dictateur impérialiste. C’est l’autre face, aussi vraie que la nôtre, du même personnage – et il est bon de s’en rendre compte. Le « bonapartisme » politique continue d’être la plaie de la politique française, bien peu démocratique malgré les grands mots des politiciens.

Le charme d’Alexander Kent est qu’il ne prend pas au sérieux ces combats idéologiques. Ce qui compte est de bien faire son métier et d’aimer ceux qui vous entourent. Un bien beau programme, plus honnête que celui des professeurs de vertu !

Alexander Kent, Un seul vainqueur (The Only Victor), 1990, Phébus Libretto 2013, 494 pages, €12.80
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Un rescapé de La Méduse – mémoires du capitaine Dupont

philippe collonge un rescape de la meduse memoires du capitaine dupont
Gervais Daniel Dupont, originaire de Maintenon (dans la Beauce au nord de Chartres), soldat de l’An II engagé à 17 ans dans les armées de la République, est devenu au fil des campagnes capitaine d’infanterie. Sa dernière mission est de rallier le Sénégal, rendu à la France par l’Angleterre avec le retour de Louis XVIII.

Las ! Le lieutenant de vaisseau Duroy de Chaumareys, réintégré capitaine de frégate après 25 ans sans naviguer, est un dilettante vieilli qui jette toutes voiles dehors, bonnettes de course sorties, sa frégate La Méduse sur le banc d’Arguin au large de la Mauritanie, pourtant marqué sur toutes les cartes.

Dupont raconte la pagaille, la lâcheté, les révoltes des soldats contre les officiers, les affres de la faim, l’ivrognerie de désespoir, enfin le sauvetage in extremis… Tout le monde connait le tableau de Théodore Géricault qui montre avec l’exaltation propre au Romantisme, des naufragés blêmes à moitié nus gisant sur les planches qui font eau.

theorore gericault le radeau de la meduse construction

Le grand format est construit en deux cônes successifs, dans une atmosphère de fin du monde. Le premier suggère le passé, le radeau porté par sa voile de drap comme un destin subi ; le second est l’espoir, l’action de la chemise agitée vers le bateau qu’on croit apercevoir à l’horizon. Le tableau date de 1818 et le naufrage de 1816, encore tout frais à la mémoire. La presse parisienne – mais surtout l’anglaise, toujours avide de se gausser des Grenouilles vaniteuses (jusqu’au cirque Trierweiler tout récent) – donne un retentissement mondial au radeau de La Méduse.

theorore gericault le radeau de la meduse ecoliers au louvre

Philippe Collonge, habitant de Maintenon à sa retraite du groupe Air France, s’est intéressé à l’histoire de sa commune et a collecté les manuscrits conservés soigneusement par la famille du capitaine, adjoint au maire sur ses vieux jours. Il a fait un véritable travail d’historien, n’hésitant pas à comparer la version des faits écrite de la main Dupont avec les témoignages des autres rescapés de La Méduse, et à nous donner un éclairage sur les années de jeunesse du soldat devenu capitaine pour ses capacités humaines et sa bravoure au combat.

Dupont ne dit pas tout. Même s’il parle moins bien le français que sa langue maternelle le beauceron, il connait l’art de l’ellipse, tant sur les putains de Saint-Domingue que sur l’épisode cannibale du radeau et la répression des révoltés sans-grades. Mais ce qu’il dit est franc et honnête, son écriture est directe, sans langue de bois.

theorore gericault le radeau de la meduse cadavre

theorore gericault le radeau de la meduse carte naufrage

Une première partie narre ses campagnes de 1792 à 1815, tirées d’un journal tenu succinctement à mesure ; une seconde partie met en scène La Méduse et après, de 1816 à 1818. Les deux parties tiennent à peu près le même nombre de pages mais l’éclairage des années de soldat montrent combien la personnalité d’un homme compte plus que ses connaissances théoriques lors de dangers immédiats. Gervais Daniel Dupont a 41 ans lors du naufrage de La Méduse ; il n’a jamais été marin mais a beaucoup navigué pour l’armée, notamment vers les Antilles et dans les Caraïbes. Il voit très vite combien les officiers de la frégate sont peu compétents, à l’exception d’un aspirant d’une vingtaine d’années qui ne survivra que par miracle, blessé gravement à la jambe, et qui adressera un rapport tout professionnel au ministère de la Marine.

Si la première partie intéressera surtout les Antillais et les amateurs d’histoire maritime du XIXe siècle, la seconde captivera tous ceux qui aiment les mystères des faits divers. Car ce malheureux naufrage n’est que la traduction de la misère humaine : l’impéritie, l’inaptitude, l’arrogance, la veulerie, la démission… Les officiers mariniers et les officiels embarqués se sauvent en chaloupe. Ils ne remorquent qu’un moment le radeau où s’entassent le tout-venant, 150 personnes avec Dupont et sa compagnie de terre, ainsi qu’un mousse de 12 ans qui mourra et une seule femme. Lorsque le brick L’Argus retrouvera le radeau de La Méduse, 15 jours après le naufrage de la frégate, il ne reste que 15 survivants.

Ce témoignage d’un fait vrai donne envie de relire le roman ensorcelant d’Edgar Allan Poe, Les aventures d’Arthur Gordon Pym sur le même sujet.

Un rescapé de la Méduse – mémoires du capitaine Dupont 1775-1850, Manuscrit original présenté et commenté par Philippe Collonge, La Découvrance novembre 2014, 161 pages, €17.94

Attachée de presse Guilaine Depis

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William Golding, La trilogie maritime

La trilogie maritime est un grand œuvre de prix Nobel de Littérature de la part de William Golding (il lui fut attribué en 1983). Elle fut écrite en 1988 et 1989, quelques années avant de passer de l’autre côté, là où les hochets n’importent pas et les hoquets non plus. Rites de passage, Coup de semonce et La cuirasse de feu ne sont pas des titres d’Harry Potter mais les épisodes d’une initiation. Le jeune homme en question est plus âgé que le collégien sorcier, au début de sa vingtaine ; son nom est Edmund Talbot. William Golding a toujours aimé analyser les humains en situation. Les plus lettrés des lecteurs se souviennent de Lord of the flies, publié en 1954 et traduit en français sous le titre Sa majesté des mouches. Ce livre-culte, devenu en 1963 un film de Peter Brook, observait des garçons autour de la puberté livrés à eux-mêmes dans une île après un crash d’avion…

William Golding Trilogie maritime

Edmund, jeune esquire, part servir le Royaume comme quatrième secrétaire du Gouverneur aux antipodes, dans cette Australie colonisée par les convicts (appelés – par la langue de bois déjà – des « hommes du gouvernement »). Nous sommes au début du 19ème siècle, Napoléon vient d’être exilé en l’île d’Elbe. La traversée, sur un bateau pourri de la Navy mené par un capitaine psychotique et peuplé d’immigrants, va durer presque un an ! De quoi alimenter les étapes du passage à l’âge adulte.

Épris de grec et bourré de latin (ce dernier considéré comme langue vulgaire « faite pour les sergents »), assez content de lui-même, protégé par un parrain illustre auquel il a promis le récit de la navigation, Edmund ne tarde pas à se voir coller une image de « lord », phraseur et soucieux de sa condition. Mais dans une traversée aussi longue sur un navire aussi précaire, il faut bien se frotter aux autres – physiquement et mentalement. Et c’est là que le sens théâtral de l’auteur met en scène l’humanité en sa tragi-comédie. Un révérend coincé et un beau jeune marin musclé demi nu de 20 ans ; un Premier lieutenant monté du rang dont toute ambition se cantonne au principe de précaution et un Troisième lieutenant, ex-noble français empli d’idées, de savoir technique et de bagout ; un aspirant de 15 ans timoré et sans espoir (mais qui survit) et son cadet de 14 ans vif et déluré (qui disparaît brutalement) ; une ex-pute folâtre et une ex-gouvernante collet-monté ; un époux qui ne porte pas la culotte et un athée missionnaire qui offre sa main… Tous ces personnages détonants, allant par paires, vont faire des étincelles !

torse nu blond muscle travis fimmel australien

C’est sans conteste le premier tome qui est le plus enlevé. Unité d’action, de lieu, de caractères : le bateau est un microcosme des désirs humains et des conventions sociales, un « village global ». On peut mourir de honte et c’est ce qui arrive au révérend Colley, exalté par le matelot Billy Rogers, beau comme un Travis Fimmel posant pour Calvin Klein. Saoulé lors de la cérémonie du passage de la Ligne, Colley se voit offrir une fellation qu’il ne refuse point, dans l’entrepont, par l’éphèbe populaire. Après son décès, au tribunal de la dunette devant lequel le trop beau matelot doit s’expliquer sur « les mœurs » de la Royal Navy en usage durant cette journée de folie, il a cette réponse digne du rusé Ulysse : « dois-je commencer par les officiers, Monsieur ? » La réplique clôt aussitôt le débat parmi ces Anglais collet-monté de l’ère prévictorienne. Pas de jugement donc, le livre de bord affirmera « mort de maladie », ce qui fera tiquer notre Edmund encore idéaliste, et réfléchir à point nommé, lorsqu’on se veut politique, sur l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

Le tome second manque de souffle dans ses débuts, il peine à trouver un nouveau sujet dans cette traversée qui se prolonge. Heureusement qu’un bateau frère se rapproche, contenant de belles femmes, et que notre Edmund tombe raide dingue d’une jeunette d’à peine 17 ans. Un bal donné dans les grands calmes, un message puis la séparation brutale avec le vent qui lève et désunit les esquifs. Le souvenir de la belle alimentera le journal de bord de notre ingénu.

voiles d un bateau

D’autant qu’il lui reste le pire à affronter au tome trois : un aspirant inapte, un bateau qui craque de toutes parts, les quarantièmes rugissants. De quoi se poser d’utiles questions sur cette arche qui pourrait couler bel et bien avant de toucher terre. La tragédie rôde : sans mât de misaine, point assez de vitesse ; sans vitesse, point assez de nourriture ; réparer le mât exige des fers portés au rouge, au risque de faire brûler tout le bateau… Tragique dilemme qui fait se souvenir des deux éthiques : faut-il rester frileux et agir en Chirac/Hollande ? Ou bien se payer d’audace et tenter le tout pour le tout à la De Gaulle/Sarkozy ? Ce n’est pas dit comme cela mais c’est l’idée : principe de précaution et mort lente d’inanition, ou courage d’oser avec perspective de s’en sortir ? Pour de bons Anglais, hommes d’action, c’est le courage qui prévaut et non l’immobilisme. Malgré la tempête, malgré le mur de glace d’un gigantesque iceberg, malgré la disparition de l’intendant et du vif aspirant, le bateau parviendra à bon port, « le Hollande » et « le Sarkozy » ayant calculé, par la méthode précaution-tradition ou par la méthode innovation-calculs, le même point.

Edmund arrive en Australie en ayant surmonté la Mort, l’Amour et les Épreuves. Sa Quête initiatique se verra récompensée par une élection au Parlement de Londres, un héritage précipité lui donnera l’aisance et la main de celle qu’il aime pour rassasier ses désirs. La tête, le cœur et le ventre sont désormais comblés. Happy end.

Mais c’est moins cette fin qui compte que le déroulement de l’aventure. Dieu, référence lointaine, n’intervient pas, les sentiments humains sont passagers comme les hommes dans un bateau, les conventions sociales encadrent et fournissent une bonne excuse à la méchanceté foncière de l’être humain. En bref, on fait son destin par soi-même : en étant capitaine inflexible, lieutenant convaincant, époux inspiré. Edmund revit un périple d’Ulysse en découvrant le monde, les éléments et l’humanité réelle. Ce n’est déjà pas si mal.

William Golding, Rites de passage I, €6.46, Coup de semonce II, €6.46, La cuirasse de feu III, €6.46 sont édités en Folio, entre 300 et 400 pages chacun.

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Alexander Kent, A rude école

Paru en 1975 et 1978 en deux volumes en Angleterre, Phébus Libretto rend disponible en français un seul volume pour les deux premiers tomes de la saga de marine. A rude école est le premier d’une série enthousiaste et réaliste de 21 tomes sur la marine anglaise à l’époque de sa gloire.

Ce sont ici deux aventures qui content les débuts maritimes et mouvementés de Richard Bolitho, alors aspirant de 16 ans dans la marine de Sa Majesté. Richard B. a déjà les nerfs solides et ce goût des relations humaines et du commandement qui en fera un bon chef de bord. Son père, l’auteur Douglas Reeman, est entré dans la carrière au même âge. Lui en 1940, pas en 1773, mais c’est dire combien l’auteur connaît la mer, les marins et l’existence aventureuse du bateau de guerre.

Vous lirez une histoire de pirates, de traite négrière, de contrebandiers et de naufrageurs. Embarqué sur un vaisseau de 74 canons appelé la Gorgone, le jeune homme aime l’action et la camaraderie : il est servi ! Destination inconnue pour son deuxième embarquement avec son ami Dancer, à l’âge où un jeune officier rêve de responsabilités. Ce n’est pas sa première expérience de la mer, il l’a commencée dès douze ans. Après le gros 74, l’adolescent traque la contrebande d’alcool français sur un petit patrouilleur au large des côtes de Cornouaille. Sur ce Vengeur, le jeune Richard découvre que son frère aîné Hugh, est capitaine du bâtiment. Ce n’est pas de tout repos.

L’éditeur français nous en promet de belles : « Promiscuité des entreponts, brutalité des maîtres d’équipage, peur au ventre à l’heure des manœuvres dans la voilure quand le gros temps malmène le navire – sans parler de quelques coups fourrés non prévus au programme… » Tout arrivera, comme il se doit. Richard domptera son vertige, se défendra comme il le peut, apprendra sans cesse à dompter la mer comme les hommes.

Si les personnages manquent encore de profondeur, les volumes suivants déploieront toute la palette de la psychologie. Manquer Bolitho adolescent serait une erreur. Une première fois contre les négriers sur la côté africaine, une seconde fois contre les contrebandiers du sud de l’Angleterre, il obéit à la rude discipline de la marine anglaise et fait preuve de cette qualité suprême outre-Manche qu’est le courage. Il sert son pays sans oublier ses intérêts de commandement. A l’heure de l’oxymore démago du « patriotisme économique », c’est une morale revigorante. L’ennemi est interne à la nation : il est cet aristo anglais qui préfère son enrichissement personnel au bien de son pays.

Suivre l’adolescent depuis sa première responsabilité jusqu’à son âge mûr où il est fait amiral est un rare bonheur de lecture. Nous avons ainsi l’impression d’un jeune neveu qui lentement se révèle. Qu’y a-t-il de plus fort que surveiller son éclosion pour s’attacher à un être ?

Alexander Kent, A rude école (Midshipman + The Avenger), 1975 et 1978, Phébus Libretto, 2005, 256 pages, €8.45 

Les romans maritimes d’Alexander Kent déjà chroniqués sur ce blog.

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Alexander Kent, Ennemi en vue

Les Anglais n’ont pas honte du roman d’aventure. Pas comme nos intellos qui préfèrent les affres de petite-bourgeoises des banlieues, la nostalgie Marie des brebis, voire les monologues du vagin. Alexander Kent a pris le nom d’un camarade d’enfance mort à la guerre contre Hitler pour écrire une série de 22 romans sur le destin d’un capitaine, de 1773 à 1813. Captain Bolitho est aussi célèbre outre-Manche que Monte-Cristo en France. C’est un bonheur de lire ses livres, bien qu’ils ne semblent guère avoir de succès chez nous…

Certes, ils décrivent des batailles entre navires de la Reine et ceux de la Révolution et de l’Empire – et ce sont le plus souvent des défaites pour les Français. Mais l’auteur reconnaît la suprématie technique des navires fabriqués en France sur ceux des Anglais. Certes, le bonapartisme et la nouvelle religion missionnaire de la Révolution hérissent tout Britannique, ce que nous faisons mine de ne pas comprendre. Mais il y a la mer, les hommes, l’exotisme.

Capitaine à 26 ans après s’être engagé comme mousse à 12 (comme l’auteur à 16 ans en 1940), Richard Bolitho en a désormais 38. Nous sommes en 1794 et l’amiral français Lequiller tient à conserver la route des Amériques ouverte pour forcer le blocus de la Navy au large des côtes de Gascogne. En ce dixième tome d’aventures maritimes, Bolitho va découvrir ce qu’est le commandement et ce qu’est devenir père.

Il est capitaine de navire depuis douze années déjà, mais c’est le commandement d’un deux-ponts de 74 canons qu’il assure désormais ; plusieurs centaines d’hommes ne se gèrent pas comme l’équipage d’une frégate qui n’en comprend que quelques dizaines. Pour les hommes, il est dieu ; pour lui-même, il est seul. Il doit décider souverainement de la conduite à tenir, de la stratégie à suivre, de la tactique de combat. Ses décisions mettront en jeu la vie de milliers de marins, ceux de son navire comme ceux de l’escadre qu’il finit par commander. Son Commodore est en effet un velléitaire incapable, poussé jusqu’à ce poste par le piston de la naissance. Bolitho peut prendre conseil, mais il reste le plus expérimenté et l’action n’attend pas. Pour le meilleur ou pour le pire, au risque de se tromper, il faut décider.

Mais comme il est humain et juste, qu’il se préoccupe des autres avant lui-même, il est adoré des hommes. Il suffit d’avoir fait son service militaire comme aspirant pour comprendre de l’intérieur toute l’angoisse de l’exemple à donner et ces petits détails insignifiants qui font tout pour votre réputation : aider un gars dans un passage difficile, avoir un mot de fierté pour une action devant les autres, soigner sa tenue après une marche harassante… Quand un « dieu » regarde les hommes, ceux-ci n’en peuvent plus de fierté : ils se sentent « élevés ». Ils feront tout pour mériter cette dignité à eux conférée.

A une escale, un jeune homme est livré avec les provisions : c’est un aspirant de renfort. Il a quatorze ans. « Il était grand pour son âge, svelte, les yeux noirs, des cheveux couleur d’ébène comme ceux de Bolitho, il avait l’air farouche et nerveux. Bolitho ne put s’empêcher de le comparer à un poulain sauvage » (p.104). Cet adolescent défiant et anxieux est son neveu, comme lui apprend une lettre qu’il remet en mains propres. Il ne savait pas que son frère, qui s’est fait oublier aux Amériques après une trahison, avait engrossé une Miss Pascoe sans jamais se marier ni reconnaître ce gamin qu’il n’a jamais vu. Père absent, mère morte, renvoyé de chez sa tante vers la marine, aux bons soins du capitaine Richard Bolitho, l’adolescent Adam n’est rien, n’a rien et reste seul dans la vie. D’où l’importance pour lui, du premier mot du capitaine à un subordonné : « c’est, heu… mon neveu ». Il est enfin quelqu’un dans l’œil d’un adulte, reconnu socialement, avec un poste à assumer.

38 ans est l’âge mûr ; on se préoccupe plus de ceux qui vous entourent que de soi, n’ayant plus rien à prouver. La paternité travaille par besoin de transmettre, de se revivre dans la jeunesse, de se survivre dans la descendance. Le jeune aspirant Pascoe est touchant et acharné : il veut racheter son père qui a trahi, il veut se faire reconnaître, sinon aimer, par cet oncle capitaine d’un deux-ponts que ses hommes admirent. Il fera son devoir, malgré les coups de mer et les coups de canon, les coups de canne et les coups de soleil. Voire les coups de théâtre. Bolitho ne pratique aucun favoritisme et, durant les mois sur le navire, ne traite jamais l’adolescent autrement que les autres. Il l’appelle « monsieur Pascoe » mais le surveille du coin de l’œil, particulièrement. Il apprécie ses progrès dans l’étude et son épanouissement physique, sa conduite au feu et sa trempe d’homme en herbe. Les paragraphes en passant sont touchants de brièveté : « Il aperçut Pascoe qui faisait une pause sur le grand hunier, son corps se balançant au rythme du roulis, sa tête tournée en arrière pour observer les marins s’activant, tandis que, le long des vergues, de nouvelles voiles se gonflaient et se tendaient. Sa chemise était ouverte sur sa poitrine, et Bolitho constata que sa peau était bien bronzée et que ses côtes étaient déjà moins saillantes qu’à son arrivée à bord » (p.166). Un vrai regard de père.

« Ce garçon a traversé bien des épreuves. Son père l’a déshonoré, et c’et auprès de moi qu’il cherche confiance et conseil, ce dont je suis très fier », dira-t-il à un maître d’équipage qui n’est autre que le vrai père du gamin, caché sous le nom de Selby. Richard Bolitho en devient presque jaloux de son frère Hugh, compensant la mort de sa femme et de son bébé par cet adolescent arrivé par la marée. Mais, lorsque le drame arrivera, c’est à lui qu’il reviendra le soin de le protéger et de l’aimer. Pour la première fois, au désarmement à terre, il l’appellera par son prénom, Adam, et l’emmènera vivre avec lui.

Cet opus 10 de la série n’est qu’une étape, mais digne et cruciale. Elle nous fait aimer le héros non plus pour ses seules actions décidées, mais pour son sens de l’humain.

Alexander Kent, Ennemi en vue (Enemy in sight !), 1970, Phébus Libretto 2004, 383 pages, €9.97

Biographie de Richard Bolitho sur le site de l’auteur.

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