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Manquer de mémoire préserve du mensonge dit Montaigne

Montaigne, en son neuvième texte du premier livre de ses Essais avoue qu’il n’a point de mémoire, « je n’en reconnais quasi trace en moi ». Il s’agit de souvenirs, pas de l’entendement qui, lui, fonctionne fort bien.  Mais les inconvénients de manquer de mémoire sont innombrables.

Ainsi ses amis lui reprochent de les oublier, puisqu’il affirme mal se souvenir… Même si l’affection n’a rien à voir avec la mémoire, ils lui reprochent son ingratitude, comme si oublier signifiait ne pas aimer. « Qu’on se contente de ma misère, sans en faire une espèce de malice, et de la malice autant ennemie de mon humeur », dit amèrement l’auteur. Mais pourquoi fournit-il les verges pour se faire battre ?

La contrepartie heureuse est qu’ainsi il n’a nulle ambition car manque de mémoire « est une défaillance insupportable à qui [se soucie] des négociations du monde. »

Une autre contrepartie est qu’ainsi son parler est plus court et plus net, aucune citation, anecdote ni souvenir ne venant alourdir son propos, à l’inverse de certains seigneurs de ses amis. « A mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arrière leur narration, et la chargent de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en étouffent la bonté ». Ainsi les articles de journaux intellos d’aujourd’hui sont remplis de retours aux calendes grecques avant même d’aborder le sujet, ce pourquoi il est bon, quand vous lisez Le Monde par exemple, de sauter derechef le premier tiers des articles pour enfin savoir de quoi il s’agit. Quant aux vieillards, ils radotent volontiers, chez nous comme chez Montaigne. Il faut dompter sa mémoire comme ses autres facultés. « J’ai vu des récits bien plaisant devenir très ennuyeux en la bouche d’un seigneur, chacun de l’assistance en ayant été abreuvé cent fois ».

Un troisième avantage (dont Montaigne ne parle que comme « second » parce qu’il a déjà oublié le premier…) est qu’il se souvient moins des offenses, des pays et des lectures, si bien que « les lieux et les livres que je revois me rient toujours d’une fraîche nouveauté ». Le point est capital : comment inventer, innover, ressentir par soi-même, si l’on est encombré de références et de souvenirs dus à la mémoire ? Trop retenir empêche d’exister, Jules Vallès le disait des géants des arts, à qui il aurait volontiers détruit les œuvres afin que chaque jeune puisse créer à son aise, sans les contraintes du « classique » ou des références. L’avenir appartient-il à celui qui a la mémoire la plus longue ? Mais le savoir ne progresse-t-il pas parce que nous sommes montés sur les épaules de nos ancêtres ?

L’avantage décisif, pour Montaigne, est le suivant : « Ce n’est pas sans raison qu’on dit que qui ne se sent point assez ferme de mémoire, ne se doit pas mêler d’être menteur. » Que vous inventiez des choses fausses ou que vous déguisiez les choses vraies, il n’est pas rare qu’à mentir longtemps vous ne finissiez par vous couper. C’est ainsi que les espions doivent se changer eux-mêmes pour être crédibles dans une autre identité, le Bureau des légendes l’a amplement montré. Montaigne cite ainsi un homme de François 1er, mis par lui auprès du duc de Milan François Sforza après que le roi eût été chassé d’Italie. Il se nommait Merveille mais est resté si longtemps auprès du duc, officiellement pour ses affaires privées, qu’il a incité au soupçon et été exécuté de nuit, après un procès expéditif en deux jours. Le roi, qui soupçonnait son espion démasqué malgré les dénégations, accule l’ambassadeur « sur le point de l’exécution, faite de nuit et comme à la dérobée. A quoi le pauvre homme embarrassé répondit, pour faire l’honnête que, pour le respect de sa majesté, le duc eût été bien marri que telle exécution se fut faite de jour. Chacun peut penser comme il fut relevé, s’étant si lourdement coupé… »

« En vérité, le mentir est un maudit vice », déclare préalablement Montaigne dans ce texte ampoulé et mal construit, comme s’il eut rajouté quelques bouts sans revoir l’ensemble. « Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole ». Il s’agit de confiance. Mentir sape la confiance, ce que nos politiques semblent ne toujours pas voir appris. Ainsi des masques « qui ne servent à rien » alors qu’il s’agit plutôt de dire que l’on n’en a pas prévu et que l’on ne savait plus en produire,ou encore des actions qui vont être faites mais présentées comme si elles étaient déjà réalisées ! Car le mensonge prend de multiples formes, de la simple omission à la flagrante contre-vérité. Certains s’en font même une spécialité, comme Poutine et Trump. Pour eux comme pour les dictateurs, Staline, Mussolini ou Hitler, il ne s’agit plus de faits mais d’allégeance : si je dis que le blanc est noir, vous devez voir le blanc en noir. Dans 1984, le Parti du Grand frère vous harcèle et torture jusqu’à complète soumission. Daech fait d’ailleurs de même.

Dès lors, chercher le vrai est un chemin ardu. Même « les scientifiques », dont on peut croire que la méthode éprouvée les préserve d’affirmer sans preuves, deviennent sujets à caution quand ils quittent leurs laboratoires et leur domaine strict de recherches pour devenir « experts » généraux à la télé. Ainsi du professeur Raoult, chercheur émérite mais dévoyé par la communication, dont l’ineffable chloroquine défraie encore la chronique du Covid. Peut-on dès lors « croire » les savants lorsqu’ils montrent qu’ils sont capables de dévier avec la même légitime certitude et la même autorité du savoir que lorsqu’ils ont prouvé des recherches approfondies reconnues par leurs pairs… sur des sujets dont ils savent peu de chose ? Raoult aurait-il pu dire que la chloroquine n’était qu’une piste qu’il fallait explorer sans l’exclure, mais que des études sérieuses devaient valider ? Au lieu de cela, il a affirmé, voire traité ses contradicteurs d’imbéciles ou de menteurs.

« Le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indéfini », dit Montaigne. Un seul chemin conduit à la vérité mais de multiples au mensonge. Comme tout passe par le langage, qui fait société, chacun doit alors se méfier d’autrui, de ceux qui mènent la cité et de l’opinion commune – mais sans pouvoir s’en affranchir pour rester sociable et citoyen, donc humain. « Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence », conclut le philosophe. Mieux vaut se taire lorsqu’on ne sait pas, que d’affirmer abruptement qu’on sait alors que l’on n’est pas certain.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

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Mettre en rôle ses chimères dit Montaigne

En son huitième chapitre des Essais du premier livre, le philosophe observe les terres oisives « foisonner en cent mille sortes d’herbes sauvages et inutiles » si l’on ne les cultive point, tout comme les femmes enfantent des êtres « déréglés » si l’on ne les éduque point.

Aussi juge-t-il que « l’oisiveté » est le champ des chimères de l’imagination et qu’il faut redresser son esprit pour le mettre en ordre. Le chômage comme la retraite sont propices aux dérèglements de l’oisiveté, aussi faut-il, comme Montaigne, se donner des activités afin de canaliser tout son être. Faire de l’exercice physique pour garder forme, de l’exercice relationnel pour garder bon cœur et bonne amitié, de l’exercice mental pour garder raison. « L’âme qui n’a point de but établi, elle se perd ».

Montaigne, retiré sur ses terres après une vie active bien remplie, avait en idée le repos. « Il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même et s’arrêter et rasseoir en soi ». Mais au contraire ! Son esprit fait « le cheval échappé » comme un adolescent au printemps et « m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos ».

Donc que faire ? C’est simple, dit Montaigne : « pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé à les mettre en rôle [à les enregistrer], espérant avec le temps lui faire honte à lui-même ». C’est ainsi qu’écrire ses pensées permet de les fixer au lieu qu’elles aillent dans tous les sens. Et, qu’ainsi fixées, elles soient « réfléchies » – comme dans un miroir – permettant à la raison de prendre de la distance et de les examiner à tête reposée. Puis de les nuancer, les modifier, les infirmer. Ecrire, c’est se connaître mieux, c’est raisonner son esprit, c’est fixer l’état transitoire de ce qu’on pense. Se confier au papier est aussi une psychanalyse qui révèle de soi ce qui restait informulé.

Un bel exercice que le blog nous permet aujourd’hui, tout comme hier les Essais pour Montaigne.

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Être en sa mort comme dans sa vie dit Montaigne

Dans son très court septième texte du premier livre de ses Essais, Montaigne prend exemple des indignités des soi-disant grands hommes de son temps. Certains se sont parjurés après leur mort, celle-ci les déliant de toute obligation ; d’autres ont révélé ce qu’ils n’ont pas dit durant leur vie. « Iniques juges qui se remettent à juger alors qu’ils n’ont plus de connaissance de cause » s’écrie Montaigne !

C’est souvent lâcheté, ou peur du qu’en dira-t-on. Mais notre devoir est dans notre seul vouloir. « Nous ne pouvons être tenus au-delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, parce que les effets et exécutions ne sont aucunement en notre puissance et qu’il n’y a rien en bon escient que notre puissance en la volonté ; en celle-là se fonde par nécessité et s’établissent toutes les règles du devoir de l’homme ». Rien de plus mais rien de moins. Retarder jusqu’après sa mort une déloyauté, comme Henri VII d’Angleterre le fit au duc de Suffolk en ordonnant à son fils de le faire exécuter, lui qui avait promis sa vie durant qu’il aurait la vie sauve, est une trahison morale. Ce qu’il n’a pas osé, il ose le demander à un autre.

Je serais cet autre que je n’obéirais en rien : je n’en serais pas tenu et n’en ferais qu’à mon idée. Comme Montaigne, « je me garderai, si je puis, que ma mort dise chose que ma vie n’ait premièrement dite ». Car il faut assumer sa vie et ce qu’on a laissé. Pour cela, mettre à tout instant en accord ses actes avec sa nature. Ou bien les réparer si l’on en juge autrement après qu’ils furent accomplis.

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Parlementer est dangereux dit Montaigne

En son sixième texte de ses premiers Essais, Montaigne prend un exemple tout frais de sa propre histoire, la prise du village de Mussidan proche du château de Montaigne par son parti, malgré un traité d’accord. C’est que la victoire importe plus que la morale et que la trahison est après tout de bonne guerre si c’est pour l’emporter. « A toujours été conseil hasardeux de se fier à la licence d’une armée victorieuse l’observation de la foi qu’on adonné à une ville qui vient de se rendre », écrit Montaigne avec quelque raison. Les soldats sont chauds et n’obéissent plus guère quand il s’agit de piller et violer, se vengeant de leurs morts et grisés de leur victoire.

Cela vaut aujourd’hui pour les guerres asymétriques, où les règles de la guerre en dentelles n’ont pas cours mais plutôt celles du profit de toute occasion. Enlever des otages au mépris des « droits de l’Homme » ou même de la parole jurée (comme ce journaliste Dubois, bien niais d’avoir cru un imam du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans au Mali malgré son « expérience »),est de bonne guerre. Le mensonge est licite quand c’est pour la gloire d’Allah, la ruse est licite quand c’est pour sa survie devant un géant borgne qui ne songe qu’à vous dévorer, la trahison est un art de la guerre. L’islam comme L’Odyssée ou Sun Tzu sont d’accord.

Cela vaut aussi pour les guerres commerciales, dans lesquelles les Chinois sont passés maîtres, comme le prouve le fameux contrat de train à grande vitesse, dont la réalisation fut mise en concurrence auprès des Français, des Allemands, des Japonais, des Italiens, non pour le réaliser – ce sera une réalisation purement chinoise – mais pour accéder aux dossiers, aux plans et aux techniques. Les niais se sont fait berner, attirés par l’odeur de l’argent, sans voir que leur savoir-faire leur était purement volé. De même ce fameux laboratoire P4 de Wuhan, construit par l’avance technologique française et poussé par une diplomatie crédule en mal de justifier sa présence pléthorique et de moins en moins utile depuis qu’existe l’Internet. Il était « promis » que des contrats permettraient des échanges de connaissances et des recherches communes : il n’en a rien été et c’est désormais une générale chinoise qui dirige ce labo devenu militaire, dans le secret le plus absolu. Certains disent même que le Sars-Cov-2 aurait bien pu s’être échappé de ses paillasses, la sécurité étant prise plus à la légère qu’en France, alors même que les derniers chercheurs occidentaux ayant pu y avoir accès ont observé des travaux sur les virus de la chauve-souris. En 2004, le virus responsable du Sras (le Cov-1) s’était déjà échappé de l’Institut de virologie de Pékin… La production d’un vaccin très rapidement par les Chinois peut renforcer ce soupçon, d’autant plus que l’omerta du Parti est absolue sur le sujet de Wuhan, laissant proliférer tous les doutes…

Croire son ennemi est une naïveté, comme si tout le monde était gentil et chrétien adonné à l’amour de son prochain, ou du moins respectueux des « règles » émises par les Occidentaux qui en voient une morale « universelle » alors que de plus en plus de cultures non-occidentales contestent ce point de vue. « Cléomène disait que, quelque mal qu’on put faire aux ennemis en guerre, cela était par-dessus la justice, et non sujet à celle-ci, tant envers les dieux qu’envers les hommes ». Ce qui compte est de gagner et peut importent les moyens. Ils sont légitimés dès lors que vous êtes le plus fort. « Car il n’est pas dit que, en temps et lieu, il ne soit permis de nous prévaloir de la sottise de nos ennemis, comme nous faisons de leur lâcheté », observe encore Montaigne. Notre diplomatie française qui fait la leçon au monde entier laisse faire par faiblesse les gouvernements du tiers-monde qui bafouent les règles en mentant, arrêtant, enlevant nos ressortissants sans aucun droit – et sans que nous protestions vigoureusement. Ce fut le cas de Florence Cassez au Mexique, des pilotes « d’Air cocaïne » à Saint-Domingue, des chercheurs emprisonnés en Iran – et même du dirigeant de filiale Frédéric Pierucci, d’Alstom incarcéré aux Etats-Unis pour faire pression sur l’entreprise afin de la faire racheter (à bon prix) par General Electric. Soyez bêtes, vous en paierez le prix ; soyez vigilants et fermes, vous préserverez vos intérêts. Il serait peut-être temps d’éviter de prendre les voyous pour des gentlemen et d’adapter notre politique et notre diplomatie en conséquence. L’Europe, mais poussée aux fesses par les Etats-Unis devant lesquelles elle fait soumission, commence tout juste à hausser les sourcils envers la Chine et son racket.

« Monsieur d’Aubigny, assiégeant Capoue, et après y avoir fait une furieuse batterie, le seigneur Fabrice Colonne, capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer de dessus un bastion, et ses gens faisant plus molle garde, les nôtres s’en emparèrent et mirent tout en pièces ». Qui baisse sa garde croyant au bon vouloir de l’autre risque fort d’en être blessé. Et citant l’Arioste : « Vaincre fut toujours fait glorieux / Qu’on ait vaincu par chance ou par ruse ».

Cela est la réalité et il faut la connaître. « Mais le philosophe Chrysippe n’eût pas été de cet avis, dit Montaigne, et moi aussi peu ». Et d’en appeler à Alexandre, dit le Grand, qui refusait « d’employer des victoires dérobées » mais user plutôt de son talent et de sa force pour emporter la victoire.

Ainsi va Montaigne, balancé entre réalisme et morale, réalpolitique et politique légitime. Réflexion de philosophe qui se choque à celle de l’homme d’action – sans conclure. Laissant à chacun la pensée en chantier.

Disons après sa leçon que tout dépend des circonstances… mais que les faits sont plus têtus que les idéaux.

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Soucions-nous du présent et de ce qui est, dit Montaigne

Dans le troisième texte de ses premiers essais, Montaigne médite sur l’erreur bien humaine (mais néanmoins erreur) qu’ont les humains « d’aller toujours béant après les choses futures » plutôt que se préoccuper en premier lieu du présent. Il s’agit d’une « imagination fausse » qui néglige nos actes au profit de notre supposé savoir.

« Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà », résume Montaigne en une formule lapidaire qu’il a dû tourner sur sa langue bien avant de la coucher sur le papier, ce qui fait tout son sel.

Chacun le reconnaîtra volontiers, le désir et l’espérance nous éloignent de l’ici et du maintenant pour nous faire miroiter un avenir aussi vain qu’incertain. Ainsi les gens s’angoissent sur le Covid-19 plutôt que de prendre les précautions d’usage et de se faire vacciner ; ils supputent sur l’après-Covid comme s’il allait sortir tout armé d’esprits démiurges alors qu’il ne se fera que pas à pas, selon tous. Or ce qui est vaut mieux que ce qui sera, car le futur envisagé pourra ne pas être alors que ce qui est devant nos yeux et que nous vivons est bel et bien réel. « Malheureux est l’esprit tourmenté de l’avenir », énonce Sénèque que Montaigne aime à citer.

Mieux vaut suivre Platon : « Fais ton fait et te connais ». Connais-toi toi-même avant de songer à l’ailleurs et à l’autre chose. Ne prend pas ce qui n’est pas toi pour toi, ni les idées des autres sans réfléchir, ni les actes de la foule pour les tiens, ni les croyances des uns et des autres pour celles que tu veux suivre. « Et qui se connait, dit Montaigne, (…) s’aime et se cultive avant toute autre chose ; refuse les occupations superflues et les pensées et propositions inutiles ». C’est en effet une perte de temps et d’énergie, en plus de susciter une angoisse sans fondement, que de se préoccuper de ce qui ne sert à rien (comme gloser sur le futur) ou de refaire le monde (comme si l’on en avait le pouvoir). La sagesse est d’être content de ce qui est présent et d’être soi avant d’être un leurre façonné par l’opinion ou l’image.

L’avenir n’est écrit nulle part, et surtout pas après sa mort. Or il en est qui se préoccupent de leur postérité ou de l’au-delà au lieu de se préoccuper de ce qu’ils sont aujourd’hui et ici-même. Les actions des princes – on dirait aujourd’hui des politiciens – doivent être examinées après leur mort. C’est ce que l’on appelle la postérité dans l’histoire. Or nul ne peut fabriquer à son gré la trace qu’il laissera dans le futur : seul le futur décidera. Ainsi Chirac, adulé à son décès mais mal-aimé durant son pouvoir, ne devrait pas laisser une trace équivalente à celle d’un Mitterrand ou d’un Giscard. La raison est donc de bien faire son chemin et de garder sa vertu, les autres jugeront. L’estime et l’affection sont à ce prix, pas la position sociale. Même s’il est juste d’obéir « également à tous rois car elle regarde leur office ». Obéissons à la loi et aux princes, mais gardons notre jugement.

Montaigne fait honneur à Bertrand du Guesclin d’avoir voulu mourir face à l’ennemi alors que, blessé, il ne pouvait plus combattre. Son honneur était à sa main de son vivant mais, une fois mort, ne subsiste que le souvenir qu’il a laissé. C’est pourquoi le même Montaigne raille ceux qui décident avec précision de leur convoi funèbre et de leur cérémonie (tel il y a peu le prince Philip). Il ne faut « réserv(er) au tombeau que la réputation acquise par (ses) actions passées », pas faire de son corps une relique ni de commander à sa maisonnée de se trouver en foule à ses obsèques, ou à l’inverse de désirer être enterré sans dépense, ce qui est ostentation. Suivez plutôt la coutume, conseille Montaigne, faites ce qui est juste dans votre société, sans plus mais pas moins. Tout comme la légion d’honneur est une distinction que l’on ne réclame pas mais que l’on accepte si on vous la donne (ou l’entrée à l’Académie française pour Montherlant et Yourcenar), de même les funérailles sont à laisser à la discrétion de l’usage. Une fois mort, vous n’êtes plus, pourquoi réclamer une boite de luxe et une belle demeure ? Et de citer une fois de plus Sénèque : « Tu demandes où tu seras après la mort ? Où sont ceux qui ne sont pas nés ». Comme si tu n’avais jamais existé – donc pourquoi t’en soucier ?

Comme à son habitude, Montaigne ne se contente pas de généralités mais prend de multiples exemples tirés des textes des antiques, philosophes et historiens, mais aussi des exemples de son temps que l’on cite en anecdotes. C’est aujourd’hui un peu fastidieux mais permettait de se poser en érudit à l’époque. Je ne fais ici qu’en tirer la substantifique moelle.

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Passion n’est point sagesse dit Montaigne

Dans le chapitre deux de son premier livre des Essais, Montaigne commente la tristesse. « Je suis des plus exempts de cette passion, et ne l’aime ni l’estime, quoique le monde ait pris comme allant de soi, de l’honneur de faveur particulière ». Pour la mode, « notable témoignage de l’imbécilité humaine », il faut se passionner pour tout. Sinon, on ne vit point. Or ce n’est pas stoïcien et Montaigne se pique de l’être. « Car c’est une qualité toujours nuisible, toujours folle et, comme toujours couarde et basse » que cette passion en tout que les Italiens ont baptisé « malignité ». Le Malin est le diable.

Montaigne nous donne plusieurs exemples de gens qu’un spectacle au comble de la tristesse laisse de marbre : la mise en esclavage d’une fille, la mise à mort d’un fils. Mais ce n’est pas stoïcisme, en ce cas c’est sidération. Que survienne une douleur moins grave et ce sont aussitôt les larmes. « De fait, l’effort d’un déplaisir, pour être extrême, doit étonner toute l’âme, et lui empêcher la liberté de ses actions ». Saisi, nul ne peut réfléchir ni méditer. Il reste roide et glacé, voire tombe mort comme « Raïsciac, capitaine allemand » voyant rapporter le corps d’un homme de cheval et s’apercevant qu’il s’agissait de son propre garçon. La tristesse n’est donc pas une vertu, encore moins une sagesse, puisqu’elle empêche de penser. « Aussi n’est-ce pas en la vive et plus cuisante chaleur de l’accès que nous sommes propres à déployer nos plaintes et nos persuasions ». Et Montaigne cite à ce moment Sénèque, stoïcien : « Les petits chagrins bavardent, les grands sont muets ».

Pareil est l’amour, qui saisit et abasourdit. « La surprise d’un plaisir inespéré nous stupéfie de même ». Mais « l’extrême passion » n’est pas pour notre philosophe, toujours tempéré. « J’ai l’appréhension naturellement dure », avoue-t-il, et il l’entretient tous les jours par des raisonnements et des réflexions.

La sagesse est donc de ne pas suivre ces premiers mouvements immédiats que sont les transports et les passions (ce qui est pourtant bien vu de l’entourage) mais de les modérer et d’y penser à l’aise, si possible une plume à la main pour bien laisser le temps à la raison de les tempérer. Montaigne affirme ainsi ce qu’est pour lui la sagesse : de prendre de la distance pour mieux y penser.

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Mieux vaut résister que supplier dit Montaigne

Montaigne, en son premier essai de son premier livre, disserte sur la pitié. C’est vertu chrétienne, bien qu’il ne l’évoque point ; c’est vertu stoïcienne qu’il évoque donc – mais pour la remettre en cause. « La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés, lorsqu’ayant la vengeance en main, ils nous tiennent à leur merci, c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié ». Mais, si vous l’avez tenté un jour, vous aurez constaté que cela fonctionne rarement. La vengeance est la plus forte, la violence comme enivrée de la soumission même, comme si le mouton tout bêlant appelait le couteau. Abraham a failli y céder lorsqu’il a levé la lame sur son fils unique Isaac, tout jeune adolescent.

Aussi Montaigne s’empresse-t-il de balancer cette affirmation de foi par une seconde phrase : « toutefois la braverie, et la constance, moyens tout contraires, ont quelquefois servis à ce même effet ». Et de citer de multiples exemples de résistants qui ont étonné les assaillants avant de les amener à considérer que leur courage vaut bien merci, à défaut de prendre de mauvais coups. A don, contre-don. Si vous vous laissez faire, l’épée vous tranchera ; si vous résistez bravement, l’assaillant y regardera à deux fois et calmera sa brutalité. La raison y reviendra, et avec elle le cœur, peut-être. « Scanderberg, prince de l’Epire, suivant un soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé, par toute espèce d’humilité et de supplications, de l’apaiser, se résolut à toute extrémité de l’attendre l’épée au poing. Cette sienne résolution arrêta tout net la furie de son maître qui, pour lui avoir vu prendre un si honorable parti, le reçut en grâce ».

Car c’est être fort que de reconnaître la force ; c’est au rebours faiblesse que de châtier la faiblesse. Sauf si l’on veut éliminer les faibles, ce qui est faiblesse aussi car crainte de l’être soi-même ou de le montrer. En tel cas, la résistance est un défi qui permet de racheter sans honte le mouvement de merci. « Ayant eu à dédain les larmes et les prières, de se rendre à la seule révérence de la sainte image de la vertu, que c’est l’effet d’une âme forte et impitoyable, ayant en affection et en honneur une vigueur mâle et obstinée. Toutefois dans les âmes moins généreuses, l’étonnement et l’admiration peuvent faire naître un pareil effet ».

Mais, ayant disserté sur tout cela, Montaigne n’est pas encore satisfait. C’est toujours le « oui, mais ». D’un exemple s’oppose un exemple contraire et d’une loi que l’on croit générale aussitôt de multiples exceptions. Voilà Pompée qui pardonne à toute la ville des Mamertins sans en retirer ni satisfaction ni gloire ; sa merci était donc faiblesse. Voilà Alexandre, que l’on dit aujourd’hui le Grand, qui fit tuer le commandant de la ville de Gaza Bétis malgré sa résistance valeureuse et obstinée. Pourquoi ? Trois hypothèses selon Montaigne : la hardiesse lui était si commune qu’elle ne l’étonnait point ; la hardiesse était tellement sienne qu’il ne pouvait supporter de se voir égaler par un autre ; l’impétuosité naturelle de sa colère ne tolérait aucune opposition. Pour ma part, je pencherais pour la dernière hypothèse, plus plausible d’un Grec antique.

Et une fois de plus Montaigne pirouette, ne voulant pas trancher, prudence bien commune à son époque de guerre civile et d’esprits fanatiques, bornés par la religion. « C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. »

Au fond, il laisse le lecteur penser par lui-même. A chacun d’élaborer ses propres « essais ». Dans le doute, résister paraît meilleur car c’est un automatisme animal : ainsi la fuite déclenche chez le chat ou le chien le réflexe de poursuite, ainsi les islamistes du Bataclan ont-ils cessé de tirer sur la foule lorsqu’un seul policier s’est mis à leur tirer dessus – ils étaient sidérés, ramenés à leur condition de mortels, douché qu’on « ose » leur résister comme si Allah n’était pas avec eux.

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Teotihuacan 2 : du sang et des sacrifices

Jacques Soustelle dans Les quatre soleils dresse la liste des sacrifices humains aztèques : « Non seulement ouvrait-on la poitrine des victimes pour leur arracher le cœur et le présenter au Soleil, mais encore faisait-on danser, en l’honneur des déesses terrestres, des femmes vêtues et ornées comme elles que l’on décapitait d’un geste semblable à celui du paysan qui casse d’un coup sec un épis de maïs ; et il y avait les victimes que l’on jetait dans la lagune pour apaiser Tlaloc, et celles que l’on brûlait pour célébrer le dieu du feu, et celles que l’on tuait, puis écorchait au cours des rites de Xipe Totec, le dieux des orfèvres et du printemps : sans parler du jeune homme parfait à tous égards (la liste des défauts physiques qu’il ne devait PAS présenter occuperait deux ou trois pages) que l’on élevait pendant un an dans le luxe le plus raffiné avant de le sacrifier à Tezcatlipoca, ni des jeunes courtisanes tuées en offrande à leur gracieuse patronne Xochiquetzal – qu’il suffise d’ajouter que, sur les dix-huit fêtes annuelles célébrées à Mexico tous les vingt jours, je n’en vois guère que quatre, d’après le Codex de Florence, qui n’ait pas vu couler le sang d’hommes ou de femmes sacrifiés. » Et, par pudeur, il ne parle pas des enfants éventrés en l’honneur du dieu de l’eau.

Un régime de massacre permanent est-il ami de l’homme ? Célèbre-t-il la vie ? Je n’en crois rien. Certes, dans la nomenclature des atrocités commises au nom de la foi les Européens ne sont pas plus blancs malgré les apparences. Montaigne est le premier à défendre le relativisme culturel dans le chapitre des Essais intitulé « Des cannibales ». Il a lu les récits des voyageurs, il a interrogé des Indiens ramenés en France. Pour lui, les Européens sont prétentieux quand ils croient leur civilisation supérieure. Les Indiens, même cannibales, ne commettent pas les atrocités des Blancs aux Amériques, ni celles occasionnées par les guerres de Religion. Le « sauvage » n’est peut-être pas celui que l’on pense. C’est vrai mais, en ce qui concerne les Aztèques, il s’agit d’un « régime » tout entier, d’un système de pouvoir qui n’a pas eu d’équivalent en nos contrées avant le XXe siècle des Staline, Hitler, Mao et Pol Pot.

Je suis bien plus volontiers la thèse de Laurette Séjourné, exposée dans La pensée des anciens Mexicains. Cette française a fouillé dix années durant à Teotihuacan. Les chroniqueurs vantent le civisme des citoyens qui, conscients que l’astre solaire mourrait épuisé s’ils ne l’alimentaient pas avec leur propre sang, se laissaient arracher le cœur avec joie. « Mais si, écrit Laurence Séjourné, au lieu d’accepter passivement ces déclarations officielles, on refuse de considérer comme naturelles des mœurs qui, quels que soient le lieu et le moment, ne peuvent jamais être que monstrueuses, nous discernerons vite qu’il s’agissait en réalité d’un Etat totalitaire dont l’existence était fondée sur le mépris absolu de la personne humaine. » p.21

Pourquoi tant de contrainte si tous étaient enthousiastes ? Pourquoi ces prescriptions de maniaques dans toutes les circonstances de la vie aztèque – rang, vêtements et rituels sociaux – s’il s’agissait seulement de nourrir le Soleil ? Pourquoi cet effondrement brutal du plus grand empire de la région, sous les coups d’un millier seulement d’Espagnols selon Diaz del Castillo – si tous les peuples alentours n’avaient pas été soulagés de pouvoir faire cesser cette tyrannie ?

Laurette Séjourné avance une hypothèse historique pour expliquer cette dérive totalitaire. Les tribus chichimèques, lors de leur transformation au XIVe siècle de groupements nomades en communautés agricoles, ont conquis la vallée de Mexico par des guerres incessantes. Le succès a sanctifié les actes, les exploits tous plus féroces les uns que les autres ont donné le sentiment aux Aztèques que tout leur était permis parce que leurs victoires montraient à tous qu’ils étaient « élus » des dieux. Mais la culture sophistiquée que l’on prête aux Aztèques vient des vaincus, notamment ces Toltèques dont l’habileté artistique et l’expertise astronomique se reconnaît dans les fouilles. Leur roi Tollan était décrit dans les chroniques comme de haute élévation morale. Et Laurette Séjourné d’écrire : « comme il semble de règle pour tous les despotismes, celui des Aztèques ne put s’implanter qu’en s’emparant d’un héritage spirituel qu’il transforma en le trahissant, en arme de domination » p.35.

Après une phase explicative que les Américains – grands spécialistes des Mayas – appellent « humaniste » dans les années 1940 et 50 mais que je qualifierais plutôt de « conservatrice », puis une phase « matérialiste » avec le scientisme mâtiné de marxisme des années 1960 et 70, les théories penchent à nouveau vers l’explication « politique ». Jacques Soustelle, « humaniste », considérait que les sacrifices humains étaient du donné ethno-historique, un « c’est comme ça » rituel. Il n’a pas d’autre explication que de répéter ce qui se disait chez les Espagnols sur l’alimentation du Soleil en sang humain. Le « matérialisme » a tenté d’expliquer par le seul univers matériel cette pratique pour nous barbare : l’essor démographique aurait nécessité des régulations périodiques dont la guerre et le sacrifice fournissaient les moyens. Ou bien, autre interprétation matérialiste, bellicisme et massacres inspiraient la terreur pour assurer le pouvoir. Cela restait un peu court.

Arthur Desmarest, de la Vanderbuilt University, a repris l’explication de Laurette Séjourné sans la citer : le sacrifice légitimait les dirigeants si bien qu’un peu plus tard, le sacrifice a légitimé l’Etat lui-même. Le culte militariste servait à alimenter les prêtres en captifs sacrifiables et le tout justifiait la médiation étatique entre les hommes et les dieux : l’univers s’arrêterait si les sacrifices n’étaient pas consommés. Au lieu de légitimer le pouvoir, le sacrifice humain est devenu la force motrice du pouvoir, sanctifiant son expansionnisme militaire et sa prégnance autoritaire sur toute la société (in La Recherche n°175 mars 1986).

En 1999, la découverte d’une tombe intacte, datée de 150 de notre ère à peu près, vient conforter cette hypothèse. Un homme jeune y reposait, accompagné de riches offrandes, deux jeunes jaguars, sept oiseaux, deux statuettes de pierre verte, des figurines en obsidienne, des couteaux, pointes de flèche, pendentifs, miroirs de pyrite… Mais le défunt reposait les mains attachées dans le dos comme s’il avait été prince, mais immolé. Tout comme les quelques 150 squelettes découverts dans les années 1980 et 1990 près de la pyramide de Quetzalcoatl, principalement des jeunes hommes entourés d’armes, portant de grands colliers figurant des mandibules humaines – et tous les mains liées dans le dos. Les Aztèques aimaient le sang, la guerre, la torture de la jeunesse, la mise à mort. Que ce sadisme émerge nécessite une explication ethno-historique. Mais qu’il puisse fasciner aujourd’hui doit avoir une explication psychopathologique liée à nos sociétés. Or il y a beaucoup de touristes sur ces restes de cités tyranniques. Des milliers de gens foulent les marches que le sang a inondées durant des siècles.

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André Comte-Sponville, Valeur et vérité – études cyniques

Le cynisme philosophique est le contraire de l’idéalisme qui prend la valeur pour la vérité, mais aussi le contraire du cynisme trivial qui prend la réalité pour norme. C’est un matérialisme en acte qui refuse de prendre ses désirs pour la réalité mais aussi de céder sur la réalité de ses désirs.

L’illusion, c’est espérer, désirer sans savoir. Les valeurs sont une illusion quand elles prétendent faire d’une vérité purement subjective (« j’aime le miel ») une vérité objective qui vaudrait en soi, pour tous (« tout le monde aime comme moi le miel »). Les valeurs sont au contraire relatives, historiques et variables.

Le « désespoir » (dé-espoir) est la désillusion poussée au bout pour laquelle aucune valeur n’est vraie et aucune vérité ne vaut. Le réel ne juge pas et il n’existe rien d’autre que le réel. La vérité, qui est une valeur, est donc illusoire – mais en tant que valeur, non en tant que vérité. Rien n’est certain, la vérité existe mais ne nous est pas assurée. Le sceptique aime la vérité mais sans certitude – c’est là son tragique.

Il est nécessaire de renoncer au rêve platonicien d’une science du Bien. Il s’agit plutôt de désapprendre le Mal, de libérer la volonté de ce qui l’aliène ou la corrompt. Il n’est pas d’autre « bien » que la volonté en acte. L’absolu est singulier, concret, sensible, mais n’est pas moins absolu pour autant. Tout est possible et – justement ! – nul ne peut s’y opposer que soi-même. Nul ne juge qu’à l’intérieur d’une certaine culture, mais nul ne renonce pour cela à juger. Héritage culture, éducation, permettent une fidélité de la volonté. Alain le disait : « la justice n’existe pas, ce pourquoi il faut la faire ».

Montaigne est un sceptique, ni sophiste ni nihiliste. Il n’affirme pas que rien n’est vrai, ni qu’il ne sait rien, mais que rien n’est certain. Toute croyance est de fait et d’opinion. D’un côté est l’ordre de la raison ou de la connaissance, qui prend les valeurs comme objets, historiquement relatifs ; de l’autre est l’ordre de la volonté ou de l’action, qui prend les valeurs comme normes et les vit comme absolues. Mais c’est parce qu’il n’y a pas de justice absolue qu’il est bon pour chacun de se soumettre à la justice relative de sa contrée et de son temps. Montaigne est sceptique en théorie, épicurien en pratique.

La leçon du cynisme philosophique est qu’il faut militer pour une « politique du pire ». Il est nécessaire de récuser l’optimisme idéaliste pour voir lucidement les choses telles qu’elles sont. Nous sommes attentifs au pire lorsque nous nous efforçons de comprendre non ce qu’il faudrait faire (une politique idéale) mais ce que l’on fait (la politique réelle). Ni le marxisme, qui voulait faire coïncider l’homme réel à l’homme idéal, ni le libéralisme, qui croit que la société laissée à elle-même s’autorégule au mieux, ne tiennent compte de la volonté. Il n’y a jamais d’autres politiques possibles pour les avant-gardes comme pour les technocrates experts (TINA : There is no alternative, disait Thatcher). La « vérité » ne se vote pas.

Nous y opposons un relativisme cynique : vouloir ne dispense surtout pas de connaître (contre le volontarisme), mais connaître ne dispense jamais de vouloir (contre la technocratie). La survie d’une société est dans la conservation, mais on ne peut conserver qu’en transformant. Il ne s’agit ni de révolutionner (utopie), ni de maintenir (conservatisme réactionnaire) mais de transformer la société telle qu’elle existe en réduisant le pire.

Pour Pascal, il s’agit de ne confondre aucun des quatre ordres : 1/ le réel, 2/ la chair, 3/ la raison, 4/ la charité. Les confondre est sombrer dans le ridicule ; les accepter est tragique – mais c’est être responsable et il n’est pas de responsabilité sans tension.

La transgression des ordres, c’est l’angélisme, la tyrannie de l’ordre supérieur. L’angélisme politique est dangereux en ce qu’il annule toute contrainte technique ou économique : il suffit de dire « je veux » ou yaka, comme si tout allait par magie se résoudre. L’angélisme éthique vise lui aussi à se libérer de toute contrainte politiques ou autres au nom d’un « amour universel » (Peace and Love, sans frontières). Autre transgression des ordres, la barbarie ou tyrannie de l’ordre supérieur : la réduction de la politique au seul marché, de la morale aux nécessités politiciennes, de la vérité à ce qu’on a envie de croire (storytelling, vérités alternatives ou fake news), de l’amour au seul respect des devoirs (moralisme).

Par exemple, le capitalisme est réel et rationnel, mais il n’est pas moral. Il est une technique économique efficace qui consiste à produire le plus avec le moins, pas une valeur (sauf peut-être en écologie… lorsqu’il s’agit d’économiser la planète et d’optimiser toute consommation des ressources).

Pour le groupe, les ordres inférieurs priment ; on peut ainsi construire le tableau suivant :

ORDRE TEMPERANCE VALEURS ECLAIRAGE DEGRES
Charité Miséricorde Amour L’interdit Ame
Raison Equité Morale L’esprit critique Esprit
Volonté Déontologie Politique L’expertise Caractère
Réel Nature Economie L’efficacité Chair

Dans le matérialisme, le supérieur domine l’inférieur quant à la valeur mais en dépend quant à l’être. L’amour ne doit pas se dégrader en morale, ni la morale en légalité ou en rapport de force, ni le droit ou la politique en simple technique du pouvoir. Le marxisme en sa gloire a réalisé le pire : angélique en réduisant l’économie à la volonté du Plan), barbare en réduisant la personne à la seule ligne du parti, et tyrannique parce que seule la politique compte – et sans débat puisque le Parti a toujours raison comme interprète « scientifique » de l’Histoire.

Notre époque disjoint l’humanisme théorique (l’essence de l’Homme) et l’humanisme pratique (ce qui est humain en l’homme n’a rien de naturel mais est culturel, historique). Or l’humanisme est une valeur : c’est vouloir que l’homme devienne humain par l’éducation, la tradition et le mouvement de la société – et non se contenter naïvement de « croire en l’homme ». Confondre valeur et vérité mène au pire.

Un livre aisément lisible qui fait penser et aide à percevoir le quotidien.

André Comte-Sponville, Valeur et vérité – études cyniques, 1994, PUF, 282 pages, €23.50 e-book Kindle €18.99

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Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Il est sans cesse nécessaire, par-delà les siècles, de lire et relire ce discours, écrit par l’ami de Montaigne alors qu’il n’avait guère que 16 ans, dit-on. L’âge où l’esprit est éveillé mais la pudeur sociale éteinte, qui permet de dire tout haut ce que chacun n’ose penser tout bas : que le roi est nu, que le tyran n’est que celui qu’on se donne. Pas plus, pas moins.

Le fils d’un magistrat du Périgord pense librement. « Comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ? », s’exclame le jeune homme, ébahi de tant de lâcheté.

Car le tyran « est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. » Au contraire, que ne voit-on d’hommes et de femmes céder à la tyrannie – qu’elle soit domestique ou professionnelle, comme attiré par la flamme qui brûle, masochiste en diable ? La perversion narcissique est à la mode : mais veut-on en sortir ? Il suffit de dire non, de résister, de quitter le nocif. Le veut-on vraiment ou trouve-t-on un plaisir (pervers) à y rester soumis ?

« J’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend », dit le jeune Etienne du citoyen. Après tout, l’esclavage mental libère de la liberté ; être responsable de soi exige du courage et de l’initiative – tant sont prêts à abdiquer au profit du collier et de la soupe. Mais celui ou celle qui vous tyrannise, qu’a-t-il de plus que vous ? « Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. » La soumission est la première arme des tyrans. « D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? » Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Twitter : comment vivraient-ils leur business model sans les informations et données que vous leur abandonnez sans même combattre ? Les moteurs de recherche non intrusifs, les bloqueurs de pub, les éradicateurs de cookies existent : les avez-vous rencontrés ? « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre » – tel était dit au XVIe siècle, bien avant la technologie, et qui reste d’actualité.

« Il y a trois sortes de tyrans » dit encore Etienne de la Boétie. « Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race ». Ces derniers diminuent depuis les révolutions et ceux qui restent se font débonnaires, potiches ou référence comme la reine d’Angleterre. Les seconds sont moins nombreux en Europe depuis la guerre serbe. Seuls les premiers demeurent, plus ou moins autoritaires, plus ou moins tribuns, plus ou moins talentueux. Ce sont d’eux qu’il faut le plus se méfier. D’où les élections régulières, les contrepouvoirs de contrôle et de balance.

Car les citoyens « perdent souvent leur liberté en étant trompés, mais sont moins souvent séduits par autrui qu’ils ne se trompent eux-mêmes », analyse La Boétie. La servitude est au cœur de chacun car chacun veut « croire » plutôt que raisonner, « se fier » plutôt que d’accompagner, « laisser faire » plutôt que de contrôler. « L’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir. »

Une fois pris le pli, la liberté paraît une corvée. Quoi, prendre l’initiative ? Faire un effort par soi-même ? Créer sa propre entreprise ? Mieux vaut n’en rien faire et se couler sous la couette confortable qui étouffe mais protège. Etat papa, Assistance maman… De plus, « on ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu » dit encore le jeune Etienne. « La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne » : soyez élevés en Américain, vous ne pourrez supporter la bureaucratie ; soyez élevé sous la férule caporaliste de l’hygiénisme moral français, vous ne pourrez supporter de penser par vous-mêmes. Être « bon élève » consiste dans un cas à oser et à rentrer dedans, dans l’autre à se soumettre aux normes et à obéir à la hiérarchie. On ne se refait pas. « Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation ».

Le Français compense la perte de sa liberté par la Culture : non pas l’aliment nécessaire de l’esprit, ou pas seulement, mais la Culture avec un gros Culte, la révérence obligée, le référent de l’élite comme l’est le foot pour le populo. C’est le nounours salvateur, celui qui console de subir. « Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie », rappelle Etienne. Les nôtres sont plus modernes mais ont la même fonction : adoucir le poids des chaînes. Les « artistes » et autres qui se croient « intellos » ont leurs hochets et ils s’en contentent. Combien de révolutionnaires fonctionnaires ? De révoltés de bureau ? Mais combien les mains dans le cambouis politique ou l’action concrète utile ?

C’est que la tyrannie sait s’entourer d’affidés qui dépendent d’elle. Associez les dominés à leur domination, créez des petits chefs, vous régnerez sans partage, chacun de ces pouvoirs minuscules trouvant son intérêt à ce qu’il perdure. « En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait. »

Au prix de la dépersonnalisation, de l’abolition du moi, du miroir complaisant, bien sûr. « Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! Être occupé nuit et jour à plaire à un homme, et se méfier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l’œil aux aguets, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour tâter la mine de ses concurrents, pour deviner le traître. Sourire à chacun et se méfier de tous, n’avoir ni ennemi ouvert ni ami assuré, montrer toujours un visage riant quand le cœur est transi ; ne pas pouvoir être joyeux, ni oser être triste ! » Telle est la tyrannie de cour, qui se passe à la ville comme en famille, dans l’entreprise comme au bureau. Qui abolit sa liberté s’efface devant celle du tyranneau. Il peut tout, vous n’y pouvez rien – puisque vous ne dites pas non. Le contraire même de l’amitié qui est la confiance entre égaux dont nul ne domine l’autre.

Au fond, c’est un grand livre que ce petit opuscule empli de digressions et citant les antiques. Il est actuel, éternellement actuel tant qu’il y aura un désir de liberté parmi les hommes.

Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (avec dossier), 1546 mais première publication 1576, français modernisé, Garnier-Flammarion 2016, 240 pages, €6.66 e-book Kindle €5.49

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François Jullien, Un sage est sans idée

Sauf quelques îlots de pensée – les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche – l’Europe a sombré dans l’ontologie. La Chine nous aide à retrouver la voie de la sagesse où le sage est sans parti pris, donc ouvert.

Il faut tenir les idées également possibles, accessibles, sans qu’aucune ne vienne cacher l’autre. Tout est ouvert car tout est ensemble. Confucius : « Il n’y a rien de plus visible que le caché » p.60. L’auteur commente : « Le sage est effectivement sans moi puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui puisse particulariser sa personnalité (4) » p.23. Une idée est par définition partielle, donc partiale, trop restrictive et trop abstraitement extensive. En se conformant au moment, Confucius réussit à maintenir une cohérence sans qu’elle soit exclusive ni catégorique. C’est en variant d’un pôle à l’autre qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation.

Dans la pensée occidentale, juste milieu rime avec demi-mesure. Confucius en fait une pensée des extrêmes variant d’un pôle à l’autre, permettant de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Le changement est la réalité du réel et on ne peut l’appréhender qu’en considérant ses deux pôles. La « possibilité » du milieu est de ne s’enliser d’aucun côté. « Une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend d’un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Elle est souci du moment et des circonstances. La Chine, au lieu de représenter un aspect du monde, de peindre un objet, actualise plutôt l’immanence continue du procès.

En se fixant sur « la vérité » on passe à côté du « cela » à réaliser. La pensée chinoise ne se braque pas sur le vrai, elle reste itinérante. Elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire réaliser. Elle « élucide des cohérences » p.96 et ne veut pas prouver. Elle rejoint par là la critique de Nietzsche sur la fixation à la vérité comme idéologie. « Derrière l’ombre du logos s’amasse toujours l’ombre des mythes, en dépit de la critique de la raison, leur emprise ne disparaît pas » p.97. La philosophie grecque visera à tirer le mythe au clair pour établir une pensée exclusive (ou vrai, ou faux). Le monde chinois, sans trace de cosmogonie, n’a pas eu une pensée à construire contre le monde ondoyant des puissances mythiques. Et, « dès lors qu’on sort d’une perspective identitaire du sujet, telle qu’elle s’est développée en Occident, pour passer à celle d’un procès continu, comme c’est le cas en Chine, l’unité et la complémentarité des contraires, bien loin de faire problème, sont pensés au principe même de la marche des choses » p.99. La sagesse n’exclut rien et n’a donc pas d’histoire. Elle admet le « à la fois » mais cet apprentissage, s’il n’est pas progrès, est une discipline. C’est ce que n’a cessé de développer la pensée chinoise.

La philosophie a besoin de parler pour dire le vrai ; le sage ne parle guère. Son silence n’est ni ascétique (pour mieux se concentrer), ni mystique (pour mieux communiquer), mais ce qui se passe se passe de parole, « no comment ».

Plus intéressantes, à mon sens, sont les considérations de Jullien sur les sociétés induites par les pensées ainsi décrites. La cité grecque s’est construite sur un face-à-face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais par des discours obliques et allusifs qui visent moins à convaincre les adversaires par des arguments qu’à les fléchir en les manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leur position de façon telle que, en s’opposant, elle laisse voir par là ce qui manque à l’autre, et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse est donc non le faux mais le partiel. « Tous ont raison, mais d’un certain point de vue ; aucun d’eux ne se trompe, mais tous sont réducteurs car ils ne prennent pas le faux pour le vrai, mais un coin pour le tout » p.116.

La sagesse est la voie par où c’est possible, par où la conduite ne cesse d’être en accord à chaque moment avec la réalité. Est sage celui pour qui le monde et la vie vont de soi. La question de son sens ne dit rien, « il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Ne pas être objectif (connaître la vérité) mais compréhensif (voir du côté où c’est justifié). Laisser être, laisser venir, sans troubler l’ainsi par son ingérence. « Accompagner le soleil et la lune, embrasser le monde dans son étendue et sa durée » p.165. Ni relativisme, ni scepticisme, ni différence – mais harmonie, immanence et disponibilité. En Occident, Montaigne a le mieux traduit cette disposition.

D’où l’absence de politique « radicale » issue de la pensée chinoise. Il a fallu que Mao aille chercher à l’étranger Marx et Lénine pour bouleverser le consensus confucéen ambiant. Peut-on « penser » sans prendre position ? Le Grec est politique car il débat en public sur des arguments tranchés. Le Chinois, en tant que sage, est toujours disponible et bienveillant. Mais, par là, il s’est toujours privé de cette possibilité de résister au pouvoir. La sagesse est apolitique et c’est « bien l’échec de la pensée chinoise » p.224. Car « toute philosophie se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le naturel » p.225.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points Seuil 2013, 256 pages, €8.30

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Georges Minois, Le diable

Ce petit opus d’un docteur en histoire agrégé de l’Université fait utilement le point sur cette particularité occidentale qu’est le diable. Un concept qui n’existe quasiment nulle part ailleurs : Satan est absent de l’Ancien testament et Sheïtan se fait très discret dans le Coran. Quant aux Grecs et aux Romains, ils l’ignorent : pour Platon, le mal est l’absence de Bien, un non-être ; le polythéisme grec fait du bien et du mal deux forces inhérentes à la nature. Les maux humains sont dus au destin et aux frasques des dieux et l’on en est parfois responsable (Achille à Troie, Ulysse en son périple, Œdipe et son père). Le diable n’apparaît que dans l’extrême monothéisme, dont le christianisme est la pointe avancée : il est inséparable de Dieu, sa face sombre, le revers de sa médaille. Car comment un Dieu réputé parfait aurait-il pu créer un monde aussi mauvais ?

On l’ignore trop souvent, « Satan est né dans les milieux sectaires apocalyptiques juifs » p.4. Yahvé est ambivalent, ordonnant l’extermination des adversaires de son peuple élu, envoyant des épreuves via des anges messagers. Le Satan signifie « l’obstacle » et fait partie de la cour de Dieu, serviteur fidèle de Yahvé (Livre de Job, Zacharie) ; il prend plus d’autonomie au IVe siècle avant avec l’affirmation du pouvoir sacerdotal qui lave Dieu de la responsabilité du mal. Le démon a été inspiré des mythes cosmiques babyloniens, cananéens et zoroastriens où un héros positif combat un monstre négatif (Gilgamesh/Huwawa, Marduk/Tiamat, Ninusta/Anzu, Baal/Mot, AhuraMazda/Ahriman).

Le diable est en revanche omniprésent dans le Nouveau testament, inspiré des milieux sectaires qui bouillonnaient au tournant du 1er millénaire en Palestine (Esséniens). Les Evangiles canoniques sans le diable seraient sans signification : ils le citent 188 fois ! Jésus s’incarne sur terre pour le grand combat de Dieu contre le Mal qui, lui, s’incarne dans les possédés, induit les tentations, inspire les reniements (Pierre) et les trahisons (Judas). « Seule une explication cosmique de l’origine du mal peut ainsi justifier la nature divine du Christ » p.27. Le serpent de la Genèse ne pouvait dès lors rétroactivement qu’être le diable, « ce qu’aucun texte biblique ne dit » !

La littérature apocalyptique non retenue par l’Eglise assure la transition entre Ancien et Nouveau testament. Des anges de Dieu se révoltent et s’unissent aux femmes humaines, engendrant des géants qui répandent le mal que sont le sexe et la technique. Ce sont des activités d’orgueil qui visent à créer comme Dieu… Naît alors la théorie du complot : « Les membres de ces sectes s’imaginent être les élus du Seigneur, le petit reste promis au salut, rejetant les ennemis d’Israël mais aussi la masse du peuple infidèle dans le camp de l’Adversaire, de Satan, devenu responsable du mal, et qui va être vaincu dans la grande lutte cosmique qui s’ouvre » p.22. Tous les millénarismes resteront sur ce schéma : des croisades en l’an mille à la terreur révolutionnaire, des procès staliniens au féminisme le plus contemporain qui rejette comme « le diable » le mâle blanc dominateur capitaliste – et souvent juif – dont Weinstein est l’incarnation caricaturale la plus récente (juste après Polanski).

Le christianisme aura dès lors la permanente tentation du dualisme des deux mondes antagonistes avec les gnostiques, les manichéens, les Bogomiles, les Vaudois, les Cathares – sans parler de la Kabbale juive. Bien que le diable ne soit pas un dogme catholique, dès la fin du IIe siècle de notre ère il est devenu le personnage central de la foi. Pour saint Augustin, Satan reste un ange, mais qui a péché par orgueil ; il fait partie du plan de Dieu pour laisser le choix de la liberté de faire bien ou mal, d’obéir ou non. Saint Thomas accorde au diable une place éminente, détaillant toutes les façons qu’il a d’influencer l’être humain. Le catéchisme 1992 de l’Eglise catholique n’en fait qu’« une voix séductrice opposée à Dieu ». Ce sont les moines médiévaux qui vont amplifier et déformer le diable jusqu’au mythe : « Moines et ermites, issus de milieux populaires, menant une vie de privation et de solitude, sont assaillis de tentations, d’hallucinations, et sont facilement la proie de troubles nerveux, physiques, psychiques attribués à l’action du diable » p.36. L’anti-Christ est le bouc émissaire facile de ses propres turpitudes : c’est pas moi, c’est l’autre ; je n’y peux rien ; je suis une victime, irresponsable… Cette culture de victimisation sévit encore largement de nos jours. Ce n’est pas la personne qui cède mais le séducteur qui force ; ce n’est pas la tentation qui est condamnable mais le tentateur ; ce n’est pas la faiblesse morale mais l’emprise de l’Autre ! Les démons chrétiens sont comme les Juifs : « ils sont partout ».

La peur du Malin est une forme du pouvoir des clercs d’Eglise, institution qui reprend les traits des anciens dieux païens pour mieux les dénoncer, le chamane cornu de la grotte préhistorique des Trois-Frères, le Cernunnos gaulois, les Thor et Loki vikings, le dernier changeant d’apparence et prenant toutes les formes – comme le diable est censé faire. « L’Eglise, en condamnant tous les plaisirs terrestres, contribue à renforcer l’attrait du diable, dont le caractère ambigu se reflète fort bien dans les hésitations des artistes » p.41. La beauté du diable fait de lui un Apollon séducteur tandis que la monstruosité le rend bestialement sexuel, ogre trapu, velu et fort comme Gilles de Rais, donc fascinant.

Les grandes peurs de l’an mille font faire passer le diable de bel éphèbe païen à bouc en rut barbare et repoussant. Le Concile de Trente exige que le diable soit représenté laid ! Mais Satan disparaît dans l’art classique, revenu avec la Renaissance aux canons grecs. Il faut attendre le baroque pour qu’il fasse son retour, avant le romantisme. Du 14ème au 16ème siècle, c’est « la grande chasse au diable » en Occident. L’Eglise de Rome, pressée par les rois qui secouent sa tutelle, en butte aux hérésies, confrontée aux Sarrazins et aux Juifs accusés de pratiques « pas très catholiques », crée l’inquisition et les bûchers des sorcières. Elles sont accusées de sabbat (« tous les jeudis vers minuit ») et même « les enfants sont torturés et brûlés avec les adultes » jusqu’en 1612 ! Les protestants comme le pouvoir civil ne sont pas en reste. Les manuels de démonologie et de sorcellerie sont « un vrai catalogue des fantasmes de clercs névrotiques imaginant tous les types de perversions, sexuelles en particulier, se déroulant au cours des sabbats » p.56.

Les exorcismes publics deviennent un théâtre propre à frapper les imaginations et à assurer le pouvoir de l’Eglise sur les âmes en insufflant la peur de Dieu et de son clergé. Ce dernier est déclaré dès l’an 416 seul apte à exorciser le démon (ce sera un monopole officiel catholique en 1926 !). Paul VI ne supprimera qu’en 1972 l’ordre des exorcistes dans l’Eglise. Les procès en sorcellerie touchent surtout les femmes rurales pauvres car ce sont elles qui tentent le plus un clergé frustré, forcé au célibat, d’autant que dans les campagnes peu éduquées subsistent encore des rites bacchiques de fécondité. « Ce sont les clercs eux-mêmes qui, par leurs traités, affirment l’existence de la sorcellerie et des sabbats et en répandent la croyance, en se basant sur des aveux extorqués par la torture et qui correspondent à l’idée qu’ils se font de l’action démoniaque dans le monde » p.59. Les procès staliniens se dérouleront de la même façon en faisant « avouer » aux membres du parti considérés comme traîtres au grand Staline des crimes que leurs accusateurs inventent et qu’ils leur font signer sous la torture ou celle de leurs proches, gamins compris. Les rois reprennent cette politique pour réprimer ceux qui leur font de l’ombre : Philippe le Bel contre les Templiers, contre le pape Boniface VIII ; le pape lui-même contre les évêques de Troyes et de Cahors. Plus tard, les missionnaires attribueront la résistance des indigènes au Démon.

Les 17ème et 18ème siècle verront le scepticisme grandir, préparé par Montaigne qui, en 1588, ridiculise la chasse aux sorcières dans son essai sur « les boiteux ». En 1682 est supprimé par ordonnance royale en France le crime de sorcellerie, la supercherie de « cas » de possession démoniaques par des nonnes sexuellement frustrées ayant été éventée à Loudun en 1632 et à Louviers en 1643. Le diable devient un mythe littéraire avec le Méphistophélès de Faust qui ressemble à Monsieur Tout-le-monde (il n’a pas, comme au Moyen Âge, la gêne de devoir rouler sa queue dans sa poche, de cacher ses cornes sous un grand chapeau et de chausser de bottes ses pieds de bouc). Le mal de vivre est l’autre nom du démon, attesté chez Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix. Voltaire « considère le diable comme une autre invention de l’Eglise pour tenir le peuple en laisse » p.87. Sade récuse l’existence de Satan et Milton en fait un enjôleur.

Au siècle suivant, Dorian Gray le voit en lui par son miroir et le Mr Hyde du Dr Jekyll réduit Satan à la psychiatrie en l’homme. Le satanisme est de mode dans la bourgeoisie des grandes villes, comme le rapporte Huysmans dans Là-bas : c’est avant tout un ésotérisme sexuel, dans une époque victorienne trop répressive. Mais le 20ème siècle voit « Satan superstar ». Il est le Rebelle aux pouvoirs, le Libérateur des obscurantismes, le promoteur du progrès prométhéen. Vigny chante sa beauté maudite en porteur de lumière, Hugo chante La fin de Satan, Baudelaire le rend compagnon du désir. La fascination du cinéma rend le diable plus tentateur : le septième art n’est-il pas l’incarnation même du faux-semblant et de l’illusion ? Nosferatu incarne le mal indestructible, le Dr Mabuse l’orgueil diabolique de la science dévoyée, Rosemary’s Baby et L’Exorciste revivalisent l’image du diable qui possède sexuellement, rendant les filles pubères « victimes » et non pas actrices de leurs désirs. Le Mal, c’est les autres, au point que Charles Manson incitera sa secte à massacrer les riches hollywoodiens qui l’ont rejeté. Le satanisme est aujourd’hui une provocation ado, encouragée pour des raisons commerciales par le rock rebelle et transgressif qui pulse pour assommer l’angoisse de vivre.

Mais « tous les mouvements fondamentalistes et sectaires cultivent la hantise du diable jusqu’à l’absurde » p.107. Il s’agit de sans cesse rejouer Moi contre les autres, Nous contre les Ennemis, les forces du bien contre celles du mal : Le seigneur des Anneaux, Harry Potter, Star Wars font du combat positif contre les forces négatives les ressorts de l’histoire. Car, s’il n’y a pas de diable, il ne reste que l’homme : sa liberté, sa responsabilité, son éventuelle lâcheté. Les psychiatres, depuis Freud, font du diable l’image pulsionnelle de peur et de séduction de l’Interdit. Le sexe, parce qu’il fait l’objet de nombreux tabous, est la principale origine des maux « diaboliques » contemporains.

Georges Minois, Le diable, 1998, PUF Que sais-je ? 2000, 126 pages, €12.63 e-book Kindle €5.49

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Gabriel Matzneff, Maîtres et complices

Dans les années 1990 post-SIDA et avec le retour de la droite au pouvoir, le balancier est reparti vers l’ordre moral (et nous n’en sommes pas sortis, malgré les incantations « à gauche » des histrions médiatiques). Matzneff le sulfureux, écartelé entre « jeunes personnes » et pompes orthodoxes, a éprouvé alors le besoin d’étayer sa position littéraire. Lui qui hait la famille, parce que la sienne fut un désastre, s’est donné des pères de substitution en Italie romaine, en Allemagne romantique, en Russie tsariste originelle, en Angleterre et tout naturellement en France, dont la langue qu’il trouve admirable lui est maternelle.

« Rendre hommage à ses éducateurs (…) c’est nommer la famille esthétique et spirituelle à laquelle on appartient ; c’est s’inscrire dans une lignée » p.13.

Bien sûr, lorsque l’auteur évoque ses maîtres et ses complices, il parle surtout de lui ; il les lit avec ses propres lunettes, cherche dans leurs œuvres des résonances. Mais qu’importe ? N’est-ce pas pour cela que nous lisons Matzneff plutôt que Weininger, Nicole, Bouhours ou Léontieff ? Matzneff peut nous servir de passeur si nous voulons en savoir plus sur ces inconnus ; il nous offre un autre regard sur les connus découverts avant lui, de Bossuet à Hergé, de La Rochefoucauld à Dumas.

Matzneff ne renie rien, ni les grandes lettres, ni les petites : « Athos captive les petits garçons par son pessimisme byronien ; Porthos par sa force ; d’Artagnan par son impétueuse générosité ; Aramis par ses amours » p.118. Il ne s’agit pas de poser à l’érudit mais de trouver des exemples de bien vivre. « J’avais déjà éprouvé une pareille sensation de me reconnaître dans quelque chose que je n’avais pas vécu, à onze ans avec Athos, à quinze ans avec Manfred, à dix-sept ans avec Stavroguine ; et voilà que le héros de Montherlant [Don Juan], comme ceux de Dumas, de Byron et de Dostoïevski, me tendait un miroir où je déchiffrais un visage inconnu et qui pourtant, j’en étais sûr, serait un jour le mien » p.291.

Qu’est-ce que bien vivre ? C’est occuper le temps en créateur « Une journée où le matin j’ai écrit une belle page, l’après-midi aimé une jeune personne, le soir vidé une bonne bouteille avec un vieux copain, est une journée bénie… » p.103. C’est que ce prônent justement Pétrone, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, Baudelaire, Flaubert… « Pour Sénèque, le temps est notre bien le plus précieux, le seul qui nous appartienne en propre ; aussi se montre-t-il très sévère à l’égard des gens qui ne font aucun usage créateur de celui, si bref, si fugitif, que Dieu leur accorde ; qui, au lieu d’ordonner chaque journée comme si elle devait être la dernière, font des plans sur la comètes et laissent les fallacieuses promesses d’un hypothétique avenir les distraire de l’unique réalité : le bel aujourd’hui » p.72.

Car « la morale, le sens du bien et du mal, n’ont rien à voir avec le lit ou la table. Il y a des salauds chastes et des libertins au cœur noble et bon. Il y a des buveurs d’eau méchants et de charmants ivrognes » p.104. Il y a surtout des Tartuffe : ce personnage si bourgeois, si catholique Grand Siècle, si « français » au fond, abonde – chacun en reconnaîtra les traductions contemporaines. « Lorsque nous étions adolescents, nos professeurs nous ont appris que les plus grands écrivains français du XVIIIe siècle sont Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Pour ma part, j’ai vite substitué à cet officiel triumvirat une trinité moins orthodoxe, formée par Saint-Simon, Casanova et Sade (…) Pour la défense de Rousseau, de Voltaire et de Montesquieu, il faut dire que la façon très rasoir dont nous les étudiâmes en seconde et en première était propre à nous dégoûter d’eux à jamais » p.129. La cuistrerie des profs et des programmes de l’Education nationale ne sont plus à démontrer.

On ne dira jamais combien l’enseignement « à la française », magistral et dogmatique, a fait de mal au plaisir de lecture des jeunes gens. « La vérité est qu’un artiste, qui est une âme multiple, se situe aux antipodes d’un homme de parti, qui est un esprit court. Si engagé qu’il paraisse, un artiste n’attache qu’un prix relatif à ses idées politiques : l’essentiel pour lui est ailleurs » p.164. Cette remarque à propos de Chateaubriand vaut pour les lycéens d’aujourd’hui : les profs veulent en faire des citoyens mobilisés, au lieu que les adolescents ne rêvent que d’épanouir leurs propres talents et de vivre leurs émotions en tentant de les comprendre.

Or il importe de bien vivre lorsque l’on veut bien écrire. « La littérature d’imagination vieillit vite : seuls résistent à l’usure les livres où l’auteur a mis son cœur à nu » p.209.

« Si je ne me suis pas laissé dévorer par l’arrivisme, le journalisme, le gendelettrisme et les autres pièges auxquels j’ai vu tant de jeunes hommes et de jeunes femmes succomber, c’est parce que j’avais Flaubert pour modèle et Maxime du Camp pour repoussoir. Celui qu’il ne fallait devenir à aucun prix, c’était Maxime du Camp ; celui dont il fallait imiter l’exemple, la rigueur, le dédain de l’opinion, l’amour du travail bien fait, l’indifférence aux modes, le courage esthétique et moral, c’était Flaubert » p.217. Mais qui lit aujourd’hui Flaubert ?

Matzneff trouve des leçons de style chez Pétrone, Bossuet, Chateaubriand, Littré, Flaubert. « Le style si pur dans lequel Pétrone décrit les pires impuretés, son désabusement des chimères de la passion, sa misogynie, le regard railleur et sceptique qu’il porte sur la comédie du monde, ce mélange de dépouillement et de voluptuosité, cet amalgame de luxe et de deuil, qui sont sa marque singulière, ont fait de lui l’auteur préféré des libres esprits du Grand Siècle. Il a été leur maître dans cet art trinitaire suprême qu’est l’art de vivre, d’écrire et de mourir » p.51.

Le style ne suffit pas, il faut accepter ses propres contradictions et aimer sa vie. « Le principal titre de Montaigne à ma gratitude est d’être un de ceux qui m’ont aidé à n’avoir pas peur de mes contradictions, de mes passions, et à oser les confesser dans mes livres » p.97. Religieux et libertin ? « Nietzsche, qui a écrit des pages émouvantes sur Pascal et sur Port-Royal, observe que le mérite cardinal du christianisme est d’avoir augmenté la température de l’âme. Un autre mérite de l’Evangile est d’être une aventure toujours renouvelée » p.93. « Ai-je tort de mêler Francesca et Port-Royal, mes amours et la religion, le profane et le sacré ? Je ne le crois pas. Le christianisme, c’est la fusion du divin et de l’humain, c’est Dieu s’incarnant et prenant un visage » p.121. Mais est-ce pour abaisser Dieu dans la chair ou à élever l’humain vers l’âme divine ? Pour Matzneff, russe de cœur et d’âme, la religion orthodoxe ne réduit pas l’Evangile à un code moral restrictif, comme le font selon lui catholicisme et protestantisme, « l’orthodoxie n’a rien à voir avec la religion d’esclaves que Nietzsche m’a appris à mépriser » p.259.

Il est nécessaire d’aimer les autres, de savoir les écouter comme l’ont fait Montherlant, Hergé et Cioran, dont Matzneff s’est honoré d’être l’ami. Montherlant, il l’a connu très jeune : « Ce prétendu solitaire avait cette vertu rare que les spirituels chrétiens nomment ‘l’attention à l’autre’. La plupart des conversations sont des monologues, car les gens suivent leur propre idée et n’écoutent pas. Montherlant, lui, écoutait » p.288. Qui écoute, de nos jours, en dehors de sa propre idée ? Le narcissisme est peut-être le pire défaut de notre époque ; il engendre le cynisme et l’indifférence, le mépris des autres et la fermeture aux idées venues d’ailleurs que la tribu. Le narcissisme est physiquement une provocation, affectivement un égoïsme, moralement une démission et spirituellement un enclos. Et trop souvent ceux qui accusent les autres de ne pas écouter n’écoutent eux-mêmes personne – en toute bonne conscience.

Décliné par ordre chronologique, débutant par les Romains et terminant par Cioran, ce panorama de l’univers matznévien ravira tous ceux qui aiment l’écrivain mais aussi ceux qui ne le connaissent que de (mauvaise) réputation. Il ne faut pas confondre littérature et morale (sauf à ne lire que des ouvrages édifiants comme sous Victoria), ni morale d’aujourd’hui avec morale d’hier (sauf à nier tout passé et à se croire par orgueil le premier humain sensé), ni encore romancé et réel (car ce serait nier la vertu de sublimation). François Mitterrand, qui appréciait l’auteur, n’avait aucun de ces travers ultra contemporains.

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, 1994 revu 1999, La Table Ronde petite Vermillon 2018, 320 pages, 8.70€

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Jean Lacouture, Montaigne à cheval

De temps à autre, je reviens comme mes contemporains à cet humanisme français né avec Michel de Montaigne, et cela est bien. Les études me l’ont fait étudier en seconde, ce qui est bien trop tôt pour en tirer tout le suc. Il a fallu un philosophe contemporain, une fois que j’eus passé 30 ans, pour me donner le goût de le relire et de m’en faire un ami.

Le virus a atteint Jean Lacouture en cette fin des années 1990, soucieux peut-être de revenir aux sources de la civilisation française, entre deux biographies de grands personnages contemporains.

Son père, comme l’air du temps, ont inculqué à Montaigne une culture de l’action. Nourri de latin, pris dans les tourmentes du siècle des guerres de religion, il s’est bâti une morale humaine. Curieux et affectif, il a aimé le plaisir et l’amitié. Vaillant, fidèle, voyageur, il n’est bien qu’à cheval, soldat au service de son roi ou visiteur des pays inconnus. Je lui ressemble en sa tempérance et sa tolérance, en son goût de l’autre et de l’ailleurs, en son scepticisme et son agnosticisme, en sa raison et son affection.

Montaigne philosophe sans le savoir, comme il vit, au rythme de sa respiration. Il tire leçon de ses lectures comme de ses actions, du spectacle des autres et des conversations. Lacouture le montre bien, Montaigne a une philosophie du réel en mouvement. Pris en main par son père après deux garçons tôt disparus, il n’aime pas sa mère, trop avare. Élevé selon Érasme, latin précoce, liberté d’allure ; dépucelé « longtemps avant l’âge de choix et de connaissance », Montaigne sait que pour un gentilhomme de peu de fortune comme lui, le chemin du pouvoir passera par la culture. Et le cheval, où il est habile, compensera sa petite taille et sa gaucherie.

Michel, initié très tôt, aime les femmes mais pour le plaisir. L’échange intellectuel est pour lui le plus important et il ne trouvera une belle savante, Marie de Gournay, que passés 56 ans. Selon Lacouture, « un être aussi sensible, aussi ouvert aux autres, ne saurait survivre dans l’isolement affectif ». Ce sera l’amitié avec La Boétie, dont l’essence homosexuelle ou non, où disserte Lacouture, est sans doute un contresens historique. Nourri d’antiquité, pris dans un réseau de relations féodales, attaché aux échanges savants, Montaigne ne saurait être jugé selon les critères mesquins de la bourgeoisie puritaine de notre XXe siècle. C’est là une faiblesse du livre, par ailleurs plutôt équilibré.

La Boétie permettra à Montaigne de se préciser. Il se voit plus pragmatique que stoïcien, plus proche de Machiavel que de Sénèque. Il affirme ses convictions, mais sans heurter inutilement les préjugés de son temps. Il ne cite pas le Christ mais il utilise des « titres obliques » pour faire passer un éloge du suicide, un réquisitoire contre la démonologie, ou une apologie de l’érotisme. Dans l’enchevêtrement des fidélités et des familles prises dans les événements de son temps, Montaigne se fait un « devoir d’obéissance » qui est fidélité à la légitimité. Il admet les crimes « nécessaires » mais seulement pour ce qu’il faut, en dérogation bien posée des principes de tolérance.

Pied léger, cœur volage, il veut découvrir des horizons propres à l’étonner, non pour « trouver ce qu’il cherche mais pour goûter ce qu’il trouve ».

Il se veut soldat à la manière de Socrate ou de César, selon vaillance et raison, sans la démesure d’Alexandre. Entre tous les adages qu’il fit graver sur les poutres de sa « librairie », Lacouture relève celui qui, selon lui, définit le mieux Montaigne : « C’est le « je suis un homme et crois que rien d’humain ne m’est étranger », de Térence – les huit mots magnifiques en quoi se concentrent pour nous la pensée et le comportement de l’homme qui plaida pour la tolérance, dénonça la torture, ridiculisa le concept de « sauvage », s’ouvrit à toutes les cultures, choisit, étant en Italie, d’écrire en italien, aima le vin et l’accueil des Allemands, respecta la conversion à la Réforme de l’un de ses frères et de l’une de ses sœurs, et se battit pour que ses coreligionnaires catholiques reconnussent la légitimité d’un prince huguenot » p.156.

Je viens de retourner visiter le château de Montaigne et la tour où il avait ses livres et son lit. Il dominait un paysage de collines, varié et aménagé : des bois, des prés, des vignes ; des villages alentour, quelques châteaux lointains, la grande ville ouverte sur le large à une journée de cheval. Le cœur d’une certaine France, un peu espagnole, un peu anglaise, marquée de latinisme avec une pointe d’arabe et de marrane. C’est la France même en sa culture mêlée, née d’influences diverses fondues avec les siècles en une progressive civilisation.

Jean Lacouture, Montaigne à cheval, 1996, Points Seuil 1998, 416 pages, €7.90

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Arlette Jouanna, Montaigne

Longtemps je me suis accoutumé à Montaigne. Dès la classe de quatrième déjà, où nous étudions ses textes en cours de français, j’aimais son tempérament convivial gascon adepte du quant à soi critique. Certes, comme il le prévoyait en son temps, sa langue est un obstacle, elle n’a pas passé les siècles et le français tend plus du parler du nord que de celui du sud. Mais notre époque permet de lire Montaigne en français d’aujourd’hui – que nul ne s’en prive !

Arlette Jouanna est spécialiste du XVIe siècle français, le siècle des guerres de religion et de Michel Eyquem de Montaigne. Elle brasse d’une vaste érudition les multiples documents, manuscrits, lettres, comptes-rendus « secrets » du Parlement de Bordeaux, témoignages du temps, archives publiques, qui permettent d’établir à peu près la vie du philosophe. Elle récuse certaines idées reçues sur son « scepticisme », son incroyance, ses origines vaguement juives. Montaigne n’est rien de ces étiquettes hâtivement plaquées pour passer à autre chose. L’auteur rappelle p.232 que, si l’Eglise catholique n’a que peu objecté à la parution des Essais, elle a agi de façon toute politique mais d’une effarante niaiserie spirituelle et intellectuelle en mettant à l’Index tout Montaigne de 1676 à 1966 ! Soit un siècle après la parution des Essais – mais pour trois siècles.

Montaigne est un homme, et il prend conscience de soi ; il invite tous ses lecteurs à faire de même. Il n’est pas donneur de leçon ni auteur de maximes à afficher sur les murs de sa chambre mais un accoucheur des âmes comme Socrate qu’il prisait fort. Il veut faire réfléchir, engager le dialogue, inciter à penser par soi-même : « les Essais sont une incitation à converser avec leur auteur » p.353. Lui s’observe et s’observe en son milieu ; il tire des leçons des autres et de lui-même, de ses amis, des puissants dont il dépend, de ses amours, des auteurs des livres qu’il lit. Il a accumulé près de mille volumes dans sa bibliothèque, qu’il appelle encore « librairie » comme les anglais en ont conservé l’usage depuis Guillaume. Principalement des antiques, grecs et romains, mais aussi des contemporains qui font réflexions de théologie ou de politique. Chacun peut garder sa liberté tout en consentant aux conditionnements de sa famille et de son milieu comme à la « longue accoutumance » aux lois, dès lors considérées comme « naturelles » : il suffit d’instaurer une distance critique et de les apprécier en raison. Il est nécessaire, en son logis ou profession, de « se réserver une arrière-boutique toute nôtre, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude » p.129.

C’est que l’époque est radicale, la France connait huit guerres civiles successives car déchirée entre catholiques intransigeants allant jusqu’au coup d’Etat par l’assassinat du ministre Coligny puis du roi Henri III, et protestants qui se nomment chrétiens « réformés » et qui veulent la libre expression et la liberté de culte. Mission impossible dans un royaume encore féodal où un peuple requiert un roi, une foi. Montaigne, justement, s’y emploie, partant de la réflexion de son ami La Boétie, trop tôt disparu, que l’obéissance fait le pouvoir, pas l’inverse. Or, qui a des certitudes, religieuses ou politiques, a en même temps le désir irrépressible de les imposer, y compris par la violence. Montaigne prône de passer de l’allégeance à un homme à l’allégeance à un principe supérieur, « la cause générale et juste ». Ce qui reste actuel en politique où une fidélité au « grand homme » (de Gaulle, Mitterrand, Sarkozy, Macron) dérive trop souvent vers le pire au détriment de l’intérêt général.

Pour Montaigne, « Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et les formes reçues » p.13. Car juger en critique ne signifie pas s’opposer à toute force. Contrairement aux néo-platoniciens de son temps (qui subsistent chez nos hégéliens ambiants), Montaigne ne croit pas que l’on change une société par décret ; à l’inverse, les coutumes doivent être limées avec le temps. Le libéralisme français des Lumières sortira tout droit de ce penser-là.

Il est toujours actuel, Montaigne malgré sa langue archaïque : « L’explication vient sans doute de ce que, comme nous aujourd’hui, il a connu des temps incertains, difficiles, marqués par l’ébranlement des croyances, la perte des repères, la remise en cause des structures politiques, la violence des haines partisanes ; comme nous encore, il percevait mal vers quel avenir les risques omniprésents entraînaient son pays » p.16. Il « s’essaie » à y penser et nous convie à faire de même pour notre temps.

Réserve envers les séducteurs politiques et religieux, ouverture à l’étonnement, modération de conduite sont ses principes de vie, bien utiles en temps d’incertitudes. Avec le mouvement, pour ne pas s’enkyster : « j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît » p.214. Rappelons aux vierges effarouchées de garde que branler signifie bouger en français archaïque. D’où les voyages que fit Montaigne en Allemagne, en Italie, à Paris, à Rouen… Comme moi, il en jubile, heureux des découvertes et surprises, toutes matières à réflexion.

« Car l’essentiel est bien là », écrit la biographe : « se mettre au service de la vie et en apprécier toutes les jouissances, tant intellectuelles que corporelles. Sans cette exigence fondamentale, la liberté perdrait tout son sens » p.314. Ce pourquoi Montaigne détaille ce qu’il mange et boit, ce qu’il aime, comment il va à la selle et combien il désire baiser même en âge avancé. C’est que la bonne harmonie du corps, du cœur et de l’esprit est nécessaire à la sagesse car qui ne se conduit pas soi, comment pourrait-il s’offrir en exemple aux autres ?

L’essentiel est de faire fonctionner son esprit comme fonctionne son cœur ou son corps. Il y a une jubilation à baiser ou à goûter des mets, une joie à admirer et à aimer, une exaltation à penser. L’élan est autant dans la réflexion que dans le désir ou la volonté. C’est là réellement vivre et s’éprouver vivant, dans cette « puissance » en acte comme aurait dit Nietzsche. Nul besoin d’accomplir de grands exploits ou des actes mémorables, la vie la plus banale peut devenir un chef-d’œuvre, si elle est en pleine conscience de soi.

Michel de Montaigne s’est éteint le 13 septembre 1592 et cette biographie soignée lui rend un hommage mérité.

Arlette Jouanna, Montaigne, 2017, Biographies NRF Gallimard, 459 pages, €24.50 e-book Kindle €17.99

Montaigne, Les Essais, collection Bouquins Laffont 2019, 1184 pages, préface de Michel Onfray, €32.00

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Jean Guéhenno, Journal des années noires

Sous la contrainte de l’Occupation émerge la liberté d’un homme profondément français, appartenant viscéralement à cette culture particulière vouée à l’universel. Le Normalien professeur de littérature en khâgne à Louis-le-Grand, note au jour le jour ses réflexions, ce qu’il vit, et le fil des jours tisse la toile d’un tempérament. Cela donne un hymne au vieux fond de pensée de notre pays, aux dangers de notre société telle qu’elle est, aux trahisons de certains de ses fils et filles à l’époque. La leçon est belle car, écrite dans l’urgence, elle accède à l’éternel : celui d’une originalité culturelle, celle de la France.

La défaite est une catastrophe, elle appelle la remise en cause de soi, de la société, de la culture même, pour refonder les valeurs et préparer l’avenir. Pour se réformer soi-même, rien de tel que de remonter aux sources de sa vie profonde, inaccessible refuge de pensées bien à soi, éprouvées comme une foi. « Je me réfugierai dans mon vrai pays. Mon pays, ma France, est une France qu’on n’envahit pas » (25 juin 1940). Il s’agit de refonder une certaine idée de l’homme, de la dignité humaine, issue de siècles d’histoire et de pensée française. « Rabelais, Montaigne, La Rochefoucauld, Fontenelle, Voltaire, Chamfort, Stendhal, France, Gide, autant de dénonciateurs de la ‘cérémonie’ » p.62. La liste des vrais Français sur lesquels s’appuyer pour conforter les valeurs est de taille.

Le premier d’entre eux est sans aucun doute Montaigne. Guéhenno écrit, le 24 juillet 1940 : « Jamais n’ai-je mieux saisi l’étrangeté de Montaigne. Le plus admirable est que ces Essais, si raisonnables, si mesurés, aient été écrits pendant les guerres de religion, quand la démesure triomphait » p.26. Dans les temps troublés, en 1540 comme en 1940, il faut en revenir à Montaigne. « Voilà un esprit propre. Même cette propreté est tout le principe de sa force, et ce qui rendra à jamais sa pensée efficace et active. Je note qu’il se méfiait de la musique comme des idées vagues. Il avait en horreur toute feintise, la « cérémonie » qui ne nous interdit pas seulement de nous montrer ce que nous sommes, mais qui nous empêche de nous connaître ce que nous sommes, en nous remplissant de révérence pour de fausses idées de nous-mêmes. Il veut qu’on se connaisse » p.61. C’est lourdement dit, maladroitement exprimé, mais le fond est crucial : sans lucidité, point de refondation.

Guéhenno se veut tout ce que la bourgeoisie collaboratrice hait : « Un homme indépendant qui ne doit son indépendance qu’à lui-même, à son effort, à son métier (…), un barbare qui a bousculé les notables, un boursier sans respect pour les héritiers, un homme libre » p.23. Parce qu’il n’est englué dans aucune contrainte sociale, matérielle ou intellectuelle, l’homme libre peut choisir ses valeurs. Tels étaient – bel exemple historique – les Français de 1789 : « Ils proclamaient contre le destin, contre la nature, contre toutes les tyrannies. Ils savaient nos fatalités et que la nature se moque de cette justice qui n’est qu’au fond de nous. Mais si la nature défait à chaque instant ce que nous faisons, la liberté, l’égalité, la fraternité, d’autant plus faut-il le refaire par notre volonté, par des lois, et opposer au désordre naturel l’ordre humain » p.49. Hymne à l’humanisme d’un ancien du Front populaire.

Passe ici exactement l’écart qui sépare la gauche de la droite. La première est volontariste, profondément politique : il s’agit de corriger par des lois librement débattues et décidées, le désordre naturel, la loi du plus fort et le hasard des chances. La seconde considère que l’ordre de la nature est le meilleur, qu’il faut laisser faire, qu’une pesanteur, voire une fatalité extra humaine s’impose, contre laquelle il est vain de lutter. Le tempérament de droite collaborera, le tempérament de gauche résistera, bien que ce soit moins simple dans les âmes. Il s’agit de tendances de l’esprit, puisque dans les faits, droite et gauche se recomposeront, chacun apportant des hommes à la Résistance, mais ce que dit Guéhenno est assez bien vu. « La culture est une tradition et une espérance. Nous resterons fidèles à l’une et à l’autre. Un homme d’Occident est cette conscience, cet individu dont Socrate a défini la valeur morale, pour lequel Jésus est mort, à qui Descartes a enseigné les moyens de sa puissance, que la révolution du XVIIIe siècle a établi dans ses devoirs et ses droits. Trois mille ans de raison et de courage ont définitivement orienté le ‘chemin de l’homme’ » p.170. On le voit, l’humanisme français s’enracine dans toute une tradition universelle. Montaigne, La Rochefoucauld, Voltaire : « les valeurs humaines n’étaient à leurs yeux que des valeurs de raison et d’usage. D’un long, très long usage. Elles s’établissent, se clarifient et se purifient à travers des milliers d’essais et erreurs. Tout le monde travaille et collabore. L’homme finira par être l’homme, c’est une suffisante espérance. Et la folie commence pour les individus et les peuples quand ils s’arrogent le privilège d’on ne sait quelle surhumanité » p.408.

Les dangers viennent de l’époque et de ses dérives. La morale se perd dans l’inculture, dans l’abaissement, dans la ratiocination, dans la gloriole. « Un grand homme des époques civilisées était grand précisément par ce qui le distinguait de la masse, l’intelligence, la volonté, la culture, la finesse de l’esprit ou du cœur. Ces nouveaux grands hommes [Lénine, Staline, Hitler] sont grands par ce qui les fait semblables à elle, et ce peut être un assez grossier bon sens, la brutalité, l’inculture » p.138. En ce milieu de XXe siècle, l’honneur est bafoué. Or, « je veux pouvoir regarder tous les hommes comme mes frères. Mais celui-là n’est pas mon frère dont le premier regard cherche cruellement en moi et triomphe d’y découvrir la faiblesse, le besoin, le malheur qui lui garantira ma soumission. Je ne peux aimer que ceux qui espèrent en mon courage et ma fierté » p.153.

Danger du milieu intellectuel : « Il y a en tout bon khâgneux, en même temps qu’un esprit capable de le vouer aux recherches nobles et désintéressées, une habileté dialectique dangereuse dont il est toujours tenté de tirer profit. La pratique du logos rend apte à tout, au service du mensonge aussi bien que de la vérité » p.209.

Danger de la raison : « Une des plus grandes habiletés de l’Action française fut de créer une sorte de snobisme de l’intelligence. Maurras s’était donné pour son unique défenseur, chacun de ses partisans avait tout lieu de se croire le plus fin et le plus subtil des hommes après lui » p.230.

Danger de la religion : « Le peuple s’en moque. Elle n’est plus que l’opium de la bourgeoisie (…) à présent débordée et ne sachant plus à quoi se vouer, tâche de trouver dans les patenôtres et une religion d’habitude, la tranquillité et le sommeil » p.224.

Danger de l’enseignement : « On forme dans le meilleur des cas des rats de bibliothèque, on les habitue des leur vingtième année à un tiroir, on les dresse à compiler. On cultive en eux une vanité mesquine. La science ne consistera jamais pour eux qu’à ajouter une fiche à leurs fichiers, comme un gramme à un kilo. Elle les distraira de leur vie qu’elle devrait enrichir et dominer. Leur petite curiosité les dispensera de la grande. Sans critique, sans goût, sans ardeur, chercheurs médiocres, plus mauvais professeurs, ils ne peuvent qu’entretenir notre société de la quantité dans l’illusion vaniteuse qu’elle a d’être une civilisation » p.235.

Danger de la gloriole : « La France commença d’être malade peut-être quand on commença à parler tant de ses héros, quand la dignité naïve des combattants se mua en la gloriole intéressée des anciens combattants. L’enflure des paroles dispensa de la solidité des pensées. Il y eu trop de médailles, trop de pensions aussi, un petit commerce avilissant de vanité » p.378.

Tous ces dangers ont préparé la génération de 1940 à la défaite et, pire, à la collaboration avec l’anti France, les ennemis germaniques mais aussi ceux qui n’avaient jamais accepté l’humanisme ni l’héritage de 1789.

D’où les trahisons – nombreuses. Des « hommes avilis par la peur, l’intérêt, la vanité : le maire ne veut pas manquer sa Légion d’honneur ; l’instituteur a peur de perdre sa place ; les présidents sont toujours fiers de défiler ; tel vieil homme malade s’était mis du cortège de crainte que le pharmacien, à la prochaine crise, ne le laissât mourir. C’est sur ces beaux sentiments que se fonde le nouveau pouvoir » p.284. Prenons exemple sur Renan : « Il faut une merveilleuse force de l’esprit pour concevoir et chercher la vérité contre le milieu où l’on a grandi, les influences que l’on a subies, les facilités de l’habitude et du bonheur, contre le courant, envers et contre tout » p.334. Car « la sottise et l’hypocrisie triomphent, l’ordre moral, la vertu des riches. Les bourgeois jubilent » p.28.

Un exemple, flamboyant, qui relève l’honneur et donne de l’espoir : « Une seule chose demeure intacte. C’est la foi dans la probité, la fidélité intransigeante du général De Gaulle. Que cela lui soit un hommage. Il n’en peut recevoir de plus pur, le plus marqué par l’angoisse et l’espérance » p.392. Une leçon lancée au futur comme une bouteille à la mer.

Jean Guéhenno, Journal des années noires 1940-1944, 1947, Folio 2014, 544 pages, €9.00

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André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude

Voici le livre de ma philosophie, écrit par quelqu’un de ma génération, né en 1952 et qui fut professeur agrégé à Paris-1. Une relecture de la pensée classique par un esprit d’aujourd’hui, exposé pour notre temps, requalifié pour notre agir.

Le discours est en deux parties :

  1. Chercher le bonheur par une pensée heureuse – tel est le premier tome intitulé Le mythe d’Icare. Rentrer en soi pour affronter l’angoisse des labyrinthes intérieurs, ceux de l’illusion (le moi, Narcisse), ceux du bavardage (la politique, Prométhée), et ceux du divertissement (l’art, Orphée).
  2. Comment vivre ? Ce but de la philosophie fait l’objet du second tome intitulé Vivre. Il s’agit de penser en matérialiste pour s’élever dans les labyrinthes extérieurs de la morale et du sens.

J’ai un plaisir immense à lire cette réflexion vécue à la Montaigne ou Alain. Le message est que la philosophie veut rendre heureux et aider à bien vivre. Pour cela, le courant matérialiste de la pensée classique est le mieux à même de répondre au souci principal de l’homme qui cherche le bonheur. Pourquoi ? Par la lucidité : « le matérialisme est le courage de la raison » II.8.

Commençons par désespérer, c’est-à-dire par laisser l’espoir de côté, à abandonner toute illusion et toute attente passive. Le désespoir est – littéralement – l’indifférence à l’espérance : « l’espoir est l’opium du peuple ». L’absence de tout espoir est salutaire, tonique, réaliste ; elle engendre simplicité, lucidité, samsara. Celui qui n’attend rien vit dans le pur présent, le seul moment du temps sur lequel il peut agir. Rien ne lui manque, l’acquiescement au réel est joie, « oui » à la vie qui jaillit sans cesse et dont nous sommes un bourgeon, éternité de l’instant. Tout un courant de pensée tient ce discours : Lucrèce, Spinoza, Epicure, Bouddha, Nietzsche, Marx, Freud. Et Heidegger, Sartre et Russel peut-être.

Le matérialisme est école de dé-sespoir. Nous sommes éphémères et sans justification ; nous sommes là comme le reste du monde est là, et il n’y a pas de sens. Ne plus « croire » à quoi que ce soit : le monde est jeu de forces, de lois, de désirs ; la nature est indifférente. Aucun sens – donc aucun espoir, ni crainte. Tout devient possible. Qu’est-ce alors qui nous fait vivre ? Notre force interne, cette énergie vitale qui nous fait manger, courir et aimer, qui nous rend joyeux sans cause au printemps et nous accroche à la vie en cas de coup dur : « ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait ». Icare monte vers le soleil par la seule force de son désir qui le rend industrieux. Puissance vitale et volonté personnelle sont l’inverse de cet idéalisme, autre versant de la philosophie, toujours nostalgique d’un âge d’or perdu ou d’un modèle absolu inaccessible.

Le moi (Narcisse) est illusion, il faut s’en méfier à défaut de complètement s’en défaire, comme les bouddhistes. Il n’y a pas de moi à découvrir mais une existence à vivre. Il est vain de courir après « le fantôme hypostasié de ses désirs ». Mieux vaut être soi, simplement, c’est-à-dire non pas monolithe ni d’un bloc, mais création constante et cumulative, ouvert au présent, avec une histoire qui se fait à chaque instant. « En moi, la nature perpétuellement s’invente et crée. Et je ne suis vivant que par ces désirs qui, à chaque instant, me traversent, me guident et me constituent » p.57. Si tout se vaut, alors le désir fait la différence. Ni bien, ni mal en soi, mais il faut tout juger puisqu’il faut vivre. Le sage s’aime, mais « d’être aimé par ses amis et davantage encore de les aimer » p.81. La puissance d’être, simple joie d’exister, est le « vivre à propos » de Montaigne.

La politique (Prométhée) est une attente d’utopie, un bavardage : elle ne doit être prise que pour ce qu’elle est, une illusion nécessaire pour agir, sans plus, en aucun cas un absolu pour changer le monde ou faire accoucher un homme nouveau. Le pouvoir est toujours rapport de forces, absolu en droit, jamais en fait. Tout est politique car tout est jeu de pouvoir, heurt de désirs. « L’histoire est un processus sans origine, sans sujet ni fin parce qu’il n’y a rien en elle que l’éternité dispersée du désir et de la guerre » p.93. Tout a une cause, rien n’a de sens. La paix est désirable parce que la vie vaut mieux que la mort. Mais tout droit est à conquérir sans cesse ; la liberté est un combat. Pas de normes, pas de valeurs, pas de sens : aucune politique n’est « vraie » ni « juste », ni le bien dans l’absolu. Le matérialisme n’annule pas l’illusion mais la met à sa place. L’homme est mesure de toute chose. « L’illusion n’est pas d’être homme et au centre de son monde, mais de se prendre pour Dieu (ou son image) et au centre de l’univers. Parce que l’univers n’a pas de centre et qu’il n’y a pas de Dieu qui juge » p.121. Le militant matérialiste doit se garder de l’illusion : ses valeurs ne sont que relatives à lui et au groupe auquel il choisit d’appartenir, ici et maintenant. Sa force est au service de son désir et son désir n’a de droit que sa force. Lucide et désespérée, son action n’a pas de fin, pas plus que le présent, qui reste éternel. Car le présent invente toujours l’avenir et l’histoire, même s’il ne part pas de rien ; et l’histoire n’est pas à subir mais à faire.

L’art (Orphée) n’est pas inspiré, traduit de l’ailleurs, mais travail et création, joie sans motif et vision particulière ; ne le prenons que pour ce qu’il est, une jouissance personnelle que l’on partage par la culture. Le beau n’est pas universel, ni objectif. L’art s’éprouve, il ne se prouve pas. Le goût est solitaire et l’artiste un artisan. Car le poète n’existe qu’après le poème : il est son œuvre. « Le désir crée le ciel où il voyage » p.211. Lucidité car l’artiste ne « révèle » rien de ce qui serait caché et à seulement dévoiler ; dignité car son désir est sa force, son talent est sa joie, et cela est tout en lui. « Il y a une vérité du beau qui est la vérité du plaisir qu’il procure » p.214. Et c’est la seule vérité.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

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Chogyam Trungpa, Méditation et action

Le bouddhisme est souvent exploré à plaisir comme une religion ésotérique aux innombrables dieux et comme une voie difficile, jalonnée d’épreuves mystiques vers le salut. Tout cela flatte le vulgaire et son exigence de merveilleux. Mais, comme nous l’apprennent des sages, il est aussi une philosophie pratique de très haute tenue. Trungpa, qui fut abbé de monastère tibétain, puis dirigeant d’un centre religieux bouddhiste en Ecosse, traduit en termes simples l’expérience de Bouddha et son enseignement.

La souffrance et l’ignorance viennent de l’ego qui empêche chacun de voir les choses telles qu’elles sont. Les désirs et les émotions obscurcissent et rendre incapables d’apprendre. Conceptions, idées, espoirs et craintes sont des illusions : ce sont des créations de nos spéculations. Il nous faut acquérir l’attention nécessaire pour tout scruter et passer outre au sens commun et aux idées reçues.

Le bouddhisme est la seule grande religion où l’on ne reçoit pas dévotement une révélation enjoignant de se soumettre inconditionnellement et d’obéir aux commandements sous peine des enfers éternels, mais où l’on donne l’exemple d’un homme : Gautama Bouddha. Chacun peut devenir bouddha par discipline personnelle. Il faut se mettre soi-même en état de réception pour comprendre la situation qui se présente et s’en servir spontanément. Tel est l’éveil : l’aptitude à observer en faisant taire son ego pour laisser être les choses sous nos yeux.

Cet état s’atteint par un entraînement progressif, volontaire et discipliné. Il faut s’accepter tel que l’on est pour utiliser un ou plusieurs caractères positifs en soi comme levier. On construit en intégrant, pas en éliminant ou en niant. Un maître est utile comme révélateur de situation pour éviter de retomber dans l’ego, mais c’est bien le disciple qui se cherche et se trouvera par lui-même. Comme en psychanalyse, qui n’a au fond pas inventé grand-chose. Le maître n’éduquera pas mais pourra créer les conditions propres à l’étincelle. Une conscience attentive se développe par des exercices appropriés de concentration dans le but d’atteindre, dans chaque situation, un état de lucidité, d’ouverture des sens et de l’esprit – et un retrait de l’ego qui juge et interprète en illusionniste. La conscience attentive vise à voir simplement ce qui est, sans filtre égotistes. Cet état sincère et complet de bienveillance impersonnelle permet de percevoir les événements comme un tout, donc le jaillissement des impulsions créatrices accordées au moment présent.

Il s’agit d’acquérir la patience lucide et l’œil stratégique du guerrier zen : dans la bataille, le combattant prend les choses comme elles viennent et y fait face de tout son être pour passer outre. Il n’attend rien de l’extérieur et ne peut changer la situation : il entre lui-même en paix et saisit lucidement l’événement pour y répondre. Il vit dans la réalité, il « est » avec elle, participe de son mouvement.

Pour cela, il est nécessaire de s’entraîner à la concentration, première étape de l’effacement de l’ego par la mise en retrait des émotions et préjugés, pour atteindre l’état de perspicacité qui est celui de la conscience lucide, une énergie intelligente qui permet d’appréhender les événements dans leur totalité par une attitude ouverte. Ces exercices peuvent appartenir à des disciplines diverses : yoga, arts martiaux, tir à l’arc, marche ou course, mais les plus simples concernent la respiration, qui calme le physique pour ouvrir le mental. Le souffle est l’expression unique du « maintenant ». Se concentrer sur lui éduque à ressentir le moment présent pour se tenir en accord avec la situation plutôt que de spéculer sur l’après ou de regretter l’avant. Il faut devenir un avec la conscience de respirer, la sensation du souffle, le sentiment d’être au monde. Lorsque surgissent les pensées, les observer comme des pensées extérieures au lieu d’en suivre le déroulement : les regarder surgir, puis disparaître, voir leur nature transitoire.

Cette philosophie simplement exposée rejoint les réflexions de Socrate sur l’illusion des opinions, le poids social de la doxa et l’exigence d’une critique personnelle, tout comme les préceptes stoïciens d’appartenance au mouvement de la nature et de sérénité morale par la pleine conscience de ses actes, comme aussi l’individualisme observateur de Montaigne, la critique radicale de Nietzsche et l’ouverture humble devant les incertitudes de l’observation absolue du XXe siècle, d’Heisenberg à la théorie du chaos et des sous-ensembles flous. Le bouddhisme est un élément de cette chaîne d’intelligence humaine à laquelle j’appartiens, pour qui Dieu n’est autre qu’une projection enflée de l’ego, et qu’il importe bien plus de s’éduquer soi-même à vivre à propos. Il vaut mieux se prendre en main consciemment qu’obéir à des commandements, observer et apprendre plutôt que de croire et se soumettre.

Chogyam Trungpa, Méditation et action, 1969, Points Seuil 1981, €7.90

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Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, 1945-48

L’auteur vit une période de grands bouleversements extérieurs : la défaite de l’Allemagne, son occupation, les réfugiés de l’est, les restrictions alimentaires. Cela l’incite à se détacher du mouvement, à rentrer en lui-même : « Il me semble que, dans les passes d’anarchie, on seulement je me suis senti particulièrement serein, mais j’ai mieux travaillé. J’ai dû le savoir de bonne heure, dès mon enfance, d’où, sans doute, ma nostalgie des forêts vierges. La pesanteur énorme, le poids atmosphérique de la civilisation, disparaît alors. Les pensées perdent leurs fanfreluches. La vie devient plus juteuse » p.15.

Ses réflexions, elles, deviennent plus mystiques. Il relit la Bible, parle de Dieu comme un stoïcien ou s’oriente vers les causes de la défaite.

Il pense, encore et toujours, à son fils aîné Ernstel, aimé peut-être plus d’avoir été tué parce que lui son père est intervenu pour qu’il ne reste pas en prison, mais il ne parle qu’une fois du petit Alexander. Jünger évoque « un petit marécage où Ernstel aimait jouer dans son enfance. Il s’était bâti son château dans ce coin, à la manière des enfants » p.200. On rencontre chez de tels père une indulgence amusée pour les entreprises des fils ; ils favorisent leurs rêves, leurs donnent des outils, les laissent indépendants dans leur univers imaginaire. Qui dira les bienfaits pour une personnalité de tels écrans créés entre le garçon et le monde extérieur entre le fils et la mère ? Rêver est indispensable à la structuration de soi. Heureux les enfants des pères qui en savent le prix et en protègent les réalisations.

Jünger, lui, poursuit ses rêves d’adulte. Il cultive son jardin, il lit. « Tant qu’on a encore un livre dans les mains et le loisir de la lecture, une situation ne peut être désespérée, ni tout à fait dépourvue de liberté » p.113. Car lire permet de s’évader dans l’imaginaire, de rêver adulte comme le font les enfants. Ernst Jünger laisse le monde extérieur venir à lui désormais, tel Michel de Montaigne en sa tour. « Seul l’aspect de l’individu, de notre prochain, peut nous ouvrir les yeux sur la souffrance du monde » p.30. Retour au réel, au tangible, au proche de soi : les Allemands, ses compatriotes, ont trop cher payé leurs chimères, les abstractions techniques auxquelles ils se sont laissé aller, la machine du pouvoir et les camps de la mort.

Il faut désormais éviter ce qui a créé le nazi, « ce mélange de mépris des hommes, d’athéisme et de grande intelligence technique » p.42. Exemple : Heydrich. « L’un des secrets de ces gens, c’est tout simplement qu’ils avaient plus de cran que les autres » p.32. Himmler : « On voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions : le progrès de l’abstraction. Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître. Aujourd’hui, il nous remet une lettre recommandée ; demain, notre arrêt de mort. Aujourd’hui il perfore notre billet et demain notre nuque. Il accomplit l’un et l’autre geste avec une égale application, et la même conscience professionnelle » p.65. L’analogie n’est pas gratuite : Lénine voyait déjà dans l’organisation de la poste et des chemins de fer la préfiguration de la société communiste : une machine à dresser les hommes pour en faire des hommes nouveaux et leur faire servir la vision qu’il croyait « scientifique » de l’Histoire.

Pour Jünger, Himmler n’est pas un cas à part, il est le symptôme d’un système : « Quand la neige est tombée tout un long hiver, la patte d’un lièvre suffit à faire débouler l’avalanche » p.65. L’hiver est ici le progrès de l’abstraction, de la technique et de la technocratie, du dressage, de la bureaucratie et de la robotisation progressive des hommes. Leur transformation en conformistes démocratiques tous égaux et se surveillant les uns les autres, ou en fonctionnaires soumis aux règlements édictés par l’élite cooptée qui gouverne. Hitler fut le démiurge de cette tendance historique : « Il absorbait des forces tirées de l’imprécis, les concentrait et les réfléchissait comme un miroir concave ; c’était un attrapeur de rêves » p.246. Après… une fois le loup au pouvoir, la machine en place enclenche ses rouages. « Le premier viol du tabou entraîne tous les autres. Il est probable qu’on a vu de telles choses dans nos équarisseries. D’abord la dégradation par le mot, puis par l’acte. Là où le libéralisme atteint ses extrêmes limites, il ouvre la porte aux assassins » p.299. Il faut entendre ici « libéralisme » au sens de permissivité, le libéralisme politique originel avant d’être économique comme aujourd’hui.

Le 22 septembre 1945, Jünger règle définitivement leur compte aux nazis, qu’il n’a jamais soutenus, dans une belle envolée : « Etrangers aux langues anciennes, aux mythes grecs, au droit romain, à la Bible et à l’éthique chrétienne, aux moralistes français et à la métaphysique allemande, à la poésie du monde entier. Nains quant à la vie véritable, Goliath de la technique – et, pour cette raison, gigantesques dans la critique, dans la destruction, la mission qui leur est impartie, sans qu’ils en sachent rien. D’une clarté et d’une précision peu communes dans tous les rapports mécaniques, déjetés, dégénérés, déconcertés sitôt qu’il s’agit de beauté et d’amour. Titans borgnes, esprits des ténèbres, négateurs et ennemis de toutes les forces créatrices – eux qui pourraient additionner leurs efforts pendant des millions d’années sans qu’il en reste une œuvre dont le poids égale celui d’un brin d’herbe, d’un grain de froment, d’une aile de moustique. Ignorants du poème, du vin, du rêve, des jeux, et désespérément englués dans les hérésies de cuistres arrogants » p.172. Telle est la plus belle charge que j’ai rencontrée contre les prétentions du nazisme (ou d’ailleurs du communisme) durant mes lectures. L’auteur chante un hymne à l’homme libre, héritier fécond de ses cultures anciennes, créateur parce qu’apte au rêve et qui laisse la technique à sa place d’outil, venant après ce qui est vivant : le poème, le vin, le rêve, les jeux…

Ce qui le pousse à écrire, à la date du 8 mai 1945 : « La vigne, le long de la maison, pousse des jeunes tiges gonflées de sève ; le feuillage, l’explosion de vie, révèlent déjà une robustesse dionysiaque » p.40. Un jour de défaite où l’armistice fut justement signé, décrire ainsi la vie à ras de terre, c’est garder l’espoir en la force vitale, présente en l’homme comme dans les plantes. Jünger touche ici au religieux dans une sorte de panthéisme de type stoïcien ou bouddhiste où l’hypothèse de Dieu n’est pas nécessaire. Chaque être vivant est une part de l’énergie qui meut l’univers. « Le stoïcisme, sous sa forme la meilleure, dans l’espace absolu, vide de dieux, et dans l’intelligence de son harmonie », dit-il p.127. Un accord qu’il perçoit dans les grands bois : « La forêt est un grand symbole de mort. Lors de telles promenades, des souvenirs très anciens se réveillent toujours, des thèmes de l’iconographie celtique : attente, curiosité, ferveur religieuse, tristesse, nostalgie peut-être. Ce n’est plus le vent qui court au-dessus des cimes. Tous les appels des oiseaux deviennent savoir, complicité, présage » p.151. L’humain se sent « relié », non plus seul mais englobé, intubé d’énergie comme un fœtus dans un ventre. Il est en harmonie naturelle avec la nature. « Et il y a une consolation dans l’assurance qu’un jour on se détachera de la matière pour se fondre dans le rayon qui appartient tout entier à la sphère du soleil, de l’amour. Tant je comprends, et de plus en plus j’adhère à ce que Ernstel m’a dit, naguère, dans l’une de nos promenades : que souvent l’on peut à peine attendre ce moment ». Et il a ce trait d’humour sublime, comme une intuition : « Dans ces années, j’ai vu trop rarement le garçon, malgré ma qualité de père, et pourtant, si je l’ai amené à proximité de ces mystères, l’acier a frappé le silex » p.194.

Le vivant l’organique, sera toujours humainement supérieur au modèle, au concept. Parce qu’il garde irréductiblement son mystère, sans lequel il ne serait point vivant. « Le noyau du darwinisme, c’est la théorie de la construction. Il lui manque la vue de ce qu’il y a, dans les plantes, de tout à fait étranger à l’économie, d’irrationnel, de gaspillage princier, le débordement du superflu qui traduit des intentions bien plus importantes que celles du simple prolongement de la vie et de la concurrence » p.66. Par exemple, « d’où peut bien venir la grande consolation, le don que nous trouvons dans les fleurs ? J’y ai songé. Tout d’abord, elle est certainement tellurique et érotique puisque les fleurs sont les organes nuptiaux, les pousses amoureuses de la terre maternelle. Les noces des fleurs sont parfaites, et même la suprême splendeur des accouplements animaux ne l’égale pas. Il semble que les lois cosmiques se dévoilent dans leur pureté native, voire paradisiaque. (…) Leur silence est si profond, si convaincant, si symbolique ! (…) Où frôle-t-on aussi clairement la possibilité, l’existence de mondes supérieurs au nôtre ? C’est un nectar divin, le vin de l’éternelle jeunesse, qui resplendit dans ces calices » p.15. Et sur un fossile : « L’univers est vivant. S’y ajoute la conscience d’une unité supérieure qui nous lie à cet être, le sentiment vague que nous sommes un dans l’inétendu » p.47.

Pour rester dans ce courant du grand tout, pour obéir à la vie et faire mouvoir les énergies dont nous sommes une part, il faut observer la vie autour de soi, percevoir l’unité qui s’en dégage, se fondre en elle. Il faut rester en harmonie avec le monde. Or, « en tant que technicien, qu’être vivant d’abstraction intellectuelle, l’homme est inévitablement ennemi et exploiteur de l’homme, de la nature et de la culture. Il lui faut donc protéger contre lui-même son humanité » p.159. Une éthique écologique et humaniste à laquelle je souscris. Les vieux peuples, d’ailleurs, ne s’y trompaient pas, dans leur sagesse : « on dit qu’en construisant des temples, les tibétains évitent la symétrie, croyant qu’elle attire les démons. (…) L’une des tendances de la vie consiste à se soustraire, la liberté croissant aux contraintes de la symétrie, comme nous le voyons en examinant l’arbre généalogique des animaux, et dans l’art. La technique, au contraire, de par son essence même, à produire des formes, non seulement symétriques, mais superposables, et devrait par conséquent, si l’on en croit les tibétains, tracer de véritables pistes d’atterrissage pour les démons » p.129.

De même, se méfier de « la raideur, l’artifice, la Haute école à l’espagnole dans tout ce qui relève du caractère », qui est la marque de Stendhal. Le danger, « on le voit chez Nietzsche et chez les stendhaliens à tous crins comme Léautaud. Montherlant, lui aussi, en porte visiblement les marques » p.229. Il faut être souple et naturel, comme la vie le montre.

Ce dernier tome du Journal écrit pendant la guerre est un grand essai à la Montaigne. Une sagesse bien vivante s’y peut goûter.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1980 épuisée

Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, Journal 1945-48, Christian Bourgois 2014, 503 pages, €10.00

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse

Montaigne ne se découvre véritablement qu’à la fin de la trentaine, à l’âge où lui-même a commencé à écrire. Le corps apprécie sa tempérance, le cœur s’apaise comme le sien, l’esprit en vient à l’équilibre et l’âme aspire à la sagesse.

Cette vertu n’est pas innée et, sans elle, il est malheureux. Devenir sage est une éducation. Cela ne se confond pas avec le savoir, qui ne concerne que l’esprit, ni avec l’expérience qui concerne le corps et les passions. Cela s’apprend par la philosophie qui est l’art de réfléchir sur soi, de découvrir ce qui est juste pour soi – juste moment et juste dose pour rebâtir à chaque moment son équilibre.

Toute la sagesse de Montaigne est contenue dans la première phrase de l’étude de Marcel Conche, qui le cite : « Moi qui n’ai d’autre fin que de vivre et me réjouir ». Le but de la vie est d’être heureux et libre, la justification de la vie est dans la vie même, vivre est agir naturellement avec « une conscience intensifiée » du moment, « un respect religieux » de cette seule tâche humaine qui soit sérieuse. Montaigne enseigne la vie bonne et l’à-propos. L’individu doit se situer par rapport aux autres et trouver sa place d’homme raisonnable ; fonder son éthique et acquérir des croyances personnelles sans prétendre à la Vérité absolue ; devenir maître de soi et joyeux de ses mouvements naturels.

L’homme est un être sociable qui se frotte aux autres par besoin d’échanges (d’idées, d’affection et d’entraide) mais, au fond, il ne se doit qu’à lui-même parce qu’il est unique. Les autres auront toujours besoin de nous, mais il nous faut garder nos distances sous peine d’être dévoré. A chacun de balancer la juste proportion entre distance et devoir, garder son quant à soi et donner aux autres leur dû : justice, respect, honnêteté, une aide le cas échéant – mais pas notre substance. Cela n’exclut ni la bonté, ni la pitié, ni la tendresse, ni l’horreur de la souffrance et de la haine – mais nous ne sommes pas Dieu pour nous sentir coupables de toute la misère du monde et des ratés de la Création. Nous devons aider mais nous ne remplacerons jamais la volonté de s’en sortir de celui qu’on aide – à moins qu’il ne soit malade ou en incapacité. La paix intérieure est ce qu’il y a de plus précieux.

Montaigne refuse l’exigence infinie qui arrache l’individu à son privé et le jette en politique. Car la politique ne peut atteindre à ses résultats décisifs sans faire sacrifice de son honnêteté, comme le montrera Machiavel. A cette école, les plus belles natures se corrompent et la vertu disparaît. La fin ne saurait justifier n’importe quel moyen. L’agir est la vie même et la vie de chacun appartient à chacun, pas au groupe ni au parti. Le danger de la politique est dans la tentation de l’illimité : nourrir des desseins à long terme, c’est jouer avec le bonheur des hommes. Pour savoir ce que l’on fait et se garder de toute démesure, il faut agir pragmatiquement, au jour le jour, par la réforme de proche en proche, par des tâches de raccordement, de conciliation, d’arbitrage. Montaigne, né au siècle des guerres de religion et des rois contestés, voyait bien la nécessité de tout cela.

C’est à partir des autres que chacun peut se situer, trouver sa place : voyager, étudier l’histoire, lire des livres, s’intéresser aux gens du commun comme aux figures de grandeur et de sagesse qui définissent l’humain en éprouvant ses limites. Que l’homme discerne les ressorts de sa folie et il pourra revenir à soi, être heureux par équilibre.

Au fond, dit Montaigne si l’insensé reste pris dans sa folie, c’est qu’il le veut bien ; il est attaché à son mal et sans lui il n’est rien. Il n’y a donc rien à faire pour lui d’autre que le minimum vital et il constitue pour le sage un spectacle édifiant. A force de ne vivre que pour les apparences des choses et des êtres, ces humains-là ne sont plus qu’apparences, masques, théâtre. En matière de vérité, chacun doit donc se faire sa propre religion. Montaigne ruine toute prétention à fonder quelque vérité en soi : il n’y a pas de connaissance possible sur l’inconnaissable, mais des hypothèses personnelles ou des croyances dogmatiques. Les simples, qui ont peu d’imagination et ne sont pas curieux, ont un bonheur épais et sûr ; ils ont l’humilité qui manque aux doctes et le bon sens sans lequel il n’est pas de vertu. Pour Montaigne,

  • On ne peut se fonder sur « Dieu » car, en croyant le penser, nous ne faisons que projeter hors de nous des qualités seulement humaines, même si elles sont grossies jusqu’à l’absolu – et l’homme ne peut donc se penser au-delà de lui-même.
  • On ne peut se fonder sur « la nature » car les hypothèses de la science ne sont que des hypothèses plus ou moins opératoires dans des champs déterminés, sans cesse remises en question par l’avancée des sciences mêmes, et ne nous livrent que des approximations du réel.
  • On ne peut se fonder sur « l’homme » car il est inconnaissable à lui-même et fort divers sur la planète.

Si l’essence des choses ne fait pas irruption en nous par la révélation (qui est du domaine de la foi), le mouvement de pensée ne peut prendre appui que sur les apparences sensibles. Elles sont trompeuses – mais on le sait – et seul l’insensé convertit en « êtres » les existants. Il se donne l’illusion de figer en concepts absolus ce qui n’est qu’apparence éphémère en ce monde. Donc, avec les sceptiques, il convient de suspendre son jugement sur les choses et, avec les dogmatiques, il faut s’essayer à juger et à vivre avec la vie de l’intelligence. On se formera une opinion mais on ne prétendra pas exprimer LA vérité. « La signification de la philosophie ne sera plus de révéler les choses telles qu’elles sont en vérité mais de permettre au philosophe de prendre conscience de soi » p.59. Pas de sagesse universelle mais une méthode pour y parvenir avec mesure.

Le jugement est l’activité la plus nôtre ; il est la manifestation par excellence de la liberté. Le doute n’est pas un état mais une action, la condition du mouvement de la pensée. Montaigne : « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes exprès de bêtise » II.12. La philosophie est sans fin ni commencement, l’étonnement est son fondement, la quête son progrès, l’ignorance le bout. Pour Montaigne, la pensée est toujours au matin, d’où ses « Essais » discontinus où le jugement s’exerce et se tempère à propos de tout. Mais ses idées s’organisent sans qu’il l’ait cherché. Cette vision cohérente exprime la profonde unité d’une nature d’homme. Son livre est l’acte par lequel il prend conscience de soi. Montaigne ne vise qu’à s’apprendre pour vivre ce qu’il est. Il veille sans cesse à choisir, c’est-à-dire à juger. Il ne rapporte aucune vérité mais le progrès de mieux juger, plus finement, pour devenir chaque jour un peu meilleur qu’il n’est. La philosophie ne consiste qu’en cet apprentissage – pas à énoncer d’autres dogmes comme les religions. Il faut éduquer l’enfant à philosopher par lui-même, donc à penser de façon autonome et à mesurer les pressions qui peuvent l’influencer. Qu’il n’oublie pas que, comme tout un chacun, il est doué de raison et qu’il peut exercer ce « bon » sens par lui-même en toute autonomie.

Des possibilités de sagesse sont inscrites dans la nature de chacun. A chacun donc de les mettre au jour et de les cultiver, en bon jardinier qui observe et tempère, gardant son quant à soi et frottant son jugement à celui d’autrui. Si l’on veut convaincre, il faut d’abord écouter, faire accoucher l’autre de sa propre vérité, ce à quoi excellait Socrate. Le sage ne réduit pas les différences, il les goûte comme Montaigne qui pensait ainsi rejoindre la nature, elle qui a cherché la diversité. La sagesse consiste à accueillir par la joie les dons qui nous sont faits. Rien ne fâche Montaigne comme le mécontentement, ce que Nietzsche nommera le ressentiment, cette rumination de ne jamais être à propos mais toujours envieux des autres. Le mécontentement est faiblesse, lassitude, manque d’énergie et de courage ; se plaindre est plus facile que d’agir pour faire cesser le trouble. Au contraire, jouir est faire acte de grâce, c’est respecter avec humilité et accueillir avec reconnaissance. C’est aimer ce qui nous arrive, en faire son miel, un acte religieux de communion avec la puissance génésique de la nature. La sagesse n’a pas à être « inventée », elle est déjà-là, en nous. Soyons nature comme les sauvages du Nouveau monde et nous vivrons à propos, sans excès ni démesure. Mûrissons avec notre âge,

  • Soyons enfant et sage de jouer et d’explorer en imitant ;
  • Soyons jeune et sage de dépenser son énergie et de se passionner, avide de curiosité pour tout et tous ;
  • Soyons adulte et sage de réfléchir à ce qu’on fait, d’agir à propos et de bien savoir aimer ;
  • Soyons vieillard et sage de trouver jouissance dans ses limites et de bien vivre malgré les ans.

La sagesse est d’explorer les limites et de les accepter ; elle est de vivre selon soi-même. Montaigne jeune homme a bien baisé et bien joui ; Montaigne adulte a évité les occasions de troubles (procès, jeux, discussions fiévreuses, prises de position politiques, etc.). A chacun de définir ce que sont ses limites par l’expérience qu’il fait de lui-même. Il faut amplifier la jouissance par la maîtrise et la prise de conscience pour « en peser et estimer le bonheur ».

Le sage, comme l’enfant, dit « oui » à la vie, mais en conscience.

Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse, 1964, PUF Quadrige 2015, 650 pages, €16.00, e-book format Kindle €14.99

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Montaigne redécouvert adulte

Montaigne était un auteur du programme de français au lycée. On l’étudiait par fragments en seconde, un peu rebuté par son vocabulaire archaïque à un âge où l’on pense à autre chose. J’en garde le souvenir d’un auteur à la sagesse sympathique mais peu philosophe et peu actuel. Ô combien j’avais tort ! A 15 ans, j’étais plus préoccupé par les amours. Il faut laisser passer les années pour découvrir Montaigne.

Il est mort le 3 septembre 1592 et cet anniversaire de quatre siècles a suscité quelques commémorations. Une émission sur France-Culture, un quart d’heure au réveil chaque matin du mois d’août 1992, m’a donné le goût de le relire. Elle était réalisée par André Comte-Sponville, un philosophe à peu près de mon âge duquel je me sentais proche. Avant de plonger dans le texte brut, une fois n’est pas coutume, j’ai désiré me mettre l’eau à la bouche en lisant quelques textes accumulés dans ma bibliothèque sur cet auteur tout d’affinités : Montaigne d’Elie Faure (1923), Montaigne par Stefan Zweig (1942), Montaigne par lui-même de Francis Jeanson (1951), Montaigne ou la philosophie vivante dans Une éducation philosophique d’André Comte-Sponville (1989).

C’était vingt ans après l’avoir rébarbativement « étudié » au lycée. J’ai retrouvé sa sagesse sympathique mais, contrairement à mes 15 ans, j’ai considéré qu’il est un maître en philosophie, moins théoricien qu’adepte de la vie bonne, et qu’il est éminemment actuel – ou plus précisément inactuel, de tous les temps.

Montaigne est un philosophe né d’une époque de troubles. Fils d’un anobli de fraîche date, ex-marchand de poissons bordelais, aux origines peut-être en partie anglaise par son père et juive par sa mère issue de courtiers convertis venus d’Espagne, il passe sa vie en pleine guerre civile pour la religion, au moment où l’Amérique vient d’être découverte. Tout cela pouvait le forcer à choisir son camp et à le servir par conformisme, mimétisme ou fidélité. Il n’en a rien été. Il s’est plutôt retiré de la scène, préférant la curiosité, la tolérance, la modération. Il a servi son roi mais en gardant son quant-à-soi, catholique de raison mais guère de foi.

Il a été aimé dans son enfance par un père attentif à le bien éduquer, sans forcer son désir. Il a connu l’amour des femmes dès sa plus tendre puberté puis, jeune homme, le bonheur d’une amitié rare avec La Boétie. L’humeur mélancolique venue de la mort trop jeune de son ami lui a « mis en tête cette rêverie de se mêler d’écrire ». Comme tout homme solitaire et de faible mémoire des noms, lieux et dates, l’écriture a tenu le rôle d’amie, à la fois confidente et miroir, mémoire et chronique d’une vie. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Ce sont moins les faits qui comptent que la manière de les penser et de les vivre. Le style est inimitable parce qu’éminemment personnel. Les Essais sont exemplaires, matrice des journaux et carnets des auteurs à venir.

Les spécialistes distinguent trois périodes chez Montaigne : 1/ la connaissance de soi, l’étape stoïcienne ; 2/ la connaissance de l’homme, le doute sceptique ; 3/ la pratique de soi, l’amour de la vie.

La période stoïcienne est celle où Montaigne commente les auteurs anciens. Ils sont hautains, inaccessibles, c’est une « exagération de sagesse ». Les superbes philosophies et les comportements surhumains sont illusions. Montaigne décrit son moi et il n’est pas d’un surhomme mais d’un homme simple. De même son style ne plane pas dans les hauteurs du jargon : « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Le style, c’est l’homme même. Et son style est sa philosophie. Il « écarte de lui les idoles capitales de la vérité, de l’immortalité et du bonheur qui permettent au commun des hommes de vivre sans réfléchir, et de maudire la souffrance plutôt que de tenter d’apprendre à s’en servir », dit Elie Faure. Ce que Montaigne retient de la sagesse antique est la force que procure la liberté intérieure. La puissance vitale des passions est germe des vertus – et la plus haute des vertus est celle d’équilibre. « Le vice (…) n’est que faute de mesure ».

La période sceptique est celle où il en vient à récuser tous les dogmes, tous les préjugés, toutes les éducations parce que l’expérience de chaque homme est unique et qu’elle seule vaut pour lui. « La vie n’est de soi ni bien, ni mal ». Les rencontres avec les autres, les lectures, les voyages, aiguisent la faculté de jugement parce qu’ils provoquent la réflexion personnelle. Le spectacle de la diversité engendre la perception de ce qui, en chaque homme, est commun à tous, et de ce qui est unique. La vérité ne peut être que relative, ici et maintenant ; elle peut servir d’exemple, non de dogme. Le doute seul, placé au seuil de la connaissance, peut y introduire le jugement. La science fixée ne travaille « qu’à remplir la mémoire » et laisse « l’entendement et la conscience vides ». La vertu la plus éminente de Montaigne, en cette période est l’exigence de sincérité sur soi. Si une sagesse humaine est possible, elle ne peut se concevoir que dans les limites de l’humaine condition. « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ». Nous ne saurions être dieu ; notre être, dans sa nature profonde, échappe à notre connaissance et notre existence est soumise à ce qui vient de la « fortune » (le hasard). Ce sont les prétentions de notre esprit qui introduisent en notre vie incertitude et discorde. Notre existence est rendue absurde par l’illusion de pouvoir découvrir quelques valeurs transcendantes. Dès lors, « nous pensons toujours ailleurs », nous ne vivons jamais « à propos ». « A quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne peut rasseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? » La nature commande, le sage l’accepte. Nous qui ne sommes qu’humain, vivons en humain – ni ange, ni bête. Le corps comporte en lui-même sa sagesse, qui est amour du plaisir et de la joie. Le secret du bonheur est simple : « étendre la joie » et « retrancher autant qu’on peut la tristesse ». Voilà tout Montaigne désormais : « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la lune : toujours serein ».

En son ultime période, il est lui-même. Il aime la vie, parfait à la bâtir en acceptant sa « folie ». Il aime les êtres comme ils sont, avec respect, lucidité, acceptation légère, joyeuse. « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi ». Elie Faure résume cette sagesse avec lyrisme : « L’essentiel est de ne pas perdre de vue qu’il y a en nous une forme supérieure de nous qu’il n’est pas impossible d’effleurer de temps à autre, ne pas ‘feindre une vérité’ qui n’est pas notre vérité, de connaître que nous sommes faibles pour épier notre faiblesse et éviter ses traquenards. Laissez les livres et les mots, regardez-vous, cultivez-vous. Que votre fermeté devant le néant et la vie ne vienne pas des recettes que vous recevez d’autrui mais des réalités d’enthousiasme à la vivre et d’imagination à le peupler qui n’appartiennent qu’à vous ». Nulle morale mais une éthique, c’est-à-dire une conscience personnelle qui n’ignore pas la morale commune de son temps et de son peuple, mais qui la juge et la pèse, la filtre à sa propre expérience et la rend relative. Il faut régler sa vie avec intelligence, ordre, mesure, authenticité, lucidité, tolérance. « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste ». Pour saisir la vie à chaque instant, il faut être en pleine adéquation avec elle. Il faut être « juste » comme sonne un accord musical, en harmonie avec l’existence. C’est pourquoi la vérité est toujours préférable au mensonge ; elle rend libre parce qu’elle met en accord l’être et le monde. « Nous sommes partout vent », et vent est sagesse, ou plutôt sage est le vent parce qu’il est mouvement, qu’il passe et emporte.

Cela est un « savoir vivre ». « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ». La sagesse de chacun n’est issue que de la vie même de chacun ; celle de Montaigne est un exemple à suivre. Comme tout maître, il faut le quitter pour devenir soi.

« J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. » La mort viendra, mais elle est une fin, non un but. « La vie doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ». Michel de Montaigne est un maître en art de vivre ; il se donne tout entier à ce qu’il fait, en son présent. Car le temps passe et l’existence nous est limitée. « Je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie ».

Faisons comme lui, imitons-le en sa sagesse humaine : « Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie ».

Montaigne, Les Essais, édition Villey-Saulnier avec préface de Marcel Conche, notes et explication sur les termes et expressions de l’époque, d’une chronologie sur la vie et l’œuvre, d’un appendice sur l’influence des Essais, d’un index et de la liste des inscriptions portées sur les murs de la librairie, PUF Quadrige 2004, 1504 pages, €46.00

Montaigne, Les Essais, Folio 2009 coffret 3 volumes, 2208 pages, €25.00

Montaigne textes choisis et commentés par Marie-Madeleine Fragonard, professeur de littérature française à l’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III), Pocket 2009, 544 pages, €5.50

Montaigne, Les Essais, Gallimard Pléiade 2007, édition Jean Balsamo, 2080 pages, €80.50, 

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Giorgio Colli, Après Nietzsche

Le livre est décousu, en aphorismes « à la Nietzsche », mais captivant parce qu’il est l’œuvre de l’éditeur critique contemporain des livres du maître, avec son complice Montinori. L’édition des œuvres intégrales de Nietzsche par Giorgio Colli and Mazzino Montinori fait référence.

Ce qui m’a particulièrement intéressé dans ce livre sont les réflexions sur les thèmes grecs de Nietzsche. Il ne connaissait la Grèce antique que par les livres – et avec les préjugés de son temps. Mais la lecture de certaines œuvres antiques lui en a donné une bonne intuition. « Nietzsche a vu que la douleur de notre existence est sans recours, que les illusions et les mensonges pour l’écarter de nous sont vains. Face à l’angoisse de cette vision, il sut rester ‘véridique’ – mais ensuite, avant de succomber égaré dans la forêt de la connaissance, il exulta dans la terreur et le désespoir pour se montrer en lutteur victorieux » p.16. Voilà une bonne approche du personnage ; il était intuitif, peu attiré par les capacités déductives supérieures, comédien du vertige et metteur en scène du pathos – ce dont il se rendra compte et reprochera à Wagner. Nietzsche était un solitaire, se voulait lucide et véridique – un libérateur malgré ses outrances d’époque et ses défauts névrotiques. Il admirait Montaigne (aux origines partiellement juives), qui avait de la hauteur, du désenchantement et de l’indulgence. Mais il ne lui ressemblait pas, il était son opposé.

Là où il a caricaturé l’esprit grec, c’est dans son opposition binaire d’Apollon et de Dionysos. Une matrice commune reliait ces deux dieux dans le culte delphique : la « mania », seule approche authentique de la divinité lorsque l’être humain anéantit son moi. C’est l’ivresse dionysiaque mais aussi l’art de la divination apollinien qui ont tous deux donné le « logos » et la dialectique, expression de l’instinct de vie pour déchiffre ce qui est caché. « L’ambiguïté d’Apollon exprime l’écart, l’incommensurabilité entre dieu et homme. L’énigme pèse sur l’humain, lui impose un risque mortel (le dard d’Apollon). Son intellect peut le sauver s’il déchiffre les paroles du dieu » p.31.

Point d’orgueil de la raison, celle-ci ne peut pas tout ; mais elle est un outil incomparable pour découvrir les choses cachées du monde. « Notre monde exprime dans le temps, avec l’incertitude du futur, par fragments inadéquats, flous, ce que les dieux sont totalement, sans devenir, dès le commencement » p.30. L’homme est imparfait et projette sa perfection dans un monde illusoire, celui des dieux. C’est mensonge mais le pousse à se perfectionner, à se surmonter.

En réalité, rien n’existe que ce monde-ci, que le présent réel (ni le passé reconstitué ni le futur imaginé), et souvent la souffrance. Mais « lorsqu’un morceau de vie soustrait à la peine contrebalance tout le reste, alors le pessimisme est vaincu. Tel est l’enseignement des Grecs. La noblesse ne signifiait pas pour eux, comme l’affirme Nietzsche, la bonne conscience qui possède et affirme la puissance, mais bien agir, penser sans finalité. Ce que nous appelons culture a cette origine, exprime l’instinct antipolitique, antiéconomique. Une création originale de ce génie du jeu est le monde des dieux de l’Olympe. La divinité est ce qui échappe au finalisme, elle signifie l’insouciance à l’égard de la nécessité » p.115. Légèreté, jeu, vie triomphante, positivité de l’énergie, débordement, générosité – c’est tout cela, l’âme grecque, dont Nietzsche a eu l’intuition. Il l’opposait à son temps et au christianisme.

« De ces prémices découle le reste, tout d’abord l’élément arbitraire, imprévisible du tempérament grec : le plaisir de la compétition, la ruse, le triomphe par les mots, le rire sans a priori, la modération dans la victoire qui épargne au vaincu le coup mortel, l’indifférence pour les résultats de ce qu’on accomplit, la prédisposition à la colère, à l’impulsion incontrôlée, la susceptibilité, le fait de tout risquer pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine, l’impatience, le goût du déguisement, le caprice d’expérimenter des modes de vie opposés » p.115.

Giorgio Colli, Après Nietzsche, 1974, Editions de l’Eclat poche 2015, 183 pages, €8.00

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Montaigne éducateur

Le projet éducatif est le révélateur d’une philosophie de l’existence. En son livre I des Essais, dans son chapitre 25 « Du pédantisme » et 26 « De l’institution des enfants », Montaigne se livre tout entier. L’éducation qu’il prône est celle du gentilhomme apte à juger pour commander à une époque, la Renaissance, où l’on redécouvre la vertu antique faite de rigueur et d’harmonie.

Il faut enseigner le discernement et la modération par de bons maîtres armés d’une sévère douceur qui font observer l’élève et exercent son jugement par l’exemple, exercent son corps et l’aguerrissent, tout en lui apprenant la civilité et la modestie.

Pourquoi apprendre ? Montaigne répond : pour se connaître, devenir meilleur, être libre. Comment apprendre ? Comme un homme doué de la faculté de discerner, non comme un perroquet qui n’est que mémoire stérile. « De vrai, le soin et la dépense de nos pères ne visent qu’à nous meubler la tête de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. » « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides. » L’entendement, c’est la raison, la faculté pensante, l’outil logique qui permet de comprendre et connaître, le mécanisme qui règle la pensée. La conscience est la faculté qu’a l’homme de connaître sa propre réalité, de la juger, donc de se connaître lui-même et de s’améliorer. La science se doit de servir la conscience car « que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande si elle ne se digère ? Si elle ne se transforme en nous ? Si elle ne nous augmente et fortifie ? » Retenir « un peu de chaque chose et rien du tout (à fond), à la française », est de peu d’utilité. Car « le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. » « Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. » Aussi, pour le bien de l’élève, « il me semble que les premiers discours de quoi on lui doive abreuver l’entendement, ce doivent être ce qui règle ses mœurs, qui lui apprennent à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l’art qui nous fait libre. »

Pour cela, il faut de bons maîtres. Ils doivent être dignes, pédagogues et d’une sévère douceur. Aujourd’hui comme hier ils sont rares et confondent souvent les paroles et l’action. « Le paysan et le cordonnier parlent de ce qu’ils savent, les pédants il leur échappe de belles paroles (…) ils savent la théorique de toutes choses, cherchez qui la mettent en pratique. » Le paysan et le cordonnier, s’ils se fourvoient, la nature et la matière sanctionnent leurs erreurs ; pas les pédants, qui peuvent disserter à l’infini et retomber dans leurs discours sur un semblant de cohérence. C’est pourquoi il faut être attentif à la personnalité de qui enseigne. « La science (…) n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point. » Aussi, « ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on n’y requit tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science. » Où Montaigne, abreuvé aux mêmes mamelles, fait écho à Rabelais pour qui « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

La méthode d’enseignement se doit d’être, comme la conduite que l’on veut enseigner, opiniâtre et modérée. « Cette institution se doit conduire par sévère douceur, non comme il se fait. » La discipline de l’esprit se règle sur celle du corps. « Ôtez-moi la violence et la force ; il n’est rien à mon avis qui abâtardissement si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu’il lui faut mépriser ; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et au coucher, au manger et au boire ; accoutumez-le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. » Tel il sera de physique et de caractère, tel il sera à l’étude. La constance, la tempérance, l’effort, s’apprennent par le corps ; il discipline l’esprit aussi bien. Le maître doit habituer l’enfant à tout, au physique, au moral, comme au savoir.

Car le meilleur apprentissage se fait par l’exemple, mais aussi par les exemples.

Lycurgue, comme les Perses, fournissait aux prime-adolescents des maîtres de vaillance, de sagesse et de justice. Aucune mention n’était faite du savoir livresque. « La façon de leur discipline, c’était leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et s’ils condamnaient et louaient ou ce personnage ou ce fait, il fallait raisonner leur dire et, par ce moyen, ils aiguisaient ensemble leur entendement et apprenaient le droit. » Un enfant n’est pas une page blanche et, selon Montaigne, « il est difficile de forcer les propensions naturelles. » Mais le pédagogue doit faire confiance à son élève et, afin de le faire s’épanouir au mieux de ce qu’il est, de « l’acheminer toujours aux meilleures choses et plus profitables. » À lui de doser l’effort et d’exciter la curiosité de son élève ; à lui de le guider, de proche en proche, dans sa réflexion par une démarche adaptée.

Il est souhaitable que « selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commence à la mettre sur la monture, lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour (…). Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et juger jusqu’à quel point il se doit ravaler pour s’accommoder à sa force. À faute de cette proportion nous gâtons tous ; et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes que je sache. » Notons les mots de Montaigne : goûter, écouter, proportion – l’expérience, le dialogue, la mesure. Toute éducation se fait dans la vie, sur le tas, au réel ; elle ne peut rendre meilleur que s’il y a dialectique entre le maître et l’élève, écoute mutuelle dans le respect l’un de l’autre ; mais le maître a la compétence du chemin, à lui de doser l’enseignement, la réflexion et l’expérience. Ce qui compte est le sens de la leçon, non les mots, « qu’il juge du profit qu’il en aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. »

Ce qui compte, dans l’enseignement, est la formation de la personnalité : « qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. (…) Qu’on lui propose cette diversité de jugement : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doute. Il n’y a que les fous certains et résolus. » La soif de certitude, propre à l’adolescence, doit ainsi être contrée par un entraînement au doute, cette modestie du jugement de tous les instants. Nombre des exemples de la vie quotidienne a ce rôle et « à cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières. À cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers. »

Montaigne critique tout aussitôt un travers français qui a perduré jusqu’à nos jours : la pédanterie plutôt que la curiosité, la légèreté à justification culturelle qui fait encore le fonds des hordes de touristes plutôt que la curiosité humaine. « La visite des pays étrangers », donc, « non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa Rotonda (…), mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui. » Bien au contraire, « on l’avertira, étant en compagnie, d’avoir les yeux partout. (…) Il sondera la portée d’un chacun : un bouvier, un maçon, un passant ; il faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise, car tous sert en ménage ; la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction. » Pour apprendre, il faut observer, et la fonction du pédagogue est de susciter le désir d’observation : « qu’on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s’enquérir de toutes choses ; tout ce qu’il y aura de singulier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne. » Et l’homme en société est éclairant : « il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. (…) C’est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bons biais. »

Tous ces exemples pris dans la maisonnée, dans la vie de tous les jours, lors des voyages, du commerce des hommes, de la fréquentation de la société, « tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes, nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse. » Comparaison, sens du relatif, modestie, entraînent à juger en raison et avec modération. Avec ce détachement nécessaire à l’exercice de la réflexion.

À ce stade, et dans son prolongement, vient le commerce des livres : « en cette pratique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la mémoire des livres. Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. (…) Qu’il ne lui apprenne pas tant les histoires qu’à en juger. » Là encore, point de respect pour l’apparence : bouvier ou grand seigneur, l’élève doit l’observer pareillement, l’écouter et en tirer profit. Même démarche pour la chose écrite, l’élève ne retiendra « pas tant les histoires qu’à en juger. » « Car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. (…) Il faut qu’il s’imprègne de leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier. »

L’esprit cependant n’est pas tout, mais le corps et le caractère participent de l’éducation : « ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme » ! « Ce n’est pas assez de lui roidir l’âme, il faut aussi lui roidir les muscles. » « Les jeux mêmes et les exercices seront une bonne partie de l’étude : la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance extérieure, et l’entregent, et l’élégance de la personne, se façonnent en même temps que l’âme. » L’un retentit sur l’autre comme déclaraient les anciens : un esprit sain dans un corps sain. On ne forme pas un intellect mais un gentilhomme, que diable !

L’esprit vif, le jugement réfléchi, vont avec un maintien gracieux, un corps agile et fort, une maîtrise de soi et une civilité élégante. Car on respectera l’autre sans chercher à le changer. « On dressera cet enfant à être épargnant et ménager de sa suffisance, quand il l’aura acquise ; à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence, car c’est d’une incivile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de notre appétit. Qu’il se contente de se corriger soi-même, et ne semble pas reprocher à autrui tout ce qu’il refuse à faire, ni contrevenir aux mœurs publiques. »

Le guide suprême reste la vérité. On peut composer avec le monde, respecter les autres et accepter leurs sottises ; on gardera son quant-à-soi et son jugement. Mais « qu’on l’instruise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité, tout aussitôt qu’il l’apercevra ; soit qu’elle naisse dans les mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque raisonnement. » L’objectif du savoir est la philosophie, qui est méthode de sagesse et permet de bien vivre et de bien mourir. Sa formation achevée, l’élève aura les moyens de l’aborder, de la goûter : « que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’aient que la raison pour guide. »

La philosophie n’apparaît revêche que par le pédantisme. Or, « elle ne prêche que fête et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son gîte. » La philosophie rend heureux car elle est harmonie. « L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle doit faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise, doit former à son moule le port extérieur, et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre, et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la Lune : toujours serein. » Santé, aisance, grâce et fierté, allégresse, bonté – tels sont les bienfaits de l’équilibre : une juste réflexion, la civilité des relations, la tempérance du corps. L’élève bien éduqué vivra la philosophie : « on verra s’il y a de la prudence en ses entreprises, s’il a de la bonté et de la justice en ses déportement, s’il a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptés, de l’indifférence en son goût, soit chair, poisson, vin ou eau, de l’ordre en son économie. »

La philosophie est règle de vie. « Le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficulté que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. Le règlement (la modération), c’est son outil, non pas la force. (…) C’est la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend sûrs et purs. Les modérant, elle les tient en haleine et en goût. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise vers ceux qu’elle nous laisse ; et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusqu’à satiété, maternellement, sinon jusqu’à la lassitude. »

Toute l’Antiquité est là, dans cet accord profond que Montaigne fait sien entre la nature et l’homme. Ce qui est plaisir est voulu par la nature, donc bienfaisant. La philosophie aussi participe de cette abondance, de cet accord religieux de l’homme et du monde. La vraie vertu « aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ses biens-là règlément, et les savoir perdre avec constance. »

Ayant acquis cela, l’enfant est devenu un homme, armé pour l’existence. Y a-t-il aujourd’hui une ligne à changer à ce projet éducatif ?

Michel de Montaigne, Les Essais (en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1376 pages, €32.00

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Politique et morale

L’union de la politique et de la morale est un idéalisme, elle est totalitaire. La séparation est un cynisme qui laisse le choix, et le choix est difficile.

Si morale et politique vont ensemble, ce qui est moralement bon est politiquement juste, et réciproquement

C’est un idéalisme où le vrai et le bien, l’univers du saint, du savant et du militant se rejoignent. La morale a toujours raison, la raison est toujours morale. Ainsi peut-on savoir ce qui est juste : la morale et la politique deviennent une science, toute faute est une erreur, toute erreur une faute. Les adversaires se trompent, ils sont hors de la raison – fous, malades, sauvages.

Soit l’idéalisme est réactionnaire et regarde vers le passé : tout vient du Bien et va de mal en pis. Le présent est une erreur qu’il faut corriger au nom des lois d’origine : la morale fonde la politique. C’est tout le pari du « c’était mieux avant », de l’âge d’or (mythique), du collectif éternel qui sait mieux que vous, pauvre petit chainon de la lignée, ce qui est bon pour la perpétuation à l’infini de la lignée. Rejoindre le Bien (Platon), c’est rejoindre le Peuple en son essence historico-culturelle (Mussolini) ou génétique (Hitler), et en son communisme fondamental (Staline), c’est rejoindre Dieu en ses Commandements (le Peuple élu juif, la Cité idéale chrétienne, la Soumission musulmane).

Soit l’idéalisme est progressiste et c’est l’avenir qui a raison : tout va mal mais vers le mieux. La politique fonde la morale, ce qui est politiquement juste est moralement bon. Même si cela fait du mal à quelques-uns – et parfois au grand nombre : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs a été la grande justification de la « dictature du prolétariat » et du goulag soviétique, la « rééducation » le grand mantra maoïste et polpotiste.

Le philosophe-roi (Platon) et le dirigeant philosophe (Lénine) de ces deux idéalismes savent objectivement ce qui est bon. Ils sont au-dessus des lois, car la vérité ne se vote pas. Ils décident seuls de ce qui doit vivre ou périr. Cela donne le totalitarisme de la pensée et la dictature en politique : celle des prêtres, du chef ou du parti. La fin justifie les moyens, « les questions de morale révolutionnaire se confondent avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaire », écrivait Trotski dans Leur morale et la nôtre.

Si morale et politique sont séparés, l’une prime l’autre

C’est un cynisme, qui peut être moral (individuel) ou politique (collectif).

Soit c’est un cynisme moral (Diogène) : il vaut mieux être moralement bon que politiquement efficace, la vertu est préférée au pouvoir, l’individu au groupe, la sagesse ou la sainteté à l’action, l’éthique au politique.

Soit c’est un cynisme politique (Machiavel) : mieux vaut être politiquement efficace que moralement bon, mieux vaut la puissance que la justice, le pouvoir et sa conservation est la seule fin.

Alors, idéalisme ou cynisme ? Morale ou politique ?

Il faut choisir mais le libre-arbitre ne permet de choisir ni son camp, ni sa morale, parce qu’on ne se choisit pas soi-même. Chacun est déterminé plus ou moins fortement par ses gènes, son éducation, sa famille, son milieu social… Le choix n’est jamais désintéressé car jamais sans désir. C’est l’impasse faite par les économistes libéraux sur tout ce qui n’est pas rationnel chez le consommateur, l’impasse faite par les analystes politiques sur l’irrationalité foncière de la politique, le pari fait par les sectateurs de toutes les religions sur l’émotion et la peur fondamentale qui exige la croyance. Le désir résulte d’un corps et d’une personnalité, d’un lieu et d’une histoire. Les choix moraux et politiques sont des jugements de goût – ou de dégoût – plus que des jugements rationnels. La raison ne vient qu’en surplus pour « rationaliser » ces choix instinctifs.

Mon goût me porte à préférer ainsi le cynisme à l’idéalisme. Le cynisme est moins dangereux car il permet de ne pas croire. C’est reconnaître que l’existence est tragique, mais ce « dé »-sespoir, cette absence de tout espoir métaphysique apaise, il fait vivre ici et maintenant plus fort et rend plus miséricordieux à nos semblables englués dans leurs passions et leurs angoisses.

Les dangereux sont plutôt les papes armés, les prophètes politiques, les ayatollahs du quotidien, les secrétaires généraux de parti communiste et les censeurs anonymes des réseaux sociaux. La foi rend méchant, la « bonne conscience » rend pire encore.

Le machiavélisme du cynique n’est pas une position politique mais la vérité de toute politique : la force gouverne parce qu’elle est la force. Diogène n’enseigne pas une morale parmi d’autres mais la vérité de toute morale : seule la vertu est bonne.

Le pouvoir n’est pas une vertu, ni la vertu un pouvoir. La morale enveloppe la politique car elle est toujours individuelle et solitaire. Aucun devoir ne s’impose moralement à un groupe ; politique, police, politesse, sont des lois de groupe, la morale non. Le machiavélisme, qui ne se veut que politique, n’est justifié qu’en politique. Ce n’est pas un impératif pour l’individu mais une règle de la prudence et de l’efficacité pour le groupe. Pour chaque individu, Diogène l’emporte.

Machiavel pour le groupe, Diogène pour chacun. Car seul le bien que l’on fait est bon. Il est bon, non par une loi universelle à laquelle il se soumet, mais par la création particulière du bien précis qu’il fait à quelqu’un. La seule règle est qu’il n’y a pas de règle universelle mais seulement des cas singuliers. Pour Montaigne, la tromperie peut servir profitablement si elle est exceptionnelle, dans certaines limites (que chacun doit solitairement évaluer) et exclusivement dans les situations collectives. C’est l’exemple fameux du Juif qui frappe à votre porte, sous l’Occupation, et qui est poursuivi par les nazis. Si l’on vous demande si vous l’avez vu, la vérité exige de dire que oui ; mais la morale exige de dire que non. Ce « pieux » mensonge est pour le bien précis du Juif que vous allez ainsi sauver.

Quoi que vous fassiez, la morale restera globalement impuissante en politique, comme la puissance restera en elle-même amorale. Mais dans votre sphère de décision, vous pouvez agir moralement. Vous ne ferez pas de la « grande » politique mais de la relation humaine – à la base de la vie de la cité, ce qui est aussi la politique.

Chacun sait bien ce qu’il juge, mais n’a plus les moyens d’en faire une morale universelle parce que nul fondement absolu ne tient plus. Il faut faire simplement ce qu’on doit, c’est-à-dire le bien plutôt que le mal, et le moins mal plutôt que le pire. Et ce n’est pas à la foule ni au parti ou au clerc de dieu de juger, mais à chacun, dans sa solitude de choix.

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Stendhal, Lisimon

Peu connue mais à base autobiographique, cette nouvelle est sur le renoncement. Un jeune homme riche et fat nommé Lisimon, bien de sa personne et d’esprit brillant, ne vit à Paris que par le regard des autres. Trahi par une femme pour laquelle il avait quelque sentiment, trahi surtout par son existence de Don Juan sans cesse papillonnant de vagin en vagin, il ressent cruellement sa solitude. L’adolescence prolongée, le narcissisme et l’assouvissement immédiat de tous les désirs ne rendent pas heureux.

Lisimon est le nom du père des enfants et pupilles qui se cherchent sous les mascarades sociales, dans une pièce de Jean-Jacques Rousseau jeune, Narcisse ou l’Amant de lui-même. Ces comportements typiques de notre époque étaient éprouvés par Stendhal et il les a saisis de façon magistrale.

Pour en sortir, trois solutions : se ranger bourgeoisement (impensable dans le milieu « artiste »), se suicider pour jeter son exemple à la face de ses ennemis jaloux (mais le choc ne dure que le temps d’une conversation) – ou se retirer « au désert ». Le Moi naissait et se regimbait contre les impératifs sociaux. Comme Rousseau, notre jeune homme blessé par ses semblables se retire donc à la campagne.

Il s’y ennuie mortellement, ne survivant que par le sentiment de vengeance que son absence brusque et inexpliquée ne peut manquer de susciter chez ses rivaux. Mais, très vite, on ne parle plus de lui – comme de nos jours lorsque vous disparaissez des réseaux sociaux. Dès lors, que faire ? Cultiver son jardin, nous dit Stendhal après Voltaire. S’aménager une Thébaïde, le paradis personnel d’une maison entourée d’un jardin et d’un verger. Vous aurez de quoi vous occuper en prenant soin des plantes et des poules, vous pourrez bien manger légumes et fruits plutôt que les viandes rouges, et donner ou vendre votre surplus pour vous concilier vos serviteurs et vos voisins. Aujourd’hui, nul besoin de serviteurs, sauf à l’âge de la dépendance ; les machines les remplacent à l’envi. Quant aux voisins, ils ont souvent haute haie épineuse, chien méchant, 4×4 agressif et fusil chargé dans le placard.

Dans un lieu isolé, on est face à soi-même. Il faut donc s’accepter et dire oui à la vie, avoir « du plaisir à respirer au soleil » p.44. Ne plus être en compétition pour les places ou les femmes, ne plus se préoccuper de son statut social ni des concurrents prêts à vous piétiner pour arriver, mais accepter la destinée comme elle va, au rythme des plantes et de l’amitié des bêtes. Il s’agit d’un « art du malheur » (p.45) qui consiste à placer chaque événement entre soi et l’adversité.

Il est nécessaire de ne donner à l’animal social que le minimum requis pour être tranquille et s’assurer une vie paisible, entourée de livres et de musique. Pour être heureux, vivons caché. Ni clés ni montre (ni Internet), l’existence rythmée par la course du soleil et le passage des saisons : telle est la vie essentielle qui permet de porter toute son attention à ce qui vous entoure. Le verger à planter, greffer et entretenir, le jardin à labourer et repiquer, les chiens à promener et soigner – et les enfants que vous aurez peut-être « mais vers les 58 ans » avec une paysanne. « Je veux me retirer du monde quand mes fils, si j’en ai, auront 15 ou 16 ans. J’aurais le cœur percé de fond en comble de les voir devenir des êtres plats ». A cet âge, ils ne rêvent en effet que d’être conformes (aux adultes, du temps de Stendhal – à leurs pairs d’âge aujourd’hui). Ce serait plutôt vers 14 ans de nos jours, selon mon expérience – avant le retour de la personnalité vers 20 ou 22 ans. Balzac développera l’éducation dans la nature, après l’Emile de Rousseau (1762), dans sa nouvelle La Grenadière (1833).

Le renoncement est un principe bouddhique mais la vie bonne est issue de nos philosophes antiques. Montaigne le pratiquait fort, tout comme Rousseau l’a tenté (éternellement blessé par ses semblables et récusant tous ses gosses) de même, plus proches de nous, Julien Gracq, Pierre Michon et Michel Onfray.

Il s’agit moins de se retirer du monde (comme un moine) que de soigner son désespoir (par la nature). Point de mystique écologiste (terme d’aujourd’hui) mais une méthode thérapeutique : se retirer pour se ressourcer. Ce qui n’empêche pas Lisimon d’aller parfois à la ville pour acheter de nouveaux livres, voir un spectacle ou ce tableau de Pérugin qui l’émeut aux larmes, et écouter un opéra.

Mais il reste lui-même au lieu d’être un autre, de porter ce masque que la « bonne » société exige, ce politiquement correct de rigueur parmi ceux qui vous observent pour scruter impitoyablement toute « faute », ceux qui vous jalousent pour des qualités qu’ils n’auront jamais, sans mettre en balance vos défauts, ceux qui n’hésitent pas à vous marcher dessus pour accéder aux places avant vous.

Courte nouvelle, grand message. Stendhal est à relire de bout en bout.

Stendhal, Lisimon (1855), pp. 35-46 in Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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André Gide critique

Parfois féroce, souvent juste, le trait de Gide ne manque jamais sa cible. Oui, d’Annunzio, Barrès, Hugo (comme Wagner) et Suarès sont des enflures, des outres gonflées de vent malgré certaines beautés, noyées dans l’effet. Léon Blum, Paul Claudel et Romain Rolland sont des idéologues – respectivement du socialisme, du catholicisme, du pacifisme – qui asservissent leur talent à la doctrine. Cocteau, France et Hamsun sont trop légers pour durer. Seuls Balzac, Montaigne et Stendhal durent ; Charles-Louis Philippe un peu moins, comme Valéry, le premier trop émotif, le second trop rationnel. Et Freud, moins pour son œuvre « scientifique » que pour avoir enfoncé une porte.

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D’ANNUNZIO (Gabriele) : « Plus pincé, bridé, crispé, plus réduit, et aussi plus sémillant que jamais. L’œil est sans bonté, sans tendresse ; la voix plus cajoleuse que vraiment caressante ; la bouche moins gourmande que cruelle ; le front assez beau. Rien en lui où le don ne cède au génie. Moins de volonté que de calcul ; peu de passion, ou de la froide » p.633.

BALZAC (Honoré de) : « Balzac… cette espèce de génie qu’il a pour faire un nœud subit de tous ses fils » p.508.

BARRES (Maurice) : « Que j’ai souffert des lâchetés, des flatteries, des hommages à l’opinion de l’assemblée (l’Académie française qui le reçoit comme membre en 1907), qui lui sont naturels peut-être, je veux dire pour lesquels il n’a point dû fausser sa pensée, mais qui cueillaient ici un applaudissement trop facile » p.556. « Grand souci de son personnage ; il sait garder le silence pour ne rien dire que d’important » p.672.

BLUM (Léon) : « La pensée de Léon Blum a perdu pour moi tout intérêt ; ce n’est plus qu’un outil délié qu’il prête aux exigences de sa cause » p.521.

CLAUDEL (Paul) : « A coups d’ostensoirs il dévaste notre littérature » p.497.

COCTEAU (Jean) : « Extrême gentillesse ; mais il est incapable de gravité et toutes ses pensées, ses mots d’esprit, ses sensations, tout cet extraordinaire brio de son parler habituel me choquait comme un article de luxe étalé en temps de famine et de deuil » p.846.

DOSTOÏEVSKI (Fédor) :« J’admire Dostoïevski plus que je croyais qu’on pût admirer » p.358.

FLAUBERT (Gustave) : « Ce Flaubert est grisant : à lire ses lettres, il me prend des rages énormes de voyager, d’éprouver des sensations nouvelles, inconnues, voir du pays et des choses, connaître d’autres langues, et surtout de lire » p.59.

FRANCE (Anatole) : « Homme adroit et disert, incapable aussi bien de musique que de silence » p.1266.

FREUD (Sigmund) : « Il me semble que ce dont je lui doive être le plus reconnaissant, c’est d’avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu’il nous apporte surtout c’est de l’audace ; ou plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur » p.1250.

HAMSUN (Knut) : « Lu Pan de Knut Hamsun. Du fumet, de la saveur ; mais rien que du fumet et de la saveur. La viande manque. Misérable gaucherie et insignifiance des dialogues » p.595.

HUGO (Victor) : « indiscrétion des moyens et monotonie des effets, fastidieuses insistances, insincérité flagrante ; mobilisation indiscontinue de toutes les ressources. De même Hugo, de même Wagner, quand les métaphores lui viennent en tête pour exprimer une idée, ne choisira pas, ne nous fera grâce d’aucune. Inartistisme foncier de cela. Amplification systématique, etc. » p.571.

MONTAIGNE (Michel Eyquem de) : « Avec quelles délices j’ai repris Montaigne » p.424. (Gide met délice au féminin).

PHILIPPE (Charles-Louis) : « Certains l’ont mal connu qui n’ont vu de lui que sa pitié, sa tendresse et les qualités exquises de son cœur ; ce n’est pas avec cela qu’il fut devenu l’admirable écrivain qu’il put être. (…) Je n’admire que médiocrement ceux qui ne supportent point qu’on les contourne, ceux qu’on déforme à les regarder de biais. On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très un ; mais aucun ne voyait le même. (…) Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c’est-à-dire de quoi durer » p.623.

ROLLAND (Romain) : « Il entre dans son cas un peu de sottise et beaucoup d’infatuation. Je crois volontiers que l’infatuation a précédé la sottise – ainsi qu’il advient le plus souvent, malgré qu’on croie plus souvent le contraire (…) L’on se croit ‘au-dessus’ sitôt que l’on se met en dehors » p.910.

STENDHAL : « Stendhal n’a jamais été pour moi une nourriture ; mais j’y reviens toujours. C’est mon os de seiche ; j’y aiguise mon bec » p.581.

SUARES (André) : « Exaspéré par le pathos et le faux sublime de cet esprit. Puffisme religieux. Que m’importe de savoir que son livre fut terminé le Vendredi saint ? Et qu’appelle-t-il être terminé, pour un livre de cette sorte, qui n’est qu’une collection de feuillet ? » p.562.

VALERY (Paul) : « Quoi d’étonnant si, après avoir désenchanté le monde autour de lui, après s’être ingénié à se désintéresser de tant de choses, il s’ennuie ! » p.1113.

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Stefan Zweig, Montaigne

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Dernier livre écrit par l’auteur avant son suicide, ce Montaigne est à la fois un testament et un essai, mais surtout une bonne introduction, simple et courte, à l’œuvre de ce philosophe si français.

La vie même de Montaigne nous enseigne le monde, même quatre siècles après. Stefan Zweig l’écrivain cosmopolite chassé d’Autriche par les nazis, a échoué au Brésil, à Petrópolis. Dépressif pour lui-même et hanté par la pulsion de mort des peuples qui régnait sous la botte impérialiste des Allemands et des Japonais, il s’est donné la mort avec sa femme quelques jours après la chute de Singapour. Les guerres idéologiques du XXe siècle lui rappelaient les guerres de religion du XVIe siècle – le siècle de Montaigne.

D’où cet essai biographique, inabouti, mais qui donne une vision d’ensemble de la leçon que donne Montaigne aux humains. « Il ne faut pas être trop jeune, trop vierge d’expériences et de déceptions pour pouvoir reconnaître sa vraie valeur », prévient Zweig au premier chapitre. Montaigne est une lecture d’âge mûr, ce pourquoi l’étudier (comme je l’ai fait) au collège en quatrième était une ineptie ; il aurait fallu l’étudier en Terminale dans le cours de philo, mais les universitaires n’aiment pas ceux qui préfèrent vivre plutôt que de théoriser, les faiseurs d’essais plutôt que de systèmes… Surtout dans la France hégélienne marxiste des années 1950 à 1990 !

L’époque contemporaine ressemble à l’époque de Montaigne, mais aussi aux années 30 de Zweig, ce pourquoi il faut relire Montaigne. « A aucun moment de sa vie il n’a vu régner dans son pays, dans son monde, la paix, la raison, la tolérance, toutes ces hautes forces spirituelles auxquelles il avait voué son âme », écrit encore Zweig comme s’il parlait de lui-même (chap.1). Dès lors, la question qui se pose, hier comme aujourd’hui, est la suivante : « Comment sauvegarder mon âme la plus profonde et sa matière qui n’appartient qu’à moi, mon corps, ma santé, mes pensées, mes sentiments, du danger d’être sacrifié à la folie des autres, à des intérêts qui ne sont pas les miens ? » (chap.1).

Que faire ? remplace le fameux Que sais-je ? Et Montaigne donne la solution : « Sa tactique était d’être aussi peu visible que possible, d’attirer aussi peu que possible l’attention par son aspect extérieur, de traverser le monde en portant une sorte de masque, pour trouver le chemin qui le mènerait à lui-même » (chap.1). Entre l’ostracisme politique, ethnique ou sexuel de la bien-pensance et les algorithmes qui traquent vos activités sur le net, porter un masque est probablement la leçon la plus précieuse de vie pratique à laquelle Montaigne nous convie aujourd’hui. Car rien d’extérieur ne peut jamais vous troubler tant que vous ne vous troublez pas en votre for intérieur. Penser par soi-même, assigner soi-même les valeurs aux idées comme aux choses, choisir la joie du présent réel plutôt que l’angoisse du futur incertain – voilà ce à quoi Montaigne nous convie, et ce sur quoi Zweig insiste.

Il entre ensuite brièvement dans la vie du philosophe, rappelant sa prime enfance en nourrice chez un couple de bûcherons pauvres, son éducation toute en latin à la maison paternelle de 3 à 6 ans, son éveil chaque matin en musique pour ne pas le faire sursauter, sa mise au collège de Bordeaux de 6 ans à 13 ans, ses études de droit en partie à Paris, puis une charge de magistrat à Bordeaux un temps.

Mais Stefan Zweig juge cette éducation libérale un brin libertaire, trop permissive, n’incitant pas à l’effort ni au collectif. « Cette enfance a donné à Montaigne, pour toutes les années à venir, la mauvaise habitude d’éluder autant que possible toute tension trop forte et trop puissante, tout ce qui est difficulté, règle ou devoir, de toujours céder à son propre désir, à son propre caprice » (chap.3). Notre génération post-68 en sait quelque-chose et notre économie aussi, face à des peuples industrieux et durs à la tâche comme nous ne savons plus être… Nous sommes trop pressés, trop pressurés, trop stressés, pris dans la réunionite et le politiquement correct sans vision globale, ni temps pour penser. Alors que du temps pour soi, chaque jour, (et non la pression sociale) permet de bien mieux travailler.

Ce pourquoi en sa 38ème année, Montaigne se retire sur ses terres pour jouir, dix ans durant, de sa bibliothèque peinte de 54 maximes latines, de son domaine et de ses gens. Il y écrit les deux premiers tomes des Essais, au départ lecture commentée puis, de plus en plus, réflexion personnelle à partir des auteurs. Le danger d’Internet aujourd’hui est d’éviter de lire, de ne regarder que ce qui intéresse et de zapper trop vite. Or « la lecture, dans sa diversité, aiguise sa faculté de jugement » (chap.5).

Pour Montaigne, point de système sinon de jouir à propos, car philosopher c’est vivre – or « à chaque instant nous recommençons à vivre » (chap.6). Et la sagesse n’est que la vie harmonieuse que l’on mène soi-même, pas une abstraction valable pour tous en tout temps. Ce pourquoi l’histoire est une mine inépuisable d’exemples concrets d’actions et de tempéraments humains. « Il aperçoit clairement ce qui en chaque homme est commun à tous, et ce qui est unique : la personnalité, son ‘essence’, un mélange incomparable à tous les autres » (chap.6).

Montaigne part 18 mois en voyage en Europe à 48 ans, après avoir publié les deux premiers tomes de ses Essais, fort lus à la cour. Il voyage pour voyager, sans but, sinon de découvrir des choses nouvelles et d’autres façons de parler, de sentir et de jouir. Il ne doit rentrer que parce qu’il est élu en son absence maire de Bordeaux et que le roi lui ordonne d’accepter.

Il sera réélu, mais la tâche ne le séduit pas : c’est trop de libertés en moins. Il laissera la mairie pour écrire le troisième tome des Essais, qui ne paraîtra qu’après sa mort en 1592, édité par sa bonne amie qui l’admirait, Marie de Gournay. Entre temps, il aura été médiateur entre Henri III et Henri IV et aura convaincu ce dernier de se convertir au catholicisme pour se faire accepter. Ce n’est pas rien pour qui voulait se garder de la folie des autres !

Retenons avec Zweig que « ni une position dans le monde, ni les privilèges du sang ou du talent ne font la noblesse de l’homme, mais le degré jusqu’où il parvient à préserver sa personnalité et à vivre sa propre vie » (chap.7).

Stefan Zweig, Montaigne, 1942, (1ère édition posthume 1960), PUF Quadrige 2012, 125 pages, €10.50

  • Montaigne, Les Essais, Pocket 2009, 554 pages, €5.40
  • e-book format Kindle, €0.99

Mais, sauf érudits, il vaut mieux le lire en français actuel :

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Le doute est salutaire

Dérivé de ‘duo’, le doute exprime l’hésitation, l’indécision. Jusqu’au 16ème siècle, douter signifiait avant tout ‘craindre’, avant d’être cantonné à ‘redouter’. C’est le réflexe intellectuel frileux auquel nous assistons systématiquement de nos jours : tout changement fait ‘douter’ de l’habitude, donc automatiquement ‘craindre’ ce qui va être modifié. Il marque la défiance dans ce nouveau Moyen-Âge assoiffé de certitudes.

La locution ‘sans doute’ est d’ailleurs restée avec le sens de ‘je choisis l’hypothèse’. Le doute est condamné par l’Église comme par l’islam : il n’y a de Dieu que Dieu et Jésus ou Mahomet annonce Son règne. Tous les non-chrétiens ou non-musulmans sont mécréants, donc exploitables (colonisables) et taillables (en pièces) à merci – et Allah Dieu reconnaîtra les siens. Aucun doute, rien n’est douteux pour le Croyant.

Seuls les disciples ont parfois le doute édifiant : ils sont humains, comme vous, mais ont fait le ‘bon choix’, celui de s’abandonner entre les mains du Père. Seuls les non-convaincus sont ‘douteux’, de maintien, de mœurs et de pensées. Ont-ils donc une âme ? Le Diable ne les possède-t-il pas ? Les côtoyer est redoutable, les ignorer requis, les massacrer encouragé.

Et pourtant, le doute est salutaire. « C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance », disait Montaigne, Essais I 27. Encore fallut-il la redécouverte des préchrétiens antiques, à la Renaissance, pour « oser » défier le Dogme. A l’inverse, une bonne part de l’islam est retourné aux origines, encouragé par cette démocratie à la pointe de l’épanouissement humain qu’est l’Arabie saoudite, et par cette utopie d’un « monde meilleur possible » vantée tant par le salafisme (une secte de l’islam) que par l’État islamique. L’islamisme wahhabite ou salafiste est violemment « réactionnaire » envers toute modernité. Car, aucun doute, tout a été déjà dit par Djibril à Mahomet et écrit pieusement par ses disciples jusqu’à la troisième génération. Comme dans l’armée, réfléchir, c’est déjà désobéir – et douter du commandement un crime de haute trahison !

protocoles de la rumeur

Or, pour nous en Occident, le doute est ‘penser sans certitude’, sens qui est resté dans ‘se douter’. Le doute salutaire permet l’étonnement philosophique, l’hypothèse scientifique, le dialogue démocratique, le risque d’entreprendre – rien que ça ! Le doute est un pari : quitter les rives de l’habitude, de l’enclos, de la certitude – pour aller prendre le risque d’explorer le monde, les autres jamais vus et les pensers nouveaux. Si la ‘dubitation’ fut jadis rhétorique – il s’agissait de feindre d’hésiter pour mieux asséner son argument – être ‘dubitatif’ demeure suspendre son jugement a priori pour exercer ses talents d’observation (sens), d’examen (cœur) et de critique (esprit).

Si les sceptiques y arrêtent leur pensée, poussant jusqu’à la relativité générale de tout jugement, les dogmatiques en font un passage obligé : c’est rhétorique d’Église, tout comme de Parti, que de tenir pour faux tout ce qui se présente – avant de feindre de « remettre sur ses pieds » la réalité et de catéchiser dans le « bon sens » les fidèles. Au nom de la certitude, évidemment. Pour Descartes, que l’on cite souvent comme ayant défié la Tradition par le ‘je pense’, Dieu demeure au final l’anti-doute ; pour Hegel, c’est l’Histoire qui s’accomplit et nous écrase ; pour Marx, le mouvement social qui crée l’Histoire inexorable qui nous emporte. La certitude devient ‘état de fait’ lorsqu’on est incapable de douter. Par peur de la liberté, par crainte de la responsabilité, par hantise de l’initiative. Ou par un ego hypertrophié.

Or, il est raisonnable de douter quand les faits semblent faux où incertains. Et tous les faits le sont, de « que mangerai-je demain ? » à « m’aime-t-elle ? » ou « faut-il le croire ? ». Ni Dieu, ni maîtres, ni masse ne créent le certain – même si leur force vient de la puissance terrible qu’on leur attribue. Montaigne encore disait fort bien : « Il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires, chiromanciens, médecins. Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres » Essais I 32. La théorie du Complot n’a pas été inventée par notre siècle.

La science elle-même n’est pas un corpus déjà écrit, une « bible » que nous aurions à charge de « découvrir » – mais une méthode. Elle est un perpétuel échange entre nos capacités de penser, l’expérience humaine accumulée et le réel donné. Rien n’est jamais tenu pour acquis, même si les instincts automatisent certains de nos comportements. Si la confiance en l’expérience et le savoir permet de se fonder, leurs postulats éprouvés (bien que non démontrés) permettent de penser et d’agir en attendant. Les « dogmes » de la physique, de la biologie, de l’économie et autres sont remis en cause presque à chaque génération. La connaissance scientifique fonctionne comme un processus : étonnement soudain, observation, questionnement, hypothèses, tests des hypothèses, modélisation (qui est une fiction d’imagination), épreuve de l’expérience (qui replonge dans le réel) – avant nouvelles hypothèses, affinement du modèle ou impasse, nouvelles questions, etc. Tel Sisyphe, le scientifique roule sans fin son rocher, cent fois sur le métier il remet son ouvrage. A charge à ses descendants de poursuivre la tâche.

Le doute, pour être utile, n’est pas sans limites – il est « méthodique ». Ne nous fions ni à nos sens, ni à nos mouvements de cœur, ni à notre esprit si prompt aux ‘préjugés’ – suspendons simplement notre avis. L’instinct (aveugle) ne doute jamais, le cœur (faible) et l’âme (crédule) trop souvent ; c’est à l’esprit (critique) de balancer. Crainte, désirs, croyance, espérance sont des travers trop humains. Au lieu d’y céder d’un premier mouvement, examinons la chose, l’être ou l’idée, tournons autour, usons avec elle de l’éclairage de nos sens, de notre expérience des hommes, de la logique de notre pensée. Faisons attention aux paralogismes, syllogismes ou sophismes : ils sont nombreux, ils masquent le chemin par leur facilité. La bêtise y tombe souvent, même chez les plus intelligents et de bonne foi. Il faut un minimum de confiance dans la constance du monde, mais point trop. Délicat équilibre qui établit l’humaine condition. Car nous ne sommes ni anges, ni bêtes, mais voués à l’entre-deux ; travaillant à connaître, sans être sûrs de rien.

Douter ne signifie-t-il rien d’autre que d’être vigilant ? – Sans doute. « Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure, et lui-même. Or c’est de lui-même qu’il doit s’assurer d’abord » dit le philosophe Alain dans Les idées et les âges, Les Passions et la Sagesse, Pléiade p.186. Le pire ennemi de l’homme reste lui-même : « Il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi » dit justement Montaigne, Essais II 17.

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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