Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz

Clausewitz demeure ambigu malgré cette interprétation attentive et posée. Raymond Aron raisonne en généalogiste, il suit la formation de la pensée, le développement de la théorie. Cela suppose que la pensée soit une graine qui germe et croisse, avant de s’épanouir en fleur et finir en graine. Est-ce toujours comme cela que fonctionne l’esprit humain ? De la naissance à la mort, sans jamais régresser ?

Mais admettons. Je fais confiance à Raymond Aron et à sa méthode car il me paraît avoir été un intellectuel pointu et honnête. Il l’a prouvé de son esprit critique lorsque la mode du marxisme a déferlé sur l’université dans les années 1960 pour tout emporter et droguer les intellectuels comme un opium.

Karl von Clausewitz a toujours été militaire. Il n’a pas eu sitôt fini de jouer au soldat durant ses enfances qu’il est entré dans l’armée prussienne ; il a 12 ans, c’est en 1792. Il deviendra général avant de mourir du choléra en 1831, à 51 ans. Sa famille était de noblesse douteuse et Karl en a souffert toute sa jeunesse. Le contraste entre ses origines et le milieu qu’il fréquentait a accentué son penchant au repli sur soi et à la gravité. D’où le regard impitoyable qu’il porte sur les êtres et sur les situations. Sa pensée et sa philosophie appartiennent au XVIIIe siècle, au monde des Lumières. Le philosophe qui a servi de modèle est le Montesquieu de L’Esprit des lois. Il raisonne par les extrêmes, afin de dégager des idéaux-types.

Pour lui, la guerre est un art, non une science. « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » – telle est la définition qu’il en donne. Instinct violent et naturel, livré au jeu de la probabilité et du hasard, donc des passions, la guerre vise une fin politique qui ressort de la raison. Instinct, passion, raison – la guerre met en jeu l’homme tout entier, voire Dieu en sus.

Le Traité de Karl von Clausewitz se déroule dialectiquement, comme sa pensée :

  • La première opposition est celle du moral et du physique : l’action des hommes aux prises les uns avec les autres à travers le temps et l’espace, le chef assumant la volonté de mouvoir la masse en dépit du frottement.
  • La seconde opposition est celle des moyens et des fins : la tactique utilise les forces armées dans le but d’obtenir des victoires, tandis que la stratégie utilise les victoires pour la fin visée par la guerre elle-même.
  • La troisième opposition est celle de la défense et de l’attaque : c’est une épreuve de volonté, l’un des lutteurs voulant conquérir quelque chose que l’autre ne veut pas lui céder.

Il importe à chaque niveau, politique, stratégique, tactique, de ne pas imposer le combat dans des conditions qui n’offriraient pas de chance de succès. Pour Clausewitz, la guerre n’implique pas l’anéantissement de l’adversaire, seulement de le « jeter à terre ». Si la logique est dialectique (l’ascension aux extrêmes), elle s’accomplit dans la guerre par le déchaînement des passions mais les fins appartiennent aux Etats et elles sont rationnelles.

D’où l’importance du moral. Celui du peuple en tant qu’opinion, de sa conviction d’un combat juste pour résister ou conquérir. Celui des combattants et de leurs chefs, portés par les succès ou déprimés par les revers. En 1799, « les Français portés par l’esprit de la Révolution à briser toutes les entraves et à n’attendre de résultats que d’actes audacieux, obéissaient à cette impulsion quand ils ne voyaient pas d’autre issue. Les Autrichiens, élevés dans la dépendance de la volonté, habitués à des règles, paralysés par le souci de leur responsabilité, demeuraient inactifs quand ils se trouvaient en difficulté ». Mais le citoyen n’est pas le soldat. La guerre est un métier que la bravoure et l’enthousiasme ne suffise pas à pratiquer, rappelle Clausewitz. Il y faut aussi le « drill » – l’entraînement – et l’expérience.

La stratégie consiste à s’assurer la supériorité du nombre en un certain point, à un certain moment. L’effet de surprise est plutôt rare et la ruse réduite. Le courage est celui de risquer sa vie mais aussi de prendre ses responsabilités. Il y a dialectique entre entendement et affectivité pour être résolu, décider malgré l’incertitude, apte à la présence d’esprit. La défense ne peut être pensée sans contre-attaque, et toute attaque doit prendre en compte une défense comme un mal nécessaire (ce qui fut l’erreur monumentale d’Hitler en Russie). Une guerre politiquement défensive peut être menée de façon stratégiquement offensive, pour renverser le rapport de forces physiques et morales.

Les deux héros de Clausewitz sont Frédéric II et Napoléon 1er. Frédéric a toujours proportionné ses entreprises à ses moyens. Napoléon élaborait de bons plans mais sa démesure l’a poussé aux erreurs. Il tente son dernier pari en Russie et il le perd parce qu’il se trompe sur son ennemi.

On cite souvent Clausewitz sans toujours le connaître. L’étude de Raymond Aron, rigoureuse et proche des textes, aide à comprendre son œuvre.

Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz, 1976, Gallimard Tel, tome 1 L’âge européen, €12.50 e-book Kindle €8.49, tome 2 L’âge planétaire, €13.50 e-bbok Kindle €9.49

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3 réflexions sur “Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz

  1. Florian78

    Certes, mais « penser la guerre » n’est pas forcément la faire, avec déploiement d’armées, si un Etat peut obtenir l’avantage d’une victoire par la diplomatie – continuation de la guerre par un autre moyen.

    Ni (quand elle éclate) y participer comme individu, où les réalités du terrain, les horreurs de la guerre, ne sont pas ce que le penseur voit « de Sirius ».
    Les philosophes « oublient » parfois les faits, gênants pour leurs démonstrations. C’est particulièrement vrai à l’époque contemporaine, marquée par les guerres à caractère idéologique en gros depuis la Révolution (même si l’idéologie sert à masquer des ambitions économiques et territoriales).

    Historien, donc étudiant les faits et leur enchaînement, j’éprouve toujours quelque méfiance envers les « systèmes ». Cela n’empêche pas la réflexion, et l’un des meilleurs livres dans ce domaine est celui d’un très grand historien, héroïque officier des deux guerres : « L’étrange défaite » de Marc Bloch, que vous connaissez bien.

    J’ai été très heureux de discuter avec vous sur ce point. Bon dimanche !

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  2. Liaison et état-major sont deux positions idéales pour observer ce qui se passe tout en n’étant pas pris dans le feu de l’action. C’est la même chose quand vous êtes à l’accueil d’une grande entreprise ou d’une administration.

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  3. Florian78

    Résumé intéressant d’un grand théoricien de la guerre traité par cet « honnête homme » que fut Raymond Aron. Quelques remarques :

    Stratège plus que tacticien, Clausewitz est un « homme de cabinet » plutôt qu’un acteur, et comme vous le suggérez, un « philosophe » plus qu’un « militaire ». Sa carrière frappe par sa minceur, à un époque où on se bat comme des chiffonniers en Europe : il a relativement peu combattu, le plus souvent dans des postes d’officier de liaison et d’état-major, donc loin de la ligne de feu. Il n’a guère commandé en tant qu’officier de troupe, sauf en garnison quand il est lieutenant. Il n’a donc pas le vécu d’un commandant de compagnie ni d’un chef de corps.

    Cet « intellectuel » à la pensée puissante reste-t-il éloigné de ces contingences ? Ce serait alors une spécialité prussienne : quoiqu’à ses antipodes, Schlieffen, auteur du fameux plan éponyme, accomplit toute sa carrière en état-major, sauf un temps de commandement au régiment des uhlans de la garde en tant de paix ; homme de « kriegspiel », de savants calculs mathématiques, maniaque du « soldat automate » comme au XVIe et au XVIIIe siècles, son plan échoue par combinaisons de facteurs très humains, qu’il avait sous-estimé.

    Avez-vous lu les « Mémoires » de Raimondo de Montecuccoli ? Titre trompeur : il s’agit d’un précis rigoureux de stratégie et de tactique. Fondateur de l’armée autrichienne à l’issue de la guerre de Trente Ans, après avoir gravi tous les grades de l’infanterie depuis celui de simple soldat, Montecuccoli est l’adversaire de Turenne. Il affronte aussi les Turcs. Sa supériorité est qu’il a toujours commandé en temps de guerre, qu’il tient compte du soldat et de son comportement au feu, de la logistique, du renseignement. De ses échecs, il sait tirer un enseignement pour vaincre ensuite – et toujours valable.

    Contrairement à lui, Turenne a peu écrit. Ce cavalier accorde la priorité à l’action rapide. Son héritier direct est l’artilleur Napoléon, mais l’Empereur, anti-théoricien par excellence, n’a rien écrit sur la guerre hors cette phrase : « La guerre est un art tout simple, et tout d’exécution ». Il combine le savoir, l’instinct et le coup d’œil des grands capitaines. Il est vaincu au final parce qu’il a méconnu l’action des peuples : en Espagne en 1808, au Tyrol en 1809, en Russie en 1812. Comme le dit l’incipit de la Chartreuse de Parme, il est César puis Alexandre. César est un conquérant « raisonnable » : il sait où il va, pourquoi il y va, comment il faut y aller, et ce qu’il y trouvera. Après sa victoire sur Darius III, Alexandre est frappé par l’hubris : au lieu de se contenter de la déjà vaste Perse, il continue vers l’est. Il ne sait pas où il va, ignore ce qu’il va trouver, y va quand même sans savoir quand il reviendra. Ses hommes le rappellent à cette dure réalité.

    Bien cordialement à vous.

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