Articles tagués : fils de famille

Henri Troyat, L’Araigne

L’Araigne en ce roman n’est pas « l’universelle » (Louis XI) mais fils de famille (en la personne de Gérard Fonsèque). Il est le seul garçon d’une famille de quatre enfants dont le père est mort de maladie lorsque Gérard avait 7 ans et sa sœur aînée Élisabeth 10.

Dès lors, adulée par les femmes, le garçon est devenu roi. Il a été servi, soigné lorsqu’il était malade, on lui a fait la conversation. Il s’est senti tout-puissant et n’a eu qu’une crainte : que les filles quittent la maison et, peu à peu, le délaissent pour les plaisirs du sexe ou l’affection de l’amour. Lui-même méprise l’amour et n’a eu d’expérience sexuelle que répugnante. Son ami Vigneral, représentant en papeterie qui passe de femme en femme, l’encourage, mais rien n’y fait. Gérard est bien dans son nid et n’en sort pas.

Passé 20 ans, après des études, il se croit supérieur et tente, en pervers narcissique, de manipuler les autres dans la toile qu’il a tissée. Il traduit des romans policiers et tente un essai sur le Mal, qu’il ne parvient pas à finir. Il assomme sa mère et ses sœurs de son érudition, citant Nietzsche à tout propos pour mépriser la gent féminine et la vulgarité des gogos. La part animale du sexe, du mariage, de l’enfantement, le dégoûtent. Mais lui-même, qui est-il ? Un puceau aigri, un intello petit-bourgeois, un tyran domestique.

Sa sœur Luce se marie – une de partie ! Il convainc alors sa sœur aînée de refuser de se marier avec Tellier, le gérant du commerce de sa mère, peu cultivé et vulgaire ; il lui montre tout ce que la promiscuité du ménage et du lit pourra avoir de sordide, tout ce que l’absence de conversation aura comme conséquences dans son esprit. Élisabeth renonce par raison, mais s’en veut, car Tellier l’aime et le lui montre. Finalement, après quelques mois, elle se ravise et brise sa dépendance à son frère en acceptant le mariage. Gérard en est mortifié. Il tente bien de lui raconter que Tellier avait une maîtresse, l’une des vendeuses du magasin, qu’il la voit toujours car elle le fait chanter en menaçant de révéler cette liaison terminée, mais Élisabeth le sait et pardonne. Tellier l’aime et le lui montre. Ce sera pire pour Gérard lorsqu’ils quitteront la gérance à Paris pour s’installer à Metz, et qu’il lui fera un bébé. Gérard ne sera plus le seul mâle adulé de la famille, mais toute l’attention se reportera sur le petit bout de chair chieur et chiant.

Luce et Élisabeth parties, reste la dernière, Marie-Claude, 17 ans. Elle « suit » les cours de l’École du Louvre avec son essaim de copines, mais tâterait bien elle aussi du sexe, sinon de l’amour. Elle ne cherche qu’un homme pour se laisser embobiner, les filles sont comme ça, pense Gérard, amer. D’ailleurs, elle rentre souvent plus tard que d’habitude, à 19 h alors que ses cours se terminent à 16h30. Que peut-elle bien faire ? Elle prend le thé avec « Tototte Rouvez », ou va lécher les vitrine, ou faire les magasins. Nul ne connaît cette Tototte, copine du Louvre peut-être inventée ; pour de vrai, elle fricote avec Vigneral, qui l’attend à la sortie, et trouve sa jeunesse appétissante, ce qui le change de Tina l’entraîneuse.

Maman meurt, encore une femme qui s’en va dans l’univers de Gérard. Marie-Claude s’éloigne et la Tina lui apprend pourquoi. Vigneral prend l’affaire à la légère ; il aime sa sœur et veut la marier. Gérard se retrouvera tout seul, comme l’aragne en son nid. Lui qui adorait distiller son venin pour paralyser ses proies et les conserver dans son cocon, se retrouvera exsangue. Il sera face à lui-même, c’est-à-dire à rien, puisqu’il ne parvient pas à écrire son essai, ni à finir sa traduction. Son autre ami Lequesne, amoureux trop timide de Luce, a résolu de soigner son renoncement en partant enseigner en Angleterre. Lors d’un retour éclair à Paris, il donne à Gérard le remède : « On lutte, on désespère. Et brusquement la vie est si simple, le ciel si tranquille, le remède si proche et si doux. On attend. Les blessures les plus profondes se referment. Il ne faut pas se raidir contre la douleur. Il faut l’accueillir, s’en laisser baigner, traverser, imbiber comme une éponge. Rien n’endort un chagrin comme de ne pas chercher à s’en guérir ».

Mais Gérard ne sait pas prendre la vie comme elle vient, lui à qui elle a été servie toute cuite par sa famille féminine. Il n’accepte pas sa solitude et est impuissant à s’en sortir, lui qui cite Nietzsche, le maître de l’énergie, sans le comprendre. C’est un faible, un petit intello qui se croit grand car il sait lire. Mais, comme la plupart des petits intellos qui régurgitent le savoir, sait-il penser ? La rancœur, le ressentiment, la haine de tous ceux qui se détournent de lui le rongent comme un acide. « Il était cramponné, pauvre larve humaine, à l’extrême pointe du néant. » Désespéré, il retourne son poison contre lui-même. Dans le roman policier qu’il est en train d’essayer de traduire, la femme utilise « une décoction de semence de colchique » pour tuer son mari. Mais la dose de toxique était insuffisante pour provoquer la mort, et « le médecin, convoqué d’urgence, sauvait la victime et confondait la meurtrière ». Gérard a l’illumination dans son petit cerveau de petit intello qui se croit intelligent. Mais il est faible et bête. Il décide de faire comme dans le roman, sans se préoccuper de savoir si c’est vrai ou pas. Il serait malade pour terrifier ses sœurs, les faire venir à son chevet, se faire plaindre et soigner comme avant. Car « c’était mieux avant », comme disent les geignards qui ne veulent pas la responsabilité de se prendre en mains. Il a encore des granules de colchicine, achetés pour soigner ses rhumatismes de petit vieux de 20 ans. Il annonce son suicide à ses sœurs et il en prend. Il a mal dosé et en crève, devant ses sœurs assemblées, et malgré les remèdes du docteur.

Et la vie continue, malgré l’araignée qui a voulu garder ses sœurs en sa toile. « Ce deuil retarda de quelques mois le mariage de Vigneral et de Marie-Claude », conclut l’Arménien immigré à 9 ans Levon Torosyan, dit « Henri Troyat ». Gérard l’impuissant n’était qu’un simple incident dans le grand cours de la vie qui va et se transmet.

Prix Goncourt 1938

Henri Troyat, L’Araigne, 1938, J’ai lu 2002, 256 pages, €13,53

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Le savoir n’est pas l’éducation dit Montaigne

Le chapitre XXV de son Premier livre des Essais traite de l’art d’enseigner. En ce temps-là, on l’appelait « pédantisme » – et le mot est resté, bien péjoratif mais pas faux pour autant. Il faut en effet distinguer les têtes bien faites des têtes bien pleines, dira Rabelais sur l’exemple de Montaigne, ceux qui apprennent la vie de ceux qui apprennent les livres.

Ce n’est pas nouveau et sévit depuis que le savoir existe. Déjà « Plutarque dit que Grec et écolier étaient mots de reproche entre les Romains et de mépris ». Dès lors, pourquoi ? « Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent de trop d’eau, et les lampes de trop d’huile ; aussi l’action de l’esprit par trop d’étude et de matière, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se démêler », répond Montaigne. A trop ingurgiter, on régurgite au lieu de bien digérer. Gaver l’enfant ne fait pas de lui un savant qui sait mais un pédant qui récite. La manie du « par cœur » de l’avant-68 n’était qu’une ânerie et dressait plus des singes savants que de mûrs esprits. Aujourd’hui encore, la sélection par les maths – et uniquement par les maths – (dé)forme des élèves qui ne font que tout calculer et croire que tout est calculable au lieu de se demander – par eux-mêmes – si cette approche est juste et adaptée à la situation.

Si « notre âme s’élargit d’autant plus qu’elle se remplit », rétorque quand même Montaigne pour ne pas encourager l’ignorance à la mode « bon » sauvage (prônée notamment par les suites de Mai-68), le savoir doit être adapté pour qu’il serve, et non récité pour se faire valoir. Il doit donc être assimilé, transformé, afin que ce qu’apprennent les philosophes et les savants devienne ce que l’on sait soi-même, et comment s’en servir. Car penser par soi-même est le but de toute éducation. Le pédant perroquette, l’adulte réussi raisonne et utilise.

Car les vrais savants selon Montaigne, à l’exemple des Antiques, sont ceux qui « comme ils étaient grands en science, ils étaient encore plus grands en toute action ». Ainsi d’Archimède qui mit son savoir au service de la défense de son pays par des miroirs aptes à brûler les voiles des vaisseaux. Les savants n’aiment pas gouverner car ils voient trop d’incapables demeurer au pouvoir, ainsi Héraclite et Empédocle.

La science n’est rien sans le jugement ni la vertu. Montaigne réclame une éducation de l’être tout entier plutôt que le simple enseignement des savoirs. « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides ». Ainsi voit-on des antivax suivre n’importe quel gourou qui affirme n’importe quoi plutôt que de juger par leur bon sens propre des informations fournies par des sources fiables. Les demi-savants sont pire que les ignorants car ils croient savoir alors qu’ils ne savent rien. « Ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent », dit Montaigne. On pourrait croire qu’il parle d’Internet car c’est exactement ce qui s’y passe.

Le pillotage (du verbe piller, joliment décliné par notre Périgourdin) n’est pas une connaissance mais un patchwork de soi-disant « preuves » apportées uniquement pour conforter l’opinion préalable de celui qui les cite. Les manipulateurs d’opinion sont passés maître en cet art du storytelling. Zemmour crée la « belle histoire » en réécrivant à son idée celle de la France, tout comme le parti communiste chinois sous Xi Jinping et les nomenklaturistes des Organes l’histoire russo-soviétique sous Poutine. Cette fausse science, « passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autrui, et d’en faire des contes, comme une vaine monnaie inutile à tout autre usage », analyse Montaigne comme s’il parlait d’aujourd’hui.

« Quand bien nous pourrions être savants du savoir d’autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse », dit le philosophe. Denys le Grec se moquait « des musiciens qui accordent leurs flûtes et n’accordent pas leurs mœurs », renchérit Montaigne. Le savoir doit teindre l’âme en apprenant à dompter les pulsions, maîtriser les affects et exercer ses facultés de raisonnement – sinon, à quoi sert-il ? Le but est de faire un adulte accompli et un être épanoui, pas un rouage de la machine ni un robot parlant. « Si notre âme n’en va un meilleur branle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en serait plus allègre ». Ce pourquoi les meilleurs enseignements ont toujours associé le corps, le cœur et l’esprit, que ce soit dans les collèges anglais ou chez les Jésuites français par exemple. « On nous instruit non pour la vie mais pour l’école », persifflait Sénèque cité en latin par Montaigne. Le savoir est un instrument qui doit servir selon la vertu et le caractère, pas un maquillage qui cache le vide. « Quel dommage, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien faire » !

De son temps, Montaigne critique la noblesse, qui n’éprouve pas le besoin de connaître mais seulement celui de commander. Au rebours, « il ne reste que plus ordinairement, pour s’engager tout à fait à l’étude, que les gens de basse fortune qui y quêtent les moyens à vivre ». Il en est ainsi de nombre de nos fils et filles de famille qui s’en remettent à leur « classe » plutôt que d’étudier pour se former. Mais ont-ils eu de leurs parents le bon exemple ? « Et de ces gens-là les âmes, étant et par nature et par domestique institution et exemple du plus bas aloi, rapportent faussement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point, ni pour faire voir un aveugle ; son métier est, non de lui fournir de vue, mais de la lui dresser, de lui régler ses allures pourvu qu’elle ait de soi les pieds et les jambes droites et capables » (Montaigne accorde l’adjectif au dernier genre, le masculin ne l’emporte pas encore). A chacun selon ses capacités, « les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses ».

C’est sévère, tout le monde il est pas beau ni gentil, mais juste. « Elever » un enfant, c’est lui faire acquérir du caractère et de la vertu, en plus du savoir. Rien sans l’autre ne vaut. Les Perses, selon Xénophon, apprenaient aux enfants royaux la vertu avant toute chose, puis le cheval et la chasse, les exercices du corps pour qu’ils soient « beaux et sains », enfin à 14 ans les quatre éducateurs : « le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation ». Rien ne vaut le jugement propre et l’expérience, le vrai savoir ne s’acquiert qu’ainsi – et non pas en apprenant les livres.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,