Articles tagués : madame bovary

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit

Ce roman de transition marque le nouvel exil de l’auteur, chassé d’Allemagne par la montée du nazisme ; il passe du russe à l’anglais pour écrire, donc à un nouvel univers de langue et d’expression ; il introduit les procédés du cinéma pour s’adapter à la modernité américaine. Un premier roman intitulé Chambre obscure était paru en feuilleton en 1933 ; la traduction anglaise ne lui convenant pas, Nabokov réécrit complètement l’œuvre et en fait une version neuve, métamorphosée pour sa nouvelle vie en 1937. L’édition de la Pléiade présente les deux versions ; je ne parlerai ici que de la seconde, en anglais, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark).

La trame de l’histoire est ainsi présentée par l’auteur dans le premier paragraphe de son roman : « Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s’appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux ; un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aima ; ne fut pas aimé ; et sa vie s’acheva tragiquement ». Tout est dit et pourtant tout reste à dire : pourquoi ? comment ?

Albinus est un prénom latin qui signifie l’aube ; il était usité en Allemagne. Albert Albinus contraste avec Axel Rex, caricaturiste devenu son ami et l’amant de sa maîtresse ; le lecteur notera les alb alb contre les ax ex, le son des noms n’est pas anodin. Le A est la première lettre de l’alphabet, le X l’une des dernières, le A de l’aube et le X des rayons de la modernité la plus récente. A appartient au monde ancien libéral et bourgeois qui s’écroule, X au monde neuf totalitaire et païen qui s’impose (en Italie avec Mussolini, en Russie avec Staline, en Allemagne avec Hitler). Albinus est vieux et ventripotent, Rex est jeune et athlétique ; Albert est toujours trop vêtu, Axel dévêtu – jusqu’à rester entièrement nu sous les yeux morts de son rival devenu aveugle, le titillant d’un brin d’herbe, agacement de nature pour cet être tout de culture. Axel a un prénom tranchant, axe en anglais, Axel Rex : le roi Hache.

Albinus est critique d’art respecté dans la capitale d’un pays de haute culture, mais il ne voit la vie qu’au travers des tableaux qu’il se rappelle, il ne vit que par l’art. Aussi va-t-il d’illusions en faussetés. Les tableaux chez lui sont parfois des faux, l’un d’eux a même été peint par Axel Rex dans sa jeunesse, alors qu’il courait après les sous. Il voit Margot comme une vierge de peinture, alors qu’elle a déjà bien baisé ici ou là et court elle aussi après les sous. Il croit Axel homosexuel alors qu’il n’est que froid et mystificateur. Il se persuade que Margot l’aime alors qu’elle n’a que 16 ans et qu’il est largement mûr et pas bien beau.

Le roman est écrit comme un film, la maîtresse est ouvreuse de cinéma et dévoile ses charmes dans un clair-obscur expressionniste ; elle veut devenir star comme Dorianna Karénine et son amant finance un film où elle joue comme une concierge. Car l’image est cruelle : si le film peut transporter dans un autre monde d’illusions, les corps réels qui tiennent les rôles se révèlent tels qu’ils sont. Margot est scolaire, pataude, vulgaire ; elle ne sera jamais une star selon les clichés. Mais la suite de l’histoire s’encadre dans les portes et les fenêtres, comme dans un film, se développe en mélodrame, contrasté d’ombres et de lumières, jusqu’à l’obscurité qui termine tous les films dans les salles.

L’auteur s’inspire librement de Madame Bovary et d’Anna Karénine, Flaubert pour la médiocrité petite-bourgeoise de l’idéal illusoire et pour la manipulation calculatrice de la femme, Tolstoï pour la torture de la chair chez l’homme mûrissant qui lui fait abdiquer toute raison devant une nymphette. Le portrait de Margot en reptile aimant lézarder au soleil ou se couler par ruse dans les bras de qui tient l’argent est une performance ; le lecteur ne peut qu’admirer. De même a-t-il un certain respect pour Axel, devenu caricaturiste des travers de ses contemporains, qui aime se dorer le dos au soleil et duper Albinus. Il a Margot dans la peau, qu’il a dessinée nue de dos avant qu’elle ne rencontre le bourgeois ; elle se pâme sous les assauts de son corps sculpté bien plus qu’avec le vieux. Comme elle ne peut pas avoir d’enfant pour raisons médicales, elle jette sa gourme quand elle peut et avec qui elle veut, tout entière à son plaisir égoïste typique de la nouvelle époque de crise des années 30. Mais elle aime l’argent et le luxe, elle manipule qui en a en faisant croire qu’elle tient à lui – mais à sa bourse, pas à ses bourses.

C’est un écrivain allemand épris de vérité, donc solitaire et exilé en Provence, qui va dessiller les yeux d’Albinus sur sa maîtresse et son amant. Il rapporte verbatim une conversation qu’il a surpris dans le car, alors que ces Allemands causaient sans se gêner, certains que personne ne les comprend. Udo Conrad est un double de Vladimir Nabokov, celui qui voit au-delà des apparences pour peindre le vrai. Albinus d’ailleurs ne l’aime pas, lui qui ne vit que dans l’illusion des tableaux.

Or, le vrai en 1933 est le nazisme qui s’impose. Il balaie le vieux monde, la démocratie, les rassis, les frileux. Il exige la volonté, la jeunesse, l’action, la nudité crue des instincts. Foin de culture et d’art, place à l’industrie et au cinéma. Les copains du frère de Margot sont des brutes bien bâties prénommées Kurt et Kaspar, K und K (impérial et royal, moqué par Robert Musil en Cacanie). Les poils de sa poitrine dessinent « un aigle aux ailes déployées » lorsqu’Axel Rex se dresse nu, sculpté comme un Arno Breker, devant Albinus en pyjama et peignoir, devenu aveugle après un accident de voiture. Il symbolise le totalitarisme de la jeunesse avide et amorale de son temps sur le bourgeois déchu et définitivement aveugle aux réalités du monde neuf.

Si l’histoire est classique, elle renouvelle le trio du mari, de la femme et de l’amant en mari, maîtresse et amant, ce qui donne du piment. Le style est plus brut et plus concis que dans les romans écrits en russe, anglais oblige, langue pragmatique. Les personnages sont fouillés, ni tout bon ni tout mauvais, chacun avec ses envies et ses illusions, ses réactions et ses émotions. Refuser, par éducation, culture ou tempérament, de ne pas voir le vrai, conditionne à être manipulé : par les conventions sociales, par les gens sans scrupules, par des régimes qui s’imposent dans le silence des voix. L’amour est aveugle, la bêtise aussi : le rire est tragique, dans la nuit.

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark), 1938, Grasset 1992, 250 pages, occasion €2.07

Vladimir Nabokov, Chambre obscure, 1933, Grasset et Fasquelle 2003, 230 pages, €8.95

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Tournier, Le vol du vampire

michel tournier le vol du vampire

Michel Tournier livre en ce recueil 43 notules littéraires, dont 5 sur les « maîtres » qui l’ont formé. Avec l’art de mettre du mystère dans les choses banales et de la métaphysique dans les opérations de tous les jours, il fait des livres des structures vides qui ne vivent qu’en se remplissant du sang de chaque lecteur : « des vampires secs » : « à peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves » p.13.

Les notes de lecture de quiconque peuvent donc tracer un portrait en creux du lecteur. Nul ne s’étonnera donc de mesurer combien la littérature allemande a compté pour Michel Tournier bien plus que l’anglaise ou l’italienne, par exemple. Kant, Novalis, Goethe (que Napoléon, qui l’a rencontré, appelait « Monsieur Göt » p.76), Kleist, Gaspar Hauser, Hermann Hesse, Thomas Mann, Klaus Mann, Günther Grass, Ernst Jünger sont chroniqués, parfois en détail (vous saurez tout sur les dernières heures du poète Heinrich von Kleist et de sa maitresse Sophie Vogel le 21 novembre 1811).

Nul ne devrait s’étonner non plus d’observer combien la littérature de circonstance ou à la mode a marqué l’écrivain, ces années 1960 et 1970 à qui il consacre une bonne part de ses chroniques. Les auteurs sont bien oubliés aujourd’hui : qui lit encore Pearl Buck, A.J. Cronin ou Hermann Hesse parmi les classiques ? Ou Alphonse Boudard, Günter Grass, Émile Ajar, Jean-Pierre Magnan ou Didier Martin ? A tort, sans doute, mais ce qui était dans l’air du temps d’hier ne l’est plus dans celui d’aujourd’hui.

Reste de ces chroniques, à lire par petite quantité sous peine d’overdose, des réflexions intéressantes sur les auteurs qu’on croit connaître et que le « sang » de Tournier revivifie parfois. Ainsi de Balzac qui maudit deux fois l’homosexualité : « Elle fait de l’homme l’ennemi des femmes, double aberration, car d’une part les femmes incarnent l’ordre social, et c’est par elles que les provinciaux ‘arrivent’. Elles sont d’autre part ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, ce qu’il y a de plus proche des anges » p.150. Ou de Flaubert : « ‘Madame Bovary, c’est moi !’ C’est lui, cela veut dire, c’est une âme ardente, mystique, éprise d’infini et de grandeur, étouffée sous le fumier d’une société mesquine et stupide » p.163. Ou encore de Tarzan : « La vérité inouïe c’est que Tarzan n’est un super-adulte que parce que c’est un faux adulte. S’il n’a ni barbe ni poils, c’est parce qu’il est trop jeune pour cela. Il a douze ans de maturité, et il n’ira jamais au-delà. C’est d’ailleurs le secret de sa force » p.194. De même, « la parenté de Sartre et de Céline saute aux yeux, et il est clair que La Nausée (1938) découle directement du Voyage au bout de la nuit (1932) et de Mort à crédit (1936). C’est la même hargne, le même parti pris de ne voir partout que laideur, bêtise, abjection » p.313.

Il offre également une vision plus vaste de certaines époques : « En 1800, la France et l’Allemagne forment un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnait un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » p.98.

Il est assez bizarre d’ailleurs que « la gauche » exalte autant cette période révolutionnaire – alors qu’elle fut stérile pour l’humanité ! La France en avance sur son époque avec « la trilogie française de la tyrannie – Louis XIV, Robespierre, Napoléon » voulait imposer au monde sa vision de l’Homme. En réponse, son grand voisin lui opposera « une trilogie du même tabac avec Bismarck, Guillaume II et Hitler » : belle avancée dialectique ! On ne se méfie jamais assez des exaltations de « la gauche »… Car elles sont camouflées sous les grands mots, comme Victor Hugo savait en gonfler, alors que les exaltations de droite sont si franches et brutales que l’on sait vite à quoi s’en tenir.

Cette macération disciplinaire de la gauche reprend et prolonge le péché originel chrétien qu’il faut expier : « Le IIIe Reich, c’est la mainmise sur l’Allemagne du Nord protestante, de l’Allemagne du Sud catholique, en réponse au mouvement inverse dirigé deux générations plus tôt par Bismarck » p.404. Contre cette mutilation du dressage, Michel Tournier se situe résolument du côté de la vie. « L’ancienne théologie possédait déjà concupiscence – à laquelle Bossuet a consacré un traité – et entendait par là tout ce qui entre dans l’amour de la vie, depuis la faim charnelle et la soif de tendresse, jusqu’à la curiosité intellectuelle et la volonté d’apprendre, toutes choses notoirement condamnables, il va de soi, aux yeux de la morale catholique » p.226.

Il est du ‘oui’ contre le renoncement haineux du ‘non’, cette « race des antiphysiques, celle qui a en horreur le contact chaud, frémissant et généralement humide des êtres vivants. Ceux-là ne caressent jamais un animal, ils n’embrassent pas spontanément un enfant, la promiscuité du poil, de la plume, de la peau, les dégoûte, et aussi tout ce qui vient du corps (…) Cette attitude mentale a été érigée en morale par la société victorienne du XIXe siècle et les Églises catholique et protestantes placées à son service. Il convient d’ajouter que les théories pasteuriennes, et l’hygiénisme qui en découle, sont venues à point nommé pour lui fournir un alibi scientifique » p.228.

Ce que l’auteur ne commente pas – car il est trop vieux peut-être – est l’immense libération que Mai 68 a apporté à tout cela : la jeunesse a fait craquer les gaines et, malgré ses excès, le monde tout entier en a été changé. Ce pourquoi l’on assiste aujourd’hui au retour de bâton de la frilosité physique, de la repentance envers tant de libertés, la nostalgie des origines fantasmées, l’évangélisme prêcheur ou l’islamisme armé.

Mais il distingue deux tempéraments venus de la caractérologie : le primaire et le secondaire, ce qui est selon lui une clé pour lire les livres.

« Le secondaire vit en référence constante à son passé et à son avenir. La nostalgie de ce qui n’est plus et l’appréhension de ce qui va arriver obnubilent son présent et dévalue sa sensation immédiate. Son intelligence se sert du calcul plus que de l’intuition. Son espace est une chambre d’écho et un dédale de perspectives. En amour la fidélité lui importe plus que la liberté.

« Le primaire s’éblouit de la jeunesse de l’éternel présent. Il peut être cérébral ou sensuel, c’est l’homme de l’évidence originelle et du premier commencement. Chaque matin est pour lui le premier jour de la Création. Il ne s’embarrasse pas de fantasmes ni de chimères. Il se montre spontanément ingrat, imprévoyant, mais sans rancune. Il adhère par instinct à ce qui s’offre » p.232 (voir aussi p.337).

Primaire est par exemple Jules Vallès, l’enfant pauvre sans ressentiment, Communard au « cœur gros comme ça » p.196. Mais aussi Voltaire (contrairement à Rousseau), Théophile Gautier (contre Baudelaire), Valéry (contre Proust), l’impressionnisme (contre le romantisme), Gide (contre Sartre). N’est-ce pas une meilleure distinction entre la droite et la gauche que tout ce que les gloseurs ont pu pondre jusqu’à présent ?

Michel Tournier, Le vol du vampire – notes de lecture, 1981, Folio 1983, 412 pages, €7.20

Les livres de Michel Tournier chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Yukio Mishima, Neige de printemps

yukio mishima neige de printemps folio

Premier volume d’une tétralogie romanesque en forme de testament, puisqu’au lendemain de l’envoi du dernier manuscrit à son éditeur Mishima se suicidait par seppuku rituel durant une création événementielle à visée politique. Neige de printemps est le temps de la jeunesse, celle du Japon moderne, celle de l’auteur. Le temps où la poudreuse est fine, vigoureuse, de toute beauté – mais fragile, sa blancheur se maculant vite et sa consistance se durcissant avec la glace ou fondant au soleil.

Nous sommes en 1912 et le Japon qui a vaincu la flotte russe en 1905 est au sommet de sa puissance. Il se développe, s’industrialise, continue de s’ouvrir au monde. Mais ses traditions disparaissent aussi, son élite s’affadit, son paysage s’urbanise et s’enlaidit. Ce sont ces contrastes que met en scène Mishima en ce premier volume. « Mais alors que les anciennes guerres ont pris fin, une espèce nouvelle de combats vient de commencer ; nous voici à l’époque de la guerre des passions » (chap.28). Ces passions partent à l’assaut de « l’impossibilité » (chap.38) – traduction franglaise de cet « impossible » (qui ne serait pas français) – le nouvel honneur du guerrier.

Kiyoaki Matsugae, fils de marquis anobli de la troisième génération, est Mishima jeune – et pourtant différent, né une génération avant lui. Il est d’une grande beauté ‘fin de race’ contrairement à Mishima, mais fluet et souffreteux comme lui. Il est d’une sensibilité à vif comme lui mais attiré par la femme, contrairement à lui. Il écrit ses rêves comme lui, mais aucun conte ni roman, contrairement à lui. Car il préfère vivre sa passion pour Satoko, jeune fille de deux ans plus âgée avec laquelle il a été élevé, avant d’être mis à 12 ans entre les mains d’Iinuma (iinuma), un précepteur de 17 ans, étudiant au pair destiné à le viriliser. Kiyo vit en fils unique avec ses parents ; pas Mishima, qui a une jeune sœur et un jeune frère mais a vécu jusqu’à 12 ans avec sa grand-mère autoritaire, avant de vouer ensuite un attachement à sa mère, contrairement à son héros. Kiyoaki est Mishima comme Madame Bovary était Flaubert : une projection fantasmée, une facette, un possible.

Son meilleur ami dans le roman, Shigekuni Honda, est son inverse : solide, normal, travailleur, positif. Il oppose la raison à la passion, la construction juridique aux élans romantiques, l’amitié tempérée à l’amour fou. Il est le Japonais contemporain, celui qui désacralise la tradition et s’adapte à la modernité, terne mais efficace, au contraire de Kiyoaki qui veut la vivre comme une passion christique. Ce pourquoi la neige est beauté, donc associée à la mort : elle embellit le paysage mais elle glace les êtres, les rend malades et les tue.

Kiyoaki aime Satoko, qui l’aime mais joue avec lui, enfant orgueilleux et regimbant. Kiyo se braque et repousse les avances de Satoko qui doit se marier ; elle se fiance donc dans la famille impériale et c’est alors que le jeune homme s’aperçoit de sa profonde passion. Il viole la fiancée de la famille impériale, bien que l’acte sexuel soit non seulement consenti mais requis par le père même de Satoko, qui veut se venger des intrigues du père de Kiyo. Le personnage retors de la vieille duègne Tadeshina est sorti tout droit du théâtre Nô en tant qu’entremetteuse.

Ce qui devait arriver arriva : Satoko, enceinte, porte l’enfant de Kiyoaki avant même ses fiançailles avec le prince de la famille impériale : y a-t-il pire scandale ? Comme pour la neige, comme pour la jeunesse et la beauté, Mishima n’aime rien tant que sacrifier le meilleur : cette fois-ci le respect à l’empereur, symbole du Japon et de la japonité ! « Jouissance dans le sacrilège », dit-il (chap.14). Car le sexe peut tout, ce pourquoi Mishima, bien que fasciné, s’en méfie. Les parents de chaque côté vont chercher à étouffer l’affaire et forcer Satoko à avorter en secret dans une clinique réputée, tout en allant l’air de rien rendre visite à sa tante abbesse d’un monastère bouddhiste. Mais la fille se rebiffe : elle ne se veut le jouet de personne : ni de son amant, ni de son fiancé, ni de ses parents, ni des conventions traditionnelles. Si Kiyo l’a repoussée, enclenchant les rouages du destin tragique, si elle-même s’est laissée aimer, passionnée en retour, elle ne peut faire comme si de rien n’était et se laisser conduire par « la société » là où elle ne veut pas. Elle renonce au mariage princier, coupe ses cheveux et se fait nonne.

Kiyoaki, désespéré, cherche en vain à lui rendre visite, mais l’abbesse refuse tout contact que la jeune novice ne veut pas. Le jeune homme, masochiste, grimpe et regrimpe le sentier qui mène au monastère dans le froid glacé et sous la neige de l’hiver, chemin de croix qui va lui être fatal. Il meurt à 20 ans de pleurésie, quelques mois après que son amante soit morte au monde au monastère.

La beauté ne peut rien contre les convenances ; l’amour ne peut rien contre la société ; l’énergie ne peut rien contre le système. C’est le destin des meilleurs d’être vaincus – mais pas sans laisser la trace brillante d’une comète, comme Achille. Ce ne sont pas les Kiyoaki qui bâtissent le monde mais les Honda bosseurs rationnels ou les Iinuma disciplinés et travailleurs. Hymne à la jeunesse, à la beauté, à la passion, ce premier tome dit tout le tragique du Japon qui perd son âme, et de l’auteur qui se sent de plus en plus étranger au monde actuel.

modele japonais

Les notations pleines de sensualité abondent dans ce texte, tout comme la sensibilité au paysage. Mishima est profondément japonais, shinto plus que bouddhiste, ancré à la terre, aux vagues, à la lumière du ciel comme aux arbres et aux fleurs. En ce sens il n’est pas romantique, malgré sa passion de l’énergie : il ne projette pas ses états d’âme sur la nature, il l’accepte en lui, il fait corps avec elle. Seul à 18 ans, il expose « son corps à la fraîcheur du clair de lune » : « La clarté (…) inondant le blanc lisse incomparable de son dos dont l’éclat accentuait le contour gracieux du corps, révélant les indices subtils et diffus d’une virilité affirmée » (chap.5). En groupe avec ses amis Honda et les princes siamois venus étudier au Japon : « L’arôme salé du flot montant et l’odeur du goémon jeté au rivage faisaient vibrer d’émotion leurs corps exposés à la fraîcheur nocturne. La brise de mer, lourde de l’odeur du sel, se lovait contre leur chair nue, sensation brûlante plutôt que frisson » (chap.33). En couple avec Satoko : « Elle éprouvait le contact des bouts de seins, menus et ferme, de Kiyoaki contre les siens, leur frôlement joyeux puis, à la fin, leur pesée pour plonger dans l’opulence de sa poitrine » (chap.34).

La femme est largement valorisée, malgré la préférence de Mishima pour les garçons, et le machisme japonais ambiant : la grand-mère paternelle, l’abbesse du monastère, Satoko et même sa gouvernante Tadeshina sont des maîtresses femmes. Mishima était adepte d’Otto Weininger (qu’il cite chap.35), juif autrichien dépressif qui s’est suicidé à 23 ans après avoir écrit Sexe et caractère où il montre que chacun est ambivalent, masculin/féminin, et doit se discipliner pour être créateur, les hommes comme les femmes.

Neige de printemps aura une suite et la comète Kiyo n’a pas tout à fait disparu… Malgré l’atmosphère un peu surannée du début, le lecteur se laisse prendre par le texte et emporter dans l’histoire. Les personnages sont convaincants, attachants et bien campés. Qui ne sera pas amoureux de Satoko et de Kiyo, une fois le livre refermé ? Livre qu’on peut lire indépendamment de la suite.

Yukio Mishima, Neige de printemps, 1969, Folio 1989, 449 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55

Catégories : Japon, Livres, Yukio Mishima | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,