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Le populisme se nourrit des errements du gouvernement

Le constat :

« Les gens » en ont marre globalement. De « la crise » qui dure depuis 1974, de la démocratie représentative qui bavasse de ce qui ne les intéresse pas, ou qui « réduit les avantages acquis » des travailleurs, des pauvres, des sans voix, de la pandémie avec son cortège d’injonctions contradictoires et autoritaires, des « aides au développement » de pays qui vont de coups d’Etat et dictatures, à commencer par l’Afghanistan, le Mali, Haïti, la Guinée.

Ce sont plus les peu lettrés qui râlent en ayant l’impression qu’on ne les entend pas. Ainsi, selon une étude de la Fondation pour l’innovation politique, vague 4 de juin 2021, 65% des diplômés au-delà de bac+2 ont une opinion négative des gilets jaunes tandis que 54% des sans diplôme ou BEP en ont une opinion positive. Ce sont les mêmes qui ne font pas confiance aux médias traditionnels en déclarant à 61% que les médias « parlent de sujets qui ne les concernent pas ». Les mêmes encore qui disent le plus utiliser les chaînes d’information en continu, à 40 % des personnes proches du RN et 33% des personnes proches de LR – ou qui s’informent d’abord sur Internet (42% pourraient voter pour un(e) candidat(e) du RN au premier tour.

Selon l’étude, 4 Français sur 10 se situent à droite (en augmentation) et 2 sur 10 à gauche (en diminution) et un tiers des 18-24 ans se situent désormais à droite. Ce qui fait peur, comme partout en Europe, est l’immigration, jugée excessive car trop nombreuse trop vite pour être assimilée correctement, notamment à cause de l’islam radical qui effraie (la moitié des votants à gauche en France pensent de même selon une étude de la même Fondation sur quatre pays européens en mai 2021).

Les fractures territoriales et le rejet du centralisme alimentent en France la protestation électorale et ce vote croît fortement dans les communes rurales ainsi que dans les villes petites et moyennes, note l’étude. 74% des sondés réclament « que plus de décisions politiques soient prises dans les régions, les départements et les communes, et moins à Paris ». La position plus à droite est également favorable à plus d’autonomie pour les petites et moyennes entreprises, à moins d’assistanat centralisé d’Etat et à la réussite individuelle érigée en norme sociale.

Au global, 80% des électeurs ne font pas confiance aux partis politiques, 64% au gouvernement, 62% aux syndicats, 61% aux députés ou encore 60% au président de la République. Ce pourquoi l’idée d’un candidat qui ne viendrait d’aucun parti séduit majoritairement (55 %).

Mais qui ferait mieux ?

L’Opposante en chef Marine Le Pen n’a pas une aura de compétence reconnue mais pourrait être un vote de rupture si tout va mal ; si tout s’améliore, elle pourrait à la rigueur gagner par accident électoral en profitant de la nette droitisation de l’électorat.

C’est pourquoi le mythe d’une candidature Zemmour est très utile. Je ne crois pas qu’un polémiste solitaire qui ne dispose d’aucun parti puisse réussir à franchir même le barrage des 500 signatures pour accéder au premier tour, mais il fait d’ores et déjà du tort à Marine Le Pen en mordant sur ses électeurs. L’érosion du privilège de compétence accordé aux partis de gouvernement réduit le repoussoir du populisme, même si les Français sont plus rationnels en général que les Américains et autres Brésiliens. Le cas anglais du Brexit est différent, le chauvinisme îlien des Grands Bretons est bien plus fort et plus ancré que le simple patriotisme français qui ne date que de la Révolution mais s’est dilué avec la croissance des « issus de l’immigration » qui ont aussi d’autres allégeances.

Emmanuel Macron reste la meilleure option. Car si 78 % envisageaient en juin de voter pour un parti protestataire, de voter blanc ou de s’abstenir – c’était à un an des présidentielles, alors que ni le vaccin ni la reprise économique n’étaient encore visibles. La « première dose » pour le gros de la population adulte ne pouvait être obtenu avant mai au minimum. C’est là une erreur du gouvernement que d’avoir communiqué trop tôt sur « les vaccins », alors même que leur livraison n’était que prévue sur le papier et que l’organisation des centres était un foutoir sans nom. Le « c’est comme si c’était fait » ne tient pas face aux faits. Marine Le Pen avait alors un potentiel électoral de 10% minimum avec un intermédiaire à 20% tandis qu’Emmanuel Macron était à 5 % et 15%. L’été a remis les choses en place en montrant que tout finit par arriver – même le meilleur – et que les errements de com et d’administration n’étaient que provisoires. A l’époque déjà, « pour une majorité des personnes interrogées, les partis d’opposition, de droite ou de gauche, n’auraient pas fait mieux s’ils avaient eu à gérer la pandémie » – c’était en juin, c’est d’autant mieux en septembre.

Les sondages reflètent l’amertume ou l’espoir des électeurs au moment de leur déclarations. Il ne faut pas les prendre pour argent comptant jusqu’à leur vote réel, on l’a bien vu dans les divers scrutins récents. Ce pourquoi la stratégie du président actuel est la bonne : se saisir des doléances en décideur, même si aucune grande réforme ne pourra être mise à l’agenda du Parlement avant l’été prochain. Il montre qu’il écoute, qu’il a conscience, qu’il fait étudier. Lui travaille plutôt que de promettre. Lui agit plutôt que de battre seulement les estrades médiatiques.

Il n’est pas compétent en Covid 19 ? Mais qui l’est, si l’on écoute les divers « médecins » qui hantent les plateaux télé ? Rappelons aussi que la médecine est un art, pas une science exacte, et que le travail scientifique consiste à émettre des hypothèses puis à les tester avec tout l’appareil de vérification nécessaire, avant de conclure. Affirmer en gourou n’a rien de scientifique, même si formuler des hypothèses hors des normes a sa vertu.

Par exemple les écologistes français, avec leur positionnement d’urgence absolue et d’autoritarisme punitif ne passent pas. Pour les trois-quarts des électeurs, la croissance économique est parfaitement compatible avec la préservation de l’environnement. Il ne faut pas confondre l’élection écolo locale avec un mouvement national ; voter pour un maire ou un conseiller régional n’a rien à voir avec voter pour un président.

Par exemple aussi « la gauche », ardente à dénoncer en morale et beaucoup moins à proposer concrètement au-delà de ce qui a été fait quand elle était au pouvoir (et pas très bien fait si l’on en juge par l’état de l’éducation, la santé, la justice, l’armée… après cinq ans de Hollande).

Et la droite ? Elle se cherche, ses électeurs écartelés entre Le Pen et Macron, sans leader d’envergure comme le gaullisme le veut.

La politique est, comme la médecine, un art, celui de concilier les contraires, de ramener les personnalités diverses et les idées éparses en une équipe apte à proposer et à décider de ce qui est possible – avec le peuple qu’on a, les médias qu’on a et la conjoncture qu’on a – pas dans l’abstrait des grands mots et des grandes causes.

Tout le reste n’est qu’agitation de croyances que seuls suivent les idiots.

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.

Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.

En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.

Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.

Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.

Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche 1988, 320 pages, €9.90 e-book Kindle €6.49

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Jules Romains, Le fils de Jerphanion

Il ne s’agit pas d’un crime, seulement d’une escroquerie, dont il ne semble d’ailleurs pas vraiment responsable, ayant plus laissé faire qu’agit en toute conscience. Le juge en tiendra compte qui, à l’époque, avait le temps de réfléchir, de consulter et d’arbitrer avant le prononcé du jugement.

Mais l’intérêt du livre, qui a vieilli, est de comparer les générations qui ont connu une guerre mondiale, ce que nous avons oublié si tant est que nous l’ayons un jour su. Jerphanion père a fait la guerre de 14, comme l’auteur. Jerphanion fils, né en 17, était trop jeune pour l’avoir connue, même enfant, mais il en a subi les conséquences dans les années folles qui ont suivi. « Une civilisation démantibulée, une rumeur de catastrophe, plus ou moins lointaine, mais qui en venait à passer pour l’arrière-plan normal de la vie. Or rien, on le sait, ne remplace et rien n’efface des enregistrements de la petite enfance » p.142. Et lui a connu la guerre de 40, son humiliante défaite déjà inscrite dans l’esprit « socialiste » et la lassitude des rejetons de la « der des der ». Toute morale avait été ébranlée en 18 ; elle se trouve écroulée en 45 après les lâchetés et les actes de pur sadisme pour motifs raciaux et par pulsion de brutes des cinq ans de guerre.

Dès lors, comment vivre ? Prendre sa part sans y penser, comme les autres, sans référence à une religion ni à une morale commune ? La politique est une chienlit, la guerre une menace constante, le jouir par l’argent probablement ce qu’il y a de mieux à faire. Et l’on en vient à concevoir un monde débarrassé des oripeaux de « ce qui se fait », puisque ce qui s’est fait en réalité a abouti a ce qu’on sait : les massacres, les camps, les viols, le servage. Le communisme n’est pas meilleur en pratique que le nazisme et Staline vaut bien Hitler en attendant Mao et Pol Pot, et plus tard les Serbes et les Rwandais.

« Nous sommes nés, nous avons eu nos premiers contacts avec le monde au moment où il était en proie à une énorme catastrophe. Nous avons grandi dans l’atmosphère pulvérulente et sulfureuse qu’elle avait laissée. Quand nous avons eu de ce que les prêtres appellent l’âge de raison, ce fut pour assister au triomphe, à travers l’Europe, de gens dont nous admirions peut-être à part nous, l’énergie, l’audace, mais qui piétinaient allègrement tout ce que nos parents, nos maîtres, les livres qu’on nous plaçait entre les mains, nous apprenaient à respecter. Pour mettre notre adolescence d’aplomb, nous avons eu, chez nous, ce Front populaire, pantouflard, flemmard, crasseux. Il achevait de nous démoraliser, parce que si vraiment c’était lui qui représentait les grands principes et l’avenir de l’humanité, et la lutte du bien contre le mal, autant valait se jeter à l’eau. Ou bien se vouer au diable et aux mauvais principes » p.142. Cette moitié de Jules Romains n’aimait pas l’aspect populacier et populiste de la gauche d’époque – tandis que son autre moitié admirait sa générosité et aimait quand même son élan.

A cette époque, eh bien nous y sommes revenus… La gauche au pouvoir sous la Ve République a laissé le pays dans un état de délabrement moral et de désillusions sur « la volonté » politique et le possible économique (ce pourquoi certains rêvent de casser le thermomètre et d’en revenir au parlementarisme instable des petites combines entre politicard, style IVe République). La brutalité reprend avec l’égoïsme sacré des nations comme des individus – dont les lamentables antivax sont le dernier avatar, « croyant » au lieu de savoir que le vaccin ne protège pas du coronavirus et qu’il est inoculé pour des raisons malignes. Les Antilles, populaires et où l’éducation est faible, disons-le, en font les frais à grand bruit. Les « aider » serait les vacciner, pas les réanimer.

Dans le délitement du sens, les pages 104 à 107 font même sous la plume du fils Jean-Pierre une apologie de l’inceste, à but éducatif naturellement, et des mères sur les garçons. Après tout, les éduquer à la femme par une progression constante et adaptée, n’est-ce pas le meilleur service éducatif qu’une mère peut rendre à ses fils ? Cet exposé révolte l’avocat destinataire à l’époque, mais apparaît assez cocasse au vu des récentes « affaires ». Elles ont autrement plus scandalisé la « bonne » société à prétentions bourgeoises et en quête de sens moral – qui copie servilement le puritanisme chrétien venu d’outre-Atlantique tout en se soumettant trop volontiers aux diktats de l’islam intégriste (après tous, « être d’accord » sans réfléchir, juste pour être au chaud tranquille, est la première des soumissions).

Il ne s’agit pas de promouvoir l’inceste mais de concevoir que la fin de toute morale due aux deux guerres industrielles successives nous prépare peut-être (et probablement) des lendemains pires encore s’il survient une prochaine guerre généralisée, ce que les bouleversements climatiques et géopolitiques ne peuvent exclure. Comme quoi lire de vieux livres d’anciens auteurs qui ont eu leur gloire ne nuit point – au contraire !

Jules Romains, Le fils de Jerphanion, 1956, Flammarion, 313 pages, occasion €3.30

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La liberté : et celle des autres ?

Ils sont nombreux, ils sont braillards, les défilants à Paris et province qui réclament « la liberté ». Celle de NE PAS se vacciner, celle de NE PAS obéir aux normes sociales, celle de NE PAS avoir soin des autres en les contaminant volontairement en feignant de NE PAS le savoir. Une fausse liberté, comme on voit. Celle du NE PAS, de l’égoïste renfrogné en lui-même, tout hérissé de piquants antisociaux, qui se complait en son miroir et se fout de tout le monde.

La liberté s’arrête là où commence celle des autres.

Cet équilibre littéralement « révolutionnaire », car inscrit dans la Déclaration des droits de l’Homme, s’écroule désormais dans la poussée individualiste minable. Alors, brailler à « la dictature » quand on n’est même pas foutu de respecter le pacte démocratique, quelle bêtise ! Certes, « la gauche » avec ses incantions sempiternelles au « social », au « collectif » et au « tous ensemble » a une grosse part de responsabilité dans la crise morale et civique actuelle. La gauche des petits-bourgeois avides de devenir grands bourgeois, arrivistes du pouvoir sous Mitterrand et confits en leur « mission » sous Hollande. La gauche virée – et pour longtemps à mon avis – du pouvoir pour incapacité et mensonges, du « les yeux dans les yeux » de Cahuzac sur l’évasion fiscale au « tout faire contre le chômage » (en augmentant massivement les impôts de l’inepte Hollande – qui fit HEC, dit-on…).

Mais où est la droite en ces moments cruciaux ? La droite des patrons qui attend de voir, contente de « la reprise » (le CAC 40 est au plus haut !) malgré la désindustrialisation massive de la France qui se savait même plus produire de masques ni de Doliprane, la droite politique éclatée entre trois crocodiles incapables de s’entendre pour s’unir – enfin – pour gagner, la droite qui a eu ses mensonges, dont Fillon est le dernier avatar. Au lieu de reconnaître une pratique, certes douteuse mais couramment pratiquée par tous les politiciens ou presque, chercher à cacher, à dénier, à éviter. Est-ce ainsi que l’on se présente au pays pour le poste suprême de Commandeur ?

L’égalité est à gauche, qui dégénère trop souvent en égalitarisme ; la liberté est à droite, qui dégénère trop souvent en son contraire, l’autoritarisme. La tentation de commander est de tous mais celle de droite plus affirmée car pratiquée déjà en entreprise, alors que la gauche ne la pratique guère que dans le foutoir des partis.

Qu’est-ce donc que la liberté ?

Le paradoxe des braillards qui arpentent les places publiques et les avenues urbaines est qu’ils ne savent guère ce qu’est « la liberté » dont ils ont plein la gueule. Des fanatiques d’extrême-droite aux doctrinaires d’extrême-gauche, ce n’est qu’appel à la dictature : celle du « peuple » bien entendu. Autrement dit non pas le bon sens populaire partagé, la décence commune d’Orwell – mais les gourous qui font fureur, les appareils partisans qui captent les places et le pouvoir, les nazillons soviétiques gris et implacables car déresponsabilisés par leur Mission de faire le bonheur du peuple malgré lui dans un avenir qui ne cesse d’être plus radieux qu’il ne cesse de reculer. Ceux-là vont voter par ressentiment pour Le Pen club, le Méchant con aigri ou autres Ducons feignants en croassant « j’ai deux Zammour ».

Des anti-Macron qui sont colères de se voir renvoyer en miroir leur irrationnel, leur versatilité, leur médiocrité profonde, aux anarchistes Black bloc qui ne désirent que casser et détruire pour assouvir leurs pulsions et aux gilets gênes qui n’endossent cette carapace que parce qu’ils n’ont rien dessous : aucune personnalité, aucune responsabilité, aucun projet politique. Sont-ils libres ? Noir, jaune ou brun, l’uniforme fait « appartenir » – c’est une forme de servage bien loin de la liberté du bon sens citoyen.

Et puis la masse des suiveurs, pour qui brailler fait partie de la fête et du folklore franchouillard, manière de rappeler les piques et la prise de la Bastille – même si la Bastille d’aujourd’hui réside plutôt dans l’inertie conservatrice et fonctionnaire d’une administration aussi tentaculaire que paperassière et inefficace. Les Français payent le plus d’impôts de l’OCDE et n’ont que des services publics médiocres, voire moins bons que les autres, dans un millefeuille institutionnel qui répugne à décentraliser et à déléguer et qui multiplie les petits pouvoirs, donc les bureaux.

La liberté est-elle de faire tout ce que l’on peut en se foutant du monde – et des autres ? Non pas. Notre Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789 stipule en son article 4 que « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. » Une limite déjà dans les écrits antiques et dans la Bible, qui veut que « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ».

Le bal des egos égoïstes

Les braillards antivaccins apparaissent donc pour ce qu’ils sont : non pas des vertueux qui « résistent » à une « dictature » du sanitaire mais de purs égoïstes pour qui leur pomme compte plus que celles de leurs concitoyens, voisins et amis. A quand une stupide « marche contre le Covid ? », aussi vaine que danser pour faire venir la pluie ?

Oui, tous nous en avons marre du coronavirus, des restrictions, des empêchements à voyager, à socialiser et à « faire la fête » ! Mais cela fait-il de nous des meurtriers en puissance ? Le soignant qui refuse de se faire vacciner risque de contaminer ses patients malgré la multiplication des gestes barrières – l’expansion des maladies nosocomiales à l’hôpital bien avant le Covid montre que les « professionnels » peuvent faire des erreurs, être fatigués, se dire que « dans « l’urgence » ça peut passer. Non, ça ne passe pas. Seul le vaccin protège le mieux – pas à 100% mais plus que celui contre la grippe. Sauf les immunodéprimés – mais ceux-là, les antivax se disent qu’ils peuvent crever.

La liberté de faire ce qu’on veut sans contraintes veut dire que l’on rejette toute règle. C’est dès lors la loi de la jungle. Sans règles, pas de société ; sans civisme, pas de cité. Si tu me contamines par volonté de ne pas te protéger, je te tue – telle est la loi de la jungle, la même que celle du talion. Dans notre société de droit, je fais un procès pour « mise en danger de la vie d’autrui » ; si c’est votre enfant qui est mort par la faute d’une inconsciente anti, vous risquez de vous faire justice vous-même, c’est illégal mais tentant. Ceux qui ont le sida et qui contaminent les autres parce qu’ils ne leur disent pas sont condamnés dans de nombreux pays. Et même en France. C’est la même chose pour le Covid comme pour ceux qui conduisent sans permis.

Dans une société, tous sont liés. Ceux qui transgressent volontairement les règles de la société se mettent hors la loi et doivent être bannis ou punis.

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Vélo tour

Tout commence par la draisienne inventée par le baron Drais von Sauerbronnen en 1818, devenue vélocipède, du latin velox, « rapide – véloce » et pedes pieds, soit un « appareil de locomotion formé d’un siège sur deux ou trois roues, mû primitivement par la pression des pieds sur le sol, et plus tard au moyen de pédales » (Description des Machines et procédés…, t. 10, Paris, 1825. Le terme bicyclette n’apparait qu’en 1894 et le Tour de France qu’en 1903 pour booster les ventes du journal… L’Auto.

Le Tour de France 2021 ne fait pas le tour de la France mais raboute des circuits entre les Alpes, les Pyrénées et la Bretagne – privilégiée – avec l’inévitable arrivée sur les Champs à Paris, prévue le 18 juillet.

C’est à la fin de la « grande » guerre – la guerre la plus con – que le vélo prend la place laissée par le cheval. Car la guerre a massacré des hommes mais aussi des chevaux par centaine de milliers, obligeant (ô écologie !) à remplacer la chair animale par le métal à pétrole. Le vélo fut la voiture du pauvre et des familles jusque dans les années 1960.

L’impéritie des politicards et de l’Etat-major militaire, confits en pouvoir fondé sur l’ancienneté, a déconsidéré pour longtemps « l’honneur » et l’autorité, causes principales de la défaite de 1940 comme des réactions patriotardes des droites extrêmes – des émeutes de février 1934 aux attentats de l’OAS avant les votes protestataires des années 1980 à nos jours. Mais « la gauche » n’a pas su proposer une alternative crédible aux faillites de la droite, de la fuite en avant Mitterrand à la naïveté sur la sécurité Jospin, aux gros impôts inutiles de Hollande qui ont plombé la croissance sans conforter le « social ». La société a donc choisi la tangente, des congés payés de 36 à l’interdit d’interdire de 68 jusqu’à l’évasion électorale du mois dernier. Le vélo, réhabilité par la pandémie, a servi.

Il a toujours représenté l’engin de liberté personnelle, mû par la seule énergie des pieds, favori des ouvriers et des enfants avant les nouveaux bobos écolos. J’ai connu le temps du vélo de 5 à 12 ans, avant que mes copains ne passent à la mobylette à 14 ans puis à la moto à 16 ans, puis à la bagnole à 18 ans. Je suis pour ma part directement passé du vélo à l’auto, tout en conservant l’habitude des tours en bicyclette.

Avant le coronavirus, le vélo était pour les jeunes un sport qui exigeait la mécanique chère, la vêture adaptée et la dynamique de groupe.

Il est depuis redevenu famille, voire nature en été.

Alors le Tour de France est un symbole, un hommage à la « petite reine » que les femmes ont eu du mal à enfourcher, longtemps tenues par la mode des jupes longues à rester les pieds entravés (pour ne pas qu’elles puissent fuir devant les hommes, disent les mauvaises langues). Aujourd’hui où le naturel semble revenir au galop, malgré les religions et leurs pruderies de clercs pour imposer leur loi, les femmes comme les hommes et les enfants vont plus vite qu’à pied en vélo – à énergie biologique et renouvelable.

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Moi Daniel Blake de Ken Loach

Le Royaume-Uni a poussé plus que les autres Etats développés l’austérité sociale, mélange du devoir de se prendre en main protestant avec la liberté absolue libertarienne. Ce que la gauche française appelle « ultralibéralisme », tordant les concepts par haine du libéralisme des Lumières (au profit du collectivisme « socialiste », voire tyrannique). Ken Loach lance un coup de gueule très ironique dans son film de 2016, montrant à la fois les bêtises des administrations courtelinesques et l’inhumanité des fonctionnaires ou petites mains privées d’une délégation de « service » public.

Son personnage principal, Daniel Blake (Dave Johns), est un menuisier de 59 ans qui a eu une alerte cardiaque sévère et à qui son médecin traitant interdit de travailler. Un employeur, le sachant, serait soumis à des poursuites s’il passait outre. Mais l’Etat n’est pas soumis aux mêmes règles et « le système » des allocations chômage depuis 2008, exige de certains malades aptes partiellement au travail une recherche d’emploi. Pour cela, ce n’est pas un médecin qui décide, pas même du personnel médical, mais depuis 2010 une société privée à laquelle est faite concession pour l’éligibilité à la pension de handicap. Un interminable questionnaire de 50 pages pointe les critères requis : Daniel Blake n’en a que 12, il lui en faudrait 15. Il se trouve donc dans une situation ubuesque où il doit chercher du travail pour toucher les allocations chômage de l’ESA (Employment and Support Allowance) – mais sans pouvoir dire oui à une quelconque proposition par interdiction du médecin.

Il peut faire appel de la décision inepte du rouage pseudo-administratif incompétent, mais il doit pour cela attendre le coup de fil de la personne qui le suit (qui arrive tardivement sous forme de message téléphonique automatique), puis sa lettre de refus (qui arrive avant), avant de se connecter à Internet pour faire appel en ligne. Tout renseignement est accessible sur un numéro payant, submergé par les appels en incompréhension des usagers, ce qui demande près de deux heures d’attente ! Evidemment Daniel, vieux manuel, ne connait rien à Internet, tout juste s’il sait se servir d’un téléphone mobile. Mais aucun fonctionnaire de l’administration du Jobcentre n’a le temps de l’aider, chacun est minuté par souci de rentabilité. A lui de se prendre en mains et de se débrouiller.

Il doit s’inscrire malgré tout au chômage faute de pension de handicap, mais uniquement en ligne ! Tout juste si, au second rendez-vous, le rouage qui suit son dossier (Sharon Percy) lui prescrit une formation (obligatoire) en rédaction de CV, mot qu’il n’a jamais rencontré. S’il ne s’y rend pas et n’obéit pas aux consignes, il sera « sanctionné » : trois semaines d’allocations supprimées la première fois, plus si récidive. Il devra aussi consigner le détail de ses recherches d’emploi qui devront lui prendre 35 heures par semaine, cela dans un contexte de crise économique après l’explosion de la finance en 2008-2010. Et comment les prouver ? « Demandez un reçu, ou faite une vidéo avec votre smartphone », lui répond la fonctionnaire. « Je suis un homme malade, dit-il, recherchant des boulots inexistants ».

Lorsqu’il patiente au Jobcentre en attendant son tour, il prend le parti d’une mère célibataire, Katie Morgan (Hayley Squires) avec deux enfants de pères différents (Briana Shann et Dylan McKiernan). Elle vient d’emménager dans le quartier en logement social et a du retard au rendez-vous car elle connait mal encore les transports. Le fonctionnaire directeur, régulateur de flux comme à la SNCF (Stephen Clegg) la renvoie à un prochain rendez-vous qui lui sera fixé car « ici, on a des règles » (curieuse remarque de la part d’un mâle dominant). Daniel, avec bon sens, s’insurge : peut-être pourrait-on s’arranger en décalant le rendez-vous suivant avec son accord ? Rien à faire, l’administration est aveugle et ses sbires imbéciles. Le vieil anglais ouvrier veuf va nouer des liens d’amitiés avec la jeune paumée mère célibataire et les deux vont s’entraider.

Katie ne peut loger dans sa ville natale où réside sa mère car elle serait en foyer de sans-abri et ses deux enfants lui seraient retirés. Elle doit chercher du travail mais, malgré ses tracts dans les boites aux lettres bourgeoises pour des heures de ménage, elle ne trouve rien. Donc elle se prive pour nourrir ses enfants, allant jusqu’à craquer en ouvrant une boite de haricots à la tomate qu’elle enfourne dans sa bouche dans les locaux mêmes de la banque alimentaire. Et jusqu’à voler pour le superflu, lingettes ou crème pour le visage. Ce qui la fait convoquer par le directeur du supermarché, qui passe l’éponge à condition qu’elle ne recommence pas. Il est en fait rabatteur pour son agent de sécurité, Ivan (Micky McGregor), qui l’aiguille vers la prostitution… Elle pourra ainsi acheter des baskets neuves à sa fille, les vieilles prenant l’eau ce qui la fait moquer par ses petites camarades.

La société anglaise de notre siècle, comme au siècle Victoria décrit par Dickens, éjecte les vieux (Daniel Blake), marchandise les femmes (Katie Morgan) et oblige les jeunes non-qualifiés à frauder (le voisin noir de Daniel qui vend de la contrefaçon commandée directement en Chine, Daniel devenu tagueur pour qu’on l’écoute simplement). La toute-puissante Administration multiplie les obstacles bureaucratiques, avec ses règles incompréhensibles et ses automatismes de répondeurs, choix à touches, imprimés sur le net, règles tatillonnes, pour décourager les citoyens de « vivre aux crochets » de l’aide publique. Je crois que de nombreux braillards français devraient faire un stage Outre-Manche, comme George Orwell l’a fait dans les bas-fonds, pour apprécier le système social français au lieu d’en demander « toujours plus » comme des égoïstes avides ! La souffrance comme système politique pour maintenir les citoyens tentés par la révolte à faire profil bas : telle est la société de 1984 décrite plus tard par le même Orwell. Nous n’en sommes heureusement pas encore là en France.

Le scénariste Paul Laverty et le réalisateur Ken Loach ont enquêté auprès des chômeurs anglais pour connaître leur existence de tous les jours, et ce n’est pas du misérabilisme. Ils traitent le sujet avec ironie et tendresse, gardant confiance en l’humain sous les carapaces de statut. L’ANPE française dégradée en Paul en ploie a pris un temps le chemin anglais, convoquant les chômeurs exprès le lundi matin à 8h30 en banlieue pour un poste qui n’entrait pas dans leurs compétences selon leur CV, ou n’en assurant jamais plus le suivi s’il y entrait – j’en suis personnellement témoin. Il fallait faire du chiffre, tout en domptant les « ayant-droits » par un lever aux aurores et une « mobilisation » sans faille.

Pas de quoi rester « bon citoyen » très longtemps…

Palme d’or Cannes 2016

DVD Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake), Ken Loach, 2016, avec Dave Johns, Hayley Squires, Sharon Percy, Le Pacte 2017, 1h37, €10.00 blu-ray €15.00

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 2

Tous les procédés totalitaires de l’oligarchie collectiviste sont présentés d’emblée dans le premier chapitre :

Le Grand Frère vous surveille dans la rue, chez vous par télécran, n’importe où – tout comme le font aujourd’hui les religions du Livre, surtout l’islamique mais pas seulement, qui vous enjoignent quoi penser, comment vous habiller et comment baiser, servies par les nervis de la « bonne » société, des médias ou des bas d’immeuble ; comme le font les gouvernements sous prétexte de lutte « contre » le terrorisme, les enlèvements d’enfants, les délits sexuels, la fraude fiscale… (caméras de surveillance, reconnaissance faciale, observation des réseaux sociaux par le fisc, fichier des données personnelles et biométriques des Français pour la gestion des cartes nationales d’identité et des passeports ; mais aussi les GAFAM du Big Business (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX du parti totalitaire chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui traquent vos habitudes de recherche et vous vendent de la consommation ou du gaveprolo comme le dit Orwell, soit ces séries télé en série composées par des machines sur des scénarios standards ou ces « divertissements » qui humilient et torturent dans une parodie de télé-réalité. « Dangerdélit désigne la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut la capacité de ne pas saisir les analogies, de ne pas repérer les erreurs de logique, de ne pas comprendre correctement les arguments les plus élémentaires s’ils sont hostiles au Socang, et d’éprouver ennui ou dégoût pour tout enchaînement d’idées susceptible de conduire à une hérésie. En somme, dangerdélit signifie ‘stupidité protectrice’ » p.1158. Car les totalitaires ne prennent pas le pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour – ce pourquoi Trump est totalitaire dans sa volonté de mensonge sur le résultat des élections qui l’ont mis dehors. « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauver une révolution ; on fait la révolution pour établir une dictature », avoue O’Brien, tout fier, à Winston p.1205. Avis aux citoyens : ceux qui prônent « la révolution » prônent avant tout leur envie baveuse du pouvoir, pas votre bien ! Car « le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité à déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire exact des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan » p.1208. Vous êtes prévenus.

La pensée correcte est de dire et de croire que « guerre est paix, liberté est esclavage, ignorance est puissance » p.968 – tout comme aujourd’hui un Trump dit et croit que vérité est mensonge ou qu’un Xi décrète après Staline que les camps de travail sont de rééducation (Orwell dit Joycamps) et que démocratie est impérialisme. Car « la réalité existe dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr ; mais dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai, voilà qui est la vérité » p.1192. Toutes les églises n’ont pas dit autre chose. Réécrire l’histoire pour imposer son présent est la préoccupation constante de la Chine depuis quelques années : sur le statut de Hongkong, sur le rôle de Gengis Khan, sur les îles de la mer intérieure. « Qui contrôle le passé contrôle le futur, disait le slogan du Parti ; qui contrôle le présent contrôle le passé » p.995. Staline effaçait jadis des photos les membres du Parti qui avaient été exclus, la génération Woke « éveillée » veut aujourd’hui déboulonner les statues de Colbert, Napoléon, Christophe Colomb et nier tout contexte d’époque et toute réalisation positive au nom d’une Faute morale imprescriptible. La génération « offensée » veut imposer son vocabulaire et interdire (« pulvériser » dit Orwell) tous ceux qui ne sont pas de leur bande : c’est la Cancel Culture – le degré zéro de « la » culture… Ce qu’Orwell appelle la malpense ou le délit de pensée qui s’oppose au bienpense qui est un « politiquement correct » avancé.

Les Deux minutes de haine obligent tous les citoyens à hurler quotidiennement comme des loups de la meute, de concert contre l’Ennemi du peuple, Emmanuel Goldstein, mixte de Leon Trotski et de Juif Süss, bouc émissaire commode de tout ce qui ne vas pas – tout comme aujourd’hui les « manifs » pour tout et rien au lieu d’exprimer son vote (« contre » le chômage, le Covid, le gouvernement, la pluie, les Israéliens…), les foules hystériques au Capitole, les gilets jaunes qui tournent en rond  ne veulent surtout pas être représentés et ne savent pas exprimer ce qu’ils veulent tout en laissant casser les Blacks en bloc, ou encore les emballements des réseaux « sociaux » qui harcèlent, lynchent et insultent à tout va.

L’histoire racontée dans le roman a au fond peu d’intérêt tant les personnages sont pâles, sauf le personnage principal Winston Smith (autrement dit Lambda), et l’anticipation technique faible (le télécran, le parloscript). George Orwell écrit pour la génération d’après, situant l’action en 1984, 35 ans après la parution de son livre ; il écrit pour le fils qu’il vient d’adopter pour le mettre en garde, ainsi que la gauche anglaise, contre les conséquences intellectuelles du totalitarisme. L’auteur avait en effet noté que les intellos de gauche (« forcément de gauche » aurait dit la Duras) avaient une propension à la lâcheté collective devant la force comme à la paresse d’esprit de penser par eux-mêmes. « Nos » intellos de gauche n’étaient pas en reste, tel Sartre « compagnon de route » du stalinisme puis du castrisme avec Beauvoir avant de virer gauchiste de la Cause du peuple, puis prosémite et sénile. Si le totalitarisme n’est pas combattu sans cesse, il peut triompher n’importe où. Il ne faut pas croire que la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des acquis intangibles : les mots peuvent être retournés sans problème pour « faire croire » que l’on est en démocratie quand on vote à 99% pour le Grand frère, que la liberté est d’obéir au collectif qui vous rassure et protège, que l’égalité ne peut être mieux servie que si une caste étroite l’impose à tous sans distinction – et que la fraternité est de brailler en bande les slogans et la foi.

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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George Orwell, Hommage à la Catalogne

Le 17 juillet 1936, des généraux de l’armée espagnole venus du Maroc colonial fomentent un putsch contre le résultat des élections qui a mené au pouvoir le Frente popular en février. Une guerre civile commence qui durera jusqu’en 1939 entre féodaux et démocrates. Les premiers rallient les monarchistes, les fascistes et l’Eglise catholique, les seconds allant des libéraux aux communistes en passant par les anarchistes et les nationalistes basques et catalans. La propagande a trop facilement résumé ce conflit par le combat entre fascisme et démocratie : c’est moins simple et George Orwell, qui l’a vécu quelques mois au début, le montre.

En fait, Franco est un conservateur catholique, pas un fasciste révolutionnaire comme Mussolini (venu du socialisme) ni Hitler (parti de rien et devenu agitateur tribun). Franco est plus proche idéologiquement de Pétain. Quant aux démocrates, ils sont autant de sectes dont la mieux organisée – la communiste stalinienne – l’emporte rapidement. Orwell, venu par le parti travailliste anglais (scission ILP – Independant Labour Party) choisit le POUM. Malgré son nom explosif, le Parti socialiste unifié de Catalogne est un parti communiste, scission trotskyste du Komintern. La différence avec les staliniens est que le POUM récuse le pouvoir centralisé au profit des soviets ouvriers. Il s’appuie sur les syndicats tandis que le parti stalinien s’appuie sur l’armée de Catalogne et la police. Or qui a les armes et l’argent possède le pouvoir. Ce pourquoi les combats « contre le fascisme », après la réussite ouvrière à Madrid, prend à Barcelone un aspect anarchiste, le front étant composé de milices de très jeunes hommes – dès 15 ans ! – armés de vieux fusils avec peu de cartouches, les meilleures armes étant réservées à la police qui tient le pouvoir…

C’est que, explique Orwell, l’URSS ne tient absolument pas à ce qu’une révolution survienne en Occident, préoccupée tout au contraire de « bâtir le socialisme dans un seul pays » en profitant de la complaisance avide des libéraux européens à lui fournir des machines et du blé. Pas question donc que des troubles révolutionnaires se répandent tant que Moscou ne l’a pas ordonné. Ce sera la même chose avec les communistes français en 1940 lors de l’invasion nazie. Or L’Espagne des années 1930, tout comme la Russie de 1917 ou la France de 1789, avait un potentiel révolutionnaire, la modernité faisant craquer d’un coup la chape de féodalisme hérité des siècles. Les ouvriers, devenus nombreux dans les villes industrielles, prenaient le pouvoir par les urnes avant que la réaction des militaires leur fasse prendre par les armes, notamment dans la région autonome de Catalogne.

Orwell arrive en Espagne en 1936 et la Confédération nationale du travail avec ses milices ouvrières est le centre de la résistance à Franco. Staline mandate ses agents en Espagne début 1937 pour liquider par tous moyens le POUM, et Orwell assiste en direct à cette liquidation, ne manquant de peu d’être arrêté malgré son passeport anglais. Il est parti comme journaliste indépendant avec l’intention de décrire les événements et des idées simples sur un mouvement compliqué. Il a tendance à suivre d’abord les communistes, plus sensés et mieux organisés, avant de prendre conscience de la propagande inventée de ceux-ci contre le POUM et de la haine moscoutaire contre « les trotskystes » venue de l’idéologie plus que des valeurs sur le terrain. Il se souviendra du pire des méthodes staliniennes de coercition, de mensonge et de réécriture de l’histoire lorsqu’il écrira 1984.

De façon très vivante, Orwell s’inspire de son journal de guerre pour décrire la fraternité humaine, une atmosphère de pagaille et de solidarité, des situations politiques ambiguës et des moments d’intrigue policière retorses. Lorsqu’il part au front d’Aragon avec des gamins de 15 et 16 ans (il est nommé chef de groupe), il ne se passe quasiment rien. Mais il connait la joie de la camaraderie et « ce sens inné de la dignité humaine » chap. I p.669 Pléiade, que possèdent selon lui les Espagnols de cette époque. George Orwell se forge sa conviction du socialisme non dans l’abstrait d’un manuel marxiste mais en côtoyant tout simplement les gens qui le vivent sans le savoir : « Un grand nombre des incitations normales de la vie civilisée – le snobisme, la cupidité, la peur du patron, etc. – avaient tout simplement cessé d’exister. La traditionnelle division en classes de la société avait disparu dans des proportions pour ainsi dire impensables dans une atmosphère anglaise empoisonnée par l’argent (…). On avait vécu dans une communauté où c’était l’espoir qui était normal, et non l’apathie ou le cynisme, où le mot ‘camarade’ signifiait la camaraderie et non, comme dans la plupart des pays, n’importe quelle faribole. On avait respiré l’air de l’égalité » chap. VII p.733.

Revenu en permission à Barcelone, il ne reconnait plus la ville qui s’est réembourgeoisée tandis que la police tenue par les communistes staliniens combat le POUM trotskyste et ses alliés anarchistes qui ont érigé des barricades dans les rues. De retour au front, il est blessé à la gorge et est évacué dans divers hôpitaux avant de retrouver Barcelone et sa femme, secrétaire de l’ILP anglais. Les distinctions de classes sont revenues et la police traque les anarchistes et les trotskystes bien plus que « les fascistes ». La révolution étant morte à cause du diktat de Staline, George Orwell n’a plus rien à faire en Espagne. Il rentre en Angleterre où il rédige son témoignage aussitôt. Bien loin de « l’engagement » idéologique à la française (que Sartre poussera à l’absurde en vantant l’URSS stalinienne et Cuba sous la dictature), l’engagement d’Orwell est celui d’un homme sur une pulsion de justice et qui pense par lui-même. Sa sincérité est sa vérité, tirée de ses convictions intimes et non pas d’un schéma a priori. « Il était inutile de s’accrocher à l’idée anglaise qu’on est en sécurité tant qu’on respecte la loi », observe-t-il finement. « Dans les faits, la loi c’était ce que la police décidait qu’elle était » chap. XII p.804.

Son livre est mal reçu parce qu’il tranche avec la pensée dominante de la presse anglaise qui reprend sans distance (et à grande distance du front) la propagande stalinienne (bien organisée). Il réussit à publier dans la presse de gauche hors parti et expose le mensonge et la terreur – ingrédients que Poutine a conservé de Staline, faisant comme lui censurer les journaux, tuer les journalistes trop entreprenants, emprisonner et torturer les opposants de gauche… « Le communisme est aujourd’hui une force contre-révolutionnaire », écrit Orwell dans le New English Weekly du 29 juillet 1937. On le constate un siècle après en Russie et en Chine comme à Cuba. Hommage à la Catalogne est édité par Warburg au Royaume-Uni mais ne se vend que très peu ; il ne sera édité aux Etats-Unis qu’en 1952, durant la guerre froide ; et en France qu’en 1955 seulement sous le titre La Catalogne libre. Car la vérité, au fond, tout le monde s’en fout : seule importe la belle histoire que l’on se raconte à soi. C’est cela qui fait la force des fascismes, jusqu’à Trump – et l’indigence des intellos.

Hugh Thomas, le spécialiste anglo-saxon de la guerre d’Espagne, juge que le récit d’Orwell est le meilleur témoignage sur le sujet parmi les centaines qu’il a recensé, même s’il idéalise la stratégie du POUM qui était vouée à l’échec. Car Eric Blair dit George Orwell est un pragmatique, pas un mystique de Front populaire comme les petits-intellos français.

George Orwell, Hommage à la Catalogne (Homage to Catalonia), 1938, 10-18 1999, 293 pages, €7.50

George Orwell, Œuvres, édition de Philipps Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

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Sectarisme écologiste

L’attaque à la Trump du Bayou tête de liste écolo aux régionales en Ile-de-France sur les boomers, les chasseurs, Finkielkraut et les autres montre combien l’écologie est prise en otage par une secte d’illuminés gauchistes qui utilisent des procédés de l’agitprop trotskyste. Un père guérisseur, une mère maoïste : je ne voudrais surtout pas être gouverné par ces bobos-là ! Alors oui, je vais aller voter pour conchier les Bayou qui détestent le vélo en Tour de France, méprisent les sapins de Noël et exigent du vegan obligatoire dans les cantines et montent les composantes de la société les unes contre les autres. Car ce n’est pas « écologique » mais « darwinien », autrement fit fasciste.

J’aime bien le mouvement écologiste parce qu’il fait bouger les idéologies sclérosées, notamment à gauche. Mais il ce qui me gêne dans l’écologie est qu’elle est une science jeune, mal établie encore, qui se complaît dans les vieux schémas du siècle antépénultième. Lorsqu’on sait mal, les préjugés ne sont pas loin. Ils affleurent dans le discours écolo, traduction politique (déformée et amplifiée) des balbutiements scientifiques.

Il existe notamment deux mythes qui viennent des lointaines croyances – et qui n’ont rien de scientifique : le mythe de la Nature sans hommes et le mythe que l’équilibre serait le Bien.

Pour les écologues, la nature serait un système heureux tout seul. L’être humain n’en serait qu’un parasite, prédateur, destructeur, tueur. Nous voilà dans la vieille conception dualiste du sujet et de l’objet, traduite dans la Bible par l’homme fils de Dieu avec la nature donnée par papa comme terrain de jeu. En 1953, les frères Odum (des Yankees) inventent le concept cybernétique d’écosystème et nomment l’homme un “parasite”. Ils s’opposent en cela au concept précédent d’Arthur Tansley, en 1935, qui faisait de la nature un “superorganisme” intégré (ce qui donnera l’hypothèse Gaïa). Nous sommes bien dans le combat de la cybernétique contre l’organicisme, débat daté, dépassé, qui marque l’idéologie anglo-saxonne (la théorie des systèmes) contre l’idéologie allemande (la théorie organique). C’est ainsi qu’en politique, le régime américain ou anglais fonctionne par contrepouvoirs forts qui tendent à s’équilibrer, tandis que la conception allemande ou française jacobine fonctionne comme une hiérarchie de pouvoirs emboîtés dans un tout national – organique.

Comme cela paraît loin de la SCIENCE écologue ! Comme cette mise en lumière des idées sous-jacentes aux discours montre bien le poids des idéologies et des croyances métaphysiques dans l’actuelle écologie politique !

  • Du côté des systèmes, chaque « environnement » est traité de façon réductionniste en stocks et flux. Le tout s’équilibre comme sur un marché, par actions et interactions.
  • Du côté de l’organisme, le « milieu » est traité en emboîtements hiérarchisés qui s’englobent jusqu’à la planète entière. L’idéal est celui de l’équilibre global, le grand silence planétaire, le monde des dieux immobiles et des idées pures.

Or les structures du milieu ambiant et les fonctionnements du vivant sont en constant mouvement. Ils évoluent – et en interactions constantes entre eux. Nul écosystème n’est sans histoire. Il n’est pas une boite noire qu’il suffit de « révéler » comme si elle demeurait éternelle. Il est une création constante en déterminisme dialectique avec tout ce qui l’entoure.

Quant à l’homme, il n’est pas extérieur à ce monde. Il n’en est ni l’observateur, ni le fils chéri du Créateur, ni le prédateur destiné à l’épuiser. L’homme fait partie de la nature ; il est né d’elle par essais et erreurs – c’est tout le sens sans dessein de l’Evolution. Il n’est pas celui qui agit sur une nature passive mais il est en interaction constante avec ce qui l’entoure, vivant et matière.

Un exemple de la Nature sans humains – ou la culpabilité d’être au paroxysme : la série américaine Life After People en 2008-2010. Je considère pour ma part que les théories de la science moderne devraient s’introduire dans l’écologie politique.

  • La théorie du chaos montre qu’une variation minime des conditions initiales peut engendrer des effets macro importants. Cela signifie que :
    • chaque événement est singulier (qu’il ne peut être réduit à des lois générales),
    • qu’il est historique (il évolue par interactions),
    • qu’enfin il est irréversible (la planète ne cesse de se transformer, elle ne revient jamais aux conditions initiales).
  • Le constructivisme, qui observe la façon dont se bâtit le savoir scientifique, montre
    • qu’il n’existe aucune réalité cachée immuable,
    • ni une Vérité platonicienne qu’il suffirait de mettre au jour,
    • mais que la connaissance évolue par construction de nouvelles représentations qui s’affinent et se cumulent, malgré parfois les impasses.

L’être humain dépend du vivant et de la matière, la planète est la sienne : elle n’est pas son « environnement » (extérieur à lui) mais son « milieu » (dans lequel il baigne). Pierres, plantes, animaux, contribuent à ce qu’il est pour le nourrir, le protéger et le chauffer, le soigner, pour construire et connaître ; tout comme l’humain cultive, protège, exploite et vit en symbiose avec les pierres, plantes, animaux…

Alors que « l’environnement » induit la croyance qu’il faut revenir à un équilibre mythique sans l’être humain – le « milieu » fait considérer l’existence de l’homme intégré dans le cosmos comme un choix de société.

  • Qui dit choix dit débat collectif, dans les formes démocratiques qui sont les nôtres (sauf à choisir le régime chinois, russe ou turc).
  • Qui dit démocratie dit débat, tolérance aux opinions des autres, éducation patiente et négociations forcément politiques pour traduire en actes concrets les choix de société.

C’est loin d’être le cas des écologistes d’aujourd’hui !

  • Combien de sectaires qui ne veulent pas entendre parler d’en parler, mais préfèrent imposer leurs croyances non fondées – par la force ?
  • Combien de démocrates contre des Bayou préfascistes ?
  • Combien de manifestations – degré zéro de la politique – « contre » les OGM, les nanotechnologies, l’énergie nucléaire, la 5G, les vaccins et j’en passe ?

Toujours « contre », jamais « pour ». Et surtout (au grand jamais !) dire quoi que ce soit à l’Allemagne qui ferme ses centrales nucléaires… pour en ouvrir aussitôt vingt-cinq au charbon, et à gauche contre les ouvriers qui polluent en brûlant des pneus, la CGT qui participe au réchauffement climatique en encourageant le diesel alors qu’elle est sempiternellement en grève dans les transports, la Chine prédatrice aujourd’hui, l’URSS productiviste d’hier ou la Russie aux usines à charbon obsolètes ! Nos écolos schizos sont pris entre « désir » d’équilibre post-médiéval et « passion » gauchiste activiste jamais remise en cause. Le marxisme, pourtant, n’est-il pas la traduction idéologique de l’industrie triomphante, de la maîtrise absolue sur la nature, de l’homme-occidental-éclairé Maître-du-monde ?

Un petit effort, les écolos ! Laissez vos croyances intolérantes, vos préjugés bobos sur les chasseurs, les boomers et les autres, devenez scientifiques et citoyens. Je sais, c’est beaucoup vous demander, prêcher une religion est plus facile pour convaincre surtout quand on agite l’Apocalypse. Mais l’avenir appartient à ceux qui pensent, pas à ceux qui croient. A tout instant, et dans l’incertitude des conséquences, les êtres humains doivent construire leur projet de vie sociale dans le milieu naturel et dans le milieu humain (forcément politique), tout en accompagnant la planète dans sa course sidérale. Montrez donc que vous êtes adultes insérés dans le milieu social vivant et cessez de vilipender vos « ennemis » de caste, tous ceux qui osent vous critiquer parce que vous n’êtes en rien parfaits – contrairement à ce que vous croyez.

Jeune bobo, est-ce que tu tries plus que le vieux boomer ? Est-ce que tu voyages moins pour un oui ou pour un non ? Est-ce que tu changes moins ton smartphone qui épuise les terres rares et que tu charges moins en images et propos sans intérêt des serveurs très consommateurs d’énergie ? Est-ce que tu respectes la planète ?… J’en doute.

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Georges Duhamel, Le voyage de Patrice Périot

Ce roman de 1950 est contre l’engagement. Les intellos étaient sommés, après la Seconde guerre mondiale, de choisir leur camp : ou celui du Bien, de l’Avenir radieux et du communisme soviétique, ou celui du Mal, du passé exploiteur et du conservatisme. C’était le temps des « idiots utiles », expression cynique de Lénine pour ces non-communistes poussés par humanisme à signer des pétitions contre la peine de mort, la bombe atomique et pour « la paix ». La seule paix est celle des cadavres pour un Staline en plein pouvoir, mais le hochet fait rêver. Ainsi les grands noms sont poussés par leur conscience et par l’Humanité tout entière à « signer », à s’engager.

Georges Duhamel qui est médecin et a connu la Grande guerre, socialiste et humanitaire né en 1884, regarde avec ironie ces manipulateurs de gauche qui enrôlent les grands sentiments et les beaux principes pour leur seule cause égoïste et fanatique. A 66 ans, on en a vu des choses… et la bêtise humaine qui reste la même quelles que soient les circonstances. Notre nouveau siècle est désormais adolescent mais il n’est pas meilleur : ce sont les écolos qui somment de s’engager, les féministes, les humanitaires. Pour toujours la même chose : le Bien – comme si en tout bien ne résidait pas un mal et en tout mal un bien. Nous sommes sur la terre indifférente où la nature égoïste ne connait que le droit du plus apte à la vie, des bactéries à l’humain. Le Bien n’existe que dans les esprits enfiévrés, les ravis de la crèche, alors que la réalité du monde et de l’humanité est irrémédiablement mêlée.

Patrice Périot est un biologiste reconnu, membre de l’Institut. Il a publié des travaux qui lui ont donné un prix américain (à cette époque des plus valorisants) et il s’est fait embrigader par la gauche communiste dès qu’il a eu le malheur un jour de déclarer qu’il serait toujours aux côtés de l’humanité souffrante, lui qui a connu la guerre. Depuis, il n’a plus un instant de répit. Ce sont sans cesses des solliciteurs qui viennent quémander une signature, une préface, une présidence. Au détriment de sa réflexion et de ses recherches.

Le savant a quatre enfants de plus de 20 ans, l’aînée Edwige a 30 ans et trois enfants, mariée à un polytechnicien monarchiste ; la seconde, Christine hait son prénom car « le monstre-docteur » (en droit) est devenue ardente communiste au tempérament glacé et exige de se faire appeler Véra par déchristianisation ; le suivant, Hervé, a 22 ans et de mauvaise fréquentations parmi les invertis et les joueurs ; seul le dernier, Thierry, est à 20 ans heureux de vivre, il a trouvé la foi comme souvent les petits derniers élevés dans le cocon familial. Ils sont tous différents comme tout parent le sait. Leur mère est morte et le père, dépassé et ayant d’autres soucis, les laisse en liberté. En 1950, à 20 ans, on n’est pas encore majeur.

Mais, entre solliciteurs et conférences, un drame va surgir : le suicide d’Hervé. Il laisse une lettre à son père qui explique son geste mais les deux bords politiques se déchaînent. Ils ont un prétexte pour politiser et « faire le buzz » comme on dit aujourd’hui et ils ne s’en privent pas. Complot d’une officine d’extrême-droite protégée du pouvoir pour les communistes, complot communiste contre le professeur Périot qui a commencé à regimber lorsque sa signature a été apposée à des pétitions sans lui demander son avis pour la droite. Tout va mal, rien ne va plus.

Patrice ne trouve de refuge qu’en son dernier fils, « l’enfant Thierry » comme il l’appelle – 20 ans tout de même – dont la foi de charbonnier le sauve de la dépression. Il veut, comme son père, explorer la science mais pour conforter sa foi. Ce qui est reposant pour Pétrice qui a l’idée d’en finir, œuvre faite. Il signera toujours des pétitions pour la grâce d’un condamné à mort mais ne se laissera plus embrigader contre son gré dans des causes qui le dépassent. Il reste humaniste mais pas communiste. Seule la vérité importe, qu’elle soit d’un camp ou de l’autre ! Et ses propres enfants importent avant toute l’humanité, qu’elle soit souffrante ou condamnée. Patrice Périot ne sait pas s’occuper de ses petits, comment saurait-il s’occuper des hommes ?

Comment diriger ou seulement conseiller une « génération qui avait vécu dans l’anxiété, puis dans l’humiliation, dans la disette, dans le ressentiment » p.200 ? Comment obéir à des politiciens cyniques : « la plupart des gaillards qui se posent comme la conscience du monde sont des monstres d’orgueil » p.204 ? Seul compte l’humanisme et la vérité. « Je signerais par pitié pour les malheureux qui se laissent conduire les yeux bandés, comme le bétail que l’on mène à l’abattoir, et par pitié aussi, certainement, pour les forcenés, pour les ambitieux qui attachent de tels bandeaux, qui parlent de libérer les multitudes, et qui ne songent qu’à leurs passions… » p.248.

Il se dit que Georges Duhamel a pris modèle de sa famille et de sa vie pour écrire ce roman. En effet, il est membre de plusieurs académies et se disperse dans les chroniques, présidences et conférences. Le voyage de Patrice Périot est un voyage intérieur, vers la vérité de l’être et celle de l’homme. Contre « l’engagement » qui n’a de social et d’humanitaire que l’étiquette. Non sans effets littéraires, comme cette évocation d‘un couloir parisien 1950 au début du chapitre III, phobique des aérations et courants d’air.

Georges Duhamel, Le voyage de Patrice Périot, 1950, Livre de poche 1969, 255 pages, €6.06

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

L’auteur de La guerre de France et d’Islamisme radical comment sortir de l’impasse, aime à prendre prétexte des faits d’actualité brûlante pour en faire des romans ou des essais. C’est le tour aujourd’hui de l’intolérance « raciale » que les bobos de gauche euphémisent en « racialisée » ou « islamophobie ». Mais qui donc parle de race sinon ceux qui font semblant d’être contre tout en affirmant sans concession la leur ?

Il n’est que d’écouter la rumeur qui monte des universités, ces poubelles où la jeunesse se morfond en premier cycle, laissée à elle-même et brutalement traitée en « adulte » (c’est qu’elle a au moins 18 ans !) après des années lycées infantilisantes jusqu’au bout (même après 18 ans !). La diversité est une richesse si les différences – affirmées – ne sont pas « contre » mais « pour » : bâtir un avenir en commun par un présent partagé. Il n’en est évidemment rien avec cette mode imbécile venue des Etats-Unis perdus d’ignorance selon laquelle la culture de chacun n’est pas relative à soi mais une affirmation intolérante à toute différence. Il est choquant de penser autrement que soi et blessant de dire autre chose que son groupe. Les bien-pensants, hier bourgeois arrivés, sont inversés en racialisés exclu(sifs).

Les mouvements des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, ne se contentent plus de revendiquer leur droit à exister et à être respectée (ce qui est raisonnable) mais exigent désormais l’interdiction de toute expression contraire à leur conception unique des choses. La pensée unique, hier celle des bourgeois de gauche arrivés, est inversée en racialisme exclusif. D’où l’interdit sur un spectacle où des Blancs se griment en Noirs, la « dénonciation » à la Gestapo médiatique d’opinions qui ne caressent pas le poil islamiste dans le sens exigé, la hargne superstitieuse envers des dessins qui représentent Mahomet. Jusqu’à la décapitation en direct et en public d’un prof de collège par un égaré d’Allah qui se prend pour Dieu lui-même.

Samuel Meiersohn, le personnage de Moliner, est un Samuel Paty universitaire. Il suscite la haine d’une étudiante noire islamogauchiste qui exige agressivement de l’université pas moins que la création d’une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Un ghetto d’entre-soi où racialiser à l’aise, bien que le mot « race » ait été banni de la Constitution et que son expression soit « théoriquement » interdite par la loi. Mais la loi est aussi veule que ceux qui la servent, tout comme les règlements intérieurs des universités : est racisme tout ce qui va du Blanc aux autres mais phobie tout ce qui va des autres au Blanc. Les « victimes » ont forcément raison du fait de leur « race » : elles sont colorées, colonisées, dominées, violées, discriminées, ignorées… Le lumpen du lumpen-prolétariat réalisera l’Egalité rêvée – sans fin à venir – dans un métissage général du Noir aux blondes (mais si le Blond saute la Noire, il y a glapissement de viol) – dans l’intolérance totalitaire à quiconque ne pense pas comme la doxa. L’utopie est celle de 1984, un brin en retard si l’on y pense.

Pourtant Samuel est bienveillant à l’égard du monde qui va et se transforme. Sa maîtresse Jeannine El Bahr est une musulmane syrienne dont il respecte les interdits et ses étudiants sont pour lui le vivier de la recherche future. Mais l’exaltation identitaire – cette extrême-droite des ex-colonisés (ex depuis un demi-siècle…) – tourne en boucle, en délire fanatique. Pas question d’écouter l’autre mais le détruire ; pas question de garder l’esprit scientifique mais d’affirmer sans preuves ; pas question de conserver à l’université son statut de lieu où l’on débat mais d’exclure tous ceux qui portent une parole qui ne convient pas à la morale immédiate. Le roman délire dans le pire, la démission pétainiste de la société, la soumission veule des instances universitaires à l’Occupant islamiste, l’exclusion morale de Samuel par les autres profs qui « nuancent ». Cela se terminera mal, évidemment.

Comme notre société dans le futur proche ? Déjà les collégiens s’entretuent au couteau pour affirmer leur peau et leur territoire de bande sur le domaine « public ». Demain la guerre civile ? La lutte des races comme on disait la lutte des classes ? Le prétexte religieux pour des revendications de jalousie et d’envie ?

Le roman, publié initialement en autoédition a été remarqué par un véritable éditeur et ressort – en pleine actualité.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2021, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 207 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Les publications de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Demain l’identité

En politique, rien n’est jamais simple. Les sujets profonds surgissent lentement mais avec de plus en plus de force alors que les sujets d’actualité accaparent l’attention des médias et des politiciens. L’un de ces sujets profonds est celui de « l’identité ». Longtemps nié à gauche à cause des relents de rejet de l’Autre que le concept véhicule « par principe » (et la gauche est en adoration devant « les Principes »), trop pris en compte par la droite extrême qui en fait son sujet de prédilection mais le contamine par ses références au « nazisme » (ce point oméga de toute grimpée aux rideaux politique), l’identité n’en demeure pas moins le sujet profond qui va faire de plus en plus notre actualité.

Il semble que l’immigration en notre siècle ait remplacé la lutte des classes du siècle dernier : l’avenir radieux se lit sur les moteurs de recherche et plus dans les prophéties marxistes. Pour la gauche naïve, l’immigré est « la » victime par excellence, le lumpen-prolo qui fait désormais l’Histoire après l’ouvrier (embourgeoisé), le symbole d’une « égalité » sans cesse repoussée et toujours à conquérir. La fondation socialiste Terra Nova, dans une célèbre étude retirée soigneusement depuis de ses archives numériques (Projet 2012, Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? citée dans l’une de mes notes), prônait à la gauche de s’appuyer sur les immigrés pour garder le pouvoir, au détriment des « classes populaires » de plus en plus tentées par l’extrême-droite. Quand le vote du peuple ne vous convient pas, changez de peuple.

Or ledit peuple se sent de plus en plus menacé dans son emploi, dans sa fiscalité, dans ses pratiques culturelles, dans sa démographie. En témoignent les Gilles et Jeannes des ronds points, mais aussi les Wotan au Capitole et la « Génération » identitaire sur le point d’être niée – interdite.

La mondialisation et la loi anglo-saxonne du fric ont tué des pans entiers de l’industrie européenne tandis que la technologie automatisait la production, forçait à la rationalisation, aux gains de productivité, et faisait grimper le niveau de formation requis pour tout emploi décent. Seules restent disponibles les métiers non-délocalisables, souvent de services, donc mal payés, et les métiers de haute volée dans l’ingénierie, la finance et la recherche. A moins d’être fonctionnaire – donc rester petit ou moyen.

Les exigences du « toujours plus » dans la protection sociale et les aides de toutes sortes votées par démagogie pour répondre aux « revendications » de la société et « des associations » creusent le déficit budgétaire, engageant à augmenter inexorablement les impôts bien avant le « quoi qu’il en coûte » à prétexte Covid. Hollande en a fait l’expérience, ce n’est pas la solution : faire « payer les riches » est peanuts en termes de rendement et faire payer les classes « moyennes » (pour Hollande, est riche qui gagne plus de 3500 € par mois) aigrit le plus grand nombre sans que jamais l’administration d’Etat n’apparaisse comme plus efficace… Les palinodies sur les masques, le gel, les blouses, les vaccins, en sont le dernier exemple en date, sans parler de « la justice » trop lente faute de moyens, de l’école qui forme de parfaits chômeurs, de l’université qui dérive vers la théologie et incite les meilleurs à tenter une « grande » école, de l’armée qui ne sait plus sur quel sein se dévouer (comme disait un ineffable directeur de banque à l’ancienne en 1981) au Mali et ailleurs faute d’objectif clair et de suivi politique – et ainsi de suite.

Quant à la culture, elle apparaît comme la dernière roue du carrosse technocratique au pouvoir sous Macron, pourtant le meilleur président que la France ait connu depuis des décennies. La culture est « pour les bobos », un vernis de musée et d’art contemporain, bien loin de son enracinement populaire fait de mythes et de littérature, de spectacle vivant et de concerts, de gastronomie au restaurant et de conversations de café, d’habitus et de vivre-ensemble.

La démographie, elle, menace. Le taux de fécondité « des Françaises » ne remplace pas la population puisqu’en-dessous du deux enfants par femme en âge de procréer fatidique (1.87 alors qu’il faudrait 2.1 ou 2.2 dans les faits pour compenser les décès par accidents et maladie). Quant au concept de « la Française », il comprend de plus en plus de femmes immigrées de la seconde ou de la troisième génération qui colorent un peu plus l’ensemble de la population par leur fécondité supérieure (à la troisième génération, leur fécondité statistique tend à s’assimiler). La protection sociale si généreuse des Etats européens depuis Bismarck ne pourra subsister avec moins d’enfants et plus de retraités, avec plus de chômeurs non-cotisants entre les deux. L’immigration apparaît comme la solution la plus facile mais l’Allemagne sera au tiers non-allemande d’ici 2040 et l’Afrique, qui explose démographiquement, risque d’exporter environ 200 millions de Noirs en Europe blanche avant la prochaine génération. La hantise du Grand remplacement à l’extrême-droite fait encore un brin rire car elle est plus imaginaire que réelle (7.4% de la population française est immigrée selon l’INSEE, les descendants nés français se cumulent cependant pour former près d’un quart de la population). Mais elle l’est de moins en moins car l’imaginaire est un puissant ressort réel de l’action politique. Trump l’a montré : agiter la peur de devenir minorité en son propre pays est très payant électoralement (malgré les inepties économiques, écologiques et diplomatiques par ailleurs).

Si les politiciens de tous bords en Europe ne prennent pas en compte de façon raisonnable et concrète la question de l’identité, ils se préparent une vague de radicalité et de populisme sans précédent. Il n’y a pas que l’économie, imbécile ! pourrait-on dire en paraphrasant à l’envers la phrase de Carville, si efficace dans la première campagne de Bill, Clinton. Il y a la hantise : celle de devenir marginal chez soi, déclassé économique, défié culturel, soumis au moralisme religieux venu d’ailleurs – en bref exclu du pouvoir de conduire son propre avenir.

C’est en Europe la différence entre les démocraties libérales et les illibérales. Les premières sont à l’ouest, les secondes à l’est. Les premières sont sûres d’elles-mêmes mais de moins en moins, les secondes n’en sont plus sûres du tout à cause de l’émigration de leur population jeune tentée par l’Eldorado économique allemand ou anglais. Les libérales accueillent l’immigration en tentant leur « assimilation » (de moins en moins bien acceptée par les « victimes » racisées ex-colonisée et soumises à Allah avant la loi), les secondes refusent toute multiculture au nom des traditions et de l’histoire. Mais est-il justifié de refuser aux démocraties d’Europe de l’est ces droits accordés trop volontiers en Europe de l’ouest aux allogènes ? Notamment le principal : le droit à leur identité ? Faudrait-il prôner des « accommodements raisonnables » envers Maghrébins et Turcs musulmans au nom du vivre-ensemble et les refuser aux Hongrois et Polonais catholiques dans l’Union européenne ?

La gauche a pour tendance de mépriser le bourgeois blanc, considéré comme privilégié dans l’Histoire, et de ne considérer que les « droits » revendiqués des minorités venues d’ailleurs, vues en victimes ; mais une réaction se fait jour au vu des attentats islamistes et du travail de sape contre la laïcité : l’immigration (surtout musulmane mais peut-être aussi un jour chinoise) pourrait bien miner la culture démocratique en introduisant des pratiques culturelles et sociales contraires à la laïcité, au droit des femmes, aux coutumes alimentaires et vestimentaires, au vote pour élire des représentants. Si les Algériens réclament en Algérie des droits à la française, les Chinois préfèrent peut-être pour leur santé et pour l’économie l’efficacité collectiviste de Pékin aux hésitations et contestations de Paris.

La droite conservatrice a pour tendance de regretter le bon vieux temps de l’entre-soi et de la domination blanche sur le reste du monde ; mais un activisme positif se fait jour au vu du succès de Trump, de Xi Jinping, d’Erdogan et de Poutine en faveur de l’affirmation d’une culture historique occidentale (après tout pas pire qu’une autre) et de la religion chrétienne (après tout moins nocive depuis deux siècles que d’autres).

Entre les deux le centre, qui préfère s’adapter avec le temps et expérimenter l’équilibre.

Et « les écologistes » qui sont une nébuleuse de sectes et de sous-sectes en France, pas un parti homogène. Leurs succès électoraux s’accomplissent plus « contre » que « pour » tant leur programme apparaît autoritariste, de fatwas en fatwas : contre la viande dans les cantines, le sapin de Noël arbre mort, le tour de France macho et pollueur (tiens, rien sur le foot, pourtant bien plus macho ? – il est vrai que les équipes y sont plus « colorées »…). Mais leur aspiration à « un retour à » la vie paysanne, austère sans voyages, la consommation locale, la méfiance pour l’industrie et la surveillance Internet, le moralisme de clocher et la démocratie directe est peut-être l’antidote futur à l’immigration sauvage ? Décourager les migrants de venir vivre en communautés fermées à forte identité culturelle et sociale subsistant chichement à la sueur de leur front pourrait bien être la meilleure solution. Y a-t-il beaucoup de Latinos ou d’Afro-Américains chez les Mormons ? Chacun chez soi et la planète pour tous, les échanges réduits au minimum et l’exploitation à presque rien.

Il reste à régler la question des frontières, des institutions et du droit de vote, des droits de chacun. Mais surtout du nouveau modèle économique sans lequel rien ne sera socialement possible.

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Joker de Todd Phillips

Ce film noir de l’Amérique Trump, décentré au début des années Reagan, veut montrer la genèse du criminel façon gauche « liberal » : ce n’est pas de sa faute, le tueur de sang froid qui sera l’ennemi numéro un de Batman est une victime. Autant Batman représente l’élite, le Superjuif vengeur des « rats » qui rongent la société, autant Joker est le trublion issu du peuple blanc qui se venge des riches et des puissants de la mairie, de Wall Street et de la télé.

Fils bâtard et rejeté (à ce qu’il croit) du candidat maire Wayne (Brett Cullen), Arthur Fleck (Joaquin Phoenix amaigri et enlaidi de 45 ans) est un raté. Fils adopté d’une servante paranoïaque qui l’a laissé agresser durant son enfance jusqu’à l’alerte des services sociaux et son placement en asile, Arthur est triste, solitaire, bourré de psychotropes et attaché à « maman » qui lui ment (Frances Conroy). Le décalque inverse de son (peut-être) demi-frère Bruce Wayne (Dante Pereira-Olson), futur Batman né dans la soie et l’amour paternel, qu’il rencontre enfant aux grilles de sa propriété.

Arthur joue à Gotham City un comédien de stand-up, loué aux commerçants de la ville qui veulent faire leur pub. Un jour, maquillé en clown grotesque, il est agressé par une bande d’adolescents qui jouent à se faire poursuivre et lui arrachent sa pancarte avant de le tabasser dans une ruelle. Il faut dire que le clown a eu la bêtise de leur courir après au lieu de prendre cela pour un jeu. La pancarte portait ironiquement ce slogan commercial : Tout doit disparaître ! Arthur la prendra au mot.

L’essentiel est dans cette scène : le perpétuel décalage entre Arthur et les autres. Cet asocial né est méprisé parce qu’il n’est jamais amical avec quiconque, même avec ses proches, même avec ceux qui compatissent comme les assistantes sociales noires, sa voisine noire (Zazie Beetz) et le nain Gary (Leigh Gill) – tous issus pourtant de minorités laissées pour compte, « aimables » pour la gauche liberal. Arthur Fleick leur fait peur avec son rire hystérique issu de ses troubles profonds.

Le clown ne sait pas rire et doit forcer ses lèvres à s’étirer vers le haut avec les doigts pour s’entraîner Au lieu d’expliquer, de communiquer, il se ferme, enjoignant les normaux de le prendre tel qu’il est. D’où les quiproquos, les coups – et sa violence qui explose d’un coup, sans raison. Revivant la même situation qu’avec les jeunes et sa pancarte dans le métro avec trois traders avinés de Wayne Enterprises alors qu’il rentre chez lui sous son déguisement, il les tue. Son copain de stand-up a eu en effet l’infernale bonne intention de lui donner un revolver. Le clown qui fait rire devient alors le tueur du métro qui fait peur.

Ce pourquoi ce film est adulé des spectateurs et commentateurs, car la Victime et le Victimaire font de nos jours recette. Tout s’expliquerait par la victimisation, tout ce qui va mal, tout ce qu’il faut (faudrait) changer. Yaka, n’est-ce pas ? Si c’était aussi simple… Cette leçon du cinéma intello de gauche américain incrimine le milieu seul, qui créerait des êtres immondes. Alors qu’il reste une part de libre-arbitre en chacun et que, par exemple, voter est déjà un pas vers la liberté. Foutre le bordel est facile, une pente clownesque qui agite la foule sur le moment comme dans les dernières scènes du film. Mais cela va résoudre quoi ? Casser du flic, massacrer du riche, détruire les biens communs de la rue ne vont qu’ajouter aux malheurs du monde, pas en retirer.

Je n’ai pas aimé ce film culte récent. Il est glauque, sans futur, ricanant. Avec des temps morts dérisoires comme ces danses de psychotique qui durent plusieurs minutes sans intérêt. Joaquin Phoenix n’a rien d’aimable, même lorsque le réalisateur veut en faire avec trop de pathos une misérable Cosette. L’être érigé en Victime n’est pas un héros mais un zéro : aliéné, autodestructeur, sans avenir. Si c’est ça un Gilet jaune, comme certains l’ont dit, pas de quoi être enthousiaste.

Lion d’or à la Mostra de Venise 2019, meilleur acteur film dramatique pour Joaquin Phoenix, meilleure musique de film pour Hildur Guðnadóttir.

DVD Joker, Todd Phillips, 2019, avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen, Warner Bros Entertainment France 2020, 2h, standard €9.99 blu-ray €19.99

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Religions poisons

Tuer au nom de Dieu, est-ce « religieux » ? Ne serait-ce pas plutôt banalement tribal, bien loin des justifications métaphysiques ? Dieu, s’il est, n’a nul besoin de petits cons pour se manifester. Il a l’éternité, la puissance et la gloire, bien plus que les adolescents immatures qui prennent le couteau en son nom et usurpent le droit de vie et de mort. Allah est un prétexte, d’autant que ce n’est pas Lui qui est caricaturé mais son Prophète : un homme, même pas le messager de Dieu qui est Djibril, l’archange, mais seulement le dépositaire d’une vision. « Tu ne te feras pas d’idole » est pourtant un commandement aux croyants et adorer un homme plutôt qu’Allah est idolâtre : « il n’est de Dieu que Dieu ». Mahomet n’est pas Jésus que les chrétiens ont eu la subtilité de faire Dieu en seconde personne (mystère de la foi). Mahomet était un illettré inspiré au désert, récite-t-on. Mahomet peut donc être représenté et critiqué. Il n’est pas Allah le Tout-puissant mais un bédouin empêtré dans ses déterminations familiales et tribales, dans son époque archaïque et sa volonté politique de s’imposer.

Mais à quoi bon tenter de mettre une quelconque rationalité dans « la foi » ? Toute croyance est par essence irrationnelle, agissant sur les pulsions de mort ou de vie, sur la peur et l’au-delà, sur les émotions d’amour ou de haine. Dieu n’est qu’un paravent commode, un masque pour ses propres turpitudes, une justification à ses propres péchés – déjà pardonnés parce que commis en Son nom. C’est à la fois stupide et inique, d’un orgueil individualiste incommensurable, mais c’est ainsi.

Toutes les religions sont des poisons

Ni les Grecs, ni les Romains ne tuaient au nom de Dieu comme le rappelle Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Les trois religions monothéistes du Livre sont particulièrement autoritaires, machistes, misogynes, considérant le Père comme l’absolu, sur l’exemple divin, la femme et ceux qui ne croient pas comme impurs et inférieurs. Parmi les trois, le christianisme, après saint Paul, exècre la chair, la sexualité et l’ici-bas. Son idéal est l’abstinence – et rejoindre l’au-delà au plus vite. Mais il a su entrer progressivement dans le siècle en s’émancipant de l’Eglise, ce modèle du parti communiste selon Lénine. Aujourd’hui, la foi chrétienne peut être militante, elle est surtout intime, ne mélangeant pas Dieu et César, selon les mots du Christ. Rien de tel en islam, croit-on ; or c’est faux selon les historiens de la revue L’Histoire, aux musulmans de retrouver les interprétations historiques de leur religion qui permette de s’adapter au monde sans chercher à le convertir en ce qu’ils voudraient qu’il fût, avec l’intolérance de l’orgueil – ce péché capital. L’Ancien testament, à l’origine des trois religions monothéistes, commande d’aimer son prochain comme soi-même – mais pas seulement le prochain dans la même foi : cela est ethnique, xénophobe, raciste ; cela exclut les autres, tous ceux qui n’ont pas la même foi. La seconde table de la Loi offerte à Moïse par Jéhovah en haut de la montagne, commandait « tu ne tueras point » ! La dérive de l’islam est-elle à ce point mortifère qu’elle en arrive à adorer l’inverse du commandement divin ? Les islamistes seraient-ils voués à Sheitan plutôt qu’à Allah ?

Islamisme n’est pas islam

Les Juifs ont eu leur Merah, les bobos leur Bataclan, les flics leur Kouachi, les catholiques leurs attaques d’églises, (à Rouen, à Nice), les journalistes leurs martyrs Charlie, les profs leur saint Paty… Faudra-t-il que les « associations » et les extrémistes de gauche soient touchés à leur tour pour qu’ils prennent enfin « conscience » de la réalité ? De place en place, tous les groupes en France sont victimes du fanatisme islamiste. Une dérive radicale et politique de l’islam, une secte particulière qui veut s’imposer ici-bas hors son lieu de naissance géographique et historique. Les islamistes sont les ennemis du genre humain – sauf des convertis à leur fanatisme. C’est un mécanisme habituel à toute secte que d’exclure tous ceux qui ne pensent pas comme eux et d’en faire des sous-humains à éradiquer par le fer et par le feu sans rémission possible. Ainsi des cathares sous l’Inquisition, des huguenots sous le roi catholique, des catholiques pour les dominants protestants irlandais, des Arméniens pour les Turcs, des koulaks pour les lénino-staliniens, des Juifs pour les nazis, des Palestiniens pour les Israéliens, des citadins pour les polpotistes, des Hutus pour les Tutsis, des Rohingyas pour les Birmans, des Tibétains, des Ouïgours ou des démocrates pour les Chinois, de la gauche « liberal » pour les trumpistes républicains, et ainsi de suite. Quand comprendra-t-on, en France, que l’islamisme n’est pas tout l’islam – même s’il en fait partie – et qu’il faut le combattre aussi résolument que l’antisémitisme ou le racisme ? Car le commun de tout cela est la HAINE des autres, l’anti-fraternité affirmée.

Laïcité n’est pas droit de blesser

Mais il faut noter que la « laïcité » devient chez certains une quasi-religion, comme notre époque aime à en créer, tels l’écologisme ou le féminisme. Laïcité signifie neutralité, pas imposer sa propre loi au détriment des autres. C’est ainsi que répéter des caricatures de Mahomet alors que l’on sait pertinemment que cela va déclencher l’ire des musulmans (pas tous intégristes), peut s’apparenter à de la provocation, voire à une incitation à la haine (religieuse ou raciale) : en ce sens, certains gauchistes n’ont pas tort. L’antisémitisme est condamné, pas l’anti-islam – bien que les Arabes soient des sémites. Ce pourquoi il faut soigneusement distinguer l’islam comme religion de l’islamisme comme dérive sectaire politique. Le professeur Paty, dans son cours, a-t-il pris soin de neutralité en évoquant la liberté d’expression ? A-t-il montré en même temps que celles de Mahomet des caricatures du pape, du grand rabbin, des patrons et des écolos, des bourgeois et des féministes ? C’est cela la neutralité laïque, pas taper seulement sur les plus ridicules. Seule la comparaison, la mise en équivalence, permet de neutraliser la charge passionnelle de l’objet d’étude pour le soumettre à la raison. La distance est indispensable pour démonter le mécanisme de la caricature, de la moquerie, du rire qui libèrent parce qu’ils font réfléchir. Ainsi la caricature de l’islamiste qui « se fait sauter en public » est-elle plus profonde que la copulation affichée ne parait car il y a un orgasme de tuer, une montée au septième ciel de se prendre pour Dieu lui-même ici-bas.

Le droit contre le fait

Le simple principe de précaution – inscrit dans la Constitution et si souvent revendiqué par ailleurs – DOIT être appliqué contre l’islamisme et les islamistes. N’en déplaise aux naïfs qui croient au bon sauvage, aux idéologues qui croient les musulmans victimes, forcément victimes, et aux gens-de-gauche issus de la candeur chrétienne pour qui il faut toujours tendre la joue gauche et battre d’abord sa coulpe.

Que faire de raisonnable ? être vigilant envers ceux qui tiennent des propos sur les réseaux ou en public, ne tolérer aucun écart à l’obligation de débattre – de tout – ni laisser errer l’idée de lois « supérieure » aux lois fondamentales de la République. Mais aussi ne pas encourager l’islamisme en traitant ses adeptes en pauvres victimes. Si les immigrés algériens, maliens, pakistanais, tchétchènes, tunisiens sont venus en France, n’est-ce pas pour l’aura de liberté et de prospérité d’un Etat-providence ? Il ne faut pas vanter « le paradis français » ni « l’entreprise France » si l’on n’est pas capable d’intégrer et de développer chacun de ceux qui frappe à la porte. Intégrer signifie aussi ne pas offenser volontairement par la répétition de caricatures qui blessent. Or les postulants à l’intégration sont trop nombreux : il faut donc plutôt les aider à rester dans leurs pays respectifs plutôt que d’exporter la guerre avec l’armée française au Mali, en Libye, en Irak, en Syrie – ou des armes. Donc ne pas soutenir inconditionnellement les Etats-Unis belliqueux et éviter la lâcheté diplomatique au nom des intérêts trop étroitement économiques : la fermeture temporaire des frontières européennes à la Turquie serait un signe majeur pour faire baisser d’un ton le vaniteux qui ne se sent plus.

Une population ne peut guère intégrer plus de 10 à 12% d’allogènes à la fois sans se sentir déstabilisée. Pourquoi le dénier sans cesse ? Combien de morts faudra-t-il en « victimes collatérales » pour obéir à ce Grand principe inique qu’il faudrait accueillir sans conditions toute la misère du monde ? Pourquoi ne pas dire que les banlieues immigrées ne sont pas uniquement ces ghettos délinquants que les médias pointent mais des sas favorisant l’intégration ? Qu’a donc fait d’efficace pour la sécurité l’ineffable Hollande qui se mêle aujourd’hui de donner des leçons ? Si le droit est un obstacle, il faut le changer. S’il est mal appliqué, qu’on s’en donne les moyens. Si les « droits de l’Homme » et la Cour européenne empêchent, redéfinissons ces droits correctement.

Les droits de l’Homme ne sont un obstacle que pour ceux qui ne veulent surtout rien faire

L’article 2 de la Déclaration des droits n’évoque-t-il pas l’intégralité de ces « ces droits (qui) sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Oui, « la sûreté » est un droit de l’Homme, vous avez bien lu. Et les « droits de l’Homme » ne sont-ils pas soumis au temps de guerre ? Or l’islamisme a déclaré la guerre explicitement, et il ne cesse de tuer. Traitons ses combattants en ennemis de guerre et non en citoyens ayant tous les droits.

Rappelons que les islamistes ne sont que quelques milliers répertoriés en France et que les quelques 10 à 12% de musulmans français ou résidant sur le sol français ne sont pas tous islamistes, loin de là. Des voix commencent à s’élever chez les croyants en l’islam qui n’ont aucun problème avec la République. Ils sont trop timides par peur des représailles de leurs « frères » radicalisés mais ils existent. Qu’attend-t-on pour expulser vers la Turquie, si nationaliste et grande gueule, les islamistes du parti du président qui prêchent encore dans les mosquées ? Pourquoi devrions-nous tolérer la haine en notre propre sein ? La fermeté d’action et l’équanimité des propos sur les valeurs de notre pays sont les seuls remparts à la force, Munich nous l’a amplement montré, même si la gauche a préféré se coucher en 40 sous Pétain.

« Art. 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société », dit la Déclaration des droits de l’Homme (préambule de notre Constitution). Alors quoi ? « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, dit Sénèque. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles » Lettres à Lucilius, Livre XVII, Lettre 104.

Osons donc !

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Camus décape l’identité nationale

Tout débat est utile en ce qu’il fait ressurgir les non-dits et permet de discuter des angoisses comme des espoirs des uns et des autres. Le débat est l’essence de la démocratie. Mais démocratie dit ‘demos’ (le peuple), pas ‘ethnos’ (la tribu). L’identité nationale n’est pas un gros mot mais un sentiment légitime. C’est une culture, une manière de vivre, une conception du monde, différente des autres sans être fermée. Elle doit se garder des dérapages, à droite comme à gauche : elle était dans le programme commun de Mitterrand en 1981 ; elle a été relancée par Eric Besson sous Nicolas Sarkozy.

C’est aussi une identité nationale que défendent les opposants de Hong-Kong ou de Loukachenko en Biélorussie, et une autre idée de l’Amérique chez les partisans démocrates. Sans cette culture politique, ces traditions, cette façon de voir le monde comme aucun autres, la dictature ou le bon plaisir d’un seul apparaîtraient comme des modalités pratiques utiles en ces temps de Covid et de repli sur soi. Si ce n’est pas le cas, c’est bien qu’il y a autre chose qui transcende l’utilitaire : une certaine idée du pays, une identité particulière.

Nous ne croyons pas que l’identité française doive se dissoudre dans l’Universel comme le revendiquent les méprisants de toutes frontières (« il est interdit d’interdire ») et les relativistes absolus (« internationalistes » faute d’être d’abord quelqu’un). Nous ne croyons pas non plus que l’identité française doive se crisper sur ses zacquis ethniques, religieux, éducatifs ou d’habitudes, comme le revendiquent les xénophobes et les communautaires.

Le 30 octobre 1939, Albert Camus faisait paraître dans Le Soir républicain un délicieusement sarcastique Manifeste du conformisme intégral intitulé « Oui ! Oui ! » (pp. 757-767 Pléiade). Il fustigeait le politiquement correct de son époque et le suivisme du gouvernement – phare de la France, donc du monde (hi ! hi !).

Comme c’est le jeu de tout gouvernement de vouloir qu’on le suive, l’examen des recettes d’avant-guerre éclaire celles d’aujourd’hui. Ces recettes, les voici :

1 – l’heure est grave, rassemblement !

2 – les chefs sont élus démocratiquement, notre système est sain, suivons les chefs.

3 – nous sommes solidaires de notre patrie parce que c’est la nôtre, même dans ses erreurs.

4 – la France a toujours revendiqué être le phare de l’universel, soyons Français pleinement, nous serons ainsi universels.

5 – tant pis pour ceux qui ne nous comprendrons pas.

Signé « Les conformistes conscients et résolus », l’article se termine par cet hymne patriotique, dans le style incorrect de rigueur aux démagogues : « C’est eux tous qui sont et font la France et son gouvernement. Et donc c’est eux tous qui peuvent compter sur nous : nous les croirons, nous leur obéirons, et sous leurs ordres et pour les objectifs qu’ils nous auront assignés et contre les ennemis qu’ils nous auront désignés nous combattrons jusqu’à la mort. » Ces rodomontades sont assez risibles lorsque l’on sait ce qu’il adviendra en juin 1940 de « la première armée du monde » (à pied et à cheval) face aux jeunes nazis (en panzers et automitrailleuses légères).

Quand un gouvernement en est là sur l’identité nationale, le fascisme n’est pas loin ! Ou son équivalent XXIe siècle avec le conflit comme existence psychologique, la xénophobie politicienne pour éviter de s’intéresser aux inégalités sociales, le bouc émissaire diplomatique pour masquer son propre impérialisme économique (Trump et la Chine, Xi et Hong-Kong, les conservateurs britanniques et l’Europe, Poutine et l’hédonisme multiculturel occidental…). Il n’est que d’observer Trump, Erdogan, Bolsonaro, Poutine, Xi, Kim le jeune…

Camus se marre mais la guerre de 39-45 est à sa porte ; nous rigolons mais la suivante est peut-être proche. L’identité nationale existe, elle est dans les têtes. Pas besoin de se boucher le nez en snob qui pose sur les réseaux pour afficher théâtralement son appartenance vaniteuse à « l’identité » (tiens donc !) de la gauche – mais à la mode. Les pires socialistes furent les plus ardents votants des pleins pouvoirs à Pétain en 1940…

Une identité « nationale » n’a rien de figé, elle est vécue, partagée et change – lentement. Nous voyons bien, à l’étranger, l’image que nous donnons en tant que Français – pour le meilleur et pour le pire ; et elle n’est pas la même qu’il y a vingt ans ou quarante ans. La crispation vient des injonctions à disparaître dans le grand métissage migratoire et la mondialisation économique, là où la « sécurité » sociale se dilue dans le nombre croissant des « ayant-droit » venus de partout sans devoir, et où la sécurité de l’emploi ou de la santé se perd dans les « délocalisations » pour cause de bas coûts et de meilleure docilité de main d’œuvre. L’égoïsme économique prévaut et l’identité nationale vient rappeler qu’il n’est pas de « nation » sans intérêts et idéal communs. Cette identité est moins la « race » que la culture, moins la « communauté » (ethnique, tribale, économiste) que le savoir-faire, le pouvoir-faire et les traditions, moins la « religion » que les valeurs communes de spiritualité et de vie ensemble.

Alors qu’approchent les élections (jusqu’ici) démocratiques aux Etats-Unis (novembre 2020), à Hong-Kong (repoussées à 2021 ?), en Allemagne, Norvège, Pays-Bas, Russie (2021), en France, au Brésil, en Australie, Autriche, Suède, Algérie (2022), en Turquie, au Danemark, en Pologne, Espagne, Portugal, Italie, Grèce, Israël (2023), l’identité nationale ne doit pas être laissée aux populistes. Elle doit être réaffirmée sereinement dans son élan – qui tire ses racines du passé mais élève ses branches vers l’avenir.

Albert Camus, Œuvres complètes, tome 1 1931-1944, Gallimard Pléiade 2006, 1584 pages, €72.00

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Peur de disparaître et réaction

Johann Chapoutot, professeur en Sorbonne spécialiste du nazisme, publie dans le numéro double de la revue L’Histoire de juillet-août 2020, un article sur le rituel de deuil des nazis. Ce numéro d’été plutôt macabre est en effet consacré à la mort, Covid oblige. Mais l’auteur parle surtout du contexte nazi, assez peu des fameux rituels, d’essence très classique (rétablir le lien avec les ancêtres) – avec le contrepoint obligé sur la Shoah.

L’intérêt de l’article réside donc dans l’exposition longue des causes qui ont favorisé la montée du nazisme.

La principale est la guerre de 14, le traumatisme du massacre de masse et, concernant les Allemands… pour rien, puisqu’ils ont été vaincus et soumis aux diktats des vainqueurs. Deux millions et demis de morts au front et à l’arrière par la famine de masse due au blocus maritime allié. En 1919 à Versailles, l’Allemagne disparaît comme puissance. Les soldats tombés « pour l’empereur, Dieu et la patrie » n’ont plus d’empereur, une patrie humiliée et rabougrie, et un Dieu qui s’est mis aux abonnés absents. Tout ce qui pouvait conférer un sens a disparu.

Les années 1920 sont un « contexte apocalyptique » avec la guerre civile entre rouges et corps francs, l’hyperinflation ; la crise de 29 partie des Etats-Unis ne fera qu’aggraver les choses. « Les fantasmes eugénistes, le socle culturel raciste et l’obsession sociale-darwiniste s’offrent aux Allemands pour penser ce qui leur arrive », écrit Chapoutot. La hantise de l’extinction biologique du peuple allemand par la guerre, la politique « exterminatrice » des Alliés, les conditions d’une paix « carthaginoise », et la révolution délétère de la vie moderne (exode rural, émancipation des femmes, contraception, homosexualité, mélange des races) achève le tableau. No future – de quoi désespérer.

Tout le monde pense ainsi en Allemagne dans les années 20, dans tous les partis. Mais le seul mouvement qui fera la synthèse de ces hantises et de ces fantasmes sera le parti nazi. L’homme nouveau n’est pas au programme réactionnaire, mais plutôt l’homme régénéré par les rites aux ancêtres. Retour à l’origine : biologique, culturelle, territoriale. Le nazisme s’est voulu instinct de vie, élan sauvage pour des rapports de force, impérium moral et de culture avant le territorial. Il s’agissait d’effacer le traumatisme de la saignée démographique et du rabaissement impérial pour assurer sur des siècles l’immortalité de la race en dégageant de l’espace à l’est.

Cet état d’esprit archaïque ressurgit partout sur la planète, chez tous les peuples même les plus « civilisés », dès lors que leur intégrité est mise en cause. Il s’agit d’une réaction de survie qui fait régresser la raison au profit de la passion et surtout des instincts. La morale se réduit à ceux de son clan, l’universalité à sa race, l’honneur à ceux qui le méritent. Il est bon de le comprendre car cela nous permet d’observer combien les Etats-Unis de Trump, la Russie de Poutine, la Turquie d’Erdogan, le Brésil de Bolsonaro, la Hongrie d’Orban, la Birmanie de la junte militaire, le Rwanda, le Soudan, la Chine de Xi Jinping et même l’Inde de Modi prennent cette tendance.

Il s’agit moins de sauver la planète que de sauver son peuple.

Pour le mobiliser, les boucs émissaires allogènes sont le plus facile (latinos de Trump, « éléments étrangers » de Poutine, kurdes d’Erdogan, indiens de Bolsonaro, immigrés syriens d’Orban, rohingyas de Birmanie, musulmans de Modi, tutsi du Rwanda, chrétiens ou animistes pour les musulmans soudanais, ouïgours de Xi).

Pour activer la politique, la théorie du complot, les tribuns de masse, les manifs monstres. Ce n’est pas nouveau, cela renaît. Jusqu’en nos villes et nos prétoires. Et malheureusement les tribuns « de gauche » ne sont pas plus décents que les tribuns de droite – qui sont qualifiés aussitôt « d’extrêmes » pour faire bonne mesure. La paille et la poutre, vous connaissez ? Une vieille tactique stalinienne pour détourner l’ire populaire… Mais brutaliser la vie politique, en appeler à la guerre civile, faire des forces de sécurité des ennemis à abattre au fusil, comme en Essonne, c’est encourager les instincts primaires et conduire au fascisme. Mais oui ! Nulle « civilisation » ne résiste longtemps aux forces du chaos et à la puissance des passions. Pas plus la nôtre que celle des autres.

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Echec du social et du démocrate

La revue Gallimard Le Débat, dans son numéro 209 de mars-avril 2020, propose un dossier de réflexion sur « la gauche face à l’avenir ». Les contributions sont inégales, parfois se répètent, mais émergent quelques idées fort intéressantes à qui veut comprendre pourquoi la social-démocratie est en échec dans toute l’Europe, et particulièrement en France.

L’idée générale est que le mouvement économique du monde, porté par les Etats-Unis, dérive vers l’inégalité sociale (les plus qualifiés parisiens et la finance revalorisés, les moins qualifiés et les provinciaux dévalorisés par le numérique) et vers la destruction accrue de l’environnement (produire toujours plus, vendre toujours trop, remplacer artificiellement par obsolescence programmée), tout en évidant la souveraineté nationale par des traités internationaux, depuis l’Union européenne aux normes juridiques contraignantes jusqu’aux traités de « libre-échange » négociés par les technocrates loin du peuple. D’où chômage des vieux ouvriers et précarité des jeunes mal qualifiés… qui se tournent alors vers les partis extrêmes : extrême-droite pour les vieux peu cultivés, extrême-gauche pour les petits intellos déclassés.

« L’échec de la gauche de gouvernement s’explique d’abord par l’incapacité de ses représentants à rendre intelligibles les profondes mutations des sociétés occidentales au cours des quatre dernières décennies » (1980-2020), martèle Benjamin Vendrand-Maillet, diplômé de Cambridge. L’échec de Jospin l’avait montré, l’échec de Hollande fut pire.

Les deux chocs pétroliers (1973 et 1979) ont terminé les Trente glorieuses de la croissance forte et inclusive, tandis que l’échec du communisme à l’Est jetait la suspicion sur les injonctions d’Etat, potentiellement totalitaires. Par effet de balancier, l’individualisme libéral a chassé le progrès collectif et les luttes sociales au profit de l’autonomie de l’individu rationnel, donc responsable de lui-même. A la puissance publique de lui donner les capacités, pas des emplois, ce que prônaient le centre droit et la droite. D’où Macron après Sarkozy ; Fillon serait allé probablement au-delà, vers plus de responsabilité individuelle et moins de sécurité sociale.

L’illusion du PIB fait que la croissance moyenne – déjà faible – ne dit rien de ses bénéficiaires : or la croissance est forte pour une frange de plus en plus étroite d’individus (financiers, informaticiens, consultants en organisation, stars des médias et de l’écran, chanteurs vendus comme des paquets de lessive, footeux portés au pinacle de la société du spectacle…) tandis qu’une stagnation allant vers la précarisation et la marginalisation est le lot d’une majorité de plus en plus vaste. D’où la révolte fiscale en « sac de pommes de terre » des gilets jaunes, composés principalement des classes moyennes déclassées, des petites villes et des petites retraites – mais incapables de s’unir pour proposer une alternative collective.

L’illusion de la technologie, née à la Renaissance et florissante au XIXe siècle jusque dans les années soixante dans la science-fiction, est que seul vaut ce qui est calculable, probabilisable et contrôlable. Tout le reste n’est rien, à commencer par l’humain. La société influe-t-elle sur la technique ? En tout cas la technique influe sur la société : tout ce qui est techniquement possible sera un jour réalisé, malgré les comités d’éthique et autres garde-fous provisoires. L’informatisation de tout a ceci de cocasse que les « services publics » ne suivent plus : réseau encombré, serveurs sous-dimensionnés, embouteillage au traitement (l’Assurance-retraite bloque dès l’envoi de deux ou trois documents numérisés, la Mairie de Paris a déconnecté ses « services en ligne » tant vantés sur le site officiel). D’où aussi la dévolution progressive du pouvoir aux algorithmes (ainsi Pôle emploi vous « désinscrit » automatiquement sans prise de contact préalable si certains critères automatiques sont remplis), et le « capitalisme de surveillance » qui vise à prédire les comportements pour vendre, surveiller et punir (notamment en Chine où le parti unique domine la technique d’efficacité capitaliste à son profit). L’homme-machine de La Mettrie redevient d’actualité, les travailleurs n’étant plus guère que des auxiliaires des ordinateurs, smartphones et oreillettes qui guident leur temps. Ce qui ne se mesure pas n’existe pas. D’où les « évaluations » sans cesses sollicitées pour un oui ou pour un non, du e-commerce au salarié, de l’image de marque au produit acheté, du service commercial aux gîtes ruraux. Les Français, formatés très scolaires, adorent : sans mesurer combien cela se retourne contre eux. Quand ils « donnent leur avis » ou cliquent sur « j’aime » en croyant être libres, ils sont fichés, mesurés, paramétrés – en un mot empêtrés dans une suite de liens qui font sens à qui veut les contrôler. Des courriels et des démarchages téléphoniques suivent. Et ils s’en étonnent !

L’illusion de la mondialisation fait que l’on exige de s’adapter toujours plus vite et toujours au mieux. Les voyages sur les plages paradisiaques au bout du monde – quinze jours par an – ne sont que la faible contrepartie d’un dressage permanent pour éviter tout retard au rythme de vie trépidant exigé par le système, ou de décalage sur les compétences requises sans cesse étendues. « Il faut » rester en forme, performant, au top, branché, jeune, à la page, à la mode, in – en bref sans cesse plus royaliste que le roi, à la pointe de la tendance. Mouvement qui va comme un donné, sans discussion ni débat, du « c’est comme ça » au TINA (there is no alternative). Vers quel mur ? Humain ou ressources ?

Les institutions démocratiques ne sont plus qu’apparence car de plus en plus de choses se décident en dehors d’elles, d’où l’impression de Complot planétaire de mystérieux « maîtres du monde » qui rejoignent souvent le faux grossier russe des Protocoles des sages de Sion. « Ils » sont partout, « ils » nous volent notre sang, notre travail, nos enfants, « ils » nous méprisent et nous tuent par leurs cadences, leurs poisons et leurs impôts. Le doute est mis par les « vérités alternatives » (ce qui est vrai est ce que je crois, pas les faits), les détournements de vidéos et les trucages de photos sur le net, les rodomontades des coqs politiciens à la Trump, Bolsonaro et Erdogan (chacun trouvera en son propre pays des exemples). Les outils d’autonomie collective sont accaparés par une élite autoproclamée de technocrates et techniciens qui contrôlent l’agenda, les règles, les finances et l’action publique. La réforme ou l’innovation se substitue au progrès, le projet électoral court-terme remplace une certaine idée de la France.

Avec tout ça, comprenez que votre fille est muette ! La « gauche » est aussi gauche que son nom et seuls les chamboule-tout qui naissent attirent l’attention. Alors que ce que veut le peuple, au fond, reste toujours la même chose : économie de gauche, culture de droite – participation et redistribution de la valeur ajoutée et maintient d’une identité culturelle ouverte.

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Danton d’Andrzej Wajda

L’histoire ne se répète jamais, mais les hommes si : ainsi le révèle une fois de plus ce grand film, commandé par le gouvernement socialiste dès 1981 à un auteur polonais, mais qui a fait fuir Mitterrand et ses caciques à la projection, dont l’inénarrable Jack Lang toujours plus que les copains (plus américain avec son prénom, plus à gauche, plus dans la ligne, plus sexuellement « libéré » quand c’était la mode, plus rigoriste depuis, plus artiste…). Ils y voyaient trop ce qui leur pendait au nez : le révisionnisme historique pour faire coller leur idéologie à la réalité, les « Grands Principes » qui n’entrent pas dans le moule du réel et suscitent irrémédiablement l’autoritarisme jusqu’à la dictature… Car « le socialisme » peut être un projet idéal, une utopie de bonheur futur, il n’en est pas moins une illusion sur la nature humaine comme sur les contraintes économiques et politiques.

Wajda saisit la Révolution à son acmé : la Terreur au printemps 1794. Cinq ans après la révolte de la Bastille, « le peuple » a de nouveaux maîtres qui parlent (trop bien) en son nom pour régner à sa place. Mais des queues dans les rues attendent le pain, les « sections » de Sans-Culottes surveillent les propos politiques. Un Comité de Salut public s’est créé qui n’a pour objet que le salut de ceux qui le composent – comme pour tout ce qui porte le nom de « public » (service public, santé publique, fille publique). L’interprétation marxiste en vogue à gauche dans la France des années 1980 a fait de Robespierre le héros défenseur des prolos et de Danton un corrompu affairiste défenseur des bourgeois. C’est un peu simple.

Si le film se fonde sur L’Affaire Danton de la dramaturge polonaise Stanisława Przybyszewska, inspirée par l’historien marxiste français Albert Mathiez, il remémore les années Staline. La pièce a en effet été écrite entre 1925 et 1929. Toute révolution, qu’elle soit française, russe, chinoise, cubaine – ou polonaise avec Solidarnosc en 1982 – court sur les mêmes rails et vers le même abîme. Faute de contrepouvoir, c’est le droit du plus fort qui l’emporte, la dictature d’un Comité, vite enrôlé autour d’un chef plus charismatique et plus impitoyable que les autres, qui devient dictateur à vie.

Danton le Montagnard (Gérard Depardieu), bon vivant, aime la vie, le vin, la bouffe, les gens et « le peuple » l’acclame. Il veut la paix à l’extérieur, du pain pour tous à l’intérieur et la fin du régime d’exception qu’est la Terreur. Il ne croit pas aux « Grands Principes » mais aux principes simples, énoncés dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen. Pas plus, pas moins. Le pouvoir d’un seul ou d’une coterie étroite n’est pas la république (la chose publique) ; les procès d’intention et les jugements écrits d’avance ne sont pas le droit ; les arrêtés et décrets ne sont pas la loi ; saccager un journal d’opposition n’est pas la liberté d’expression.

Robespierre le Jacobin (Wojciech Pszoniak) est frigide, austère, il se méfie des gens, notamment du peuple enfantin qui doit selon lui être guidé. En 1983, nous avons avec Danton « la droite » qui préfère la liberté et « la gauche » qui se prosterne devant l’égalité (sous la houlette du grand Sachant à l’Elysée). Mais nous avons au même moment Lech Walesa, syndicaliste en Pologne qui défend la cause du peuple, et le général Jaruzelski qui prend ses ordres à Moscou. Inversion des gauches… L’autoritarisme, le caporalisme, la dictature sont – mais oui – à… gauche ! Le libéralisme, les libertés concrètes, les débats démocratiques dans le respect du droit se retrouvent à droite. Que choisir ?

Parmi ces tendances ainsi définies par le film (et par les années 1980), les idéologues choisiront la gauche ; ceux qui pensent par eux-mêmes choisiront la droite. Comme Danton/Depardieu le clame devant le peuple, le jacobinisme réclame des médiocres, des béni oui-oui ; la république, elle, réclame des gens qui pensent. Nous en sommes toujours là. Platon l’élitiste tyran qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous – ou Aristote qui se méfie de la « démocratie », lit de tribuns populistes et de tyrannie implacable, et qui préfère une république balancée.

Au début du film, un frêle enfant blond est bien obéissant en apprenant sa leçon de citoyen. Il récite le catéchisme d’une voix monocorde, sans comprendre manifestement ce qu’il dit car il retient mal. Tout nu (donc page blanche, innocence et oubli) dans le tub où il est lavé par sa sœur adulte Marie-Eléonore Duplay (Anne Alvaro) qui loge Robespierre chez elle rue Saint-Honoré, il est frappé sur les mains pour ses « fautes ». Nous sommes dans l’obéissance à un nouveau Dieu par une dévote, pas en république citoyenne. A la fin du film, le gamin habillé révolution parvient à peu près à retenir la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen par cœur et sa sœur toute fière le présente à Robespierre comme une victoire de la révolution. Les yeux fiévreux du malade jacobin s’illuminent. Piètre victoire que cet asservissement idéologique… L’homme nouveau de la révolution serait-il donc ce robot mécanique aseptisé qui obéit sans discuter et récite le politiquement correct sans penser ? Embrigader la jeunesse est le premier souci de toutes les dictatures, les socialistes comme les autres. Car il faut montrer que la réalité ne compte pas mais seulement « les principes » ; que la politique est un volontarisme qui fait plier la « nature » et le « destin » (deux concepts jugés à droite) ; qu’il faut mieux se tromper avec Sartre qu’avoir raison avec Aron – autrement dit laisser périr des millions de personnes de famine en Ukraine stalinienne ou en Chine maoïste, ou dévaluer trois fois le franc en un an et demi de socialisme mitterrandien, que de reconnaître qu’on a tort.

Parce que Danton ne sait pas décider quand il s’agit de tuer (or, en politique, l’hésitation est fatale), son « ami » Robespierre le fait arrêter, juger expéditivement et guillotiner avec son journaliste Camille Desmoulins (Patrice Chéreau) et quelques autres « comploteurs ». Il le suivra à quelques mois avec son idéologue Saint-Just (Bogusław Linda), ayant fait tellement peur aux autres par cet emballement saturnien (où la Révolution dévore ses enfants), qu’il a été arrêté, jugé expéditivement et guillotiné lui aussi. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ».

Gérard Depardieu est grand dans ce rôle de Danton ; il est humain de chair et de ventre face à un Robespierre glacé qui se rend malade à force de vouloir tout contrôler. La liberté était pour les nobles, et les bourgeois l’ont conquise en faveur de l’égalité ; mais l’égalité devenue folle a engendré la Terreur au nom du peuple, et la tyrannie, car elle a oublié le dernier mot du triptyque : la fraternité. Ou plutôt elle a perçu la fraternité comme une égalité forcée de tous, sans qu’une seule tête ne dépasse (sauf celle du Grand Dirigeant) – et cela est sa conception de la « liberté ». Tous pareils, pas de jaloux. Or la Révolution française, inspirée des Lumières après le christianisme, était libérale, en faveur de toutes libertés par rapport au droit divin, à la hiérarchie de la naissance et aux corporatismes de métiers.

Les trois mots de la devise républicaine comptent autant l’un que l’autre – et la liberté est placée en premier. Il s’agit de l’épanouissement de chaque être humain avant tout, dans l’égalité la plus grande possible mais sans empiéter sur la liberté d’être qui génère des différences inévitables, compensées par la fraternité qui unit les mêmes membres d’une nation aux frontières définies qui se donne elle-même ses propres lois par ses représentants ou par le référendum. Qu’est-ce qu’une révolution, robespierriste, stalinienne, maoïste, castriste, mitterrandienne ou polonaise si elle clame les Droits de l’Homme en alignant aussitôt les décrets ou les fusils pour se faire obéir ?

La plus grande bêtise jamais dite par un socialiste français dans ces années 1980 reste celle d’André Laignel à Jean Foyer, à l’Assemblée nationale le 13 octobre 1981 : « Vous avez juridiquement tort, parce que vous êtes politiquement minoritaire ». Dans cette conception idéologique, le droit est celui du plus fort… Le socialisme, comme tous les -isme persuadés de détenir la seule Vérité dans l’histoire, montrait son vrai visage.

DVD Danton, Andrzej Wajda, 1983, avec Gérard Depardieu, Wojciech Pszoniak, Anne Alvaro, Patrice Chéreau, Lucien Melki, Angela Winkler, Serge Merlin, Alain Macé, Bogusław Linda, Roger Planchon, Jacques Villeret, Gaumont 2010, 2h11, standard €10.00 blu-ray €13.34

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Pour Raymond Aron, en 1955, elle est l’opium des intellectuels – surtout français. Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968 ou le droit-de-l’hommisme des bobos années 1990, le marxisme était la drogue à la mode. D’autant plus forte qu’on n’y comprenait rien et que le prophète barbu lui-même a tâtonné dans ses écrits, les deux-tiers étant à l’état de brouillons publiés après sa mort. Plus c’est abscons, plus les intellos se délectent : ils peuvent enfin dire n’importe quoi sans risque d’être contredits !

L’opium qui monte après le marxisme remis sous naphtaline serait-il l’écologisme, mâtiné d’Apocalypse climatique et d’austérité chrétienne monastique ? Il reste que tous les gens de ma génération sont tombés dans le marxisme étant petits, absorbé à l’école, durant les cours, à la récré, dans les manifs, à la télé, chez les « écrivaintellos » évidemment « de gauche », toujours à la pointe de l’extrême-mode. Certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. La gauche radicale balance entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat ; des « socialistes », plus pervers, inhibent tout changement au parti, freinant des quatre fers dès qu’il s’agit de réformer mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Comme le dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Car le mouvement se fait de toutes façons, et sans vous pour l’influencer.

Ce qu’Aron révèle est que marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui reste le modèle inégalé du parti communiste français. Mais il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos. Elle a pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie (analogue à l’islamisme, cette déclinaison totalitaire de la religion musulmane – ce pourquoi de nombreux intellos « de gauche » sont compagnons de route soumis des terroristes barbus). Aron : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion). Notons d’ailleurs que si l’on renverse tous les termes… on obtient l’écologisme : pratique historique concrète, décentralisation partout, marché local exacerbé.

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Evangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’Eglise. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’Eglise à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre de Marx, largement inachevée, touffue, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les simples. Il suffit que le Dogme soit cohérent, décortiqué en petits comités d’initiés, réaffirmé en congrès unanimiste et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’Universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot, les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur – d’ailleurs américain, plutôt banquier, et surtout juif (Government Sachs). On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe)… Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Aron : « On fait des Etats-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7).

Marx n’est plus lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran, les intégristes remontant aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Ecrits intertestamentaires d’Engels ou Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste, a parfois ces tendances…

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait ?

Mais il pointe aussitôt la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés ; nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’Etat est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’Etat et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens. Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui contrediront ce fait d’observation.

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent encore au PS, voire chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa climatique…

Ce pavé de 1955 est construit en trois parties : 1/ Mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels. Il évoque des questions désormais passées, celles d’une époque d’après-guerre portée au fanatisme avec Sartre et Beauvoir suivant la lutte contre le nazisme (à laquelle ni lui ni elle n’ont participé). Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à toute ringardise. La méthode de Raymond Aron est applicable aujourd’hui, la sociologie des intellos demeure et la critique de la croyance comme opium est éternelle. La preuve : cet essai intellectuel est constamment réédité.

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Poche Pluriel 2010, 352 pages, 10.20€ e-book Kindle €10.99

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Co-vide français

La pandémie de SARS-Covid-2 appelé Coronavirus Covid-19 met en lumière le mal français : le jacobinisme. La France centralisée, autoritaire, administrative, peine à déstocker, à faire produire ou livrer les masques de protection ; l’impréparation est manifeste malgré les précédentes alertes dues à des virus ou des catastrophes chimiques – qu’en serait-il lors d’un Tchernobyl possible ? Plus d’industrie suffisante ni diversifiée, des coûts sans cesse réduits bien que les impôts ne baissent guère, le rêve d’être le meilleur élève de la mondialisation sans en avoir les moyens techniques, financiers ni juridiques. La production de masse est en Chine et les entreprises performantes sont rachetées par les Etats-Unis. Il n’y a plus grand-chose de « stratégique », même certains composants du système d’armes du Rafale viennent des USA !

Les hôpitaux sont débordés et les médecins libéraux trop sollicités ; rien n’a été réorganisé pour donner de la souplesse et de l’efficacité au système de santé depuis des décennies (le numerus clausus des médecins, l’absence de liste de matériel obligatoire à conserver en permanence, la gestion du chiffre à l’hôpital, les budgets en baisse-rabot sans tenir compte des particularités locales, l’absence de moyens déplaçables, l’indigence relative de l’armée en renfort).

Les politiciens ont fait avant tout de la politique politicienne avant de faire une politique de la santé. Ils ont autorisé les élections municipales puis ont changé de cap drastiquement le soir-même en instituant le confinement. Les gens n’y ont pas cru vraiment et se sont retrouvés trop souvent dehors, certains partant même en vacances dans les résidences secondaires ! L’autorité – la vraie, churchillienne, gaullienne – a manqué à l’heure même où il en fallait une. L’autoritarisme des petits egos blessés, de la guerre des services, des parapluies hiérarchiques, s’est au contraire imposé plus que jamais.

L’imbécillité est manifeste : Merkel prend les Allemands pour des adultes, Macron prend les Français pour des gamins. Tout centraliser, tout ordonner, aboutit à ce que personne n’ose prendre une quelconque initiative : tous attendent des instructions, la hiérarchie tutélaire doit signer pour couvrir l’exécutant et cela prend du temps car le temps, comme le savoir, c’est le pouvoir. Donc rien ne se fait, qu’avec retards à tous les étages, efforts surhumains pour violer les procédures et les administratifs, récriminations en cascade, erreurs (ces respirateurs fabriqués par la Grande industrie française qui ne servent… quasiment à rien, étant inadaptés au traitement des atteints).

Ceux qui n’ont aucune initiative à prendre, qui n’y sont pas autorisés par les « spécialistes » ou les technocrates en haut d’échelle qui se croient dieux, en sont réduits à scruter les fautes des autres et à critiquer l’autorité. C’est le contraire en Allemagne, pays fédéral de länder où chacun est amené à se prendre en main. Les responsabilités sont réparties, la critique étalée, les oisifs qui jugent des travaux finis bien moins nombreux. Nos « régions » ne sont, à de rares exceptions près, que des circonscriptions administratives et économiques, pas des centres de culture ni de décision. C’est différent aussi aux Etats-Unis, où le président bouffon peut paonner autant qu’il veut à la télé, chaque Etat prend ses propres initiatives dans la responsabilité – et le clown peut toujours amuser la galerie. En France, on attend. Le bon vouloir, le bon plaisir, les ordres.

Le gouvernement autorise à sortir uniquement pour les courses, la santé, le chien, le jogging autour de chez soi (maxi 1 km et 1 h), mais pas pour autre chose. Et il a fallu un décret pour ça ! Même dans les rues désertes, les sentiers de montagne ou au bord de la mer, là où il n’y a personne, là où les gens peuvent être à plusieurs dizaines de mètres les uns des autres, c’est « interdit » ! Avec renfort d’hélicoptères et de drones pour ça (vous savez combien ça coûte, une heure d’hélicoptère ? Vous trouvez normal d’aller polluer les montagnes désertes avec le bruit et le pétrole du bourdon mécanisé ?). Mais égalitarisme oblige : tous pareils, j’veux voir qu’une tête ! Il ne faut pas que confinement rime avec vacances, il ne faut surtout rien perdre des habitudes de la schlague caporaliste et scolaire.

A chaque sortie, il faut imprimer, remplir et dater un bordereau agréé abscons que l’on trouve sur le site officiel, à présenter (de loin) aux flics (qui n’ont aucun masque ni gants de protection). Quelle nation paperassière ! A quoi cela sert-il de faire soi-même sa propre attestation de sortie ? Avec l’heure en plus ! Et pourquoi pas son propre arrêt-maladie ou son propre diplôme du bac tant qu’on y est ? Cela me rappelle les pensums de « lignes » à écrire pour punition de l’école primaire des années cinquante : vous me conjuguerez « je ne dois pas sortir sans raison » à tous les temps et à tous les modes. Mentalité de garde-chiourme : si c’est cela encore et toujours la citoyenneté vue par le gouvernement, cette l’éducation « nationale » pour adultes, je comprends que les bacheliers sortent du système aussi nuls et que les Français soient des veaux sous la mère !

Le travers caporaliste qui date des monastères, repris par les écoles, l’armée, l’industrie et l’administration républicaine, continue de sévir, renforcé par les instituteurs du soin qui assènent leurs vérités provisoires comme des oracles bibliques : les masques, ça sert à rien (et pis si) ; la chloroquine c’est nul (mais on ne sait jamais) ; fumer tue (mais semble protéger un peu) ; le gel hydroalcoolique est indispensable (mais le savon suffit) ; il faut une distance sociale d’un mètre (mais deux en Allemagne… qui s’en sort nettement mieux). Ils ne savent pas dire qu’ils ne savent pas ; ils ont l’autorité, donc ils savent tout : la légitimité remplace la connaissance.

Nous sommes dans la caricature in vivo (en live disent les incultes) des travers français. Là où chacun devrait répondre de ses actes en adulte responsable, citoyen et père de famille, c’est en France le règne des interdits et de la routine. Le prestige vaut mieux que l’enrichissement (réel ou personnel) ; le théâtre social est plus valorisé que l’efficacité ; la monarchie administrative peut tout, les élus rien. Personne ne fait grand-chose et ceux qui ne foutent rien passent leur temps à critiquer ceux qui osent. Evidemment, puisqu’ils ne sont responsabilisés en rien !

Retravailler ? Rouvrir les écoles ? Vous n’y pensez pas ! Mais les inégalités ? C’est pour les pauvres, tant pis pour les Grands Principes, moi je d’abord, personnellement. Elle est belle la « gauche » syndicale qui préfère sa pomme à sa morale. Comme d’habitude : tout dans la gueule, rien dans les muscles. Normal : ils assistent mais point ne participent ; ils critiquent car ce n’est point à eux de faire. Les responsables, c’est les autres, comme dans l’enfer de Sartre, à la mode gauche stalinienne ou les chiens sous Chirac : « vous ne faites que là où on vous dit de faire ».

Si la France est frondeuse, c’est qu’elle est creuse : l’Etat-c’est-moi je sais-tout en haut, infantiles irresponsables qui jugent et se moquent en bas. C’est le co-vide français.

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Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith

Ce livre court est une suite d’articles et de préfaces mal reliés ensemble dans un corpus scolastique comprenant « propositions » et « scolies ». Ce jeu d’expert ne convainc pas. L’argumentation se perd, de fragments de raisonnements en intuitions intéressantes jamais approfondies. Le superficiel et le brillant sont des travers français. Exister dans la mode des idées est bien vu mais le lecteur attend maintenant un service après-vente. Comment s’appliquent ces théories aux pratiques historiques ?

Si je tente de mettre au clair le « message » de Michéa, je crois son diagnostic classique. Il constate un divorce entre le discours de la société sur elle-même et ses pratiques concrètes. L’idéologie est à l’optimisme, la technologie créant abondance et richesse, information et démocratie ; la réalité est en revanche pessimiste, exigeant flexibilité, vérité des coûts et revendications contradictoires d’un individualisme croissant. Notons tout de suite la faille : l’idéologie est américaine, la pratique critiquée européenne. Le divorce apparaît bien moins grand en Amérique même où le modèle social n’est plus celui de l’État–providence mais reste tellement attractif que l’immigration de tous ceux qui veulent améliorer leur existence dans la liberté et la responsabilité ne se dément toujours pas.

En réalité, Michéa ne pense pas si loin. Son adversaire n’est pas le modèle américain, peu le libéralisme occidental, mais surtout la simple gauche française. Le débat s’en trouve réduit malgré ses tentatives brouillonnes et peu développées pour l’en sortir.

Le grand écart de la gauche, selon lui, serait entre le culte du progrès technique et l’héritage politique des Lumières vers l’émancipation. Michéa ne démontre pas, en militant il martèle : les mots soulignés sont de lui : « il n’existe à mon sens qu’une seule possibilité de développer de façon intégralement cohérente l’axiomatique ambigu des Lumières : c’est l’individualisme libéral ». Remarquons, outre le jargon philo branché, le flou du raisonnement, écartelé entre « intégralement cohérente » et « axiomatique ambiguë ». Soit l’ambiguïté permet plusieurs possibles, soit la cohérence « intégrale » (intégriste ?) n’en permet qu’un. N’y a-t-il pas ici quelque caricature ? La gauche actuelle (laquelle ?) Et le libéralisme actuel (lequel ? Le suédois ? L’allemand ? Le français ? L’américain ?) s’abreuve aux mêmes sources. « Seule l’économie politique – comme religion du capital – a su conduire l’individualisme des Lumières à son extrémité logique : une monadologie radicale, dans laquelle le marché demeure l’unique instance capable de préétablir une harmonie entre des individus rationnels, définis par hypothèse comme sans filiation ni attachement particulier, c’est-à-dire comme simples calculateurs égoïstes » p.178.

Après avoir vu enfoncer de telles portes ouvertes, le lecteur n’est pas plus avancé. Il sait bien que le mythe de « l’individu rationnel et calculateur » n’est qu’une approximation sans grande utilité. « Individu individualiste porté à suivre ses propres intérêts » suffirait, cela permettrait de conserver l’affectif en sus du rationnel, les dons aux œuvres, les échanges familiaux, le militantisme, le bénévolat, tout comme l’instinctif, l’amour viscéral des enfants, la vie de couple, l’amitié… Mais pourquoi chercher trop loin ? Le libéralisme est plus pragmatique que philosophique, plus amateur de droits concrets que de théorisation abstraite. Michéa peut bien critiquer cette indigence conceptuelle, il combat des moulins car ce n’est pas ce qui importe au quotidien.

Il tente d’opposer « le don », à la suite « des recherches de Nash et Debreu » au libre-échange « généralisé » (toujours ce vocabulaire agaçant de l’extrémisme). Il remet en question le dogme de la raison et du progrès, sans en référer à Nietzsche qui, pour lui gauchiste bon teint, doit sentir le soufre. Quelle nouveauté théorique ! Quand la religion recule après les guerres du XVIe siècle, la « seule » base sur laquelle reconstruire une société pacifiée « est la raison, ou lumière naturelle ». Elle est nécessaire, oui, mais est-elle suffisante ? Pas sûr. Surtout que l’auteur ajoute un « postulat supplémentaire » : la forme « la plus haute » (toujours ce vocabulaire extrémiste agaçant !) de la raison qui serait « la rationalité scientifique », « principe du progrès technique et industriel » (mais pas de l’émancipation humaine par la connaissance ?). Michéa nie donc ces « liens logiques » comme si un quelconque dieu les avait imposés et non pas la société se créant par elle-même dans l’histoire. Mais c’est pour critiquer aussitôt l’une des dérives extrêmes, « l’espoir d’organiser scientifiquement l’humanité » mais – en citant Renan, l’aimable théoricien en chambre, plutôt que Lénine ou Mao, grands massacreurs concrets au nom de cette « organisation scientifique ». Il y a des tabous gauchistes qu’il ne surmonte pas.

Qu’il y ait dans notre société un besoin anthropologique du don, héritage culturel de la civilité et de l’entraide, une résistance à devenir « particule élémentaire », « homme sans qualités » ou « femme objet », que l’homme soit un « animal politique », cela ne nous donne aucune clé pour comprendre la société d’aujourd’hui. Qu’il faille insister sur la relation plutôt que sur l’intérêt n’est une surprise pour personne, sauf pour ceux qui, comme Michéa, prennent les mots pour les choses. Inutile de remonter à la gauche ouvrière du XVIIIe siècle, ces luddites, chartistes et canuts qui, avec « le fétichisme des gens simples » préféraient « un idéal communautaire à l’individualisme destructeur » : cela ne nous apprend rien sur l’irrésistible montée de l’individualisme dans la modernité, ni sur l’aspiration au progrès matériel des sociétés peu développées non occidentales. Curieusement, Michéa évoque incidemment « la pensée chinoise » (du passé ») mais jamais la Chine d’aujourd’hui, pourtant toujours mené par un parti « communiste » et aspirant en même temps à « attraper les souris » du progrès technique comme les capitalistes.

Le progrès va-t-il trop vite ? Michéa pointe le bout de son nez en regrettant cet « âge d’or » où l’intellectuel (évidemment socialiste) pouvait se pencher sur le peuple (évidemment réactionnaire) pour le guider et le former, en tirant satisfaction morale et légitimité sociale. « Non seulement une certaines sensibilité conservatrice n’est pas incompatible avec l’esprit révolutionnaire, mais l’histoire montre qu’elle en est généralement la condition et qu’à l’origine, c’est souvent le désir de protéger des choses anciennes qui ont conduit aux transformations les plus radicales » p.121. Ayant co-intitulé le livre « Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche », Jean-Claude Michéa paraît mûr pour intégrer le mouvement écologiste, chantre des communautés et de la conservation de tout ce qui existe.

Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, 2002, Champs Flammarion 2010, 184 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

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1984 de Michael Radford

Sorti en 1984 d’après le célèbre roman d’anticipation Nineteen Eighty-Four (1984) de George Orwell (pseudonyme d’Eric Blair), ce film sonne comme un avertissement : il n’y a qu’un pas entre notre société aux apparences démocratiques et un régime totalitaire. La différence ? Tomber amoureux et penser par soi-même. Supprimez par décret ces deux attitudes du cœur et de l’esprit et vous ne garderez que les bas instincts, soumis au parti.

C’est ce qui arrive dans le pays imaginaire d’Oceania (métaphore transparente du monde anglo-saxon), en lutte avec Eurasia (d’obédience soviéto-nazie) et Estasia (clairement maoïste) – tous totalitaires comme en vrai. Le reste du monde est le quart-monde où conquérir des matières premières et des territoires. Le roman d’Orwell est paru en 1949, en réminiscence du Nous autres de Zamiatine, publié en 1920 (et interdit dès 1923 par Staline). Le roman d’Orwell surgit en 1949 à l’heure d’un Staline triomphant, d’un Mao vainqueur, et du premier recul de l’Amérique avec la bombe A désormais aux mains des soviétiques.

Il imagine un parti totalitaire stalino-hitlérien, arrivé au pouvoir trente ans auparavant en 1954, embrigadant tous les âges dans l’AngSoc, le (national) « socialisme anglais », dominé par Grand frère – Big Brother (Bob Flag dans le film). Les individus ne s’appellent plus entre eux monsieur ou citoyen, ni encore camarade, mais « frère ». Le secrétaire général des frères est le « Grand » frère, selon le tropisme constant de gauche à surnommer « grand » tout ce qui émane d’elle. La société est uniforme mais hiérarchisée : les apparatchiks en costume à la tête (membres du cercle restreint du Parti intérieur), les employés en bleu de travail au milieu (n’appartenant qu’au Parti extérieur) et le prolétariat relégué dans des ghettos et des taudis, tout en bas. Pour éradiquer le « vieil homme » qui jouit, aime et pense, la propagande est omniprésente, télévisuelle, répétant en boucle les slogans et les informations aménagées par le pouvoir (tout comme en Chine de Mao).

« Big Brother is watching you ! » n’est pas un vain mot. Le Grand frère vous regarde constamment car les écrans ont aussi des caméras qui permettent à la monitrice de gym du matin de vous apostropher personnellement pour rectifier la position, ou à la police politique d’observer avec qui vous baisez et ce que vous dites entre deux étreintes. Il y a bien une résistance, elle réussit même à faire sauter un pylône ou deux, mais le principal de la police est la pensée. Le « crime de pensée » se rapproche tellement de ce que nous connaissons comme le « politiquement correct » de la « gauche morale » du « catho de gauche » moralisant ou de l’islamiste sourcilleux que c’en est confondant. Même les gamins vous soupçonnent, enrôlés dans des mouvements disciplinaires style BrotherJugend ou Pionniers staliniens. Ils sont les pires, car façonnés depuis la crèche à penser formaté. Quant à désigner les choses, le dictionnaire approuvé se réduit d’année en année au profit d’une Novlangue de 800 mots, tout comme le russe s’est abâtardi avec la langue de bois du proletcult. Tout mot est euphémisé, simplifié et doit servir le parti. Il comprend peu de syllabes afin d’être prononcé vite et sans réflexion, une sorte de mot-réflexe à la Pavlov permettant de susciter immédiatement la réaction voulue. « L’ignorance, c’est la force ! ».

Winston Smith (John Hurt) est un employé banal, chargé d’un travail inutile à l’humanité mais vital pour le parti : rectifier pour le ministère de la Vérité (Miniver) les archives du Times selon la « vérité » en vogue au présent. Car le passé n’est pas histoire, il n’est qu’un souvenir dans la mémoire. Winston « éradique » ainsi un membre du parti en disgrâce et le remplace par un quidam, tout comme Staline faisait recouper les photos avec Trotski (pseudonyme pour Bronstein). Ce dernier, en Oceania, s’appelle d’ailleurs du nom juif de Goldstein, bouc émissaire commode stalino-hitlérien.

Seul le parti définit ce qui est « vrai » ou pas, selon la doublepensée novlangue, aujourd’hui la bonne maxime de Trump, reprise de Goebbels, qu’un mensonge affirmé avec force et répété en boucle finit par devenir une croyance de groupe, donc votre vérité personnelle. « La liberté, c’est le mensonge ! » clame la propagande – et la CGT reprend l’idée à chaque manif, quel qu’en soit le sujet. On le voit, 1984, ce n’était pas seulement hier mais c’est en partie aujourd’hui et ce pourrait être pleinement demain. Car « qui possède le passé possède le présent ; et qui possède le présent détermine le futur », dit encore Big Brother.

Winston, qui a osé aller en zone interdite se faire une pute du prolétariat (pour 2$), se sent observé par Julia, une fraîche jeune fille de la Ligue anti-sexe (Suzanna Hamilton, 24 ans au tournage) qui milite pour le parti afin de décourager les relations sexuelles et l’amour – tout comme les féministes hystériques américaines de nos jours, adeptes de la PMA et de l’enfantement sans mâle (donc sans mal). Car le sexe isole du collectif et l’affect amoureux rend indisponible au parti. Chacun n’a le droit d’aimer que le Grand leader, tout comme les chrétiens n’ont à aimer que Dieu. Où le spectateur pense par lui-même que ces partis collectivistes ont tout de la religion, fonctionnant comme elle, réclamant la même soumission inconditionnelle et totale, repoussant tout amour terrestre et toute vie bonne au profit du but unique qu’est le Pouvoir du parti. Quand l’orgasme aura été éradiqué scientifiquement, selon le projet du parti, les humains seront les parfaits robots fonctionnels du social. L’individualisme, le capitalisme, la pensée personnelle seront des vestiges animaux dépassés par l’Evolution créatrice du parti.

Sauf que Julia tombe amoureuse de Winston ; il n’est pourtant pas très beau ni jeune (44 ans au tournage)… Mais elle aime coucher et jouir, elle le dit crûment, comme les premières égéries « libérées » autour de Lénine jadis. Cet exercice physique serait sain s’il n’entraînait pas l’amour, donc le désir de faire nid, donc de préférer les « membres » du parti au parti lui-même. « Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Matthieu 22:37) est le mantra de toute religion despotique, et la police de la pensée doit y mettre bon ordre. Ce qui fournit quelques scènes cocasses où Julia porte sa combinaison de travail sans jamais rien dessous, se promène nue dans la chambre louée, où les flics casqués, sanglés et bottés arrêtent le couple entièrement nu sans même un battement de cil.

Julia soupçonne Goldstein de ne pas plus exister que la guerre contre Eastasia car on ne maintient le peuple dans l’obéissance que lorsqu’il est au bord de la survie, lorsqu’une ration de 25 g de chocolat par semaine au lieu de 20 g suffit à rendre heureux et que « la géniale stratégie » du Grand frère a permis aux fils partis à l’armée obligatoire de « tuer 25 000 ennemis en un jour ». Winston, qui ose aussi penser tout seul dans un cahier où il tient un journal de ses opinions et fixe ses souvenirs, est poussé à basculer par son supérieur O’Brien (Richard Burton) qui lui confie un exemplaire pilote du nouveau dictionnaire de Novlangue, dixième édition. Entre les pages sont collées celles d’un Traité que l’on entrevoit brièvement comme Théorie et pratique du collectivisme oligarchique. Son auteur serait Goldstein (alias de Trotski) mais O’Brien, après l’arrestation de Winston et Julia, déclarera qu’il en est lui-même l’auteur. Selon Machiavel, tout prince doit susciter sa propre opposition pour se valoriser et contrôler le ressentiment. Mais la théorie politique qu’il contient est une science des révolutions : seule la classe moyenne peut remplacer la classe dirigeante, jamais « le peuple » qui est toujours manipulé. D’où l’emprise que les dominants maintiennent par des techniques de publicité et de manipulation psychologique dont la Minute de la Haine où la foule en délire lynche le bouc Goldstein virtuellement devant l’écran.

Winston est torturé (Julia aussi probablement), avec pour fonction d’annihiler totalement sa personnalité. Il renie Julia, révoque ses opinions, écrase ses souvenirs ; Julia lui avouera avoir fait de même car trahir l’autre, c’est se montrer repentant. Le corps, le cœur et l’esprit de chacun ne doit appartenir qu’au parti. La terreur comme anesthésiant de la raison a été pratiquée avec le succès qu’on connait par Staline, Hitler, Mao et Pol Pot, et se poursuit en Chine où les camps de « rééducation politique » subsistent toujours en grand nombre. Chez Poutine, c’est la prison en premier avertissement et l’assassinat par une mafia parallèle impunie en cas de récidive.

Winston, relâché après avoir « avoué » que quatre doigts sont cinq si le parti le dit, que la mémoire doit être vidée de tout souvenir s’ils contredisent le présent du parti, en bref que le chef a toujours raison. Il est dénoncé comme traître repenti et la litanie de ses crimes aussi imaginaires qu’absurdes (comme durant les procès de Moscou) s’étale sur les télécrans : « j’ai trahi le parti, j’ai suivi le traître Goldstein, j’ai saboté la production industrielle du pays (lui qui n’avait accès qu’aux archives du Times !), j’ai couché avec les deux sexes, j’ai… ». Le Confiteor chrétien ne dit-il pas : « j’ai gravement péché par orgueil contre la loi de mon Dieu, en pensée, délectation, omission, consentement, regard, parole et action » ? Au parti comme en religion, il s’agit de se purger de tout péché, d’éradiquer à la racine sa « nature humaine » pour redevenir blanc comme neige aux yeux de Dieu, pure créature-miroir de Lui-même, et être accueilli dans le paradis socialiste où l’on vous dit ce qu’est le vrai bonheur… qui est au fond la mort : Winston, une fois converti, sera exécuté.

Prix du meilleur film et du meilleur acteur 1985 pour John Hurt aux Evening Standard British Film Awards.

DVD 1984, Michael Radford, 1984, MGM United Artists 2005, 1h46, avec John Hurt, Richard Burton, Suzanna Hamilton, Bob Flag, standard €5.14 blu-ray €10.99

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La vérité éclatée

« Chacun sa vérité », avançait au théâtre en 1917 Luigi Pirandello. Une vieille confuse prenait la seconde femme de son beau-fils pour sa fille décédée tandis qu’elle affirmait aussi qu’il n’avait pas reconnu sa femme après un séjour en asile. Une chatte n’y reconnaissait plus ses petits et la ville bruissait de rumeurs : où est le vrai ? Le beau-frère du secrétaire général de la préfecture où travaille le beau-fils croit que les choses ne sont pas en soi mais qu’il faut respecter les opinions des autres, même si ce sont des illusions pour vous. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Et comme le séisme de 1908 a détruit tous les documents officiels, l’histoire de la folle peut être aussi vraie que celle du beau-fils : qui sait ?

Ce que la guerre imbécile de 1914-18 a produit est le sentiment très fort de l’absurde. Plus rien ne tient, ni Dieu ni maître, ni patrie ni morale. Dans la boucherie sans cause qui se déclenche pour rien et n’aboutit à rien, la dissonance entre le fait et l’idée qu’on s’en fait atteint un point ultime. Absurdus en latin signifie « dissonant ». La Seconde guerre mondiale a produit la littérature, le théâtre et la philosophie de l’absurde, mais la Première l’a préparée. Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus date de 1942, essai philosophique traduit en roman par L’étranger la même année : l’appel humain rencontre le silence déraisonnable du monde, la grande indifférence de « Dieu » et de la nature. Il serait absurde de vivre alors que l’on est certain de mourir…

D’où le recours, entre-deux guerres, aux idéologies totalitaires, léninisme, fascisme, nazisme ; le retour aux traditions franquistes, pétainistes, horthystes ; le refuge dans la pensée unique, la vérité absolue, le chef secrétaire « général », duce, führer, maréchal révélé – la vérité enfin disponible sans effort : il suffit de croire. Ces idéologies ont persisté après la dernière guerre car une a gagné : la communiste. Elle s’est déclinée tout au long des années 1950 à 1980 en diverses tendances, du trotskisme révolutionnaire permanent au maoïsme totalitaire, du socialisme autogestionnaire à la Tito à la social-démocratie de la deuxième gauche avec Mendès-France et Rocard, jusqu’au social-libéralisme de Hollande. Il y avait encore « une » vérité » : la gauche était le Bien et la droite le Mal, le socialisme la religion du peuple et de l’avenir, le « capitalisme » (en rajoutant « ultralibéral » pour le sataniser) la religion des riches et du conservatisme.

Mais l’avenir radieux est vite devenu l’avenir radié : à la vérité éclatée a répondu côté Est l’empire éclaté, tandis que la mondialisation « ultralibérale » côté Ouest a montré ses effets délétères même aux Etats-Unis, qui en avaient pourtant fait leur fer de lance idéologique par impérialisme économique, politique et militaire. La pollution, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources, incitent à ne plus croire en l’avenir tout court. L’hédonisme post-68, né des Trente glorieuses d’après-guerre, est culpabilisé, moralisé, jugé. Il n’est plus interdit d’interdire, au contraire !

Il n’y a plus de vérité. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. D’où le cynisme pragmatique du tous les moyens sont bons pour gagner, dont Trump a fait sa marque de fabrique. Trump trompe comme jadis Radio-Paris ment, parce que Radio-Paris est allemand. Les infox (fake news) sont des vérités « alternatives » : il suffit d’y croire. Goebbels, expert en propagande, ne disait rien de plus quand il affirmait : plus le mensonge est gros, plus ça passe. Les gens sont cons, profitons-en. Ils ne pensent pas avec leur tête mais avec leur cœur et leurs tripes : le cœur quand tout va bien, leurs tripes quand ils ont peur. Il faut donc agiter la peur ou les faire rêver pour qu’ils vous croient. Après tout, les grandes religions du Livre ont fait de même ; leurs clergés ont assuré leur pouvoir par la peur (du péché ici-bas pour griller au-delà) et le rêve (le paradis perdu à regagner, demain à Jérusalem, la Cité de Dieu, l’Oumma).

La nouvelle religion écologique reprend les mêmes façons pour obtenir les mêmes résultats : peur de l’Apocalypse programmée par le réchauffement (migrations, famines, guerres civiles, maladies…) et rêve d’une reconstruction harmonieuse (durable, locale, solidaire).

La technique en rajoute : il y a un demi-siècle n’existaient que les grands médias, journaux, radios et télévision. La vérité pouvait naître de ces canaux standards et respectés. Aujourd’hui se rajoutent Internet, le téléphone mobile, les réseaux sociaux. Chaque président américain qui a marqué son époque s’est rattaché à une technique de communication : Roosevelt avec ses causeries au coin du feu à la radio, Kennedy avec son sourire publicitaire à la télévision, Obama avec les blogs et les réseaux, Trump avec Twitter. La vérité s’éclate en multiples facettes : qui croire alors que chacun peut dire tout et le contraire de tout, du chercheur scientifique qui expose ses résultats selon sa méthode au paranoïaque complotiste qui fantasme son récit du monde ?

Tout est langage, tout est médium, tout est récit. Dès lors, le storytelling, la « belle histoire », est de bonne guerre. Chacun croit ce qui lui convient, tend vers ce qui le conforte, opine avec ceux de sa bande. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Seule « la science » tente encore de faire surgir une vérité (provisoire) de sa méthode éprouvée (mais expérimentale). D’où l’idée de ne prendre que la masse des datas, sans aucune hypothèse préconçue, pour découvrir ce qu’on ne cherchait pas… avec l’inconvénient de ne pas savoir ce qu’on trouve.

Si les mathématiques décrivent effectivement le monde physique, elles sont impuissantes face au monde humain. Car l’être humain n’est pas que de raison comme le croyaient les Lumières (encore une croyance) ; il est aussi irrationnel, instinctif. Il réagit avant d’agir, il ne pense que tranquillisé et repus, Système 1 avant Système 2 disait Daniel Kahneman, l’un des rares psychologues à avoir obtenu le « prix Nobel » d’économie.

Devant les bouleversements du présent et les incertitudes sur l’avenir, il ne peut plus y avoir de vérité – sauf dans les religions et idéologies qui font du vrai un absolu révélé une fois pour toutes. D’où le retour en force des premières, surtout les plus disciplinaires et rigoristes (l’islamisme plus que le bouddhisme) et la naissance d’une nouvelle idéologie écolo, forcément disciplinaire et rigoriste pour se faire entendre et reconnaître. Chacun a besoin de croire pour supporter le monde.

Et le changement permanent, inhérent à la nature des choses, fatigue, effraie, exige la responsabilité. Combien il est tentant alors de « prendre sa retraite », de se réfugier à la campagne, dans sa tour d’ivoire – et de confier les rênes à une croyance absolue, à un homme fort, à la doxa du nid. Le moralisme, la rigidité de pensée et la contrainte sociale ont de beaux jours devant eux ! En réaction au « c’est comme ça si ça vous plaît » : car nous, agitateurs politiques, prêtres de religion, experts du marketing, savons évidemment bien mieux que vous ce qui DOIT vous plaire – et qui le fera de toutes façons, que vous le vouliez ou non.

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Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin !

Ce recueil de chroniques polémiques qui s’étalent de 1964 à 2012 a reçu le prix Renaudot essai en 2013 – et suscité l’ire envieuse de l’ex-maitresse Vanessa, une trentaine d’années après ses premières frasques. Le titre, un brin gamin, est emprunté à Edmond Rostand dans L’Aiglon. Ce fils de Napoléon 1er cherche à se définir face à son père : ainsi fait Gabriel face aux pères de substitution que furent les grands auteurs qu’il affectionne et les pères de l’église orthodoxe à laquelle il se complait à demeurer fidèle.

L’auteur se dit « par indifférence aux modes, obstinément lui-même » p.10 – ce qui déplaît aux moralisateurs qui voudraient que tous fussent réduits à leur austérité étriquée. Matzneff se veut « écrivain épris de liberté » en un siècle qui en a fort manqué. Le XXe, avec la militarisation des mœurs due à la guerre de 14 « célébrée » par Hollande, le lénino-stalinisme des camps et de la pensée partisane célébrés par Sartre et les intellos compagnons de route, le fascisme et le nazisme suivi par d’autres intellos activistes, le conservatisme chrétien de Franco, Horthy et Pétain suivi par la majorité silencieuse, la pensée unique « de gauche, forcément de gauche » scandait la Duras, qui empoisonna la politique des années soixante à deux mille dix, l’hygiénisme moral au prétexte de « social » ou « d’écologique » qui tend à savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous et à vous l’imposer par injonction sans débat, le retour à l’ordre moral que véhicule la mondialisation yankee – rien de cela ne penche pour un siècle de liberté ! En bref, l’auteur bien de son temps est opposant à son siècle. Il a épousé la révolution libertaire de mai 68 – à déjà 32 ans – par haine de la famille (la sienne surtout qui l’a laissé écartelé enfant entre parents divorcés) et du confort paisible bourgeois. Il n’a pas perçu que cet anticonformisme de santé est devenu avec les années un conformisme de plus, celui de la transgression permanente.

Le plus cocasse dans l’affaire Vanessa Springora, est que Matzneff, orateur invité à la librairie bordelaise Mollat le 13 décembre 2007 dans un colloque sur « le viol », ait déclaré : « J’ai publié chez Gallimard le journal intime de mes amours avec cette jeune Vanessa, La prunelle de mes yeux, amours pleines de péripéties avec lettres anonymes de dénonciation à la brigade des mineurs et tout le saint-frusquin. Vanessa me disait : « S’ils te mettent en prison, j’irai me jeter aux pieds du président de la République, je lui dirai que je t’aime à la folie, je le supplierai de te libérer ». p.91. Mais ni en 2007, ni en 2013 à la parution de Séraphin, la Springora ne s’est manifestée. Ce n’est qu’à la toute fin de 2019, pressée par la moraline ambiante et exigeant plus de rigueur qu’elle n’a eu personnellement pour sa fille de désormais 13 ans, elle porte l’affaire dans l’édition d’abord, puis en justice. Lorsque l’on a une telle « morale » à éclipse, lorsque l’on « croit » que le plaisir pris jadis avec délices « doit » être qualifié d’inqualifiable et que l’on retourne sa veste, reniant ce qu’on a adoré, peut-on encore faire la leçon aux autres ? Je trouve une telle attitude pitoyable et la personne qui l’incarne méprisable. Le « moi aussi » à la mode a encore frappé : être comme la horde, être « une victime », quel bonheur moral !

Si Gabriel Matzneff se dit « révolutionnaire » comme tant d’autres, c’est moins en politique et encore moins en économie : c’est avant tout sur les mœurs. Après tout, la « révolution de mai » a débuté à la fac de Nanterre lorsque les garçons ont voulu rejoindre le dortoir séparé des filles au printemps 68. Les laisser baiser aurait été une mesure d’ordre et de conservatisme politique, tout changer pour que rien ne change ; il n’en a rien été et les barricades dans la rue, la contestation de toutes les institutions, l’épithète « fasciste » appliquée à toute contrainte (y compris de la langue) a été la réponse à la répression sexuelle. La liberté est devenue la licence, puis le « droit obligatoire » de baiser en tout temps, n’importe où, avec quiconque. Comme Michel Houellebecq l’a excellement montré, cette liberté-là est devenue contrainte. Il fallait faire comme tout le monde, un « tout le monde » générique fantasmé. Pour exister, il fallait donc sans cesse en rajouter dans la « libération », aller plus loin que ce fameux « tout le monde ». Gabriel Matzneff, par solitude et carence affective s’est intéressé adolescent à ses pairs plus jeunes puis, à peine adulte, aux très jeunes filles pubères. Il s’en est vanté auprès de ses amis, s’est étayé de références littéraires romaines et Renaissance, a chanté le soleil et la chair, les corps et la bonne chère, célébré Vénus, Priape et Bacchus. Il a fait des jaloux, les aigris qui n’avaient pas son talent lui sont tombé dessus sous des prétextes « moraux ». Car la morale (qui est opinion commune fluctuante) sert à vilipender qui ne vit pas comme vous, ne pense pas comme vous, ne baise pas avec autant de plaisir que vous, a plus de talent que vous. L’envie réclame l’égalitarisme : si je ne parviens pas, que personne n’y parvienne !

Ces chroniques rassemblées sont inégales et souvent répétitives : mettez une pièce dans la machine à écrivain et tout un paragraphe vient en entier, d’un coup, réitéré tel quel de chronique en chronique. L’auteur se défend au prétexte de pédagogie qui exige de répéter les idées, au prétexte qu’une chronique est un tout qui ne peut être amputé : n’empêche, le lecteur commence à se dire qu’il radote.

Leur intérêt tient surtout au style, qui est le propre de l’écrivain. Et Matzneff en est un, qui écrit d’une langue solide et littéraire, avec des élans primesautiers à la Montherlant lorsqu’il devient familier. « Je ne suis pas un politique », avoue-t-il p.32 et ça se voit. Ses notes sur les Palestiniens laïcs, un Kadhafi troisième voie entre américanisme et soviétisme, les vertus d’un Saddam Hussein et d’un Bachar El Hassad pour tenir les communautés et protéger « les chrétiens d’Orient » sont des prises de position un peu naïves et hors de tout contexte. Son antiaméricanisme primaire est estampillé extrême-droite et tradition française, il hait moins la domination économique et l’impérialisme politique que la contrainte morale puritaine qui contamine désormais plutôt la gauche « de gouvernement » avide de l’opinion des ménagères de 50 ans gavées de téléfilms partiaux, féministes et moralistes (voir TF1 !). Elles font le gros de l’opinion selon les datas. Les goûts de Matzneff vont vers le plaisir et « Camus n’a jamais été un de mes auteurs de chevet », avoue-t-il p.43. Dommage, ce méditerranéen l’aurait peut-être fait réfléchir.

« Ma génération aura vécu une brève période d’euphorie libertaire qui, en France, dura une douzaine d’années – de 1970 à 1982 environ – au cours de laquelle, pour ce qui me concerne, je pus écrire et publier des romans tels qu’Isaïe réjouis-toi et Ivre du vin perdu, des essais tels que Les moins de 16 ans et Les passions schismatiques, mon journal intime d’adolescence, Cette camisole de flammes. (…) Ce printemps de liberté ne dura pas. Promptement, Tartufe et Caliban revinrent au pouvoir, se faisant spécialement bruyants, contraignants. Dans les médias on n’entendait qu’eux » p.221. Il faut dire que son cercle d’amis tournait autour du sexe, des déviances à la bien-pensance morale, de la « libération » des mœurs : « Carole et Paul Roussopoulos, Georges Lapassade, Guy Hocquenghem, René Schérer, ces noms sont indissolublement liés à la part la plus enthousiasmante, heureuse, de ma vie d’écrivain, de citoyen engagé dans les luttes et les espoirs de son temps » p.144. Il était surtout engagé à fond dans la bouche, le cul et le con de ses mignons et mignonnettes. Matzneff écrit en 1981 déjà, à propos de Heidegger – mais cela peut s’appliquer à son cas : « Un écrivain est comptable de tout ce qu’il signe, et son œuvre est une » p.63. Sauf qu’il pointe aussi une chose très juste : « Ceux qui, dans mes romans, mes essais, mes poèmes, mon journal, s’appliquent à ne retenir que les passages libertins, scandaleux, et font silence sur tout le reste, pour mieux me condamner, me clouer au pilori, ne font que révéler les passions inavouées qui dévorent leurs méchants cœurs, ils dévoilent leur propre infamie » 2012, p.218.

« Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de ne pas avoir peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur » 2011 p.196. Ce temps libéral libertaire a passé – et le prix Renaudot essai marque sa borne miliaire. Il récompense un bilan révolu, dont le « c’est la fin ! » du titre dit l’essentiel. Une fin qui s’étire puisque le Journal est définitivement clos « le 31 décembre 2008 » selon la page 113. « L’originalité de mon journal intime est de ne pas être le journal de ma vie intellectuelle et sociale, mais essentiellement celui de ma vie érotique, de mes amours. Dieux du ciel ! cette imprudence (certains de mes amis la nomment « inconscience ») fit scandale » 2009, p.125. Eh oui… pour vivre heureux, vivons caché. Casanova a publié ses mémoires à la toute fin de sa vie, quant à Gide, il n’a publié qu’un journal expurgé, le reste étant réservé au demi-siècle qui suivrait. Peut-être étaient-ils moins narcissiques ou pressés d’engranger une provende sonnante et trébuchante à claquer ?

Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin ! 2013, La Table ronde, 267 pages, €18 e-book Kindle €12.99

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Lire Matzneff quand même ?

Devant l’hystérie médiatique du très petit quartier élitiste parisien de Saint-Germain-des-Prés qui conchie en horde ce qu’il a tant adoré et vanté durant des décennies, je reprends dès demain un billet écrit en 2009, paru sur un ancien blog du mondéfer et toujours lisible parce que repris alors sur AgoraVox « le média citoyen ».

Citoyen, il faut l’être plus que jamais devant les hordes. Ces humanités-là, des deux ou multiples sexes revendiqués (LGBTQ2S… et + si affinités) ne pensent pas avec leur tête mais avec leur queue : ils se frottent dans le nid social bien douillet à la chaleur fusionnelle du « je suis d’accord » et abolissent toute individualité pour conspuer le trop commode Bouc émissaire.

Matzneff en archange aux pieds fourchus : comme c’est pratique ! Cela permet de se dédouaner à bon compte de ses turpitudes passées et de se blanchir la bonne conscience en se rengorgeant d’être plus vertueux que les autres. D’autant plus que cet auteur n’est pas « de gauche » comme la horde l’exige quand on se veut de la Culture. Les adeptes de la loi de Lynch (attitude ultralibérale des Etats-Unis honnis) sont aidés en cela par l’ineffable hypocrisie chrétienne, catholique de gauche pour Gallimard, qui « retire » de la vente » toutes les œuvres publiées de l’auteur tandis que le ministre « et de droite et de gauche » croit « devoir » donner son grain de sel démagogique en faisant examiner pour retrait (c’est pas moi, c’est la commission) l’allocation vieillesse d’un pauvre des lettres bien décati désormais à 83 ans. Fustiger la pédosexualité, c’est un concert de braillements quand c’est Matzneff – mais un silence assourdissant et gêné quand c’est le curé ! Tirer sur les ambulances c’est mal quand c’est Daech, c’est le Bien suprême quand c’est Springora, Angot, Weil et consorts, dont le talent littéraire ne résistera pas aux décennies qui viennent, au contraire de celui qu’ils, elles (et les autres) fustigent à longueur de clavier (ils ont enfin quelque chose à dire dans les médias ! une CAD – cause à défendre).

Je reprécise une énième fois que je ne suis pas pour le viol des « enfants », et que même la puberté qui en fait des « adolescents » (avec consentement dès 13 ans en Espagne par exemple, pays pourtant très catholique) n’est pas licence de les pénétrer ni de les dominer sexuellement (autant dire les choses comme elles sont : violer n’est pas violenter mais pénétrer). Cet âge immature est fragile, d’autant plus que notre société maternante et surprotectrice ne l’aide en rien à « se construire » comme disent les psys, les laissant d’une naïveté confondante dans la vie et sur le net. Notre adolescence post-68 était nettement plus « mature » comme on dit aussi pour singer la modernité anglo-saxonne – ce pourquoi nymphette Vanessa se trouvait bien moins candide oie blanche à 13 ans qu’elle peut le laisser entendre à 40 ans. Matzneff note fort justement dans ses Carnets noirs « cette maladie spécifiquement féminine qu’est la réécriture, la réduction du passé » (17 mai 2008). Marcel Proust avait déjà montré combien le « travail de mémoire » était reconstruction enjolivée du passé, voire fantasmée lorsqu’il s’agit de sexe (Albertine, c’était Albert et la madeleine dans le thé du vulgaire pain grillé dans le café…).

Gabriel Matzneff s’est construit volontairement l’image d’un ogre transgressiste, dans la lignée à la mode après mai 68 où il était devenu « interdit d’interdire ». Et où la lecture de Wilhelm Reich (à nouveau oublié aujourd’hui) faisait du sexe la seule activité humaine qui vaille, du berceau à la tombe – l’a-t-on déjà oublié chez les plus de 30 ans ? Mais le « journal » de Matzneff, s’il était probablement peu censuré par son auteur avant publication pour ses premiers tomes (sortis bien après les faits) l’est devenu progressivement, réduisant les relations à des actes répétitifs amplifiés et déformés, d’une tristesse qui suscite le malaise. Plus sur le vide d’exister qu’ils révèlent et sur le narcissisme effréné qui vient en compensation que sur les âges des partenaires en transgression des lois. Matzneff s’en est aperçu probablement, ce pourquoi les Carnets noirs 2007-2008 s’élèvent un peu au-delà des draps pour évoquer la culture et la littérature, où il excelle.

Matzneff demeure intéressant. C’est la première raison.

La seconde est que je n’aime pas qu’on interdise un livre, surtout une fois édité. Or « retirer de la vente » est l’euphémisme qui désigne aujourd’hui la censure, tout comme un balayeur est devenu « technicien de surface » ou un éditeur une « pompe à fric ». Je n’ai pas lu les derniers tomes du « Journal » et j’avoue qu’ils m’intéressent peu. Gabriel Matzneff était d’une époque et celle-ci est bel et bien révolue. Mais je note qu’on ne les trouve désormais qu’à des prix prohibitifs d’occasion, la rareté programmée faisant monter les enchères. Seuls les friqués peuvent se procurer les tomes « interdits ». Gallimard participe donc à accentuer le fossé entre riches et pauvres, entre élite à pèse et petits intellos réduits à mendier auprès des mafias des occasions la possibilité de lire. C’est un procédé honteux.

Si les propos écrits dans les tomes du Journal de Matzneff étaient répréhensibles, pourquoi les avoir édités ? Une fois parus, ils ne sont plus la propriété exclusive de l’éditeur mais du public. Chacun a droit à l’information. Je ne doute donc pas que, comme pour Mein Kampf (dont les élucubrations méritent d’être lues justement pour crever la baudruche du mythe) et pour les pamphlets antisémites de Céline (pour la même raison, le style en plus), les œuvres censurées de Matzneff ne paraissent bientôt sous forme numérique sous le manteau. Ce serait de salubrité démocratique : chacun a le droit de se faire son propre jugement tant qu’aucune interdiction judiciaire n’est édictée, fondée en droit et en raison.

Demain donc je republie mon billet 2009 sur les Carnets noirs de Gabriel Matzneff. Un billet écrit bien avant l’hystérie actuelle : vous pourrez vous faire votre opinion personnelle dégagée des enfumages médiatiques d’aujourd’hui.

Cela dit, je ne force personne à s’informer ou à penser tout seul. Ceux qui le veulent liront ; pour les autres, le blog est vaste et couvre de multiples sujets.

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Bilan d’une génération 1980-2020

La revue Le Débat en 2001 a fêté ses 20 ans par un bilan des changements intervenus durant cette période en France. L’intérêt d’une telle rétrospective intellectuelle ? Remettre dans son contexte les phénomènes contemporains, voir d’où ils viennent, donc ce qu’ils signifient. Vingt plus tard encore, fin 2019, les mutations de la période 1980-2000 n’ont fait que s’accentuer, pas en révéler de nouvelles.

Parmi les changements majeurs, la politique s’est désacralisée, l’État s’est appauvri et les Français ont résisté.

La politique est devenue plus technicienne : le président de la Réserve fédérale américaine est perçu plus comme président des États-Unis que le président politiquement élu. L’adaptation française à ce phénomène a été la décentralisation, la cohabitation, l’irruption des agences et hauts comités indépendants, et l’intégration européenne. Le sacré des idéologies, communiste puis « socialiste » des Droits de l’Homme, a laissé la place à l’équilibre des pouvoirs et au droit. On appelle ça « le libéralisme ». Il s’applique en politique, à la vie privée, aux mœurs – mais aussi à l’économie. Or le libéralisme, inventé en France contre l’Etat absolutiste parisien, royal et catholique par Voltaire, Montesquieu, Diderot et Tocqueville, n’est pas l’anarchie libertarienne de la loi de la jungle où « l’homme est un loup pour l’homme » – version inventée aux Etats-Unis des pionniers par Henri David Thoreau, Murray Rothbard et Robert Nozick. L’Europe n’est pas l’Amérique. L’Etat qui protège et règlemente les conflits entre les intérêts privés au nom de l’intérêt général est un Etat qui intervient. Avec quel dosage ? Là est le débat – pas dans la disparition de l’Etat.

L’État français, quant à lui, accapare toujours plus de la richesse nationale tandis que les services qu’il rend sont de moins en moins performants : armée (on l’a vu durant la guerre du Golfe), éducation (de plus en plus bureaucratique et de moins en moins en prise sur la réalité sociale), justice (toujours plus lente et de moins en moins comprises). L’intérêt public n’est plus aussi légitime après la reconnaissance des délires de Vichy, de la faillite du Crédit Lyonnais et de l’incendie des paillotes corses. Échec des réformes, démagogie, féodalités politiciennes, absence de vision d’avenir, dogmes idéologiques : pauvre politiciens ! Ce pourquoi l’Etat en France doit reculer, pour laisser la société civile respirer. C’est un peu ce que revendiquaient de façon pataude les gilets jaunes avec leur référendum d’initiative populaire.

Les Français ont résisté à cette déliquescence comme à la crise économique due au franc trop fort et aux politiques monétaires restrictives (jusqu’en 2010) de l’euro. À la base, les institutions freinent : familles, municipalités, associations. L’ascenseur social n’est pas en panne mais ralenti, et de nouveaux clivages surgissent : privé/public avec leurs inégalités devant les salaires, les retraites et le chômage, actifs/retraités, grandes écoles/universités, ville/banlieue, constellation sociologique centrale (qui gère les associations, lance les modes, influence administration et politique)/constellation populaire (qui refuse les évolutions en cours et la dégradation de son niveau de vie et vote PC, FN ou Chasse, pêche, nature et traditions). L’individualisme croît comme la recherche de communauté. Quand l’État central recule et que le relais n’est pas pris par les collectivités décentralisées, les clans se reforment. Le compagnonnage d’entreprise a laissé la place aux réseaux sociaux et les syndicats aux « mouvements ». La sexualité n’est plus épanouie comme en 1968 mais un problème, bien décrit par Michel Houellebecq. L’organisation de type mafia n’est pas un épiphénomène mais une forme sociale qui répond aux désordres politiques ; elle est l’autre face de la déréglementation, un problème surgi de la loi de la jungle. Lorsqu’on se retrouve tout seul, on cherche protection. Y compris dans « le retour » des religions – souvent moins croyantes que rituelles et communautaires.

Après les changements, les modèles : Mitterrand, mondialisation, culture jeune, société médiatisée.

François Mitterrand fascinait toujours : 220 livres sur lui avaient été publiés à fin 2000. Il apparaît en pleine lumière mais on ne se sait au fond rien de lui (sa maladie, son pétainisme, sa double vie). Il a mobilisé la gamme complète des thèmes humains : le rapport à la souffrance, l’amitié, la famille, le pouvoir, l’expression de soi, la fidélité à soi-même, le rapport à l’irrationnel, l’interrogation sur la mort. Il est, en l’an 2000, un exemple de vie bien remplie, mouvementée, riche, en bref réussie.. En 2019, il s’éloigne ; les gens lui préfèrent De Gaulle, figure tutélaire, ou Chirac, ce spadassin de la politique qui n’a pas foutu grand-chose une fois au pouvoir – sauf dissoudre pour amener la gauche à gouverner 5 ans ou à  bafouiller de « ne pas appliquer » une loi pourtant votée et qu’il a lui-même promulguée… mais qui, par sa mort, rappelle les années « d’avant ».

La mondialisation a vu le triomphe du marché, la concurrence de tous pour tout, l’élévation globale de la richesse mais le creusement des inégalités, l’emballement de la technologie et les craintes qu’elle suscite, le pillage des ressources ; l’universalisation de l’opinion et de la morale mais principalement celle de la culture dominante américaine ; la prise de conscience que les grandes questions sont planétaires (échanges, finances, trafics, ressources naturelles, climat, données numériques, maintien de la paix). En contrepartie, la pensée du premier venu reçoit sur les réseaux sociaux la même dignité que celle du philosophe ou du spécialiste, même si un authentique travail de la pensée ou de la recherche nécessite des outils conceptuels et des référents qui sont très longs à acquérir. Chacun « se croit », dans un narcissisme ambiant exacerbé par l’exigence d’exister soi dans un monde cruel où l’on se trouve bien seul.

Les cultures jeunes d’aujourd’hui ont une stratégie de l’esquive. Ils ne sont ni pour ni contre, ni de droite ni de gauche, ni impliqués ni indifférents : ils auto-référencent. L’adepte de la glisse ne cherche pas à fuir la ville mais en use comme un terrain de jeu, en décalage avec la génération d’avant. La jeunesse n’est plus révolutionnaire mais insurrectionnelle. Elle libère une zone pour un temps bref : événement festif, rave party, ZAD, manif. Après ? – Rien. La politique continue comme avant, sans eux. L’hédonisme dionysiaque expérimente. Le narcissisme des corps triomphe en selfies constamment renouvelés et publiés – allant parfois jusqu’au nombrilisme du moi. Le principe de plaisir est roi. Les particularismes veulent tous des « droits » au nom du « respect » qui serait dû à leur petit mais unique ego. Rien de cela n’est grave, aussi vite oublié que survenu. Il n’y a que les naïfs d’extrême gauche pour croire en faire une politique ; malgré « la crise » et malgré tout, ils demeurent minoritaires.

Car la médiatisation joue son rôle d’amplificateur et d’éternel présent. Les saltimbanques s’érigent en donneur de leçons au nom du politiquement correct, ils manipulent l’émotion au détriment du débat raisonné, ils relaient les fantasmes (OGM, GPA, rumeurs, périls « brun », grand remplacement, apocalypse climatique). Ils se font de la publicité en se donnant le beau rôle envers les exclus, les victimes, les sans-papiers, les réfugiés, les immigrés, les violées, les battus. Malgré le net, l’intelligentsia française reste fascinée par le petit écran comme le phalène par la lampe : histrionisme, bavardage, vanité, posture, vide intellectuel masquée par le beau ramage, permettent d’occuper le terrain au détriment des arguments et parfois du réel. Il s’agit de se faire voir comme on vend une lessive ; pour cela, outrances verbales, violence du ton et injures personnelles sont le meilleur moyen de faire du marketing pour soi – le buzz.

Nous ne pouvons qu’en admirer d’autant la pratique mitterrandienne de tenir la chaîne culturelle par les deux bouts, de la haute intelligentsia au show-business : les deux se légitiment l’un l’autre. Une leçon pour Macron ? La vertu sans peine est ainsi largement diffusée, commentée et légitimée, comme au beau temps de l’agence Tass soviétique. Conformisme idéologique et manichéisme moral en sont la résultante inévitable, parfaitement accordés au langage consensuel et binaire des médias comme à l’esprit radical et généreux de la jeunesse, toujours au présent – et qui ne juge du passé qu’au filtre de l’immédiat (la collaboration, le consentement sexuel, l’enrichissement politique, les pratiques en usage).

Voici donc le monde tel qu’il était en 2000. En 2020, vingt ans après comme dirait l’autre, rien n’a changé au fond… La crise financière a eu lieu, appauvrissant un peu plus les Etats par la dette, l’énergie s’est faite plus rare, créant une atonie de la croissance et des craintes millénaristes sur le climat, les réseaux ont explosé tout en révélant la traque massive et sans contrôle des données personnelles, le narcissisme s’est accentué avec son cortège de selfies musclés, de kits de survie, de comportements antisociaux et autres armures de protection, voire d’allégeance à une communauté d’idéal (Daech, suprémacisme blanc, Israël envers et contre tout). La Chine prend sa place de puissance due à sa population et les Etats-Unis ne cessent de décliner, comme l’Europe et la Russie, engendrant des nationalismes biberonnés aux ressentiments sociaux et culturels. En phare de la nouvelle ère, le clown Trump et sa tromperie, sa vanité crasse d’égoïste parvenu, sa traitrise envers tout « allié », sa volonté de dominer toute négociation au nom du Deal-roi. Et les illusions du Brexit.

Il est vain de souhaiter changer le monde mais beaucoup plus subtil de le subvertir là l’on se sent concerné. Le décalage, la transgression, la réflexion, la gratuité, permettent de voir plus loin et de susciter plus d’attachement où c’est utile, dans les situations concrètes. Soyons donc subversifs !

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Un justicier dans la ville 2 de Michael Winner

Juste avant le tournant moral et rigide opéré sous Reagan, Hollywood n’en finissait plus de vilipender le laxisme post-68. New York, Los Angeles, étaient gangrenées par la violence des jeunes marginaux, dealers, violeurs, voleurs. L’architecte Paul Kersey (Charles Bronson) avait dans un premier film (plus soft en 1974) vu sa femme tuée et sa fille violée à New York. Malgré sa description précise des agresseurs, la police n’avait rien foutu et les juges avaient laissé tomber ; il avait dû régler lui-même cette affaire. Cette fois, lorsque la même chose lui arrive à Los Angeles, il ne fait plus ni confiance à la police ni à la justice : il se fait justice lui-même.

Chacun sait que le christianisme version protestante ne reprend les livres de l’Ancien testament que dans leur version en hébreu, alors que le catholicisme les reprend dans leur version traduite en grec par les Septante. Il y a quelques divergences d’interprétation. Pas plus l’une que l’autre n’est « authentique » car les versions ont été copiées et recopiées durant des centaines d’années, non sans quelques modifications, mais la Bible en hébreu est plus radicale que la Bible en grec, et les protestants sont plus rigoristes (et les producteurs du film, Menahem Golan et Yoram Globus, sont juifs). Si le Christ leur dit qu’il faut aimer ses ennemis, eux préfèrent le diction ancien : œil pour œil, dent pour dent. Ce pourquoi la peine de mort subsiste dans de nombreux états américains.

La République américaine est née de la résistance au colonialisme anglais et s’est voulue fédérale pour diviser les pouvoirs. Chaque citoyen est comptable de la patrie, il ne délègue à « l’Etat » le monopole de la violence légitime que sous vigilance. Ce pourquoi il garde le droit de porter des armes. Lorsque l’Etat et les institutions sont défaillants, il prend lui-même son destin en main. Ces films du début des années 1980 ne font que préfigurer ce qui sera la « réaction » américaine après le 11-Septembre 2001, puis le Wikileaks de Julian Assange ou le film XIII : la résistance personnelle soit à l’anarchie laxiste, soit au contrôle centralisé.

A Los Angeles, les jeunes populaires, Blancs et Noirs mêlés, sont gonflés d’hormones et égarés de cocaïne. Ils se baladent en groupe, torse nu sous des gilets ouverts ou arborant un tee-shirt filet qui laisse voir leurs muscles. Ils bousculent, insultent, prennent. La société bourgeoise libérale de gauche les laisse faire, idéologiquement impuissante et physiquement indigente. Son inverse, Rambo, naît à cette date, revivifiant le mythe du Batman athlétique qui bat les méchants sur leur propre terrain. Kersey se voit dépouillé de son dollar mais aussi de son portefeuille par cinq gars en allant acheter une glace pour sa fille Carol (Robin Sherwood), restée muette après son viol à New York. Il poursuit l’un des agresseurs, un Noir armé d’un couteau au tee-shirt filet – mais ce n’est pas lui qui a le portefeuille.

Il passerait donc la chose par pertes et profits si son permis de conduire avec son adresse ne figurait dans le portefeuille. La bande des cinq va repérer sa maison, une demeure cossue dans un quartier vert. Et elle décide d’entrer. La cuisinière femme de chambre Rosaria (Silvana Gallardo) est brutalement violée, ses vêtements déchirés. Elle est prise dans le couloir, sur le lit, par chacun des jeunes hommes bien membrés. Le film la montre entièrement nue et s’étend complaisamment sur la scène du viol avec violence suivie de meurtre, dans les cris de la victime et les halètements d’excitation des agresseurs. Kersey rentre à ce moment avec sa fille et il est vite assommé. La femme de chambre nue tente d’attraper le téléphone mais maladroitement, ce qui fait du bruit ; le chef blond qui porte un pied de biche lui en balance un coup qui lui fend le crâne aussi sec.

Le gang doit fuir et Carol est emmenée dans leur squat, un sous-sol de parking miteux. Comme elle est belle et pubère, l’un des Noirs la viole consciencieusement, doucement mais profond, après lui avoir ôté soutien-gorge et culotte. Carol reste frigide comme une poupée gonflable malgré les caresses sur les seins, les suçons de téton et l’ardeur du mâle. Comme quoi le « faites l’amour, pas la guerre » des hippies pacifistes ne suffit pas au bonheur. Une fois l’affaire faite, elle se relève et profite d’un moment de flottement pour fuir. Poursuivie, elle se jette dans une fenêtre et tombe sur une grille hérissée de piques où elle s’empale et meurt. Est-ce un suicide ? Est-ce une réaction normale de fuite ? Est-ce une « leçon morale » pour dire que la loi du plus fort aboutit à la volonté de ne plus vivre du reste de la société ?

Devant ce désastre, Kersey ne décrit pas les agresseurs à la police qui, de toutes façons, sera inefficace ; s’ils arrêtent l’un ou l’autre, les juges décréteront des circonstances atténuantes ou un égarement psychiatrique au moment des faits. Lui préfère faire justice à sa manière : au revolver, comme un cow-boy de l’ancien temps.

Il va dès lors acheter des vêtements de pauvre, louer une chambre miteuse pour 50 $ par mois à un Chinois dans le quartier miteux, et passer ses soirées à rechercher la bande. Il s’y reprendra à deux fois avant de les abattre un à un, profitant de nouvelles agressions de leur part ou d’un deal d’armes contre drogue. Un flic de New York (Vincent Gardenia) a été appelé en renfort par la police de Los Angeles parce que le mode opératoire des exécutions rappelle celui qui avait eu lieu. Rusé, le flic suit Kersey en taxi lors de son périple nocturne mais se trouve embringué dans la fusillade avec les trafiquants et prend une balle mortelle. Kersey peut donc continuer sa traque car il lui en manque un au palmarès (Thomas F. Duffy).

Las ! Les flics mettent la main sur lui in extremis et il passe en jugement. Comme de bien entendu, le juge prononce un internement psychiatrique car sa raison était altérée au moment des faits. Le violeur fait un signe de victoire à sa mère. Kersey va s’introduire dans l’hôpital psychiatrique et finir par le tuer, non sans mal car la bête est puissante et réactive.

Pour lier la sauce, une amourette sans grand intérêt avec une journaliste de radio (Jill Ireland, épouse de Charles Bronson) s’entremêle à la vengeance. La belle a des idées libérales, milite contre la peine de mort et se trouve convaincue par « l’antipsychiatrie » (très à la mode dans les décennies 1960 et 70) qui traite en douceur les malades, ce qui leur permet le plus souvent de mieux simuler et d’échapper au pénitencier. La belle âme s’offusque de la loi du talion et ne conçoit pas « l’amour » à l’état de nature. Elle fait donc ses valises et fuit dans sa coûteuse voiture de sport racée, la Chevrolet Corvette Sting Ray convertible. L’intello-bourgeoisie refuse de regarder le réel en face, ce pourquoi un ancien acteur cow-boy réactionnaire remporte la présidence en janvier 1981.

Car si la vengeance personnelle n’est pas socialement acceptable (auquel cas, à quoi sert l’Etat ?), les carences de la police, de la justice et le laxisme moral ambiant des couches intellectuelles n’est pas plus socialement acceptable. Un juste milieu humain est à tenir entre la punition (indispensable) et la faute sociale équitablement pesée (qui entraînera réinsertion). Seul l’un des garçons a tué ; les autres ont violé. Quand Kersey donne la mort à chacun, est-ce proportionné ? Est-ce « justice » ? La froideur de Kersey face aux bourreaux, son absence de souffrance exprimée lors de l’enterrement de sa fille, l’absence d’empathie envers sa compagne journaliste, en font une sorte de machine implacable peu crédible. Est-ce voulu ? Tout citoyen ne peut s’improviser vengeur impunément.

DVD Un justicier dans la ville 2 (Death Wash 2), Michael Winner, 1982, avec Charles Bronson, Robin Sherwood, Jill Ireland, Vincent Gardenia, Ben Frank, Silvana Gallardo, Thomas F. Duffy, Laurence Fishburne, VERSION LONGUE Sidonis Calysta 2019, 1h31, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Identité nationale entre deux chaises

La construction de l’Etat ne date pas des nationalistes d’aujourd’hui. Les passeports existent en France depuis le XVe siècle ; ils visaient à protéger la vie et les biens de leurs possesseurs en disant à qui ils référaient. Mais l’Ancien régime ne connaissait pas les sociétés. Il n’était qu’une mosaïque de communautés organiques où chacun appartenait à des cercles concentriques d’allégeance : famille, voisins, communauté de travail, seigneur, royauté, religion.

La rupture vient de la Révolution française. Les corps intermédiaires sont éradiqués pour instaurer l’Etat d’une part et le citoyen de l’autre. L’Etat recense les citoyens, dit qui peut l’être et exige la mobilisation civique et militaire comme l’impôt. Le citoyen, en regard, reconnaît l’Etat en ses lois et symboles, se met « volontairement » sous sa protection (il peut s’expatrier ou renoncer à sa nationalité) et devient de naissance membre éclairé du collectif qui débat, vote et élit ses représentants, une fois l’âge de majorité atteint.

Nous avons donc confusion entre deux origines de l’identité nationale. Ces origines recoupent les notions de communauté et de société, théorisées par Ferdinand Tönnies.

  • La communauté est traditionnellement attribuée à la culture allemande et japonaise, voire chinoise. Elle est une suite d’appartenances qui s’imposent aux hommes du fait de leur naissance, de leur clan, de leur « race » ou de leur religion. L’identité est alors irrationnelle, fondée sur la proximité (plus l’on se sent proche, plus l’identité collective est soudée). Une foi, une loi, un roi était devise d’Ancien régime, que le nazisme a traduit par « Ein Reich, Ein Volk, Ein Fürher ». C’est aujourd’hui au tour des pays de l’islam intégriste de proclamer la même chose. Et aux militants de la Contre-Révolution de l’exiger dans les nations européennes.
  • La société est traditionnellement attribuée à l’Angleterre, à la France et aux Etats-Unis. Société est un mot libéral qui est passé de l’économie à la politique. Une société est une entreprise politique avec un projet, une mise en commun de moyens et une organisation. Le « bénéfice » est l’épanouissement de chacun (le bonheur dit la Constitution américaine) selon sa contribution. Fondé sur la raison, le « contrat » se fonde sur le droit, l’élection et le marché – et non plus sur les liens féodaux, natifs ou claniques d’allégeance.

Chacun peut mesurer sans peine les deux dérives de l’identité nationale :

  1. Répandre l’universel de la Révolution anti-féodale. Napoléon sera suivi par Lénine, les Etats-Unis messianiques pour le meilleur (Bill Clinton) – ou le pire (George W Bush).
  2. Rassembler les « races », peuples et provinces de même langue, origine et religion comme la poule ses poussins sous son aile (la Prusse sera suivie de l’Italie et aujourd’hui de la Russie, de la Chine, de l’Arabie Saoudite, du Pakistan, de la Bolivie de Morales, etc.).

Que l’on ne souscrive ni à l’une ni à l’autre de ces dérives n’empêche pas d’avoir conscience que l’identité nationale existe.

Dans une planète mondialisée, au minimum européenne, l’identité des nations se dilue et l’identité individuelle est flottante, tiraillée entre plusieurs cultures (Astérix, Mickey, Zidane, le pape François ou le prophète Mahomet). L’individu a besoin de se raccrocher, d’où la résurgence des “vieilleries” : la famille, les potes, la commune, le régionalisme, la patrie (moins au sens militaire qu’au sens du foot ou du rugby). La tendance d’après 1945 était au contrat social ; la tendance après la chute du Mur (accentuée après la chute des Twin towers) est plutôt au communautarisme.

Le psychodrame français est que « la France » (la Vrounze ! raillait Céline) est faite de morceaux raboutés historiquement par la force (les rois puis les révolutionnaires, enfin les instits et adjudants de la IIIe République – interdit de parler breton !). La France est avant tout un Etat (une organisation politique), à peine une nation (une communauté organique) car forgée au forceps. Quand la politique se perd, la cohésion se délite. L’identité française se dilue par le bas (mœurs immigrées et mœurs libérées) et par le haut (Union européenne, OTAN, mondialisation, climat…). Reste la langue et la culture – celle dont on dit à Haïti que, sans Etat, c’est tout ce qui reste. Or aujourd’hui, la culture se délite elle aussi (école, banlieues, Internet, zapping). Et les droits de l’homme ne sont pas si universels que cela lorsqu’on écoute les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Africains, les Saoudiens ou les Iraniens…

D’où la tentation française du communautarisme, contre laquelle l’Etat jacobin s’arc-boute – droite et gauche confondues. Seuls les extrêmes la revendiquent : les mœurs françaises et le christianisme à l’extrême-droite, le phare révolutionnaire robespierriste à l’extrême-gauche.

Qu’est-ce qui peut bien faire aujourd’hui « identité française » ? Selon la vulgate, la droite serait pour le sang et la gauche pour le sol. Ce qui voudrait dire qu’à droite on se sent plutôt communautaire (avec les dérives raciales vues sous l’Occupation) et qu’à gauche on se sent plutôt sociétaire (avec l’humanité métissée en ligne de mire utopique). Mais voilà, les choses ne sauraient être aussi simples ! L’Etat Les Républicains trace des limites au vivre ensemble ; l’Etat PS avait tracé sous Rocard puis sous Jospin les limites pour qui pourrait être régularisé citoyen. Tous deux sont pour la laïcité et le droit républicain dans l’espace public. L’État jacobin parle donc d’une même voix et bien c’est ce qui gêne. D’où les contournements pour assimiler la droite aux idées des Le Pen, d’où les dérobades socialistes et d’En Marche, parfois déguisées en coup d’éclat médiatique (tout en affectant de récuser les médias aux ordres ou indifférents à la vérité…).

Cherchez à qui le crime profite. A l’extrême-droite, bien sûr, qui a récupéré les voix populaires déçues par l’Union européenne et hantées par le déclassement social. Mais l’extrême-gauche voudrait bien récupérer le mouvement spontané apolitique des gilets jaunes qui se sentent « à la périphérie » de la nation, sinon de la république. Rester sans choix clair sur un problème identitaire n’incite pas les citoyens à voter pour des adeptes du coup d’éclat permanent avide de pouvoir. Ce pourquoi Emmanuel Macron a raison de prendre le problème à bras le corps, dans la tradition française tout entière qui n’est « ni de droite ni de gauche » mais reconnait le sacre de Reims autant que la prise de la Bastille.

Evidemment, ceux qui ne sont pas au pouvoir ne sont jamais contents : c’est toujours trop ou trop peu. Mais tout l’art de la politique est celui de faire tenir les intérêts particuliers divergents dans un seul intérêt général. Il ne peut être qu’un compromis, sous la contrainte des valeurs reconnues par la Constitution. A moins de changer de régime – ce dont rêvent la peine et le mélange-tout.

L’Etat libère les individus des appartenances « naturelles » : organiques, communautaires, religieuses. La gauche prend l’air de ne pas le savoir mais elle prolonge les libéraux qui ont suscité 1789, puis la République en 1877, en s’appuyant sur l’Etat pour défaire les aliénations. La droite bonapartiste ne fait pas autre chose que de promouvoir la société rationnelle fondée sur le contrat (où existent droits et devoirs). Pour les révolutionnaires, l’Etat aide les citoyens comme des fils mais, en contrepartie, les distingue des « allogènes ». Les premières cartes d’identité pour citoyens et les passeports pour étrangers ont été instaurés à Paris en 1792. Vous avez bien lu : pas sous Vichy occupé par les nazis mais sous la glorieuse Révolution française. La loi du 19 octobre 1797 régule les expulsions d’étrangers, réalisées par le ministère de la Police créé en 1796. La IIIe République vote une loi sur la nationalité en 1889 et instaure la carte d’identité des étrangers en 1917. D’après le contrat social, pour devenir français il ne suffit pas de naître, il faut aussi adhérer aux valeurs de la république et vouloir devenir citoyen. Ni les illégaux, ni les intégristes qui dénient que la loi républicaine soit au-dessus de la loi de leur dieu, qui nient la dignité de la femme et refusent de montrer leur visage, ni ceux qui font appel au meurtre ethnique n’ont vocation à bénéficier du contrat social. Ils ne sont donc « français » que de papier.

La conception anglo-saxonne du contrat social se fonde moins sur le despotisme éclairé d’un Etat central que sur la négociation permanente des intermédiaires sous l’égide du droit coutumier. Cette façon libérale de « faire société » tolère la juxtaposition des communautés religieuses ou tribales, à condition d’obéir à la loi.

L’identité française est fondée plutôt sur la volonté d’appartenir – qui ne va pas sans tentation d’imposer un modèle unique. La « fraternité » de la devise républicaine n’est pas volonté d’unir les différences mais de fusionner dans une obsession égalitaire de réduire au même. Des trois termes de la devise, la liberté est bien oubliée. Ce forçage provoque des cristallisations identitaires qui s’opposent à un monde « souchien » perçu comme hostile – alors que le modèle de la culture dominante « vue à la télé » (donc américaine – voir TF1 !) propose un contre-modèle. Bien qu’il n’empêche ni la haine, ni le terrorisme, le modèle de salad bowl américain (où les ingrédients coexistent sans se mélanger) s’oppose à la fusion intégrationniste française. La revendication à la mode du « toujours plus » d’égalité exigerait que la France délaisse son modèle au profit du Yankee.

L’opinion actuelle française exprime ses craintes d’être confrontée à des comportements non citoyens qui ne correspondent ni à sa culture ni à ses mœurs, sans que le droit paraisse au-dessus des comportements – tant il est embrouillé par les juges, les avocats, les « associations » et les médias. Les politiciens de gauche mettent de l’huile sur le feu en disant tout et son contraire : qu’il faut accueillir tous les sans-papiers, instaurer des quotas d’emplois pour la banlieue, faire voter les étrangers, ne pas voter de loi contre la burqa au « risque » de discrimination tout en se déclarant contre, au « risque » de briser le vivre ensemble… Mais oui, vivre, décider, comporte des risques !

Alors, que choisir ? Tolérer jusqu’à la guerre civile en réponse au terrorisme ? Le débat devrait porter sur du positif, par exemple proposer un droit des migrants sans assimilation obligatoire mais obligation de trouver un emploi et avec accès restreint aux prestations sociales durant un certain délai. Les citoyens ne voient plus le clivage entre Français ou étranger : ce sont eux qui payent les impôts et ceux venus de l’extérieur qui en profitent. Ils ne voient plus ce qui distingue la gauche de la droite sur l’identité nationale. Ce pourquoi les plus résolus se réfugient aux extrêmes.

La gauche traditionnelle reste entre deux chaises. Elle est tiraillée entre son aile bobo (bourgeois bohèmes) qui se sent coupable d’être nantie et en rajoute dans la générosité d’Etat payée par les impôts de tous (tout en se gardant dans de beaux quartiers avec vacances à Miami et fortune en Suisse), et son aile populaire concon (consommateurs consensuels). Quant à la droite traditionnelle, elle ne sait pas où elle en est : soit elle suit En Marche car elle est au fond d’accord à quelques détails près, soit elle se tourne vers le Rassemblement national au risque d’y perdre son âme.

Ceux qui sont la majorité, ni vraiment de droite sur tout, ni vraiment de gauche sur le reste, voudraient simplement que le contrat citoyen soit respecté. Le président actuel louvoie dans la tempête et c’est cela la politique : tenir le bateau.

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François Mitterrand par Hubert Védrine

François Mitterrand m’a toujours captivé. Littéraire, provincial, florentin, attaché aux relations humaines et fidèle, il avait le sens de l’État et celui de la France dans un univers qui évoluait vite, sous l’influence de l’économie–monde américaine.

Bien sûr, tout n’est pas rose dans le personnage : son côté caméléon, son ambition forcenée, sa capacité à tourner casaque, ses transgressions de la légalité selon son bon vouloir (les écoutes de journalistes, sa maitresse cachée, sa fille élevée aux frais de l’Etat). Mais la complexité de sa personnalité me fascine, sa richesse, sa profondeur. François Mitterrand, s’il n’a pas la stature historique d’un Charles de Gaulle, tranche sur les technocrates gris et superficiels qui peuplent trop souvent nos gouvernements.

C’est l’un des mérites du livre d’Hubert Védrine de le rappeler à propos des affaires étrangères, lui qui fut conseiller du président pendant quatorze ans. L’un des aspects de son livre consiste à dégager la cohérence et les lignes de force de la diplomatie mitterrandienne ; un autre aspect de tracer un portrait en actes du président. C’est cette seconde lecture qui m’intéresse ici.

« Toute sa vie avant 1980, François Mitterrand a été un individualiste et un rebelle. Élu président, il ne change pas de conception. Il entend bien être et rester le seul détenteur de l’ensemble des informations, seul maître de la totalité des réflexions et projets, et naturellement l’arbitre final des décisions de la présidence comme du gouvernement. D’où la méfiance que, d’instinct et expérience, il nourrit vis-à-vis des corps qui se prétendent détenteurs de la vraie légitimité, des bureaucraties qui phagocytent les ministres, des organisations qui pourraient entraver sa démarche » p.30. En quelques mots, beaucoup est dit : Mitterrand n’est pas un technocrate, il aime réfléchir par lui-même et ne pas laisser une décision importante à l’anonymat irresponsable des « experts » ou des « bureaux ». Il décide « en méditant seul longuement, mais aussi en éprouvant sur l’un, sans le lui dire, les idées de l’autre, puis sur un troisième une combinaison des idées des deux premiers, avant d’adopter cette idée ainsi transformée, non sans l’avoir modifiée à nouveau ou, au contraire, de la stocker en mémoire, d’où il la ressortira, en cas de besoin, trois mois ou trois ans plus tard » p.34.

Comme centre de pouvoir autour duquel tout gravite, il exerce un ascendant et laisse se former une cour. Mais il reste personnellement libre envers tout cela. S’il crée des dépendances, il stimule ; s’il séduit, il contrôle. Ce ne sont pas les « favoris » qui emportent les décisions, mais bien lui-même, homme de caractère et de volonté. « Il y a eu une fascination, un envoûtement Mitterrand (…). Ce bonheur Mitterrand a été mal rendu par les témoignages » p.72.

Sa personnalité, il la nourrit par la culture, notamment par l’histoire et par la pensée des grands hommes. Il reste en cela un humaniste, tempérament ou qualité qui a tendance à se perdre dans le laisser-faire ou la frivolité de nos jours. L’humanisme est d’essence libérale au sens du XVIIIe siècle, attaché à ce qui est précieux en chaque individu, à ses capacités uniques d’intelligence et d’invention, que la société a pour devoir de développer et d’épanouir. « Sa vraie passion, insatiable, sa source de vie jamais tarie, c’est la littérature. Les livres, neufs ou anciens, les libraires et les librairies, les ventes et, bien sûr, les auteurs, leur écriture. Ses goûts sont hors de toute mode, loin des best-sellers intemporels. S’il aime la compagnie des romanciers contemporains, il est peu porté sur les « grands écrivains » de son temps, à l’exception peut-être de Mauriac, de Giono et de grands créateurs non-européens qui écrivent comme coulent les fleuves : Gabriel Garcia Marquez, William Styron, Yachar Kemal. Plutôt Renan, Chateaubriand, Lamartine, Zola, le XIXe siècle. Et Casanova, Casanova bien sûr, et Venise, ville-talisman » p.76. J’ajouterai pour ma part Jacques Chardonne, Louis Ferdinand Céline et Ernst Jünger – mais ce n’était pas politiquement correct en gauche socialiste d’évoquer ces sulfureux écrivains portés à droite, bien que Mitterrand les aimât fort.

Car nourrir sa réflexion ailleurs que dans ce qui est tout proche est une forme intellectuelle de liberté. « Ce qui a beaucoup agacé chez lui est peut-être qu’il le peu de cas qu’il faisait de toute une cuistrerie contemporaine, de tout un pathos indigeste de sciences de l’Homme, de Progrès, de Morale, sur la nature humaine, qu’il en ait tant, qu’il en ait trop su, d’instinct, sur l’immuabilité de cette dernière » p.77.

Pragmatique, héritier du passé français, historien et géographe en politique étrangère, il était de « culture classique, français dans ses tripes, européen de raison, occidental par le hasard de la géopolitique » p.86. Il se méfiait des hypocrisies et paravents d’intérêts que dissimule le discours libéral, surtout anglo-saxon. S’il a le goût de la précision, il a aussi « tact, pudeur, souci de ménager les étapes, conviction qu’il vaut mieux faire que dire et que cela risque d’aller moins bien en le disant » p.406.

Nourri de la Bible par sa mère, « les leçons de l’histoire étaient pour lui quotidiennement présentes, presque obsédantes » p.749. Celles qui ont fixé les lignes géo-ethniques par exemple en Europe, idée plus que centenaire qui permettra peut-être de « civiliser la mondialisation » en préservant le meilleur de la vieille Europe et de sa culture, dont celle de la France.

Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand – à l’Elysée 1981-1995, 1996, réédition Fayard 2016, 784 pages, €34.00 e-book Kindle €32.99

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Fonction des intellectuels

La France est une mosaïque qui n’a été rassemblée que par la force par les rois ; elle ne tient que par l’Etat, mélange d’administration centralisée napoléonienne et de représentation politique centrée sur l’Exécutif. Dans ce contexte, Paris en est la capitale et le quartier intello de Saint-Germain des Prés le cœur philosophique. Or l’Etat est remis en cause par le mouvement du monde et de la société. L’aspiration individuelle aux « droits » agit contre le pouvoir de « l’intérêt général » qui ne saurait voir qu’une tête.

Depuis Mitterrand et ses lois de décentralisation, depuis l’adhésion à l’Union européenne par traité de dévolution de certaines souverainetés, depuis l’essor de la mondialisation libérale qui a porté l’économie et le libre-échange au pinacle, « l’Etat » est à la peine. Son parisianisme est contesté, sa souveraineté réduite, son action publique sous contrainte de la dette. Jamais les impôts n’ont été si hauts par rapport à la production intérieure – et jamais l’Etat n’a paru si impuissant et impécunieux. D’où la révolte « sociale » de ceux qui se sentent floués : provinciaux, métiers déclassés, pouvoir d’achat contraint. Où sont les intellos dans cet anarchisme qui vient ? Certains regrettent l’autorité et remettent en cause les abandons. Ils sont à droite et aux extrêmes, y compris à gauche. D’autres restent libéraux, ils réfléchissent aux transformations du monde, mais ils sont inaudibles. C’est que la société a des racines profondes qui vont bien au-delà des trois générations actives.

Une certaine nostalgie pour le communisme réalisé – de type stalinien – (en témoigne Alain Badiou) plonge ses racines dans la psychologie autoritaire issue probablement de la culture latine. Le pater familias romain, Auguste ou César dictateur des citoyens, est devenu seigneur féodal ou évêque, berger de ses brebis, puis roi « de droit divin » et pape « infaillible », avant que le flambeau ne soit repris de façon éphémère par le représentant du peuple « qui sait mieux que chacun ce qui convient à la nation pour perpétuer la Révolution », avant d’être récupéré par le propriétaire (seul apte à voter au suffrage censitaire) puis, une fois le suffrage « universel » établi (citoyen, mâle, majeur, capable – autant de limites d’autorité), par le curé, le médecin, l’adjudant et l’instituteur fin XIXe siècle, par l’intellectuel (investi d’une mission « critique » devenue très vite « morale » avec l’affaire Dreyfus), enfin les « spécialistes » – psychiatres, sociologues, scientifiques, technocrates ou simples fonctionnaires. Tous savent mieux que vous ce qui est bon pour vous ; ils ne vous demandent pas votre avis mais ils vous « représentent » en vous jugeant inaptes ou imbéciles – en un mot immatures, encore « enfants » à éduquer, redresser ou « élever » à la Vérité. Le communisme, avec son prophète découvreur de « lois scientifiques », son clergé « éclairé » qui a compris avant les autres et doit conduire (« l’avant-garde » du Prolétariat en marche dans l’Histoire), fonctionnait ainsi comme un destin en charge de l’avènement du Progrès. « Peut-on arrêter le soleil qui se lève ? » demandait benoîtement Staline. Et les « enfants » (ignares et immatures), heureux d’être en famille, délivrés de toute responsabilité et de tout souci de l’avenir, se contentaient de suivre aveuglément.

Il n’est pas étonnant, dès lors, que la France féodale (qui a réalisé le concept plus tôt qu’en Angleterre), catholique (la Ligue préfigurait les partis totalitaires), jacobine ou monarchiste (Louis XIV, Robespierre, Napoléon, Clemenceau, Pétain, de Gaulle, Mitterrand, ont exercé le pouvoir de la même façon), ait été le principal support du communisme stalinien en Occident. Aujourd’hui, le socialisme autoritaire s’est aménagé, il ne s’est pas vraiment transformé même s’il s’est coloré en vert écolo, tant les racines absolutistes pénètrent loin dans la psyché nationale. Il s’agit toujours d’exercer un pouvoir absolu sur les êtres et sur les choses, de créer des machines administratives pour embrigader les hommes (fiscalité, armée de conscription, éducation nationale, code de la route, prescriptions d’hygiène et de santé, injonctions écologiques de laisser sa voiture… qui s’arrêtent à la première manif SNCF ou RATP). Centralisme et uniformité apparaissent indissociables de la République française. Pour les écolos comme pour les socialistes (et encore plus pour les insoumis), il s’agit encore et toujours de surveiller et punir, taxer et contraindre. Emmanuel Macron apparaît comme un phare de liberté face à ces monstres froids qui guignent le pouvoir – et un pouvoir fort.

Je crois que si l’on peut critiquer l’usage des libertés (c’est la fonction critique des intellectuels), on ne peut remettre en cause les libertés elles-mêmes, car la seule alternative à la liberté est la contrainte. Dès que l’on commence à théoriser une contrainte « juste » au nom des dysfonctionnements de la mécanique sociale, de la résistance des choses ou – pire ! – de l’incantation à « l’urgence », on en vient à asservir. Il est grisant de se prendre pour le chef ou pour Dieu, pour celui qui sait mieux, qui fait mieux, qui voit plus loin ; l’urgentiste qui va vous soigner, le spécialiste vous dira comment vivre, l’expert qui régentera votre existence sans vous demander jamais votre avis, de la naissance à la mort. Telle la langue d’Ésope, la fonction critique des intellectuels est la meilleure comme la pire des choses.

Répandre le savoir, le goût d’apprendre et d’explorer, la capacité d’évaluer et de juger, est l’affaire noble et utile des intellectuels. Imposer, régenter, administrer, est leur revers détestable et nocif. C’est pourquoi, dans une société, rien n’est plus nécessaire à un pouvoir qu’un contre-pouvoir : aux prophètes, opposons la raison ; aux technocrates, le bon sens ; aux théoriciens, l’expérience ; aux moralistes, le sens politique ; aux politiciens, la vertu républicaine ; aux médiatiques trop immédiats, la vision du long terme ; aux démagogues, le sens de l’État ; à la raison d’État, les droits de l’individu…

Seule la raison développée permet aux êtres humains la civilisation, donc la capacité de débattre des fins et des moyens. Tout le reste est domination, et abomination de la domination.

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