Articles tagués : penser par soi-même

La solitude est sagesse d’être soi, dit Montaigne

Le chapitre XXXIX des Essais, livre 1, s’intitule De la solitude. Montaigne s’insurge contre l’opinion communément partagée que nous sommes nés pour les autres et non pour nous-mêmes. Il préfigure ainsi les Lumières, qui vont faire de l’individu la base de la société et non plus l’inverse. « Les états, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherchent plutôt pour tirer du public son profit particulier ». Tout politicien vous dira, la main sur le cœur, qu’il se dévoue à la collectivité – mais n’y trouve-t-il pas quelque satisfaction de vanité et d’orgueil ? Se faire reconnaître dans la rue, se faire écouter et avoir l’illusion de changer ainsi le cours des choses, avoir du pouvoir, ne sont-ce pas là des jouissances aussi fortes que le sexe et l’argent ? « Répondons à l’ambition que c’est elle-même qui nous donne le goût de la solitude », rétorque Montaigne.

Car côtoyer des gens de vices est dangereux pour la sagesse, « la pire part est la plus grande », constate notre philosophe. Et de citer ce « pressant exemple, Albuquerque, vice-roi en l’Inde pour le roi Emmanuel de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer [tempête], prit sur ses épaules un jeune garçon, pour cette seule fin qu’en la société de leur fortune [partage de leur sort] son innocence lui servît de garant et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à sauveté ». Le sage peut être content, seul dans la foule, dit Montaigne « mais, s’il est à choisir, il en fuir, dit-il, même la vue ». Il supportera s’il ne peut faire autrement mais évitera la contagion et la promiscuité des vices : il a déjà assez à faire avec les siens sans prendre de plus en considération ceux des autres !

Ce qui importe, pour le sage – et pour Montaigne – est de « vivre plus à loisir et à son aise ». Les affaires de la cour, celles du marché et celle de la famille, que le Périgourdin appelle joliment « la ménagerie », n’en sont pas moins importunes. Tous les instincts et toutes la passions nous suivent toujours, où que nous allions, en voyage comme au désert, dans les cloîtres comme dans les écoles de philosophie. Socrate dit que l’on s’emporte avec soi. « Notre mal nous tient en l’âme : or elle ne peut échapper à elle-même », dit Montaigne citant Horace. « Ainsi il la faut ramener et retirer en soi : c’est la vraie solitude, et qui se peut jouir au milieu des villes et des cours des rois ». C’est le quant à soi de qui pense par lui-même, le sire de soi des Normands attachés à la personne qui choisit ses allégeances, la reconnaissance de l’être unique créé par Dieu ou par le hasard naturel, l’humain désaliéné des entraves sociales et autant que possibles biologiques. « Faisons que notre contentement dépende de nous ; déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre aise. » Il y a une quête bouddhiste dans cette voie personnelle que Montaigne reprend au stoïcisme romain. Mesurer la vanité des choses, l’impermanence des rangs, les caprices de le fortune. S’y soustraire volontairement par le pouvoir sur soi contre les trois souffrances.

Chemin difficile, surtout lors de catastrophes. « Stilpon, étant échappé de l’embrasement de sa ville, où il avait perdu femme, enfants et chevance [biens], Démétrios Poliorcète, le voyant en une si grande ruine de sa patrie le visage non effrayé, lui demanda s’il n’avait pas eu de dommage. Il répondit que non et qu’il n’y avait, Dieu merci, rien perdu de sien. » Dur, mais blindé : c’est ainsi que l’on résiste aux forces naturelles, aux guerres, au terrorisme. Ne pas être atteint au fond de soi et recommencer à vivre et à construire. Une sagesse pour notre temps, qui a cru trop longtemps avoir échappé à la nature, aux dictatures et aux fanatiques. « Il faut avoir femme, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut ; mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende », explique Montaigne. En notre époque de divorces, de gestation pour autrui, d’orphelins, retrouver cette forme de renoncement est vital.

Cela ne veut pas dire indifférence aux autres ni au monde, mais « il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude. » Une amie à moi me disait jadis qu’elle était outrée d’une remarque entendue d’une de ses relations : « je ne m’ennuie jamais avec moi-même ». Elle prenait cela pour de l’orgueil, voire de l’égoïsme. C’est pourtant sagesse stoïcienne vantée par Montaigne, et il en cite Tibulle : « Dans la solitude, soyez-vous un monde à vous-même ». Puis de s’exclamer : « Notre mort ne nous faisait pas assez de peur, chargeons-nous encore de celles de nos femmes, de nos enfants et de nos gens. Nos affaires ne nous donnaient pas assez de peine, prenons encore à nous tourmenter et rompre la tête de celles de nos voisins et amis. » J’ai vu moi-même l’exemple déplorable des filles angoissées dans le RER le jour où les terroristes frères Kouachi étaient recherchés par la police après avoir tué ; elles se cramponnaient à leur smartphone pour avoir des nouvelles, sursautant au moindre bruit derrière elles, scrutant les quais aux arrêts de peur de voir surgir des démons en noir, arme à la main. Elles vivaient hors de soi, elles se faisaient un film, elles étaient possédées par leur imagination angoissée.

Il y a un temps pour tout, déclare Montaigne à la suite des Romains et des bouddhistes indiens : un temps pour apprendre, un autre pour vivre, un troisième pour se retirer et méditer. Et de citer Socrate qui « dit que les jeunes se doivent faire instruire, les hommes s’exercer à bien faire, les vieux se retirer de toute occupation civile et militaire, vivant à leur discrétion, sans obligation à nul emploi déterminé ». L’âge mûr venu, « prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous » – ce que les politiciens, les chefs d’entreprises ou les chercheurs universitaires ont beaucoup de mal à faire, se croyant toujours indispensables aux affaires.

« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi », décrète Montaigne.

Mais il ne faut pas se retirer du monde comme un ermite si l’on ne s’y sent pas, notre sage reste toujours loin de toute radicalité vécue, morale ou politique. « Il se faut servir de ces commodités accidentelles et hors de nous, en tant quelles nous sont plaisantes, mais sans en faire notre principal fondement ; ce ne l’est pas ; ni la raison ni la nature ne le veulent ». La vertu excessive de qui jette tous ses biens, couche à la dure, se crève les yeux ou se châtre n’a rien de vertueux – avis aux écolos mystiques de notre tremps, volontiers imprécateurs d’austérité forcée, surveillée et punie. La vertu exemplaire est plutôt de se contenter de ce que l’on a et d’en être heureux. « Je ne laisse pas, en pleine jouissance, de supplier Dieu, pour ma souveraine requête, qu’il me rende content de moi-même et des biens qui naissent de moi. » Cela dépend du goût de chacun, dit Montaigne mais « ceux qui l’aiment, ils s’y doivent adonner avec modération. » Lui n’aime pas l’administration de sa « ménagerie » mais d’autres si ; lui aime les livres mais pas au point de s’en rebuter par trop d’ascèse : « ne faut point se laisser endormir par le plaisir qu’on y prend ». « Les livres sont plaisants ; mais, si de leur fréquentation nous en perdons en fin la gaieté et la santé, nos meilleurs pièces, quittons-les ». En toute activité, « il faut donner jusqu’aux dernières limites du plaisir, et garder de s’engager plus avant, où la peine commence à se mêler parmi », dit Montaigne.

Ainsi de la randonnée, activité que j’ai beaucoup pratiquée : l’âge venant, le niveau baisse, inutile de vouloir trop en faire. Moi qui ait l’âme commune, dit Montaigne, « il faut que j’aide à me soutenir par les commodités corporelles ; et, l’âge m’ayant dérobé celles qui étaient plus à ma fantaisie, j’instruis et aiguise mon appétit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

N’interprétez pas les ordres de Dieu ! s’exclame Montaigne

Le chapitre XXXII de ses Essais Livre 1, affirme « qu’il faut sobrement se mêler de juger des ordonnances divines. » Dieu ne nous récompense pas ni ne nous punit en nos œuvres ; il a d’autres desseins plus… éternels. Montaigne explique avec raison que « le vrai champ et sujet de l’imposture sont les choses inconnues. » Moins vous en savez, plus vous pouvez parler dessus, inventer, imaginer, affirmer. Qui pour vous contredire, puisque nul ne sait rien ? « A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire parlant de la nature des dieux que de la nature des hommes, parce que l’ignorance des auditeurs prête une belle et large carrière et toute liberté au maniement d’une matière cachée. »

Nous ne pouvons qu’y souscrire et noter, en notre époque, les billevesées des croyants de Daech qui affirment agir au nom d’Allah, prenant leurs désirs pour des réalités et leur ressentiment pour un commandement de Dieu. Nous pouvons noter aussi les niaises catholiques autour du père Hamel qui voient un dessein caché de Dieu dans son martyre. Dieu ne dit rien, même s’il s’appelle Allah – ce sont les humains qui lui prêtent des mots et des intentions alors que, s’il existe, il s’en fout bien des misérables vermisseaux que nous sommes, infimes dans l’univers infini de sa création. S’il commande, c’est pour l’éternité, pas pour un petit présent qui passera aussi vite qu’un éclair. S’il commande, c’est selon les textes qu’il a rendu sacrés, et selon ses commandements dont le premier est « tu ne tueras point ».

Mais Montaigne n’est pas exégète de la Bible. Il est un observateur pragmatique et aigu des gens de son temps. Il philosophe en généralisant. « Il advient de là qu’il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, (astrologues) judiciaires, chiromanciens, médecins. (…) Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires de desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses oeuvres ». Si j’osais ? – il ose. Ce qui n’est pas rien, en son temps de guerre de religions. Montaigne est un esprit libre, libéré des textes et des commandements, qui pense par lui-même, le plus droit possible en sa raison.

Et de noter avec ironie que l’hérétique et le pape, « Arrius et Léon  (…) moururent en divers temps de morts si pareilles et si étranges » : tous deux ont rendu l’âme en chiant, tout simplement… Où donc serait le « dessein de Dieu » ? Il les considérait manifestement comme de la merde, l’un comme l’autre, le contesté et le légitime. A moins que les humains se trompent à vouloir absolument y voir un signe !

Les alchimistes d’aujourd’hui sont volontiers politiciens lorsqu’ils nous « promettent » – tant et plus s’ils sont libéraux sociaux, ou pire et moins s’ils sont croyants en écologisme ou en gauchisme révolutionnaire. Leurs fans sont des dévots par instinct de foule, pas des convaincus par raison ; ils sont emportés par mimétisme, pas persuadés en personne. Ils sont dévots de « la belle histoire » du futur où tout sera mieux une fois les immigrés foutus dehors, les financiers capitalistes taxés à mort, les productivistes enchaînés aux règles drastiques de la décroissance durable, les « sans rien» décidant par référendum populo. Tout est cohérent mais tout est imaginaire. Les alchimistes n’ont pas produit de l’or, les écologistes ne produiront pas de l’énergie sans vent ni soleil quand il n’y en a pas, en hiver où l’énergie est la plus vitale, autrement qu’avec des matières fossiles ou du nucléaire. Après tout, l’énergie du soleil n’est-elle pas purement nucléaire et entièrement « naturelle » ?

Le peuple est badaud, il croit ce qu’on lui dit, bêtement. « Il vaudrait mieux l’entretenir des vrais fondements de la vérité », s’exclame Montaigne ! Vaste programme, disait de Gaulle… de la connerie.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50 h

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance, dit Montaigne

Les simples d’esprit et les ignorants croient plus volontiers qu’ils ne pensent par eux-mêmes, constate Montaigne en son chapitre 27 du 1er livre de ses Essais. L’âme plus molle se laisse imprimer plus volontiers que l’esprit fort. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. Voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles », dit le philosophe. Notez la gradation du vide : les enfants le sont plus que les malades, qui ne sont qu’affaiblis, tandis que les femmes, qui viennent juste avant, sont surtout ignorantes – surtout à l’époque de Montaigne.

Mais faut-il pour cela aduler l’esprit fort ? Pas du tout, dit cet « en même temps » de sage qu’est Montaigne, dont la maxime est celle de Chilon le Lacédémonien (vers 600 avant), l’un des Sept sages selon Platon : « Rien de trop ». « Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte présomption d’aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable, qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance ». Car se mettre des bornes et limites dans la tête est se vouloir aussi fort que Dieu et la nature. Un brin d’humilité, que diable ! Nous ne savons pas tout et il est bien, d’ailleurs, de savoir que l’on sait peu de choses tant le monde, le temps et la vie réservent des surprises. « Il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance ».

La connaissance ne vient pas avec les gènes, comme les fourmis, mais lentement par l’expérience et l’éducation. Et « c’est plutôt accoutumance que science qui nous en ôte l’étrangeté ». Si les choses les plus banales nous sont présentées pour la première fois, nous les trouverions incroyables. Ainsi de la nudité des indigènes « sauvages », fort naturelle chez eux où le climat est doux, mais fort étrange pour nos mœurs pudibondes formatées par la morale biblique. Ou du voile islamique, coutume bédouine passée en dogme religieux fort courant au désert mais fort étrange en nos villes. « L’accoutumance des yeux familiarise nos esprits avec les choses », dit Cicéron cité par Montaigne.

C’est donc la nouveauté des choses qui nous incite « plus que leur grandeur » à en rechercher les causes. La curiosité n’est un défaut que si elle est malveillante ; elle est une qualité humaine si elle pousse à mieux survivre et s’adapter par la connaissance. Il ne faut donc rien mépriser. « Combien y a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi, desquelles si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens ; car de les condamner (comme) impossibles, c’est se faire fort, par une téméraire présomption, de savoir jusqu’où va la possibilité ». Ainsi de Dieu selon Pascal : y croire ou pas ? Impossible de savoir, donc parions. Il est plus sain d’esprit de se considérer comme agnostique que comme athée. « Rien de trop », donc.

Et Montaigne de citer des « miracles » civils comme la bataille perdue par Antoine en Allemagne à plusieurs journées de Rome qui aurait été le jour même connue de la Ville, ou des miracles chrétiens qui citent les aveugles recouvrant la vue sur des reliques. « C’est une hardiesse dangereuse et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne avec soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas. » Au temps des guerres de religions – qui fut celui de Montaigne et qui devient le nôtre – céder sur la croyance en la vérité c’est « faire bien les modérés et les entendus » mais au détriment du vrai. « Ils ne voient pas quel avantage c’est à celui qui vous charge, de commencer à lui céder et vous tirer arrière, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe ».

La conclusion est nette : « La gloire et la curiosité sont les deux fléaux de notre âme. Celle-ci nous conduit à mettre le nez partout, et celle-là nous défend de rien laisser irrésolu et indécis ». Méfions-nous donc de notre cerveau et de sa capacité à juger trop vite. La « gloire » ressort du Système 1 selon le psychologue prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, ce jugement rapide pour la survie ; la curiosité ressort plutôt du Système 2, examen rationnel qui prend du temps et des efforts mais est plus fiable. La gloire « d’être d’accord » avec les autres pousse à en rajouter sur la croyance commune, les biais d’ancrage, d’excès de cohérence ou d’excès de confiance court-circuitent la raison et gauchissent l’intelligence. Penser par soi-même est la première maxime du sage, sa curiosité native. 

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ne faites pas des enfants des ânes chargés de livres, dit Montaigne

Dans le chapitre 26 du livre 1erde ses Essais, Montaigne disserte sur « l’institution des enfants », autrement dit leur éducation. Elle est bien plus qu’un élevage car elle ne se contente pas de nourrir le corps mais aussi l’âme – nous dirions aujourd’hui le caractère et l’esprit. Le philosophe a longuement préparé son texte car il le destine à Diane de Foix, comtesse de Gurson de laquelle il est proche par lien féodal, et qui va bientôt être mère.

Après s’être excusé de n’être savant que de ce qu’il a appris dans sa vie, ce qui tient bien trois grandes pages que l’on peut passer sans dommage, il affirme tranquillement : « ce sont mes humeur et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma croyance, non pour ce qui est à croire ». Autrement dit, prêtez-y attention, comme il se doit, puis faites ce qui vous semble bon.

Car élever un petit d’homme est plus difficile que le planter car les humains ne sont pas des bêtes. Tout ne leur vient pas du programme génétique comme les plantes, ni de leur instinct comme les animaux, mais surtout des exemples et imitations des autres, tant l’humain est un être social. Au rebours, on ne peut non plus forcer leur nature. Il faut plutôt avoir, pour qui enseigne, plus « envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant ». Pour cela, « lui faire goûter les choses », ne pas parler tout seul mais l’écouter aussi, « juger de son train (…) pour s’accommoder à sa force ». Il s’agit de guider plus que d’imposer, de donner envie plus que de contraindre. Rousseau reprendra cette philosophie dans son Émile.

« Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. » Le par-cœur abêtit, l’assimilation élève. Pour cela, il faut des exercices, « accommodés à autant de divers sujets ». Pas de dogmes, mais un jugement personnel. « Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit ». Voilà qui est très Lumières et démocratie : ne rien tenir pour vrai que l’on en ait jugé par soi-même, ne suivre les autres que s’ils nous ont convaincus par des faits (ce qui est bien rare aujourd’hui). Pas plus la Bible qu’Aristote ou une autre doctrine ne doit être prise telle quelle pour vérité : de tout il y a à prendre et à laisser, selon son propre jugement. « Il n’y a que les fous certains et résolus ». Notons que la folie envahit notre époque. Les opinions des autres qui lui conviennent, qu’il les fasse sienne. « La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après ». Les abeilles font ainsi leur miel des divers pollens qu’elles pillent aux fleurs, mais ce miel n’est plus fleur, il est leur.

« Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage ». En faire un homme, pas un singe savant comme en sortent trop souvent de certaines de nos écoles. Car « savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire » – pire encore  lorsqu’on dispose du net ! La mémoire est désormais moins utile mais le jugement beaucoup plus que du temps de Montaigne. Pour juger sainement, préconise le philosophe, « le commerce des hommes » et « la visite des pays étrangers » pour « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». Curiosité entraîne humilité, soif de comprendre et – donc – intelligence. Seuls les ânes savent tout par seule croyance. L’actuel tropisme au repli sur soi, à l’entre-soi de la famille, de la bande et du milieu, à la régression nationale – ou même locale dans l’écologisme – n’est en faveur de l’intelligence…

Il ne faut surtout pas épargner la jeunesse, ce pour quoi les parents trop aimants sont nocifs. « Ils ne sont capables ni de châtier ses fautes, ni de le voir nourri grossièrement, comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sauraient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice. » Si la philosophie roidit l’âme, l’exercice « roidit les muscles » et la douleur physique permet de devenir apte à supporter le travail et l’effort. « La course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes », telle sont les activités que préconise Montaigne pour son temps. Nous pouvons le traduire en judo, footing, danse, musique, jeux vidéo pour l’adresse et l’attention, s’occuper d’un chien ou monter à cheval pour l’interaction avec l’animal, s’occuper de plus jeunes à l’adolescence.

À l’enfant, il lui faudra apprendre la modestie et le parler franc à bon escient dans le commerce des hommes. « Qu’on le rende délicat au choix et triage de ces raisons, et aimant la pertinence, et par conséquent la brièveté. » Il ne faut pas chercher à jouer un rôle, mais à se présenter en vérité. La vérité, d’ailleurs, faut la chercher en tout discours, « soit qu’elle naisse dans les mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque ravissement. » Se corriger en abandonnant un mauvais parti est de qualité. « La sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction ». Tout sert, toute observation des autres pour se régler soi-même.

Les livres complètent la société. Nous pouvons ajouter pour notre époque les films et les podcasts. « Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles ». Mais qu’il se souvienne de tirer leçon plus qu’érudition car moins importe « la date de la ruine de Carthage que les mœurs d’Hannibal et de Scipion ». Il devra voir au-delà du bout de son nez, s’élever au global : « Qui se présente, comme dans un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté (…) une si générale et constante variété (…), celui-là seul estime les choses selon leur juste grandeur ». Car seule la variété permet de mesurer et de se situer.

« Tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes nous apprennent à juger sainement des nôtres » – plus encore dans une époque de guerres de religions comme Montaigne l’a connu, et nous-mêmes aujourd’hui. À partir de ces exercices concrets, « assortir tous les plus profitables discours de la philosophie », ce « que c’est que savoir et ignorer (…) vaillance, tempérance et justice (…) ambition et avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté ». C’est en observant la comédie humaine que l’on augmente sa propre sagesse. Combien, de nos jours, l’ont-ils appris ?

L’art qui nous fait libre doit être le premier enseigné. Il s’agit de la philosophie. « Commence et ose être sage », dit Horace, cité, « différer l’heure de bien vivre c’est faire comme ce paysan qui attend, pour passer le fleuve, que l’eau ait fini de couler ». Or on nous apprend à vivre quand la vie est passée, la jeunesse, « on la rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit ». La morale doit suivre les exemples, pas l’inverse.

Après le savoir qui règle les mœurs et l’entendement « à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre », les autres sciences sont utiles : « logique, physique, géométrie, rhétorique ». Car la philosophie « on a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants ». Elle « doit par sa santé, rendre sain encore le corps », faire apparaître sa tranquillité d’esprit, montrer « une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre » de qui est bien dans sa tête et son cœur, qui sait qui il est et ce qu’il fait là. « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une jouissance constante », déclare Montaigne. Ce sont les cuistres, jaloux de leur jargon qui vaut pour eux profondeur et savoir, qui font de la philosophie aigreur et contraintes. « Il lui fera cette nouvelle leçon que le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficultés que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. » La philo n’est pas réservée aux profs ni à l’université, mais ouverte à tous dès le berceau, qu’on se le dise !

Car la vertu n’a rien à voir avec la pruderie offensée ni le sérieux angoissé des croyants en religions, celle du Livre mais aussi les communistes et socialistes. La vertu au contraire « aime la vie, elle aime la beauté, la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglement (modérément), et les savoirs perdre avec constance. »

L’éducation s’effectue par une sévère douceur, pas par la force ni par le châtiment. S’il faut endurcir l’enfant, c’est au froid, au soleil, au vent, au hasard du climat et de la nature, pas à la honte ni au fouet. « Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret (affecté comme une femme), mais un garçon vert et vigoureux ». Nous pouvons le dire aujourd’hui autant des filles, qu’elles soient moins apprêtées que directes, saines et sportives. Le collège, où Montaigne fut de 6 à 13 ans, « c’est une vraie geôle de jeunesse captive ». La situation n’a que très peu changé de nos jours ou la contrainte règne. Surtout au lycée où l’on a pourtant passé 15 ans.

Il n’y a, selon Montaigne, qu’une règle en éducation : « pourvu qu’on puisse tenir l’appétit et la volonté sous boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toute nation et compagnie, voire au dérèglement et aux accès, si besoin est (…), qu’il puisse faire toutes choses, et n’aime à faire que les bonnes. » C’est que l’exemple qu’on lui a donné aura été bon et qu’il sait juger par lui-même des écarts de ses pairs.

Car à la fin, « le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies ». Quoi qu’on pense, seul l’exemple qu’on donne est le vrai de notre personnalité. « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Nous dirions authentique. Il ne faut parler ou écrire ni en prof, ni en prêcheur, ni en avocat, « mais plutôt soldatesque » sur l’exemple du style de César.

Quant à apprendre les langues, mieux vaut s’y frotter tout petit qu’au collège. Chacun sait bien qu’après six ans d’anglais on ne le parle que très mal si l’on n’est pas allé dans le pays. À quoi servent donc le collège et le lycée ? Une formation de trois mois dans le bain suffirait à parler correctement, les entreprises le savent bien, pas les cuistres « inspecteurs » de l’éducation. Montaigne donne l’exemple de son père qui engagea un professeur ne lui parlant que latin. Il se reconnaît pourtant l’esprit lent, le corps paresseux, l’absence de mémoire, mais « ce que je voyais, je le voyais bien », ce qui signifie avec attention et sans illusion. Son premier livre fut les Métamorphoses d’Ovide. Au collège, il tint des rôles de théâtre qui lui ont donné « une assurance de visage, et souplesse de voix et de gestes ». Ce que les formations professionnelles aujourd’hui doivent apprendre à l’âge adulte parce que le secondaire ne se focalise que sur l’intellect. Le savoir-faire est déjà tangent, le savoir-être inexistant.

Montaigne nous a brossé l’homme complet de la Renaissance, telle qu’issu des philosophes antiques. Il s’agit d’une éducation naturelle vécue plus que de principes abstraits. L’homme est en effet un être d’imitation car très social, et la sociabilité compte avant tout pour lui faire apprendre quoi que ce soit. Les devoirs à la maison sont tout aussi inutiles que le bourrage de crâne, seuls les exemples humains et les exercices permettent de véritablement connaître. Ce que dit Montaigne il y a cinq siècles est applicable encore aujourd’hui car l’être humain ne change pas, malgré l’évolution des circonstances.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le savoir n’est pas l’éducation dit Montaigne

Le chapitre XXV de son Premier livre des Essais traite de l’art d’enseigner. En ce temps-là, on l’appelait « pédantisme » – et le mot est resté, bien péjoratif mais pas faux pour autant. Il faut en effet distinguer les têtes bien faites des têtes bien pleines, dira Rabelais sur l’exemple de Montaigne, ceux qui apprennent la vie de ceux qui apprennent les livres.

Ce n’est pas nouveau et sévit depuis que le savoir existe. Déjà « Plutarque dit que Grec et écolier étaient mots de reproche entre les Romains et de mépris ». Dès lors, pourquoi ? « Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent de trop d’eau, et les lampes de trop d’huile ; aussi l’action de l’esprit par trop d’étude et de matière, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se démêler », répond Montaigne. A trop ingurgiter, on régurgite au lieu de bien digérer. Gaver l’enfant ne fait pas de lui un savant qui sait mais un pédant qui récite. La manie du « par cœur » de l’avant-68 n’était qu’une ânerie et dressait plus des singes savants que de mûrs esprits. Aujourd’hui encore, la sélection par les maths – et uniquement par les maths – (dé)forme des élèves qui ne font que tout calculer et croire que tout est calculable au lieu de se demander – par eux-mêmes – si cette approche est juste et adaptée à la situation.

Si « notre âme s’élargit d’autant plus qu’elle se remplit », rétorque quand même Montaigne pour ne pas encourager l’ignorance à la mode « bon » sauvage (prônée notamment par les suites de Mai-68), le savoir doit être adapté pour qu’il serve, et non récité pour se faire valoir. Il doit donc être assimilé, transformé, afin que ce qu’apprennent les philosophes et les savants devienne ce que l’on sait soi-même, et comment s’en servir. Car penser par soi-même est le but de toute éducation. Le pédant perroquette, l’adulte réussi raisonne et utilise.

Car les vrais savants selon Montaigne, à l’exemple des Antiques, sont ceux qui « comme ils étaient grands en science, ils étaient encore plus grands en toute action ». Ainsi d’Archimède qui mit son savoir au service de la défense de son pays par des miroirs aptes à brûler les voiles des vaisseaux. Les savants n’aiment pas gouverner car ils voient trop d’incapables demeurer au pouvoir, ainsi Héraclite et Empédocle.

La science n’est rien sans le jugement ni la vertu. Montaigne réclame une éducation de l’être tout entier plutôt que le simple enseignement des savoirs. « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides ». Ainsi voit-on des antivax suivre n’importe quel gourou qui affirme n’importe quoi plutôt que de juger par leur bon sens propre des informations fournies par des sources fiables. Les demi-savants sont pire que les ignorants car ils croient savoir alors qu’ils ne savent rien. « Ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent », dit Montaigne. On pourrait croire qu’il parle d’Internet car c’est exactement ce qui s’y passe.

Le pillotage (du verbe piller, joliment décliné par notre Périgourdin) n’est pas une connaissance mais un patchwork de soi-disant « preuves » apportées uniquement pour conforter l’opinion préalable de celui qui les cite. Les manipulateurs d’opinion sont passés maître en cet art du storytelling. Zemmour crée la « belle histoire » en réécrivant à son idée celle de la France, tout comme le parti communiste chinois sous Xi Jinping et les nomenklaturistes des Organes l’histoire russo-soviétique sous Poutine. Cette fausse science, « passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autrui, et d’en faire des contes, comme une vaine monnaie inutile à tout autre usage », analyse Montaigne comme s’il parlait d’aujourd’hui.

« Quand bien nous pourrions être savants du savoir d’autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse », dit le philosophe. Denys le Grec se moquait « des musiciens qui accordent leurs flûtes et n’accordent pas leurs mœurs », renchérit Montaigne. Le savoir doit teindre l’âme en apprenant à dompter les pulsions, maîtriser les affects et exercer ses facultés de raisonnement – sinon, à quoi sert-il ? Le but est de faire un adulte accompli et un être épanoui, pas un rouage de la machine ni un robot parlant. « Si notre âme n’en va un meilleur branle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en serait plus allègre ». Ce pourquoi les meilleurs enseignements ont toujours associé le corps, le cœur et l’esprit, que ce soit dans les collèges anglais ou chez les Jésuites français par exemple. « On nous instruit non pour la vie mais pour l’école », persifflait Sénèque cité en latin par Montaigne. Le savoir est un instrument qui doit servir selon la vertu et le caractère, pas un maquillage qui cache le vide. « Quel dommage, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien faire » !

De son temps, Montaigne critique la noblesse, qui n’éprouve pas le besoin de connaître mais seulement celui de commander. Au rebours, « il ne reste que plus ordinairement, pour s’engager tout à fait à l’étude, que les gens de basse fortune qui y quêtent les moyens à vivre ». Il en est ainsi de nombre de nos fils et filles de famille qui s’en remettent à leur « classe » plutôt que d’étudier pour se former. Mais ont-ils eu de leurs parents le bon exemple ? « Et de ces gens-là les âmes, étant et par nature et par domestique institution et exemple du plus bas aloi, rapportent faussement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point, ni pour faire voir un aveugle ; son métier est, non de lui fournir de vue, mais de la lui dresser, de lui régler ses allures pourvu qu’elle ait de soi les pieds et les jambes droites et capables » (Montaigne accorde l’adjectif au dernier genre, le masculin ne l’emporte pas encore). A chacun selon ses capacités, « les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses ».

C’est sévère, tout le monde il est pas beau ni gentil, mais juste. « Elever » un enfant, c’est lui faire acquérir du caractère et de la vertu, en plus du savoir. Rien sans l’autre ne vaut. Les Perses, selon Xénophon, apprenaient aux enfants royaux la vertu avant toute chose, puis le cheval et la chasse, les exercices du corps pour qu’ils soient « beaux et sains », enfin à 14 ans les quatre éducateurs : « le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation ». Rien ne vaut le jugement propre et l’expérience, le vrai savoir ne s’acquiert qu’ainsi – et non pas en apprenant les livres.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Denis Marquet, Dernières nouvelles de Babylone

Babylone, ville antique de Mésopotamie, est réputée dans la Bible pour sa ziggurat – la tour de Babel. Cette tour qui s’élevait en spirale vers le ciel est devenue un mythe de l’orgueil humain, du cosmopolitisme des langues et de la dépravation causée par la promiscuité des villes. Denis Marquet, philosophe et psychothérapeute chrétien, en fait le marqueur de ses nouvelles sur l’humanité d’aujourd’hui.

Pour lui, nous sommes dans l’impasse. En témoignent ses 22 nouvelles, dont certaines ne font qu’à peine une ligne, la première étant « le sens de l’existence » tandis que la dernière sonne « la fin du récit ». Il s’agit du quotidien, énoncé d’un ton badin, interpellant le lecteur. Une conversation à base de contes ou de faits divers qui exposent le pire et le meilleur, des bons sentiments bêtes à pleurer (« une bonne action ») au penser par soi-même le plus affiné (« la dernière de Norbert »).

Si l’imprévu est certain d’arriver, il n’y a pas de hasard quand deux amies d’enfance se retrouvent amoureuses… du même homme. Mais ce qui est prévu n’arrive pas toujours, comme ce « bébé éprouvante – chronique du dernier homme » aux caractères tellement bien choisis par maman (à son image) qu’il est devenu chieur et pleurard (comme elle ?) et renvoyé à l’entreprise de génétique qui l’a conçu. Un chien robot qui fait ce qu’on lui dit de faire est tellement plus amusant, n’est-ce pas ? Seul le papa semble un tantinet déçu, il commençait à s’attacher à son bébé fille, mais le féminisme commande, n’est-ce pas ?

Au bout du tunnel cependant, la lumière : tout n’est pas noir dans l’humanité, contrairement à ce que croient les pessimistes. « Petites causes » montre leurs grands effets ; il suffit qu’une insulte se change en sourire pour que la face du monde en soit changée… parfois. « Une rose » déposée par hasard dans une boite aux lettres par une petite fille de 7 ans peut susciter l’amour entre deux êtres fermés sur eux-mêmes par habitude et dérision.

Le lecteur sort de ces nouvelles douces amères différent que lorsqu’il y est entré. Ne cherchez pas un message philosophique, il est tout simplement humain. L’homme est la meilleure et la pire des choses ; quant aux femmes, n’en parlons pas : « Lorsqu’Eve prit conscience que toutes ses représentations finissaient par se réaliser, elle prit peur. Alors, ce fut pire » (p.167). L’ironie n’est jamais absente de la réflexion sur le sens de la vie, même si le récit n’est jamais qu’une idée de soi-même.

Denis Marquet, Dernières nouvelles de Babylone, 2021, Aluna éditions (31 Muret), 187 pages, €17.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Les autres œuvres de Denis Marquet

Le site de l’auteur

Sa wikifiche

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir

Dans l’histoire des idées politiques, André Louis est original. Son propos porte sur le mérite des gouvernants, thème crucial s’il en est de la science politique. Mais s’il convoque Aristote et Tocqueville, auteurs reconnus légitimes en la matière, il introduit Pascal, ce qui est plus inattendu. C’est que l’heure est au pessimisme et Pascal en est le représentant éminent.

Aristote fonde le droit des meilleurs à gouverner

La science du bien est une science politique qui met en œuvre le bonheur des hommes. Si la richesse fait plaisir, le plaisir n’est pas la même chose que le bien qui lui est supérieur. C’est l’excellence humaine qui est la mesure du bien, excellence à comprendre (intelligence) et à agir (caractère). Il s’agit de trouver une juste mesure dans nos passions et sentiments pour avancer en commun. L’homme de jugement a l’intelligence des circonstances, faisant preuve dans l’action de modération et de courage. L’exemple récent d’Angela Merkel est là pour le montrer ; on pourrait citer aussi Churchill, de Gaulle et Obama. Les meilleurs sont sélectionnés par un processus qui conjugue une bonne éducation avec l’expérience. L’image du capitaine de navire est la plus adéquate pour qualifier un gouvernant. L’ironie de Fabius sur Hollande « capitaine de pédalo » était juste sur la forme ; sur le fond, chacun jugera.

Pascal consacre la défaite du mérite

Pour lui, l’amour-propre est le mouvement fondamental de l’âme humaine. René Girard le qualifiait de « désir mimétique », imiter celui que l’on jalouse au prétexte que l’on est son égal. Il y a évidemment contradiction entre sa présomption et son être réel. Le désir de reconnaissance dissimule par les honneurs l’absence de caractère et le paraître assure une domination – ce qui était le propre de l’Ancien régime. Raison et vérité sont incapables de faire naturellement autorité.

Tocqueville analyse le règne des égaux dans le régime américain

Si dans l’Ancien régime le rang social faisait correspondre en chacun l’estime de soi et sa capacité réelle d’agir, dans la société des égaux rien ne fait plus obstacle à l’accès aux positions les plus élevées – mais aussi aux positions les plus basses – car la réussite dépend de son propre mérite. D’où l’angoisse de la responsabilité induite par la liberté. Chacun doit se faire lui-même (self-made man) ; il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même s’il échoue. Ce qui est admis aux Amériques, continent de pionniers, l’est moins en Europe où les médiocres se réfugient derrière l’Etat protecteur de droits (que fait le gouvernement ?). Si le régime démocratique induit à penser par soi-même (les distinctions divines ou « de nature » disparaissent), la foi rationaliste fait se défier de toute autorité. Seule l’opinion majoritaire apparaît comme l’autorité (tout humaine) qui est de raison et acceptable, car l’expression naturelle des égaux. Même si le conformisme dû à « la passion de l’égalité » peut devenir une tyrannie douce et si le politiquement correcte inhibe de penser vraiment par soi-même.

Dès lors, comment concilier ces trois auteurs, qui ont chacun analysé un aspect de l’humain politique ?

« Le meilleur gouvernant, dans notre perspective, est celui qui garde en vue les diverses excellences de l’homme, et qui se montre attentif aux conditions qui les rendent possibles, comme à celles qui pourraient les compromettre », écrit l’auteur. Ces conditions sont « certains biens comme la rigueur critique, le goût de la vérité, la civilité, la délicatesse des sentiments, l’amour de la liberté ». Le tempérament nécessaire aux gouvernants sont des « marques de courage, de justice, d’honnêteté et d’intelligence ». Ce ne sont pas les qualités du plus grand nombre – et les gouvernants ne les ont pas toutes, ni au même niveau.

« Nous voulons que nos dirigeants poursuivent les meilleures des fins de la meilleure des manières ». Mais si le mérite est la manière d’envisager l’accès au pouvoir, les jalousies qu’il suscite de la part des amours-propres blessés des egos égalitaires remettent en question la légitimité même des institutions et même « détruiraient tout régime ». Sauf si une Loi fondamentale y est déjà établie et des biens reconnus qui font consensus. Parmi ces biens, la prospérité ne suffit pas, même si l’on espère son « progrès ». « Il existe une place pour un désir de conservation, s’attachant à des biens tirés du passé national ».

Comment être conservateur soucieux aussi de progrès en temps de populisme ? « Être conservateur, c’est avant tout être attaché à certaines qualités humaines qui ont été plus honorées dans le passé des nations européennes, qu’elles ne le sont dans le présent démocratique », affirme Adrien Louis. Marc Bloch le disait déjà dans L’étrange défaite, écrit juste après l’effondrement de 1940 : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». C’est peut-être cela le « conservatisme » : une écologie des valeurs sociales historiques. Toute distinction n’est pas injuste, l’intelligence et la vertu sont des grandeurs humaines naturelles qui font consensus mais qui sont inégalement partagées du fait de l’histoire de chacun.

L’auteur montre que si la méritocratie n’est pas le meilleur des systèmes, les contre-pouvoirs que sont les lois fondamentales et les biens sociaux (appelés vulgairement « valeurs ») assurent par les élections périodiques et les institutions de contrôle le moins mauvais des systèmes. A comparer avec les différentes formes de domination dans les autres pays… Le « populisme » qui oppose arbitrairement « le peuple » (comme entité mythique non définie) et « les élites » (comme bouc émissaire commode de tous les maux), n’apparaît donc pas comme une analyse juste et opérante en politique mais un simple instrument de propagande. La « radicalité » fait beaucoup parler d’elle mais ne remue pas en profondeur le corps électoral, volontiers conservateur.

L’auteur est lauréat du 10ème Prix Emile Perreau-Saussine décerné le 12 octobre 2021

Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir, 2021, PUF, 208 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

Catégories : Livres, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 2

Tous les procédés totalitaires de l’oligarchie collectiviste sont présentés d’emblée dans le premier chapitre :

Le Grand Frère vous surveille dans la rue, chez vous par télécran, n’importe où – tout comme le font aujourd’hui les religions du Livre, surtout l’islamique mais pas seulement, qui vous enjoignent quoi penser, comment vous habiller et comment baiser, servies par les nervis de la « bonne » société, des médias ou des bas d’immeuble ; comme le font les gouvernements sous prétexte de lutte « contre » le terrorisme, les enlèvements d’enfants, les délits sexuels, la fraude fiscale… (caméras de surveillance, reconnaissance faciale, observation des réseaux sociaux par le fisc, fichier des données personnelles et biométriques des Français pour la gestion des cartes nationales d’identité et des passeports ; mais aussi les GAFAM du Big Business (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX du parti totalitaire chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui traquent vos habitudes de recherche et vous vendent de la consommation ou du gaveprolo comme le dit Orwell, soit ces séries télé en série composées par des machines sur des scénarios standards ou ces « divertissements » qui humilient et torturent dans une parodie de télé-réalité. « Dangerdélit désigne la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut la capacité de ne pas saisir les analogies, de ne pas repérer les erreurs de logique, de ne pas comprendre correctement les arguments les plus élémentaires s’ils sont hostiles au Socang, et d’éprouver ennui ou dégoût pour tout enchaînement d’idées susceptible de conduire à une hérésie. En somme, dangerdélit signifie ‘stupidité protectrice’ » p.1158. Car les totalitaires ne prennent pas le pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour – ce pourquoi Trump est totalitaire dans sa volonté de mensonge sur le résultat des élections qui l’ont mis dehors. « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauver une révolution ; on fait la révolution pour établir une dictature », avoue O’Brien, tout fier, à Winston p.1205. Avis aux citoyens : ceux qui prônent « la révolution » prônent avant tout leur envie baveuse du pouvoir, pas votre bien ! Car « le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité à déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire exact des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan » p.1208. Vous êtes prévenus.

La pensée correcte est de dire et de croire que « guerre est paix, liberté est esclavage, ignorance est puissance » p.968 – tout comme aujourd’hui un Trump dit et croit que vérité est mensonge ou qu’un Xi décrète après Staline que les camps de travail sont de rééducation (Orwell dit Joycamps) et que démocratie est impérialisme. Car « la réalité existe dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr ; mais dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai, voilà qui est la vérité » p.1192. Toutes les églises n’ont pas dit autre chose. Réécrire l’histoire pour imposer son présent est la préoccupation constante de la Chine depuis quelques années : sur le statut de Hongkong, sur le rôle de Gengis Khan, sur les îles de la mer intérieure. « Qui contrôle le passé contrôle le futur, disait le slogan du Parti ; qui contrôle le présent contrôle le passé » p.995. Staline effaçait jadis des photos les membres du Parti qui avaient été exclus, la génération Woke « éveillée » veut aujourd’hui déboulonner les statues de Colbert, Napoléon, Christophe Colomb et nier tout contexte d’époque et toute réalisation positive au nom d’une Faute morale imprescriptible. La génération « offensée » veut imposer son vocabulaire et interdire (« pulvériser » dit Orwell) tous ceux qui ne sont pas de leur bande : c’est la Cancel Culture – le degré zéro de « la » culture… Ce qu’Orwell appelle la malpense ou le délit de pensée qui s’oppose au bienpense qui est un « politiquement correct » avancé.

Les Deux minutes de haine obligent tous les citoyens à hurler quotidiennement comme des loups de la meute, de concert contre l’Ennemi du peuple, Emmanuel Goldstein, mixte de Leon Trotski et de Juif Süss, bouc émissaire commode de tout ce qui ne vas pas – tout comme aujourd’hui les « manifs » pour tout et rien au lieu d’exprimer son vote (« contre » le chômage, le Covid, le gouvernement, la pluie, les Israéliens…), les foules hystériques au Capitole, les gilets jaunes qui tournent en rond  ne veulent surtout pas être représentés et ne savent pas exprimer ce qu’ils veulent tout en laissant casser les Blacks en bloc, ou encore les emballements des réseaux « sociaux » qui harcèlent, lynchent et insultent à tout va.

L’histoire racontée dans le roman a au fond peu d’intérêt tant les personnages sont pâles, sauf le personnage principal Winston Smith (autrement dit Lambda), et l’anticipation technique faible (le télécran, le parloscript). George Orwell écrit pour la génération d’après, situant l’action en 1984, 35 ans après la parution de son livre ; il écrit pour le fils qu’il vient d’adopter pour le mettre en garde, ainsi que la gauche anglaise, contre les conséquences intellectuelles du totalitarisme. L’auteur avait en effet noté que les intellos de gauche (« forcément de gauche » aurait dit la Duras) avaient une propension à la lâcheté collective devant la force comme à la paresse d’esprit de penser par eux-mêmes. « Nos » intellos de gauche n’étaient pas en reste, tel Sartre « compagnon de route » du stalinisme puis du castrisme avec Beauvoir avant de virer gauchiste de la Cause du peuple, puis prosémite et sénile. Si le totalitarisme n’est pas combattu sans cesse, il peut triompher n’importe où. Il ne faut pas croire que la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des acquis intangibles : les mots peuvent être retournés sans problème pour « faire croire » que l’on est en démocratie quand on vote à 99% pour le Grand frère, que la liberté est d’obéir au collectif qui vous rassure et protège, que l’égalité ne peut être mieux servie que si une caste étroite l’impose à tous sans distinction – et que la fraternité est de brailler en bande les slogans et la foi.

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

Catégories : Cinéma, Livres, Politique, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cul, culte, culture

Non, je ne bafouille pas, ni ne cherche une traduction originale de Ku Klux Klan. J’observe avec émerveillement combien la langue française, en rajoutant à chaque fois une syllabe, parvient à dire l’évolution du cerveau humain, du processus de civilisation.

• Le cul, c’est la base réflexe, le conditionné des instincts. Bouffer, baiser, dormir en paix sont les dispositions biologiques héréditaires : s’alimenter, se reproduire, se protéger.

• Le culte va au-delà. Il s’agit de rendre grâce et de prier les puissances pour ce qui s’offre et ce qui arrive. Il s’agit de croire qui l’on veut suivre et d’écouter ses avis. Il s’agit d’organiser son monde en ordre au tour de soi.

La culture ne vient qu’ensuite, pour ceux qui ont la chance d’avoir été “cultivés” comme on dit d’un jardin. Elle est réflexion, ce qui signifie miroir, retour d’expérience de ce qu’on fait, retour sur soi-même de ce qu’on pense.

Le cul est éternellement reproduit à l’identique ; le culte se transmet sans guère de changements sur des millénaires ; seule la culture évolue et est cumulative.

Pascal distinguait « trois ordres de différents genres » : sagesse, esprit et chair (Pensées, 103). « L’esprit a son ordre, qui est par principes et démonstrations ; le cœur en a un autre. » (322) Et le corps est d’ordre de la nature. « Tous les corps et tous les esprits ensemble ne sauraient produire un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d’un autre ordre tout surnaturel. »

Nietzsche nous fait découvrir les trois métamorphoses de l’homme : « comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1). Il évoque ainsi l’esclave qui suit aveuglément, le révolté plein de ressentiment qui s’oppose à tout pour exister, enfin l’homme régénéré, créateur, neuf, osant penser par lui-même.

La neurobiologie contemporaine distingue dans le cerveau ce qui ressort du moteur, de l’émotion, du cognitif (ou dit plus savamment : contrôle sensoriel, contextuel et épisodique).

Cul, culte et culture, autrement dit les instincts, les passions et l’intelligence.

L’esprit domine et maîtrise – mais il ne peut rien sans désirs (énergie vitale), ni amours (passionnés). Les Lumières selon Kant en 1784 sont une audace de penser par soi-même, un relativisme qui observe plutôt que d’affirmer, enfin un processus toujours à reprendre avec chaque enfant, dans chaque société, à chaque époque.

Mais si la culture se réduit au culte comme les religions revivifiées voudraient nous y inciter ou se résume au cul comme le divertissement marchand nous l’impose, alors nous sommes perdus !

Catégories : Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bio et démocratie

Un lecteur attentif m’envoie un message critiquant le « bio », pour lui une imposture marketing. Cela m’incite à approfondir ma pensée sur le sujet, car rien ne vaut plus que de penser par soi-même, hors des hordes « bien-pensantes » ou des consensus sociaux véhiculés par les réseaux.

Pour moi, le bio libère… un peu des polluants mais beaucoup du système de dépendance agro-industriel. Il permet de retrouver une autonomie proprement politique dans son travail, son choix alimentaire, de cadre de vie ou de santé.

Certes, le label « bio » étiquette un peu n’importe quoi. Du « bio » produit en Espagne, passe encore, mais quand il vient du Brésil ou de Chine, le consommateur français soucieux de ne pas être pris pour un gogo peut se poser la question. Le « cahier des charges » est-il précis ? appliqué ? contrôlé ?

De même, nos distributeurs ne songent qu’à vendre, pas à notre santé. Tout est bon pour appeler le client, surtout la mode, la tendance. Comme l’écologie est la nouvelle religion des bobos revenus de tout, même du New Age vraiment trop yankee, trop gourou porté sur le pouvoir et le sexe au nom de « l’accord intime » avec le naturel, les enseignes de la grande distribution se sont engouffrées dans la mode bio. Christophe Brusset, ex-ingénieur de l’alimentaire, le dénonce dans Les Imposteurs du bio.

Il n’a pas tort, mais…

  1. Du bio même léger (la pollution atmosphérique est la même pour toutes les plantes) vaut mieux que du tout-pesticides pour la santé.
  2. Du bio de proximité vaut mieux que du on-ne-sait-quoi venu des antipodes – j’avais découvert dans un hypermarché au début des années 2000 dans le sud des pommes venues de Chine vendues moins chères que celles de la région française proche !
  3. Du bio qui rémunère le travail du producteur me parait plus juste que de conforter les seules marges de l’industriel transformateur ou du grand distributeur qui se contente de pressurer celui qui produit.
  4. Du bio qui nécessite moins de machines, d’engrais, de pesticides est à mon avis préférable – à l’inverse de toute cette mécanique et cette chimie développée depuis les années 1960 à cause d’une monoculture de masse qui prend la terre pour un substrat neutre à exploiter sans compter.
  5. Du bio qui détruit moins les espèces (insectes pollinisateurs, oiseaux, petits rongeurs, etc.) – sans compter la nôtre (cancers, hyperactivité, infertilité, etc.).
  6. Du bio qui nous rend plus résistants – « résilients » selon le mot en vogue – envers les menaces climatiques (sécheresses, inondations, invasion d’insectes), sanitaires (pandémies engendrant confinement), géopolitiques (interruption des flux du commerce mondial et des chaînes d’approvisionnement) ou même sociales (« grandes » grèves des transports publics ou blocage des sites pétroliers, jacqueries en jaune ou vert qui empêchent la circulation des personnes).

Cela fait beaucoup d’avantages.

Le bio libère de l’esclavage industriel et politique s’il trouve sa bonne place dans la société. Regardez en Chine : les « petits » paysans forcés par le système à cultiver une terre collective par interdiction de migrer dans les villes s’émancipent des circuits jusqu’ici obligés des courtiers pour vendre leurs produits. « La réactivité pragmatique et l’opportunisme commercial des Chinois créent un mouvement inédit qui réinvente le commerce de proximité. Court-circuitant les intermédiaires par la technologie, ils tirent la petite agriculture familiale chinoise vers la modernité numérique. » Le Parti communiste seul détenteur des pouvoirs d’Etat ne peut rien contre la liberté née du numérique ; elle envahit tous les domaines de l’existence. Si elle est en Chine sévèrement contrôlée en politique pour conserver le pouvoir quoi qu’il en coûte, elle est laissée à elle-même en économie depuis que Deng Xiaoping a déclaré en 1978 que peu importe qu’un chat soit noir ou jaune s’il attrape les souris.

Ici comme là-bas, nos « petits » paysans comme nos paysans moyens peuvent reprendre leur destin en main sans passer par les syndicats agricoles, les vendeurs de machines agricoles, les firmes d’intrants chimiques, la grande distribution, les industriels de l’agroalimentaire, les banques. Il leur suffit de vendre en circuit court (restaurants, cantines, particuliers) des produits de qualité reconnue que chacun peut aller voir sur le terrain, produits bruts (légumes, fruits, fleurs, plantes aromatiques, lait) ou transformés par eux (fromages, tisanes, soupes, conserves). Le travail paie. Vendre son travail à un groupe industriel, c’est accepter d’en perdre une partie au profit des marges qui rémunèrent le travail du transformateur ou du distributeur. On peut choisir, certains préfèrent le confort de l’esclavage, du salariat ou du fonctionnariat – mais ce n’est pas le cas de tous.

C’est cela la démocratie : que chacun aie le pouvoir de décider de sa vie, de sa santé, de ses achats, de son travail. L’agriculture de masse subsistera car seule la taille permet de nourrir massivement la démographie qui galope dans les pays du sud. Mais nous, en Occident, n’en sommes plus à multiplier les enfants au nom de Dieu ou de la nature. Nous en sommes à vouloir assurer à chacun de ceux qui naissent un avenir propre à sa main.

Le bio y participe, même s’il reste encore imparfait pour la santé. Car la vogue du bio va plus loin que le sanitaire, il touche le pouvoir de chacun sur son propre destin.

DVD Jeu d’influences de Jean-Xavier de Lestrade, série en 2 DVD, Arte 2019, €23.80

Catégories : Cinéma, Economie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,