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Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit

Ce roman de transition marque le nouvel exil de l’auteur, chassé d’Allemagne par la montée du nazisme ; il passe du russe à l’anglais pour écrire, donc à un nouvel univers de langue et d’expression ; il introduit les procédés du cinéma pour s’adapter à la modernité américaine. Un premier roman intitulé Chambre obscure était paru en feuilleton en 1933 ; la traduction anglaise ne lui convenant pas, Nabokov réécrit complètement l’œuvre et en fait une version neuve, métamorphosée pour sa nouvelle vie en 1937. L’édition de la Pléiade présente les deux versions ; je ne parlerai ici que de la seconde, en anglais, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark).

La trame de l’histoire est ainsi présentée par l’auteur dans le premier paragraphe de son roman : « Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s’appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux ; un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aima ; ne fut pas aimé ; et sa vie s’acheva tragiquement ». Tout est dit et pourtant tout reste à dire : pourquoi ? comment ?

Albinus est un prénom latin qui signifie l’aube ; il était usité en Allemagne. Albert Albinus contraste avec Axel Rex, caricaturiste devenu son ami et l’amant de sa maîtresse ; le lecteur notera les alb alb contre les ax ex, le son des noms n’est pas anodin. Le A est la première lettre de l’alphabet, le X l’une des dernières, le A de l’aube et le X des rayons de la modernité la plus récente. A appartient au monde ancien libéral et bourgeois qui s’écroule, X au monde neuf totalitaire et païen qui s’impose (en Italie avec Mussolini, en Russie avec Staline, en Allemagne avec Hitler). Albinus est vieux et ventripotent, Rex est jeune et athlétique ; Albert est toujours trop vêtu, Axel dévêtu – jusqu’à rester entièrement nu sous les yeux morts de son rival devenu aveugle, le titillant d’un brin d’herbe, agacement de nature pour cet être tout de culture. Axel a un prénom tranchant, axe en anglais, Axel Rex : le roi Hache.

Albinus est critique d’art respecté dans la capitale d’un pays de haute culture, mais il ne voit la vie qu’au travers des tableaux qu’il se rappelle, il ne vit que par l’art. Aussi va-t-il d’illusions en faussetés. Les tableaux chez lui sont parfois des faux, l’un d’eux a même été peint par Axel Rex dans sa jeunesse, alors qu’il courait après les sous. Il voit Margot comme une vierge de peinture, alors qu’elle a déjà bien baisé ici ou là et court elle aussi après les sous. Il croit Axel homosexuel alors qu’il n’est que froid et mystificateur. Il se persuade que Margot l’aime alors qu’elle n’a que 16 ans et qu’il est largement mûr et pas bien beau.

Le roman est écrit comme un film, la maîtresse est ouvreuse de cinéma et dévoile ses charmes dans un clair-obscur expressionniste ; elle veut devenir star comme Dorianna Karénine et son amant finance un film où elle joue comme une concierge. Car l’image est cruelle : si le film peut transporter dans un autre monde d’illusions, les corps réels qui tiennent les rôles se révèlent tels qu’ils sont. Margot est scolaire, pataude, vulgaire ; elle ne sera jamais une star selon les clichés. Mais la suite de l’histoire s’encadre dans les portes et les fenêtres, comme dans un film, se développe en mélodrame, contrasté d’ombres et de lumières, jusqu’à l’obscurité qui termine tous les films dans les salles.

L’auteur s’inspire librement de Madame Bovary et d’Anna Karénine, Flaubert pour la médiocrité petite-bourgeoise de l’idéal illusoire et pour la manipulation calculatrice de la femme, Tolstoï pour la torture de la chair chez l’homme mûrissant qui lui fait abdiquer toute raison devant une nymphette. Le portrait de Margot en reptile aimant lézarder au soleil ou se couler par ruse dans les bras de qui tient l’argent est une performance ; le lecteur ne peut qu’admirer. De même a-t-il un certain respect pour Axel, devenu caricaturiste des travers de ses contemporains, qui aime se dorer le dos au soleil et duper Albinus. Il a Margot dans la peau, qu’il a dessinée nue de dos avant qu’elle ne rencontre le bourgeois ; elle se pâme sous les assauts de son corps sculpté bien plus qu’avec le vieux. Comme elle ne peut pas avoir d’enfant pour raisons médicales, elle jette sa gourme quand elle peut et avec qui elle veut, tout entière à son plaisir égoïste typique de la nouvelle époque de crise des années 30. Mais elle aime l’argent et le luxe, elle manipule qui en a en faisant croire qu’elle tient à lui – mais à sa bourse, pas à ses bourses.

C’est un écrivain allemand épris de vérité, donc solitaire et exilé en Provence, qui va dessiller les yeux d’Albinus sur sa maîtresse et son amant. Il rapporte verbatim une conversation qu’il a surpris dans le car, alors que ces Allemands causaient sans se gêner, certains que personne ne les comprend. Udo Conrad est un double de Vladimir Nabokov, celui qui voit au-delà des apparences pour peindre le vrai. Albinus d’ailleurs ne l’aime pas, lui qui ne vit que dans l’illusion des tableaux.

Or, le vrai en 1933 est le nazisme qui s’impose. Il balaie le vieux monde, la démocratie, les rassis, les frileux. Il exige la volonté, la jeunesse, l’action, la nudité crue des instincts. Foin de culture et d’art, place à l’industrie et au cinéma. Les copains du frère de Margot sont des brutes bien bâties prénommées Kurt et Kaspar, K und K (impérial et royal, moqué par Robert Musil en Cacanie). Les poils de sa poitrine dessinent « un aigle aux ailes déployées » lorsqu’Axel Rex se dresse nu, sculpté comme un Arno Breker, devant Albinus en pyjama et peignoir, devenu aveugle après un accident de voiture. Il symbolise le totalitarisme de la jeunesse avide et amorale de son temps sur le bourgeois déchu et définitivement aveugle aux réalités du monde neuf.

Si l’histoire est classique, elle renouvelle le trio du mari, de la femme et de l’amant en mari, maîtresse et amant, ce qui donne du piment. Le style est plus brut et plus concis que dans les romans écrits en russe, anglais oblige, langue pragmatique. Les personnages sont fouillés, ni tout bon ni tout mauvais, chacun avec ses envies et ses illusions, ses réactions et ses émotions. Refuser, par éducation, culture ou tempérament, de ne pas voir le vrai, conditionne à être manipulé : par les conventions sociales, par les gens sans scrupules, par des régimes qui s’imposent dans le silence des voix. L’amour est aveugle, la bêtise aussi : le rire est tragique, dans la nuit.

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark), 1938, Grasset 1992, 250 pages, occasion €2.07

Vladimir Nabokov, Chambre obscure, 1933, Grasset et Fasquelle 2003, 230 pages, €8.95

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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The Grand Budapest Hotel

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Un film étrange, décalé dans le temps et les mœurs, en forme de conte moral. Nous sommes il y a un siècle dans un royaume germanique d’Europe centrale, le Zubrowka imaginaire au nom de vodka… où est de bon ton d’aller prendre les eaux. L’hôtel chic est donc « grand » et de prestige, il reçoit princesses, duchesses et comtesses, sans parler des bourgeois enrichis comme les ambassadeurs, docteurs et autres décideurs. L’âme de l’hôtel est le maître des clés, le concierge Gustave H. (Ralph Fiennes). Il se montre à la fois autoritaire et commercial, pédéraste et gigolo, élégant et d’humour tout britannique (les mœurs de même) – en bref prêt à tous les compromis pour assurer à la clientèle le meilleur service.

Il trouve engagé sans qu’il soit au courant un nouveau Lobby Boy adolescent (garçon d’étage), qui se nomme Zéro Mustapha (Tony Revolori). Zéro parce qu’il ne sait rien, n’a aucune compétence, n’a fait aucune étude et vient d’un pays de bougnoules qui n’arrête pas de se massacrer. Mais Zéro est justement la page blanche qui va permettre à Monsieur Gustave d’imprimer sa marque, de l’intégrer à sa société d’adoption et d’en faire son héritier.

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L’Europe change, la Mitteleuropa cosmopolite et policée disparaît, laissant place à la brutalité prussienne d’abord et nazie ensuite. Les grands de ce monde meurent, leurs héritiers se déchirent pour de sordides histoires d’argent, bien loin de l’honneur et du service qui était de mise avant. La vertu, dès lors, est de ne pas en avoir : c’est de s’adapter ! D’où le côté à la fois dandy et théâtral de Gustave. Quoi de mieux qu’un larbin doré habitué à tout, et d’un immigré adolescent désirant s’assimiler ?

La grande comtesse habituée de The Grand, Madame Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), est solitaire parce que ses fils et filles n’attendent que sa mort pour l’héritage. Elle se trouve entourée d’attentions (et plus car affinité) par Monsieur Gustave, qui la contente de toutes les manières. Ce pourquoi, quand elle meurt, elle lui lègue le tableau inestimable qui le représente le mieux, un Garçon à la pomme, que Gustave décrit comme la fragilité du passage de l’enfance à l’adolescence. Pâte malléable, le garçon de cet âge a devant lui tous les possibles, toutes les expériences, tous les apprentissages. Il est l’éternel avenir, la quintessence de ce que l’on demande à un serviteur des Grands : ne jamais être lui-même mais toujours en devenir, mimétique avec ceux qu’il sert. Beau et changeant – vain.

the grand budapest hotel gustave et zero

Monsieur Gustave aime les jeunes garçons autant que les vieilles dames ; le sexe avec eux n’engage pas mais le cœur, si. Tout est allusion et illusion, mais retrouver à la frontière dans le train comme chef du détachement militaire qui contrôle les passeports un ancien client, qu’il a connu enfant solitaire et à qui il a fait beaucoup de bien, permet le contre-don nécessaire à laisser libre le nouveau Lobby Boy sans papier. Lequel n’est pas intéressé à en savoir plus, car non seulement il se peint au crayon une fine moustache pour faire adulte mais il aime les filles, notamment l’apprentie du pâtissier Mendel.

The Grand Budapest Hotel zero et la fille patissier

Action, testament révisé, poursuite en luge, effets de surprise, évasion de forteresse par un tunnel creusés aux pics dissimulés en pâtisseries, quiproquos cocasses, quête policière, mafia des concierges de palaces, tueur et témoins assassinés par les fils voués aux nazis, cela dans un décor suranné volontiers kitsch (façade rose bonbon, funiculaire jouet, château immense aux couloirs interminables, téléphériques qui se croisent en altitude) – tout est fait pour dépayser et composer un conte baroque sur Le monde d’hier.

L’histoire est dite par un écrivain dandy (Jude Law) lorsqu’il rencontre après la chute du communisme le mystérieux propriétaire du grand hôtel (F. Murray Abraham) qui n’est autre que Zéro, héritier de Gustave qui a hérité de Madame. Le palace est délabré, presque vide. La société n’est plus la même et si les êtres solitaires sont toujours clients, ils sont bien moins nombreux.

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Le seul héritage qui vaut, au fond, apparaît comme le message cosmopolite de la défunte civilisation Mitteleuropa : mieux vaut adopter que générer, le sang ne préservant ni l’honneur ni la vertu ; mieux vaut s’ouvrir aux autres cultures, la pureté de la race engendrant esprit obtus et barbarie égoïste ; mieux vaut aimer que haïr, la solitude écartée valant reconnaissance éternelle ; mieux vaut résister que se laisser faire, puisque l’avenir se construit contre l’apathie.

Drôle, rebondissant, coloré, voilà un bon film d’hiver.

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, de Wes Anderson avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham, Tony Revolori, Owen Wilson, Adrien Brody, blu-ray Pathé 2015, €14.99

The Grand Budapest Hotel seul, 20th Century Fox 2014, blu-ray €14.99, normal €8.49

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Un rescapé de La Méduse – mémoires du capitaine Dupont

philippe collonge un rescape de la meduse memoires du capitaine dupont
Gervais Daniel Dupont, originaire de Maintenon (dans la Beauce au nord de Chartres), soldat de l’An II engagé à 17 ans dans les armées de la République, est devenu au fil des campagnes capitaine d’infanterie. Sa dernière mission est de rallier le Sénégal, rendu à la France par l’Angleterre avec le retour de Louis XVIII.

Las ! Le lieutenant de vaisseau Duroy de Chaumareys, réintégré capitaine de frégate après 25 ans sans naviguer, est un dilettante vieilli qui jette toutes voiles dehors, bonnettes de course sorties, sa frégate La Méduse sur le banc d’Arguin au large de la Mauritanie, pourtant marqué sur toutes les cartes.

Dupont raconte la pagaille, la lâcheté, les révoltes des soldats contre les officiers, les affres de la faim, l’ivrognerie de désespoir, enfin le sauvetage in extremis… Tout le monde connait le tableau de Théodore Géricault qui montre avec l’exaltation propre au Romantisme, des naufragés blêmes à moitié nus gisant sur les planches qui font eau.

theorore gericault le radeau de la meduse construction

Le grand format est construit en deux cônes successifs, dans une atmosphère de fin du monde. Le premier suggère le passé, le radeau porté par sa voile de drap comme un destin subi ; le second est l’espoir, l’action de la chemise agitée vers le bateau qu’on croit apercevoir à l’horizon. Le tableau date de 1818 et le naufrage de 1816, encore tout frais à la mémoire. La presse parisienne – mais surtout l’anglaise, toujours avide de se gausser des Grenouilles vaniteuses (jusqu’au cirque Trierweiler tout récent) – donne un retentissement mondial au radeau de La Méduse.

theorore gericault le radeau de la meduse ecoliers au louvre

Philippe Collonge, habitant de Maintenon à sa retraite du groupe Air France, s’est intéressé à l’histoire de sa commune et a collecté les manuscrits conservés soigneusement par la famille du capitaine, adjoint au maire sur ses vieux jours. Il a fait un véritable travail d’historien, n’hésitant pas à comparer la version des faits écrite de la main Dupont avec les témoignages des autres rescapés de La Méduse, et à nous donner un éclairage sur les années de jeunesse du soldat devenu capitaine pour ses capacités humaines et sa bravoure au combat.

Dupont ne dit pas tout. Même s’il parle moins bien le français que sa langue maternelle le beauceron, il connait l’art de l’ellipse, tant sur les putains de Saint-Domingue que sur l’épisode cannibale du radeau et la répression des révoltés sans-grades. Mais ce qu’il dit est franc et honnête, son écriture est directe, sans langue de bois.

theorore gericault le radeau de la meduse cadavre

theorore gericault le radeau de la meduse carte naufrage

Une première partie narre ses campagnes de 1792 à 1815, tirées d’un journal tenu succinctement à mesure ; une seconde partie met en scène La Méduse et après, de 1816 à 1818. Les deux parties tiennent à peu près le même nombre de pages mais l’éclairage des années de soldat montrent combien la personnalité d’un homme compte plus que ses connaissances théoriques lors de dangers immédiats. Gervais Daniel Dupont a 41 ans lors du naufrage de La Méduse ; il n’a jamais été marin mais a beaucoup navigué pour l’armée, notamment vers les Antilles et dans les Caraïbes. Il voit très vite combien les officiers de la frégate sont peu compétents, à l’exception d’un aspirant d’une vingtaine d’années qui ne survivra que par miracle, blessé gravement à la jambe, et qui adressera un rapport tout professionnel au ministère de la Marine.

Si la première partie intéressera surtout les Antillais et les amateurs d’histoire maritime du XIXe siècle, la seconde captivera tous ceux qui aiment les mystères des faits divers. Car ce malheureux naufrage n’est que la traduction de la misère humaine : l’impéritie, l’inaptitude, l’arrogance, la veulerie, la démission… Les officiers mariniers et les officiels embarqués se sauvent en chaloupe. Ils ne remorquent qu’un moment le radeau où s’entassent le tout-venant, 150 personnes avec Dupont et sa compagnie de terre, ainsi qu’un mousse de 12 ans qui mourra et une seule femme. Lorsque le brick L’Argus retrouvera le radeau de La Méduse, 15 jours après le naufrage de la frégate, il ne reste que 15 survivants.

Ce témoignage d’un fait vrai donne envie de relire le roman ensorcelant d’Edgar Allan Poe, Les aventures d’Arthur Gordon Pym sur le même sujet.

Un rescapé de la Méduse – mémoires du capitaine Dupont 1775-1850, Manuscrit original présenté et commenté par Philippe Collonge, La Découvrance novembre 2014, 161 pages, €17.94

Attachée de presse Guilaine Depis

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Stefan Zweig, L‘amour d‘Erika Ewald et autres nouvelles

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Littérateur de gare, disait-on, un brin méprisant, de Stefan Zweig. Il est vrai que le romancier essayiste était prolifique. Qu’il écrivait court et simple, un brin lyrique. Il s’en moque un  peu lui-même dès ses 25 ans dans Petite nouvelle d’été, en 1906 : « Voilà sans doute une manière polie et prudente de me faire comprendre que je raconte comme vos nouvellistes allemands, c’est-à-dire de façon lyrique, outrée, bavarde, sentimentale, ennuyeuse. Bon, je vais être plus bref ! ». Mais l’intuitif érotomane Zweig, immergé dans cette Vienne de la fin d’empire austro-hongrois qui vivait l’apocalypse joyeuse sous l’inventivité artistique et psychologique, sait séduire. J’aime son style fluide et fleuri, en transition entre le romantisme et le réalisme. Il saisit d’une scène les élans et les travers de la société comme pas un.

Erika Ewald est de ces papillons attrapés par le romancier et épinglés à tout jamais dans la littérature. Cette pianiste trop chaste ne sait rien de la vie ; elle tombe amoureuse sans savoir comment l’amour se passe. Trop coincée, elle fait fuir le violoniste virtuose qu’elle accompagne et dont elle s’est éprise jusqu’à l’exaltation, alors que lui n’a qu’une idée en tête, tirer un coup, et une seule maîtresse : l’Art. L’œuvre est-elle compatible avec la vie conjugale ? L’amour avec le plaisir ? Le sexe avec les devoirs sociaux ? Erika Ewald songe alors, pour se venger de la vie, à se donner au premier venu, châtiant son « amour » idéal par la chair matérielle. Mais elle renonce, trouvant dans cet abandon volontaire du plaisir une discipline quasi religieuse. L’art est-il une religion ?

seins fille photo izabela urbaniak

Dans la nouvelle suivante, L’Étoile au-dessus de la forêt, un certain François tombe amoureux. Il n’est ni pape ni président mais serveur de grand hôtel sur la Riviera, et la femme n’est pas Vierge Marie ni actrice de film mais comtesse. Ivre d’une admiration sans limites, il ne trouve sens à sa terne existence que par cette dévotion qui lui fait chaque soir ajuster les couverts sur la table et disposer les fleurs pour que tout soit parfait. Stylé, impeccable, son sens du devoir le fait garder en lui sa passion. Mais la saison n’a qu’un temps, la comtesse doit repartir. Désespéré de la laideur des jours qui désormais l’attendent et pitoyable de ce rêve impossible, François ne voit qu’une seule issue : quitter ce monde à l’acmé de son amour – et se jeter sous le train qui lui ravit sa bien-aimée. Il la rejoindra dans l’étoile solitaire au ciel, qui est sa dernière vision en ce monde. Le lecteur connaissait l’amour comme « petite mort » ; il apprend l’amour comme « grande mort ». C’est un brin romantique.

La Marche (ou Le Voyage) met en scène un jeune homme empli de foi et d’espérance en 30 de notre ère, la veille du shabbat. Il entreprend sa longue marche vers Jérusalem pour contempler la face du Messie qu’on lui a annoncé. Mort de soif, il se laisse circonvenir par une femme lascive et solitaire, épouse de centurion. Il passe la nuit avec elle, manquant la Crucifixion du Sauveur qu’il était venu rencontrer. Acte manqué d’un Juif qui retombe dans l’ancienne religion au lieu de sauter dans la nouvelle, blasphème de préférer l’amour humain à l’amour éternel, procrastination de ne pas aller jusqu’au bout de ses convictions… Le voyageur sera éternellement celui qui marche, sans cesse en quête, sans jamais aboutir.

Les Prodiges de la vie (ou Les miracles de la vie) sont cette foi qui bouleverse les humains. Une jeune juive de 15 ans au XVIe siècle, sauvée jadis du pogrom par un lansquenet, se sent exilée à Anvers dans la taverne de son père adoptif. Elle renaît peu à peu sous le pinceau d’un vieux peintre à qui l’on a commandé une Vierge à l’Enfant. Lui est chaste, elle à peine pubère. Elle va sentir se révéler sa féminité (refusée jusqu’ici par ressentiment envers le pogrom vécu en enfance) quand on lui pose un bébé tout nu dans les bras. D’abord révulsée par le tabou culturel de la nudité dans les religions du Livre, elle trouve du plaisir à caresser la chair fraîche, puis de la tendresse à observer les petites mains qui tentent de saisir les ombres, avant de s’approprier le bébé confiant comme s’il était « son » enfant. Mais les parents le reprennent et seul lui reste le tableau, exposé dans la cathédrale. Un mouvement populaire anticatholique va briser les représentations (comme plus tard les Bouddhas de Bamyan) et la vierge juive meurt devant la Vierge catholique, rejoignant son image dans l’éternité. Le peuple est dangereux, le peuple est manipulable, le peuple n’a aucune sensibilité artistique. Écrite en 1904, cette nouvelle œcuménique qui rassemblait juifs, catholiques et protestants dans une Anvers ouverte à tous les courants, sonne le glas de cet empire austro-hongrois qui n’est plus viable et qui va disparaître, dix ans plus tard.

Toutes ces nouvelles explorent l’amour. Élan vital générateur de souffrances secrètes, l’amour peut être conjugal et bourgeois ou, trop souvent, mortifère. Il accomplit ou purifie, c’est selon. L’art l’éternise.

Stefan Zweig, L‘amour d‘Erika Ewald – L’Étoile au-dessus de la forêt – La Marche – Les Prodiges de la vie, Livre de poche 1992, 179 pages, €4.85

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Matilde Asensi, Le salon d’ambre

L’auteur, femme et espagnole, livre ici son premier roman. Moins abouti et plus court que les suivants publiés en français (Iacobus et Le dernier Caton), il n’en définit pas moins l’univers original d’intrigue policière d’une créatrice formée au journalisme et née à Alicante. Le héros est une femme ; le monde est l’histoire de l’art ; le protagoniste est une secte secrète. Dans ce premier opus, Ana est la fille d’un antiquaire de façade aux activités occultes bien plus lucratives : le trafic d’œuvres d’art. Il s’agit de voler aux riches pour vendre à d’autres riches.

Les opérations s’effectuent comme en service commandé, dans le secret digne d’un univers d’espionnage. Le « club d’échecs » est organisé hiérarchiquement, avec Roi, Tour, Cavaliers et Pions (valets). Ana, commando experte, est pion, ce qui signifie qu’elle est chargée de l’opération physique de voler les œuvres. Ce n’est ni sans danger ni sans adrénaline et, à la trentaine, elle aime ça. Comme un homme. Nul ne se rencontre, nul ne se connait, sinon par des conversations virtuelles sur l’Internet mondial, en crypté, en passant par des serveurs anonymes… Nous sommes en pleine modernité.

Une affaire vient de se terminer et d’habitude plusieurs mois de silence et de vie normale s’écoulent avant qu’une autre ne survienne, manière de ne pas attirer l’attention. Pourtant, voici que Roi exige une nouvelle opération fort excitante : voler un tableau en haut d’une tour, dans une salle sous alarmes, sise dans un château bavarois au milieu d’un lac. Son propriétaire, riche industriel allemand ex-nazi, ne veut pas la vendre au riche russe ex-KGB qui la veut.

Tout se passe à merveille, comme dans les opérations spéciales, avec forces gadgets, matériel et astuces, sauf que… le tableau n’est pas un mais deux. Un autre est encollé au dos. L’acheteur le sait-il ? Le club d’échecs décide de chercher pour lui-même, surtout que l’énigme – un vieux Juif peint dans la boue, orné d’une inscription yiddish codée – excite les experts.

La piste conduit à une authentique énigme, le Bernsteinzimmer, « salon d’ambre » en français. Il s’agit de panneaux d’ambre fossile de la Baltique couleur de miel, taillés pour orner un salon de luxe offert par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume 1er au tsar de Russie Pierre-le-Grand en 1716. Les six tonnes d’ambre furent volées par l’armée nazie en 1941 au palais Catherine à Tsarskoïe Selo. L’affaire est historiquement authentique et jusqu’ici cette œuvre d’art n’a jamais été retrouvée. Matilde Asensi en profite pour faire tout un roman de son hypothèse personnelle.

Elle crée une action bien enlevée, un thème stimulant pour l’esprit, avec ce qu’il faut de caractères humains tranchés et posés, pour que le lecteur accroche. Il palpite aux opérations de nuit ; il s’amuse des relations avec la vieille tante, supérieure d’un monastère et receleuse d’œuvres d’art, aux jérémiades sur les enfants de la vieille gouvernante au prénom inouï – Ézéquiela ; il se laisse aller aux sentiments d’amour naissant entre Ana et l’un des membres (viril) du club ; il s’agace de la fille de 13 ans experte en hacking et qu’il faut tolérer. Chacun se débrouille et l’on passe un bon moment.

En ces temps de féminisme militant, où trop d’hégéries croient exister en suscitant des « polémiques » médiatico-politiques futiles, voir évoluer de vraies femmes dans un univers d’espionnage souvent réservé aux hommes est un délice. L’égalité des sexes n’est pas le renversement des rôles, mais l’équilibre des actes avec le tempérament différent de chacun.

Matilde Asensi, Le salon d’ambre (El salón de ámbar), 1999, Folio policier 2007, 243 pages, €6.17 

Le vrai salon d’ambre historique

Le trafic d’œuvres d’art en Italie 

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Flaubert voyage en Orient

Article repris par Medium4You.

La correspondance de Flaubert est la partie la plus vivante de son œuvre. Il y est tout entier, primesaut et direct, sans souci des convenances puisqu’il écrit aux proches et aux amis. Il a toujours aimé aller voir l’ailleurs, ce pourquoi il est moderne. Critique de son temps et curiosité des autres vont souvent de pair.

Pour faire rêver aux temps enfuis, alors que le monde où l’on peut voyager sans crainte se rétrécit, voici quelques « cartes postales » envoyées par Flaubert des lieux magiques, il y a un siècle et demi :

Égypte : « Hier nous avons passé devant Thèbes. Je casse-pétais intérieurement. Les montagnes (c’était au coucher du soleil) étaient indigo, les palmiers noirs comme de l’encre, le ciel rouge et le Nil semblait un lac d’acier en fusion » (à sa mère, 8 mars 1850). Notons que casse-péter signifie dans l’argot flaubertien à peu près s’éclater au sens des jeunes 2011, être étourdi d’un coup brutal qui fait exploser avec bruit.

1854 Gizeh sphinx John B. Greene

Jérusalem : « est d’une tristesse immense. Ca a un grand charme. La malédiction de Dieu semble planer sur cette ville où l’on ne marche que sur des merdes et où l’on ne voit que des ruines » (à sa mère, 9 août 1850).

1852 Jérusalem St Sépulcre extérieur

Byzance-Constantinople-Istanbul : « est éblouissant. Figure-toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans Le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières ; certains quartiers rappellent les vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons ; le tout bâti en amphithéâtre sur des montagnes, et pleins de ruines, de bazars, de marchés, de mosquées, avec des montagnes couvertes de neige à l’horizon et trois mers qui baignent la ville » (à sa mère, 14 novembre 1850)

1859 Athènes Acropole

Athènes : « Sans blague aucune, j’ai été ému plus qu’à Jérusalem, je ne crains pas de le dire. – Ou du moins d’une façon plus vraie, où le parti pris avait moins de part. Ici c’était plus près de moi, plus de ma famille. (…) Voilà l’éternel monologue hébété et admiratif que je me disais en considérant ce petit coin de terre, au milieu des hautes montagnes qui le dominent : ‘C’est égal, il est sorti de là de crânes bougres, et de crânes choses » (à Louis Bouilhet, 19 décembre 1850).

1857 Naples enfant pêcheur de Carpeaux

Naples : « La quantité de maquereaux qu’il y a ici est chose plaisante. On m’a proposé des petites filles de dix ans, oui monsieur, des enfants en bas âge, dont les nourrices sont sans doute en même temps les maquerelles. On m’a même proposé des mômes, ô mon ami. Mais j’ai refusé » (à Camille Rogier, 11 mars 1851).

1850 Rome forum

Rome : « Je cherchais la Rome de Néron et je n’ai trouvé que celle de Sixte-Quint. L’air prêtre emmiasme d’ennui la ville des Césars. La robe du jésuite a tout recouvert d’une teinte morne et séminariste » (à Louis Bouilhet, 9 avril 1851).

Mais comme il le disait lui-même, ne voyons pas le monde en noir et blanc, « la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame. (…) Contentons-nous du tableau, c’est ainsi, bon. » (à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850).

Flaubert, Correspondance tome 1, 1830-1851, édition Jean Bruneau, La Pléiade Gallimard 1973, 1232 pages, €53.79 

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