Frédéric Nietzsche

La mort volontaire selon Nietzsche

« Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra ». La mort n’est importante que mission accomplie, « entouré de ceux qui espèrent et qui promettent » – autrement dit les disciples et les enfants. Las, la mort est rarement telle, tant « il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. »

Et de vilipender « les superflus » qui « font les importants avec leur mort ». La fin de la vie est un aiguillon pour bien vivre et préparer l’avenir. « Je vous montre la mort qui parfait, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse. » Elle est, premièrement, tel que dit plus haut, la mort qui laisse un héritage d’espérance et de gènes ; et secondement, « mourir au combat et répandre une grande âme. » Autrement dit un exemple d’honneur et de courage, qu’il faut suivre pour mériter.

« Haïssable » au contraire est « votre mort grimaçante qui s’avance en rampant comme un voleur ». C’est la décrépitude de la vieillesse, la démence sénile qui progresse, ou la maladie qui épuise et aigrit. Nietzsche serait donc en faveur du suicide, assisté ou personnel – comme les Romains, comme Montherlant. « Je vous recommande ma mort, la mort volontaire, qui vient à moi parce que je le veux. Et quand voudrais-je ?  – Quiconque a un but et un héritier veut la mort à son heure pour but et pour héritier. » Ce qui signifie : une fois la mission accomplie. On ne vit pas pour soi, on vit pour quelque-chose ou pour quelqu’un. Pour une idée, une tradition, un accomplissement ; pour un enfant, un avenir génétique et culturel. La plupart des gens ont une mort selon Nietzsche : à leur niveau, laissant des enfants, des œuvres ou un souvenir méritant. Pas besoin d’être un surhomme, même si tendre vers le mieux est l’élan de la vie.

La religion chrétienne pèche en cela, selon Nietzsche. « Je n’entends prêcher que la mort lente et la patience à l’égard de tout ce qui est ’terrestre’. » Pour le philosophe au marteau, Jésus est « mort trop tôt » « Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l’Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes ». En mûrissant, méditant au désert loin des bons et des justes, « peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre – et aussi à rire ! » Il est vrai qu’on ne rigole pas dans les Évangiles… beaucoup moins que dans l’Ancien testament, où la joie se manifeste souvent. Mais tous les croyants prennent la vie au sérieux et le rire leur semble un blasphème à leur dieu – voyez les communistes léninistes en Russie ou les socialistes français avant leur déconfiture, les Joxe, Aubry, Fabius, Valls, Hidalgo et tant d’autres : ce n’étaient que tronches tirées à la télé, propos graves et baratin sévère. Pas de quoi galvaniser les foules ni faire bander les jeunes. C’est plus drôle aux extrêmes.

« L’amour du jeune homme n’est pas mûr et c’est faute de maturité qu’il hait les hommes et la terre. Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées et pesantes. » Il faut de l’enfant en l’homme et le jeune homme s’en détache, avant de le retrouver une fois apaisé. Nul doute, selon Nietzsche, que Jésus-Christ « aurait lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait atteint mon âge ! Il était assez noble pour se rétracter ! » Il aurait aimé la terre et n’aurait pas clamé le ciel unique ; il aurait aimé les humains et n’aurait pas prêché l’abstinence et le retrait, et l’abandon de la famille et des amis pour suivre une chimère.

La mort est un accomplissement, et Jésus a mal accompli sa mission. Nietzsche philosophe l’a-t-il mieux accomplie ? Tout ne dépend pas de sa propre volonté, fût-elle celle de fils de Dieu. « Que dans votre agonie, votre esprit et votre vertu brillent encore, comme la rougeur du couchant enflamme la terre : sinon votre mort vous aura mal réussi. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Nietzsche parle de l’enfant et du mariage

Le mariage, pour Nietzsche, est sacré. S’il exècre le christianisme, le philosophe reste religieux : il relie l’humain au cosmos et au destin. Le mariage est une union à deux qui a pour but l’unique : l’enfant. Mais l’enfant est lui aussi sacré : « Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ? Es-tu le vainqueur de toi-même, maître de ses sens et de tes vertus ? »

Si oui, alors « je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à l’enfant. (…) Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme. » Tel est la saine raison de la passion et des sens, si l’on veut être humain. Les films récents sont pleins de pères qui découvrent leur progéniture, délaissées par le sort ou par leur métier éprouvant. Puis, une fois construits, par les aventures, le métier, l’armée, ils reviennent au garçon ou à la fille et portent désormais leurs soins à y être attentifs, à les « élever » enfin conjointement avec la mère qui a eu jusqu’alors tout le travail. Une prise de conscience de notre époque. Seul un esprit sain dans un corps sain saura élever correctement un enfant. A deux, c’est mieux, les faiblesses de l’un étant compensées par les forces de l’autre, les deux étant relatives aux contingences et aux fatigues.

« Tu ne dois pas seulement propager ta race en l’étendant, mais aussi en l’élevant. » Élever, c’est rendre meilleur, plus. Plus vigoureux, plus maîtrisé et civilisé, plus intelligent. On ne naît pas noble, on le devient – ce que Nietzsche appelle le Surhomme. « Tu dois créer un corps supérieur, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même – tu dois créer un créateur. » Le lecteur a reconnu l’ultime des Trois métamorphoses, celle du lion en enfant, un être innocent empli d’énergie vitale, libéré des carcans moralistes et de l’excès des contraintes sociales.

« Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.Respect mutuel, c’est là le mariage ». Nietzsche n’est pas machiste ni viriliste. Bien que contaminé malgré lui par l’ambiance de son temps, ce XIXe bourgeois, dominateur, masculin et impérialiste, il considère que le mariage lie deux êtres égaux avec un objectif commun : l’enfant des deux. Chacun apporte son talent et le capital génétique, social et culturel (comme dirait Bourdieu), fructifie sous la houlette attentive et bienveillante du père et de la mère. Avec une fratrie, c’est mieux ; et des cousins et cousines, encore mieux ; et des amis et amies, toujours meilleur. On ne naît pas tout armé, on le devient.

Le mariage habituel est une misère, constate Nietzsche. Bien loin « d’élever » des enfants, il les rabaisse. Car les mariés sont faibles et s’apparient mal. Parfois ils « achètent » une femme par leur dot ou en faisant miroiter leur richesse, leur situation, leurs espérances d’héritage. « Oui, je voudrais que la terre fût secouée de convulsions lorsque je vois un saint s’accoupler à une oie. » Humour de Nietzsche… Les mariages entre inégaux sont des béquilles de vieillesse après des égarements de jeunesse : rien de bon. L’un « ne captura qu’un petit mensonge paré » – une pétasse qui ne pense qu’à son corps et à ses afféteries ; l’autre « d’un seul coup a gâté à tout jamais sa compagnie », d’un coup de tête, d’un coup de cœur, d’un coup de queue ; un troisième « cherchait une servante qui eût les vertus d’un ange » – et voilà le machisme dominateur bourgeois, et Nietzsche l’abomine : « mais soudain il devint la servante d’une femme, et maintenant il serait nécessaire qu’il devint ange lui-même ». L’égalité dans le couple, n’est en effet pas respectée. Or, pas de liberté sans égalité, semble suggérer Nietzsche.

Où est l’égalité quand on cède à « de brèves folies » pour se marier « – c’est là ce que vous appelez amour ». Un « amour » qui n’est que sensualité bestiale, « le plus souvent c’est une bête qui flaire l’autre. » Ou une passion aveugle, « une parabole exaltée et une ardeur douloureuse ». Rien de sain, rien d’équilibré mais à chaque fois un pur égoïsme. « Un jour vous devrez aimer par-delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! » Il faut être soi-même pour se marier, donc pas trop jeune et immature, et encore moins dans nos sociétés contemporaines infantilisantes où il est « interdit » de baiser avant l’âge de 15 ans et de travailler avant 16 ans – mais jusqu’à 65 révolus.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Ne rendez pas le bien pour le mal à vos ennemis, dit Nietzsche

Dans un nouveau chapitre un brin énigmatique, Nietzsche prend la parabole de la vipère qui pique sans raison Zarathoustra endormi et qui, lorsqu’il se réveille, veut rependre son venin. Dans cette histoire à la manière des Évangiles, la morale est pour les disciples et elle n’est pas très claire. « Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale », dit Zarathoustra. En effet, ceux qui se disent bons et justes parce qu’ils croient en eux-mêmes définissent ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Nietzsche/Zarathoustra pourfend cette morale qui n’est pas la sienne, il est donc « immoral ». Mais pas amoral : sa morale à lui, il la définit lui-même, elle ne lui est pas imposée par d’autres, ni par des dogmes surgis il y a trois mille ans.

Zarathoustra est donc l’ennemi des chrétiens et des bourgeois moralistes, conformistes même s’ils sont laïcs. Mais, en bon « lion » des Trois métamorphoses, celui qui se révolte, il a besoin d’un ennemi pour se construire. « Si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car cela l’humilierait. Démontrez-lui plutôt qu’il vous fait du bien. » La colère est le moyen de progresser plus que le cynisme car elle affirme et caricature ses propres arguments face aux autres. « Mettez-vous en colère plutôt que d’humilier. » C’est ainsi que Nietzsche veut philosopher « au marteau ».

Restez humain, avec vos trois étages de pulsions, de passions et de raison, et ne laissez pas la seule raison agir. « Il est plus humain de se venger un peu que de s’abstenir de la vengeance ». L’homme qui aspire à être surmonté est riche d’énergie et généreux, il considère qu’« il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout lorsqu’on a raison. Mais il faut être assez riche pour cela ». La justice est froide alors qu’elle devrait être « l’amour aux yeux clairvoyants ». « Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, hors celui qui juge ! » Car chacun a ses raisons, celui qui juge n’a que la règle ; il n’est pas légitime à comprendre et se pose en dictateur pour l’imposer.

« Mais comment saurais-je être absolument juste ? Comment pourrais-je donner à chacun le sien ! Que ceci me suffise : Je donne à chacun le mien. » C’est par l’exemple que vient la règle de conduite, pas par une force de contrainte. Tous les parents le savent ou devraient le savoir : leurs enfants les imitent, de leur meilleur jusque dans leurs turpitudes. Il n’y a donc pas de Justice immanente, seulement celle que l’on crée en étant soi. Et « gardez-vous d’offenser le solitaire », dit encore Zarathoustra. Il est sa propre raison et sa propre justice. « Mais si vous l’avez offensé, eh bien, tuez-le aussi ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ! dit Nietzsche

Le chapitre de Zarathoustra sur les femmes est cocasse et décalé. « Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes », écrit Nietzsche, avant d’ajouter « et pourtant, il a raison. Serait-ce que, chez les femmes, rien n’est impossible ? » Le philosophe non plus ne connaissait pas les femmes ; il connaissait surtout sa mère, rigide et pieuse luthérienne, fille de pasteur, et sa sœur, qui épousera un antisémite notoire avant d’aller fonder une colonie aryenne au Paraguay, ainsi que la volage Lou Andreas Salomé, une intello salope qui lui filera la chtouille. Nietzsche avait oublié son fouet…

« Dans la femme tout est énigme : mais il y a un mot à cette énigme : ce mot est grossesse. L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? » Cela se vérifie de nos jours, de nombreuses femmes libérées, devenues féministes avancées, se font faire un enfant par un géniteur de hasard, largué presque aussitôt. Elles veulent « leur » enfant. C’est parfois le cas de femmes qui vivent maritalement et qui, au bout de quelques années, ayant élevé garçon et fille, jettent le compagnon pour lui pressurer une pension alimentaire et connaître ainsi une existence aisée, libre de liens. J’en ai connu une : le père a dû s’adapter, faire des acrobaties pour voir ses enfants, tirer le diable par la queue car, bien entendu, le politiquement correct de la « justice » a décidé une fois pour toute que c’est la femme qui a raison et que l’homme doit payer. Même en garde alternée, quand les deux travaillent. « Mais pourquoi tu ne mets pas avec une autre femme pour avoir tes PROPRES enfants », a-t-elle osé dire, inconsciente d’égoïsme ? Un homme ne pourrait-il pas lui aussi aimer ses enfants pour eux-mêmes et pas comme objets narcissiques ?

Le siècle de Nietzsche voyait les choses autrement – et il est bien passé. Après trois guerres entre la France et l’Allemagne, le politiquement correct de l’époque est devenu ridicule et malfaisant. Seul Poutine le prend encore au sérieux, avec peut-être les guerriers de bureau que sont Zemmour et ses sbires. « L’homme doit être élevé pour la guerre, écrit Nietzsche, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est sottise. » Ben voyons ! C’est tout le reste, au contraire, qui est intéressant. « Dans tout homme véritable se cache un enfant qui veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant en l’homme ! » De nombreuses qui le découvrent en usent pour le manipuler et ils n’ont alors, lorsqu’ils manquent de mots à cause de leur éducation nationale défaillante, que les coups pour s’en sortir. Non, tous les torts ne sont pas que d’un côté, même si la violence n’est jamais la solution. « Forte de votre amour, vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur », dit Nietzsche. Est-ce vraiment ce qu’il faut faire d’allier la peur à l’amour ?

« Que l’homme craigne la femme lorsqu’elle aime : c’est alors qu’elle fait tous les sacrifices, et toute autre chose est sans valeur pour elle ». Voilà qui est vrai, au moins. Mais de même : « Que l’homme redoute la femme lorsqu’elle hait : car au fond de son cœur l’homme n’est que méchant, mais au fond de son cœur la femme est mauvaise. » Pas faux non plus ! Les Mitou le prouvent à l’envi : le « consentement » est remis en cause parfois jusqu’à quarante ans après, hors contexte, et la vengeance (peut-on appeler cela autrement ?) poursuit les hommes qui ont « trop » osé selon les critères d’aujourd’hui. La méchanceté est sur le moment, la mauvaiseté sur la durée.

« Qui la femme hait-elle le plus ? – Ainsi parle le fer à l’aimant : « Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n’est pas assez fort pour me tirer jusqu’à toi ». » Ainsi disait-on avant des hystériques : il leur faudrait un parachutiste ; les femmes sont trop souvent déçues par leurs partenaires. Encore que « la » femme soit une généralité sans guère d’intérêt autre que polémique. Qui a jamais rencontré « la » femme ? Il y a des femmes diverses, comme des hommes divers, et parfois ils se rencontrent pour leur plus grand bonheur. Réciproque – contrairement à ce que pense Nietzsche, pas libéré des préjugés de son temps bien qu’il s’y efforce sans cesse : « Le bonheur de l’homme est : « Je veux. » Le bonheur de la femme est : « Il veut ». » Mais non, la femme n’est pas réduite à « obéir » et l’homme à commander. Les deux sont désormais égaux, bien que devant « la justice » comme dans les réseaux sociaux, l’une soit plus égale que l’autre comme disait Coluche. « La femme pressent cette force, mais ne la comprend pas. » Elle ramène alors tout à son niveau au lieu de chercher à comprendre, tout comme l’homme ne fait guère d’effort pour se mettre au diapason de sa compagne – c’est là tout le malentendu des couples.

Zarathoustra de conclure par « une petite vérité » que lui dit une vieille qui a vécu. « Et ainsi parla la petite vieille : « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas ton fouet ! ». » La femme est perçue comme une lionne qu’il faut dompter, sous peine d’être dévoré. Est-ce inactuel ?

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Le chemin du créateur est solitaire, dit Nietzsche

Créer veut dire exprimer sa propre volonté, sa personnalité et son individualité. Créer exige donc la transgression des normes et la solitude. On ne trouve le chemin qui mène à soi-même qu’en allant hors des hordes, en quittant le troupeau. Cela ne nous fait pas que des amis, plutôt des ennemis, même, avant que ne vienne la célébrité. Alors tous les « amis » reviennent, encore plus chaleureux, bassement intéressés de graviter dans l’orbe du grand personnage. Mais le personnage, pour devenir grand, doit d’abord se perdre…

« ‘Celui qui cherche se perd facilement lui-même. Tout esseulement est une faute’ : ainsi parle le troupeau. Et longtemps tu as fait partie du troupeau. » Comment pourrait-il en être autrement puisque l’humain est un être social, comme le loup. Mais, contrairement aux abeilles et aux fourmis, l’être humain, comme le loup, peut être solitaire. Il se détache du troupeau pour vivre sa vie, ses rêves, créer sa voie. Encore faut-il montrer « que tu en as le droit et la force ! »

« Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à graviter autour de toi ? », s’interroge Nietzsche. Mes lecteurs l’ont noté, il reprend les termes même des Trois métamorphoses où le chameau du troupeau devient lion rebelle, puis enfant libéré, innocence et oubli, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même. Le créateur est un enfant qui joue. Tel Mozart le virtuose qui invente une musique nouvelle, ou Spinoza un rafraîchissement de la philosophie, ou Céline un langage littéraire neuf – ou encore De Gaulle une nouvelle politique. Chacun a dû transgresser les normes de son milieu, surmonter les règles de son métier, inventer une façon autre d’être, de penser et d’agir.

Nietzsche met en garde contre l’enflure. La convoitise d’atteindre les sommets et l’ambition de dépasser les autres ne sont pas des voies possibles au créateur. « Hélas ! Il y a tant de grandes pensées qui n’agissent pas plus qu’un soufflet. Elles gonflent et rendent plus vides encore. » Ce fut le cas pour les « Nouveaux » philosophes, qui n’ont fait que remettre en cause la doxa marxiste sans créer une façon de penser nouvelle ; c’est le cas trop souvent de la musique « contemporaine » qui s’égare dans la dissonance par principe, ou de l’art contemporain qui saute d’impasse en impasse, chaque petit moi « s’exprimant » sans avoir rien à dire. Ou encore de nombreux politiques, qui se croient penseurs et ne sont qu’histrions.

« Libre de quoi ? Qu’en chaut à Zarathoustra ! Mais ton œil clair doit m’annoncer : libre pour quoi ? Peux-tu t’assigner à toi-même ton bien et ton mal et suspendre ta volonté au-dessus de toi comme une loi ? Peux-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi ? ». Car être soi, pleinement maître, veut dire la solitude – donc la crainte et la moquerie de la foule qui préfère rester bien au chaud dans le nid, voire le mépris d’entre-soi de ceux qui se croient l’élite et que vous ne rejoignez pas. La liberté a pour contrepartie la responsabilité – voilà ce que veut dire s’assigner à soi-même son bien et son mal. Ce n’est pas faire n’importe quoi, ni se laisser aller sans entraves à ses pulsions comme le croyaient les lionceaux de mai 68 qui vilipendaient les chameaux bourgeois. C’est être seul juge, mais aussi seul pour juger, donc dans l’incertitude.

Il est plus facile de s’en remettre au Dogme ou aux règles admises, du genre « c’est la loi, je n’y peux rien, je ne veux pas le savoir ». Certes, dans la vie courante, les règles et les lois sont utiles à la vie en commun, tels les stops et les feux rouges, ou l’intervention de la police en cas de menace de crime ou de harcèlement. Mais ce n’est pas toujours le cas car les règles ne prévoient jamais tout, et elles peuvent être en contradiction. Ainsi la célèbre aporie du résistant qui cache un Juif dans sa maison : lorsque le nazi lui demande s’il y a quelqu’un, ne pas mentir est la règle, mais doit-il en conscience y obéir ? Dans les deux cas, sa responsabilité sera grande, il est seul juge…

Il n’est donc pas facile d’aller hors du troupeau car la liberté se paye de solitude comme de responsabilité. Il y a la majorité que cela effraie, pour cela prête à abandonner toute liberté pour être seulement en sécurité. C’est le contrat du Parti communiste en Chine, c’est aussi celui des partisans des histrions populistes : instaurer la dictature du yaka – la volonté du Maître – pour résoudre comme par enchantement tous les problèmes sans avoir à y penser ni à envisager des voies plus compliquées.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Je ne vous conseille pas l’amour du prochain, dit Nietzsche

Antéchrist opposé à la morale des esclaves qu’est pour lui le christianisme, Nietzsche aime à provoquer le bourgeois en reprenant des formules du catéchisme. Ainsi cette injonction d’aimer son prochain comme soi-même, cette moraline qui n’a pas de sens, surtout si l’on ne s’aime pas soi-même !

« Vous vous empressez auprès du prochain et vous exprimez cela par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain, c’est votre mauvais amour de vous-même. » C’est une fuite. Une excuse. Une justification. De la virtuewashing comme on dit greenwashing. « Vous ne vous supportez pas vous-mêmes et vous ne vous aimez pas assez : c’est pourquoi vous voudriez séduire votre prochain par votre amour et vous dorer de son erreur. » Ah ! Être d’accord ! Cela dispense de penser par soi-même, cela vous met au chaud dans le nid du « on », dans le communautaire où personne n’est plus responsable. Mais aussi où personne n’est plus libre : conditionné par les autres, leur jugement, la mode, ce qui se fait, ce qu’il faut penser. Le prochain est la parfaite excuse pour ne pas être soi. « Vous conviez un témoin lorsque vous voulez dire du bien de vous-même ; et lorsque vous l’avez induit à bien penser de vous, c’est vous qui,pensez bien de vous. » En toute bonne conscience.

« Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain et du futur », dit Nietzsche. Il pense au Surhomme, l’homme qui s’est surmonté pour accoucher d’un être humain plus grand qu’il n’était, plus fort, plus épanoui. Mais il faut être « fou » : « le commerce des hommes gâte le caractère, surtout quand on n’en a pas. » Même les « fêtes » : « j’y ai trouvé trop de comédiens, et même les spectateurs se comportaient comme des comédiens ». Faire la fête, c’est s’oublier, se fondre dans la masse, s’enivrer par la bière et la danse (sans parler des autres substances qui abolissent le moi et font fusionner sans le vouloir ni même le savoir – d’où les « viols » au rohypnol ou après cocaïne). C’est se jouer la comédie à soi-même et voir la comédie jusque dans le regard des autres, du « prochain », ce qui justifie la bonne conscience de s’amuser. Vraiment ? Pourquoi alors les lendemains de fêtes laissent-ils toujours un goût amer ?

« Je ne vous enseigne pas le prochain je vous enseigne l’ami ». Pas celui avec qui « être d’accord » mais celui qui, au contraire, vous défie, vous fait avancer. « Que l’ami vous soit la fête de la terre et un pressentiment du Surhomme. » Un créateur qui vous fait accoucher de qui vous êtes, peu à peu, par ses échanges et son amour. « Et de même que pour lui le monde s’est déroulé, il s’enroule de nouveau, tel le devenir du bien par le mal, tel le devenir des fins par le hasard ». Il s’agit de dialectique, des contradictions qui font bouger, des changements incessants et interactifs du monde en lui-même. La fin advient par le hasard, comme une nécessité, mais qui n’était pas prévue. D’un mal peut surgir un bien, car tout est mêlé, ici-bas et le monde idéal n’existe pas. Oui, il faut faire la guerre pour assurer la paix, n’en déplaise aux idéalistes pacifistes ; oui, il faut du nucléaire pour assurer la transition énergétique vers le non-carboné, n’en déplaise aux idéalistes écologistes.

« Que l’avenir et la chose la plus lointaine soient pour toi la cause de ton aujourd’hui », conclut Zarathoustra dans son discours sur « l’amour du prochain ». L’avenir de la planète et de la paix, pas le sempiternel « être d’accord » avec le dernier qui cause le plus fort.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Le sens d’un peuple, ce sont ses valeurs, dit Nietzsche

« Zarathoustra vit beaucoup de contrées et beaucoup de peuples », raconte Nietzsche, d’où le bienfait de tous les voyages : ils vous font voir loin, et autre chose. « C’est ainsi qu’il découvrit le bien et le mal de beaucoup de peuples. » Donc ses valeurs – toutes différentes dans leurs priorités. « C’est la table de ce qu’il a surmonté, c’est la voix de sa volonté de puissance. »

Car seul ce qui est difficile permet de se surmonter ; on en fait une valeur. « Ce qui est indispensable et difficile s’appelle bien. Et ce qui délivre de l’extrême détresse, cette chose rare et difficile, il l’appelle : sacré. »

Par exemple les Grecs antiques : « Il fut que tu sois toujours le premier et que tu surpasses les autres : ton âme jalouse ne doit aimer personne, si ce n’est l’ami. » Ou les Polonais, ce « peuple d’où vient mon nom » croyait Nietzsche : « Dire la vérité et savoir bien manier l’arc et les flèches. » Ou les Juifs et les Arabes : « Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines de l’âme ». Ou les Allemands, ou peut-être les Français : « Être fidèle et, pour l’amour de la fidélité, consacrer son sang et son honneur à des causes même mauvaises et dangereuses. »

Cela ne vient pas de Dieu mais des hommes. Ils « se sont eux-mêmes donné leur bien et leur mal (…) C’est l’homme qui a prêté de la valeur aux choses, afin de se conserver ». L’homme est « celui qui évalue ». Qui donne du sens pour lui-même. Côté sombre, les storytellers le savent bien qui habillent un mensonge d’une belle histoire pour faire passer la pilule. Côté clair, c’est l’enthousiasme du patriotisme, de l’humanisme, de la conquête spatiale, de l’expérience scientifique, de l’exploration : les valeurs de cœur, de curiosité d’esprit, d’humanité. « Évaluer, c’est créer. »

« Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard des individus. » L’individualisme est la plus jeune des créations selon Nietzsche. « Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir du Roi. » Bonheur de faire nid dans l’entre-soi, de se rengorger de penser ensemble la même chose, d’être d’accord comme à Valmy. « Et tant que la bonne conscience s’appelle troupeau, la mauvaise conscience seule dit : Moi. En vérité, le moi rusé, le moi sans amour qui cherche son profit dans l’avantage du plus grand nombre : ce n’est pas là l’origine du troupeau, mais son déclin. » Car il y a un mauvais moi : l’égoïste, le prédateur ; et un bon moi : l’amoureux, le coléreux, le créateur.

« Ce furent toujours des aimants et des créateurs qui créèrent le bien et le mal. Le feu de l’amour et le feu de la colère brillent dans toutes les vertus. » Zarathoustra « n’a pas trouvé plus grande puissance sur la terre que les œuvres de ceux qui aiment : « bien » et « mal », ainsi se nomment-elles. » Cette puissance « est pareille à un monstre », dit Nietzsche. « Qui domptera ce monstre ? » Mille buts car mille peuples, « il manque le but unique. L’humanité n’a pas encore de but ». En voilà un pour les écologistes, s’ils étaient moins dans le « moi » et plus dans le planétaire, moins dans les petites gifles entre conjoints consentants et plus dans les émissions de gaz à effet de serre de Poutine et de Xi, de Trump et de Bolsonaro, plus contre la guerre en Ukraine que contre Total énergies – qui ne fait que son métier qui est de livrer durant encore des années le gaz de chauffage et le carburant du parc automobile qui ne va pas changer d’un coup de baguette magique.

« Mais, dites-moi mes frères, si l’humanité manque de but, ne fait-elle pas elle-même défaut ? » Nietzsche voyait bien plus loin que les cervelles étroites qui l’ont repris et tordu pour leur nationalisme agressif.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Qui est apte à l’amitié ? demande Nietzsche

Le curieux chapitre des Discours de Zarathoustra intitulé « De l’ami » fera grincer quelques dents. Il est en effet plutôt sibyllin. L’individu ermite dans sa coquille commence par « il y a toujours quelqu’un de trop auprès de moi ». Mais la solitude rend fou : « Je et Moi sont toujours en conversation trop animée : comment supporterait-on cela si l’on n’avait pas un ami ? » se demande Nietzsche. La solitude entraîne vers les profondeurs de soi, pas vers le haut de l’homme – qui doit être surmonté. « Notre désir d’un ami est notre témoin ».

L’amitié est donc une façon de sortir de soi pour évoluer, se surmonter. « Souvent l’amour ne sert qu’à surmonter l’envie. Souvent l’on attaque et l’on se fait un ennemi pour cacher que l’on est soi-même exposé. » Le respect véritable de « celui qui n’ose pas solliciter l’amitié », demande que l’on soit au moins son ennemi. Car seul le débat avec quelqu’un d’autre que soi-même peut permettre d’aller au-delà de soi et d’avancer.

Suit un développement sur le meilleur ennemi. « Si l’on veut avoir un ami, il faut aussi vouloir se battre pour lui : et pour se battre, il faut être capable d’être ennemi. » C’est-à-dire de s’opposer, de ne pas toujours « être d’accord » comme nous enjoignent trop souvent la moraline commune et les réseaux sociaux, cette réduction au médiocre et au banal des personnalités. « Ton ami doit être ton meilleur ennemi. C’est quand tu luttes contre lui que tu dois être le plus près de son cœur. » Car l’amitié est exigeante, elle n’est pas fusionnelle. Il s’agit du choc des personnes qui élève, pas de faire œuf ou nid qui engluent.

D’où la distance nécessaire à ce que chacun se préserve de l’autre, le quant à soi qui n’est pas duplicité mais pas entière vérité non plus. En témoignent ces phrases quelque peu ambiguës sur l’amitié entre hommes : « Tu ne veux pas t’envelopper de voiles devant ton ami ? Tu veux faire honneur à ton ami en te donnant à lui tel que tu es ? Mais c’est pourquoi il t’envoie au diable ! » L’hygiénisme et le naturel romantique avaient développé le nudisme en Allemagne, peut-être est-ce à cela que Nietzsche fait référence ? Sa pruderie protestante, due à son éducation, l’inhibait en ce sens. L’attirance du désir est pour lui incompatible avec l’amitié, il le dira à propos des femmes. Un ami, c’est un partenaire en esprit, pas un corps fusionnel. « Qui ne sait se dissimuler provoque l’indignation : voilà pourquoi il faut craindre la nudité ! Ah, si vous étiez des dieux, vous pourriez avoir honte de vos vêtements ! » Mais les dieux ne sont pas contraints par les désirs, ils les surmontent.

Les hommes le doivent aussi, et pour cela s’habiller. « Tu ne saurais assez bien t’habiller pour ton ami : car tu dois être pour lui une flèche et un désir dirigé vers le Surhomme ». Pas vers le semblable mais vers le plus. Regarder dormir son ami, dit Nietzsche, montre son propre visage en miroir imparfait. De quoi désirer le Surhomme plutôt que l’homme que l’on est.

« Es-tu un esclave ? Tu ne peux donc pas être un ami. Es-tu un tyran ? Tu ne peux donc pas avoir d’amis. »

Suit un développement sur la femme, dont on sait que Nietzsche avait une expérience malheureuse et une méfiance profonde. Élevé par des femmes, tenu en pruderie jusque fort tard dans sa vie, baladé par la Salomé qui consommait les mâles par vide essentiel et vanité, contaminé par la syphilis qui le rendra fou, le philosophe avait tout pour haïr la gent femelle. Sa sœur même, qui avait épousé un futur nazi, tordra son œuvre posthume en publiant La volonté de puissance, un ramassis de notes éparses que Nietzsche n’aurait certainement pas publié tel quel. Mais ses remarques acides ne sont pas dénuées de fondement.

« Pendant trop longtemps un esclave et un tyran ont été cachés dans la femme. » Ce n’est pas faux, étant donnée la condition faite aux femmes par la domination millénaire des hommes, encouragée par les religions du Livre. « C’est pourquoi la femme n’est pas encore capable d’amitié : elle ne connaît que l’amour. » Tout est dans le « pas encore », ce qui laisse une perspective d’évolution de la condition féminine pour Nietzsche. L’amitié suppose en effet l’égalité, pour regarder ensemble dans la même direction, au lieu de s’entre-regarder dans la fusion amoureuse. « Dans l’amour de la femme, il y a de l’injustice et de l’aveuglement à l’égard de tout ce qu’elle n’aime pas. » L’hystérie des mitou ne fait que prouver tant et plus cette assertion en nos temps désorientés. « Des chattes, voilà ce que restent les femmes, des chattes et des oiseaux. Ou, en mettant les choses au mieux, des vaches. » Bien que ces références animales soient plaisantes, et peut-être au second degré (les chattes griffent et ronronnent, les oiseaux chantent bêtement, les vaches ruminent et allaitent), nous laissons à l’auteur son propos. A chacun de le méditer s’il le souhaite.

Propos qu’il tempère d’ailleurs aussitôt : « La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais, dites-moi, vous hommes, qui d’entre vous est donc capable d’amitié ? » En effet, il existe couramment de la camaraderie, mais peu d’amitiés véritables. Au mitan de sa vie, chacun peut les compter sur les doigts d’une seule main. Les « amis » des réseaux ne sont que des relations (plus ou moins utiles, sans plus), pas de véritables amis sur qui l’on peut compter. Pourquoi ? « Maudites soient votre pauvreté et l’avarice de votre âme, ô hommes ! Ce que vous donnez à vos amis, je veux le donner même à mon ennemi, sans en être appauvri. » Sommes-nous assez généreux pour nos amis ? Ouvrons-nous nos âmes assez large ? L’ami n’est-il que le faire-valoir de soi ou un protagoniste qui rend meilleur ? Une béquille qui soutient ou un défi pour aller de l’avant ?

Ce chapitre peu clair d’Ainsi parlait Zarathoustra jette sur le papier des idées qui mériteraient d’être développées.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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La chasteté est un vice, selon Nietzsche

Nietzsche parle de la chasteté dans un court chapitre des Discours, la première partie d’Ainsi parlait Zarathoustra. Pour lui, la lubricité est un vice mais son contraire, la chasteté aussi. Le milieu juste est pour Nietzsche « l’innocence ». Celle de l’animal, celle de l’enfant. L’innocence est pureté, y compris dans la sexualité. Le plaisir innocent fait du bien au corps, donc aux passions, donc à l’âme. Le réprimer, le contraindre, fait surgir du vice.

« On vit mal dans les villes : trop d’humains y sont en rut. » Et de citer la « femme ardente », et l’homme dont « l’œil le dit assez – ils ne connaissent rien de meilleur sur la terre que de coucher avec une femme. Ils ont de la fange au fond de l’âme. » Ce que disent Orban et Poutine, au fond, ces autoritaires qui veulent tout régenter, même au lit.

Est-ce à dire que Nietzsche est puritain ? Que non pas ! « Vous ai-je conseillé de tuer vos sens ? Je vous conseille l’innocence des sens. » L’homme et la femme en rut sont des animaux – mais sans l’innocence de l’animal. Leur esprit fantasme, détourne, illusionne. L’humain n’est pas « un animal parfait » ; il n’est pas innocent. C’est ce que signifie chez les chrétiens le « péché originel », que Nietzsche reprend inconsciemment avec toute sa culture et son éducation protestante – et contre laquelle il se révolte. « Tuer les sens » est un non-sens pour lui car, comme chez les Antiques, l’humain est pour Nietzsche composé de trois étages liés à jamais : les instincts du ventre et du bas-ventre, les passions du cœur et la raison de l’esprit alliée à la spiritualité de l’âme.

« Vous ai-je conseillé la chasteté ? Chez quelques-uns la chasteté est une vertu, mais chez beaucoup d’autres elle est presque un vice. » Car l’abstinence n’est pas de tout repos sans prédispositions naturelles. Réprimer la libido a des conséquences sur le corps et sur l’âme, un désir sans fin, exacerbé par ce qu’il voit et n’ose pas toucher, des fantasmes de plus en plus outrés – jusqu’au passage à l’acte qui est une libération des tensions (physiques, morales, fantasmatiques). Le plus souvent au détriment des victimes : par le viol, le plaisir égoïste non partagé, le meurtre. « La chienne Sensualité transparaît, pleine d’envie, dans tout ce qu’ils font. » Il faut lire tous ces censeurs des réseaux sociaux, « indignés » des méfaits sur la femme, des touches sur enfant ; chaussés de lunettes moralisatrices, ils voient du vice dans tout ce qui s’écarte de leur étroite norme neutre : dans le torse nu des garçons, dans le nombril nu des filles, dans les shorts hauts sur les cuisses, les chemises trop ouvertes, les seins provocants sous les tee-shirts moulants… Leur regard moral est sale, pas les êtres innocents. « Nombreux sont ceux qui, voulant chasser leurs démons, se sont transformés en pourceaux. »

Un conseil de Nietzsche : « Si la chasteté vous pèse, il faut vous en détourner de peur qu’elle ne devienne le chemin de l’enfer – je veux dire de la fange et de la fournaise de l’âme. » L’enfer pour le philosophe n’est pas dans l’au-delà des religions mais ici-bas dans l’âme, dans les vices fantasmés (la fange) et la tension insupportable (la fournaise). Le « malpropre » de la morale bourgeoise chrétienne est la chair mais, pour Nietzsche « ce n’est pas ce qu’il y a de pire ». La chair est innocente et le plaisir doit être vécu comme tel, dans le consentement affectif et raisonné des adultes entre eux comme des enfants entre eux – car les enfants sont aussi une sexualité, même si elle n’est pas encore génitale. Freud et ses suivants l’ont amplement montrés, même si l’aujourd’hui ne veut plus le voir. Ce n’est pas le « malpropre » mais le « bas-fond » qui répugne à Nietzsche, le bas-fond où l’innocence est bafouée, niée, piétinée.

« La chasteté n’est-elle pas sottise ? Mais cette sottise est venue à nous, nous ne sommes pas allés vers elle. » La sottise est un abêtissement de l’homme, sans l’innocence de la bête. Une morale volontaire qui tord le plaisir au nom d’un principe sans fondement. Elle n’a rien de naturel. Au contraire des humains chastes de nature, mais qui ne sont pas la majorité : pourquoi donc en faire une injonction générale ? « En vérité, il y a des hommes foncièrement chastes : ils sont plus doux de cœur, ils rient mieux et plus souvent que vous. »

Les moralistes sexuels sont des sots. Ils prennent pour de la vertu ce qui n’est que répression du désir naturel ; ce faisant, ils mettent leur cocotte animale et mentale sous pression et voient partout du sexe, jusqu’à en être obsédé… chez les autres. Et parfois ils dérapent dans le crime, juste pour se soulager de cet insupportable. Selon Nietzsche/Zarathoustra, mieux vaut vivre naturellement, innocent en sexe comme dans le reste, car nous sommes humains, pleinement humains.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Nietzsche contre les grandes enflures et les petits venimeux

Pour une fois d’une grande clarté, Nietzsche conseille à Zarathoustra de se garder de deux engeances humaines : les soi-disant grands hommes et les mouches de la place publique.

Ô combien nous connaissons ces deux espèces, de nos jours, avec les populistes à la Mélenchon, Zemmour ou Rousseau – et avec les « réseaux sociaux » qui lynchent à tout va pour être confortablement « d’accord » en bande organisée ! Les uns comme les autres, cela leur évite de penser. Les premiers ne sont qu’éponge à populo, ils renvoient aux gens ce qu’ils veulent entendre avec un seul but : le pouvoir ; les seconds ne sont qu’échos geignards ou vindicatifs, ils « s’expriment » pour dire qu’ils sont minables comme les autres et que tous ceux qui sont au-dessus leur font mal.

D’où ce conseil de Zarathoustra aux créateurs : « Fuis, mon ami, dans ta solitude ! Je te vois étourdi par le bruit des grands hommes et fouaillé par les aiguillons des petits. »

Les ainsi désignés « grands hommes », les hommes importants, notables, sont de « grands comédiens » et plus ils font de bruit et de vent, plus ils apparaissent grands ; ce sont des enflures au sens strict de la grenouille voulant se faire aussi grosse que le bœuf. « Dans le monde, les meilleures choses ne valent rien sans quelqu’un qui le représente : le peuple appelle ces figurants des grands hommes. » Ainsi Didier Raoult, professeur distingué et directeur d’un grand centre de recherches médicales à Marseille, s’est-il fait capter par la gloire populaire. Chercheur, il a abandonné la recherche pour la représentation ; il a des convictions, ce qui est légitime, mais ne les a pas vérifié selon la méthode éprouvée. Il s’est retrouvé malgré lui représentant des antivax et autres « rebelles » à tout, ignares crasses et autres mécontents. Devenu un personnage, emprisonné dans ses affirmations péremptoires à la télé devant le monde entier, il est devenu un « grand homme » avant d’être dégommé par la réalité. Les 156 000 morts en France du Covid n’ont rien eu à faire de sa chloroquine ; il a été prié vivement de faire valoir ses droits à la retraite.

« Le peuple n’entend rien à la grandeur, je veux dire à la création. Mais il a un sens pour tous les figurants, pour tous les comédiens des grandes causes. » La science et sa rude discipline ? Il s’en fout, le peuple, il ne veut pas des vérités que l’on peut prouver mais des certitudes. Le peuple veut la croyance, pas la connaissance. Et lorsqu’un chercheur ou un politicien se lance à la tête du peuple, il renie la méthode scientifique ou le souci de compromis pour l’intérêt général. Cela donne des histrions, pas des créateurs. Ce qui rend aveugle à ce qui meut véritablement l’histoire. « Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : il tourne, invisible. Mais autour des comédiens tournent le peuple et la gloire : ainsi va le monde. » Et il est bien méprisable…

« Le comédien a de l’esprit » – oyez Mélenchon ou Zemmour – « mais il n’a guère conscience de l’esprit. Il croit toujours à ce qui lui procure ses meilleurs effets – à ce qui incite les gens à croire en lui ! » D’où les dérives de Mélenchon ou Zemmour, ou Rousseau, ou tant d’autres, dont jadis Sarkozy. « Demain il aura une nouvelle foi et après-demain une autre plus nouvelle encore » – voyez Mitterrand ou Marine Le Pen. « Renverser – c’est ce qu’il appelle démontrer. Rendre fou – c’est ce qu’il appelle convaincre ». Une fois le chaos établi, son pouvoir sera mieux assuré. Et il le gardera par tous les moyens – voyez Poutine en 1999 avec ses faux attentats du KGB à Moscou et sa guerre totale en Tchétchénie. « Le sang est à ses yeux le meilleur de tous les arguments. » Pire ! « Il appelle mensonge et néant une vérité qui ne s’insinue que dans les oreilles fines » – voyez Trump ou Zemmour, ou Rousseau… et ainsi de suite. Or « jamais la vérité n’est restée au bras des intransigeants », constate Nietzsche. C’est même un marqueur : plus quelqu’un affirme et éructe, moins il est dans la vérité – ce pourquoi Zemmour, qui en a fait trop comme souvent les gens issus de minorités qui cherchent une revanche sociale, a lassé puis carrément perdu. « La place publique est pleine de bouffons solennels – et le peuple se vante de ses grands hommes ! »

« Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique et de la gloire ».

Les mouches venimeuses des réseaux sociaux ne créent rien – que du buzz de mouche, le zonzon qui hypnotise et endort ceux qui ont l’âme faible et veulent hurler avec les chiens, obéir comme dans la ruche, trop souvent sans savoir pourquoi, juste pour faire comme « tout le monde » croient-ils. D’où la distance sociale nécessaire pour garder son esprit sain. « Tu as vécu trop près des petits et des pitoyables. Fuis leur vengeance invisible ! Ils ne sont pour toi que vengeance. » Car ils sont jaloux de ceux qui les dépassent, envieux de ceux qui osent penser autrement que la foule, lâches devant le courage de dire « non ». Inutile de lutter, les médiocres et les chiennes (de garde) sont trop nombreux – et se faire entendre de leur cerveau étroit est vain ; ils sont conditionnés par la foule, réduits au plus petit commun dénominateur humain, autrement dit le cerveau reptilien qui n’agit que sur pulsions, sans aucun brin de raison.

« Innombrables sont ces petits et ces pitoyables ; et maint édifice altier a péri par des gouttes de pluie et des mauvaises herbes. » Pour se préserver, il faut donc s’isoler, établir une barrière de courtoisie, mais une barrière ferme. « Ils bourdonnent autour de toi même quand ils te louent : leur louange est importune. Ils veulent être près de ta peau et de ton sang. Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable. » Ils attendent de toi des réponses à leurs geignements, des caresses, du réconfort – le meilleur étant enfin d’être d’accord avec eux. Ils sont ainsi apaisés car ils t’ont rabaissé à leur niveau ; ils ne craignent plus ce qui les dépasse. « Ils pensent beaucoup à toi avec leur âme étroite – tu leur es toujours suspect ! Tout ce qui donne beaucoup à penser devient suspect. » Car « leur âme étroite pense : ‘toute grande existence est coupable’. » La fierté déplaît – il faut être comme tout le monde ; la bienveillance déplaît – ils y voient du mépris ; rien qu’être soi-même est une injure – « devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s’échauffe contre toi d’une vengeance invisible ». Chacun a ses exemples pris dans son existence de tels comportements. Le mien est par exemple les critiques de livres qui me sont envoyés et que je lis : j’expose pourquoi j’ai aimé ou non, mais il me serait interdit de dire non ! La vérité est rude à entendre, mais elle est vérité, même si ce n’est que la mienne.

D’où le conseil de Nietzsche : « Fuis dans la solitude, où souffle un vent rude et fort. Ce n’est pas ta destinée d’être un chasse-mouches ». Ce pourquoi je ne suis qu’en veilleuse sur les réseaux sociaux et que je méfie toujours des enflures, qu’à titre personnel je critique impitoyablement.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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L’État est la nouvelle idole, selon Nietzsche

Nietzsche n’aime pas l’État, selon lui une abstraction comme Dieu, qui rend esclave les hommes. Il est en ce sens « anarchiste » tant qu’il existe des États qui s’arrogent le monopole de régir la vie de chacun. Où l’on constate que Nietzsche n’aurait surtout pas été nazi (et pas plus léniniste), puisque dans ces régimes, l’État est tout et l’individu rien. « L’État est le plus froid des monstres froids » : une administration des choses, une moralisation des êtres – un gouvernement, un droit, une loi. De quoi « normaliser », comme l’on dit aujourd’hui, tous les individus par essence originaux et créateurs.

Le philosophe au marteau préfère les peuples et les troupeaux, les premiers organisant leur puissance vitale comme des lions et les second restant soumis comme des chameaux – rappelons-nous les Trois métamorphoses. « Il y a encore quelque part des peuples et des troupeaux, mais pas chez nous, mes frères : chez nous, il y a des États. » Le mensonge de l’État est de dire : « Moi, l’État, je suis le Peuple. » Un certain Mélenchon, qui se croit l’État à lui tout seul comme simple élu parmi 577 autres députés, s’enorgueillit comme Louis XIV de clamer : l’État, c’est moi ! Or il n’est de plus qu’un homme, parmi les autres, et ni l’État, ni le Peuple. Nietzsche n’aurait pas aimé Mélenchon. « C’est un mensonge ! Ce sont des créateurs qui ont formé les peuples et qui ont suspendu au-dessus des peuples une foi et un amour ; ainsi ont-ils servi la vie ».

Mélenchon n’est ni Louis XIV, ni Napoléon, ni De Gaulle – ni même Mitterrand (cela se saurait). Il reste trop haineux et revanchard pour être créateur. Peu importe le personnage (je ne juge pas l’homme lui-même, que je ne connais pas, et qui a ses qualités), pour Nietzsche, le peuple est animé par les créateurs, ceux qui leur donnent une foi et un amour, ceux qui les entraînent. L’organisation d’État ne vient qu’ensuite, comme instrument de la grande Politique, pas comme fin en soi. Nietzsche, en cela, n’est pas fondamentalement « anarchiste », il admet une organisation de la société et une institution pour gouverner – mais comme outil pour la foi du peuple.

L’État comme fin en soi est une idole et « partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil, comme une atteinte aux coutumes et aux lois. » C’est ainsi que l’empereur romain Constantin a converti tout l’empire au christianisme d’un trait de plume, engendrant la répression de tous les autres cultes – dont la disparition des hiéroglyphes égyptiens. Les crétins fanatiques ont alors pu se déchaîner contre les « païens » plus lettrés qu’eux, avant le même fanatisme de l’islam, puis du communisme, puis des islamistes radicaux. Les politiciens qui révèrent l’État sont des « destructeurs (…) Ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits. » Le glaive de la police et de la loi, les cent appétits d’envie de celui qui regarde toujours ce qu’on donne au voisin plus qu’à lui. Chaque peuple a son langage du bien et du mal, son voisin ne le comprend pas, dit Nietzsche, et l’État veut tout normaliser, « l’État ment dans toutes les langues du bien et du mal ». Il dit le bien parce qu’il affirme savoir mieux que nous ce qui est bon pour nous, cinq fruits et légumes par jour, pas plus d’un verre de vin par repas, obligation de rouler à 80 km/h quelle que soit la route, la voiture ou le conducteur, et tant d’autres prescriptions de moralisme d’État.

Curieusement, Nietzsche associe l’État au nombre des humains. Et il est vrai que l’État a été inventé chez les peuples agriculteurs pour comptabiliser les récoltes et le nombre des hommes en âge de combattre : à Sumer, en Égypte, chez les Aztèques. « Il naît beaucoup trop d’hommes : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus ! » L’État les discipline et les enrôle – il les rend esclaves. De nos jours, il en fait des fonctionnaires, aptes à fonctionner selon les directives, les bras armés de l’État dans son anonyme toute-puissance. « Voyez comme il les attire, les inutiles ! » Nietzsche s’élève contre l’idéal de Hegel où l’histoire trouve sa réalisation objective dans l’État, reflet de l’esprit et de sa nécessité vitale, le logos. « Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis le doigt de Dieu qui ordonne – ainsi clame le monstre ».

Il s’élève aussi contre le nazisme qui pointe déjà chez les nationalistes exacerbés de son époque : « Elle veut tout vous donner pourvu que vous l’adoriez, la nouvelle idole : aussi s’achète-t-elle l’éclat de votre vertu et le regard de vos yeux fiers. Vous devez lui servir d’appât pour les superflus ! » Or l’État éteint le talent créateur dans l’administration (voyez le ministère « de la Culture »), étouffe la grande Politique dans la diplomatie pusillanime (voyez le Quai d’Orsay), multiplie les bureaux qui secrètent des règles pour justifier leur fonction et leur emploi (voyez le ministère des Finances et la fiscalité), cherche (sans y parvenir) à discipliner et à normaliser la grande masse des élèves et les élans de l’adolescence (voyez l’éducation « nationale »). L’État a « inventé là une mort pour le grand nombre, une mort qui se vante d’être la vie. » Un lent suicide, dit Nietzsche, car il éteint l’élan vital, il ne fait pas servir la volonté de puissance personnelle mais la contre par des normes étroites et des condamnations sans appel. Lui seul garde le monopole de tout : de la santé, de l’éducation, de l’information, des richesses, de la politique, des relations avec les autres peuples. Les « superflus » – ces fonctionnaires d’État – « veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent – ces impuissants ! » Car l’argent ne fait pas la puissance personnelle du créateur, il n’est que l’instrument de l’impuissance (qui permet par exemple de se payer une pute quand on ne peut plus séduire, ou un « nègre » pour écrire sa thèse ou son « livre »). « Ils veulent tous approcher le trône : c’est leur folie – comme si le bonheur était sur le trône ! »

Rien à faire avec l’État, cette idole du XIXe siècle (le siècle de Nietzsche) et du XXe siècle, dont il voit à peine la naissance. Mais son siècle est encore d’explorations, de terres vierges. « La terre est encore ouverte aux grandes âmes. Il reste encore pour ceux qui sont solitaires ou à deux, assez d’endroits où souffle l’odeur des mers silencieuses. Une vie libre reste possible aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d’autant moins possédé : louée soit la petite pauvreté ! Ce n’est que là où finit l’État que commence l’homme qui n’est pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie unique et irremplaçable. » Ne rien posséder, c’est n’être pas attaché aux choses matérielles, donc soumis à la protection de l’État. L’être humain peut alors se révéler comme il est, créateur. « Le chant de la nécessité » est celui de son élan vital, de sa volonté pour la puissance, de ses actes uniques d’individu unique. Nietzsche n’est pas un hippie, qui ne refuse l’État et « la société » que pour s’évader dans les brumes des drogues et des illusions orientales ; Nietzsche serait plutôt un navigateur solitaire « ou à deux », comme j’ai quelques amis depuis les années 1970 qui l’ont tenté un temps, avant de travailler pour élever des enfants, et durant leur retraite, une fois les petits grandis et élevés.

La démocratie, comme idéal jamais achevé, est une tentative de dompter la prolifération de l’État comme système d’organisation volontiers totalitaire (comme en Chine, en Russie, en Iran, en Turquie…). Mais la démocratie est procédurière, lente, fragile, à la merci du moindre populisme qui promet tout pour être élu et, une fois au pouvoir, se contente de consolider son pouvoir sans autre intérêt. Une anarchie organisée (mais c’est une contradiction dans les termes), telle pourrait être peut-être le système social qui serait le meilleur compromis entre la volonté de laisser libre l’expression des créateurs et de leur volonté de s’exprimer – et la masse du grand nombre, qui se contente de vivre et est contente comme cela. Au fond, une démocratie vivante n’est-elle pas une anarchie organisée, régulée par des procédures et des instances ? Un peuple entraîné par un créateur, comme le fut De Gaulle et Churchill côté positif, mais aussi Mussolini et Hitler côté négatif, telle peut-être la conséquence du discours de Nietzsche. Mais les premiers laissent l’État à son rôle d’instrument qui libère, tandis que les seconds font de l’État un pouvoir total qui rend esclave.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Nietzsche parle de la guerre

Dans un discours de Zarathoustra, Nietzsche évoque la guerre et les guerriers. Il s’agit de la guerre symbolique que l’on se fait à soi-même pour grandir, se grandir, pas vraiment de la guerre conventionnelle. C’est un peu comme le djihad : la guerre spirituelle de soi-même l’emporte sur la guerre contre les infidèles qui ne pensent pas comme soi. Il ne s’agit pas de tuer les autres mais de vaincre les démons, comme saint Michel terrassant le dragon.

« Mes frères en la guerre ! Je vous aime du fond du cœur, je suis et j’ai toujours été votre semblable. Je suis aussi votre meilleur ennemi. » Car la guerre est celle du lion qui n’est pas encore parvenu au stade enfant de l’innocence du vouloir. C’est une guerre de révolte comme le font les esclaves, ceux qui ne se sentent pas libres. Les guerriers sont donc incomplets, pas tout à fait hommes et surtout pas surhommes ; ils sont une étape sur le chemin de la liberté. « Je connais la haine et l’envie de votre cœur. Vous n’êtes pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l’envie. Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte ! » Seuls ceux qui se sont surmontés, qui se sont libérés, sont exempts de haine et d’envie, ces deux mamelles de la révolte. « La révolte, c’est la noblesse de l’esclave. Que votre noblesse soit l’obéissance ! ». Obéir à soi est une liberté et la liberté de l’esclave est la révolte. Se révolter est donc obéir à son statut de soumis. C’est le reconnaître, donc agir contre. « Un bon guerrier entend plus volontiers ‘tu dois’ que ‘je veux’. » Tu dois te former et t’informer, tu dois lutter pour tes droits, tu dois te faire entendre en politique.

Les esclaves ne sont pas seulement les serfs médiévaux, ni les citoyens mobilisés des dictatures, ni même les fonctionnaires des États démocratiques ou les employés des patrons. Ce sont aussi les croyants, les intellectuels, tous ceux qui sont soumis à une loi qu’ils n’ont pas faite, à une morale qui leur est imposée et pas librement consentie. Ainsi, le droit n’est-il pas esclavage lorsqu’il est librement débattu par des propos libres dans une assemblée élue sans contraintes. Ce n’est pas le cas dans les républiques « autoproclamées » (depuis le Kremlin) en Ukraine.

Sans l’être entièrement, c’est le cas chez nous : le débat existe, sur les réseaux, dans les médias, dans les urnes, dans les associations et syndicats, dans la rue. Ce que décide la majorité n’est pas du goût de tout le monde, et ceux-là peuvent se sentir contraints, mais telle est la règle du jeu, librement acceptée, de la constitution démocratique. Si elle n’existait pas, l’homme serait un loup pour l’homme et toute société s’effondrerait dans le chaos et la guerre civile. Surtout que le débat se poursuit et que le droit évolue, les contraints peuvent se libérer en faisant valoir de bons arguments qui convainquent. L’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme mentionne, à la suite de Jean-Jacques Rousseau : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque Homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Ce n’est pas être esclave des autres que d’assurer un minimum d’harmonie commune. En cela les antivax, qui imitent servilement les libertariens américains, ont tort. Une société moderne n’est pas régie par la loi de l’Ouest où régnait la Bible et le Colt, la première servant à justifier la seconde au nom du droit du plus fort. Nietzsche n’est pas partisan des libertariens, malgré la « volonté de puissance ».

« Et si vous ne pouvez pas être les saints de la Connaissance, soyez-en du moins les guerriers. » Ceux qui savent – les « savants » – sont la plupart du temps de simples « sachants » : ils ne savent pas qu’ils ne savent pas grand-chose. La Connaissance (avec un grand C) est une guerre à l’ignorance – et il y a du boulot ! Or, dit Zarathoustra, « je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers ! On appelle ‘uniforme’ ce qu’ils portent : que du moins ne soit pas uni-forme ce qu’ils cachent en-dessous ! » Les guerriers ordonnent et combattent, les soldats obéissent et suivent. Les chercheurs de Connaissance ne sont pas tous des guerriers. « Vous devez être de ceux dont l’œil cherche toujours un ennemi – votre ennemi. » Ils sont trop souvent portés à « être d’accord » plutôt qu’à se trouver des ennemis avec lesquels ferrailler pour faire avancer la science. « Vous devez faire votre guerre, pour vos pensées ! »

« On ne peut se taire et rester tranquille que lorsqu’on a des flèches et un arc : autrement on bavarde et on se querelle ». Sur le sexe des anges, sur les théories impossibles à prouver, sur des convictions non fondées sur des faits. L’arc est la méthode et les flèches les arguments : ainsi avance-t-on dans le débat et dans la Connaissance. Tout est fait pour être remis en cause, c’est ainsi que l’on va ; mais les avancées sont cumulatives, ce pourquoi on progresse. « Je vous dis : c’est la bonne guerre qui sanctifie toute cause. » La bonne façon de procéder qui assure le résultat vérifiable et efficace. « La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du prochain. Ce n’est pas votre pitié mais votre bravoure qui a sauvé jusqu’à présent les victimes. » A quoi cela sert-il de déplorer, de « s’indigner », de se répandre en lamentations ? Agir est mieux – pour soi, pour tous, pour l’espèce, pour la planète.

La guerre, c’est la vie même, le vouloir qui incite à résister aux forces d’inertie, l’élan qui pousse le bébé à grandir et l’adolescent à devenir un homme, tout comme le bulbe du lotus émerge de la boue à travers l’eau de la mare, vers le soleil où il s’épanouit. « Que votre amour de la vie soit l’amour de votre plus haute espérance ; et que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie » – la vitalité en sa plénitude. « Et voici votre plus haute pensée, laissez-moi vous l’ordonner – la voici : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Ainsi vivez votre vie d’obéissance et de guerre. » Obéissance à ce que vous êtes profondément, l’élan de la vie en vous, et guerre pour affirmer votre existence et votre vouloir.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Nombreux sont les vivants qui prêchent la mort, selon Nietzsche

Zarathoustra parle et ne voit que des prédicateurs de mort autour de lui, en son siècle XIX déboussolé et épuisé par tout ce qui survient de la modernité. « La terre est pleine de superflus, la vie est gâtée par ceux qui sont de trop », dit-il. Que ne dirait-il aujourd’hui que la population mondiale est huit fois plus grande (donc, en moyenne, plus bête) !

De ces prédicateurs, Nietzsche-Zarathoustra en distingue trois : les sauvages, les phtisiques, les laborieux.

Les premiers sont les plus monstrueux – ils donneront le nazisme et tous les nationalismes militaristes jusqu’à Poutine : « Voici les plus terribles, ceux qui portent en eux la bête sauvage et qui n’ont pas de choix, si ce n’est entre les désirs et les mortifications. Et leurs convoitises sont encore des mortifications. Ils ne sont même pas devenus des hommes, ces êtres terribles ». Ils sont restés des bêtes sauvages, aussi bêtes que sauvages, conduits par leurs pulsions et leur instinct de tuer – et de se tuer.

Les seconds sont les plus intellos, les prêtres et les philosophes renonçant – ils donneront toutes les bonnes consciences « morales » qui prêchent de leurs bureaux mais se couchent dès que la force paraît. Ils sont les collabos éternels des plus décidés, sous l’Occupation, sous le communisme, sous Poutine : « Voici les phtisiques de l’âme : à peine sont-ils nés qu’ils commencent déjà à mourir, et qu’ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du renoncement. (…) S’ils rencontrent un malade ou un vieillard, ou un cadavre [tout que que Gautama Bouddha a rencontré dans sa jeunesse avant sa conversion], ils disent aussitôt : « la vie est réfutée ! ». mais eux seuls sont réfutés, ainsi que leur regard qui ne voit qu’une seule face de l’existence. » Ils attendent la mort sans oser vivre, ou alors de façon puérile, comme devant les sucreries, dit Nietzsche. Leur enseignement est : « Tu dois te tuer toi-même ! Tu dois t’échapper toi-même ! » – te résoudre dans le néant sans avoir voulu exister. La vie est une folie, une souffrance, une luxure, une domination : « Il nous faut de la pitié (…) Prenez ce que j’ai ! Prenez ce que je suis ! Je serai d’autant moins lié par la vie ! » Ainsi font les écolos décroissants, coupables d’être mâles, blancs et dominants.

Les troisièmes sont la majorité, la laborieuse, la moderniste, qui vit sans lever la tête et suit avec inquiétude, sans futur. « Vous tous, vous qui aimez le travail acharné et tout ce qui est rapide, nouveau, inconnu – vous vous supportez mal vous-mêmes, votre application est une fuite et une volonté d’oubli. Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez moins à l’instant présent. »

Les sauvages, les fatigués, les inquiets : rien de ceux-là ne sont les vivants. La vie est une fontaine de joie, pas d’angoisse. Il suffit de la vivre avec ses instincts, ses passions, sa raison, sans se laisser embobiner par les prêcheurs de violence, d’austérité ou de fuite en avant. La vie est un enfant qui joue, pas un vieillard qui craint avant même d’être vieux. La vie n’est pas la prédation égoïste, ni le renoncement coupable altruiste, ni encore une existence d’écureuil qui fait tourner sa cage sans savoir où il va.

Si nous traduisons en termes politiques, la vie selon Zarathoustra n’est certainement pas le national-populisme à la Zemmour, ni l’écologisme punitif woke à la Rousseau, ni le perpétuel en-avant de la start-up nation enchaînée aux premiers de cordée. Ni lion, ni chameau, la vie est enfant ; innocente, elle réclame force et épanouissement – comme un enfant qui joue.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Ne lisez pas, dansez ! dit Nietzsche

L’élan vital n’a que faire des mots, il est le « sang » – la vie qui bat sourdement en l’être humain. C’est pourquoi Nietzsche n’a que faire des livres, pour penser : « De tous les écrits, je n’aime que ceux que l’on trace avec son propre sang ». Or « il n’est pas facile de comprendre un sang étranger : je hais tous les oisifs qui lisent ». Car ils se font perfuser la vie des autres plutôt que de vivre la leur ; ils prennent au lieu de donner ; ils sont dépendants, addicts, drogués. Les « oisifs » sont ceux qui ne font rien, n’agissent pas. Or la vie est action. Le droit d’apprendre à lire gâte la pensée, dit Nietzsche un peu rapidement – car on ne pense plus par soi-même, selon son propre élan de vie, mais selon l’opinion des autres, lues dans les livres.

Encore que… L’être fort se nourrit des pensées des autres, des livres des autres, comme des actions des autres. Pourquoi Nietzsche écrit-il, justement, si ce n’est pour perfuser dans les esprits son « sang » (son élan vital, sa volonté de vie) ? Sauf que les esprits ne sont plus guère esprits libres d’eux-mêmes mais opinion, doxa, préjugés. « Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace. » Dieu créait le monde par son esprit ; l’homme créait sa propre volonté par son esprit, comme Alexandre ou César ; la populace ne crée plus rien, elle subit, ballotte au gré des courants, de ce qui se fait, elle lit (ou regarde des écrans) pour ne plus penser mais se divertir, oublier. « Celui qui trace des maximes avec du sang ne veut pas être lu, mais veut être appris par cœur ». Seule la passion, l’élan vital instinctif, est vraie, force authentique. On l’imite, on ne la lit pas pour l’analyser et la soupeser, on la suit. Comme en art martial on imite le maître, qui parle peu et ne dissèque pas les mouvements ; pour saisir, il faut être « pris » par le style.

« L’air léger et pur, le danger proche et l’esprit plein d’une joyeuse méchanceté, voilà ce qui s’accorde », dit Nietzsche dans un raccourci (qui demande explication dans l’ignorance commune croissante). Le méchant est le mes-choir de l’ancien français, celui qui tombe mal, hors piste, en dehors des normes admises – celui qui critique et qui a du mordant, qui pense par lui-même et agit selon ses convictions et non selon l’image qu’il devrait donner selon le moralisme. Nietzsche aime la grandeur, il veut élever l’homme ; pour lui la montagne – les sommets d’Engadine où il écrit en marchant Zarathoustra – est la métaphore de ce point de vue élevé. L’air raréfié, le danger des abîmes et du climat changeant, la force personnelle du montagnard soumis aux épreuves, voilà ce qui avive l’esprit libre. Pas la cordée, ni le boulet des incultes à traîner malgré eux. « Dans la montagne, le plus court chemin va d’un sommet à un autre ; mais pour suivre ce chemin, il te faut de longues jambes. Les maximes doivent être des sommets, et ceux à qui l’on parle des hommes grands et bien venus ». Autrement dit des hommes complets, esprits sains dans des corps sains, obstinés à suivre le chemin d’un sommet à l’autre – pas des touristes « oisifs ».

D’où la métaphore des lutins. Ce sont des êtres légers et malicieux, « méchants » selon la morale religieuse et bourgeoise, espiègles et changeants comme la mer : savez-vous que lutin vient de Neptune ? « Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux. Le courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins – le courage veut rire ». Le fantôme fait peur, frissonner ; le lutin fait rire, sa joie entraîne. Or le rire est le propre de l’homme, le rire est la manifestation physique, instinctive, de la passion qui veut et de l’esprit qui pétille. « Insoucieux, moqueur, violent – tels nous veut la sagesse : elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier ». Qui se soucie sans cesse ne fait rien, vivant dans le « et si » d’un futur hypothétique au lieu de vivre au présent et de prendre les « problèmes » comme ils viennent ; qui ne sait pas rire se soumet à la morale commune, aux choses « sérieuses » qui ne le sont pas, à la « crise » permanente ; qui n’a pas la violence intime d’oser ne progresse jamais. A noter que, depuis Nietzsche, nous avons réappris que les femmes aussi pouvaient être des guerrières et savoir rire.

« La vie est dure à porter » : et alors ? « Qu’avons-nous de commun avec le bouton de rose qui tremble parce qu’une goutte de rosée pèse sur lui ? » ironise Nietzsche. La vie est tragique, l’existence souvent un chemin de Sisyphe mais « nous aimons la vie, non que nous soyons accoutumés à la vie, mais parce que nous sommes habitués à l’amour ». Or, qu’est-ce que l’amour sinon la passion vitale, la volonté de se reproduire et de protéger ? Et rappelons qu’il faut être deux pour aimer.

« Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours un peu de raison dans la folie. » La raison (la cause, la logique, l’impulsion première) de l’élan vital, de la volonté de vivre, du vouloir aimer. Ce n’est pas rationnel mais instinctif, « fou » car hors de raison rationnelle. Éphémère mais vital. « Et pour moi aussi, pour moi qui suis porté vers la vie, les papillons et les bulles de savon, et tout ce qui leur ressemble parmi les hommes, me semblent le mieux connaître le bonheur ». Celui de danser de vie, de briller éphémère comme Achille ou Napoléon, de laisser une trace lumineuse. « C’est lorsqu’il voit voltiger ces petites âmes légères et folâtres, gracieuses et mobiles – que Zarathoustra a envie de pleurer et de chanter. » Comme devant les enfants, qui jouent, en toute innocence des droits et des devoirs, par instinct, par passion, par raison première.

Le démon est « l’esprit de lourdeur » qu’il faut « tuer », dit Nietzsche. Il pense à son père pasteur pour qui tout était sérieux et grave (ce qui ne résout rien), à sa sœur extrêmement conformiste (au point d’épouser un futur hitlérien), à Wagner le magicien de la musique (qui s’est alourdi de badaboums, de cuivres et autres démonstrations trop allemandes), à son peuple (qui ne sait pas rire et dont l’ironie ne parvient pas à se hausser à la fantaisie française, à la légèreté italienne ou à l’humour anglais).

« Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Folie contre vertu selon Nietzsche

Dans un étrange chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche évoque le « blême criminel » qui est jugé pour avoir assassiné puis volé. Le crime de tuer est une « folie », mais elle se comprend dans l’instant : « Il était égal à son acte lorsqu’il le commit : mais il ne supporta pas son image après l’avoir perpétré ». Voler, en revanche, est selon Nietzsche une « pauvre raison ». « Mais je vous dis : son âme voulait du sang et ne désirait point le vol : il avait soif du bonheur du couteau. » Il vola après avoir assassiné car « il ne voulait pas avoir honte de sa folie » devant sa raison.

Car sa raison lui dit : « faute ». La morale paralyse sa raison en édictant une norme impérieuse. C’est « un amas de maladies qui, par l’esprit, s’étendent sur le monde extérieur ». Or « le mal d’aujourd’hui » est qu’« il veut faire souffrir au moyen de ce qui le fait souffrir ». Par ses désirs, son plaisir, son envie criminelle.

« Mais il y a eu d’autres temps, un autre bien et un autre mal. » Car « la morale » est relative, même la morale religieuse : on tuait volontiers dans l’Ancien testament, on volait la femme de l’autre pour engendrer des petits pour la gloire de Dieu ; même avec le Nouveau testament on tuait avec enthousiasme les mécréants et autres hérétiques en croisade. « Autrefois le doute et l’ambition personnelle étaient des crimes. Alors le malade devenait hérétique et sorcier ; comme hérétique et comme sorcier, il souffrait et voulait faire souffrir. » Collez une étiquette et vous aurez un rebelle – c’est a méthode Coué : à force de qualifier quelqu’un, il se conforme cette image ; faites du doute une faute et vous aurez un hérétique. Et cet hérétique vous persécutera car il souffre de l’image que vous avez de lui et vous fera souffrir de ne pas le reconnaître comme un humain lui aussi.

Vous appelez cela de la « vertu », vous vous rengorgez de vous croire « bon » mais vous n’êtes que vaniteux et soumis à une morale qui vus dépasse. La « bonne conscience » est une eau tiède qui vous empêche de vivre. « Chez vos hommes bons, il y a bien des choses qui me répugnent. (…) En vérité, je voudrais que leur folie s’appelât vérité, ou fidélité, ou justice : mais ils n’ont rien que leur vertu pour vivre longtemps dans une misérable suffisance. » Folie comme écart à la norme, comme dépassement de « la » morale, comme excès par rapport à la petite et moyenne « vertu ».

Pour Nietzsche, il ne s’agit pas de justifier un crime. Il s’agit de distinguer l’acte du jugement que l’on porte sur lui, de ne pas faire un « criminel » d’un homme qui a eu un coup de folie mais de comprendre cette folie. « Votre homicide, ô juges, doit être pitié, mais non vengeance. Et en tuant, faites en sorte de justifier vous-mêmes la vie ! » Que la « folie » soit comprise et réorientée vers ce qui est positif à l’humain, comme la folie de vérité, la folie de fidélité, la folie de justice – par exemple – ou la folie de créer ou d’aimer. « Que votre tristesse soit l’amour du Surhomme : c’est ainsi que vous justifierez de survivre ». Le sur-homme est plus qu’un humain trop humain, c’est un homme à ses pleines capacités qui tente d’aller au-delà par sa passion de vivre.

Il ne s’agit donc pas de morale ni de vertu pour juger d’un crime, mais d’humanité et de folie. « Dites ‘ennemi’ et non pas ‘scélérat’ ; dites ‘malade’ et non pas ‘gredin’ ; dites ‘insensé’ et non pas ‘pécheur’ », conseille Nietzsche. Vous n’userez pas ainsi du vocabulaire de la morale, des étiquettes commodément collées sur un homme, mais tenterez d’analyser sa folie dans son acte précis : Système 1 et Système 2, disent nos psychologues contemporains. Le criminel n’est pas de toute éternité un gredin, mais passagèrement un malade, telle est la leçon. Ce n’est pas la vertu qui permet de comprendre, mais la folie – qui doit être analysée par passion de la vérité et de la justice.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Cultiver sa vertu selon Nietzsche

« Mon frère, quand tu as une vertu, et quand cette vertu est tienne, tu ne l’as en commun avec personne », dit Zarathoustra. Une vertu est une qualité, en latin virtus est le courage. C’est une propension à faire – une « volonté » dans le vocabulaire de Nietzsche. Or cette propension vient de soi-même, pas d’ailleurs. Elle ne résulte pas d’un commandement divin ou d’une obligation sociale de la morale : elle naît de soi et est « inexprimable ».

Cette propension à faire a « en elle peu d’intelligence, et encore moins de sens commun » – puisque les vertus sont propres à chacun et issues du plus profond de leur soi ; elles ne sont pas « pensées », elles sont des forces vitales. « Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux. Mais à présent, tu n’as plus que des vertus : elles sont issues de tes passions. Tu as placé au cœur de ces passions ta fin suprême ». Car ta personne devient personnalité en étant elle-même, en réalisant ton vouloir vivre. Elle se construit sur le socle de tes instincts qui animent tes passions, lesquelles sont domptées et aiguillées par ton esprit. « Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages : mais ils ont fini par se changer en oiseaux et en d’aimables chanteurs. » Car tous chantent à l’unisson, celui de ta volonté, de ce tu veux faire de toi, de ta vie.

Une vertu est un bonheur, car elle sait ce qu’elle veut. Le monde prend du sens, un but est fixé, toute la personne est mobilisée comme on dit aujourd’hui. « Et plus rien de mal ne naît de toi, hormis le mal qui naît de la lutte entre tes vertus. » Car « le » mal en soi n’existe pas, il n’est que projection d’un commandement divin ou moral. Les vertus, les aspirations, les propensions à faire, sont diverses en chacun – mais elles s’affrontent parfois, tel est le mal de chacun. « C’est une distinction que d’avoir beaucoup de vertus, mais c’est un sort bien lourd ; et il en est qui sont allés dans le désert et qui se sont tués parce qu’ils étaient fatigués d’être le champ de bataille des vertus. » Vivre l’ascèse mais désirer sans cesse, est-ce tenable ? Avoir juré la chasteté mais être tenté chaque jour, est-ce tenable ? Ou se présenter comme un grand professionnel mais ne pas réussir, est-ce vivable ? Être ou ne pas être, telle est la question. Le tragique est justement l’impossible résolution des contradictions entre les vertus. Comment aimer et se respecter ? Avoir de l’ambition mais ne pas déchoir ? Se battre mais ne pas tuer ? Manifester mais rester démocrate ? Dire ce qu’on voudrait mais ne pas l’imposer aux autres ?

« Mon frère, la guerre et les batailles sont-elles des maux ? Ce sont des maux nécessaires ; l’envie et la méfiance et la calomnie ont leur place, indispensables, parmi tes vertus ». Ce qui paraît contradictoire tant nous considérons la vertu de façon morale comme une qualité de la liste socialement acceptable. Mais la vertu est une force qui va, une propension à faire, une volonté, dit Nietzsche. Dès lors, sa fin justifie les moyens et il n’y a pas de mal à vouloir son bien. « Regarde comme chacune de tes vertus aspire à ce qu’il y a de plus haut : elle veut ton esprit, afin que ton esprit soit son héraut, elle veut toute ta force dans la colère, la haine et l’amour. » Mobilisation générale, dit la vertu ; comme un enfant, chaque vertu est jalouse d’une autre vertu, elle veut le soi pour elle toute seule. « Les vertus, elles aussi, peuvent périr par la jalousie ». La propension à faire couple et la propension à faire carrière se jalousent et se battent ; le goût de passer du temps avec ses enfants et le goût de faire bien son métier s’envient et se contredisent ; faire du sport et étudier ou faire l’amour, est-ce compatible dans notre emploi du temps limité – une propension ne va-t-elle pas supplanter les autres ? Et ainsi de suite…

Ce pourquoi « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté », dit Zarathoustra, car il est un nid de vertus contradictoires, de propensions inégales, et il doit les dompter pour devenir en cela non plus « rien qu’humain mais « plus » qu’humain, un véritable Créateur de lui-même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Tout vient du corps, dit Nietzsche

« L’âme » est un enfantillage, un moi détaché du corps – ce qui est biologiquement et physiquement inepte. Pas de corps sans âme – ou bien on est mort ; pas d’âme sans corps – car ce n’est qu’une croyance. Le corps est tout, début et fin en soi. Ce sont les « contempteurs du corps » – les chrétiens, les adeptes de toutes les religion du Livre, les ascétiques, les suicidaires, qui déclarent le corps impur et pourriture. Les humains sains, les êtres qui sont bien dans leur peau, ne se posent pas la question. Ils vivent et c’est ainsi.

« Celui qui est éveillé et conscient dit : ‘je suis corps tout entier et rien d’autre ; l’âme n’est qu’un mot désignant une parcelle du corps’ ». Une émanation du corps, une chair intelligente – qui n’est rien sans son support biologique. Ce que nous appelons « l’âme » est tout simplement le vital qui « anime » un corps de chair. Elle n’est pas lorsqu’il n’y a pas corps. Avions-nous donc une « âme » avant de naître ?

C’est l’esprit humain qui a distingué des morceaux dans le multiple de ce qu’il vit. « Le corps est une grande raison, une multitude univoque, une guerre et une paix, un troupeau et un berger », dit Nietzsche. La petite raison (ce que nous appelons raison) est un instrument de la grande raison qui est celle du corps animé. Même le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. « Ce que les sens éprouvent, ce que l’esprit reconnaît, n’a jamais de fin en soi [au sens de finalité]. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose : telle est leur fatuité. » Ils ne sont qu’instruments et jouet du « soi ».

Le « soi » de Nietzsche est le corps tout entier, le corps vivant, animé d’un élan vital, tiré par un vouloir de « puissance », celle de survivre, de mieux vivre, et de déborder de vie. « Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. » La pensée qui est moi est issue du vital qui est soi, « un souffleur de ses idées ». Il n’est aucune pensée, aucun moi, sans la vie qui l’anime – et elle vient du corps, de la biologie, de la matière.

Nous faisons, dans notre orgueil de mortel qui voudrait s’égaler aux dieux (qui sont nos projections idéales), de notre petit moi une « âme » étincelle divine. Or nous ne sommes qu’une parcelle du grand tout qu’est l’univers. « Le corps créateur a créé pour lui-même l’esprit comme une main de sa volonté. » Et la sagesse antique reconnaît que l’homme sage est un esprit sain dans un corps sain, autrement dit les trois étages humains que distinguait Pascal hier comme les neurobiologistes aujourd’hui.

Ceux qui méprisent le corps méprisent la vie, le vivant, le vital. Ils préfèrent l’au-delà à l’ici-bas, la croyance au réel. Ils vivent dans l’illusion consolatrice d’un monde qui est pour eux souffrance. Mais il ne tient qu’à eux de ne plus souffrir. Quelle est leur volonté ? « Créer par-delà lui-même », répond Nietzsche. Créer la joie pour contrer la souffrance, entreprendre pour contrer la faim et le froid, chercher pour contrer l’ignorance… En bref avancer, s’élever, se transformer, s’adapter. Tout ce que les suicidaires que sont pour Nietzsche les chrétiens, et pour nous les islamistes, les puritains et les écolos intégristes, ne veulent plus faire. « Votre soi veut disparaître, et c’est pourquoi vous êtes devenus des contempteurs du corps », analyse Nietzsche.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Nietzsche contre les illusions de la foi

Dans le troisième chapitre de la première partie « discours » d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche s’en prend aux illusions de l’au-delà. Il n’y a pas d’au-delà, dit-il, seulement un rêve des faibles de sortir de la souffrance ici-bas, « joie enivrante et oubli de soi ».

Car le Créateur n’est qu’une projection des hommes, pas un être suprême éternel : « Hélas ! mes frères, ce dieu que j’ai créé était œuvre humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux. » Car si le dieu est Dieu, pourquoi avoir créé un monde aussi imparfait, où règne la souffrance ? C’est une « image imparfaite d’une contradiction éternelle. » L’Être est difficile à démontrer, il n’est qu’un mot, « et les entrailles de l’Être ne parlent pas à l’homme, si ce n’est par la voix de l’homme. » Ainsi Dieu ne « s’exprime » qu’en humain, par des textes dictés à des anonymes ou des illettrés inspirés – mais qui dit que ce ne sont pas ces gens qui parlent plutôt qu’un hypothétique Dieu ? Il s’agit de croyance, donc d’illusion.

Il faut donc surmonter le Créateur et guérir de l’hallucination de l’au-delà. Car c’est « souffrance et impuissance – voilà ce qui a créé les au-delà, et cette courte folie du bonheur que seul connaît celui qui souffre le plus. » Il s’agit d’une « fatigue pauvre et ignorante qui ne veut même plus vouloir ». Or vouloir est la vie même, l’élan vital, le réflexe de survie – le lotus qui sort de la boue pour s’élever à travers l’eau vers le soleil, comme disent les bouddhistes.

Cette vitalité vient du corps. Nietzsche est matérialiste : les transports de l’âme comme les exaltations du cœur sourdent des instincts. L’illusion de l’au-delà, « c’est le corps qui a désespéré du corps », une perte d’énergie vitale qui fait démissionner, se soumettre, renoncer à vivre pour vivoter esclave : des idées des autres à la mode, des moralismes sociaux des réseaux, du travail forcé pour subsister. Nietzsche hait le christianisme d’avoir méprisé le corps, la chair, le vivant éphémère, au profit des fumées d’un autre monde fantasmé éternel et immatériel (un inverse de la terre).

Au contraire, pour lui il faut réhabiliter le moi qui pense, aime et vit. « Oui, ce moi – la contradiction et la confusion de ce moi – affirme le plus loyalement son existence – ce moi qui crée, qui veut, qui donne la mesure et la valeur des choses. Et ce moi, l’Être le plus loyal, parle du corps et veut encore le corps, même lorsqu’il rêve et s’exalte en voletant de ses ailes brisées ». Il ne faut plus enfouir sa tête dans le sable des fumées célestes mais la porter fièrement. « J’enseigne aux hommes une volonté nouvelle : vouloir ce chemin, que l’homme a suivi aveuglément, approuver ce chemin et ne plus s’en écarter en rampant, comme les malades et les moribonds. » Ainsi l’homme cherche, cultive et crée ; ainsi va-t-il dans les étoiles et découvre progressivement comment vivre en harmonie avec l’univers et la nature.

Nietzsche-Zarathoustra est indulgent aux malades et aux convalescents, mais il affirme : la vie d’abord.

« Il y a toujours eu beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et qui aspirent à Dieu ; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune des vertus qui s’appelle : probité ». Ou l’honnêteté scrupuleuse. Lourdes est rempli de pèlerins qui « espèrent » sans constater ; l’islamisme promet toujours plus… mais ailleurs, au paradis des houris et des gitons où jouir ne sera plus un péché. Le catholicisme a longtemps refusé que la terre soit ronde et que l’humain descende des simiens ; les sectes américaines remettent au goût du jour ces absurdités et crient au Complot à propos de la lune ou de la terre ronde ; l’islam radical aujourd’hui poursuit dans cette voie en haïssant « celui qui cherche la connaissance ». Ils se croient des clones de Dieu et bras armé de ses commandements. Ils ne sont que misérables trop humains.

« Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu : ils veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché. Mais je sais trop bien à quoi eux-mêmes croient le plus. Ce n’est pas vraiment à des au-delà et aux gouttes du sang rédempteur : eux aussi croient davantage au corps et c’est leur propre corps qu’ils considèrent comme la chose en soi. Mais le corps est pour eux une chose maladive : et volontiers ils sortiraient de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et ils prêchent eux-mêmes les au-delà. » Pas plus que Zemmour, les croyants fanatiques ne s’aiment. Ils maudissent leurs instincts qui les font désirer les femmes ou – pire pour le dogme ! – les garçons. Ils se vengent des heureux et des critiques en cherchant à les tuer. Ce sont de grands malades. Ils récusent la vie, la vitalité, l’élan vital.

Écoutez plutôt Nietzsche : « Le corps sain parle avec plus de bonne foi et plus de pureté, le corps complet, dont les angles sont droits : il parle du sens de la terre. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz en Livre de poche qui est fluide et agréable).

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La vertu fait bien dormir, dit Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra est un poème prophétique à vocation philosophique. Mieux qu’un essai aride ou qu’un recueil d’aphorismes ou d’imprécations, il met en ordre la sagesse au marteau. Dans ses Discours, en première partie, Zarathoustra – avatar de Zoroastre, le prophète de la lumière essentielle – disserte sur la vertu. Elle fait bien dormir, constate-t-il en allant écouter un « sage » qui profère de bons conseils de développement personnel.

Ce soi-disant sage « était comblé d’honneurs et de récompenses » car il faisait bien dormir, apaisait l’âme et donnait bonne conscience. « Tous les jeunes gens, disait-on, se pressaient autour de la chaire où il enseignait » – car il était à la mode et la mode attire la jeunesse, avide de modèles.

Que disait le fameux sage ? « Honneur et respect au sommeil. C’est le principe de toutes choses. » En gros dormez, bonnes gens, le pouvoir s’occupe de vous, vous n’avez rien à faire, rien à penser, uniquement à jouir. « Ceux qui dorment mal et qui veillent la nuit » sont à éviter comme la peste. Ils analysent, ils surveillent, ils critiquent. Ils vous tourmentent de libertés et de principes, ils ne sont jamais contents et voient le pouvoir dans sa nudité et ses excès. « Ce n’est pas une petite chose que de savoir dormir », souligne avec une lourde ironie allemande Nietzsche. « Il faut commencer à veiller tout le jour », et c’est fatiguant : se surmonter, se réconcilier, découvrir dix vérités, rire. « Peu de gens savent cela, mais il faut savoir toutes les vertus pour bien dormir. »

C’est la bonne conscience qui apaise, l’esprit tranquille de qui a répondu aux commandements, la soumission de l’obéissant. « Paix avec Dieu et ton prochain, ainsi le veut le bon sommeil. (…) Honneur et obéissance à l’autorité, même à l’autorité cagneuse ! Ainsi le veut le bon sommeil » Et tant pis « si le pouvoir aime à marcher sur des jambes torses » – après tout, « est-ce ma faute ? » – Oui, ça l’est. Un peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite. Or il ne faut pas réclamer trop mais se contenter de ce qu’on a, prône le professeur de vertu. « Je ne veux ni beaucoup d’honneurs, ni de grands trésors : cela échauffe la bile. Mais on dort mal sans une petite renommée et un petit trésor. »

Nietzsche vilipende le petit-bourgeois allemand dans toute sa splendeur hédoniste de vache à l’étable, qui regarde passer les trains en ruminant tranquillement. Rien ne vaut une bonne digestion ! « Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d’esprit : ils favorisent le sommeil. Ils sont bienheureux surtout quand on leur donne toujours raison. » Ici, la cible est le christianisme et les « pauvres d’esprit » de l’Évangile, ceux qui croient naïvement, avec la foi du charbonnier. Ils ne doutent jamais, ils dorment à merveille. Surtout quand on est toujours d’accord avec eux – cette scie des réseaux sociaux qui aiment à faire dormir en bande – alors que le débat est l’essence même d’une démocratie vivante !

Le sommeil est « le voleur (…) qui me vole mes pensées » car, comme un baume, il apaise et rend somnolent, prêt à tout accepter sans réfléchir. Par fatigue de vivre. « Un tel sommeil est contagieux », dit Zarathoustra. Car la vertu (ou la morale, qui est la vertu socialement recommandée) endort ; elle évite de penser par soi-même et d’examiner ce qui est bon ou mauvais à l’instant précis. La vertu édicte des règles simples, que la morale rend universelles et que la religion impose par peur de l’au-delà. Et qui en profite ? – Le pouvoir : ceux qui manipulent les règles et les vertus, dont la morale est relative à leurs intérêts, dont la religion sert à terroriser (Poutine, Khomeiny, Xi Jin Ping et ainsi de suite).

« A présent je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsqu’on cherchait des maîtres de la vertu. C’est un bon sommeil que l’on cherchait et des vertus couronnées de pavots ! ». Une plante qui endort et enivre, évitant d’être soi et d’agir… « Bienheureux ces somnolents : car ils s’assoupiront bientôt », prophétise l’auteur.Et Hitler le magnétique saura endormir les vertus petite-bourgeoises allemandes pour y substituer les siennes propres, rendre tout le monde aryen d’accord, réconcilié en race supérieure à toutes, avec dix vérités alternatives par jour. Et les pauvres d’esprit, ainsi enfumés, croiront avec la foi du charbonnier qu’ils sont les meilleurs et les élus, et ils feront la guerre comme un seul homme, et ils suivront les chefs en chantant la victoire, ces invincibles… qui furent vaincus.

Combien d’autres pouvoirs aujourd’hui incitent-ils à dormir sur ses deux oreilles en toute bonne conscience ? Paix avec Trump ou Poutine, Erdogan ou Xi – ainsi le veut le bon sommeil.

(J’utilise la traduction du livre de poche 1947 de Maurice Betz qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable. La polémique sur les « traductions » sont une façon de toujours contester la parole écrite. Or Nietzsche n’est pas Hegel, il écrit clair, « au marteau » ; les nuances de traduction importent moins que d’autres à son message).

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Ecris avec ton sang dit Nietzsche

« De tous les écrits, je n’aime que ceux qu’on trace avec son propre sang. Ecris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit ». Ce chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra donne la méthode de Nietzsche, sa façon de composer ses œuvres.

Le philosophe anti-chrétien ne croit pas à l’autre monde ; il ne croit pas à une âme immortelle. Pour lui, tout est matière, y compris l’esprit qui est une sorte de danse de la matière comme « les papillons et les bulles de savon. (…) C’est lorsqu’il voit voltiger ces petites âmes légères et folâtres, gracieuses et mobiles – que Zarathoustra a envie de pleurer et de chanter. » C’est l’effet, souvent, que nous font les enfants à leurs jeux ou les chatons enjoués entre eux.

L’enfant est la troisième métamorphose de Nietzsche, l’acceptation de la vitalité en soi, du destin qui vous pousse, l’amour du la vie contre la pulsion de mort, le oui tragique à l’existence. « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un oui sacré. » L’enfant est tout instinct, poussé par sa vitalité ; de même, l’esprit est poussé par sa propre volonté, cette force en soi qui rend curieux et incite à observer, analyser, rendre intelligible. L’instinct n’est pas esprit, il vient de la matière brute, de la force de vie ; la volonté n’est pas esprit, elle vient de l’instinct et pousse à sortir de soi et à connaître ; mais l’esprit ne serait rien sans la volonté ni l’instinct. Un « pur » esprit n’est qu’une invention de mots, il ne désigne rien de réel dans notre monde : montrez-moi un pur esprit !

Ce pourquoi l’esprit est « le sang », c’est-à-dire la volonté irraisonnée, la vitalité instinctive, l’affection qui remue. Ecrire avec son sang, c’est écrire avec son corps, son vécu de cœur et de muscles, son regard aiguisé et curieux des êtres et des choses, sa mémoire olfactive, auditive, affective. Les abstractions sont pesantes et rien n’est pire que l’esprit de lourdeur, « grave, minutieux, profond et solennel » – tous ces défauts que Nietzsche prête à ses compatriotes allemands, tellement fiers de leur Hegel, de leur Kant, de ceux qui bâtissent un système totalisant et éternel sur le modèle de l’Eglise. Car qu’est-ce que Hegel sinon le christianisme laïcisé, la Raison devenue Dieu dans l’Histoire ? Qu’est-ce que Kant, sinon les postulats chrétiens que Dieu existe, qu’il faut une morale et que l’on n’est pas homme sans obéir ?

Au rebours, Nietzsche s’inscrit dans la lignée d’Epicure, celle des tragiques : il n’y a qu’un seul monde et tout vient de la matière ; ce que nous appelons esprit ou âme est cette flamme qui brûle dans les êtres comme ces follets sur les marais, jolie mais éphémère, photons issus de boue changée en gaz ; il n’y a rien d’autre à espérer que vivre notre existence – autant la vivre pleinement, sans haïr le présent au nom d’un avenir illusoire.

Contre ces fantômes qui engluent dans la nostalgie ou le spleen et empêchent de vivre le moment présent, il nous faut être « insoucieux, moqueurs, violents », dit Nietzsche. Tranchant comme Apollon, lucide comme son œil, vif comme sa flèche ; rire comme Dionysos, gai et insoucieux comme lui, profiter du jour qui passe en buvant, aimant et dansant comme lui – tout ce qui rend plus léger, intermédiaire entre la terre et le ciel. « Il est vrai que nous aimons la vie, non que nous soyons accoutumés à la vie, mais parce que nous sommes habitués à l’amour ».

Car la vitalité – la volonté vers la puissance – n’a rien trouvé de mieux que l’amour pour ancrer les hommes dans leur condition d’être vivant parmi les autres êtres vivants – tout en le faisant flamber par tous ses sens, son cœur et son esprit. « Il y a toujours un peu de folie dans l’amour », ce vouloir-vivre qui pousse sans raison ; « mais il y a toujours un peu de raison dans la folie », sinon l’esprit tournerait à vide, comme un logiciel sans base de données. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, reconnaissait Pascal.

Qui veut écrire pour dire quelque chose écrit avec son sang, avec tout son corps ; il brûle de toutes ses passions ; il y met toute son âme, poussé par sa volonté unique. Seuls ceux qui parlent de ce qu’ils ont vécu, qui trempent leur plume dans leur sang, passent la postérité. Qui se souviendrait de Socrate s’il n’avait pas vécu ce qu’il enseignait ? Que seraient les Essais de Montaigne s’il ne parlait de lui ? Et Chateaubriand sans ses Mémoires d’outre-tombe ? Et Casanova ? Flaubert ? Stendhal ? Proust ? Que serait Montherlant sans ces passions vécues qui sourdent dans les répliques maîtrisées de son théâtre ? Et Sartre sans Les Mots ? « J’ai appris à marcher ; depuis lors, je me laisse courir », écrit Nietzsche. C’est le corps tout entier qui écrit et exprime la quintessence de son vécu ; sans cela point de succès car point d’authentique.

Aussi, que peuvent comprendre les lecteurs qui n’ont jamais vécu ? D’où l’inanité des critiques, la médiocrité de la mode : « Quiconque connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur ». L’écrivain, le vrai, celui qui écrit avec son sang, selon sa vie, se moque des lecteurs guidés par les critiques de presse qui ne font métier que de commenter, pas de vivre. Il écrit parce qu’il veut exprimer, pas pour être à la mode. Voyez Gustave Flaubert et Maxime du Camp : le premier a été ignoré, mis en procès, rejeté par la « bonne » société – mais la postérité en fait l’un des plus grands écrivains français ; le second a été adulé, élu à l’Académie française, accueilli dans tous les salons et les journaux à la mode – il est bien oublié aujourd’hui… « Jadis, l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace ». L’écrivain, le vrai, celui qui écrit avec son sang, selon sa vie, reste Dieu pour son esprit. Il est un créateur et pas un arrangeur de mode, ni un traducteur d’opinion.

« Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux. Le courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins – le courage veut rire. » Le lutin est un esprit follet, espiègle et moqueur. Son nom vient de Neptune ancré au fond des mers, fils de Saturne le mélancolique. Qui écrit avec son sang est véridique, il dit ce qu’il a vécu et nul ne peut le remettre en cause. Flaubert ne disait pas autrement lorsqu’il déclarait : « la Bovary, c’est moi ». Le courage de l’écrivain qui écrit avec son sang se rit des critiques ; ils sont comme des lutins qui jouent, sans plus de cervelle que la luciole. Ce qui reste de celui qui crée est son univers – sa vie faite de sang et d’amours – et son style. Car le style, c’est l’homme même !

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction Georges-Arthur Goldschmidt, Livre de poche, 1972, 410 pages, €4.60  

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Nietzsche et Dieu

Michel Haar, dans son recueil intitulé Nietzsche et la métaphysique, évoque les rapports de Nietzsche et de Dieu. Pour lui, l’athéisme affiché par le philosophe porte sur une certaine définition de Dieu, il ne porte pas sur la possibilité même d’un Dieu.

Le Dieu qui « est mort » est le Dieu moral. Le Dieu créateur de l’univers n’est pas tué, il a seulement dépéri avec le dépérissement de la métaphysique. « La pratique religieuse séculaire de l’examen de conscience a produit généalogiquement l’esprit de scrupule scientifique qui, lui-même, a engendré un athéisme méthodologique, l’interdiction de recourir à des causes occultes des phénomènes, l’obligation de s’en tenir aux faits » p.196.

L’affirmation de Nietzsche est l’innocence du devenir. La conscience n’est pas la mesure suprême. Il n’y a pas de Tout. La foi de Nietzsche est un fatalisme joyeux, l’essence du tragique dionysiaque selon laquelle tout se résout et s’affirme. Ce n’est pas le Tout est divin mais le sentiment d’un lien nécessaire entre toutes choses. En de brefs instants qui font sortir de soi, chacun peut ressentir cette cohésion du monde, cette harmonie qui suscite joie et approbation. Le lien fondamental rend nécessaire l’alternance de la joie et de la peine, de la création et de la destruction, de la vie et de la mort. Et au final tout est bien parce que le monde est ainsi fait est que nous en faisons partie.

Peut-être est-ce le message que le Christ a apporté avant que, selon Nietzsche, saint Paul ne le falsifie en le détournant vers le ressentiment et la morale ascétique. Ce message serait que « le royaume de Dieu réside dans la pure intériorité du cœur, dans le seul sentiment intime de joie et d’amour » p.217.

La Bonne nouvelle est que la vie éternelle n’est pas ailleurs et plus tard mais en chacun, dans l’amour pour tout ce qui est. La vraie vie n’est pas ailleurs ; elle est intérieure. Elle est la résonance du monde et l’accepte tel qu’il vient. « Le règne de Dieu est le sentiment de transfiguration de toutes choses que produit la totale acceptation de soi » p.218.

Cette conception nietzschéenne n’est-elle pas proche du zen et du satori ?

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Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique

L’auteur, spécialiste de Heidegger, rassemble des articles publiés de 1974 à 1989. L’œuvre de Nietzsche, « secrète, bouleversante, explosive » p.17, veut faire la généalogie de la métaphysique.

Ce qui me plaît en Nietzsche est justement son pouvoir de subversion. Il est un critique radical, aucune idéologie ne lui résiste, ni ces illusions que se donnent les hommes pour justifier leurs actes. La méthode Nietzsche est de « faire apparaître la face sombre des idéalités, des motifs cachés – souvent inconscients ou physiologiques – les forces sous-jacentes qui sous-tendent les plus hautes valeurs » p.19. Pour cela, il utilise le style : « avec ses jeux d’ironie, de parodies, d’interrogations, de sous-entendus, mais surtout de ruptures, de décalages, de déplacements, etc., le style vise enfin à détruire, ou du moins à déjouer le sérieux logique, et spécialement dialectique, dont le but est toujours de fixer des identités ou de révéler l’Identité absolue » p.21.

La vie tout entière est puissance : être plus. « Toute force, toute énergie, quelle qu’elle soit, est volonté de puissance, dans le monde organique (pulsion, instinct, besoin), dans le monde psychologique et moral (désir, motivation, idéaux) et dans le monde inorganique lui-même, dans la mesure où la vie n’est qu’un cas particulier de la volonté de puissance » p.27. L’illusion est de croire la volonté première alors qu’elle n’est qu’une force qui va.

Le nihilisme est justement l’épuisement de cette force vitale, « l’épuisement progressif de toutes les significations » p.31. C’est une « grande lassitude.  Alors que la connaissance est conquête, elle impose des lois au chaos, elle est une activité d’assimilation. Elle agit despotiquement en ne cessant de supprimer, de simplifier, d’égaliser » p.37. La connaissance n’est pas objective mais impérialiste. Comme la morale, la logique réduit tous les phénomènes à des cas identiques. « Alors qu’il feint l’objectivité, le savoir schématise, crée des cohérences fictives » p.37. De même, « l’illusion propre à toute morale est riche en impératifs ce qui n’est que contrainte » : les pulsions les plus fortes.

C’est pourquoi, selon Nietzsche, l’art doit être préféré à la science. La vérité est identité fixe, donc fictive, alors que l’apparence artistique fait voir le monde selon le fantasme de sa nécessité. L’art est dionysiaque, puissance vitale « plus concordante avec le flux infini de la vie, qui est aussi appelé le chaos » p.97. La vérité se veut permanence et non-contradiction ; l’art arraisonne le multiple, chevauche le chaos.

L’état créatif par excellence est la danse, l’état de l’artiste est l’élasticité. L’écriture vise à l’élévation du corps vers l’état esthétique – qui est un l’état corporel. Suggestion, insinuation, métaphore, aphorisme, rompent le flux logique qui tend à fixer les choses dans des catégories immuables. Le « je » n’existe pas, « l’homme libre est une société d’individus » ; le « je » n’est qu’une convention grammaticale – toute la philosophie de l’Orient souscrit à cela. La volonté n’est pas un principe cohérent produit par un sujet mais la convergence d’une pluralité de sentiments et de sensations, la coexistence de personnes et de rôles – en bref une force presque impersonnelle. L’ego est peu émancipé de la collectivité. Les actions égoïstes sont dictées par la passion grégaire enseignée par la société elle-même. L’individu n’est pas maître de soi mais avant tout un résumé de toute son ascendance.

Ce n’est cependant pas pour cela que l’homme doit se « laisser agir ». Nietzsche est un fataliste non résigné ; il n’est pas stoïcien mais joyeux, dionysiaque. Le sage stoïcien est pour Nietzsche une caricature : sa haine du plaisir fait douter de son amour pour la vie. À force de se raidir, il s’abstrait. Il n’est plus sensible qu’à des mythes logiques : l’ordre, la bonté, la beauté, la raison, la providence. Rien de cela n’est réel : l’ordre n’est qu’un équilibre de forces éphémères, la bonté un état transitoire d’être repu, la beauté réside dans la dissymétrie ou l’inachevé, la raison simplifie et forge des caricatures vides, la providence n’est que force obscure ou hasard… Le monde n’est pas un organisme ordonné mais un chaos.

La nature est neutre vis-à-vis du bien et du mal, de la vie comme de la mort. Penser, c’est réaliser des formes ; vivre, c’est inventer la ruse, dans l’incertitude et le besoin de tâtonner. Le chaos n’est pas soumis à la logique du vivant mais est une mer de force : la vie est faculté d’incorporation. La sensibilité, l’appétit, l’évaluation, sont des choix d’assimiler ou de rejeter. La pensée n’est qu’un outil qui met l’assimiler en ordre provisoire, le hiérarchise. C’est le corps qui commande la pensée.

Il s’agit d’imiter la sagesse du corps et de prêter attention au climat, au lieu, au moment, à la nourriture, au plaisir. « Se connaître, c’est savoir pratiquer son propre régime » p.186. C’est avoir une relation organique, du microcosme au macrocosme (idée de la Renaissance), affirmer religieusement la vie en son entier (idéal des Grecs présocratiques). Comme chez Homère où les héros tragiques sont gais. L’apollinien n’est pas originaire, il est seulement projection visuelle du fonds dionysiaque abyssal. Apollon est seulement beau, Dionysos le rend sublime au sens très précis de Kant, un sentiment d’épanouissement de la vie. Après Homère, l’apollinisme intégral (délire de savoir) n’existe plus que négativement, comme abstrait, antinature et oubli de la musique.

La joie nous fait retrouver ce que nous avons toujours su, la proximité avec les origines, l’ivresse d’être en harmonie avec l’univers. « Le rythme au sens antique est, sur le plan moral et esthétique, la bride qui est mise à la passion » p.266. Il faut laisser résonner en soi la musicalité du monde ; elle rayonne de sens.

Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, 1993, Gallimard collection Tel, €11.20

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Nietzsche et la morale

La morale est une interprétation d’un système de valeurs. Elle est le produit d’une société, des affects et du corps de chacun. Nietzsche en fait la résultante des instincts physiques « des symptômes de réussite ou d’échec physiologique ». Pour lui, il n’existe aucun fait qui soit moral ou immoral, mais simplement l’interprétation qu’on lui donne. Vérité en-deçà, erreur au-delà, disait déjà Pascal en parlant les Pyrénées.

Les morales varient avec les peuples et les cultures; elles varient avec le temps; elles restent humaines malgré la fixation que l’on voudrait sur l’éternel. « La » morale n’existe pas (illusion religieuse du seul Dieu Vrai… qui varie suivant les civilisations) mais la pluralité des morales dans le monde. Lorsque l’on parle en Occident de « morale », il est évident que l’on ne parle que de « notre » morale historique, ascétique dualiste, formalisée par Platon et prolongée par la doctrine d’Eglise du christianisme.

D’où, dans Par-delà le bien et le mal et dans La généalogie de la morale, la typologie « naturelle » que tente Nietzsche des morales. Il distingue – en restant dualiste… – la morale des maîtres et la morale des esclaves. Chacune a une généalogie et des conséquences pratiques, notamment quel type humain est ainsi transformé par les valeurs morales historiques.

La morale ascétique est une déficience de la volonté de puissance aboutissant au nihilisme et à la condamnation de la réalité au motif que tout vaut tout. Issue du platonisme puis des stoïciens, elle s’incarne dans le christianisme, revivifiée dans les sectes protestantes puritaines, avant d’investir le jacobinisme de Saint-Just et Robespierre, puis le socialisme et le communisme jusqu’à Pol Pot. Se développe alors « la moraline » (das Moralin), sorte de médicament social de bien-pensance, par exemple celui du christianisme bourgeois et hypocrite qui sévissait fort à l’époque de Nietzsche. L’apparence de la moralité compte plus que la moralité même. Les romans de Huysmans, la correspondance de Flaubert, décrivent fort bien ce vernis convenable en société qui masque les turpitudes intérieures et privées.

Mais l’hypocrite est un type éternel de toute morale : Molière l’a excellemment décrit sous les traits de Tartuffe. A noter que Donald Trump est le contraire même de Tartuffe : il dit tout cru et tout haut ce qu’il veut et arrache le mouchoir du sein qu’il veut voir ; il met tout en œuvre pour forcer la réalisation de sa volonté. Ce pourquoi il plaît au « peuple » qui a moins besoin de faire de l’hypocrisie une seconde nature pour vivre en société. En effet, qui veut arriver a besoin de « paraître », d’être autre qu’il n’est pour se montrer conforme, obéissant, cooptable par les élites jalouses de leur statut. Sauf que Trump n’a aucune morale, ce qui n’est pas ce que prône Nietzsche. L’enfant gâté est plutôt du côté du laisser-aller que de la discipline nécessaire à une nature forte.

Plus près de nous, Français, la triste moraline socialiste dérape depuis des décennies en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Ils font de la démagogie sans le savoir avec leurs grands mots (tout est « grand » pour la morale) : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif, écologie « sociale et solidaire ». On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs, lorsque l’émancipation promise toujours pour demain n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…). La moraline de gauche est l’impérialisme médiatique de l’indignation, une impuissance masquée sous les grands mots, le masque idéologique de la réalité des privilèges jacobins, des zacquis menacés.

Haïr la chair, lutter contre les passions et valoriser l’altruisme et la pitié forme selon Nietzsche une morale hostile à la vie, à la santé et à l’épanouissement humain. Comme un ressentiment envers la nature humaine, comme pour se venger de la vie. Les écolos forment aujourd’hui la pointe avancée de cette austérité du repli sur soi, réprimant tous les désirs (sauf ceux des peuples non-occidentaux) pour s’humilier du « péché » d’avoir « exploité » la nature. Souffrir donne bonne conscience : voyez comme je suis vertueux parce que je suis malheureux !

Ernest Renan dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, parus en 1883 : « Damne-toi, pourvu que tu m’amuses ! – voilà bien souvent le sentiment qu’il y a au fond des invitations, en apparence les plus flatteuses, du public. On réussit surtout par ses défauts. Quand je suis très content de moi, je suis approuvé par dix personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me demandent de continuer » VI.4 Car le « mal » (qui est la transgression de la morale ambiante), fascine le bien-pensant qui n’ose pas oser. Cette remarque d’il y a deux  siècles s’applique littéralement au cas Gabriel Matzneff, bouffon du sexe pour les intello-transgressistes post-68 qui ne tentaient pas faire le quart de ce qui était raconté (et amplifié) dans le « journal » maudit. Jusqu’à ce que la nymphomane de 13 ans qui a bien joui se repente en ses blettes années et se pose en « victime », en Moi aussi de la mode du viol, en féministe dénonçant le pouvoir mâle, surfant sur la vague pédo-crimes pour se faire mousser dans un opus a-littéraire où il y a surtout du con et des fesses. Renan rirait bien de cette prétention à se refaire une vertu sur ses dépravations de jeunesse.

Plus sérieusement, il faut se remettre dans le contexte d’époque : 2020 n’est pas 1985, l’époque a changé et la société aussi. Faire jouir les mineurs n’est plus d’actualité : ils font bien cela tout seul et c’est tant mieux pour se construire, les adultes ayant des préoccupations trop égoïstes pour ne pas les blesser. A l’époque des faits, y a-t-il eu « viol » sur mineure de 15 ans ? Est qualifié de viol toute pénétration par violence, contrainte, menace ou surprise : une fille pubère de 13 ans en 1985 (17 ans après mai 68, 1 ans après Canal+ surnommé Anal+ et quelques années avant l’émission de Fun radio Lovin’fun où le Doc et Difool disséquaient la sexualité exubérante ado) a-t-elle pu être « surprise » comme « ne connaissant pas la sexualité adulte » ? Un père absent et une mère démissionnaire ne constitue-t-il pas une « incitation à commettre de la part d’un tiers » – ici des parents irresponsables ? Ce sont toutes ces questions que la justice, qui s’est autosaisie, doit trancher dans le cas Springora contre Matzneff. Outre que « sans violence, contrainte, menace ou surprise, l’atteinte sexuelle entre un(e) majeur(e) et un(e) mineur(e) de 15 ans n’est pas considérée comme une « agression » sexuelle mais comme une « atteinte » sexuelle sur mineur(e), qu’il y ait ou non pénétration. Le viol n’est prescrit qu’aux 48 ans de la victime – tiens, justement en mars 2020… – tandis que l’atteinte est prescrite aux 38 ans. On comprend toujours mieux lorsque l’on fait la généalogie de la morale affichée : dans le cas Springora, l’intérêt bien compris (en indemnisation et surtout notoriété) relativise la grandiloquence victimaire…

Retourner ce jeu social est de bonne guerre : avouez et vous serez pardonné, repentez-vous et vous aurez toute bonne conscience pour vous poser à votre tour en juge. Ainsi font les curés catholiques avec la confession, ce pouvoir inquisiteur d’Eglise qui permet la maîtrise des âmes. Ainsi font les psys freudiens qui croient que le dire guérit, ce qui leur permet de fouiller impitoyablement tous les souvenirs enfouis, tous les non-dits dissimulés, y compris les reconstructions fabriquées. Ainsi font les communistes avec leur ‘bio’ fouillée où tout ce qui est bourgeois en vous est impitoyablement mis en lumière, ce qui vous ‘tient’ politiquement. Ainsi font les criminels qui « s’excusent » et « demandent pardon » pour voir leur peine réduite (pleurs et lamentations au procès bienvenus). Ainsi font les politiciens, surtout américains, qui avouent et assument, « faute avouée étant à-demi pardonnée » dans le catéchisme puritain.

« La moralité s’oppose à la naissance de mœurs nouvelles et meilleures : elle abêtit », dit encore Nietzsche dans Aurore §19. Voulant s’imposer comme éternelle et universelle, elle nie la diversité des peuples, leur histoire et leur liberté d’esprit. Elle veut créer une « imitation de Jésus-Christ », un « homo œconomicus » libéral ou un « homme nouveau » communiste, un égalitaire pas macho ni phobe des démocraties contemporaines – en bref discipliner, surveiller et punir. Ce pourquoi la philosophie doit se faire critique de cette domination, de cet universalisme impérial qui n’est que sectaire. Les Chinois et les Indiens ne disent pas autre chose; quant aux Russes, ils privilégient une interprétation chrétienne différente du puritanisme yankee. « L’immoraliste » de Nietzsche est celui qui combat cette morale absolue, pas celui qui est sans morale (il serait amoral, non immoral).

Car la morale reste digne d’être questionnée, pensée en-dehors du christianisme ou du laïcisme platonicien dominant. Les vertus que Nietzsche attribue au philosophe sont en effet des valeurs « morales » : indépendance d’esprit, courage, patience, méfiance critique, modestie… Il les appelle « la probité ». Ce serait l’héritage et le prolongement de l’exigence chrétienne de vérité et d’honnêteté que de reconnaître les origines autres que sociale de la morale en vigueur (par exemple des origines soi-disant divines, ou des origines « naturelles »), donc d’exercer la critique pour mettre en lumière son aspect ascétique suicidaire (dont la repentance pour tout est un trait contemporain). Ernest Renan montre à l’envi cet habitus catholique de « suicide orthodoxe » dans ses Souvenirs cités plus haut.

Pour Nietzsche, une morale demeure utile : elle est un instrument d’éducation qui permet d’élever le niveau humain en le civilisant. Il s’agit pour lui d’encourager le vouloir créateur issu de l’instinct de vie, d’épanouir les potentialités créatrices de chacun dans tous les domaines, de modifier ainsi les coutumes, les mœurs et les institutions. Quelque chose de l’utopie de Marx sans les torsions des exégètes hégéliens ou activistes.

L’obéissance aux mœurs est la morale définie dans une culture, soit une forme d’élevage (au triple sens d’élever l’animal, d’éduquer les passions individuelles et de rendre l’être humain meilleur – selon les trois étages que sont instincts, affects et esprit). Tendre vers le sur-humain doit être la visée de cette morale pour Nietzsche ; elle implique de lutter contre le laisser-aller (Par-delà le bien et le mal) en entraînant les individus à affronter ce qui est douloureux ou terrible au lieu de le nier au profit d’illusions. Tout vient de la vie, de son élan, de sa force. Une morale en société ne peut que refléter ces valeurs de vie si la société veut perdurer dans l’histoire. En ce sens, Nietzsche n’est pas un « libertaire » au sens de 1968 ; il n’est ni pour la sexualisation tout azimut, ni pour les passions débridées, ni pour la chienlit morale et politique. Il est pour s’« élever », pas pour se ventrouiller.

Céline Denat et Patrick Wotling, Dictionnaire Nietzsche, Ellipses 2013, 307 pages, €18.30

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Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu

Edelman est juriste et philosophe. Son livre porte sur l’antithèse même de ses intérêts : Nietzsche – qui est l’anti–Kant et l’anti–juriste par excellence. D’où son intérêt décalé, non hagiographique par principe.

Après avoir mesuré cinq difficultés pour l’aborder, l’auteur construit son approche comme Nietzsche le veut, sans l’avoir formalisée : l’homme et le chaos, l’histoire de l’humanité, enfin notre temps. Pour lui, la démarche de Nietzsche peut se résumer au constat suivant : la morale est sociale, donc niveleuse et hypocrite. Les hommes grégaires préfèrent la confortable chaleur du troupeau, donc ses justifications médiocres. Religion, philosophie et morale sont alors, par définition, contre les « héros », rabaissant par envie les hommes exceptionnels. Il nous faut sortir de cet état de fait et penser l’homme futur.

L’être humain est partie intégrante de la nature et obligé, par sa condition, d’y trouver sa place. « Une nature déshumanisée devrait être pour nous l’expérience du bonheur, c’est-à-dire de ce sentiment pur du hasard, de l’aléatoire, de l’incongru, de l’imprévisible. Si on emprisonne la vie dans la pensée, elle devient un fardeau insupportable » p.19. Il faut abandonner la vanité d’un univers créé pour l’homme, ou que l’homme est son but ou sa pointe la plus avancée. L’univers apparaît comme un cas improbable où l’homme est né par hasard, espèce vivante développée par essais et erreurs. Cette pensée du chaos est difficile car « inhumaine ». Dans le chaos ne se produisent que des « événements » reliés par aucune causalité ni logique nécessaire. L’univers n’est pas un organisme vivant mais sans cesse combinaison et recombinaison. Nietzsche appelle cela « l’éternel retour ». Mais le chaos produit un ordre transitoire. L’énergie possède une sorte de « volonté » qui met en forme le hasard – aveugle, sans conscience, mais qui « est ». Cette énergie qui cherche à s’affirmer en vouloir est ce que Nietzsche appelle la « volonté de puissance ». Elle se heurte aux autres énergies-volontés analogues. La « valeur » pour Nietzsche est la forme sociale sous laquelle agit cette volonté de puissance. Marx ou Freud ne disaient pas autre chose, chacun dans leur domaine et tous au même siècle.

Pour rendre l’homme plus vrai, il faut « déshumaniser » la vie, cesser de plaquer des concepts anthropomorphiques sur « ce qui advient », en revenir à la physique biologique. « Qu’est-ce que la vie a à faire avec la logique, la raison, la grammaire, le sujet ou l’objet, elle qui ne connaît que la volonté de puissance ? » p.55. Il est nécessaire de faire surgir une autre forme de pensée, le soi entendu comme lieu de la volonté de puissance originelle, issue du corps lui-même et de son énergie vitale. « Le travail du généalogiste consistera donc à briser « les belles formes » de la métaphysique, « la belle conscience », les « beaux sentiments », pour retrouver la monstruosité, le grouillement, la luxuriance » p.66. Le contraire même de l’Être abstrait créé par la logique, simplificatrice et sublimée. « Dans l’Être règne la paix et la sérénité de l’Un et l’horreur du multiple, entendons du bouillonnement de la vie » p.68. Nietzsche, dans l’aphorisme 78 de La volonté de puissance tome II, note : « Plus grand est le besoin de variété, de différence, de divisions internes, plus il y a de force ».

À lire cela, la démocratie qui protège l’expression de toutes les opinions apparaît comme le meilleur des régimes, et l’autoritarisme le pire. Mais, comme toutes choses, la démocratie est ambivalente : attention au grégarisme, au politiquement correct, au désir fusionnel communautaire, ethnique ou national, aux maladies de l’imaginaire – ces constructions sociales et médiatiques qui sévissent particulièrement aujourd’hui. Attention au masque et à l’illusion. La « conscience » équilibre et simplifie les instincts pour les organiser et les faire servir. Elle constitue aussi un code collectif qui s’impose à tous les individus. Mais son « objectivité » est limitée par l’instrument : « Partout où le moi prétend être le critère de la vérité du monde, l’homme se dénie, se mutile, se diminue » p.89. Rester enfermé en soi ou dans sa caste, mutile.

La philosophie est le masque de la raison sur la vie ; la religion le masque du pouvoir des prêtres ; la morale le masque qui postule l’unité du moi et des consciences qui se reconnaissent contre « l’animal » ; la psychologie est le masque du conformisme qui fustige les écarts à la norme au profit d’un moi construit socialement, abstrait et mythiquement immobile. Tous ces masques sont narcissismes humains et vanité collective. La connaissance est au contraire un regard passionné, toujours neuf, une « volonté » de convaincre, de connaître. Elle ne vise pas à « la vérité », construction illusoire d’un absolu éternel, car toute réalité est changeante et toute hypothèse « falsifiable » au sens de Karl Popper. La pulsion de connaître doit être préservée mais ses résultats sont à jamais transitoires. La connaissance est nécessairement héroïque, aventureuse, exploratoire.

L’histoire humaine est une logique reconstituée à posteriori et non le déroulement d’un plan. Ses « lois » masquent le foisonnement et le hasard en créant des croyances, tel le « progrès ». Il n’y a pas de plan mais des bifurcations continues, des arborescences aléatoires d’un devenir biologique sur lequel la culture n’oriente qu’en partie l’évolution humaine. « Si telle cité de la Grèce antique, ou Venise, ou l’Italie de la Renaissance, ont « réussi », cela tient à ce qu’elles ont posé et respecté les valeurs de la vie (endurance, héroïsme, combativité), qu’elles ont produit, en résistant aux formes réactives, un « type » fort, sélectionné » p.124. Les Grecs apparaissaient comme des êtres en pleine santé. « Pour ceux qui s’appelaient eux-mêmes les « Véridiques », il n’y avait ni bien ni mal, ni raison ni déraison, ni humanité ni inhumanité : tout se produisait dans la plus grande simplicité, dans la plus grande nudité (…). Être ingénu, « cru », aussi évident que la vie même, ressentir une sorte de « divination du corps », tout approuver de soi-même, aller jusqu’au « grand abîme, le grand silence grec » p.126.

Pour Héraclite, le jeu retranscrit le chaos à l’échelle du vivant. Dionysos écoute son propre corps et il est le dieu du cosmos vivant, des forces souterraines et de la démesure. Apollon est la conciliation par la beauté du monstrueux dionysiaque. La mentalité « chrétienne » a commencé moralement avec Socrate pour qui connaissance et moralité coïncident. La vie, l’être humain, la conscience, deviennent avec lui un problème. L’innocence disparaît : on confie à une autre instance qu’à la vie le soin de se prononcer sur sa valeur. La dialectique comme instrument de parole isolé dans son mécanisme abstrait, demande des comptes aux instincts et à la force. L’esclave a un ennemi : le maître. Il se constitue en opposition, traits pour traits. Sa lutte pour conquérir le pouvoir se déroule dans la conscience. Toutes les valeurs sont inversées, les agneaux se glorifient d’être bons par ressentiment pour la force du loup qu’ils ne sauraient avoir. L’hyperbole de Dieu exige obéissance des pécheurs en contrepartie d’avantages consolateurs dans l’au-delà du monde réel.

Notre temps voit l’homme malade. Les médiocres l’emportent par le nombre, la prudence, la ruse. Les qualités les plus moyennes de l’espèce, voire les plus viles (la cupidité, l’addiction, la vanité), sont les mieux consacrées. Le moteur de l’histoire humaine est la lutte entre le modèle amélioré et le modèle standard. L’amour chrétien, flamboyant de foi lors des persécutions, est devenu avec le pouvoir un doux moralisme, voire une lâcheté lorsqu’il a été repris par la démocratie représentative puis par le socialisme bêlant. L’aboutissement logique de ces valeurs est le nihilisme. Le troupeau en ressentiment s’est constitué en totalité supérieure pour donner mauvaise conscience aux « maîtres », ceux qui ouvrent la voie plutôt que de se gaver (les élites actuelles ne sont plus guère des « maîtres »…).

Seul antidote : « batifoler, papillonner », faire semblant et en même temps se préserver, jouer tel Casanova. « Le troupeau est structurellement, « viscéralement », anti-individualiste ; est structurellement moyen, médiocre, conservateur au sens propre » p.216. L’État n’est qu’un outil politique : lorsqu’il est investi par les forts, il est débordant de vitalité (Rome républicaine, Venise, empire napoléonien ou anglais, impérialisme américain ou soviétique, empire du milieu chinois. « En revanche, lorsqu’il est aux mains des faibles, il est agi par une volonté de puissance réactive ; il s’impose alors comme le garant des valeurs grégaires : il est « utilitaire et calculateur », gestionnaire, mercantile, anti–individualiste » p.229 (l’Union européenne, l’Allemagne de Merkel, la Suède émolliente).

Pour renaturaliser l’homme il faut accepter son animalité, s’en faire une joie délivrée du joug moral de la conscience, accueillir ses désirs (Freud), rejeter les conventions pour se trouver soi-même, revenir au plaisir et à la curiosité du XVIIIe siècle. Il faut accepter un moi multiple, égoïste et altruiste selon les moments. Les êtres humains supérieurs de Nietzsche ne sont ni guides (ils ne désirent pas être suivis), ni rédempteurs (ils ne promettent aucun salut), ni tyrans (ils ne cherchent aucun pouvoir). « Ils renvoient seulement l’image de ce qu’il y a de plus beau, de plus accompli dans l’espèce humaine » p.331. Par leur exemple, ils sont les maîtres qui révèlent à ceux qui cherchent les richesses qui dorment en chacun.

Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu, 1999, PUF « Perspectives critiques », 384 pages, €21.50

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Difficultés de Nietzsche

Les difficultés pour comprendre Nietzsche ne manquent pas, permettant contresens et récupération. Bernard Edelman, dont je ne saurais qu’en conseiller la lecture, en a listé cinq. La pensée de Nietzsche est constamment en devenir, il foisonne, il provoque, sa philosophie peut être confondue avec celle d’une période suivante, la biologie vient choquer la conscience. Il est bon de garder ces difficultés à l’esprit au moment d’aborder son œuvre.

  1. Nietzsche ne cesse de remettre sur le métier son ouvrage car sa pensée est en devenir. En même temps, tout se tient, comme un tapis végétal. Il part du matériel, il est matérialiste. La matière est énergie, force animée de « volonté » de puissance. Le vivant est lui-même volonté qui contredit le chaos de l’indéterminé. L’homme est ambivalent, sa volonté de puissance (qui est énergie de vivre) peut être positive ou négative. Nietzsche commence en physicien, poursuit en biologiste, achève en anthropologue.
  2. Il ressasse, comme la vie multiple. Il foisonne en points de vue. Chaque fragment de sa pensée se conduit comme un « instinct » avec sa puissance propre, que vient combattre un autre instinct. Tout nait en même temps. Il n’y a pas de « progrès » mais un champ de force en constant déplacement. Rien n’est jamais acquis. La pensée de Nietzsche n’est pas une construction définitive mais plutôt une méthode, toujours en chantier.
  3. Nietzsche provoque, il pousse à la réaction émotive, passionnelle. Ernst Jünger l’appelait « le vieux boutefeu ». Pour éviter de démarrer sur les chapeaux de roue dans une mauvaise direction, il faut rendre compte de ses analyses concrètes. Nietzsche se révèle alors un observateur hors-pair de notre modernité.
  4. Sa politique est faussée par l’époque qui a suivi et dont il n’est pas responsable : le nazisme. Mais, à le lire sans préjugés, Nietzsche n’envisage pas les masses comme une nouvelle plèbe. Il prend acte d’une dégradation générale mais n’est pas un technicien de l’organisation des pouvoirs. Pour lui, toute politique est action pour guérir l’humanité de sa maladie : la condamnation de « la vie ». Les masses ont besoin d’opium comme disait Marx, mais elles ne doivent pas inhiber l’éclosion des grands hommes, ceux qui montrent l’exemple et améliorent le sort matériel et moral de tous. L’ultime projet de Nietzsche n’est pas l’oppression des masses mais les faire servir à plus grand qu’elles-mêmes
  5. La politique doit être un prolongement éclairé de la biologie, dans le courant de l’évolution humaine. La « conscience » a considéré le monde comme un reflet de soi-même. Les faibles ont cru à ce monde inversé et ont pris leurs rêves de revanche pour la réalité. Pour guérir de cette illusion mortifère, il faut « déshumaniser » la nature et « renaturaliser » l’être humain – un programme tout à fait « écologique » si l’on y pense. Pour Nietzsche le matérialiste, tout en l’homme est issu de la biologie : conscience, morale, valeur, raison, et évidemment les pulsions. Les conditions de survie et d’accroissement des groupes humains s’organisent en signes, en institutions, en systèmes moraux et en religion. La conscience falsifie, elle est illusion, elle conduit au vitalisme. Le réalisme biologique remet les choses à leur place, c’est ce que Nietzsche entend par la « transvaluation de toutes les valeurs ».

Cette audace gêne les partisans des « droits de l’homme » et de la démocratie égalitaire qui sépare l’esprit de la chair et le volontarisme de la matière. Mais elle est cohérente et va jusqu’au bout de la probité. Elle doit donc selon l’auteur être examinée avec attention. D’autant qu’elle pointe les non-dits et les hypocrisies du « politiquement correct » : la morale contemporaine prône l’égalité mais le monde réel perpétue l’inégalité en toute bonne conscience. Pourquoi ne pas en prendre acte, tenter de comprendre et opérer alors des choix éclairés ? La situation de l’enseignement supérieur en France en offre un magnifique exemple : égalité théorique, massification bureaucratique de fait, donc fuite des meilleurs vers les grandes écoles élitistes – privées et chères – qui reproduisent et perpétuent l’inégalité sociale, indépendamment du mérite individuel.

Les démocraties sont formalistes, fondées sur le droit, ce qui leur donne bonne conscience. Nietzsche hait l’hypocrisie et lui préfère le vrai.

Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu, 1999, PUF « Perspectives critiques », 384 pages, €21.50

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Antonia Birnbaum, Nietzsche les aventures de l’héroïsme

L’héroïsme, chez Nietzsche, n’est pas la posture de Carlyle mais est prise chez Baudelaire, Stendhal ou Auguste Blanqui. Il ne se veut pas monumental et coulé dans le bronze pour l’admiration des foules, mais vivant et présent pour émanciper chacun.

Car, dans un monde que ne surplombe aucune vérité, l’ordre établi se trouve mis en cause par le singulier, par l’histoire, par le maintenant. « Il s’agit de penser un héroïsme qui ressortisse non pas d’un moi clos et univoque voulant s’imposer à toute force, mais à la liberté de se mouvoir dans le monde qui se joue nécessairement dans les rapports aux autres et à la vie collective » p.16. L’héroïsme est la puissance d’infléchir l’arbitraire. Il « exige toujours à nouveau de reconquérir son désir de liberté contre la servitude, contre le pouvoir, l’habitude, le confort, pour comprendre et expérimenter » p.19. L’héroïsme est subversif comme l’adolescence ; il est le doute sans cesse renouvelé, la critique aiguë et le rire qui déstabilise. « Loin d’incarner une grandeur éternelle, l’héroïsme moqueur raille la prétention de l’ordre établi à valoir par-dessus tout. Il s’insurge contre la sacralisation et sa cohorte de tabous qui ne visent qu’à empêcher le changement » p.20.

L’héroïsme de Nietzsche est l’attitude quotidienne de celui qui n’est sûr de rien dans l’existence, sauf de sa pulsion de vie intime. Point d’au-delà consolateur, point de Père aux cieux qui dirige et impose, point de Loi transcendante ni de Vérité révélée – rien que la vie même, cette vie ici et maintenant, que l’on ne goûte absolument, comme dans le zen, que si l’on est exclusivement attentif à ce qui survient. Curiosité, tempérament de prospecteur, goût d’expérimenter avec méthode, pragmatisme et libre réflexion, libéralisme mental et politique, liberté marchande – tout ceci ressort de l’ici et du maintenant, de l’aménagement humain de cette vie même. Une telle attitude a donné les types de marin, d’aventurier et de samouraï, de stratège et inventeur, d’entrepreneur et de saint. Bien loin de la lourdeur allemande, du conservatisme français, des tabous de gauche et autres politiquement corrects, vivre libre est affaire de tempérament.

Certains sont trop faibles pour ne pas se raccrocher au Père, aux traditions, à l’ordre moral, à une fraternité communautaire de parti ou à la vie réglée du monastère. Ils souhaiteraient que tous soient dans le même hôpital avec eux. Il faut au contraire supporter d’être libre et de décider tout seul, comme un grand. Ce n’est pas simple dans une société aux mœurs patriarcales d’essence catholique, où l’État–providence veut arranger les citoyens selon un ordre idéal malgré eux, et où la culture, devenue un loisir marchand, infantilise pour mieux faire passer sa publicité commerciale. Il faut de la force d’âme, une bonne humeur issue d’un corps en joie, en bref du tempérament, pour suivre sa pente en connaissant à la fois ses forces et ses faiblesses, ses limites et ses capacités. Mais quelle liberté alors envers tous les soi-disant « spécialistes » qui prétendent détenir la seule vérité alors qu’ils ne sont qu’enfermés dans des schémas abstraits et contenus par des tabous sociaux !

Doit-on rappeler combien les citoyens peuvent avoir été trompés par tous ces politiciens, ces économistes, ces experts scientifiques, ces producteurs de films, ces militaires, ces intellectuels, tous adeptes du « dormez, bonnes gens, nous veillons, on s’occupe de tout » ! Je ne veux plus d’un tel monde et je me sens capable de juger des fins autant qu’un spécialiste. À lui de présenter ses arguments ; la conclusion, je m’en charge.

Et c’est bien là que Nietzsche m’y aide. Il critique la démarche socratique qui est celle de tous ceux qui prétendent savoir mieux que les autres, qui croient avoir percé les secrets du monde par la dialectique des mots et dissipé les voiles de l’illusion – alors que nous savons bien que c’est là une tâche humaine impossible. L’homme ne peut avancer qu’à tâtons, pas à pas, remettant sans cesse en cause ce qu’il croit savoir – alors qu’on nous présente les choses comme des vérités immuables ! La croyance de type socratique est celle d’un ordre transcendant qu’il suffirait de « découvrir », comme on lève un voile, pour enfin savoir – alors que l’ordre se crée en même temps que l’univers évolue. La vérité cachée est illusion, une croyance magique ; c’est un délire moral du savoir théorique qui désire rendre conforme le monde et l’existence aux règles de son raisonnable, de son appréhendable par la petite raison humaine et son langage. Tout ce qui est « sans raison » est à corriger pour rendre conforme, conformé et confortable. « La disparité, l’hétérogénéité du monde et de l’existence doivent être résorbées : c’est la formulation de la cohérence comme principe du fondement. Le scintillement ambigu, changeant, des phénomènes, doit être réduit à une essence : c’est la formulation du principe d’identité » p.27. Or la complexité du monde n’est accessible qu’à ceux qui se désintéressent de l’origine pour s’intéresser aux péripéties du devenir. Pour que la vérité cesse d’être absolue, la connaissance doit quitter la théorie pure pour se transformer en quête historique. À chacun d’inventer son parcours, ce que fait (ou devrait faire) tout chercheur digne de ce nom ; à chacun d’en changer le cours selon l’avancée de sa recherche.

La liberté est l’indétermination. « C’est l’épreuve répétée de sa discordance qui appelle un héroïsme agile et fluctuant » p.33. Car « l’héroïsme ne désigne pas un courage qui serait une vertu morale intérieure aux déterminations purement rationnelles de la connaissance, il désigne les dispositions qui exigent la connaissance lorsqu’elle explore sans repère aucun un monde remis à lui-même. Ici, l’appel au courage de se passer de toute autorité établie est une invitation pressante à prêter notre attention à qui nous entoure, à nous laisser surprendre par ce qui nous arrive » p.43. Giordano Bruno, Galilée, Descartes, Darwin, Pasteur, Freud, Einstein, Yersin, s’affranchissent de la tradition. Ils ont le courage de ne pas croire, ni de tout vouloir démonter, mais ils expérimentent, explorent, examinent. Leur héroïsme est de ne compter que sur leurs propres forces, leur propre lucidité.

« Aussi longtemps qu’elle défend la liberté de conflit, la science défend toutes les libertés, même celle des esprits qui contestent sa propre validité » p.51. Or la volonté scientifique tourne à la croyance lorsqu’elle oppose une « vérité » du monde à son « apparence ». La vérité n’est pas universelle, indépendante des conditions dans lesquelles elle est formulée et de qui la formule ; comme le dit Karl Popper, la science est « falsifiable », c’est-à-dire contestable pour tester les hypothèses émises. La science est un savoir qui ne cesse d’évoluer et ne se pose jamais. Aucun « dogme » scientifique ne résiste plus d’une ou deux générations. « Pas plus que la métaphysique ou la foi, la science n’arrive à accepter l’ambiguïté et la diversité comme condition irréductible de la connaissance » p.53. Comme les autres croyances, la science (qui n’est pas alors simple démarche expérimentale qui appelle la contestation mais qui se prétend un savoir à l’égal de la foi religieuse) devient doublement aveugle : à l’arbitraire de l’ordre reconnu, et aux occasions qui pourraient le contester. La science, selon Nietzsche, devient alors autorité, pouvoir, injonction. Je subodore que les « experts du climat » qui démontrent décennie après décennie une apocalypse imminente qui ne vient pas, tout comme les « experts démographes » qui en appellent à une immigration massive pour des seules raisons économiques, sont  de ceux qui transforment la démarche scientifique sans cesse en chantier en savoir définitif établi pour toujours.

C’est alors que le citoyen doit la contester, opposer sa propre liberté politique aux tentations de captation des « experts », car l’esprit qui veut connaître doit comme un détective mener une enquête, assembler les éléments dépareillés sans les forcer à entrer dans une logique préétablie. « Se sentant sur la terre comme un voyageur, il navigue vers l’inconnu, parcourt les méandres du sensible à ses risques et périls, se voue à une exploration sans but dernier, prend plaisir au passage et au changement » p.65.

Antonia Birnbaum voit trois vertus à l’héroïsme nietzschéen :

La première est l’affirmation de l’existence mortelle, la transformation de sa vie en aventure, sans regretter en mourant de l’avoir vécue.

La seconde est l’indifférence aux choses dernières comme aux réponses définitives ; elle n’est que l’envers de l’intérêt pour ce monde, son état instable, ses merveilles éphémères, ses joies provisoires mais toujours renouvelées.

La troisième est la résistance au nihilisme. Dans notre monde principalement marchant, le nihilisme est ce productivisme effréné et exclusif. Tout devient marchandise et aliène le faire, le communiquer, et même l’aimer. Le nihilisme est aussi de croire de « tout est foutu » et qu’on n’a qu’à attendre la apocalypse ou la déferlante migratoire, ou la puissance étrangère d’occupation (culturelle, financière ou militaire).

L’héroïsme est de résister à cette névrose obsessionnelle de l’accumulation et de l’évaluation marchande de tout et de tous, pour rester disponibles à la rêverie, à la solitude, à la gratuité. De résister aussi à la psychose paranoïaque qui croit voir arriver ce que l’imagination enfiévrée produit de pire, pour sidérer et faire passer la domination de ceux qui savent et manipulent au gré de leurs intérêts bien compris (intellectuels, politiques, géopolitiques). Il est pour cela nécessaire de produire des dérangements, de se décaler, de s’intéresser à l’étrangeté. Cet héroïsme-là ne s’adresse pas à une aristocratie irrémédiablement « supérieure », ni aux affamés de puissance qui ne veulent que dominer les masses. Il est plutôt un pari sur l’imprévisible, une adresse. « Les héros modernes ne tendent pas faire le grand mais défendent leur mobilité contre les pesanteurs de l’état de fait » p.101. Le savoir se doit d’être gai pour ne pas prendre ses vérités au sérieux et imposer un pouvoir arbitraire. Poète, supranational et universel, le héros moderne est joyeux. « Humeur qui advient en même temps qu’elle se dissipe, mouvement sans objet, la joie est toujours en elle-même minimum et summum » p.118.

À compter du chapitre 5, le discours d’Antonia Birnbaum m’apparaît plus faible. Elle se répète sans ajouter. Elle aborde la pensée de Nietzsche sans souci de sa chronologie, ni de son évolution, ni de son mouvement même qui explore les contradictions parfois avec ironie (comme le montre Jean-Pierre Faye dans Nietzsche et Salomé en mars 2000).  Le chapitre 9 apparaît même comme un cheveu sur la soupe. Restons plutôt sur la première impression, cette lumineuse description du nouvel héroïsme.

Antonia Birnbaum, Nietzsche les aventures de l’héroïsme, 2000, Payot collection Critique de la politique, 293 pages, €22.50

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Giorgio Colli, Après Nietzsche

Le livre est décousu, en aphorismes « à la Nietzsche », mais captivant parce qu’il est l’œuvre de l’éditeur critique contemporain des livres du maître, avec son complice Montinori. L’édition des œuvres intégrales de Nietzsche par Giorgio Colli and Mazzino Montinori fait référence.

Ce qui m’a particulièrement intéressé dans ce livre sont les réflexions sur les thèmes grecs de Nietzsche. Il ne connaissait la Grèce antique que par les livres – et avec les préjugés de son temps. Mais la lecture de certaines œuvres antiques lui en a donné une bonne intuition. « Nietzsche a vu que la douleur de notre existence est sans recours, que les illusions et les mensonges pour l’écarter de nous sont vains. Face à l’angoisse de cette vision, il sut rester ‘véridique’ – mais ensuite, avant de succomber égaré dans la forêt de la connaissance, il exulta dans la terreur et le désespoir pour se montrer en lutteur victorieux » p.16. Voilà une bonne approche du personnage ; il était intuitif, peu attiré par les capacités déductives supérieures, comédien du vertige et metteur en scène du pathos – ce dont il se rendra compte et reprochera à Wagner. Nietzsche était un solitaire, se voulait lucide et véridique – un libérateur malgré ses outrances d’époque et ses défauts névrotiques. Il admirait Montaigne (aux origines partiellement juives), qui avait de la hauteur, du désenchantement et de l’indulgence. Mais il ne lui ressemblait pas, il était son opposé.

Là où il a caricaturé l’esprit grec, c’est dans son opposition binaire d’Apollon et de Dionysos. Une matrice commune reliait ces deux dieux dans le culte delphique : la « mania », seule approche authentique de la divinité lorsque l’être humain anéantit son moi. C’est l’ivresse dionysiaque mais aussi l’art de la divination apollinien qui ont tous deux donné le « logos » et la dialectique, expression de l’instinct de vie pour déchiffre ce qui est caché. « L’ambiguïté d’Apollon exprime l’écart, l’incommensurabilité entre dieu et homme. L’énigme pèse sur l’humain, lui impose un risque mortel (le dard d’Apollon). Son intellect peut le sauver s’il déchiffre les paroles du dieu » p.31.

Point d’orgueil de la raison, celle-ci ne peut pas tout ; mais elle est un outil incomparable pour découvrir les choses cachées du monde. « Notre monde exprime dans le temps, avec l’incertitude du futur, par fragments inadéquats, flous, ce que les dieux sont totalement, sans devenir, dès le commencement » p.30. L’homme est imparfait et projette sa perfection dans un monde illusoire, celui des dieux. C’est mensonge mais le pousse à se perfectionner, à se surmonter.

En réalité, rien n’existe que ce monde-ci, que le présent réel (ni le passé reconstitué ni le futur imaginé), et souvent la souffrance. Mais « lorsqu’un morceau de vie soustrait à la peine contrebalance tout le reste, alors le pessimisme est vaincu. Tel est l’enseignement des Grecs. La noblesse ne signifiait pas pour eux, comme l’affirme Nietzsche, la bonne conscience qui possède et affirme la puissance, mais bien agir, penser sans finalité. Ce que nous appelons culture a cette origine, exprime l’instinct antipolitique, antiéconomique. Une création originale de ce génie du jeu est le monde des dieux de l’Olympe. La divinité est ce qui échappe au finalisme, elle signifie l’insouciance à l’égard de la nécessité » p.115. Légèreté, jeu, vie triomphante, positivité de l’énergie, débordement, générosité – c’est tout cela, l’âme grecque, dont Nietzsche a eu l’intuition. Il l’opposait à son temps et au christianisme.

« De ces prémices découle le reste, tout d’abord l’élément arbitraire, imprévisible du tempérament grec : le plaisir de la compétition, la ruse, le triomphe par les mots, le rire sans a priori, la modération dans la victoire qui épargne au vaincu le coup mortel, l’indifférence pour les résultats de ce qu’on accomplit, la prédisposition à la colère, à l’impulsion incontrôlée, la susceptibilité, le fait de tout risquer pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine, l’impatience, le goût du déguisement, le caprice d’expérimenter des modes de vie opposés » p.115.

Giorgio Colli, Après Nietzsche, 1974, Editions de l’Eclat poche 2015, 183 pages, €8.00

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Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé

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Ce n’est pas écrit « roman », mais c’en est un, « l’imaginer vrai » de Pouchkine (p.17). L’auteur, manifestement juif russo-allemand, se délecte des années prénazies durant lesquelles l’Europe tout entière, de Saint-Pétersbourg à Vienne et de Berlin à Paris, était le cœur intellectuel du monde, la seule multiculture qui ait un temps réussi. Lou von Salomé, née en 1861 en Russie et morte en 1937 en Allemagne, fut la « Phâme » comme aurait dit Flaubert, la sur-femelle de son époque.

Tardivement sexuée, anorexique au torse plat, petite dernière de cinq frères dont trois ont survécus, fille d’un général allemand au service du tsar probablement d’origine juive marrane portugaise passée par Avignon et l’Alsace (l’auteur se délecte à ces détails ethniques), Lou commence par être frigide masochiste avant de devenir, à l’âge mûr, jouisseuse océanique.

Entre temps, que d’amants ! Le livre en commente une vingtaine, parfois en passant, non sans quelque lourde ironie pas toujours bien placée (notamment p.110). Mais si l’on goûte peu les premières années maladroites de la garçonne hystérique pas très soignée de sa personne, si l’on plaint Paul Rée, Friedrich Nietzsche (que l’auteur déteste, le croyant antisémite !) et René-Marie Rilke (que Lou forcera à adopter le prénom plus germain de Rainer-Maria) – on apprécie plus l’essor de cette femme cosmopolite, pensionnée de sa famille, qui parvient à vivre à peu libre dans un siècle misogyne et machiste. Jusqu’à adopter la psychanalyse de son « père » Freud – « science juive », répète l’auteur – tout en la poussant vers un panthéisme religieux que Freud n’approuvait pas.

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Elle n’était pas féministe, Lou, mais voulait garder sa liberté. D’abord par peur du sexe; ensuite – une fois forcée lentement par un médecin mûr juste avant de se débrider sous les coups de l’adolescent Rilke – par exigence de jouissance. Mais elle en voulait trop, Lou, « résister au flux et reflux de l’océan » (p262), que l’extase jamais ne s’arrête, jamais ne redescende dans le quotidien prosaïque, que l’âme et l’esprit et le cœur soient liés tous ensembles au sexe, réalisant ce grand Tout ici-bas… Idéalisme, disait Nietzsche, bovarysme aurait diagnostiqué Flaubert, irrationalisme, pensait Freud qui « n’a jamais trop goûté ces ‘climats océaniques’ où s’entremêlent le métaphysique, l’érotique et le religieux » (p.273) – libération pré-68 analyse volontiers l’auteur.

La fusion érotique, théorisée par Wilhelm Reich, avait été préparée par ce massif « retour à la nature » qu’engendraient le progrès, l’urbanisation et la mécanisation, déstabilisant les façons de vivre, de faire et de penser. « En Allemagne, depuis l’orée des années 1920, se dessine un puissant mouvement de retour à la nature. Être à la mode implique que l’on se montre ‘suprasensible’ aux souffrances d’une création malmenée. Il importe aussi, à l’instar d’une élite urbaine assoiffée de retour aux sources du pur, du sain et du beau, de ré-enchanter un monde dévasté par les guerres, les révolutions et l’industrialisation. Il s’agit, sur fond animiste et panthéiste nordique, somme toute à l’allemande, des premiers balbutiements de l’écologisme militant », écrit fort subtilement l’auteur p.302.

Lou Andreas von Salomé annonce « la naissance de la femme moderne » p.322. Certes… sauf que névrosée, masochiste et hystérique, fascinée durant son enfance par une servante battue par son mari et par la badine dont la menace son père – est-ce une « libération » ?

Lou ne s’est affranchie des carcans du sexe que par refoulement inconscient ; elle n’a jamais rêvé que d’un gros vit la besognant vigoureusement (ce que Rilke a su faire), tout en désirant la sublimité intellectuelle des cimes (ce que Nietzsche a comblé), en même temps que la sécurité affective et matérielle (que son mari officiel Andreas a assuré sans jamais la toucher). Lou n’a-t-elle pas été le pendant féminin des virilistes fascistes, soviétique et nazis – névrosés eux aussi et cherchant le pouvoir absolu par compensation ? Tout était permis pour jouir : à la femme croquer des hommes, à l’homme dominer les peuples.

Notre époque, un siècle plus tard, avec cette propension à l’éternel retour du même théorisé par Nietzsche, ne revient-elle pas aux mêmes errements névrotiques, érotiques, « écologiques » ? Je connais personnellement quelques Lou contemporaines… admiratrices folles de Poutine quand il fait l’ours, ou de Strauss-Kahn quand il domine toute femelle, attirées par les penseurs ou écrivains ostracisés. Et combien se renferment sous voiles dans la domination du mâle, par sécurité matérielle, affective, métaphysique ?

Vous avez dit « libération » ?

Un « roman vrai » qui fait songer, même si la partialité ethnique de l’auteur agace un peu, écrit d’une plume alerte.

Michel Meyer, Lou Andreas von Salomé – La femme océane, éditions du Rocher 2010, 327 pages, €21.20

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Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée

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L’auteur de cette biographie contemporaine d’un auteur sulfureux du siècle 19 est docteur en lettres et philosophie en Allemagne, il a déjà consacré des biographies à Schopenhauer et Heidegger.

Mais le « philosophe au marteau » (ainsi se décrivait Nietzsche) est moins un théoricien de système total, comme Kant ou Hegel qu’un explorateur. Pour lui, la vérité est une illusion, certes parfois utile, mais qu’il ne faut jamais prendre au sérieux. « Nietzsche était un laboratoire de pensée et il n’a pas cessé de s’interpréter lui-même », dit Safranski dans sa conclusion. « C’était une source continuelle d’énergie qui produisait des interprétations. (…) Celui qui considère la pensée comme une composante de la vie ne pourra jamais en finir avec Nietzsche » p.322. Ce pourquoi ce philosophe est bien plus vivant aujourd’hui qu’un Hegel ou qu’un Kant.

Et en effet, nul n’en a jamais fini : Thomas Mann, les dadaïstes, Stefan George, Bergson (« c’est par Bergson que la France fut rendue réceptive à Nietzsche » p.302), Ernst Jünger, Oswald Spengler, Hermann Hesse, les psychanalystes, Ernst Bertram, Bauemler (qui tire Nietzsche vers le nazisme en n’en prenant qu’une part), Karl Jaspers, Martin Heidegger, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Georges Bataille, Michel Foucault. À cette liste citée par le biographe, j’ajoute Jacques Derrida et Michel Onfray ; tant d’autres encore lui doivent beaucoup, « même les adorateurs du soleil et les nudistes » dit l’auteur p.297. Non pas pour l’imiter ou le suivre – mais pour penser d’après lui.

Nietzsche lui-même conseillait de le lire ainsi, que le biographe met en exergue de son livre : « Il n’est nullement nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi : au contraire, une dose de curiosité, comme devant une plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait une manière incommensurablement plus intelligente de m’aborder » (à Carl Fuchs, 29 juillet 1888).

Qui était Friedrich Nietzsche ? Un homme du XIXe siècle avant tout, entre élan romantique et scientisme darwinien. Né le 15 octobre 1844 d’un pasteur villageois près de Lützen en Saxe-Anhalt, il s’effondre nerveusement en janvier 1889 à 44 ans lorsqu’il voit un cheval de fiacre battu par son cocher à Turin. Il mourra le 25 août 1900 sans avoir recouvré la raison. Son père était mort de même lorsque Friedrich avait 5 ans, puis son petit frère de 2 ans un an plus tard. Le jeune Nietzsche a été élevé par cinq femmes, sa mère et sa grand-mère, ses deux tantes célibataires et sa sœur… Bon élève, passionné mais discipliné, ses copains l’appellent à 12 ans « le petit pasteur ». En internat d’élite à Pforta dès 14 ans, il aime la poésie et se noie dans la musique, il écrit des vers dont certains dédiés au poète vagabond dionysiaque Ortlepp (avec lequel certains soupçonnent qu’il ait eu une « liaison »). Mais « la sexualité passe pour la vérité de l’individu », dit le biographe, « c’est la forme fictive dominante donnée à la vérité par le XXe siècle… » p.231. Autrement dit, l’explication n’explique rien, une multitude de causes, dont cette rencontre (et cette hypothétique liaison) ont construit la pensée nietzschéenne – en tout cas la cause unique ne suffit pas.

Après l’adolescence, Nietzsche étudie la théologie et la philologie à Bonn, effectue son service militaire à 23 ans dans l’artillerie à cheval, avant d’être honoré docteur sans présenter de thèse et nommé professeur à l’université de Bâle. Ses auteurs favoris sont Jean-Paul et Hölderlin adolescent, puis Schopenhauer et Wagner jeune adulte. Il se détachera de tous pour suivre sa propre voie, mais ces imprégnations ne le quitteront jamais.

Sils-Maria Engadine

Car il est hypersensible et cyclothymique, passant de périodes d’euphories à de noires dépressions, sujets aux douleurs nerveuses, à des troubles de la vue, à des migraines, des vertiges, des vomissements. Il aime la marche (qui l’aide à rythmer sa pensée) et les orages (qui l’emportent vers le sublime), mais aussi le soleil (qui l’apaise et éclaircit ses idées). Ses lieux de prédilection seront Sils-Maria dans les hauteurs suisses, Nice et Turin au bord de la dolente Méditerranée. Volontiers rigoureux et austère, il s’abime parfois dans la musique et se laisse emporter par la danse, comme en témoigne sa logeuse en 1888, qui le voit « danser nu » dans sa chambre par le trou de la serrure (p.217).

Prude envers les femmes (Lou Andrea Salope sera son tourment et son échec, moins féminine que vraie garce), il est sensible aux jugements des hommes, empli de compassion pour les malheureux et pour les bêtes (p.153), il souffre de la critique humiliante de ses amis. Il se sent un génie appelé à prophétiser un renversement de toutes les valeurs de son époque : démocrates et chrétiennes mais aussi nationalistes et antisémites. Il a du mal à écrire « à la Socrate », de façon magistrale, préférant juxtaposer les aphorismes comme une mosaïque appelée à faire sens.

nietzsche page manuscrite

Ses principaux concepts sont :

Le couple Apollon et Dionysos : la pensée rationnelle organisatrice et claire, tranchant dans le vif, disciplinant le bouillonnement vital des monstrueux instincts dionysiaques Il y a pour Nietzsche « parenté intérieure entre onde, musique et le grand jeu universel de ‘meurs et devient’, croître et passer, régir et être terrassé. La musique conduit au cœur du monde » p.15. Il en fera plus tard l’écart entre Kultur et Civilisation opposant l’Allemagne et la France, la première plus enchantée – au risque de dériver dans le Mythe national (« la culture vit de l’esprit tragique et dionysiaque de la musique » selon Bertram, p.307), la seconde trop rationnelle – au risque de se dessécher dans la technocratie et la machine sociale (« la civilisation si nécessaire soit-elle, demeure liée au clair et optimiste domaine de ce qui est vivable », idem). L’équilibre est rompu depuis les Grecs : « Socrate est le commencement d’un savoir sans sagesse » p.55. Or il s’agit de tenir la balance entre la tête et le ventre via la volonté pour se construire soi-même, « la production d’une ‘seconde nature’ » p.47. On appelle cela l’éducation pour un être et la civilité pour un peuple.

La volonté de puissance : instinct de vie aveugle et impérieux, il commande toutes les autres volontés : d’aimer, de connaître, de créer. Il y a « des » volontés de puissance (p.269), une pluralité de désirs, « un combat d’énergies » p.278. Mais cette puissance doit être maîtrisée en soi : « on doit devenir le metteur en scène de ses impulsions vitales, on doit pouvoir rester en équilibre au-dessus de ses failles et devenir un chef de chœur dans la mêlée de ses voix » explique le biographe p.171. Faire de soi « une personne toute entière » est la tâche de chaque individu dans sa vie, une « seconde nature » (que les psys appelleront plus tard le Surmoi). Après sa mort, la sœur de Nietzsche et son ami Peter Gast éditeront un livre intitulé La volonté de puissance composé des notes du philosophe et d’un plan tracé auparavant, mais ce n’est pas un livre de Nietzsche. Lui avait dit tout ce qu’il voulait sur le sujet de 1885 à 1888 dans ses diverses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist.

Le concept de surhomme : avant tout la formation de soi et l’intensification de soi-même, mais aussi l’évolution de l’espèce dans la lignée de Darwin – plus une utopie d’humanité augmentée qu’une sélection naturelle d’éleveur. « Nietzsche admire en Byron cette mise en scène de la vie et la métamorphose de celle-ci en œuvre d’art » p.27. Aristocrate plus que démocrate, Nietzsche considère qu’« un État est légitimé quand ‘les exemplaires supérieurs peuvent vivre et exister en son sein’ » ; « ils n’améliorent pas l’humanité, mais ils incarnent ses meilleures possibilités et les offrent à la contemplation » p.64. Contre la « décadence » de son siècle qui transforme toute joie en velléité de joie, tout art en imitation de l’art, la pensée qui ne fait plus un avec ce que l’on pense (p.288). L’ère contemporaine pourrait rajouter la (fausse) « culture » comme seul divertissement et les œuvres « d’art » comme seul investissement. La situation, depuis l’époque de Nietzsche, n’a fait que développer son mouvement.

L’éternel retour : « une incitation à vivre chaque instant de la vie de telle manière qu’il pût vous revenir sans terreur » p.166, un éternel recommencement comme le jeu d’enfant d’Héraclite. En tout cas la preuve d’aucun au-delà consolateur : il s’agit de vivre ici et maintenant en adulte, sans la protection d’un quelconque Être suprême devant lequel on resterait enfant éperdu de refuge.

Son biographe le suit pas à pas dans l’épanouissement et la floraison de sa pensée, dans ses déviations et ses retours, dans ses fulgurances et ses impasses. « Entre Nietzsche et ses pensées se joue une histoire d’amour passionnée, avec toutes les complications habituelles aux histoires d’amour » p.168. Safranski raconte moins la vie du philosophe (renvoyée en chronologie de fin de volume) que le cheminement incarné de ses idées, jamais achevées, jamais en repos, montrant « comment les pensées jaillissent de la vie, se répercutent sur la vie et la changent » p.47.

Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée, 2000, Solin/Actes sud, 381 pages, €19.84
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Rémi Soulié, Nietzsche

remi soulie nietzsche
Un petit livre touffu entrelardé de passages des œuvres qui donne une bonne introduction à la pensée nietzschéenne… à condition d’en avoir déjà des notions. Car la logique de présentation et la clarté d’expression ne sont pas le fort de l’auteur. Combien les citations de Nietzsche sont limpides en regard !

Les chapitres sont intitulés de façon chaotique par les noms de dieux grecs, Pan, Silène, Dionysos (en fait les trois mêmes), précédés d’Alcyon et suivis de Zarathoustra. Le tout se conclut benoîtement par une Bénédiction… décrétant que le philosophe au marteau aurait pu « faire le saut de la foi » (p.120) ! Certes, l’éditeur est catholique et la collection Voix spirituelles comprend nombre de grands mystiques chrétiens, mais était-il utile de s’étendre autant sur Jésus et le christianisme dans l’œuvre de Nietzsche, en affirmant en outre que seul Heidegger l’a dépassé ? Heidegger, ce nazi avéré, plus nietzschéen que Nietzsche ? Cela fait un peu sourire.

Reste quand même le socle : « le mépris des vieilles idoles (…) soit les femmes, les vaches, les démocrates, les Anglais, les chrétiens et les épiciers » p.13 ; « l’affirmation créatrice du surhomme libéré de la névrose chrétienne ou obsessionnelle (l’enfer du devoir) ainsi que son revers malin, l’approbation joyeuse du monde comme jeu créateur et destructeur » p.18 ; « le souvenir d’un monde innocent, qui n’avait nullement besoin d’être réconcilié après une faute imaginaire dont le venin rongeur fut distillé par les faibles vengeurs, avides de culpabiliser les forts » p.30 ; Dionysos comme alpha et oméga de l’œuvre nietzschéenne p.43 ; « l’union miraculeuse des deux principes – Apollon disciplinant formellement l’instinct de Dionysos, lequel garde le premier d’un ordre stérile » p.48 ; « avec Dionysos, la vie apparaît comme sagesse » p.56

Mais le jargon bavasseux reparaît avec une phrase aussi lourdingue que celle-ci : « Lissage et polissage pour la métaphysique ; plan divin pour la théodicée : l’essentiel demeure l’accord fondamental de l’onto-sciento-théologie pour installer l’homme au cœur d’un polyptique humano-divin bannissant l’insupportable » p.66. Une indigestion de Heidegger donne ce vocabulaire hagard du nord qu’on croirait mal traduit d’un allemand brumeux.

Non, Heidegger n’a pas poursuivi Nietzsche. Non, Nietzsche n’a pas failli faire le saut de la foi. Non, Jésus n’était pas Dionysos avant le clergé. Ce sont les trois limites de cet ouvrage qu’on dirait militant, tordant le philosophe immoraliste vers le moralement correct. Dommage…

Rémi Soulié, Nietzsche ou la sagesse dionysiaque, 2014, Points sagesse, 129 pages, €6.50

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