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Stendhal, Lisimon

Peu connue mais à base autobiographique, cette nouvelle est sur le renoncement. Un jeune homme riche et fat nommé Lisimon, bien de sa personne et d’esprit brillant, ne vit à Paris que par le regard des autres. Trahi par une femme pour laquelle il avait quelque sentiment, trahi surtout par son existence de Don Juan sans cesse papillonnant de vagin en vagin, il ressent cruellement sa solitude. L’adolescence prolongée, le narcissisme et l’assouvissement immédiat de tous les désirs ne rendent pas heureux.

Lisimon est le nom du père des enfants et pupilles qui se cherchent sous les mascarades sociales, dans une pièce de Jean-Jacques Rousseau jeune, Narcisse ou l’Amant de lui-même. Ces comportements typiques de notre époque étaient éprouvés par Stendhal et il les a saisis de façon magistrale.

Pour en sortir, trois solutions : se ranger bourgeoisement (impensable dans le milieu « artiste »), se suicider pour jeter son exemple à la face de ses ennemis jaloux (mais le choc ne dure que le temps d’une conversation) – ou se retirer « au désert ». Le Moi naissait et se regimbait contre les impératifs sociaux. Comme Rousseau, notre jeune homme blessé par ses semblables se retire donc à la campagne.

Il s’y ennuie mortellement, ne survivant que par le sentiment de vengeance que son absence brusque et inexpliquée ne peut manquer de susciter chez ses rivaux. Mais, très vite, on ne parle plus de lui – comme de nos jours lorsque vous disparaissez des réseaux sociaux. Dès lors, que faire ? Cultiver son jardin, nous dit Stendhal après Voltaire. S’aménager une Thébaïde, le paradis personnel d’une maison entourée d’un jardin et d’un verger. Vous aurez de quoi vous occuper en prenant soin des plantes et des poules, vous pourrez bien manger légumes et fruits plutôt que les viandes rouges, et donner ou vendre votre surplus pour vous concilier vos serviteurs et vos voisins. Aujourd’hui, nul besoin de serviteurs, sauf à l’âge de la dépendance ; les machines les remplacent à l’envi. Quant aux voisins, ils ont souvent haute haie épineuse, chien méchant, 4×4 agressif et fusil chargé dans le placard.

Dans un lieu isolé, on est face à soi-même. Il faut donc s’accepter et dire oui à la vie, avoir « du plaisir à respirer au soleil » p.44. Ne plus être en compétition pour les places ou les femmes, ne plus se préoccuper de son statut social ni des concurrents prêts à vous piétiner pour arriver, mais accepter la destinée comme elle va, au rythme des plantes et de l’amitié des bêtes. Il s’agit d’un « art du malheur » (p.45) qui consiste à placer chaque événement entre soi et l’adversité.

Il est nécessaire de ne donner à l’animal social que le minimum requis pour être tranquille et s’assurer une vie paisible, entourée de livres et de musique. Pour être heureux, vivons caché. Ni clés ni montre (ni Internet), l’existence rythmée par la course du soleil et le passage des saisons : telle est la vie essentielle qui permet de porter toute son attention à ce qui vous entoure. Le verger à planter, greffer et entretenir, le jardin à labourer et repiquer, les chiens à promener et soigner – et les enfants que vous aurez peut-être « mais vers les 58 ans » avec une paysanne. « Je veux me retirer du monde quand mes fils, si j’en ai, auront 15 ou 16 ans. J’aurais le cœur percé de fond en comble de les voir devenir des êtres plats ». A cet âge, ils ne rêvent en effet que d’être conformes (aux adultes, du temps de Stendhal – à leurs pairs d’âge aujourd’hui). Ce serait plutôt vers 14 ans de nos jours, selon mon expérience – avant le retour de la personnalité vers 20 ou 22 ans. Balzac développera l’éducation dans la nature, après l’Emile de Rousseau (1762), dans sa nouvelle La Grenadière (1833).

Le renoncement est un principe bouddhique mais la vie bonne est issue de nos philosophes antiques. Montaigne le pratiquait fort, tout comme Rousseau l’a tenté (éternellement blessé par ses semblables et récusant tous ses gosses) de même, plus proches de nous, Julien Gracq, Pierre Michon et Michel Onfray.

Il s’agit moins de se retirer du monde (comme un moine) que de soigner son désespoir (par la nature). Point de mystique écologiste (terme d’aujourd’hui) mais une méthode thérapeutique : se retirer pour se ressourcer. Ce qui n’empêche pas Lisimon d’aller parfois à la ville pour acheter de nouveaux livres, voir un spectacle ou ce tableau de Pérugin qui l’émeut aux larmes, et écouter un opéra.

Mais il reste lui-même au lieu d’être un autre, de porter ce masque que la « bonne » société exige, ce politiquement correct de rigueur parmi ceux qui vous observent pour scruter impitoyablement toute « faute », ceux qui vous jalousent pour des qualités qu’ils n’auront jamais, sans mettre en balance vos défauts, ceux qui n’hésitent pas à vous marcher dessus pour accéder aux places avant vous.

Courte nouvelle, grand message. Stendhal est à relire de bout en bout.

Stendhal, Lisimon (1855), pp. 35-46 in Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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André Gide critique

Parfois féroce, souvent juste, le trait de Gide ne manque jamais sa cible. Oui, d’Annunzio, Barrès, Hugo (comme Wagner) et Suarès sont des enflures, des outres gonflées de vent malgré certaines beautés, noyées dans l’effet. Léon Blum, Paul Claudel et Romain Rolland sont des idéologues – respectivement du socialisme, du catholicisme, du pacifisme – qui asservissent leur talent à la doctrine. Cocteau, France et Hamsun sont trop légers pour durer. Seuls Balzac, Montaigne et Stendhal durent ; Charles-Louis Philippe un peu moins, comme Valéry, le premier trop émotif, le second trop rationnel. Et Freud, moins pour son œuvre « scientifique » que pour avoir enfoncé une porte.

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D’ANNUNZIO (Gabriele) : « Plus pincé, bridé, crispé, plus réduit, et aussi plus sémillant que jamais. L’œil est sans bonté, sans tendresse ; la voix plus cajoleuse que vraiment caressante ; la bouche moins gourmande que cruelle ; le front assez beau. Rien en lui où le don ne cède au génie. Moins de volonté que de calcul ; peu de passion, ou de la froide » p.633.

BALZAC (Honoré de) : « Balzac… cette espèce de génie qu’il a pour faire un nœud subit de tous ses fils » p.508.

BARRES (Maurice) : « Que j’ai souffert des lâchetés, des flatteries, des hommages à l’opinion de l’assemblée (l’Académie française qui le reçoit comme membre en 1907), qui lui sont naturels peut-être, je veux dire pour lesquels il n’a point dû fausser sa pensée, mais qui cueillaient ici un applaudissement trop facile » p.556. « Grand souci de son personnage ; il sait garder le silence pour ne rien dire que d’important » p.672.

BLUM (Léon) : « La pensée de Léon Blum a perdu pour moi tout intérêt ; ce n’est plus qu’un outil délié qu’il prête aux exigences de sa cause » p.521.

CLAUDEL (Paul) : « A coups d’ostensoirs il dévaste notre littérature » p.497.

COCTEAU (Jean) : « Extrême gentillesse ; mais il est incapable de gravité et toutes ses pensées, ses mots d’esprit, ses sensations, tout cet extraordinaire brio de son parler habituel me choquait comme un article de luxe étalé en temps de famine et de deuil » p.846.

DOSTOÏEVSKI (Fédor) :« J’admire Dostoïevski plus que je croyais qu’on pût admirer » p.358.

FLAUBERT (Gustave) : « Ce Flaubert est grisant : à lire ses lettres, il me prend des rages énormes de voyager, d’éprouver des sensations nouvelles, inconnues, voir du pays et des choses, connaître d’autres langues, et surtout de lire » p.59.

FRANCE (Anatole) : « Homme adroit et disert, incapable aussi bien de musique que de silence » p.1266.

FREUD (Sigmund) : « Il me semble que ce dont je lui doive être le plus reconnaissant, c’est d’avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu’il nous apporte surtout c’est de l’audace ; ou plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur » p.1250.

HAMSUN (Knut) : « Lu Pan de Knut Hamsun. Du fumet, de la saveur ; mais rien que du fumet et de la saveur. La viande manque. Misérable gaucherie et insignifiance des dialogues » p.595.

HUGO (Victor) : « indiscrétion des moyens et monotonie des effets, fastidieuses insistances, insincérité flagrante ; mobilisation indiscontinue de toutes les ressources. De même Hugo, de même Wagner, quand les métaphores lui viennent en tête pour exprimer une idée, ne choisira pas, ne nous fera grâce d’aucune. Inartistisme foncier de cela. Amplification systématique, etc. » p.571.

MONTAIGNE (Michel Eyquem de) : « Avec quelles délices j’ai repris Montaigne » p.424. (Gide met délice au féminin).

PHILIPPE (Charles-Louis) : « Certains l’ont mal connu qui n’ont vu de lui que sa pitié, sa tendresse et les qualités exquises de son cœur ; ce n’est pas avec cela qu’il fut devenu l’admirable écrivain qu’il put être. (…) Je n’admire que médiocrement ceux qui ne supportent point qu’on les contourne, ceux qu’on déforme à les regarder de biais. On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très un ; mais aucun ne voyait le même. (…) Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c’est-à-dire de quoi durer » p.623.

ROLLAND (Romain) : « Il entre dans son cas un peu de sottise et beaucoup d’infatuation. Je crois volontiers que l’infatuation a précédé la sottise – ainsi qu’il advient le plus souvent, malgré qu’on croie plus souvent le contraire (…) L’on se croit ‘au-dessus’ sitôt que l’on se met en dehors » p.910.

STENDHAL : « Stendhal n’a jamais été pour moi une nourriture ; mais j’y reviens toujours. C’est mon os de seiche ; j’y aiguise mon bec » p.581.

SUARES (André) : « Exaspéré par le pathos et le faux sublime de cet esprit. Puffisme religieux. Que m’importe de savoir que son livre fut terminé le Vendredi saint ? Et qu’appelle-t-il être terminé, pour un livre de cette sorte, qui n’est qu’une collection de feuillet ? » p.562.

VALERY (Paul) : « Quoi d’étonnant si, après avoir désenchanté le monde autour de lui, après s’être ingénié à se désintéresser de tant de choses, il s’ennuie ! » p.1113.

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Stefan Zweig, Montaigne

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Dernier livre écrit par l’auteur avant son suicide, ce Montaigne est à la fois un testament et un essai, mais surtout une bonne introduction, simple et courte, à l’œuvre de ce philosophe si français.

La vie même de Montaigne nous enseigne le monde, même quatre siècles après. Stefan Zweig l’écrivain cosmopolite chassé d’Autriche par les nazis, a échoué au Brésil, à Petrópolis. Dépressif pour lui-même et hanté par la pulsion de mort des peuples qui régnait sous la botte impérialiste des Allemands et des Japonais, il s’est donné la mort avec sa femme quelques jours après la chute de Singapour. Les guerres idéologiques du XXe siècle lui rappelaient les guerres de religion du XVIe siècle – le siècle de Montaigne.

D’où cet essai biographique, inabouti, mais qui donne une vision d’ensemble de la leçon que donne Montaigne aux humains. « Il ne faut pas être trop jeune, trop vierge d’expériences et de déceptions pour pouvoir reconnaître sa vraie valeur », prévient Zweig au premier chapitre. Montaigne est une lecture d’âge mûr, ce pourquoi l’étudier (comme je l’ai fait) au collège en quatrième était une ineptie ; il aurait fallu l’étudier en Terminale dans le cours de philo, mais les universitaires n’aiment pas ceux qui préfèrent vivre plutôt que de théoriser, les faiseurs d’essais plutôt que de systèmes… Surtout dans la France hégélienne marxiste des années 1950 à 1990 !

L’époque contemporaine ressemble à l’époque de Montaigne, mais aussi aux années 30 de Zweig, ce pourquoi il faut relire Montaigne. « A aucun moment de sa vie il n’a vu régner dans son pays, dans son monde, la paix, la raison, la tolérance, toutes ces hautes forces spirituelles auxquelles il avait voué son âme », écrit encore Zweig comme s’il parlait de lui-même (chap.1). Dès lors, la question qui se pose, hier comme aujourd’hui, est la suivante : « Comment sauvegarder mon âme la plus profonde et sa matière qui n’appartient qu’à moi, mon corps, ma santé, mes pensées, mes sentiments, du danger d’être sacrifié à la folie des autres, à des intérêts qui ne sont pas les miens ? » (chap.1).

Que faire ? remplace le fameux Que sais-je ? Et Montaigne donne la solution : « Sa tactique était d’être aussi peu visible que possible, d’attirer aussi peu que possible l’attention par son aspect extérieur, de traverser le monde en portant une sorte de masque, pour trouver le chemin qui le mènerait à lui-même » (chap.1). Entre l’ostracisme politique, ethnique ou sexuel de la bien-pensance et les algorithmes qui traquent vos activités sur le net, porter un masque est probablement la leçon la plus précieuse de vie pratique à laquelle Montaigne nous convie aujourd’hui. Car rien d’extérieur ne peut jamais vous troubler tant que vous ne vous troublez pas en votre for intérieur. Penser par soi-même, assigner soi-même les valeurs aux idées comme aux choses, choisir la joie du présent réel plutôt que l’angoisse du futur incertain – voilà ce à quoi Montaigne nous convie, et ce sur quoi Zweig insiste.

Il entre ensuite brièvement dans la vie du philosophe, rappelant sa prime enfance en nourrice chez un couple de bûcherons pauvres, son éducation toute en latin à la maison paternelle de 3 à 6 ans, son éveil chaque matin en musique pour ne pas le faire sursauter, sa mise au collège de Bordeaux de 6 ans à 13 ans, ses études de droit en partie à Paris, puis une charge de magistrat à Bordeaux un temps.

Mais Stefan Zweig juge cette éducation libérale un brin libertaire, trop permissive, n’incitant pas à l’effort ni au collectif. « Cette enfance a donné à Montaigne, pour toutes les années à venir, la mauvaise habitude d’éluder autant que possible toute tension trop forte et trop puissante, tout ce qui est difficulté, règle ou devoir, de toujours céder à son propre désir, à son propre caprice » (chap.3). Notre génération post-68 en sait quelque-chose et notre économie aussi, face à des peuples industrieux et durs à la tâche comme nous ne savons plus être… Nous sommes trop pressés, trop pressurés, trop stressés, pris dans la réunionite et le politiquement correct sans vision globale, ni temps pour penser. Alors que du temps pour soi, chaque jour, (et non la pression sociale) permet de bien mieux travailler.

Ce pourquoi en sa 38ème année, Montaigne se retire sur ses terres pour jouir, dix ans durant, de sa bibliothèque peinte de 54 maximes latines, de son domaine et de ses gens. Il y écrit les deux premiers tomes des Essais, au départ lecture commentée puis, de plus en plus, réflexion personnelle à partir des auteurs. Le danger d’Internet aujourd’hui est d’éviter de lire, de ne regarder que ce qui intéresse et de zapper trop vite. Or « la lecture, dans sa diversité, aiguise sa faculté de jugement » (chap.5).

Pour Montaigne, point de système sinon de jouir à propos, car philosopher c’est vivre – or « à chaque instant nous recommençons à vivre » (chap.6). Et la sagesse n’est que la vie harmonieuse que l’on mène soi-même, pas une abstraction valable pour tous en tout temps. Ce pourquoi l’histoire est une mine inépuisable d’exemples concrets d’actions et de tempéraments humains. « Il aperçoit clairement ce qui en chaque homme est commun à tous, et ce qui est unique : la personnalité, son ‘essence’, un mélange incomparable à tous les autres » (chap.6).

Montaigne part 18 mois en voyage en Europe à 48 ans, après avoir publié les deux premiers tomes de ses Essais, fort lus à la cour. Il voyage pour voyager, sans but, sinon de découvrir des choses nouvelles et d’autres façons de parler, de sentir et de jouir. Il ne doit rentrer que parce qu’il est élu en son absence maire de Bordeaux et que le roi lui ordonne d’accepter.

Il sera réélu, mais la tâche ne le séduit pas : c’est trop de libertés en moins. Il laissera la mairie pour écrire le troisième tome des Essais, qui ne paraîtra qu’après sa mort en 1592, édité par sa bonne amie qui l’admirait, Marie de Gournay. Entre temps, il aura été médiateur entre Henri III et Henri IV et aura convaincu ce dernier de se convertir au catholicisme pour se faire accepter. Ce n’est pas rien pour qui voulait se garder de la folie des autres !

Retenons avec Zweig que « ni une position dans le monde, ni les privilèges du sang ou du talent ne font la noblesse de l’homme, mais le degré jusqu’où il parvient à préserver sa personnalité et à vivre sa propre vie » (chap.7).

Stefan Zweig, Montaigne, 1942, (1ère édition posthume 1960), PUF Quadrige 2012, 125 pages, €10.50

  • Montaigne, Les Essais, Pocket 2009, 554 pages, €5.40
  • e-book format Kindle, €0.99

Mais, sauf érudits, il vaut mieux le lire en français actuel :

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Le doute est salutaire

Dérivé de ‘duo’, le doute exprime l’hésitation, l’indécision. Jusqu’au 16ème siècle, douter signifiait avant tout ‘craindre’, avant d’être cantonné à ‘redouter’. C’est le réflexe intellectuel frileux auquel nous assistons systématiquement de nos jours : tout changement fait ‘douter’ de l’habitude, donc automatiquement ‘craindre’ ce qui va être modifié. Il marque la défiance dans ce nouveau Moyen-Âge assoiffé de certitudes.

La locution ‘sans doute’ est d’ailleurs restée avec le sens de ‘je choisis l’hypothèse’. Le doute est condamné par l’Église comme par l’islam : il n’y a de Dieu que Dieu et Jésus ou Mahomet annonce Son règne. Tous les non-chrétiens ou non-musulmans sont mécréants, donc exploitables (colonisables) et taillables (en pièces) à merci – et Allah Dieu reconnaîtra les siens. Aucun doute, rien n’est douteux pour le Croyant.

Seuls les disciples ont parfois le doute édifiant : ils sont humains, comme vous, mais ont fait le ‘bon choix’, celui de s’abandonner entre les mains du Père. Seuls les non-convaincus sont ‘douteux’, de maintien, de mœurs et de pensées. Ont-ils donc une âme ? Le Diable ne les possède-t-il pas ? Les côtoyer est redoutable, les ignorer requis, les massacrer encouragé.

Et pourtant, le doute est salutaire. « C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance », disait Montaigne, Essais I 27. Encore fallut-il la redécouverte des préchrétiens antiques, à la Renaissance, pour « oser » défier le Dogme. A l’inverse, une bonne part de l’islam est retourné aux origines, encouragé par cette démocratie à la pointe de l’épanouissement humain qu’est l’Arabie saoudite, et par cette utopie d’un « monde meilleur possible » vantée tant par le salafisme (une secte de l’islam) que par l’État islamique. L’islamisme wahhabite ou salafiste est violemment « réactionnaire » envers toute modernité. Car, aucun doute, tout a été déjà dit par Djibril à Mahomet et écrit pieusement par ses disciples jusqu’à la troisième génération. Comme dans l’armée, réfléchir, c’est déjà désobéir – et douter du commandement un crime de haute trahison !

protocoles de la rumeur

Or, pour nous en Occident, le doute est ‘penser sans certitude’, sens qui est resté dans ‘se douter’. Le doute salutaire permet l’étonnement philosophique, l’hypothèse scientifique, le dialogue démocratique, le risque d’entreprendre – rien que ça ! Le doute est un pari : quitter les rives de l’habitude, de l’enclos, de la certitude – pour aller prendre le risque d’explorer le monde, les autres jamais vus et les pensers nouveaux. Si la ‘dubitation’ fut jadis rhétorique – il s’agissait de feindre d’hésiter pour mieux asséner son argument – être ‘dubitatif’ demeure suspendre son jugement a priori pour exercer ses talents d’observation (sens), d’examen (cœur) et de critique (esprit).

Si les sceptiques y arrêtent leur pensée, poussant jusqu’à la relativité générale de tout jugement, les dogmatiques en font un passage obligé : c’est rhétorique d’Église, tout comme de Parti, que de tenir pour faux tout ce qui se présente – avant de feindre de « remettre sur ses pieds » la réalité et de catéchiser dans le « bon sens » les fidèles. Au nom de la certitude, évidemment. Pour Descartes, que l’on cite souvent comme ayant défié la Tradition par le ‘je pense’, Dieu demeure au final l’anti-doute ; pour Hegel, c’est l’Histoire qui s’accomplit et nous écrase ; pour Marx, le mouvement social qui crée l’Histoire inexorable qui nous emporte. La certitude devient ‘état de fait’ lorsqu’on est incapable de douter. Par peur de la liberté, par crainte de la responsabilité, par hantise de l’initiative. Ou par un ego hypertrophié.

Or, il est raisonnable de douter quand les faits semblent faux où incertains. Et tous les faits le sont, de « que mangerai-je demain ? » à « m’aime-t-elle ? » ou « faut-il le croire ? ». Ni Dieu, ni maîtres, ni masse ne créent le certain – même si leur force vient de la puissance terrible qu’on leur attribue. Montaigne encore disait fort bien : « Il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires, chiromanciens, médecins. Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres » Essais I 32. La théorie du Complot n’a pas été inventée par notre siècle.

La science elle-même n’est pas un corpus déjà écrit, une « bible » que nous aurions à charge de « découvrir » – mais une méthode. Elle est un perpétuel échange entre nos capacités de penser, l’expérience humaine accumulée et le réel donné. Rien n’est jamais tenu pour acquis, même si les instincts automatisent certains de nos comportements. Si la confiance en l’expérience et le savoir permet de se fonder, leurs postulats éprouvés (bien que non démontrés) permettent de penser et d’agir en attendant. Les « dogmes » de la physique, de la biologie, de l’économie et autres sont remis en cause presque à chaque génération. La connaissance scientifique fonctionne comme un processus : étonnement soudain, observation, questionnement, hypothèses, tests des hypothèses, modélisation (qui est une fiction d’imagination), épreuve de l’expérience (qui replonge dans le réel) – avant nouvelles hypothèses, affinement du modèle ou impasse, nouvelles questions, etc. Tel Sisyphe, le scientifique roule sans fin son rocher, cent fois sur le métier il remet son ouvrage. A charge à ses descendants de poursuivre la tâche.

Le doute, pour être utile, n’est pas sans limites – il est « méthodique ». Ne nous fions ni à nos sens, ni à nos mouvements de cœur, ni à notre esprit si prompt aux ‘préjugés’ – suspendons simplement notre avis. L’instinct (aveugle) ne doute jamais, le cœur (faible) et l’âme (crédule) trop souvent ; c’est à l’esprit (critique) de balancer. Crainte, désirs, croyance, espérance sont des travers trop humains. Au lieu d’y céder d’un premier mouvement, examinons la chose, l’être ou l’idée, tournons autour, usons avec elle de l’éclairage de nos sens, de notre expérience des hommes, de la logique de notre pensée. Faisons attention aux paralogismes, syllogismes ou sophismes : ils sont nombreux, ils masquent le chemin par leur facilité. La bêtise y tombe souvent, même chez les plus intelligents et de bonne foi. Il faut un minimum de confiance dans la constance du monde, mais point trop. Délicat équilibre qui établit l’humaine condition. Car nous ne sommes ni anges, ni bêtes, mais voués à l’entre-deux ; travaillant à connaître, sans être sûrs de rien.

Douter ne signifie-t-il rien d’autre que d’être vigilant ? – Sans doute. « Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure, et lui-même. Or c’est de lui-même qu’il doit s’assurer d’abord » dit le philosophe Alain dans Les idées et les âges, Les Passions et la Sagesse, Pléiade p.186. Le pire ennemi de l’homme reste lui-même : « Il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi » dit justement Montaigne, Essais II 17.

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Stendhal, Voyage en France

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Cet écrivain sur le tard, aventurier à 17 ans, passionné cérébral, aimait le ” voyage “. Il suivait ainsi Montaigne, qu’il décrit comme ” cet homme rare qui sut réfléchir l’habitude, chose si rare en France ” (Bordeaux, 9 avril 1838 p. 653). Les éditions de la Pléiade ont réuni sous le titre choisi par l’auteur lui-même, Voyages en France, trois œuvres dont une partie est restée inédite de son vivant. Mémoires d’un touriste, publié en 1838, est suivi de papiers posthumes du Voyage en France, enfin du Voyage dans le midi de la France. En ces temps de vacances et d’errance, relire Stendhal est un enchantement.

Oh, non pas pour le descriptif des villes et paysages, qui ont bien changés et pour lesquels Stendhal n’hésite pas à plagier ses amis lorsqu’il n’a pas eu l’occasion d’y passer – mais pour sa façon de voyager, de réfléchir l’habitude. ” Je me suis promené par la ville, jouissant du délicieux plaisir de voir ce que je n’avais jamais vu, “ écrit-il avec humour p.564.

Chacun d’entre nous a un métier, c’était plus rare des voyageurs de l’époque, où les oisifs vivaient de rentes. Stendhal prend le masque de marchand de fer, ce qui le rend moderne, pour allier des préoccupations économiques aux remarques humanistes. Le voyageur d’aujourd’hui est bien plus proche de ce personnage que du rentier d’alors. Il peut, comme l’auteur, examiner avec précision ce qu’il connaît, parler du reste avec les natifs et se faire une idée de tout avec son tempérament. La philosophie à la Montaigne, celle ” qui aide à vivre “, est bien plus proche du quotidien que les grandes envolées des théoriciens romantiques. Nietzsche en loue Stendhal dans Par-delà le bien et le mal (1.39) : « Pour être philosophe, dit ce plus récent des grands psychologues, il faut être clair, sec, sans illusion. Un banquier qui a fait fortune a une partie des caractères requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est ».

Stendhal voyage en quête de sensations et de savoirs nouveaux. ” J’aime les beaux paysages ; ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu’un archet bien manié sur un violon sonore ; ils créent des sensations folles ; ils augmentent ma joie et rendent le malheur plus supportable “ (Langres, 5 mai 1837, p.50). Il y a un art de voyager qui ressort de l’expérience de soi parmi les autres. La rupture de ses habitudes permet de prendre conscience de ce qu’on est, de ce qu’on sait, de ce qu’on croit. Bienfaits de l’ouverture. ” Le provincial ne sait pas que tout en ce monde est une comédie “ (Langres, 5 mai 1837, p.54).

Stendhal était rare : le manque de curiosité des Français pour autre chose que leur quartier ou leur village était largement dénoncé au 19ème siècle. Cette inertie se perpétue aujourd’hui où seulement 12% des Français vont à l’étranger chaque année – dont la moitié sont des écoliers forcés d’aller apprendre une langue. Si les Français visitent enfin leur propre pays, ils répugnent manifestement à en sortir – tout comme les Américains. Sont-ils aussi imbus d’eux-mêmes que les Yankees ? Ont-ils la même crainte qu’eux du reste du monde ? Une semblable indifférence pour ce qui est autrement ?

stendhal plaque de sejour 1838

Le voyage à la Stendhal est décousu, pas très organisé, désinvolte. C’est ce qui fait pour nous son charme, intact après six générations. Il donne en exemple une provinciale qu’il rencontre : ” Mme de Nintrey ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui plaît le plus dans ce moment-là. Ainsi tous les sots l’exècrent, eux qui n’ont pour tout esprit que leur science sociale “ (De la Bretagne, 3 juillet 1837, p. 269). La science sociale signifie le code de la société du temps. Quant à faire ce qui lui plaît, c’est le principe de base du Beylisme.

stendhal voyage dans le midi de la france

Il aime le naturel – mais est-ce celui tant vanté du ” gamin de Paris ” ? Non car, en bon réaliste, Stendhal se méfie des outrances du romantisme, dans lesquelles va se vautrer Hugo une vingtaine d’années plus tard en créant son Gavroche. Stendhal est un observateur aigu, pas un naïf idéaliste. ” Ce n’est pas que le caractère du gamin de Paris me plaise : cet être, quoique si jeune, a déjà perdu la gentillesse et surtout la naïveté de l’enfance ; il calcule jusqu’à quel point il peut profiter du privilège de sa jeunesse pour se permettre des impertinences. C’est déjà le Parisien de 25 ans. Il tire parti de sa position avec adresse et sang-froid pour se donner la supériorité sur la personne avec laquelle il traite, et son assurance décroît pour peu qu’il trouve de résistance. Ce n’est point ma vanité froissée qui abhorre le gamin de Paris, c’est l’amour que j’ai pour les grâces de l’enfance qui souffre en la voyant dégradée. Hazlitt, homme d’esprit, Anglais et misanthrope, prétendait qu’à Paris le naturel n’existe plus même chez l’enfant de huit ans. A Lyon, on voit encore le gamin ; à Marseille, nous sommes en plein ‘naturel’, l’enfant y est déjà grossier, emporté, et bien comme son père, et de plus il a toutes les grâces de l’enfance. Le Dauphiné en entier est le pays du naturel chez les enfants “ (Lyon, 7 juin 1837, p.131).

Stendhal excelle dans la marqueterie littéraire. Il fond avec virtuosité et bonheur ses propres impressions, ses notes éparses, et les études des guides auxquels il se réfère. Il réussit son récit en égotiste, il passe en quelques pages du journal aux descriptions, assaisonnées d’anecdotes, rendues vivantes par l’irruption de personnages. Et toujours avec goût, le sien : ” Je me méfie beaucoup de ce genre de renseignements, surtout donnés par un Français. On appelle ‘beau’, parmi nous, ce qui est vanté dans le journal, ou ce qui est fertile et produit beaucoup d’argent “ (Sur le bateau à vapeur, 15 mai 1837, p.71).

Ne pas croire, vérifier – tel est le credo de ce Polytechnicien du siècle Nouveau Régime. Comme auteur, il sait rompre le rythme comme au théâtre, on ne s’ennuie pas à le suivre. ” Autant je suis réservé et plat à un comptoir et dans mes réunions avec mes collègues, les hommes à argent, autant je prétends être naturel et simple en écrivant ce journal le soir. Si je mentais le moins du monde, le plaisir s’envolerait et je n’écrirais plus. Quel dommage ! », écrivait-il de lui-même (Fontainebleau 10 avril 1837 p.5).

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99
Stendhal, Voyage dans le midi de la France, éditions François Bourin 2010, 242 pages, €6.00
e-book format Kindle, €0.99

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A Noël dans l’île de la Cité

La Cité est un État dans l’État à Paris, un quartier préservé au cœur même de la Ville. Contrairement à Londres, la Cité n’est pas la City financière, mais le lieu du droit et de la religion.

noel a paris rue st louis en l ile

La rue Saint-Louis-en-l’Île, qui la traverse de part en part, garde une atmosphère quasi médiévale, surtout en hiver, lorsque la nuit tombe tôt et que les boutiques s’allument.

bistrot a paris rue st louis en l ile

Rien que le bistrot fait envie par son atmosphère quiète, toute de cuivre, de verre et de bois.

boucherie a paris rue st louis en l ile

La boucherie ferait presque aimer le bœuf, malgré les hormones, la vache folle et les injonctions morales des écolos sur le méthane.

charcuterie a paris rue st louis en l ile

La charcuterie, d’où sortent de savoureuses odeurs de cochon cuit, rappelle que la France n’est pas encore un pays musulman. Faudra-t-il, pour cause de politiquement correct et ne pas « choquer » les religions susceptibles, vendre bientôt le cochon sous le manteau – comme l’alcool au Pakistan ?

confiserie a paris rue st louis en l ile

Noël est le temps de la confiserie, dont quelques boutiques offrent le choix.

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Berthillon le glacier fait de nombreuses affaires, même en dehors de l’été. Les amateurs cherchent plus le goût du fruit et la légèreté en fin de repas que le froid sur la langue, après les agapes chargées de Noël.

restaurant a paris rue st louis en l ile

Le restaurant est prêt, les tables installées attendant les pratiques.

creche de noel a paris rue st louis en l ile

Une discrète crèche de Noël, dans une vitrine, évoque les traditions. Oui, la France est surtout un pays chrétien, dans sa longue histoire. Nous ne sommes pas Américains, pot mélangé de diverses provenances (après éradication des Indiens). Que les bobos mondialisés se le disent : ils ne font pas la Loi ; qu’ils se haïssent eux-mêmes de leur insignifiance : c’est leur croix. Pour le reste, les Français aiment le bon vivre avec Rabelais autant que vivre à propos avec Montaigne.

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Camdeborde et Ferrandez, Frères de terroirs – carnet de croqueurs 2

fernandez camdeborde freres de terroirs 2
Yves Camdeborde est cuisinier restaurateur, il tient Le Comptoir au Carrefour de l’Odéon à Paris – il est aussi Béarnais et attaché à son terroir. Jacques Fernandez est écrivain-dessinateur, grand voyageur en Orient. Ils ont chacun le goût des produits et des gens, des pays et du savoir-faire. Ce gros album dessiné donne envie d’en savoir plus, par les papilles, de quitter le standardisé pour le personnalisé.

Il y a certes, en début de lecture, une petite musique de bon vieux temps, un brin de populisme anti-technocrate et le goût d’une certaine lenteur à vivre. Quelque chose comme Des racines et des ailes en distillent sur écran pour les retraités, sur fond de musiquette optimiste, moraline écolo et discours modulé tout le monde il est beau et gentil. Mais cet album dessiné va bien au-delà, heureusement.

L’album répond aux questions traditionnelles que se pose tout lecteur désireux de comprendre de quoi il retourne : qui, quand, quoi, où, comment, pourquoi.

Yves Camdeborde est un cuisinier formé durant des années par le maître Christian Constant avec toute une équipe dont il a aidé chaque membre à s’installer à son compte ; l’album lui rend hommage p.104 avec ces conseils en or : « ne lâche pas, écoute, regarde, comprends ce qu’on dit, ce qu’on fait, et petit à petit, si t’es pas bête, tu vas t’y mettre ! ».

Mieux qu’à l’école, c’est l’expérience de la vie – pas tout seul, pas d’un coup, mais par croissance naturelle de l’être qui grandit et mûrit.

Aujourd’hui, après une génération de malbouffe acquise au lait de synthèse dès le biberon, puis dans la tambouille pas cher des cantines scolaires, avant le fast-food ado et le stress de « la génération zapping, des jeunes qui n’ont pas envie de passer deux heures à table » p.24, la gastronomie retrouve un avenir.

A cause notamment des cancers dus aux pesticides, de réchauffement du climat dû aux transports longue distance, de mauvaise santé générale due à la dégradation des aliments et de l’alimentation, de la mode bio et « slow food » – cette invention non-française que les Français auraient pu inventer s’ils n’attendaient habituellement pas tout de l’État et de l’Administration…

fernandez camdeborde freres de terroirs 2 transmettre lait p tits bearnais

Le produit retrouve sa noblesse, comme le client. Blé, vin, vache, cochon, couvée, légumes doivent pousser, être élevé avec amour et savoir-faire, être traités « comme un bébé », soigneusement sélectionnés et livrés à temps pour la cuisine de saison. Miel de Corse, cochon noir de Bigorre, vins des Corbières ou d’Arbois, vaches du Béarn, pain de Lannes ou Wattignies où officie un « fou » adepte de la mémoire de l’eau et des spirales galactiques, huîtres de Belon ou d’Arcachon, légumes bio de Saint-Coulomb ou herbes fraîches « oubliées » sauf des vieux grimoires de « la sorcière » bretonne diplômée d’agriculture et de botanique, cafés sélectionnés par un ex-historien prof en Sorbonne, et même cigares de Navarrenx élaborés en face de la grand-mère Cambeborde…

Au total 25 producteurs visités, présentés, cuisinés et admirés.

Les terroirs français sont de moins en moins nombreux et dispersés mais résistent encore et toujours à l’envahisseur, le Romain étant soit le fisc français (« ce qui est scandaleux, c’est que l’artisanat va devenir le luxe. Parce que c’est la main d’œuvre qui coûte cher. Fiscalement, tout te pousse à faire de la merde… » p.87) – soit le technocrate pas vraiment chou « de Bruxelles », corrompu « avec des normes que seules les grandes multinationales peuvent supporter. Ils veulent tuer les petites structures économiques. Il ne faut pas se faire d’illusions… Les politiques gouvernent mais les multinationales commandent » p.107.

Comment ? Par l’artisanat, l’enracinement et la transmission. Le produit, c’est la terre, le terroir où l’on est né, où des générations ont œuvré. Nombres d’anciens fonctionnaires corses ont ainsi repris les vignes du grand-père ou la cochonnaille traditionnelle ; les Béarnais veulent rester au pays, les Bretons faire vivre la Bretagne, un ex-étudiant d’école de commerce œuvrer dans la distribution juste à temps de produits d’exception.

Le bio ? Pas forcément, tout dépend du terroir et du climat – mais le « naturel », oui. J’aime bien cette tempérance, loin des ayatollahs écolos qui se réjouissent de prédire la catastrophe pour demain.

L’album montre ce goût très individualiste, très paysan, du travail bien fait, du métier lentement appris et perfectionné par soi-même, tellement ancré dans la mentalité française. « L’artisanat est viable en France. Faire de la qualité, être heureux et fier de ce qu’on fait !… », s’exclame Yves Camdeborde dessiné par Jacques Ferrandez p.93. « Moi, je refuse de travailler avec des produits industriels de merde !… Je vais perdre la joie, je vais perdre la passion, je vais perdre le plaisir !… » a-t-il déjà éructé p.31.

Philippe d’Iribarne a étudié cette particularité typiquement nôtre qu’est « la logique de l’honneur » – issue tout droit de l’Ancien régime, malgré la république, malgré le « socialisme » ! Ce que dit le sociologue : « ne pas avoir à obéir à un patron, n’avoir pas besoin de se vendre à un client, n’être au service que de l’intérêt général, c’est-à-dire en quelque sorte avoir une mission reçue d’en haut, pouvoir faire bénéficier de sa bienveillance ceux en faveur de qui on agit, sans avoir à tendre la main pour qu’ils vous rétribuent, autant d’éléments d’un service éminemment noble » – est repris tel quel par Pierre Mateyron, éleveur de porcs noirs du Gers : « Qu’est-ce qu’ils ne font pas, les autres ?! La qualité, le naturel, le temps, la sagesse et les choses simples !… » p.71 – ou par Maxime Magnon, vigneron des Corbières : « Au moins, tu as la fierté d’avoir construit quelque chose ! Ta réalisation personnelle ! » p.83.

Et la lectrice ou le lecteur amateur de confitures apprendra enfin pourquoi, page 95, la bassine de cuivre est bien meilleure pour le goût du fruit.

La finalité de toute cette chaîne de labeurs et de métiers est sans doute de vivre mieux, plus en accord avec la nature, avec les ressources limitées, avec les autres, avec soi. « Y en a qui ne réfléchissent plus. Ils te cherchent la petite bête parce que tu n’as pas le label bio, mais ils achètent du bio qui vient du Chili par avion… » p.26. La bêtise du bobo à la pointe de la dernière mode est insondable.

Car la course à la productivité agricole est contreproductive, appauvrissant les sols, la planète, les aliments et le sens du goût – en bref le bonheur de vivre. L’efficacité maximum passe par le processus ininterrompu qui va du champ à l’assiette, du mode de culture à l’honneur paysan, du savoir-faire gastronomique à l’équipe de cuisine. « Derrière chaque produit, il y a des gens que je connais et je pense à eux quand je cuisine, quand j’ouvre une bouteille… », conclut Yves Camdeborde dans sa Préface – si j’ose cet oxymore (mais une préface est souvent une conclusion).

fernandez camdeborde freres de terroirs 2 restaurant le comptoir

A lire pour en savoir plus, à relire pour les adresses précieuses des bons producteurs locaux, à cuisiner car 7 recettes sont données, prêtes à élaborer – et à tester car le restaurant Le Comptoir et son bistrot L’Avant-Comptoir vous attendent au 9 Carrefour de l’Odéon à Paris.

A méditer aussi, le bien-manger étant plus qu’un art : une philosophie, comme le disait si bien Montaigne.

fernandez camdeborde freres de terroirs 1

Yves Camdeborde et Jacques Ferrandez, Frères de terroirs – carnet de croqueurs 2 – été/automne, éditions Rue de Sèvres 2015, 117 pages, €22.00

Déjà édité :
Yves Camdeborde et Jacques Ferrandez, Frères de terroirs – carnet de croqueurs 1 – hiver/printemps, éditions Rue de Sèvres 2014, 115 pages, € 22.00

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Enseigner aux décideurs

L’enseignement n’est pas que scolaire, il n’est pas l’ingurgitation de connaissances seulement, mais aussi de savoirs pratiques. Surtout passé le collège, lieu où l’ignorance et l’indiscipline adolescente doivent être maîtrisées avant d’aller plus loin. Déjà, en Terminale, l’élève apprend à raisonner par lui-même en philo et en histoire. Mais ces savoir-faire sont plus importants encore par la suite. La jeunesse apprend à devenir utile dans la cité, dans l’entreprise, dans la famille. Pour cela, elle doit quitter l’hédonisme consommateur de l’enfance attardée pour devenir responsable d’elle-même, apte aux responsabilités.

Ce qui est (mal) fait à l’Éducation nationale jusqu’aux prépas et BTS, qui préparent des têtes pleines mais rarement faites, est réparé (autant que faire se peut) par les écoles professionnelles et les écoles de commerce. Il se trouve que j’ai une certaine expérience depuis quelques années à parler de ces sujets.

Emploi refuse

Quel est l’objectif d’un élève en école professionnelle ou de commerce ? De devenir opérationnel rapidement dans une entreprise pour trouver plus vite un emploi intéressant et correctement rémunéré.

Cet objectif utilitaire, qui n’exclut ni la passion ni le désir, ne peut être atteint que par des méthodes de raisonnement, d’apprentissage et de comportement. L’entreprise demande au jeune postulant des aptitudes à la responsabilité et à l’écoute, des capacités d’initiative et de travail en commun, des savoirs pratiques applicables. Ce vaste requis – qui englobe presque tous les aspects de l’existence si l‘on y réfléchit bien – s’apparente à la philosophie. Non ce savoir desséché et blablateur d’intello issu du monde des clercs, mais ce savoir pratique du bien vivre et d’agir à propos qui était celui des Antiques et de Montaigne.

Cela nécessite de former des étudiants qui ne se contentent pas d’apprendre par cœur des sommes théoriques (qui seront vite obsolètes) pour répondre aux questions ouvertes ou aux QCM de l’examen, mais une façon d’être par rapport aux questions :

  1. Tout d’abord savoir bien la lire.
  2. Ensuite établir une réponse avec méthode.
  3. Enfin présenter sa réponse avec clarté, précision et concision.

Ce qu’on appelle en bref « être professionnel ».

Du côté des enseignants, l’exigence est donc l’interdisciplinaire. Il est contreproductif d’enseigner une méthode unique ou des savoirs gravés dans le marbre ; mieux vaut de suite poser que toute analyse se doit d’être « liquide », ouverte et non figée. Le savoir enseigné est alors évolutif, collaboratif, multiforme : il doit enseigner l’adaptation, pas le manuel ; savoir le faire, pas tout savoir ; applications pratiques, pas théories abstraites.

Le meilleur apprentissage est en faisant – ce qui se traduit en école par la recherche :

  1. Poser une question ouverte sur un objet enseigné
  2. Laisser trouver les éléments de réponse sur le net ou en médiathèque
  3. Faire travailler en équipes restreintes pour confronter les originalités
  4. Enfin corriger en commun le travail de chaque équipe.

Ainsi chacun se sent épaulé, partie d’un collectif, faisant des erreurs « comme tout le monde » mais capable d’apprendre de ses erreurs avec tout le monde. Tous exposent leurs façons de faire et confrontent leurs méthodes.

Ce processus est analogue à celui des équipes de recherche scientifique ; il est pratiqué aussi dans les entreprises nordiques et anglo-saxonnes, plus lourdement dans les entreprises germaniques. Il n’y a qu’en France où la hiérarchie inhibe le plus souvent cette pratique – dans l’administration, à l’hôpital comme dans les banques et les grandes entreprises – au nom d’un statut imbu de lui-même selon lequel le concours, la cooptation ou le statut suffisent à poser la légitimité.

Il n’y a pas que les charges sociales qui pèsent sur l’emploi dans notre pays : ily a aussi la formation des postulants aux emplois et la mentalité pyramidale autoritaire !

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Claude Simon, Le jardin des plantes

claude simon le jardin des plantes
Du jardin des plantes à Paris, vous saurez peu, l’auteur ne l’évoque que succinctement, et surtout sur la fin. Peut-être pour dire que le roman est moins « un miroir promené le long d’un chemin » comme le voulait Stendhal qu’un jardin, organisé mais touffu, sauvage mais apprivoisé, nature mais reconstruit, « un spectacle chaque fois différent pour le promeneur qui parcourt ses allées ».

Derrière le structuralisme, grande pensée figée de l’époque, platonisme rêvé de la structure, le « nouveau » roman se veut sans sujet et sans histoire : il se contente de décrire le symbolique, les relations des êtres et des objets entre eux. D’où ces descriptions maniaques et interminables, Robbe-Grillet passant deux pages sur une poignée de porte, Simon étudiant chaque boursoufflure du cheval mort… Mais le structuralisme a passé, comme le dogmatisme marxiste qui suivait le fusionnel citoyen, après l’inquisition catholique. Claude Simon réintroduit le sujet et l’histoire dans le roman.

Miracle, cet opus est devenu lisible. Oh, certes, le lecteur subit encore cette potacherie de vieille coquette qu’est le texte inséré dans le texte, en carré, en diagonale, en double colonne, en retrait, ou ces listes d’œuvres de peintre – mais les trois-quarts du texte se présentent comme une suite, parfaitement accessible, bien que fragmentée et encartée d’extraits de romans de Proust ou Dostoïevski (ses auteurs de prédilection, grands rivaux) ou du journal de Rommel.

Car la mémoire, selon l’auteur, n’est pas une photographie mais une impression. Comme le peintre, l’écrivain impressionniste suggère plus qu’il ne livre, il multiplie des angles selon les années qui passent, retrouve, retaille, oublie. Ce n’est pas pour rien qu’une citation de Montaigne, en exergue du roman, évoque une existence dont « nous ne délibérons qu’à parcelles ». Car « chaque pièce, chaque moment fait son jeu ». Comme les cages des fauves dans le jardin, ou les plantes ramenées ici dans un certain ordre mais que le promeneur découvre seulement par son propre itinéraire, chaque jour variable, comme un jeu associatif.

Qui aura lu d’autres livres de Claude Simon y retrouvera ses obsessions : l’inepte « guerre » de 40 à cheval tandis que Rommel fonce avec ses chars, l’évasion du camp de prisonniers, le Comandante italien qui livre à l’Espagne anarchiste des armes d’un cargo norvégien, divers voyages en Inde, à New York, dans l’URSS de Gorbatchev, une interview au Figaro de 1990 sur « la peur » et l’œuvre, le bain forcé enfant dans un bassin de square, la mort de sa mère, le collège et le manquement en athlétisme, la première expérience sexuelle à 16 ans avec une anglaise à Cambridge après un premier essai où seule la culotte fut enlevée… N’écrit-on que sa vie ? L’auteur déclare que « le seul véritable traumatisme qu’il est conscient d’avoir subi (…) fut (…) ce qu’il éprouva pendant l’heure durant laquelle il suivit ce colonel, vraisemblablement devenu fou, sur la route de Solre-le-Château à Avesnes, le 17 mai 1940, avec la certitude d’être tué dans la seconde qui allait suivre » p.1064 Pléiade. Ce fut le colonel qui fut tué.

Il monte son roman comme une pâtisserie, par associations, glissements, contrastes, répétitions, variantes. La fin se termine même en plan numéroté de cinéma, comme si la littérature devenait désormais impuissante face à l’image animée, d’une plus grande force de communication.

Le prix Nobel de littérature obtenu en 1985 a lâché les hyènes du décorticage critique sur cet auteur difficile. Qu’apportent-ils de neuf qu’une lecture amateur et bienveillante ne pourrait livrer ? Nul besoin de glose préalable pour lire, nul besoin de cuistres pour vous dire ce qu’il faut en penser. Ne soyez pas impressionnés, lisez.

Nul doute que ce roman couronne son œuvre – et son existence. On ne peut faire un récit exact de sa vie, mais seulement une reconstitution romanesque. Bien que l’existence soit sans cesse en mouvement, la mémoire n’en retient que quelques images fortes, liées aux émotions – dont la plus puissante est la crainte de la mort. D’avoir été près de mourir, ou confronté à la mort, fait voir immédiatement le monde plus beau.

Peut-être est-ce là l’ultime leçon de ce vieil écrivain né en 1913, qui avait 84 ans à la parution du Jardin des plantes.

Claude Simon, Le jardin des plantes, 1997, éditions de Minuit, 377 pages, €22.40
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50

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Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre

pierre hadot la philosophie comme maniere de vivre
Pierre Hadot (1922-2010) est un philosophe issu du catholicisme et spécialiste de la philosophie antique, élu professeur au Collège de France en 1982. Il a traduit Plotin et Marc Aurèle. Pour lui, la philosophie n’est pas un système comme une Bible, mais une voie au sens oriental, une manière de vivre au sens de Montaigne (que l’auteur a abordé vers 14 ans). Elle enseigne qu’il faut apprendre à mourir. Ce qui veut dire quitter l’horizon borné de son petit moi pour voir le monde d’en haut, dans l’universel humain puis dans le grand Tout – mais surtout expérimenter par la pratique tout ce que l’existence peut offrir de beauté, de joie et d’infini.

Dans ce livre d’entretiens avec un historien américain pour qui ses livres ont changé la vie, et d’une maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales spécialiste des philosophies à la fin de l’Antiquité, il livre avec simplicité son parcours professionnel, intellectuel et spirituel. Ce n’est pas un livre de philosophie, mais l’on y philosophe à chaque page. C’est-à-dire que l’auteur comme ses interlocuteurs réfléchissent ensembles sur des sujets tels que le discours philosophique, l’interprétation des auteurs anciens, l’expérience intuitive, les exercices spirituels (qui ne sont pas l’apanage des religions), la philosophie comme existence, ce qui est « inacceptable » et l’investissement plein dans le présent.

On ne saurait rendre compte de tout dans une note aussi brève. Après une enfance et une adolescence catholique, puis une vie de chercheur et d’enseignant, arrivent les deux-tiers les plus intéressants du livre. Nous en choisissons quelques thèmes majeurs : une manière et un choix de vie, le problème de l’interprétation, le désir à l’origine de philosopher, le problème du mal.

pierre hadot photo

La philosophie, à l’origine, répond à des questions. D’où la forme des dialogues de Socrate, des commentaires d’Aristote, l’exégèse des textes anciens. Ce n’est qu’avec la modernité que l’on compose des systèmes.

Ils sont moins destinés à apprendre à bien vivre et à former l’esprit comme dans l’antiquité, qu’à exposer une doctrine personnelle, une somme. « Cette évolution s’explique par des facteurs historiques et institutionnels. Dans la perspective étroite des Universités, comme il s’agit de préparer les élèves à l’étude d’un programme scolaire qui leur permettra d’obtenir un diplôme de fonctionnaire et leur ouvrira une carrière, le rapport personnel et communautaire doit nécessairement disparaître, pour faire place à un enseignement qui s’adresse à tous, c’est-à-dire à personne » p.99. Retenons donc que les professeurs en sont en rien philosophes, mais des technocrates du savoir.

Or le discours philosophique n’est pas la philosophie ; la philosophie, c’est la pratique, le vécu. Ce pourquoi l’auteur reconnaît « en Socrate le philosophe par excellence, dans la mesure où, vivant d’une vie simplement quotidienne, il la transfigure par la conscience qu’il a de l’infinie valeur de chaque instant de cette vie quotidienne » p.199.

Des propos antiques, il est difficile de cerner le sens intégral de nos jours. Pas question de prendre le texte comme les fondamentalistes religieux ou professoraux le font. « Tout au contraire, la perspective historique et psychologique est très importante en histoire de la philosophie, parce qu’il s’agit toujours de replacer les affirmations des philosophes dans le contexte social, historique, traditionnel, philosophique, dans lequel elles se situent » p.204. Jeu de langage, exercice spirituel, valeur mythique, sont des moyens au service de l’intention qui est d’enseigner. « Il faut s’attacher avant tout à suivre le mouvement, les méandres de la pensée de l’auteur, c’est-à-dire finalement les exercices dialectiques et spirituels que le philosophe fait pratiquer à ses disciples, par exemple, en reprenant l’exposé à partir de différents points de départ, comme c’est le cas chez Aristote… » p.149.

La philosophie est au fond chose simple et vivante « J’ai appris dans Montaigne l’importance de la simplicité, le ridicule du pédantisme » p.199. Puis dans Platon les liens de l’amour et de la sagesse : « L’amour d’un beau corps est déjà, en puissance, l’amour de la Beauté éternelle. Il s’explique par l’attraction de celle-ci. La démarche philosophique a donc pour moteur le désir (…) La dimension de l’amour donne à la philosophie le caractère d’une expérience vécue, vivante, d’une présence. C’est vrai de Platon, mais aussi de toute philosophie » p.204.

Femme sauvage

Ce pourquoi il n’y a pas d’inacceptable « par principe », abstraitement, mais une empathie humaine : « c’est qu’il ne faut pas perdre la tête avec celui qui souffre, mais l’aider réellement à surmonter sa souffrance » p.243. Nombre de bobos et de « pseudo-intellos » (comme dit la ministre) pourraient prendre utilement des leçons de sagesse auprès de Pierre Hadot. S’indigner ne débouche sur rien si l’on en reste aux « principes » ; il est préférable de proposer des pistes pour réduire la souffrance et en traiter les causes.

« Les stoïciens considéraient qu’il n’y avait de mal que dans la volonté de l’homme » p.249 – le monde, lui, est indifférent aux « valeurs » et aux « jugements ». Reconnaître que tout être est une partie de l’univers, qu’il contribue au mouvement général, permet d’accepter le monde tel qu’il est et – en même temps – de combattre le mal moral et l’injustice. Car le combat est contre des hommes faillibles et ignorants, pas contre le monde ici-bas – sauf à quitter la philosophie pour la croyance religieuse.

Pour cela, il nous faut quitter l’illusion des grands principes et ne plus avoir la vanité des seules idées. « Ne plus se projeter dans l’avenir, mais considérer en elle-même et pour elle-même l’action que l’on fait, ne plus regarder le monde comme le simple cadre de notre action, mais le regarder en lui-même et pour lui-même. Cette attitude (…) permet tout d’abord de prendre conscience de la valeur infinie du moment présent (…) des moments de demain. (…) Mais elle permet aussi de prendre conscience du sérieux de chaque moment de la vie » p.254. Faire comme d’habitude, mais comme si c’était la dernière fois…

Sous des dehors bénins, dans une langue qui se lit facilement, une grande leçon de sagesse par un méditant dont la vie exemplaire de chercheur pourrait en remontrer à beaucoup.

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre – entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, 2001, Livre de poche 2010, 284 pages, €6.10

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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Victor Segalen, Essai sur l’exotisme

victor segalen essai sur l exotisme
Victor Segalen, mort en 1919 à 41 ans, était médecin de marine et a beaucoup voyagé. Mais ce qui l’intéressait dans « l’exotisme », n’étaient ni les impressions ni les images colorées, « cocotiers et ciels torrides ». Le lointain est comme le passé, une expérience du Divers. Il s’agit donc de sortir de soi. Cet Essai n’a été publié que bien après la mort de l’auteur, trop prématurée. Il est resté à l’état de notes, avec un plan clairement formulé. Mais le lecteur tirera profit de cet inachèvement, lisant mieux le squelette sans sa chair.

Nous sommes loin des récits de voyageurs où les choses vues sont un moyen de juger d’après sa propre culture et d’exprimer les sensations sur soi du paysage et des gens. Eux sont les touristes, « les proxénètes de la sensation du Divers » 46.

Être « exote », c’est avoir le sens de la nature « ex-humaine », la connaissance de ces forces indifférentes à l’humain, des lois immuables et sans dessein humanisé. « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation ; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perspective aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

L’exotisme se ressent dans les paysages, mais pas seulement. Dans les êtres également. « La jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc précieuse incomparablement à tous les fervents du divers » 62. Surtout la fille de Tahiti, belle, libre et puissante telle que Gauguin l’a peinte et aimée. Un exotisme non pas d’égalité mais de complément, une impossible fusion du même – qui fait tout l’attrait de la découverte, de l’exploration et de l’amour de l’autre.

Comme l’a montré Tocqueville, le régime démocratique pousse la société à vouloir de plus en plus d’égalité entre tous les membres de la société. Égalité qui va jusqu’à prendre des formes absurdes, comme le déni des sexes donnés par la nature (« on ne nait pas femme, on le devient » pousse à revendiquer le clitoris comme pénis), le déni des différences de degré dans la culture (le tag grafouillé vaut autant que la peinture de Léonard ou de Matisse), le déni de l’effort personnel et du travail (plus vous œuvrez, plus on vous impose pour donner à ceux qui ne font rien, victimes, forcément victimes).

Segalen était à l’opposé de cette tendance, dans laquelle il voyait le principe physique d’entropie envahir la société humaine. « L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie » 65. Autrement dit le magma informe où tout le monde est pareil, tout le monde rabaissé au plus petit commun dénominateur, tout le monde normalisé, « l’Entropie comme un plus terrible monstre que le néant » 65.

« Si je place l’Exotisme au centre de ma vision du monde, (… c’est) comme la Loi fondamentale de l’Intensité et de la Sensation, de l’exaltation du Sentir ; donc de vivre » 77. C’est par la différence que s’exalte l’existence, on se façonne en sortant de soi, de ses paresses, de ses habitudes. Le goût – personnel – est une création qui devient au contact du divers.

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Être femme aussi est un devenir – mais avec le sexe biologique pour base, ce que les féministes extrémistes, aussi agressives qu’incultes n’ont pas compris. Il est vrai que les États-Unis, où ce féminisme-là est né, sont ce pays où 54% croient que c’est Dieu qui a créé l’homme, où un tiers croit que la Bible a raison plus que la science sur l’évolution, où un quart croit encore que la terre tourne autour du soleil – pays où le diplôme universitaire tient plus aux performances sportives qu’aux réalisations intellectuelles.

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre… » 79. Comme Gauguin contre l’évêque Martin aux Marquises, contre le vêtement victorien inadapté au climat, contre l’enseignement catéchiste contraire aux légendes et à la culture polynésienne, contre les interdits moraux qui visaient plus à la domination coloniale qu’au bien-être spirituel des populations.

L’universel catholique ou républicain, les missionnaires religieux ou laïcs, les clercs ou les fonctionnaires qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut – sont une expression de l’impérialisme occidental qui fait de sa puissance technique une preuve d’élection divine. Il y a un siècle, au temps du machinisme triomphant et de l’expansion maximale de l’esprit colonial, Victor Segalen retrouvait l’autre voie de la culture d’Occident, celle de Thucydide et de Montaigne, où le Divers n’est pas à dominer mais à accueillir. Non pas pour s’y convertir mais pour s’enrichir des différences – surtout pas les nier !

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – suivi de textes sur Gauguin et l’Océanie, 1904-1919, Livre de poche biblio 1999, 165 pages, €5.10

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Michel Leiris, Fibrilles – La règle du jeu 3

michel leiris fibrilles
L’auteur accentue ses défauts dans ce volume linéaire, divisé arbitrairement en quatre chapitres. On ne se refait pas, surtout passé 60 ans ; les défauts ressortent. L’auteur ne sait pas aller au but, il n’en a pas la volonté, il ne sait que penser autour, laissant l’impensé au cœur. Le lecteur ne peut s’étonner qu’il ait eu besoin de la psychanalyse.

Nous avons donc une suite de phrases, longues, souvent intellos, parfois avivées par l’action, « la formulation écrite de cet immense monologue » dit-il p.591 Pléiade. Quelques anecdotes égayent cette litanie du moi en voyage, « le tout s’accumulant sans grand profit en une profusion baroque » à la manière de cet « esbroufeur professionnel » (p.706) vu à l’Alhambra de Paris à 14 ans.

L’auteur rappelle ses errances accompagnées en Égypte et en Grèce, puis à Kumasi en Afrique et dans la Chine de Mao en 1955, et même son suicide raté volontairement (ce grand voyage), mais avoue qu’il faut toujours lui tenir la main. Il ne sortirait pas tout seul de sa coquille de confort – somme toute bourgeois. Révolutionnaire en idées, oui, en actes, surtout pas ! Cela dérangerait ce perturbé d’origine. Un bel exemple de l’égoïsme bobo parisien des années où les intellos se prenaient encore pour les juges des valeurs sur le monde entier… « Quand j’aimerais être ailleurs j’ai peur de m’en aller d’ici, et ailleurs, quand j’y suis, ne m’apporte guère de repos, soit qu’il continue d’être ailleurs et que je m’y sente désorienté, soit que m’y suive un regret de ce que j’ai quitté, soit que cet ailleurs ne puisse être un ici que de façon trop fugitive pour que je l’estime autre que dérisoire » p.599.

Les fibrilles sont les éléments allongés des fibres musculaires, une chair réactive qui se contracte et se rétracte selon l’environnement. Tout comme l’auteur, dont j’avoue non seulement qu’il m’ennuie, mais qu’il est humainement déplaisant, trop centré sur lui-même, trop velléitaire par la seule pensée sur les autres. Il n’aime que lui, et les images chéries que les souvenirs font ressurgir des autres. Il n’aime pas les autres, sinon de façon abstraite, le peuple « exploité » en général, les masses en mouvement chinoises, les « naturels » africains. Tous ces êtres ne sont que des catégories à classer, qu’il préfère aimer loin de lui, de son appartement au 4ème étage du quai des Grands Augustins, dans le 6ème arrondissement parisien. « Mauvaise conscience mise à part, le rigorisme des faiseurs de plans est cependant pour moi une cause de malaise et m’oblige à me poser personnellement cette question : est-ce agir dans un sens correct (pour soi comme pour ceux qui viendront après) que travailler à quelque chose dont on sait que chacun doit s’y consacrer pleinement (la demi-mesure étant exclue en matière de révolution) mais dont on sait aussi qu’y adhérer sans réserve peut amener à se nier en ce qu’on a de plus intime et tuer ainsi dans l’œuf ce qui serait votre véritable apport à l’œuvre collective ? » p.550.

Ce velléitaire n’est à gauche que par confort intellectuel, tout son milieu parisien des sciences humaines et de la littérature se voulant « révolutionnaire ». Il n’est pas authentique mais apparaît comme « un salaud » au sens de Sartre, un esclave du plus fort. « Me situer politiquement ‘à gauche’ (dernier et pâle avatar de ma croyance en l’impossibilité d’être à la fois poète et respectueux de l’ordre établi) » p.756.

Il se sent écartelé entre « la poésie » africaine (qui est plutôt sensualité pour le nu et la sexualité directe) et « la sagesse » chinoise du Grand bond en avant maoïste (avant la Révolution culturelle qui allait révéler ce que l’instituteur promu avait de dictatorial et de manipulateur, responsable de millions de morts dans son propre peuple, par famine et idéologie). Le passé et l’avenir, le bas-ventre et la raison – le cœur au milieu ? Jamais : Leiris est un « déséquilibré », alternant sans cesse entre le corps et l’esprit, « primitivisme » et rationalisme, sans jamais incarner la plénitude équilibrée des trois étages antiques (sexe, cœur, raison), plénitude revue par Montaigne puis par Pascal avec ses les trois ordres de la chair, du cœur et de l’esprit et par Nietzsche avec les instincts, les passions et l’intelligence. Il se tourmente, un brin sadique, sexuellement tourmenté.

torture ado

Fibrilles paraît en 1966, au moment même de la Grande révolution culturelle prolétarienne confiée aux cinq Espèces rouges (fils de paysans pauvres, d’ouvriers, de martyrs, de soldats et de cadres révolutionnaires) qui doivent rééduquer ou abattre profs et intellos – en même temps que les cadres du parti adversaires de Mao… L’effondrement socialiste du grand récit progressiste en Chine fait s’effondrer le modèle intime de la Règle du jeu : Leiris voulait progresser dans sa connaissance de lui-même par les règles de la raison, tout comme la masse chinoise progressait par la raison marxiste pour accoucher de l’Histoire. Las ! Il n’y a pas d’Histoire comme dessein intelligent, mais un chaos d’où émergent des forces qui s’imposent un moment. Les paroles dites ne créent pas l’être, elles en sont le masque ; les mots sont des caricatures et des prétextes – une illusion. Se raconter – « ce livre, tissé de ma vie et devenu ma vie même » p.728 – ne fait pas accoucher de soi mais ne fait qu’embrouiller les souvenirs dans l’imaginaire. L’auteur construit son personnage, il ne se révèle pas tout entier – surtout à ses propres yeux.

Ce livre est-il un échec ? Non, une tentative littéraire. Nous ne sommes pas obligés de le lire mais qui aime bien la masturbation intello peut s’y plonger avec délices, il sera bien servi.

Michel Leiris, Fibrilles, 1966, Gallimard L’imaginaire 1992, 308 pages, €9.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50
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Clément Rosset, Le principe de cruauté

clement rosset le principe de cruaute

La réalité est cruelle parce qu’elle fait souffrir. Se consoler par l’illusion est le remède philosophique par excellence, que les religions exploitent abondamment. Le désespoir n’est pas la mélancolie mais le fait d’être réfractaire à tout espoir d’au-delà et de transcendant : il n’y a de réalité qu’ici et maintenant. Le principe de cruauté est donc, selon Clément Rosset, le principe de réalité suffisante allié au principe d’incertitude. Si la théorie en philosophie est le résultat d’un regard porté sur les choses, on distingue aisément ceux qui voient et ceux qui refusent de voir ce qui est. L’auteur poursuit son entreprise de démolition des illusions et des croyances, pour le plus grand bien de la pensée.

« Le philosophe trébuche habituellement sur le réel non en raison de son inépuisable richesse mais plutôt de sa pauvreté en raisons d’être » p.13. Seul le sens apaise, seul le dessein console, seule la fin justifie. Puisque le réel est insuffisant, la réalité est alors située en-dehors du réel. A cette position de faiblesse, l’auteur oppose le principe que la réalité suffit : elle est pleine et sans pourquoi. N’être pas intelligible n’équivaut pas à n’être pas réel : « Une femme au comportement indéchiffrable n’équivaut pas à une femme qui n’existe pas » p.16. Imparable. « Je soupçonne fort la brouille philosophique avec le réel de n’avoir pas pour origine le fait que la réalité soit inexplicable (…) mais plutôt le fait qu’elle soit ‘cruelle’ et (…) qu’elle constitue un risque permanent d’angoisse (…) intolérable » p.17. (Nous sommes forcés de couper les phrases interminables avec incidentes qu’affectionne un peu trop l’auteur pour les rendre immédiatement compréhensibles bien que – rappelons-le – Clément Rosset soit l’un des rares philosophes qui ne jargonne pas).

Que la réalité soit incompréhensible, à la rigueur, il s’agit de raison et l’homme peut s’en accommoder ; mais qu’elle soit douloureuse, non, et son intolérance conduit au déni. Comme si le développement intellectuel ne s’était pas accompagné du développement psychologique qui convient. La grande tante de Vinteuil, chez Proust, est l’un des plus purs exemples de déni forcené : elle refuse toute preuve de la haute position de Swann, malgré les faits réitérés. Par jalousie sociale probablement, par tendance à ramener le grand bourgeois Swann à sa condition à elle de bourgeoisie moyenne. D’où l’« exorcisme hallucinatoire du réel » p.26. Ce qui « doit être » supplante « ce qui est ». La morale n’en veut pas à l’immoral ni à l’injuste mais à ce qui est, au réel. « Le dernier mot de la philosophie de Platon comme celle de Rousseau me paraît ainsi se résumer à ce simple et aberrant adage : que si la vérité est cruelle, c’est qu’elle est fausse – et doit par conséquent être à la fois réfutée par les doctes et dissimulée au peuple » p.29.

« Pensée morale et pensée tragique se partagent ainsi l’opinion des hommes, leur suggérant tour à tour l’idée la plus apaisante mais la plus illusoire (principe de réalité insuffisante) et l’idée la plus cruelle mais la plus vraie (principe de réalité suffisante). D’où deux grandes catégories de philosophies et de philosophes, selon que ceux-ci en appellent à un mieux-être ou au contraire s’accommodent du pire » p.31. Il va de soi que Clément Rosset se rattache au pire.

L’intérêt d’une vérité philosophique est moins la vérité (toute relative et critiquable) qu’elle énonce que de « dénoncer un grand nombre d’idées tenues abusivement pour vraies et évidentes » p.37. C’est souvent le cas, la partie critique des philosophes est bien plus intéressante que la part de construction : voyez Marx ou Nietzsche, même Montaigne ou Pascal. Ce qu’ils dénoncent est bien plus « réel » que ce qu’ils proposent, trop vague ou incertain. « En tant que philosophie critique, le matérialisme constitue la pensée peut-être la plus élevée qui soit ; en tant que philosophie ‘vraie’, il est en revanche la plus triviale des pensées » p.40. S’en tenir à la moindre des erreurs n’est pas le plus gratifiant.

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Et pourtant, la bêtise offre le plus beau spectacle du gratifiant dans l’illusion car « elle ne consiste pas, contrairement à ce qu’on pense généralement et à tort, en une paresse d’esprit mais bien en une débauche désordonnée d’activité intellectuelle, dont témoignent par exemple Bouvard et Pécuchet, héros modernes et indiscutés de la sottise » p.41. Peu importe la marotte si elle évacue le réel : l’une chasse l’autre, la collection de timbres chasse la culture du jardin ou l’étude des papillons. Ce qui compte est moins de s’intéresser à quelque chose que de s’étourdir à le faire pour éviter de voir le réel en perpétuel changement et les vérités durement acquises sans cesse remises en cause.

Cette intolérance à l’incertitude aboutit à toute forme de croyance. « L’adhérent fanatique à une cause se reconnaît principalement à ceci qu’il est au fond totalement indifférent à cette cause et seulement fasciné par le fait que cette cause lui paraît, à un moment donné, pouvoir être tenue pour certaine. Un marxiste convaincu prête peu d’attention aux thèses énoncées par Marx, un stalinien convaincu peu d’attention à la réalité historique et psychologique de Staline : ce qui compte pour eux est l’idée purement abstraite que le marxisme est vrai ou que Staline a raison » p.45. Remplacez marxisme par socialisme ou islam, remplacez Staline par Mélenchon ou Ben Laden et vous verrez le même mécanisme psychologique à l’œuvre : le goût de la certitude côtoie dangereusement le goût de la servitude…

Ah, un dernier mot : « Il n’y a nul divorce entre la croyance et la raison, puisque l’objet de la croyance, faute d’être, se soustrait a fortiori à un examen en raison » p.91. Il n’y a pas de solution quand il n’y a pas de problème.

Clément Rosset, Le principe de cruauté, 1988, éditions de Minuit, 95 pages, €13.00

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François Jullien, Un sage est sans idée

fancois jullien un sage est sans idee
François Jullien arpente la pensée chinoise depuis des décennies. En 1998, il lance un petit livre au titre provocateur pour les illettrés français. Un sage sans idée est peut-être aussi provocateur peut-être que le Christ lançant aux Juifs romanisés « heureux les pauvres en esprit ! » La pensée européenne, précise François Jullien, a sombré pour la plupart dans l’ontologie. Rares en sont les rescapés : les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche… En Chine à l’inverse, la sagesse est la voie, pas la doctrine : il suffit de voir ce qui reste de dogme « communiste » au Parti dirigeant. Le sage est « sans idée » parce qu’il n’en a pas de préconçues. Il est sans parti pris, donc ouvert. L’intérêt d’aller voir en Chine est de mieux comprendre la raison européenne, ou son délire pathologique en écho dans les media.

Toutes les idées ne se valent pas, mais elles sont toutes possibles ; elles doivent être toutes accessibles pour établir le chemin de sagesse. Tout doit rester ouvert car tout demeure ensemble. « Le sage est effectivement sans « moi » puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui pourra particulariser sa personnalité » p.23. Cela signifie-t-il que « le sage » est l’idiot du village, l’ado zappeur qui saute d’un désir à l’autre au gré de son humeur, ou la candidate experte en « rien » ? Est-ce à dire que tout vaut tout ?

Non pas ! Au contraire, la sagesse est une voie d’expérience, pas la culture d’une ignorance. Elle est un chemin qui ne cesse jamais, pas un logiciel défaillant. Il faut donc des idées, mais être pénétré qu’elles ne sont jamais ni intangibles, ni absolues. Car « une idée est paradoxalement viciée des deux côtés : à la fois trop partielle et donc aussi partiale (« une » idée, « mon » idée) ; et trop abstraite (en tant qu’« idée ») ; à la fois trop restrictive (parce qu’elle privilégie) et trop extensive (en subsumant des cas trop divers). Tandis qu’en se conformant à la possibilité du moment, au point d’effacer tout moi personnel, Confucius réussit à maintenir une normativité, mais sans qu’elle soit plus exclusive et catégorique ; et c’est en variant ainsi d’un pôle à l’autre, d’un extrême à l’autre, qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation » p.27.

« Juste milieu » : ceux qui ne voient le monde qu’en polémique, ceux pour qui « tout est politique », voici un terme qu’ils ne sauraient comprendre ! Ils le haïssent donc, sans plus avant réfléchir et, pour eux, le juste milieu devient la demi-mesure. Les Chinois, à qui nul Occidental n’a rien à apprendre en politique, suivent plutôt Confucius quand il fait du milieu juste une pensée des extrêmes. Car cette pensée n’est pas rigide comme le « Souverain Bien » platonicien ou « le Mal » chrétien ; elle varie d’un pôle à l’autre et permet, par ce que les Américains appellent désormais les « stress tests », de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Car ce qui « est » le réel, c’est le changement incessant : le présent n’est pas sitôt dit qu’il est déjà passé. Or, ce changement ne peut s’opérer que s’il y a deux pôles, deux champs de forces qui s’affrontent, non parce que l’un a plus « raison » que l’autre, mais parce que l’essence du changement pour la matière réside en cet équilibre sans cesse remis en cause : ainsi « la vie » résiste à « la mort » (l’entropie pour les intimes) parce qu’elle isole sa cellule avec de l’énergie.

Le « milieu » n’est donc pas l’immobilisme du ni trop ni trop peu, ni le conservatisme du tout est bien – mais de pouvoir passer d’une extrémité à l’autre sans s’enliser : de voir la réalité par les deux bouts. Pour Confucius, « une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend dans un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) Mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Le « commentaire » a ainsi le souci du moment et des circonstances, pas une prétention à révéler un quelconque Plan divin. Contrairement à ce que voudrait faire croire l’orgueil occidental, les différentes civilisations sont autant de façons humaines d’appréhender le monde. Chaque pensée fait partie d’un ensemble historique particulier, mais considéré comme le monde vécu. Y compris le savoir « objectif » ou « scientifique », dont on sait bien qu’il dépend étroitement de son milieu de production comme d’utilisation pour opérer.

L’Occident tend à penser par concepts en fonction de « la vérité » à découvrir. Pour les Chinois, la polémique détourne de l’essentiel : en se fixant sur la vérité, on passe à côté de ce qui est à réaliser (c’est d’ailleurs le travers bien connu de la gauche française, intellectuels comme politiciens). La pensée chinoise ne fait pas une notion totalitaire du « vrai », elle ne s’immobilise jamais et reste itinérante, toujours en recherche. Car elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire tout court ; elle ne vise pas à « prouver », mais à « élucider les cohérences » (p.96). Elle rejoint la critique nietzschéenne de la fixation sur « la » vérité, la seule vérité d’une Science idéalisée, réductrice, qui ignore « le gai savoir ». « Tandis que la philosophie pense sur le mode de l’exclusion (opinion/vérité, changeant/immobile, vrai/faux, être/non-être), tout son travail étant ensuite de dialectiser les termes de l’opposition, (…) la sagesse se pense sur le mode d’une égale admission (en tenant l’un et l’autre sur le même pied : non pas sur le mode du soit l’un, soit l’autre, mais de l’à la fois). Aussi, la sagesse (…) est sans progrès, mais c’est pour atteindre le stade de la sagesse qu’il faut auparavant progresser » p.100.

La cité grecque s’est construite sur un face à face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais continue de préférer les discours insinuants, obliques et allusifs. Ils visent moins à convaincre l’adversaire par des arguments qu’à le fléchir en le manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leurs positions de façon telle que, en s’opposant, elles laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse n’est donc pas le faux – mais le partial. Car tous ont raison – mais d’un certain point de vue, et en partie seulement. Tous sont réducteurs, non qu’ils prennent le faux pour le vrai, mais un « coin » pour le tout. A chaque fois, leur esprit se « borne » ; ils ne veulent voir qu’un seul aspect des choses. La « voie » de la sagesse tente en revanche d’aller jusqu’au bout de chaque aspect différent, de toutes les possibilités de variation du réel.

Est « sage » non pas qui a raison, mais qui voit le monde et la vie comme allant « de soi ». Il y a non-attachement, pas abandon ; le sage ne se laisse accaparer par aucune des thèses en présence, il veut évoluer librement entre elles. « Il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Le réel n’est pas un immuable qu’il suffirait de connaître (comme le Bien abstrait de Platon) mais un ensemble de processus qu’il faut tenter de comprendre (comme l’encyclopédisme d’Aristote). Pas de relativisme – mais une harmonie ; pas un scepticisme – mais une compréhension des phénomènes ; pas une indifférence – mais une disponibilité. Montaigne est sans doute celui qui a le mieux traduit, en Occident, cette disposition de l’esprit humain qu’a développé particulièrement la sagesse chinoise. « Comprendre » le passage continu des choses, s’en faire le contemporain, c’est bel et bien vivre « à propos ».

Il ne s’agit certes pas de se renier, ni de se convertir à la pensée d’Asie. Notre raison vient des Grecs et a produit la politique dans la cité, c’est-à-dire la démocratie et l’essor des sciences expérimentales. On ne se refait pas. D’ailleurs, le sage chinois se veut « apolitique » puisqu’il reste toujours disponible ; il ne peut « prendre parti », se privant par là même de toute résistance aux pouvoirs. C’est d’ailleurs, selon François Jullien, « l’échec de la pensée chinoise » p.224. A l’inverse, toute philosophie à l’occidentale « se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le ‘naturel’ » p.225. La dépendance à la partialité, nécessaire pour argumenter et convaincre, est politiquement libératrice.

Mais il faut savoir où vous vous situez et à quel « moment » :

  • Chercheur, vous devrez rester humble devant le réel pour le « comprendre » ; il vous faut le « laisser être » afin de ne pas plaquer vos idées préconçues sur ce qui advient.
  • Politicien ou militant, vous devrez au contraire stratégiquement affirmer et tactiquement opposer vos opposants, sans vous soucier outre mesure du vrai.

Vous pouvez être l’un et l’autre, mais en des lieux et à des moments différents. A condition de chaque attitude soit « à propos », comme Max Weber l’a théorisé. L’homme d’action cherche l’efficacité et la puissance ; un chercheur se doit d’émettre toutes les hypothèses possibles selon ses convictions formées par les méthodes scientifiques et un littérateur dire en belles phrases ses sentiments pour l’humanité. L’éthique de responsabilité ne doit pas être confondue avec l’éthique de conviction. Un détour par l’ailleurs de la pensée chinoise ramène à la pensée de sa propre civilisation. Et c’est ainsi que la sagesse explore.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points essais 2013, 241 pages, €8.00

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Être un bon Européen ?

Chacun peut l’être par conviction politique, foi humaniste ou simple intérêt bien compris dans un monde globalisé où seuls comptent désormais les grands ensembles. Mais je voudrais donner ici une autre idée de l’adhésion à l’Europe : celle d’esprit libre.

C’est Friedrich Nietzsche il y a plus d’un siècle, dans son époque de nationalités et revendications identitaires batailleuses, qui prenait de la hauteur pour ne pas rester lié à une patrie. Les différences superficielles entre nations européennes masquent pour lui une unité culturelle. Les fermentations des haines nationales ne sont pas la solution pour vivre plus ou mieux – au contraire. Le nationalisme est une démence de la passion, que la raison délirante transformera au siècle suivant en camps pour tous les métèques, les koulaks, les barbares, les « rats ».

doisneau ouvriers empoignent seins

Nietzsche en appelle à la survenue d’hommes supérieurs, au-dessus de ces bas instincts, de ces passions folles, de cette raison en dérive. La volonté doit accoucher des valeurs, donc de la culture. Le « bon européen » selon Nietzsche est donc « sans patrie ». Il peut être d’un terroir et s’exprimer en une langue sans s’y enfermer : c’est au contraire par les voyages, les curiosités de lectures et de rencontres, par l’apprentissage d’autres langues, donc d’autres façons de penser, qu’émergera la conscience supérieure. En premier lieu européenne.

Peut-être un jour aura-t-on une conscience galactique, ou multi-univers, mais commençons par le commencement. C’est l’erreur des intellos français, trop théoriciens, que de grimper tout de suite aux rideaux en poussant l’abstraction. Victor Hugo en appelait à la « conscience universelle », probable effet de son christianisme mal digéré. Mais vouloir l’universel revient concrètement à ne rien vouloir du tout. L’excès engendre l’impuissance, et pas seulement dans la conscience. Agiter l’universel ou le cosmopolite, c’est surtout ne rien faire ici et maintenant – tout en se donnant bonne conscience dans « l’au-delà » de l’avenir. Ce qui veut dire jamais, à notre échelle humaine, attitude que Nietzsche rapproche du « nihilisme ».

Le « bon Européen » est un ideal-type, un modèle vers lequel on doit tendre, plus facile à suivre que le très vague « universel » (qui n’est qu’une projection de la conscience occidentale sans en avoir conscience). Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche fait du « bon Européen » celui qui possède « un art et une faculté d’adaptation maximalisés » §242. Lorsque l’on sait que la « faculté d’adaptation » est la définition de l’intelligence (différente de « la raison »), le lecteur voit jusqu’où pourrait aller la notion « d’homme supérieur » – bien loin de la musculation à la Poutine ou de la cruauté exclusive des nazis. Nietzsche n’hésitait pas à parler de « névrose nationale » pour l’obsession nationaliste de son pays, l’Allemagne – en son temps, sous Bismarck. Il lui préfère à l’époque la culture française, plus ouverte sur le monde, à la conscience plus large malgré sa dérive vers l’abstraction sans chair de « l’universel ».

L’Europe culturelle de Nietzsche ne s’arrête pas aux frontières, elle englobe une vision du monde commune, essaimée en Amérique et en Océanie, « une somme de jugements de valeur qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang », Le Gai savoir §380. Cette culture vient des Grecs antiques, relayée par les Romains puis par le christianisme des Pères de l’Église, avant de rebondir au 15ème siècle avec la Renaissance de la pensée, l’essor scientifique et les grandes découvertes géographiques.

« La science » est elle-même une croyance, mais sa méthode est peut-être la seule qui permette d’observer le monde avec le moins d’a priori possible : par le débat, la critique et la correction successive. L’exigence de transparence sur l’agora politique incite à la rationalité intellectuelle, donc à la recherche de « la vérité », notion relative et ideal-typique elle aussi, mais qui conduit au savoir scientifique sans cesse en progrès. « L’Europe va maintenant jusqu’où s’étend la foi en la science », dit Nietzsche (Fragments posthumes, HTH II, 33, 9).

Tout n’est pas bon dans cette culture européenne, pense Nietzsche, mais quand même : si ce n’est elle, laquelle ? Celle à créer sans doute, mais seulement avec le temps.

Car la quête de « la vérité » engendre cette dichotomie de vision entre vrai et faux, donc bien et mal, donc égoïsme et altruisme. Il « faudrait » (injonction culturelle) choisir le vrai, le bien, l’altruisme – en soi – comme Platon le prônait, et après lui le Christ. Alors que l’être humain réel est irrémédiablement mêlé, sa conscience comme chacun de ses actes pris sans cesse dans un champ de forces entre raison et pulsions, passions et volonté. La faculté d’intelligence est ce délicat équilibre entre ces forces contradictoires mais toujours présentes et utiles.

  • Car que serait la raison sans passion ? – en politique une technocratie robotisée.
  • Que serait la volonté sans raison ? – une dictature totalitaire.
  • Que seraient les pulsions sans raison ? – un univers à la Sade, où tout est permis au nom de la jouissance égoïste.
  • Que seraient les passions sans la volonté ? – une anarchie de mouvements sans ordre ni sens…

Le scepticisme est justement la valeur qui caractérise les « bons Européens » selon Nietzsche. Ce pourquoi il révère Montaigne plus que Descartes.

Rien de conservateur, donc, dans cet appel à la culture européenne. Plutôt la continuation d’un mouvement commencé avec les Grecs vers le savoir et le débat, vers l’amélioration de la conscience humaine. Car les Européens d’aujourd’hui sont les « héritiers du dépassement de soi le plus long et le plus audacieux de l’Europe » (Le Gai savoir §357).

  • Renoncez au troupeau – pensez par vous-même !
  • Renoncez à la vérité absolue – adhérez au « gai » savoir qui multiplie les interprétations et laisse ouvertes les portes !
  • Ayez la volonté de vivre plus intensément, d’exister plus, d’être meilleur – en sublimant pulsions, passions et raison dans l’intelligence des choses et la volonté des actes !

Certes, voter pour des députés nationaux de seconde zone, recalés par leur parti dans cette voie de garage qu’est le « Machin européen » vu de l’énarchie parisienne centrée sur le Pouvoir autour du Président, paraît bien faible, vu des hauteurs de Nietzsche. La faute aux minables socialistes et aux étriqués de droite.

Mais il faut bien commencer par un bout… Avant l’univers, la terre ; avant la terre, l’Europe – seul grand ensemble susceptible de participer à cet « universel » dont rêvent les bonnes consciences à bonne excuse. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). S’ils ne vont pas voter pour l’Europe, ces bobos qui vantent « l’universel » en incantations rituelles, ils ne risquent pas de voter pour le monde ! Beau prétexte à surtout ne rien faire, tout en se pavanant en Bisounours, content de soi. « Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne », Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2.

Boboterie qui incite le populaire à voter contre ces « élites » dévoyées, pour des populistes aigris et étroits d’esprit. Le contraire du « bon Européen » dont Nietzsche a montré l’attrait…

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Un article excellent de Pierre Verluise, docteur ès Science politique, sur la France dans l’Union européenne.

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Anatole France, La vie en fleur

Le titre est bien joli pour les souvenirs d’adolescence de Pierre Nozière, le double romancé d’Anatole France. Le livre commence en classe de cinquième, où le préado laisse place lentement à l’ado. Oh, très lentement ! France reste dans une France qui a peut-être fait trois révolutions (1789, 1830 et 1848) mais élu tout aussitôt un Napoléon bis autoritaire, hiérarchique et paternaliste de droit divin, le Peuple comme abstraction s’étant substitué à Dieu, tout aussi abstrait. C’est dire combien l’adolescence ne saurait exister, ni comme biologie ni comme classe d’âge, dans une société qui impose les pouvoirs d’en haut, infantilise les mineurs et réprime toute velléité de désobéissance avant la majorité (21 ans depuis 1792). La société bourgeoise a repris les mœurs d’Ancien régime, qui ne voulait rien savoir de la liberté personnelle avant 25 ans, un métier, une épouse, etc.

marylyn monroe nue

Autant dire que l’adolescence du petit Pierre s’est développée sous serre chaude, dans un Paris à peine éventré par le baron Haussmann dont on sort très peu, dans un quartier central en face du Louvre, et dans un appartement familial décent et posé. Les hormones poussent les sens, mais ceux-ci ne trouvent d’expressions que dans les passions pour les camarades proches, et d’exutoires que dans l’imagination, volontiers enflammée par les femmes au théâtre. C’était le tropisme bourgeois que d’enfermer les garçons entre eux pour leur faire nouer des relations sociales à vie par les amitiés particulières de collège : une sorte de réseau social sans les photos. De la sexualité, on ne saura rien, l’auteur, à 78 ans, réduisant encore les évocations sensuelles qu’il avait pu lâcher dans Le livre de mon ami, paru quand l’auteur désirait encore, à 41 ans

La biographie révèle cependant l’amour pour Élisa, devenue nonne, déguisée ici en rieuse fille du père Gonse à Granville. Elle révèle aussi combien l’adolescent Anatole a aimé platoniquement la comédienne Élise, à 17 ans, masquée ici en Isabelle, fille de coiffeur. Tout l’intime est exclu au profit de la légèreté du conte. Rien de moins romantique que France. Le connais-toi est source de tourment et, l’exemple de Montaigne est pour lui ambigu : écrivit-il pour se connaître ou pour s’amuser ? Sa propre histoire est matière à fantasme, support pour l’envol de l’imagination, pourquoi ne pas se nourrir de son miel ?

Il préfère donc décrire le rusé Fontanet, copain d’études ; Mouron surnommé « pour les petits oiseaux » qui le touche par sa solitude ; le rustique Chazal dont les muscles tiennent à bras tendus une chaise pendant une minute – et Desrais doté du joli prénom de Tristan et de « cheveux châtains légèrement ondés et dorés par endroit, ses longs cils (…) Sa sveltesse et sa taille déliée dissimulaient des muscles robustes. » Anatole France, plutôt chétif et pas bien beau, ne peut qu’avoir une admiration mimétique allant jusqu’à un vague désir pour de tels êtres qu’il voudrait avoir pour amis proches, à défaut d’être comme eux. Ce qu’il dit de Tristan le montre sans ambigüité : « Tous ses mouvements étaient empreints d’une élégance que ma précoce habitude de la statuaire antique me faisait sentir » p.1077. « Un jour, je lus dans je ne sais quel traité de la poésie grecque l’épigramme funéraire d’Amyntor, fils de Philippe, qui mourut jeune dans un combat, en couvrant un ami de son bouclier. Je tressaillis et me sentis transporté du désir de mourir pour Desrais » p.1080. Vexé de n’être pas choisi en retour par ce camarade trop admiré, il ne se réconcilie avec lui qu’après le bac, à 16 ans, lorsqu’il le voit lutter avec le bon robuste Chazal : « Ils se mirent tous deux nus jusqu’à la ceinture et se prirent à bras le corps. Chazal, osseux et noir, taillé à la serpe, présentait un contraste parfait avec Desrais, fait comme un athlète de Myrrhon, ou comme un fellow de Cambridge ou d’Eton » p.1091. Joli understatement pour dire l’appétit à être comme lui, d’être lui, de fusionner en amitié particulière avec lui.

lutte torse nu ado

Toute son ire va à l’enseignement français. Professeurs médiocres, bâtiments lépreux, mépris de l’institution pour les gamins à dompter et dresser pour l’obéissance bourgeoise – Anatole France n’est pas tendre pour l’éducation nationale et ses profiteurs pontifiants. « L’éducation en commun, telle qu’elle est donnée encore aujourd’hui [1922], non seulement ne prépare pas l’élève à la vie pour laquelle il est fait, mais l’y rend inapte si peu qu’il ait l’esprit obéissant et docile. La même discipline qu’on impose aux petits grimauds d’école devient pénible et humiliante quand des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans y sont soumis. L’uniformité des exercices les rend insipides. L’esprit en est abêti. (…) Aussi, en quittant le collège, éprouve-t-on un embarras d’agir et une peur de la liberté » p.1094. Est-ce croyable de constater que presque rien n’a changé, sinon la démission professorale face à l’orthographe, aux règles de plan et à l’expression orale ?

Pourquoi une telle persistance de la stupidité nationale dans l’éducation ? Est-ce pour abêtir la masse alors que l’élite bourgeoise s’en sortira toujours via ses établissements réservés et ses séjours à l’étranger ? Comment se fait-il que des syndicats (qui se proclament « de gauche ») persistent à tolérer ce mépris de la culture et de la langue au profit d’un spontanéisme dont on voit depuis trente ans les ravages ? L’étranger social-démocrate, dont les élèves ont de meilleurs scores aux tests identiques et une vie scolaire plus apaisée, est-il un exemple à surtout ne pas suivre, tant la profitude syndicale nationale se croit plus belle de toutes en son miroir ? Il y a là pour moi un mystère, que la lecture de tous les grands classiques ne cesse de réitérer : l’enseignement en France a toujours été néfaste aux grands hommes ; les élèves qui ont le mieux réussi dans le système scolaire ont toujours formé ces vaniteux abstraits, forts de leurs certitudes matheuses et débiles en relations humaines qui hantent nos ministère comme nos industries, les précipitant dans le déclin.

Anatole France, La vie en fleur, 1922, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La vie en fleur, 1922, format Kindle gratuit, broché €21.04

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Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï

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Trois ans avant son suicide, Mishima livre un testament touffu, répétitif, organisé comme une paraphrase de son oeuvre, la volonté de tout dire sur ce qu’il croyait être l’essence du Japon. Il suit surtout le Hagakure, livre d’éthique samouraï écrit au XVIIIe siècle en 11 tomes par l’élève de Jocho Yamamoto, vrai samouraï devenu prêtre sur la fin de sa vie. Il n’en existe que des extraits traduits en français.

Pour Mishima, « le Hagakure s’efforce de soigner le caractère pacifique de la société moderne en lui appliquant ce puissant remède qu’est la mort » p.31. Marguerite Yourcenar aimait ce livre parce qu’il chantait aussi la ‘voie des éphèbes’, l’homosexualité guerrière au Japon. Mais il a, au fond, cette exigence stoïcienne de perfection que l’homme doit approcher sans l’atteindre jamais.

Le Hagakure enseigne la sagesse de l’action, la sagesse de l’amour (qui est action) et la sagesse de la vie (qui est de perpétuer la vie et de la vivre intensément par l’action). Agir est le moyen de plus efficace d’échapper aux limites du moi pour se plonger dans une unité plus vaste. Elle est réalisation de soi, réactualisation naturelle du ‘lion’ qui est la force motrice de chaque être humain. Un tropisme vers lequel l’inquiet Mishima a sans cesse tendu, une réponse à son angoisse métaphysique de n’être pas « normal », comme les autres, fils d’un empire vaincu et d’une modernité en contradiction avec la tradition.

Sur l’amour, le Japon ne distingue pas Éros et Agapè, l’attraction terrestre et l’appel divin, la chair et l’âme. On a la conviction que « ce qui émane de la pure sincérité instinctive mène indirectement à un idéal qui mérite qu’on lutte et, si nécessaire, qu’on meure pour lui » p.45. Être tenté par le corps et par l’esprit des jeunes garçons, plus que par ceux des femmes, se trouve ainsi justifié, ce qui apaise Mishima en ses contradictions sensuelles. Tact, délicatesse, pédagogie, tolérance, sont des rapports qu’un samouraï doit entretenir avec les autres. Il sera bon et ferme avec les enfants, il ne sera lui-même qu’avec ses pairs, il aimera sans le dire. Le véritable amour reste toujours caché, il se dévalue lorsqu’il se révèle. Le samouraï sera modeste et fin, il suivra les remarques des autres et les enseignements des anciens, il dépassera ainsi les limites de son propre discernement.

La vie et la mort sont les deux faces d’une même réalité. Qui a connu la naissance se condamne à mourir. Cette mort inéluctable fait aimer la vie en sa brièveté. Elle lui donne son relief, son intensité, son sens. « La voie des samouraïs, c’est la mort ». C’est l’objet de toute sagesse que de préparer l’être à bien mourir – ou à bien vivre, ce qui est la même chose. Chaque instant peut être le dernier. Il nous faut être prêt donc n’agir jamais à tort, mais sincèrement, tout entier dans son acte, comme s’il devait à chaque fois être le dernier. Dans la succession de ces instants, animés d’une telle philosophie, « quelque chose va s’accumuler d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre, quelque chose grâce à quoi on acquerra finalement la capacité de bien servir son seigneur » p.47. C’est ainsi que l’on sera bon samouraï. Chaque détail du quotidien est préparation au surgissement d’une crise grave. Il faut se tremper chaque jour pour réagir parfaitement le moment venu. Conforter sa résolution, parfaire son entraînement, tout cela permet de ne jamais être pris de court, ni par les événements de la vie, ni par la mort. Cela dès l’enfance.

Un jeune samouraï sera élevé dans « l’idéal de liberté et de naturel préconisé par Rousseau dans l’Émile » : ni punitions indues, ni menaces, mais sincérité et vigilance.

Adulte, le samouraï devra se défier du rationalisme. Non pas de l’intelligence, qui est acuité de vision et mobilisation de toutes les facultés intellectuelles, mais de l’excès de logique, de l’esprit qui dérape hors des sens et de la volonté. « Le calculateur est un lâche. Si je dis cela, c’est que le calcul porte toujours sur le profit et la perte et que, par conséquent, le calculateur n’est préoccupé que de profit et de perte. Mourir est perte, vivre un gain, ainsi décide-t-on de ne pas mourir. On est donc un lâche », dit le Hagakure. Le sacrifice de sa vie pour une cause est hors calcul. C’est l’acte ultime, mais beaucoup d’autres actes sont hors calcul : la confiance, le courage, l’amour. Entreprendre aussi, comme une aventure : ainsi est le capitalisme des entrepreneurs, risqué, conquérant, le calcul comptable ne venant qu’en second.

samourai dessin

L’esprit d’efficacité est utile s’il sait servir, non s’il envahit l’homme. La raison n’est qu’un outil, et non la pierre angulaire d’une philosophie. Le samouraï se veut un homme complet, non un simple technicien. Il se veut ouvert, humain, perfectible, attentif aux autres (Montaigne) comme à l’énergie qui l’anime (Nietzsche), et à la dignité qui la manifeste (Dostoïevski). Mishima appelle à lui les meilleurs écrivains occidentaux au secours de la tradition japonaise ; comme pour la situer dans l’universel, voire l’excuser des excès militaristes de la guerre. L’apparence du samouraï, ses paroles, ses actions, se veulent belles parce qu’issues d’une force interne – selon les canons de la vertu grecque antique.

Le samouraï est fier d’être. Il est un homme sincère, un humain authentique. Mishima aurait aimé être samouraï. Mais son époque ne lui fournissait pas la panoplie guerrière qui va avec. Il a envisagé la politique, mais trop de bassesse est nécessaire à cette passion guerrière secondaire. Il n’a pas tâté des affaires, dommage, car l’esprit samouraï du Japon s’est bel et bien réfugié dans la conquête des marchés et dans la féodalité d’entreprise ! C’était encore rare dans les années 1960, mais éclatant dans les années 1980 (voire ci-dessous Pierre Delorme). Mishima a eu le malheur de naître trop tôt ou d’être en avance sur le monde.

Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, 1967, traduit du japonais par Émile Jean, Gallimard 1985 collection Arcade, 154 pages, €9.64

Jocho Yamamoto, Hagakure, le livre secret des samouraïs, édition partielle – choix de textes, Guy Trédaniel 1999, 110 pages, €13.21

Pierre Delorme, Le management : un art martial, développement personnel et efficacité managériale, Chiron 2002, 155 pages, occasion €26.00

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Bouddhisme

Le bouddhisme est la seule grande religion dont le fondateur ne se proclame ni fils, ni prophète, ni envoyé d’un dieu – et qui rejette même l’idée d’un Dieu suprême comme sans « signification » pour l’homme. Car Bouddha est un homme.

Siddharta Gautama est né prince, en avril ou mai 558 avant notre ère à Lumbini, dans le Népal du sud, dans la tribu des Sakyas, et mort en novembre 478 à l’âge de 80 ans de dysenterie et de fièvres à Kushinagar dans le nord de l’Inde actuelle. Bouddha venait d’une famille noble et il eut, à 29 ans, un fils : Rahula (prononcer Raoula). Vivant fastueusement sa jeunesse de golden prince, ses yeux se sont dessillés en rencontrant la misère, la maladie, la mort, dans cet ordre. Il quitte alors son milieu, son statut et son luxe, pour trouver la voie vers la vérité de l’homme. Il suit les yogis et les ascètes durant de longues années, mais leur quête conduit à une impasse. Il entre alors en lui-même et médite sur le sens du monde, jusqu’à le recevoir par lui-même : il devient Bouddha, l’Éveillé. Désormais, il sera tout naturellement guide et maître spirituel – puisqu’on interroge sa sérénité – pour délivrer les hommes de l’erreur.

bouddha ceylan

La réalité est que le monde est continuellement créé par les actes, bons ou mauvais, des hommes. Il faut donc se pénétrer des quatre vérités :
1 – tout est souffrance car tout passe (la vie, la santé, l’amour, le désir)
2 – l’origine de la souffrance est le désir, qui allume l’illusion
3 – la délivrance est dans l’abolition des appétits
4 – la voie pour y parvenir est la discipline du milieu juste : ni hédonisme, ni ascétisme, mais l’existence, ici et maintenant, selon la voie droite.

Le chemin vise à se « détacher », c’est-à-dire à discipliner le corps, à maîtriser les désirs, à aiguiser l’intelligence. Cela afin de devenir « ouvert », disponible, dans cet état où, selon Heidegger, on « laisse être les choses », où « le poète est le berger de l’être ». L’exercice, l’entraînement et la tempérance donnent la santé au corps, la discipline mentale est faite d’attention, de concentration et d’ouverture (les exercices yogiques y aident, tout comme les arts martiaux japonais, mais ils ne sont pas un but en eux-mêmes). Le tout engendrera une conduite « morale » (c’est-à-dire à propos, juste et équilibrée, pas venue d’ailleurs, mais de l’homme lui-même en relation avec ce et ceux qui l’entourent).

eveil bouddhiste troisieme oeil nepal

Pour l’esprit, l’usure de l’ego illusoire, la modestie et l’exercice de la lucidité déchireront craintes folles, espérances vaines, concepts rigides, feront voir « le vrai », et apporteront la paix de l’âme. Dès lors, la conscience grandira, part de cette conscience subtile du monde, préexistante aux corps matériels. L’intérêt pour ce monde-ci et la compassion pour les êtres engendreront sagesse et générosité. Car le sentiment d’interdépendance universelle et la conscience que rien ne dure, sauf nos actes qui ont des conséquences à l’infini, feront « bien » agir. Le bien est défini comme ce qui œuvre en faveur de l’intérêt général des hommes et des êtres vivants, comme de l’intérêt supérieur du cosmos. La sagesse est l’intelligence d’une situation. Il faut se faire confiance, se laisser être, c’est-à-dire demeurer ouvert et adaptable, réfléchi. Attitude « intelligente » au sens premier, celle qui définit qui l’on est, où l’on est, dans le présent.

La discipline mentale est une voie d’expérience, longue et non transmissible en mots : il faut s’y exercer pour la comprendre. La transmutation de la conscience survient par les exercices de concentration, de méditation, de recueillement, éclairés étape par étape par l’expérience d’un guide. La concentration (samadhi) permet de fixer la pensée sur certains objets ou notions, afin d’obtenir l’unification de la conscience et la suppression des pensées parasites. On peut s’asseoir en lotus sur un coussin, comme les méditants zen, ou tout nu dans la neige, comme les ascètes tibétains – on peut aussi, comme nous le faisons, s’asseoir la plume à la main et dérouler sa pensée par écrit.

La méditation (jhana) vise au détachement du désir et de l’intellect obsessionnel. L’esprit, lorsqu’il s’active tout seul, tourne à vide, il divise la réalité en concepts abstraits, en délires fantasmatiques, alors qu’il lui faudrait servir d’outil à la sérénité. L’esprit ne sert que par l’unification de la pensée et le détachement – tant de la joie que de la douleur.

La pleine conscience permet d’atteindre un état de pureté absolue : « l’indifférence » de la pensée éveillée. Non pas un retrait du monde, ni un nihilisme de tout ce qui fait l’homme, mais une libération. Car font écran, chez le commun des hommes, leurs sens, leurs émotions, leur intellect. Ils sont submergés d’avidité ou de désirs, hargneux ou amoureux, raisonneurs ou technocrates. Ils ne sont pas prêts à l’expérience qui est de s’ouvrir et de se donner à ce qui vient, pas prêts à voir les situations telles qu’elles sont par-delà « attrait » ou « choc », « confirmation de ce qu’on pensait » ou « infirmation », « bien » et « mal ».

Cela est plus difficile aux adultes que nous sommes, sans préparation. Les enfants parviennent assez bien à vivre dans l’instant, mais manquent de capacités intellectuelles pour dominer leurs instincts et leurs émotions afin d’acquérir la sagesse que recèle leur être spirituel. Le recueillement adulte (samapatti) peut survenir devant de grands paysages, ou à l’écoute de certaines musiques ; il vide la pensée de ses contenus volages, pour la concentrer successivement sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la conscience, sur l’abolition de la dualité absurde « ni conscience, ni inconscience », enfin sur l’arrêt volontaire de toute perception et de toute idée, pour ne se faire qu’écoute, attention au monde, sans interférence. Cet état est très rare, et donc précieux, car alors le corps, le cœur, l’esprit, la nature, ne font qu’un. C’est une extase, un sentiment océanique d’identité avec tout ce qui existe – le nirvana indien, le satori japonais, la fusion mystique, la plénitude humaniste.

bouddhisme carte de diffusion

Pour le zen japonais, branche du bouddhisme de laquelle je suis plus proche, il s’agit de se confondre avec ce qu’on fait, dans le seul présent, hic et nunc  – ici et maintenant. « Quand je bois, je bois, quand je dors, je dors », disait un maître zen. Nulle volonté d’imprimer sa marque héroïque sur le réel, mais plutôt intention de détecter la propension des choses, de se mettre en état de réception pour saisir spontanément la situation qui se présente (c’est tout l’art du judo). Dans chaque situation, rechercher le mouvement interne, la potentialité en devenir (c’est tout l’art de la dialectique). Se laisser porter pour utiliser le moment propice selon sa volonté, mais avec le minimum d’énergie (c’est tout l’art de la stratégie). Le sage est comme de l’eau : la pesanteur est sa volonté constante, tenace, profitant de la moindre faille. Ce n’est pas une démission de l’agir, mais un moindre effort très efficace. Point de grimaces de souffrance héroïque (théâtrales, épuisantes, inopérantes), mais le calme en tension de qui attend le bon moment pour se saisir du mouvement des choses.

Le sort des batailles, on l’apprend en combattant dans les dojos, n’est pas décidé seulement par le courage et l’ardeur, mais surtout par l’ouverture sans préjugé à la situation, à la lucidité qui voit cru, à la souplesse qui permet de saisir l’instant, utilisant les circonstances en développement, l’ordre interne qui se déploie dans le temps et dans l’espace. Le détachement n’est pas refus du monde ou paresse de la volonté, il est le jeu du réel, comble d’efficacité de l’acte puisqu’ouverture inépuisable à toute disposition spontanée. « L’homme est toujours parfait, sinon il ne pourrait jamais le devenir, mais il faut qu’il s’en rende compte », disait Vivekananda.

L’idéal à atteindre est l’affranchissement des contraintes du monde et de l’apparence du temps. Toute situation conditionnée peut être dépassée car le « soi » est une illusion, et « l’imago », un obstacle (les psychologues le disent). Par exemple, Argoul est le produit de gènes qui viennent de loin, d’une éducation qui ne se résume pas à celle que lui ont donnée ses parents, mais inclut l’école, les amis, la famille, les innombrables livres qu’il a lus, les paysages et les gens rencontrés, et ainsi de suite. Argoul n’est donc pas identifiable à un « soi » essentiel et figé de toute éternité, il est un « agrégat » sans cesse mouvant, un être plus vaste que la résultante de tous ses conditionnements, chaque jour un peu semblable mais chaque jour un peu différent. Non pas « très » différent, mais suffisamment pour que le « soi » ne soit réellement qu’un voile qui masque sa vérité. « Rien n’est plus difficile, songes-y, que d’être toujours le même homme », disait Sénèque dans ses Épîtres.

Ce « soi » apparent, mouvant, a une relative liberté qui lui permet de suivre la voie de l’Éveil. Il ne s’agit que de retrouver la capacité primordiale en nous. Il se dégagera alors de l’anarchie égoïste et vaine des désirs, ce petit ego qui exige et parade, pour conquérir la liberté de la conscience. Elle lui montrera que tout est vain, que rien n’est permanent, et que notre infime parcelle d’état conscient fait partie d’un grand tout qui est le monde. Dès lors, notre esprit étant calmé (les désirs étant pris pour ce qu’ils sont, des illusions, les émotions canalisées et maîtrisées pour servir, la claire lucidité de l’intelligence pouvant alors s’exercer pleinement), notre conduite sera l’ouverture, la générosité, la communication, la compassion, le respect du monde, la conscience intelligente des situations telles qu’elles se déroulent, cela dans la joie d’être en rythme avec les énergies de la vie. En bref l’harmonie recherchée par la vie bonne des philosophes antiques, la fin de l’aliénation par le retour à a véritable nature humaine des marxistes, l’accord de l’être avec l’existence qu’il mène de Camus.

Le Christianisme considère que l’homme a été créé par Dieu en lui donnant le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne, qui traitait l’homme de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané de l’humain pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. C’est pourquoi l’actuel Dalaï Lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances. Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Le Bouddhisme verrait plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré, qui me fait considérer que le Bouddhisme conduit à une conscience humaine plus haute, en l’absence de foi en un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte son sort tel qu’il est, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut (le karma). L’homme ne s’illusionne pas sur le monde ou sur l’avenir (l’espérance), il agit dans le présent, afin d’acquérir une conscience et une liberté plus fortes.

L’homme ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (mais qu’est le « soi » ?), tout cela avec une certaine condescendance, une sorte de retrait – mais il « compatit » parce qu’il se met dans le courant du réel, qu’il est touché par les maux d’autrui, humains, bêtes, plantes et même la nature en sa globalité. Il les ressent, comprend la souffrance dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres êtres. La compassion est alors ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père », et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime. Le devoir moral n’est pas la sagesse personnelle qui permet de comprendre.

« La religion d’un grand nombre est faite d’émotions, de sentimentalité, voilà pourquoi elle s’use si vite. Que voulez-vous attendre d’une religion, produit d’un esprit névrosé, vague poésie, dernier asile où se réfugie une âme tremblante, éperdue, en quête de consolation ? » écrivait si justement Alexandra David-Néel, cette grande dame adepte du bouddhisme. Au lieu d’attendre la fin de cette « vallée de larmes » et d’espérer des félicités éternelles dans un au-delà hypothétique, le Bouddhisme prône d’observer délibérément les souffrances d’aujourd’hui (lucidité), de les analyser (intelligence) et de les penser (sagesse) pour les dépasser (éveil). A mesure que décroît l’orgueil du « soi » (ce soi qui n’est que construction fantasmée), l’influence de l’illusion décroît et augmente le respect d’autrui et du monde. Telle est la liberté de la conscience éveillée. Pour le zen, la religion n’est pas un Dieu personnalisé (hypertrophie du « soi » illusoire), mais rien d’autre que la conscience de l’infini, à chaque instant de la vie. Être simplement ce qu’on est, dans le monde, dans la vie. Briller comme la lune, d’une sagesse sans ego, la folle sagesse de qui laisse couler la vie autour de lui et à travers lui, pour être pleinement dans son courant.

bouddhistes carte repartition

Bien sûr, je n’ai pas la prétention, en cette courte note, d’embrasser la diversité des écoles ni même des grandes doctrines du Bouddhisme. Non seulement existent le Petit et le Grand Véhicule, mais aussi le Tantrisme tibétain et le Zen japonais. Certaines écoles sont tentées par le renoncement au monde, d’autres par l’homme dans le monde. Comme en toute religion, la mystique et la morale se partagent les disciples. Le Bouddhisme est la pensée religieuse le mieux en phase avec le monde tel qu’il va, me semble-t-il. Il n’est pas un « nihilisme », comme le disait Victor Cousin en projetant ses hantises d’Européen du pénultième siècle. Le Bouddhisme analyse, depuis deux millénaires, l’évanescence de l’identité personnelle, le rapport de chaque humain au temps, à l’espace qui l’entoure et aux autres hommes, l’ancrage historique des principes moraux qui ne viennent pas d’une autre planète mais sont élaborés par les hommes pour gérer la société des hommes.

Notre « éveil », s’il devait toucher le plus grand nombre, bouleverserait sans aucun doute notre société telle que nous la connaissons ; peut-être cela viendra-t-il, l’écologie scientifique et la conscience du tout terrestre en prennent le chemin, le clonage et les manipulations génétiques aussi, remettant en question le « soi ». Malheureusement pas l’écologie politique, marigot en France d’arrivismes frustrés et de gauchisme déçu. L’humanisme occidental tel qu’il nous a été transmis est appelé à se transformer au contact des peuples nombreux et en développement accéléré, qui pensent autrement de nous. La dernière « décolonisation » ne fait que commencer. Pour le plus grand bien de la planète et des êtres vivants.

Pour approfondir :

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Croissance ou épanouissement ?

Le bien-être est mesuré par les États en termes de niveau de vie ; celui-ci est réduit au Produit intérieur brut (PIB) par habitant. Ce PIB est un agrégat comptable qui représente la production finale des unités résidentes dans un pays. On le décrit comme la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs et branches d’activité, augmentée des impôts moins les subventions. Il ne considère autrement dit qu’une partie de la valeur créée par l’activité économique, y compris les activités négatives comme les accidents, et les valeurs productives douteuses comme la publicité – mais absolument pas certaines activités positives non marchandes, comme l’activité artistique, les productions bénévoles (par exemple les blogs), ou le travail non externalisé au sein de la famille (aide aux devoirs, jardinage, lessive, bricolage…).

C’est commode, calculable, et sert à prélever des impôts et à répartir des subventions – mais le PIB ne mesure en rien la qualité de vie. Car qu’est-ce qu’être heureux ? C’est être matériellement à l’aise, certes, manger à sa faim, être protégé des aléas de la vie par les services publics (police, justice, armée, éducation, santé) et volontairement en plus par les assurances privées volontaires, se loger sans se ruiner, se vêtir et sortir correctement.

Mais c’est le terme « correctement » qui pose problème : il n’est pas mesurable car toujours subjectif. Si l’on raisonne en moyenne, le « niveau de vie » (PIB par habitant) ne donne qu’une chimère : tout dépend des écarts de revenus réels et de patrimoines ; si l’on raisonne en « panier de la ménagère » en ajoutant quelques services, on reste dans l’administration anonyme des choses sans considérer les gens ; si l’on prend le « revenu par foyer » (adoré par Bercy), l’évaluation est plus juste mais ne tient compte ni du patrimoine, ni du parcours éducatif, ni du réseau social. ce sont pourtant ces capitalisations financière, culturelle et sociale qui sont bien utiles pour trouver une bonne place dans la société !

sucer torse nu

Considérer alors « la croissance » comme l’augmentation du PIB est un mensonge réducteur, bien dans l’esprit positiviste gavé par l’éducation « nationale » qui ne croit qu’au calculable et qui formate des technocrates sans âme.

Le Japon a le 3ème PIB au monde, mais aussi le 4ème taux de suicides…La Chine le 2ème PIB (en parités de pouvoir d’achat) mais le 7ème rang pour les suicides. La France semble mieux lotie : 5ème pour le PIB mais seulement 18ème pour le taux de suicides ; la Suisse est encore mieux équilibrée (et il y a pourtant nettement moins de prélèvements sociaux qu’en France !). Est-ce parce que si le pessimisme français est très haut, l’optimisme familial aussi ? On aime bien les enfants, en France, on en fait plus qu’ailleurs et – non ! – ce ne sont pas seulement des rejetons d’immigrés outre-méditerranéens.

Plutôt que la croissance, peut-être faudrait-il considérer l’épanouissement ? Il ne s’agirait plus de remplir le tonneau des danaïdes des désirs mimétiques toujours insatisfaits (« toujours plus », avoir « mieux que le voisin », rivaliser avec le beauf), mais de mesurer le bien-être personnel et l’attention apportée aux autres. Ce qui voudrait dire ajouter des critères de bonne santé, de travaux domestiques et bénévoles, de liens sociaux et d’activités, de bonheur au travail. On ne produirait alors plus pour produire – mais pour des besoins et des gens. La nature ne serait plus pillée ni les bêtes exploitées, mais considérées en harmonie dans l’ensemble du vivant.

Ce sont ces idées généreuses et intéressantes qui tourmentent la pensée américaine ces derniers temps, comme le montrent John Erenfeld et Andrew Hoffman. Mais que sont-elles, ces idées, sinon l’éternelle resucée du stoïcisme et du bouddhisme ? Pourquoi chercher à inventer ce qui existait dans le passé ? Tout est dans tout car la raison humaine commande les sens de chaque individu et est une partie de l’esprit universel – qui permet de distinguer s’il y a accord entre la nature de l’homme et celle de l’univers.

Vivre selon la raison signifie vivre selon le bon sens, sans excès ni démesure : pas de désirs sans limites comme procréer à 60 ans ou être rajeuni à grands frais à 90, pas de grosses bagnoles qui vont très vite alors que la vitesse est collectivement limitée pour le bien de tous, pas de pub incitant la machine désirante du tout, tout de suite et tant pis pour les autres. Le sage bouddhiste qui a trouvé l’illumination est saisi de compassion pour les êtres : il aide ses semblables à trouver la voie de l’extinction des désirs sans limites qui tourmentent, il aime les enfants et les guide pour s’épanouir, il ne mange pas une bête sans nécessité, il respecte les plantes (ceux qui ont « la main verte » comprendront).

Table avec tomates

Nous avions l’humanisme, Rabelais disait même que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais l’humanisme a fait naufrage avec le positivisme technocrate d’État (droite et gauche confondues). La transformation du libéralisme en doctrine à faire de l’argent et du marxisme en exploitation forcenée de l’homme et de la nature par une clique restreinte au pouvoir ont dévoyé un peu plus l’héritage ancestral. Droite inepte, socialistes intolérants, profs syndicalistes et écolos arrivistes n’ont en rien amélioré l’espèce – toujours dans la haine et l’excès, les mauvaises notes et le mépris de l’autre. Camus l’avait bien vu !

La croissance était certes indispensable pour acquérir un niveau économique suffisant durant les années de reconstruction d’après-guerre ; mais puisque le monde est fini et que nous n’y sommes pas seuls ni les plus forts, le temps est venu de quitter le tout-production pour considérer le bien-être. Retrouver la « vie bonne » des philosophes antiques repris par Montaigne.

Hélas, stoïcisme, bouddhisme, Montaigne ? Cékiça ? On ne les apprend plus à l’école et les médias ne font pas de shows dessus ; les histrions surpayés qui tiennent les antennes seraient même capables de les confondre avec masochisme, boudin et montagne. Seul ce qui vient d’Amérique est valorisé : alors écoutons l’Amérique puisque nous ne savons plus penser utilement pour la société aujourd’hui !

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Montaigne et l’humaine condition

Difficile de se peindre soi-même puisque l’on change sans cesse. Pour être fidèle, il faut rester vrai et se dire scrupuleusement jour après jour, avec ses évolutions et contradictions. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides Égypte, et du branle public et du leur. La constante même n’est qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage… » (III 2)

Montaigne paris

Comme tout change, pourquoi rêver de l’Être ? C’est l’erreur des philosophes idéalistes ou de l’absolu. En quoi cette philosophie de l’ailleurs et de l’idéal nous sert-elle à quoi que ce soit ? Montaigne est un pragmatique, la philosophie est pour lui une sagesse pratique : elle apprend à mourir – donc à bien vivre jusqu’à la fin. Comme tout branle constamment (tout change, disent les Chinois), prenons l’homme branlant « divers et ondoyant », et non point la statue déifiée, immobile et figée, de l’homme idéal. « Comme il est, en l’instant ». L’« être » n’a pas d’intérêt, seul intéresse « le passage ». « Nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence (…). Et si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce sera ni plus ni moins que lui voudrait empoigner l’eau. » (II 12) ‘Tu es pierre’, disait le Christ à son disciple préféré ; Montaigne y voit plutôt de l’eau – comme les philosophies asiatiques. Dans le changement, comment saisir une quelconque substance ? Mais avec cette puissance de la souplesse : l’eau ne fait pas bloc mais s’infiltre obstinément dans la moindre faille.

« C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme » (I.1). Le jugement humain est inconstant. « Je ne fais qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas toujours en avant ; il flotte, il vague…(…) Chacun à peu près en dirait autant de soi, s’il se regardait comme moi. Les prêcheurs savent que l’émotion qui leur vient en parlant les anime vers la créance et qu’en colère nous nous adonnons plus à la défense de notre proposition, l’imprimons en nous et l’embrassons avec plus de véhémence et d’approbation que nous ne faisons en étant en notre sens froid et reposé. » (II 12) La plupart des raisonnements qui se tiennent ont besoin des passions comme impulsion. Ce n’est qu’ensuite que l’esprit ordonne et maîtrise.

Les humains restent pétris de contradictions. « Vu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souvent que les bons auteurs mêmes ont tôt de s’opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel et, suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les actions d’un personnage et, s’ils ne les peuvent assez tordre, les vont renvoyant à la dissimulation. » (II 1) Chacun va selon son appétit et non selon la sagesse, « selon que le vent des occasions nous emporte », dit Montaigne.

« Nous n’allons pas ; on nous emporte ». Cela pour les gens hors sagesse, qui sont le commun des hommes. Le but de la philosophie est justement de nous faire réfléchir et devenir sages.

D’autant que la tyrannie des habitudes nous tient. Elle aveugle le jugement et détruit la liberté, rendant l’humain faible devant le monde, puisque « le monde n’est qu’une branloire pérenne » ! « C’est, à la vérité, une violente et traîtresse maîtresse d’école que la coutume. Elle établit en nous peu à peu, à la dérobée, le pied de son autorité ; mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’aide du temps, elle nous découvre tantôt un furieux et tyrannique visage contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. » (I 23) D’où l’intérêt d’établir dès l’enfance un esprit sûr de lui, capable de juger par lui-même des nouveautés qui viennent. La coutume est donc la pire et la meilleure des choses – selon qu’on la subit faute de jugement, ou qu’elle nous a formés au jugement.

L’éducation est la grande affaire de Montaigne. « Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient, non en leur action seulement, mais surtout en leur cœur ; que la pensée même leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. » (I 23) Il s’agit moins de charger la mémoire que de rendre capable de discerner par soi-même ce qui est bon et de forger la volonté de l’accomplir. Montaigne écrit tout un essai sur l’éducation pour la comtesse de Gourson. Ce sujet lui tenait à cœur. « Je voudrais qu’on fût soigneux de lui », dit-il de l’enfant, « choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît tous les deux [ces deux qualités doivent être équilibrées], mais plus les mœurs et l’entendement que la science. » (I 26) L’éducation anglaise gardera ce pli de Montaigne ; alors que la « Raison » française pousse plutôt à négliger de forger le caractère au profit du savoir à ingurgiter comme le maïs en l’oie à foie gras…

Or, « le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi » (II 2). Le but de la sagesse est la maîtrise du sujet « ondoyant », inconstant et pétri d’habitudes. La sagesse est une éducation. « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » (III 2) « Ramenons à nous et à notre vrai profit nos cogitations et intentions. Ce n’est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite. (…) La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » (I 39)

Ne pas vouloir changer le monde, s’efforcer de changer d’abord soi-même. « L’estimation et le prix d’un homme consiste au cœur et en la volonté ; c’est là où gît son vrai honneur ; la vaillance, c’est la fermeté non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l’âme. » (I 31) Nietzsche ne dira pas autre chose.

Une telle philosophie est une joie. « L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle doit faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise, doit former à son moule le port extérieur et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante. » (I 26) La vertu vraie est « facilité, utilité et plaisir de son exercice » – au contraire de la vertu fausse qui est fouet, austérité et contrainte. Ou hypocrisie, Tartuffe le montrera, cette quintessence du bourgeois intello à la française.

Il faut régler sa vie mais ne pas vivre pour la règle : « le règlement, c’est son outil, non pas sa force » (avis aux ayatollahs et aux étatistes qui voudraient tout régenter). Les plaisirs humains, en « les modérant, elle les tient en haleine et en goût. »

La sagesse « aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglément et les savoir perdre constamment. » (I 26) De tout un peu, éviter les excès, régler une passion par une autre, instaurer des contrepouvoirs, ne jamais hésiter mais ne pas aller trop loin – telle est la sagesse de Montaigne, issue des Anciens.

Michel de Montaigne, Les Essais, (texte complet en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1367 pages, €29.45

Michel de Montaigne, Les Essais, Pocket (abrégé), 2009, €4.94

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Montaigne : « Que philosopher, c’est apprendre à mourir »

Dans ce chapitre 20 du livre 1er des Essais, Michel Eyquem de Montaigne est tout entier. Fils périgourdin d’une époque troublée en guerre de religions, il vécut de 1533 à 1592. L’œuvre de sa vie, sans préjuger du reste, fut de laisser témoignage. Ses réflexions constantes depuis 1571 sont ces Essais de l’âge mûr qui nous ravissent encore et nous font réfléchir. Il s’y est peint lui-même avec ses contradictions de nature, son impuissance à trouver jamais la vérité comme à rendre bonne justice.

L’homme n’est point dieu et l’existence sera imparfaite, toujours – autant l’accepter comme les Stoïciens y invitent. Les voyages confirment à Montaigne la relativité des choses, des mœurs, des jugements. Il n’est pas pessimiste, il se veut « sage ». Ce qui, en son esprit, signifie réfléchi, donc prudent : tranquille et réglé. La raison, le bon sens, l’expérience, commandent de vivre et de bien vivre – enfin d’en tirer leçon. Ce pour quoi il écrit « que philosopher, c’est apprendre à mourir. » La mort n’est pas le but ; elle est l’achèvement d’une vie bonne. Faire comme si, au dernier moment, on n’avait rien à regretter. La sagesse est d’avoir bien vécu, la philosophie est ce savoir qui permet de le faire.

La Renaissance avait fait revivre l’antiquité, dans les âmes comme dans les œuvres. Les livres étaient si peu répandus encore qu’on en possédait peu. Les érudits du temps les lisaient, les relisaient, les méditaient, en apprenaient par cœur des sentences, sans zapper sans cesse comme papillon de nuit. Ce chapitre commence donc par une citation de Cicéron. Nombre d’autres fleurs de rhétorique le parsèmeront encore.

montaigne paris (2)

Que dit donc Montaigne dans cet opus célèbre ?

  • Que la raison naturelle ne vise naturellement qu’à notre contentement.
  • Que vivre, c’est bien vivre, « en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté. »
  • Que la mort est inévitable par le seul fait d’être né : « faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. »
  • Qu’il est donc vain de la craindre, puisqu’elle est inévitable. « Sortez de ce monde comme vous y êtes entré. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. »
  • Autant faire bonne figure et apprécier d’autant l’heure présente. « Que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »
  • Nous ne savons ni le jour ni l’heure, attendons-les partout, car c’est ainsi que naît la liberté. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. »
  • Faisons ce que nous devons, sans plus attendre, et ne regrettons rien : c’est ainsi qu’une vie sera bien remplie : « tel a vécu longtemps qui a vécu peu ». « Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. » « Où que votre vie finisse, elle y est toute. »
  • Le cours naturel des ans nous accoutumera à quitter l’existence insensiblement : « le saut n’est pas si lourd du mal être au non être (…) d’un être doux et fleurissant à un être pénible et douloureux » – de l’adolescence sensitive à la vieillesse percluse.
  • « Il faut ôter le masque aussi bien des choses que des personnes », ce n’est que l’apparat horrifié et chagrin que nous mettons autour de la mort qui nous effraie. Or la mort est de nature, traitons-la naturellement.

Ce que je retiens de Montaigne ?

    1. Le tragique : ce contre quoi vous ne pouvez rien, inutile de le craindre. C’est vain. Faites avec.
    2. Le bien-vivre : « Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait. (…) Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue, à quoi faire la voulez-vous encore ? »
    3. La liberté fondamentale : qui sait que la fin est au bout, et l’accepte, fera de sa vie ce qui lui semble le meilleur. Sans préjudice d’un quelconque « dieu », d’une quelconque « loi », d’un quelconque « tu-dois ». Et ce « meilleur » sera celui de toute la tradition humaine sans laquelle il n’est rien.

Michel de Montaigne, Les Essais, (texte complet en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1367 pages, €29.45

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Paris insolite de la Sorbonne à l’Observatoire

En face de la Sorbonne, entrée rue des Écoles, Montaigne sourit aux passants. Il a la pantoufle toute brillante de leurs caresses ! Il en a vu, ce sceptique, et il a raison de l’être – au vu de la Morale socialiste quand elle est en actes (DSK et les filles, l’écolote parigote et Cahuzac avec leurs comptes en Suisse, le trésorier de la campagne Hollande et ses amis caïmans, les pépés Guérini, le détournement des subventions socialistes des Bouches-du-Rhône…). L’époque Montaigne était aux guerres de religion, la nôtre aux guerres des moralismes – le plus moral n’étant pas celui qui le dit le plus fort ! Moi, Président de la République… quel blabla !

Paris montaigne square paul painleve

Car l’université de Sorbonne n’a pas que du classique à montrer. Rue Cujas, demeure un vestige de la scatologie mai 68 : ce hall très laid, béton années 60 et monumental moderne (le pire !), est couvert de graffiti et d’affiches à demi-déchirées. Lèpre universitaire qui montre bien jusqu’où la dégradation est allée. Les dessous parisiens ne sont décidément jamais très propres, pas plus sur les trottoirs qu’en politique ou dans les âmes…

Paris rue cujas hall paris 1

Le Panthéon (en grave restauration) reste cette église voulue par Louis XV pour sainte Geneviève puis « nationalisée » par la laïcité révolutionnaire pour imiter l’Angleterre en la dédiant aux « grands hommes » (deux femmes seulement, Sophie Berthelot et Marie Curie – il faut dire qu’elles n’ont pas toujours la bonne taille). On aurait pu mettre Jeanne d’Arc, mais elle a disparu en fumée. Qui d’autre ? Marguerite Yourcenar ? Elle n’aurait pas voulu. On cherche. Il y aura peut-être bientôt Brigitte Bardot…

Paris pantheon

Poursuivons rue Saint-Jacques : après la plaque à Jean de Meung, auteur immortel mais quasi inconnu du Roman de la Rose au XIIIème siècle, la SEDIREP, librairie Matsuru des férus d’arts martiaux.

Paris sedirep rue st jacques

Traversez la rue Gay Lussac (qui n’était pas gay bien qu’il ait travaillé côté physique). S’y élève l’église Saint-Jacques du Haut Pas, première étape – mais oui ! – du chemin de Compostelle. Les théophilanthropes l’ont utilisée comme lieu de culte en 1797. Ce n’est pas parce qu’on est sans culottes qu’on est aussi sans morale (même si tout ça échoue en 1803). Juste au coin, tournez à droite rue de l’Abbé de l’Épée, un beau nom adapté au PC du Colonel Fabien, pseudo de Pierre Georges. Ce militant résistant, communiste à 14 ans, engagé dans les Brigades internationales en Espagne à 17 ans, tueur de l’aspirant Moser au métro Barbès en 1941, pris puis évadé, devient le chef des FTP pour le sud de l’île de France. Il appelle à l’insurrection parisienne, fait la jonction avec l’armée Leclerc, mais est tué par une mine qu’il avait voulu examiner de trop près vers Mulhouse, en 1944.

Paris rue abbe de l epee pc colonel fabien

Par une perspective, vue sur la coupole du Val de Grâce, « l’hôpital de ces malades qui nous gouvernent », titrait Le Monde en 2007. De Gaulle, Pompidou, Mitterrand, Chirac, Raffarin, y furent soignés entre autres. Plus Arafat et Bouteflika, qui ne nous gouvernent pas mais bénéficient des privilèges des ex-colonisateurs.

Paris rue du val de grace

A Port-Royal, devant la grille des jardins de l’Observatoire, une plaque de bronze sur socle de béton trace la « méridienne verte » de l’an 2000, de Barcelone à Dunkerque. Cette « performance » de l’architecte Paul Chametov matérialise le méridien de Paris qui traverse la France du Nord au Sud.

Paris meridienne verte jardin de l'observatoire

La fontaine de l’Observatoire exhibe un ensemble en bronze, un globe terrestre de Legrain soutenu par des femmes à poil de Jean-Baptiste Carpeaux et flanqué de chevaux marins d’Emmanuel Frémiet datant de fin 19ème. Pour la suite, en allant vers le Sénat, beaucoup de marbres nus représentent la nuit, le jour, l’aurore…

Paris femmes a poil jardin de l observatoire

Le Sénat est désert en ce printemps tardif, les pelouses « au repos » et les sénateurs assoupis au moment de se pencher sur la loi gay. Le contrevenant qui piétine la pelouse de ses grosses rangers sur la photo est un gardien – il prend tous les droits, comme ceux qui ont n’importe quel minuscule pouvoir à leur portée.

Paris senat jardin du luxembourg

Traversons le jardin d’un train de sénateur jusqu’à la sortie « musée » où la queue des bobos et des provinciaux atteint « plus d’1 h » comme indiqué sur un panneau. Il faut dire que le musée du Luxembourg expose ce printemps Chagall, peintre religieux et juif, mort centenaire en 1985. Mais il vaut mieux venir le matin… En face, la rue Férou où l’on dit qu’habite Claude Bébéar, polytechnicien créateur d’Axa. On dit aussi dans les milieux bien informés qu’il est le « parrain » du capitalisme français. Sur un mur aveugle, le Bateau ivre de Rimbaud imprimé par une fondation. Pourquoi ce tag ? Parce que le poème a été pour la première fois déclamé des fenêtres d’un café tout proche. L’adolescent avait 17 ans.

Paris rimbaud rue ferou

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Nietzsche, Le Gai savoir

Rien à voir avec une attitude sexuelle (pour ceux qui ignorent le philosophe), mais bien plutôt avec la ‘gaya scienza’ provençale au temps des troubadours. Friedrich Nietzsche, en effet, n’aimait pas la lourdeur de nourriture, de relations et de pensée des Allemands (pour lui, c’est tout un). Notamment celle des philosophes de l’idéalisme allemand comme Leibniz, Kant ou Hegel. Il préférait – et de beaucoup – la légèreté de cuisse, de cuisine, de conversation et de lumière du sud européen. Il écrit le ‘Gai savoir’ en 1882 et le complète en 1887 avec en sous-titre provençal la ‘gaya scienza’.

C’est une référence à l’unité humaine des trois ordres de l’existence : le troubadour de l’amour, le chevalier du courage et le savant du savoir. Pour lui, le savoir doit être « gai », léger et lumineux, parce qu’il est positif, signe de santé du corps, de vitalité des affects et de légèreté de l’esprit. Bien loin, du style pesant, pédant, empesé et structuré comme une scolastique des Hegel et avatars…

Ce pourquoi Nietzsche écrit en aphorismes, ces courts paragraphes où ne court qu’une idée à la fois. Ce n’est pas anarchie de pensée mais liberté d’explorer. Plutôt que de s’enfermer dans le carcan d’une méthode et d’une idée totale (totalisante, totalitaire), Nietzsche garde la pensée ouverte. Il procède à la Montaigne (qu’il aime fort), « par sauts et gambades ». Il ouvre des perspectives plutôt que de figer la pensée ; il teste ses idées, plutôt que d’en faire un monument d’immobilisme académique ; il éclaire le chemin, il ne donne pas le plan. Nietzsche n’est pas le laborieux laboureur (allemand) qui peine à creuser son sillon méthodique, mais le libre danseur (français, italien, grec) qui tente de s’élever dans les airs. Les paradoxes (ceux du comédien) servent à faire éclater les carcans dans lesquels se fige volontiers la « pensée ».

Nietzsche exècre – comme Flaubert – cette fameuse doxa, l’opinion commune dénoncée par Socrate. Le Savoir n’a pas le sérieux papal de « la Vérité », puisqu’il est sans cesse remis en cause par l’expérimentation scientifique, par l’évolution des relations humaines et par le mouvement du temps en histoire. La poursuite « des » vérités est allégresse, celle de « la » Vérité un renoncement confortable. Se réfugier dans une Bible, un Savoir unique, un Coran, une Vérité-en-soi, une Loi de l’Histoire, un Règlement, révèle une crainte du monde et du changement, un tempérament frileux et maladif – apparatchik, imam ou fonctionnaire. A l’inverse, explorer l’autre et l’ailleurs de ce monde-ci, d’une curiosité sans cesse en éveil, est signe de santé, d’un être bien dans sa peau, énergique et positif, d’une générosité qui déborde. Les vérités sont comme des enfants, dit Nietzsche dans Zarathoustra, « innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. »

Il n’existe pas de Vérité dans l’absolu, à tout prix, mais une vérité vivante qui change avec les perspectives humaines, trop humaines – et qui pousse à vivre ici et maintenant. La Vérité absolue est une croyance, les vérités ici et maintenant sont des hypothèses provisoires comme la science aime à en tester tous les jours, une interprétation qui s’impose jusqu’à ce qu’elle soit réfutée. Le doute rend gai parce qu’il appelle à l’illusion nécessaire, comme au théâtre.

L’être humain n’est pas parfait et tout ce qu’il fait est mêlé toujours de bon et de mauvais (qui sont relatifs à qui, quand et quoi). L’existence est donc tragique, comme l’avaient appris les Grecs, ce qui ne les empêchait nullement de bien vivre et d’en philosopher.

Le savoir – la science – est un outil de l’homme, une « volonté » de savoir pour mieux vivre, pas la révélation du Livre de Dieu. Ce pourquoi tout Dessein intelligent est une démission de la pensée : suffirait-il de « découvrir » le voile pour être en harmonie ? Chaque être vit dangereusement puisque l’existence même est une affection mortelle. Dans la connaissance, combattre l’erreur ou la vanité est un antidote utile au ‘croire savoir’, qui est bien pire qu’ignorer. C’est ce que Nietzsche appelle le « tempérament artiste », une conscience de l’apparence, le consentement à ne jamais connaître le cœur absolu des choses. Ceux qui ont une volonté radicale de « savoir » ont bien vite le dégoût de ce monde imparfait, provisoire, et rêvent d’un « autre » monde ailleurs ; ils ne vivent donc pas mais se réfugient au-delà et demain – l’ici et le maintenant leur étant insupportables.

Ce pourquoi Nietzsche décrète « la mort de Dieu ». C’est moins le Dieu historique des Chrétiens et autres religions du Livre que la fin en la croyance qu’il existe un absolu hors de ce monde ou une Vérité unique – universelle et de toute éternité.

La percée conceptuelle de la physique quantique et relativiste est fondée sur cette remise en cause nietzschéenne d’une Vérité absolue, « révélée » et intangible. Les vérités humaines ne sauraient être celles de dieux ; elles sont donc provisoires et appellent l’imagination au pouvoir pour naître et se renouveler. L’univers n’est pas figé, il s’étend ; il n’est pas stable, il se transforme ; il n’est pas intemporel puisque né du Big Bang et appelé peut-être à se contracter à nouveau un jour ; sans compter qu’il est peut-être multiple… Tout change, tout bouge, nul corpuscule n’est Un, mais composé de corpuscules plus petits, ou de cordes liant des forces qui s’intègrent comme des poupées russes dans de plus grandes – là où les règles physiques changent, de l’interaction faible à l’au-delà de la gravitation…

La connaissance n’est qu’un ensemble de vérités provisoires, d’affirmations à remettre en cause par d’autres. Sans cesse. Il n’y a pas de « paix » de la connaissance, mais une « guerre » perpétuelle du plus et du mieux. Sa valeur n’est pas la Vérité mais la façon qu’elle a de rendre la vie plus puissante, plus belle – plus vivable. Le concept n’est qu’une métaphore, une volonté qui se donne. L’homme du gai savoir doit se tenir à l’équilibre entre pessimisme et orgueil ; il doit admettre qu’il ne vit sainement qu’en tension entre ses propres contradictions : celles qui le poussent en avant et celles qui l’incitent à s’abandonner.

Question de tempérament : « car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne. » « Et de hasarder cette idée : chez tous les philosophes, il ne s’est jusqu’à présent nullement agi de ‘vérité’, mais d’autre chose, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie… » (Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2). La lucidité est la joie, l’illusion le pessimisme du ressentiment. Pas mal vu quand on observe les humains dans leurs idéologies.

Frédéric Nietzsche, Le Gai savoir, Folio 1989, 384 pages, €7.69

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Clément Rosset, La force majeure

Clément Rosset, philosophe français né en 1939, est peu connu, c’est dommage. Évidemment, il a une vision tragique de la vie, donc joyeuse. Très loin des idéologies de l’illusion, à commencer par la Bible, le platonisme ou le socialisme. Ce pourquoi il n’est pas « à la mode », l’illusion constituant la principale consolation du politique et du médiatique pour les souffrances des gens (sans que cela résolve quoi que ce soit). Bien plus intéressant que les Bourdieu ou Badiou, parce qu’il parle du réel sans concession, Rosset égrène au fil des années de petits livres écrits simplement, que tout le monde peu comprendre. De quoi dégoûter l’élitisme bobo qui préfère le jargon, ce qui lui permet de mépriser tous ceux qui ne comprennent pas.

La force majeure, c’est la joie.

Déjà chantée par Jean-Sébastien Bach dans sa cantate « Jésus, que ma joie demeure », mais célébrée aussi par Nietzsche, elle devrait plaire aux féministes. Car la joie a un « privilège extraordinaire » : « cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allègrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection » p.8. Les cuistres peuvent toujours contester ce qu’est « la féminité », mais nous comprenons sans peine.

L’essai compte trois notes : la joie comme force majeure ; Nietzsche, sa béatitude, la gaieté musicale et le gai savoir, jusqu’à l’éternel retour ; enfin un court essai sur Cioran concernant la possibilité de la joie malgré la lucidité. De quoi réfléchir utilement sur ce monde-ci, dans le maintenant de l’existence – et pas dans l’éternel « demain » des promesses de mieux ou d’ailleurs…

La joie est un sentiment océanique qui se passe de toute raison d’être. Elle est probablement l’élan de la vitalité même, comme le sentait Nietzsche mais aussi Freud par son concept de libido, ou peut-être l’élan amoureux des Évangiles envers le monde, avant qu’il soit déformé par les clercs, comme le pensait Camus. Pour Clément Rosset, le sourire de l’aurige de Delphes va au-delà de la victoire remportée, il est « la joie générale qui consiste à vivre, à s’aviser que le monde existe et qu’on en fait part » p.14. La joie est joie de vivre, non pas malgré le changement permanent du temps, mais grâce à l’impermanence des choses qui les rendent délicieuses ici et maintenant – à jamais. « C’est pourquoi Ulysse oppose à plusieurs reprises, dans l’Odyssée, la vigueur de l’existence, fût-elle la plus fugitive et misérable, à la pâleur et l’inconsistance de l’immortalité, fût-elle la plus glorieuse ; immortalité que lui offre Calypso dès le début de l’épopée mais qu’il refusera sans cesse… » p.20.

Le simple fait de vivre est réfutation de « l’être », ce concept ontologique d’une essence qui ne change pas. La joie est illogique, puisqu’approbation d’une existence jamais parfaite et qui ne cesse de passer. La joie est cruelle car insouciante du sort, non la cruauté qui a plaisir à souffrir, mais celle qui est sans concession vis-à-vis du réel. La réalité est dure à voir, dure à connaître, dure à accepter. Mais refuser de voir, dénier de connaître et s’opposer à ce qui est, qu’est-ce donc sinon l’illusion bouddhiste, le mensonge scientifique, le tabou religieux, le changer la vie en rose idéologique ? Un pansement de croyances, une consolation par le futur rêvé ou l’au-delà imaginé.

Montaigne : « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie » (cité p.26). Nietzsche : « Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme la Beauté en soi : ainsi je serai de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ceci soit désormais mon amour ! » (cité p.37).

Pour Nietzsche, la musique est « le moment le plus intense de jubilation vitale » (p.53) – comme pour Stendhal. Le noble est qui « est absolument à son aise dans l’existence (…), le non-noble (…) éprouve une certaine gêne ou honte à exister » p.65. C’est dire le moment plébéien de notre époque ! La noblesse (l’aisance sans tabou) est cependant condition du gai savoir (les jeux floraux littéraires) comme du savoir scientifique : « Car il n’est pas de savoir sérieux qui soit redevable en conscience sans l’autorisation d’une absolue béatitude, laquelle, ne posant aucune condition à l’exercice du bonheur, n’impose (…) aucune limitation à l’exercice du savoir » p.68. Alors que les croyances, les idéologies, les illusions, multiplient les obstacles au savoir, à la connaissance sans concessions du réel, à la dure réalité qu’on ne « veut » pas voir. Toute loi, même physique, est fragile et humaine ; ce pourquoi elle peut être changée en droit ou remise en cause par l’expérimentation. L’idéalisme platonicien, à l’inverse, est « un parti-pris d’ignorance pour cause de détresse, un ‘refoulement,’ au sens freudien, de ce qu’on ne doit pas savoir si l’on veut conserver le courage de vivre » p.68.

Or le monde n’a pas de sens, pas de signification à la mesure de l’intelligence humaine, encore moins des totems créés par la parole (comme l’être, Dieu, le progrès, etc.). « Mais cela n’implique pas qu’on soit en position de décréter une non-signification générale des choses. Semblable affirmation serait vaine et contradictoire, concernant un domaine dont on reconnaît précisément qu’on n’y entend rien » p.73. Ceux qui croient en Dieu peuvent donc se rassurer à propos de leur béquille – mais la « croyance » n’est pas un savoir, c’est une espérance – donc une illusion par rapport au présent de l’existence ici-bas. Nietzsche est « critique » au sens grec du mot kritikos : observer, discerner, distinguer. Il ne combat aucun moulin et ne veut en rien « changer » la vie. « Observateur impitoyable, mais sans aucune mauvaise intention, sans intention autre que celle qui consiste à voir et comprendre. Non pour porter remède, offrir une solution de changement, empiéter d’au moins un rien sur l’espace de la ‘bassesse’ et de la ‘bêtise’ dont parle Deleuze dans son livre sur Nietzsche » p.76.

L’éternel retour, en ce sens, est un mythe, une fiction. Pour Nietzsche, il s’agit d’adhérer pleinement à la jouissance d’exister, donc de « vouloir » que tout revienne à l’identique, de toute éternité. Par « amour » le plus grand. Clément Rosset note que Nietzsche n’en a parlé que deux fois dans ce qu’il a publié (Gai savoir aphorisme 341 et Par-delà le bien et le mal aphorisme 56). La thèse d’Heidegger selon laquelle on ne saurait se limiter à ce que Nietzsche a publié est idiote, voire « suspecte », reflétant bien plus ce qu’Heidegger a envie de dire « à propos » de Nietzsche que ce que Nietzsche a vraiment dit et estampillé par l’édition…

C’est dire, ici en très résumé, combien ce petit opuscule est riche d’idées et de réflexions qui font sens.

Clément Rosset, La force majeure, 1983, éditions de Minuit 2012, 105 pages, €10.59

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Maurice Revelli, Un banc sur la plage

Cela commence par un meurtre, cela se poursuit par un émerveillement. Le ton est donné, nous sommes entre Nick Carter et Delly. Un jour un homme, sur une plage, rêve au lever du soleil. Une femme l’aborde, timidement, début d’une belle histoire d’amour. Mais le rose va s’affronter au noir. La femme est l’ex d’un gangster de la côte ; jaloux, il ne supporte pas qu’un autre la touche. D’où ses intimidations répétées, qui dérapent parfois dans le crime… Mais c’est que notre héros ne s’en laisse pas conter !

Le summum est atteint juste au milieu du livre. Vers la page 156, le lecteur ébahi découvre que le personnage principal sait parler aux femmes, réussit sa résilience après un deuil, pratique depuis 40 ans l’aïkido, le karaté, le kendo et quelques autres sports de combat, n’a jamais peur, repère l’ennemi au sixième sens, étend tous ses adversaires en moins de deux. Il a en outre tout compris à l’économie et à la société. Cela fait beaucoup, un trop. Nous sommes dans le western où le bon écrase la brute et le truand pour un happy end bien moral. L’époque rêve-t-elle tant de superhéros ou les commentaires tous dithyrambiques sur Amazon sont-ils de complaisance ?

Mais, passées ces quelques pages d’outrances auxquelles on ne réussit pas à croire, l’action reprend, efficace et bien menée. Pas un temps mort après la lourde philosophie plaquée comme elle vient. Clémence est belle, idéale et astrophysicienne ; elle a une relation fusionnelle avec son fils Thomas, battu avec elle par son ex-mari corse. Gilles a trois enfants déjà grands, une ex-épouse adorée décédée dans un accident de la route. De ces fragilités vont naître un « grand amour », distillé comme il se doit, à petite dose.

Je retiens l’atmosphère du sud, faite de convivialité, de pragmatisme, de relations quotidiennes près du terrain. Dans la ville de S. où il vient chaque été depuis dix ans, Gilles retrouve de la chaleur humaine. Les copains lui font déguster des plats de saison et jouer aux boules ; les copines veulent le marier ou lui confient leurs filles pour une randonnée. Le gendarme, ex-élève assidu d’aïkido du maître, est prêt à l’aider. Que faut-il de plus au bonheur ? Ce ne sont pas les petits malfrats en mal d’identité des cités en proie au chômage qui vont se mettre en travers du chemin. Il suffit de les regarder dans les yeux et de contrer leurs attaques désordonnées. Ce n’est pas le grand banditisme qui va s’imposer, l’amour est en-dehors du circuit commercial de ces affairistes particuliers.

Les forts sont-ils vraiment forts ou le font-ils seulement croire ? Comme l’écrivait La Boétie, l’ami de Montaigne, la servitude est volontaire et seule l’amitié permet de vivre libre. Refusez le jeu de violence des malfrats, des économistes, des politiciens – et vous voilà libres. Maurice Revelli met cette philosophie en scène dans la vie privée de son héros. Nino le gamin de banlieue refuse de suivre la horde poussée au crime ; Clémence refuse la violence conjugale ; Maurice refuse le chantage ; Léa refuse le viol ; Gilles refuse qu’on lui impose quoi que ce soit, de renoncer à se marier comme de se marier. « La vraie force (…) serait bienveillante car juste et équilibrée, apaisante aussi », déclame l’auteur, fort de la leçon des arts martiaux (p.446). Un repère qui sert de modèle à ceux qui se cherchent, pas tous irrécupérables.

Belle histoire, bonne action, optimisme philosophique : il n’en faut pas plus pour faire un bon livre de plage.

Maurice Revelli, Un banc sur la plage, 2011, éditions Baudelaire, 451 pages, €23.12 

Qui est Maurice Revelli ?

L’auteur de ce premier roman est né en 1955 et a écrit des nouvelles, primé au concours 2011 de Roussillon-en-Provence. Fils de maçon, c’est la mort de son père qui a déclenché son questionnement sur la vie. Une élève d’aïkido l’a poussé à écrire. Il pratique cet art martial depuis 16 ans et l’enseigne comme 3ème dan. Ancien ingénieur devenu directeur d’une usine de fourneaux pour cuisiniers professionnels dans la Drôme, aujourd’hui chômeur et guitariste à l’occasion dans le groupe Holly Stone Combo.

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Herman Melville ou la sagesse

« Vieux moi-même, j’affectionne la vieillesse des choses ; c’est pour cette raison, principalement, que j’apprécie tant le vieux Montaigne, le vieux fromage, le vin vieux, et que j’évite les jeunes gens, les petits pains encore chauds, les nouveaux livres et les pommes de terre nouvelles ; et que j’éprouve une telle tendresse pour mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, pour mon voisin au pied bot, White le diacre, et pour cet autre voisin plus proche encore, mon vieux pampre noueux qui, les soirs d’été, appuie son coude sur le rebord de ma fenêtre, cherchant une amicale compagnie, tandis qu’à l’intérieur je fais de même pour aller à sa rencontre – et surtout, surtout, pour ma vieille cheminée et son immense manteau. »

« Ma femme, au contraire, du fait de son incurable juvénilité, n’a de goût que pour la nouveauté ; et c’est pour cette raison, principalement, qu’elle aime le cidre nouveau en automne et, qu’au printemps, comme si elle était la fille de Nabuchodonosor, elle se jette avidement sur toutes les variétés de salades, d’épinards, et plus particulièrement sur les concombres verts (bien que la nature fasse savoir avec obstination qu’elle réprouve ces juvéniles et inconvenantes envies chez une personne de son âge, en lui rendant la digestion de ces nourritures malaisée), et se passionne pour les belles théories d’invention récente (pourvu qu’on n’y voie nul cimetière à l’arrière plan), les idées de Swedenborg, la philosophie des esprits frappeurs et autres vues nouvelles sur toutes choses aussi bien naturelles que surnaturelles et, animée d’un inaltérable désir, ne cesse de composer de nouveaux parterres de fleurs, même du côté nord de la maison, où le vent glacé des montagnes permet à peine à l’herbe rude qu’on appelle plantain de prendre pied pour de bon, et plante au bord du chemin de simples rejets de jeunes ormes, bien qu’il n’y ait aucun espoir d’en recevoir aucune ombre, sinon sur les tombes en ruines de ses arrière-petites-filles, et refuse de porter un bonnet, mais tresse ses cheveux gris, et lit le ‘Magazine des modes’, et achète toujours son nouvel almanach un mois avant le Nouvel an, et se lève à l’aube, et du plus chaleureux coucher de soleil se détourne froidement, et travaille sans discontinuer jusqu’à des heures indues, son nouveau cours d’histoire, son français, sa musique, et se complaît dans la compagnie des jeunes gens, et s’offre à monter de jeunes poulains, et pique de jeunes surgeons dans le verger, et ne cache pas son animosité contre les gentils coups de coude de mon vieux pampre, contre mon vieux voisin au pied bot et mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, et surtout, surtout, poursuit d’une haine mortelle ma vieille cheminée à l’immense manteau. »

Dans cet intéressant paragraphe, formé de deux phrases seulement, Herman Melville oppose mâle et femelle, sage et juvénile, ancien et moderne, vieille Europe et jeune Amérique, réflexion et réflexe, fatigue et vitalité. C’est pourquoi il nous paraît tant d’actualité !

La France vieillit, se lasse, aspire au repos. Alors que le monde très jeune devient un tourbillon de vitalité et d’entreprise, elle désire la retraite, la tour d’ivoire. Non plus l’Europe puissance dans un monde globalisé, mais l’Europe forteresse en grande Suisse protégée du dehors.

Montaigne est un philosophe qui s’intéresse à lui-même et tente de bien vivre – il ne désire ni à refaire le monde, ni changer les hommes.

Vieux vin et vieux fromages ressortent de la tradition séculaire des produits du terroir, élaborés lentement par des artisans peu au fait de la standardisation ni du marketing. Au contraire, les pains chauds, les pommes de terre nouvelles et le cidre nouveau flattent le palais mais ne durent pas en bouche, adaptés au zapping d’une jeunesse avide de toujours neuf. De même les nouveaux livres, à la mode qui trotte mais qui ne passent le plus souvent pas le cap des années.

Les voisins, les plantes qu’on a vu grandir, qu’on voit refleurir et faire des fruits chaque année, la cheminée qui donne chaud les soirs d’hiver, cœur de la maison, foyer familial et ‘home’ pour l’homme déçu de la société – tout cela s’oppose au dehors, au grand large, aux jeunes gens aussi écervelés et esclaves de leurs sens que les oiseaux chanteurs. Faut-il s’agiter pour s’agiter, comme sa femme qui plante au nord et repique des surgeons qui ne donneront pas un arbre avant un siècle ? Faut-il suivre la mode, les idées dont tout le monde parle (à son époque le spiritisme), ne lire que des magazines éphémères (aujourd’hui gazouiller sur Twitter) et suivre toute sa vie des « cours » sur tout et n’importe quoi ?

C’est avec humour et un certain ronchonnement sympathique que Melville nous livre cette simple philosophie, tirée de son expérience propre.

Il était en effet en butte à son épouse qui le poussait à délaisser la plume, qui ne rapportait rien, pour prendre un poste lucratif. Il se sentait de plus en plus étranger à cette société américaine avide de toujours plus (plus loin, plus neuf, plus riche) et qui ne considérait plus aucune chose ni aucune valeur de tradition.

  • La jeunesse est une étape de l’existence – pas un état d’esprit.
  • Le féminisme une revendication parmi d’autres – pas une nouvelle domination.
  • L’évocation des esprits et le tropisme sentimental une faiblesse – pas l’épanouissement de la raison.
  • Le zapping et la tyrannie de la mode une tare qui passe – pas le dernier état de la philosophie.

Le monde change, pas les humains, ce pourquoi ces deux phrases de Melville restent étonnamment actuelles. Les propos sur l’inanité de la Génération Y ou de ses petits frères et sœurs de la Génération Z sont à méditer d’après cette sagesse séculaire…

Herman Melville, Moi et ma cheminée, 1856, Œuvres tome 4, Gallimard Pléiade p.557 

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