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L’Echange de Clint Eastwood

Le titre en anglais évoque une substitution d’enfant ; c’était jadis l’œuvre des fées, c’est en 1928, date de l’histoire vraie ici romancée, le fait de la police. Car les années fascistes n’ont pas touché que la vieille Europe. Après la Première guerre mondiale, la brutalisation a affecté tous les comportements et le prurit autoritaire toutes les institutions. La démocratie américaine n’a pas été épargnée.

Une mère (Angelina Jolie) élève seule son enfant parce que le père s’est enfui dès qu’il a su qu’il allait être père. La responsabilité lui semblait trop lourde. Walter (Gattlin Griffith) a 9 ans et apparaît assez équilibré bien qu’un peu solitaire. Lorsqu’il se bat à l’école à cause de ses copains qui lui disent que son père est parti parce qu’il ne l’aime pas, sa mère lui conseille de « ne jamais commencer une bagarre mais de toujours la finir » – sur son propre exemple. Elle travaille comme responsable des opératrices téléphoniques à la compagnie du Pacifique, en un temps où des dizaines de demoiselles enfichent des câbles pour relier entre eux les numéros, non sans erreurs et doubles conversations. Ce pourquoi Christine Collins est appelée en renfort un dimanche, alors qu’elle avait promis à son fils de l’emmener au cinéma. Elle le quitte avec un sandwich au frigo et une voisine prête à venir faire un tour.

La mère ne reverra jamais son fils. Le travail dure au-delà de son horaire, le directeur (Frank Wood) l’entreprend sur une promotion dès sa sortie, elle rate le tramway et rentre plus tard que prévu. Walter n’est pas dans la maison, ni au-dehors. Elle appelle la police, mais qui ne peut ou ne veut rien faire avant 24 h parce que « 90% des gamins rentrent chez eux avant ce délai ». Walter ne revient pas, il a disparu et personne n’a rien vu.

Les mois passent et la mère se démène, harcelant les autorités chargées des personnes disparues, usant du téléphone à discrétion puisqu’elle travaille dans la société. Un jour, la police de l’Idaho annonce avoir trouvé un gamin qui correspond au portrait-robot. Joie hystérique de la mère, les grands yeux et la large bouche d’Angelina Jolie faisant beaucoup pour accréditer cette version émotionnelle incontrôlée. Mais lorsqu’elle a en face d’elle le gamin retrouvé (Devon Conti), les journalistes massés prêts à la photo, elle ne le reconnait pas. « Ce n’est pas mon fils », dit-elle. Le capitaine de police Jones (Jeffrey Donovan), qui est chargé de gérer les relations publiques de la police de Los Angeles, mise à mal par la brutalité encouragée par le chef Davis (Colm Feore), la persuade que c’est le choc, que le garçon a forcément changé en quelques mois, qu’elle a besoin de temps pour l’apprivoiser et s’y faire. Désorientée, Christine Collins accepte et la photo de presse est prise de la mère et de son enfant.

Fatale erreur ! Le gamin, qui récite sa leçon apprise probablement dans les journaux ayant relaté la disparition, mesure huit centimètres de moins que Walter, est circoncis contrairement à Walter, n’a pas la même dentition que Walter, et ne connait pas sa place en classe tandis que la maîtresse ne l’a jamais vu. Mais la police s’obstine : avouer qu’elle a été un peu vite et qu’elle a pu faire une erreur est au-dessus de son orgueil (péché capital de la Bible). Le pasteur Briegleb (John Malkovich) qui s’est spécialisé dans la dénonciation des violences et de la corruption policière lors de son émission radio très écoutée, en fait son cheval de bataille.

Le capitaine Jones coupe court en envoyant Christine au Los Angeles County Hospital, établissement psychiatrique destiné à soigner son « déni de réalité » et son refus « d’assumer des responsabilités de mère ». « Les femmes » sont naturellement menteuses, avides de plaisirs que la charge d’un gosse vient contrecarrer, dominées par leurs émotions et leur « intuition ». La police est une institution mâle qui n’a pas de temps à perdre avec ce genre de sentiments. Comme dans l’URSS de Staline, le « docteur » réclame à la mère habitée par son rôle une rétractation complète avant de la libérer. Elle refuse de signer et est traitée aux calmants avant le traitement de chocs électriques (anachronique puisqu’il n’a été introduit qu’en 1940). La « science » psy mais surtout la technique médicamenteuse ou électrique sont des instruments de pouvoir. Les électrochocs sont un coup de semonce avant la chaise électrique ; il s’agit de remettre le cerveau à l’endroit avant de le court-circuiter définitivement s’il s’avère tordu. Qui n’admet pas la vérité officielle se voit qualifié de déviant, voire de malade, et doit être rééduqué ou soigné. Les soviétiques ont utilisé ces procédés à grande échelle, persuadés de détenir la Vérité de l’Histoire ; les yankees ne sont pas en reste, de la chasse aux sorcières de Salem à celle de Mac Carthy, jusqu’au politiquement correct moralisateur et à la post-vérité trumpeuse.

C’est alors que – le hasard fait bien les choses ou, dans l’Amérique puritaine, la Providence – un garçon de 15 ans est signalé comme immigré illégal venu du Canada dans un ranch de Wineville. Le détective Ybarra (Michael Kelly) va arrêter le jeune Sanford Clark (Eddie Alderson, 14 ans au tournage). Il doit le renvoyer au-delà de la frontière. C’est alors que, brisé, le jeune garçon avoue avoir aidé son oncle, propriétaire du ranch, à tuer « au moins une vingtaine » de gamins en deux ans et l’avoir aidé à les appâter pour les attirer au ranch isolé où, par deux ou trois, ils étaient enfermés dans le poulailler entouré de barbelés. L’oncle, Gordon Northcott (Jason Butler Harner), les touchait, les violait, les mutilait avant de demander à Sanford de les achever et de les enterrer dans le désert alentour. Le ranch recèle nombre de haches, de couperets et de couteaux disséminés ici ou là.

Ybarra rend compte à son chef Jones, mais celui-ci exige qu’il rentre à Los Angeles avec le garçon pour qu’il soit expulsé, en gardant le silence sur cette affaire ; la police a bien d’autres ennuis. Le détective obéit mais, au moment du transfert, prend l’initiative de retourner au ranch avec deux agents et le garçon pour avoir la preuve ou être bien sûr que ce n’est qu’une histoire inventée. En creusant là où il sait, Sanford à la salopette déboutonnée d’un côté, puis reboutonnée lorsqu’il est filmé sous un autre angle, met au jour une chaussure de gamin, des côtes puis des vertèbres. La réalité dépasse la fiction et « la police » est obligée d’enquêter. Ce qui soulève un immense scandale car non seulement elle n’a rien vu de ces activités criminelles sur des années, mais elle n’a pas vraiment cherché, et surtout a pris un retard fatal lors de l’enlèvement de Walter.

Le public est indigné, une manifestation marche sur la mairie où le maire joue sa réélection. Libérée de psychiatrie, aidée d’un avocat bénévole grâce au révérend Malkovitch, Angelina intente un procès à la ville et à la police. Le jugement met en lumière tous les manquements policiers et exige la révocation du capitaine Jones et la destitution du chef Davis. Le faux Walter avoue qu’il a menti, il voulait venir à Los Angeles pour voir Tom Mix son acteur favori – il est rendu à sa mère. Les femmes internées sous le « code 12 » à la discrétion de la police sont libérées de l’internement psy. Gordon, arrêté au Canada où il s’est réfugié chez sa sœur, est condamné à être pendu et son neveu, violé mais tueur, Sanford, écope de quinze ans de prison.

La leçon est que le pouvoir peut être contrôlé par la pression de l’opinion publique, de la religion, du droit et de la vertu des flics de base. Et que la parole d’une femme vaut celle d’un homme. Mais cela ne rend pas Walter à Christine.

Northcott a refusé de lui dire s’il a tué ou non Walter, qu’il déclare être « un ange ». Ce n’est qu’en 1935 qu’un garçon échappé du ranch avec deux autres avoue que Walter l’a aidé à décoincer son pied et qu’il s’est enfui lui aussi, chacun de son côté. A-t-il été rattrapé ? Tué ? N’a-t-il pas voulu par honte ou crainte se faire reconnaître ? Nul n’en saura jamais rien, mais Christine Collins sait que son fils a agi avec honneur et elle repart avec l’espoir qu’il peut être vivant. Elle a en tout cas fait changer la loi sur les internements arbitraires, aidé à réformer le LAPD et assaini la ville – qui est un personnage à part entière comme en témoigne la séquence finale.

DVD L’Echange (Changeling), Clint Eastwood, 2008, avec Angelina Jolie, John Malkovich, Michael Kelly, Universal Pictures France 2009, 2h15mn, standard €7.49 blu-ray €11.35

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Morale selon Comte-Sponville

Être amoral n’est pas être immoral ; ce n’est pas transgression de dire que le bien en soi n’existe pas, mais saine lucidité. Or, « c’est parce que le bien n’existe pas qu’il faut le faire » II.10. Tout n’est pas permis sous prétexte qu’il n’est ni Bien ni Mal dans l’immuable, ou commandé par un grand ordonnateur qu’on appelle Dieu. Je ne me permets pas tout car tout ne serait pas digne de moi. « Ma morale est cette dignité et cette exigence » II.14. Le nihilisme moral qui saisit notre époque où « tout se vaut » et où tous se vautrent, où tout s’excuse parce que tout peut s’expliquer, où la fameuse « tolérance » n’est qu’indifférence aux désirs des autres comme dans les maisons pour ça, la tolérance qui met tout le monde sur le même plan indulgent et relatif, n’est pas acceptable. Il n’y a pas de destin, on peut toujours faire autrement, chacun est donc toujours responsable. « Je suis libre de faire ce que je fais, selon Lucrèce, non parce que ma volonté serait indéterminée, mais parce qu’elle n’est déterminée, à chaque instant, que par l’état présent de mon corps (désirs, clinamen) et du monde (simulacres) ». Détermination de la volonté à la fois nécessaire (dans l’instant) et aléatoire dans le temps).

L’indéterminisme n’est pas le libre-arbitre ; celui-ci est une illusion. La nature est aveugle et la réalité de l’homme se réduit à ce qu’il fait. Le moi n’est pas un être mais une histoire : ce qu’il fait le fait ; il ne saurait ni le choisir ni y échapper. Mais il est comme il veut et il veut comme il est (Schopenhauer). Le présente seul existe et l’action n’est que dans l’instant. Le bouddhisme zen s’entraîne au vide (qui n’est  rien) pour se défaire de l’illusion du moi et du temps, afin de s’ouvrir à ce qui survient, de faire corps avec l’agir, toujours au présent. Il s’agit d’être ici et maintenant, pleinement celui qui agit, en pleine lumière, en harmonie. La volonté est le désir lui-même, mais en tant qu’il agit. Mon désir fait le tri : il y a un « goût » éthique et moral, le bien est ce qui fait plaisir sans nuire aux autres, l’éducation et la société font le reste. Car toute morale est historique : il n’y a ni Bien ni Mal en valeur absolues mais seulement du bon et du mauvais en valeurs particulières toujours relatives à l’époque et au lieu.

La morale est une illusion, mais nécessaire et bienfaisante (Spinoza). « Le sage, parce qu’il est sage, désire la sagesse pour autrui et, parce qu’il est heureux, le bonheur (pour autant que faire se peut) pour tous. Ainsi agit-il en conséquence, et cela est la moralité même » II.104. Toute joie est bonne et toute tristesse mauvaise. « Le sage ne fait que suivre jusqu’au bout la logique du désir qui est de joie, mais doit pour cela le soumettre à la logique de la raison, qui est de paix » II.107. « Le bien, au fond, c’est le désirable – mais, par la raison, libéré du sujet : le désir se soumet alors non au moi, mais au vrai, lequel est toujours singulier (il n’y a pas de ‘vérités générales’) mais aussi, étant vrai pour tous, toujours universel » II.108. La raison, commune à tous, universalise les valeurs propres à l’humain ; elle en fait la culture et la loi. « On passe alors de l’égoïsme (le désir sans raison, enfer né de sa particularité) à la vertu (le désir raisonnable, ouvert à l’universel) » II.108. Où l’on retrouve « la belle vertu grecque, généreuse et fière toujours ».

L’éthique ne s’oppose pas à la morale mais est sa vérité. La morale n’est pas le contraire de l’éthique mais son illusion. L’homme n’a que la morale qu’il s’invente, qu’il se mérite – ce qui ne va pas sans effort. La morale est joyeuse mais point toujours facile. Repère : « Agis de telle sorte que tu puisses rester l’ami de tes amis, des gens de bien et de toi-même » II.131. Traduit en langage philosophique, cela donne : « Anti-humanisme théorique, donc, et humanisme pratique : la notion d’homme n’explique rien (l’humanité n’est pas la cause de soi, ni l’homme sujet libre de ses actes) mais, réfléchie, constitue un ‘modèle’ qui vaut d’être défendu. Il ne s’agit pas de cesser d’être homme (en devenant cheval ou surhomme) mais de le devenir au mieux. L’humanité n’est pas un fait biologique (ce qu’il y a de naturel en l’homme n’est pas humain) mais une valeur culturelle » II.135. Homo homini deus.

L’amour est généreux par définition et moral par excellence. Lui seul réconcilie le désir et la loi. La seule éthique est l’amour tout court et tout entier, la joie pleine, consciente de soi et de sa cause, qui libère de la loi. La seule vraie morale est l’amour du prochain (Spinoza), amour imparfait, et moral pour cela : nul impératif ne saurait ordonner d’aimer, mais d’agir comme si on aimait. C’est raison, donc vertu – et libère des moralistes.

Seule l’action est réelle ; vouloir, c’est agir. La morale est une solitude qui s’érige en exigence universelle, nécessaire et bienfaisante : c’est le chef-d’œuvre de vivre. Et Comte-Sponville a cette phrase très nietzschéenne – Nietzsche que, pourtant il n’aime pas, trop sensible aux déviations que l’on en a fait – : « Tu es, à chaque instant, ce que tu penses, veux ou fais (…) Tu vaux, exactement, ce que tu veux » II.148.

Le commun habille de sens la vérité pour la supporter, l’apprivoiser. Le matérialisme joue la vérité contre le sens, le silence de la nature contre le bavardage des prêtres : n’interprète pas, applique-toi à connaître. Cette conception rejoint le bouddhisme qui ne croit qu’au non-sens (l’aucun sens, qui n’a rien à voir avec le nonsense, le sens détourné , retourné). Le désir crée le manque, le discours le met en forme, le fait exister en le nommant. Dieu nait du devenir-sens du désir. La prière crée Dieu, non l’inverse. Où Pascal avait raison. Le contraire du sens, auquel je crois, est le grand « oui » au réel. « Le rire est médiation : ce qui fait rire, c’est ce qui fait semblant d’avoir un sens, semblant de valoir, semblant d’être sérieux » II.193. Le rire fait place nette à la vérité en se moquant du sens supposé – car toute parole vraie a le silence pour objet. La vraie réponse est qu’il n’y a pas de question ; le vide du sens c’est le plein de l’être, et le présent de toute éternité.

« Les vérités qu’on ignore ne sont pas moins vraies que celles qu’on connait ni (en elles-mêmes) plus mystérieuses ou intéressantes. C’est où le sage, on l’a compris, se distingue du savant : celui-ci cherche la connaissance, celui-là se contente (à tous les sens du terme) de la vérité. Et puisque tout est vrai, toujours, partout – ce caillou, cette fleur, et même cette erreur vraiment fausse, cette illusion vraiment illusoire – le sage se contente, modestement, de tout, et tout le contente. La vérité n’est pas ce qu’il cherche, ni même ce qu’il connait, mais joyeusement ce qu’il aime et qui le contient » II.200.

Le « oui » au réel n’est pas l’hébétude du no future mais la confiance : ce présent même, renforcé par la certitude de sa joyeuse et sereine continuation. Epicure : ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu. « Le sage est sans pourquoi, vit parce qu’il vit, n’a souci de lui-même, ne désire être vu » II.247. La vie n’est pas à interpréter mais à vivre ; le réel n’est pas à comprendre mais à connaître. La vérité ne se distingue du réel que pour l’esprit seul, qui se souvient, anticipe et compare ; il disjoint ainsi le temps qui, dans les faits, se confond au présent. Le temps n’est rien qu’imagination ; il n’est que le présent qui est l’éternité même. « La sagesse n’est pas un but (plutôt : elle n’est un but que pour les fous), ni un idéal (elle n’est un idéal que pour les niais). C’est la vérité de vivre, disais-je, laquelle, en tant qu’elle est vraie ou éternelle, n’attend rien, ne vaut rien, et ne veut rien dire (…) Moins tu t’occupes de la sagesse, plus tu t’en rapproches, et tu ne l’atteindras peut-être qu’en désespérant tout à fait (…) Vivre en vérité, ce n’est pas vivre une autre vie, c’est vivre autrement la même vie que tous » II.280.

Et cela encore qui est un parfait résumé du Traité et qu’il faut citer en entier : « Tout se tient ici : l’éthique (se désillusionner de soi, de l’avenir et de tout), la morale (cesser de mentir), la métaphysique ou l’ontologie (l’éternité du réel et du vrai)… Et ce tout est la sagesse : la vraie vie c’est la vie vraie. Qu’est-ce à dire ? Rien que de très simple, et que chacun connaît ou peut expérimenter. Vivre en vérité, c’est vivre sa vie – et jusqu’à ses rêves – au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter… Aimer, surtout, au lieu de juger : aimer et accepter au lieu de juger et détester. Et crier quand on a mal, et rêver quand on rêve… Infinite love, infinite patience… L’éternité c’est maintenant et il n’y en a pas d’autre. Le salut ne consiste pas à devenir éternel (expression bien-sûr contradictoire, et c’est pourquoi la béatitude ne peut être dite commencer que ‘fictivement’), mais à comprendre que nous le sommes » II.285.

Ne rien espérer, mais tout vivre. Seul le réel (matérialisme) et le présent (désespoir) existent. Ouverture à la présence : il n’y a plus que la vie, la vérité et l’amour. Le renoncement à l’esprit spéculatif fait place nette au bonheur (il est acceptation de l’ici) et à la béatitude (éternité du maintenant).

J’adhère pleinement à ce discours qui décape de toute illusion. Apollon l’ardent, le lucide, l’éclairant, a toujours été mon dieu préféré.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99  

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Mayonnaise médiatique

L’été a été caniculaire mais pas seulement dans l’atmosphère ; les esprits français étroitement urbains furent échauffés. Ne voilà-t-il pas que « l’affaire » d’un conseiller ayant commis des actes limites était assimilée au Watergate voire à l’affaire Dreyfus ? Le citoyen contre les pouvoirs (merci Alain, vilipendé par ces mêmes intellos trois mois plus tôt) est une grande chose ; l’hystérie bobote des éditorialistes et politiciens qui adorent jeter de l’huile sur le feu une autre. Ce pourquoi le « journalisme » est l’une des professions les plus mal considérées par les Français, juste après les politiciens démagos ou affairistes.

Pourquoi l’été sort-il des « affaires » ? Parce que la presse aux abois n’a rien à dire et que les acheteurs de journaux ou les auditeurs de chaîne sen continu désertent. Il y a quelques années c’était « le burkini », fake news habilement mise en scène qui avait remis en cause – à en croire les moralistes – les fondements mêmes de la République. Qui parle encore du burkini ? Aujourd’hui c’est un conseiller au nom arabe.

Ben Allah ! dénonce l’extrême-droite, Ben holà ! pose l’extrême-gauche. Un événement banal est devenu affaire d’Etat pour les petits esprits. Ce sont moins les faits en eux-mêmes, qui ressortent d’une sanction et d’une réorganisation des conseillers, sans plus, que le regard que porte sur eux « la presse » avant « les médias », puisque l’affaire a été orchestrée avant tout par ce parangon de vertu affichée qu’est Le Monde. Un tel « Comité de vigilance antifasciste » se reconstitue volontiers pour surveiller et dénoncer les pouvoirs modérés qui tentent de gouverner ; ils se font curieusement absents dès qu’il s’agit de surveiller et dénoncer les vraies menaces, comme celle du terrorisme islamiste, de l’extraterritorialité des lois américaines ou de l’influence des lobbies sur la loi… Soyez fort avec le faible et servile avec le fort !

Le prétexte Benalla était tout trouvé pour les procureurs cyniques de la morale pour les autres. Tous les impuissants battus aux élections se liguaient en cartel de jaloux anti-Macron. L’inquisition Mélenchon en profitait pour tenter de délégitimer les urnes qui avaient « mal » votées – puisque le Mélenchon n’était arrivé que QUATRIÈME au premier tour de la présidentielle. Quelle baffe démocratique pour ce prétendant calife, désormais trop âgé pour briguer le poste ! Sa haine rancunière le fait agir – l’avez-vous remarqué ? – comme le vieux Le Pen : ne pouvant parvenir au pouvoir, il a pris ce même ton de tribun qui agite les fantasmes mais qu’il serait bien en peine de mettre en œuvre si d’aventure le pouvoir lui échoyait. La démagogie dans toute son éternelle splendeur.

La rentrée des ratés se fait en ce lundi gris de pré-automne où France Culture, toujours à la pointe de l’extrême-mode intello, invite dans la première des Matins la virago gauchiste, féministe, écologiste, antisioniste, pro islamiste -en bref arriviste – Clémentine Autain. Cette fille de chanteur ressasse les poncifs à la mode avec cette légèreté intellectuelle issue du manque d’éducation post-68 et de culture propre à la génération Mitterrand. Peu importent les faits, seules les idées comptent. Yaka repeindre le monde – à condition qu’elle soit du bon côté du pouvoir. Le reste ne l’intéresse pas (toute ressemblance avec un certain Tromp n’est PAS fortuite). J’ai zappé Guillaume Erner et son penchant à se trouver toujours du côté du plus fort (en gueule).

Pour l’opposition d’extrême-mode, Benalla est un nervi du président, qui est donc fasciste – « le peuple » (qui parle évidemment par la seule voix du tribun) doit donc le démettre. Que les tabassés (mollement, ils n’ont même pas eu droit à l’hôpital) aient caillassé et insulté copieusement les forces de l’ordre auparavant, est pardonnable ; que lesdites forces et le conseiller « observateur » aient entrepris de faire respecter l’ordre, voilà qui est intolérable ! Curieuse conception de la force publique. Ceux qui veulent une VIe République montrent qu’elle serait plus celle d’histrions que de gouvernants.

Pauvre France petitement intello qui préfère les « principes » en chambre aux réalités du terrain et les « idées » générales à la tâche concrète de gouverner. Même Hulot se met de la partie.

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Hommage à John Mc Cain

John McCain vient de mourir d’un cancer américain. C’est à la fin de 2002 que j’ai connu le sénateur de l’Arizona à Washington, lors d’une série de rencontres organisées par le père de la célèbre courbe de Laffer sur la relation entre prélèvements obligatoires et recettes de l’Etat (que le président qui « a fait HEC » aurait dû apprendre avant de faire sa monumentale erreur de 2013). McCain m’avait fait une forte impression, l’effet d’un vertueux, conservateur mais humain.

Il était Républicain, mais pas vraiment de la tendance Georges W Bush : ni héritier fils de famille, ni diplômé huppé par complaisance, ni bobo échappant au service militaire, ni affairiste rentre dedans. Militaire, fils et petit-fils de militaire, il savait ce qu’était l’honneur. Il mettait les relations humaines au-dessus des relations d’affaires et haïssait le mensonge comme les passe-droits. Ce pourquoi il avait été refusé d’être libéré par les Nord-vietnamiens avant les autres pilotes prisonniers parce que « la règle » voulait que le premier entré soit le premier à sortir.

Il s’est lancé en politique à 46 ans, après cinq années passées dans les geôles vietnamienne pour avoir été descendu lors de sa 23ème mission au-dessus de Hanoï. Il n’était pas un militant discipliné de son parti mais gardait sa façon de penser – ce qui est plutôt rare dans n’importe quel parti qui ne réclame que des supporters.

En bon libéral (au sens français), il considérait que l’égoïsme des intérêts privés devait être contrebalancé par le pouvoir d’Etat. En bon libre-penseur (même s’il était chrétien), il considérait que la bigoterie engendrait inévitablement « intolérance et corruption ». Toute croyance ancrée dans une unique et indéracinable Vérité donne des œillères et conduit les gens à mentir et à user de tous les moyens pour la faire triompher. Ainsi, lors des primaires républicaines de 2000 pour la présidentielle, le clan George W Bush l’a-t-il accusé des pires turpitudes de l’imaginaire yankee : engrossé une femelle noire, trahi au Viêt Nam, transmis la syphilis à sa seconde femme, avoir perdu la raison en captivité. Rien de vrai mais « plus c’est gros, plus ça passe » disait le bon docteur Goebbels. Trump reprendra en plus vulgaire cet usage des « fake news », terme délicatement tendance pour dire les « mensonges ».

Abus de pouvoir, abus d’influence, abus de richesse, John McCain s’élevait contre. Il était l’autre face de l’Amérique, celle des pionniers et des cow-boys opposée à celle des spéculateurs et des affairistes des banques et de l’industrie. Il était humain, pas politicien, pragmatique pas népotiste.

Bien que soutenu lors de la campagne présidentielle 2008 par Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Clint Eastwood et Bruce Willis, il sera battu par Barack Obama qui lui aussi donnait une image d’honnêteté et d’intégrité – mais homme neuf et de couleur. Obama le démocrate a beaucoup déçu ; McCain le républicain aurait probablement pu faire mieux, moins empêtré dans sa couleur et moins inféodé au Government Sachs.

Mais la politique reste une saloperie : ce qui compte est de gagner et peu importent les moyens. Il faut malheureusement des politiciens pour gouverner le pays, mais les électeurs doivent les surveiller et les institutions les tempérer – et les médias enquêter plutôt que de faire la morale (comme notre imMonde). C’est ainsi que fonctionne une saine » démocratie ». Si John Mc Cain n’a pas pu, il reste un exemple.

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Edmond Lévy, Sparte

Sparte, cité grecque égale d’Athènes en réputation, est devenue un mythe. Son système égalitaire, sa vertu revendiquée, ses filles sportives, l’émulation des adolescents, son excellence à la guerre, ses deux rois et leurs contrepouvoirs, ont fait rêver depuis l’Antiquité. Dans l’époque récente, Sparte a inspiré Jean-Jacques Rousseau et Gracchus Babeuf mais aussi Joseph de Maistre et Maurice Barrès, avant les communistes et les nazis. Chacun prenait ce qui lui convenait – nul doute que les deux rois et les contrepouvoirs n’eurent pas l’heur de plaire à Staline ou Hitler. Aujourd’hui même, la répugnance au « capitalisme », l’austérité écolo et les incantations aux vertus civiques, voire la réinstauration d’un service militaire obligatoire pour tous les jeunes, filles comprises, ou la « saine » compétition sportive à tous niveaux, reviennent en force comme idéal de vie commune. Si l’Italie vient de conjuguer les extrêmes dans le rejet de la corruption et de la mentalité de négociation, peut-être verra-t-on un jour prochain nos Staline et Hitler nationaux – pardon, les Mélenchon et Le Pen – se rejoindre sur une spartisation de la société française ?

D’où l’utilité du retour aux sources, sous la houlette d’un historien spécialiste du sujet, professeur honoraire d’histoire grecque à l’université de Strasbourg après avoir été membre de l’Ecole française d’Athènes. Son propos, dans ce petit livre de synthèse, est de faire la part des sources et de critiquer les textes des différentes époques anciennes sur Sparte et les Spartiates. Il y réussit fort bien, même pour les non-spécialistes.

La cité austère, fondée sur l’agriculture des riches plaines de Laconie, n’était démocratique que pour les Homoioi, les semblables (qui ne sont pas des Isoioi, des identiques, erreur des révolutionnaires français). N’est pas semblable qui veut ; pour l’être, il faut avoir reçu une éducation collective (agôgé), participer financièrement et physiquement aux repas collectifs (syssities) et posséder un domaine (kléros) qui permet de payer. Il faut être aussi issu de deux Spartiates, les bâtards ayant un statut inférieur. Il s’agit donc d’une aristocratie du sang et de la culture, qui domine le reste de la société : les citoyens déchus pour lâcheté au combat ou corruption, les Périèques (ceux qui vivent autour) et les Hilotes (les serviteurs pas tout à fait esclaves).

L’éducation spartiate a fait beaucoup jaser. Elle est obligatoire et collective pour être citoyen ; elle est organisée par la cité et commence dès 7 ans par lire, écrire et chanter, et se poursuit par le sport orienté vers la discipline, la vie à la dure et l’émulation pour les adolescents jusqu’à 20 ans, âge où ils deviennent soldats. S’ils peuvent dès lors se marier et avoir des enfants (ce qui est socialement requis !), ils sont contraints cependant de vivre avec leurs camarades jusqu’à 30 ans, ne caressant et honorant leur femme que dans les intervalles de la vie collective. Ils sont aussi tenus de prendre sous leur protection vigilante un plus jeune (pédérastie) et de lui servir d’exemple de vertu ; les relations affectives n’excluent pas les relations sexuelles mais celles-ci sont secondaires et nullement obligées : ce qui compte est d’élever un éphèbe au rang de citoyen-soldat (p.62). Si les paidès (12-20 ans) « marchent pieds nus et ont un seul manteau pour toute l’année » (cet « uniforme » égalitaire que certains aimeraient voir revenir), cela « n’implique pas nécessairement l’absence de chiton » p.57, tempère l’auteur – contre Plutarque. On ne se met nu que pour la lutte et la course, et pour nager, se laver et dormir, pas toute la journée. Contrairement aux autres cités grecques, Sparte se souciait de l’éducation des filles ; on les entraînait physiquement et leur enseignait le chant choral, les poètes professionnels leur apprenaient les vertus civiques.

Mais l’égalité théorique était en contradiction avec l’encouragement à la constante émulation, tout comme l’inégalité des biens subsistait malgré les apparences. L’obéissance aux lois et la discipline militaire, l’intériorisation dès l’enfance des valeurs civiques et du sens de l’honneur qui incite à l’héroïsme, les chants patriotiques et la fusion émotive des votes par les cris, unifient les citoyens et les rendent semblables plus que les biens matériels. Mais la cité apparaît plutôt comme une société de contrainte où tous surveillent tous sur les écarts à la norme et où le conformisme est encouragé (comme sous le socialisme réalisé). La quête du prestige (timé), fait de Sparte plus une timocratie qu’une démocratie (comme sous le nazisme) !

L’accroissement des inégalités avec le temps, l’exclusion du rang de citoyen de ceux qui ont failli, les guerres coûteuses en hommes de valeur et la démographie en berne ont eu raison de la fière cité spartiate. Les éphores (surveillants) sont devenus tyrans, la gérousie (conseil des anciens) a été achetée et des deux rois un seul a subsisté, tournant au démagogue. La concorde n’a plus existé et la base civique s’est rétrécie. Rome est venue qui a mis tout le monde d’accord – sous sa botte (comme les Etats-Unis trumpistes).

Le régime spartiate n’est donc pas meilleur qu’un autre, mais il constitue un mythe auquel les démagogues contemporains reviennent systématiquement faute d’idées sur le présent : Yaka renforcer l’éducation égale pour tous ! Yaka rétablir l’uniforme à l’école ! Yaka encourager les valeurs du sport ! Yaka rétablir le service militaire qualifié de « civique » ! Yaka multiplier les lois sur les « bonnes » mœurs ! Ne restent que la pédérastie (honnie des religions du Livre), les « cuisses nues » des filles sportives, et les cantines obligatoires qui ne soient pas reprises – on se demande pourquoi. La lecture de ce livre érudit mais accessible, bourré de références et muni de trois index, sera très utile à ceux qui veulent démêler le fantasme de la réalité et ne pas lire le présent avec les fausses lunettes du passé.

Edmond Lévy, Sparte – Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, 2003, Points histoire Seuil, 370 pages, €10.00 e-book Kindle €10.99

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Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

À la fin des années 50 du siècle dernier, Simone écrit son histoire, celle d’une intellectuelle bourgeoise devenue professeur de philosophie et féministe. C’est une histoire d’époque déjà furieusement datée. Mais Simone entre – ENFIN ! – en Pléiade cette année, 36 ans après Sartre… Pourquoi a-t-il fallu autant de temps alors que des œuvres inférieures, comme celle de Duras, étaient précipitées ?

« Je suis née à quatre heures du matin ». Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Plus tard, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14. À trois ou quatre ans, elle a des crises de rage qu’elle explique par ce qu’elle est devenue une fois adulte : « en partie par une vitalité fougueuse, un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18. Elle l’ignore, mais tous les enfants à cet âge ont ces crises ; cet infantilisme dit « de la première adolescence » passe ensuite. La petite Simone, on la laissait faire. Seul un oncle, exaspéré, une fois la gifle : « Je fus si éberluée que ma crise s’arrêta net » p.21. Ses parents sont un peu lâches, vaguement fiers de ce « caractère » qu’eux-mêmes n’ont pas. Simone, adulte, agira de même, son milieu tenant lieu des parents.

Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate, adoptant leur frivolité et se souciant peu de faire des études. Miné par la chute des emprunts russes, il n’est plus rien. Il doit donc « paraître », même s’il reste moralement très conventionnel, vouant un culte à la famille et à la femme en tant que mère. Il est curieux d’observer que Simone, n’étant pas un garçon, a réagi contre son père comme si elle en était un, prenant systématiquement son contre-pied : elle survalorise les études, elle devient fonctionnaire pour ne pas dépendre de l’argent, elle refuse absolument de « paraître », de se maquiller comme une bourgeoise, elle méprise « la famille » et ne veut surtout pas être mère…

Sa propre maman, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux », elle la méprise un peu. Elle la dit vulnérable, mettant donc tous ses soins à faire comme tout le monde, condamnant toute nouveauté par désarroi. Elle a donné son austérité à sa fille. « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture compte plus que la fortune » p.67. La vertu, c’est sa mère ; la culture, l’inverse de son père.

Simone a une sœur cadette. « Ce que j’apprécie le plus dans nos rapports, c’est que j’avais sur elle une prise réelle » p.63. Elle joue à la maîtresse et à l’élève, elle est sa « complice, (sa) sujette, (sa) créature » p.64. Elle se voulait aussi la mère parfaite d’une petite fille modèle avec sa poupée Blandine. En bref : le masochisme de la vertu. Elle répétera adulte cette attitude en politique, plus jacobine et autoritaire que véritablement démocratique… Le communisme façon Lénine lui allait bien : elle savait mieux que vous ce qui vous convenait. Elle rêve d’ailleurs, de Sainte Blandine à la tunique déchirée, elle se pâme en imaginant s’écrouler aux pieds d’un maître qui pardonne. C’était un peu tard pour Staline, et ce sera Castro.

« La lecture reste à la grande affaire de ma vie » p.97. En effet, « les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70. Ils étaient pour elle « la réalité », « plus nourrissante que les mirages » p.65. Adulte, elle préférera toujours la théorie à la pratique et les manuels de politique à la réalité politicienne.

Cependant, elle aime la campagne avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « des magnolias », « de la paille et du foin ». On note pour elle l’importance des odeurs. Sa sensualité reste diffuse car on ne parlait pas du corps en milieu bourgeois, c’était « inconvenant ». Jusqu’à 16 ans dit-elle, elle est restée « une oie blanche ». Mais, à 10 ans, elle tombe platoniquement amoureuse de Zaza, une amie de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle. Vers 13 ans, une lecture la frappe, qui correspond à ses émotions amoureuses : L’écolier d’Athènes d’André Laurie. Un écolier sérieux et raisonnable – et « méritant » (Simone) – est subjugué par un bel aristocrate spirituel et impertinent – « doué » (Zaza). Première mention de tentations homosexuelles, ce qui est bien naturel lorsque l’on sépare avec horreur filles et garçons durant l’adolescence. Le puritanisme a toujours encouragé sans le vouloir la déviance ; il faudra Freud pour le révéler, mettant à mal, après Nietzsche et Marx, le « naturel » bourgeois.

Un jour, elle ne croit plus en Dieu. Elle se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192. La littérature l’attire pour « être (sa) propre cause et (sa) propre fin » p.197. Mais elle est tentée surtout par la philosophie : « Je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail : je percevais le sens global des choses plutôt que leur singularité » p.220. Elle vit une adolescence classique : une prison sans barreaux. Sa mère se montre inquisitrice et son père supporte mal l’esprit critique ; tous deux incarnent la bourgeoisie dans sa caricature.

Elle rencontre Sartre par la bande. C’est Herbaud, le copain de de Sartre, qui trouve son surnom : Beauvoir = Beaver = Castor. Ces jeunes normaliens la fascinent. « Sur bien des points, je restais dupe des sublimations bourgeoises ; eux, dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion – dans leurs propos, leurs attitudes, leurs plaisanteries – ils manifestaient que les hommes n’étaient pas des esprits mais des corps en proie aux besoins, et jetés dans une aventure brutale » p.470.

En bref, avec Jean-Paul, Simone se trouve : « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un » p.480. Elle aime cela, reste de masochisme enfantin et de quête perpétuelle de vertu ; dans cette attitude dominée, elle se sent bien. Mais elle en souffrira, elle le décrit dans L’invité (1943) : la tentative de vivre à trois pour rompre la convention du couple est un échec. Les passions ne sont pas réductibles à la raison et tout équilibre est impossible si l’amour s’en mêle. L’être humain reste jaloux, soucieux de reconnaissance, il veut séduire. Le seul moyen d’être heureux est d’accepter les passions humaines et de leur faire une place.

L’itinéraire de Simone de Beauvoir est édifiant, car exemplaire. Combien de fils et de filles de bourgeois déclassés tentent de compenser par des études méritantes ce qu’ils perçoivent comme leur déclin social ? Combien ensuite vivent dans une paranoïa intellectuelle délirante, croyant savoir mieux que les autres ce qui est bon pour tous, puisqu’eux ont « réussi » socialement ? Le succès du communisme, des utopies, des fanatismes de sectes, du mysticisme ou du New Age, trouvent ici leur origine. Et les intellos bourgeois qui se sont moqués de ces « mémoires d’une jeune fille dérangée » n’ont pas vu que le dérangement était dû précisément à la contrainte puritaine de leur bourgeoisie. Simone a eu la chance de rencontrer Sartre qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé » p.474. Cela ne l’a pas empêché de se tromper, mais il a été un accoucheur des âmes, tel Socrate. Il a libéré Simone de Beauvoir et l’a faite femme.

(La pagination fait référence à l’édition Folio)

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958, Folio 2008, 480 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

Simone de Beauvoir, Mémoires, Gallimard Pléiade 2018, tome 1, 1584 pages, €62, tome 2, 1616 pages, €63

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Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse

Montaigne ne se découvre véritablement qu’à la fin de la trentaine, à l’âge où lui-même a commencé à écrire. Le corps apprécie sa tempérance, le cœur s’apaise comme le sien, l’esprit en vient à l’équilibre et l’âme aspire à la sagesse.

Cette vertu n’est pas innée et, sans elle, il est malheureux. Devenir sage est une éducation. Cela ne se confond pas avec le savoir, qui ne concerne que l’esprit, ni avec l’expérience qui concerne le corps et les passions. Cela s’apprend par la philosophie qui est l’art de réfléchir sur soi, de découvrir ce qui est juste pour soi – juste moment et juste dose pour rebâtir à chaque moment son équilibre.

Toute la sagesse de Montaigne est contenue dans la première phrase de l’étude de Marcel Conche, qui le cite : « Moi qui n’ai d’autre fin que de vivre et me réjouir ». Le but de la vie est d’être heureux et libre, la justification de la vie est dans la vie même, vivre est agir naturellement avec « une conscience intensifiée » du moment, « un respect religieux » de cette seule tâche humaine qui soit sérieuse. Montaigne enseigne la vie bonne et l’à-propos. L’individu doit se situer par rapport aux autres et trouver sa place d’homme raisonnable ; fonder son éthique et acquérir des croyances personnelles sans prétendre à la Vérité absolue ; devenir maître de soi et joyeux de ses mouvements naturels.

L’homme est un être sociable qui se frotte aux autres par besoin d’échanges (d’idées, d’affection et d’entraide) mais, au fond, il ne se doit qu’à lui-même parce qu’il est unique. Les autres auront toujours besoin de nous, mais il nous faut garder nos distances sous peine d’être dévoré. A chacun de balancer la juste proportion entre distance et devoir, garder son quant à soi et donner aux autres leur dû : justice, respect, honnêteté, une aide le cas échéant – mais pas notre substance. Cela n’exclut ni la bonté, ni la pitié, ni la tendresse, ni l’horreur de la souffrance et de la haine – mais nous ne sommes pas Dieu pour nous sentir coupables de toute la misère du monde et des ratés de la Création. Nous devons aider mais nous ne remplacerons jamais la volonté de s’en sortir de celui qu’on aide – à moins qu’il ne soit malade ou en incapacité. La paix intérieure est ce qu’il y a de plus précieux.

Montaigne refuse l’exigence infinie qui arrache l’individu à son privé et le jette en politique. Car la politique ne peut atteindre à ses résultats décisifs sans faire sacrifice de son honnêteté, comme le montrera Machiavel. A cette école, les plus belles natures se corrompent et la vertu disparaît. La fin ne saurait justifier n’importe quel moyen. L’agir est la vie même et la vie de chacun appartient à chacun, pas au groupe ni au parti. Le danger de la politique est dans la tentation de l’illimité : nourrir des desseins à long terme, c’est jouer avec le bonheur des hommes. Pour savoir ce que l’on fait et se garder de toute démesure, il faut agir pragmatiquement, au jour le jour, par la réforme de proche en proche, par des tâches de raccordement, de conciliation, d’arbitrage. Montaigne, né au siècle des guerres de religion et des rois contestés, voyait bien la nécessité de tout cela.

C’est à partir des autres que chacun peut se situer, trouver sa place : voyager, étudier l’histoire, lire des livres, s’intéresser aux gens du commun comme aux figures de grandeur et de sagesse qui définissent l’humain en éprouvant ses limites. Que l’homme discerne les ressorts de sa folie et il pourra revenir à soi, être heureux par équilibre.

Au fond, dit Montaigne si l’insensé reste pris dans sa folie, c’est qu’il le veut bien ; il est attaché à son mal et sans lui il n’est rien. Il n’y a donc rien à faire pour lui d’autre que le minimum vital et il constitue pour le sage un spectacle édifiant. A force de ne vivre que pour les apparences des choses et des êtres, ces humains-là ne sont plus qu’apparences, masques, théâtre. En matière de vérité, chacun doit donc se faire sa propre religion. Montaigne ruine toute prétention à fonder quelque vérité en soi : il n’y a pas de connaissance possible sur l’inconnaissable, mais des hypothèses personnelles ou des croyances dogmatiques. Les simples, qui ont peu d’imagination et ne sont pas curieux, ont un bonheur épais et sûr ; ils ont l’humilité qui manque aux doctes et le bon sens sans lequel il n’est pas de vertu. Pour Montaigne,

  • On ne peut se fonder sur « Dieu » car, en croyant le penser, nous ne faisons que projeter hors de nous des qualités seulement humaines, même si elles sont grossies jusqu’à l’absolu – et l’homme ne peut donc se penser au-delà de lui-même.
  • On ne peut se fonder sur « la nature » car les hypothèses de la science ne sont que des hypothèses plus ou moins opératoires dans des champs déterminés, sans cesse remises en question par l’avancée des sciences mêmes, et ne nous livrent que des approximations du réel.
  • On ne peut se fonder sur « l’homme » car il est inconnaissable à lui-même et fort divers sur la planète.

Si l’essence des choses ne fait pas irruption en nous par la révélation (qui est du domaine de la foi), le mouvement de pensée ne peut prendre appui que sur les apparences sensibles. Elles sont trompeuses – mais on le sait – et seul l’insensé convertit en « êtres » les existants. Il se donne l’illusion de figer en concepts absolus ce qui n’est qu’apparence éphémère en ce monde. Donc, avec les sceptiques, il convient de suspendre son jugement sur les choses et, avec les dogmatiques, il faut s’essayer à juger et à vivre avec la vie de l’intelligence. On se formera une opinion mais on ne prétendra pas exprimer LA vérité. « La signification de la philosophie ne sera plus de révéler les choses telles qu’elles sont en vérité mais de permettre au philosophe de prendre conscience de soi » p.59. Pas de sagesse universelle mais une méthode pour y parvenir avec mesure.

Le jugement est l’activité la plus nôtre ; il est la manifestation par excellence de la liberté. Le doute n’est pas un état mais une action, la condition du mouvement de la pensée. Montaigne : « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes exprès de bêtise » II.12. La philosophie est sans fin ni commencement, l’étonnement est son fondement, la quête son progrès, l’ignorance le bout. Pour Montaigne, la pensée est toujours au matin, d’où ses « Essais » discontinus où le jugement s’exerce et se tempère à propos de tout. Mais ses idées s’organisent sans qu’il l’ait cherché. Cette vision cohérente exprime la profonde unité d’une nature d’homme. Son livre est l’acte par lequel il prend conscience de soi. Montaigne ne vise qu’à s’apprendre pour vivre ce qu’il est. Il veille sans cesse à choisir, c’est-à-dire à juger. Il ne rapporte aucune vérité mais le progrès de mieux juger, plus finement, pour devenir chaque jour un peu meilleur qu’il n’est. La philosophie ne consiste qu’en cet apprentissage – pas à énoncer d’autres dogmes comme les religions. Il faut éduquer l’enfant à philosopher par lui-même, donc à penser de façon autonome et à mesurer les pressions qui peuvent l’influencer. Qu’il n’oublie pas que, comme tout un chacun, il est doué de raison et qu’il peut exercer ce « bon » sens par lui-même en toute autonomie.

Des possibilités de sagesse sont inscrites dans la nature de chacun. A chacun donc de les mettre au jour et de les cultiver, en bon jardinier qui observe et tempère, gardant son quant à soi et frottant son jugement à celui d’autrui. Si l’on veut convaincre, il faut d’abord écouter, faire accoucher l’autre de sa propre vérité, ce à quoi excellait Socrate. Le sage ne réduit pas les différences, il les goûte comme Montaigne qui pensait ainsi rejoindre la nature, elle qui a cherché la diversité. La sagesse consiste à accueillir par la joie les dons qui nous sont faits. Rien ne fâche Montaigne comme le mécontentement, ce que Nietzsche nommera le ressentiment, cette rumination de ne jamais être à propos mais toujours envieux des autres. Le mécontentement est faiblesse, lassitude, manque d’énergie et de courage ; se plaindre est plus facile que d’agir pour faire cesser le trouble. Au contraire, jouir est faire acte de grâce, c’est respecter avec humilité et accueillir avec reconnaissance. C’est aimer ce qui nous arrive, en faire son miel, un acte religieux de communion avec la puissance génésique de la nature. La sagesse n’a pas à être « inventée », elle est déjà-là, en nous. Soyons nature comme les sauvages du Nouveau monde et nous vivrons à propos, sans excès ni démesure. Mûrissons avec notre âge,

  • Soyons enfant et sage de jouer et d’explorer en imitant ;
  • Soyons jeune et sage de dépenser son énergie et de se passionner, avide de curiosité pour tout et tous ;
  • Soyons adulte et sage de réfléchir à ce qu’on fait, d’agir à propos et de bien savoir aimer ;
  • Soyons vieillard et sage de trouver jouissance dans ses limites et de bien vivre malgré les ans.

La sagesse est d’explorer les limites et de les accepter ; elle est de vivre selon soi-même. Montaigne jeune homme a bien baisé et bien joui ; Montaigne adulte a évité les occasions de troubles (procès, jeux, discussions fiévreuses, prises de position politiques, etc.). A chacun de définir ce que sont ses limites par l’expérience qu’il fait de lui-même. Il faut amplifier la jouissance par la maîtrise et la prise de conscience pour « en peser et estimer le bonheur ».

Le sage, comme l’enfant, dit « oui » à la vie, mais en conscience.

Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse, 1964, PUF Quadrige 2015, 650 pages, €16.00, e-book format Kindle €14.99

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Montaigne redécouvert adulte

Montaigne était un auteur du programme de français au lycée. On l’étudiait par fragments en seconde, un peu rebuté par son vocabulaire archaïque à un âge où l’on pense à autre chose. J’en garde le souvenir d’un auteur à la sagesse sympathique mais peu philosophe et peu actuel. Ô combien j’avais tort ! A 15 ans, j’étais plus préoccupé par les amours. Il faut laisser passer les années pour découvrir Montaigne.

Il est mort le 3 septembre 1592 et cet anniversaire de quatre siècles a suscité quelques commémorations. Une émission sur France-Culture, un quart d’heure au réveil chaque matin du mois d’août 1992, m’a donné le goût de le relire. Elle était réalisée par André Comte-Sponville, un philosophe à peu près de mon âge duquel je me sentais proche. Avant de plonger dans le texte brut, une fois n’est pas coutume, j’ai désiré me mettre l’eau à la bouche en lisant quelques textes accumulés dans ma bibliothèque sur cet auteur tout d’affinités : Montaigne d’Elie Faure (1923), Montaigne par Stefan Zweig (1942), Montaigne par lui-même de Francis Jeanson (1951), Montaigne ou la philosophie vivante dans Une éducation philosophique d’André Comte-Sponville (1989).

C’était vingt ans après l’avoir rébarbativement « étudié » au lycée. J’ai retrouvé sa sagesse sympathique mais, contrairement à mes 15 ans, j’ai considéré qu’il est un maître en philosophie, moins théoricien qu’adepte de la vie bonne, et qu’il est éminemment actuel – ou plus précisément inactuel, de tous les temps.

Montaigne est un philosophe né d’une époque de troubles. Fils d’un anobli de fraîche date, ex-marchand de poissons bordelais, aux origines peut-être en partie anglaise par son père et juive par sa mère issue de courtiers convertis venus d’Espagne, il passe sa vie en pleine guerre civile pour la religion, au moment où l’Amérique vient d’être découverte. Tout cela pouvait le forcer à choisir son camp et à le servir par conformisme, mimétisme ou fidélité. Il n’en a rien été. Il s’est plutôt retiré de la scène, préférant la curiosité, la tolérance, la modération. Il a servi son roi mais en gardant son quant-à-soi, catholique de raison mais guère de foi.

Il a été aimé dans son enfance par un père attentif à le bien éduquer, sans forcer son désir. Il a connu l’amour des femmes dès sa plus tendre puberté puis, jeune homme, le bonheur d’une amitié rare avec La Boétie. L’humeur mélancolique venue de la mort trop jeune de son ami lui a « mis en tête cette rêverie de se mêler d’écrire ». Comme tout homme solitaire et de faible mémoire des noms, lieux et dates, l’écriture a tenu le rôle d’amie, à la fois confidente et miroir, mémoire et chronique d’une vie. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Ce sont moins les faits qui comptent que la manière de les penser et de les vivre. Le style est inimitable parce qu’éminemment personnel. Les Essais sont exemplaires, matrice des journaux et carnets des auteurs à venir.

Les spécialistes distinguent trois périodes chez Montaigne : 1/ la connaissance de soi, l’étape stoïcienne ; 2/ la connaissance de l’homme, le doute sceptique ; 3/ la pratique de soi, l’amour de la vie.

La période stoïcienne est celle où Montaigne commente les auteurs anciens. Ils sont hautains, inaccessibles, c’est une « exagération de sagesse ». Les superbes philosophies et les comportements surhumains sont illusions. Montaigne décrit son moi et il n’est pas d’un surhomme mais d’un homme simple. De même son style ne plane pas dans les hauteurs du jargon : « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Le style, c’est l’homme même. Et son style est sa philosophie. Il « écarte de lui les idoles capitales de la vérité, de l’immortalité et du bonheur qui permettent au commun des hommes de vivre sans réfléchir, et de maudire la souffrance plutôt que de tenter d’apprendre à s’en servir », dit Elie Faure. Ce que Montaigne retient de la sagesse antique est la force que procure la liberté intérieure. La puissance vitale des passions est germe des vertus – et la plus haute des vertus est celle d’équilibre. « Le vice (…) n’est que faute de mesure ».

La période sceptique est celle où il en vient à récuser tous les dogmes, tous les préjugés, toutes les éducations parce que l’expérience de chaque homme est unique et qu’elle seule vaut pour lui. « La vie n’est de soi ni bien, ni mal ». Les rencontres avec les autres, les lectures, les voyages, aiguisent la faculté de jugement parce qu’ils provoquent la réflexion personnelle. Le spectacle de la diversité engendre la perception de ce qui, en chaque homme, est commun à tous, et de ce qui est unique. La vérité ne peut être que relative, ici et maintenant ; elle peut servir d’exemple, non de dogme. Le doute seul, placé au seuil de la connaissance, peut y introduire le jugement. La science fixée ne travaille « qu’à remplir la mémoire » et laisse « l’entendement et la conscience vides ». La vertu la plus éminente de Montaigne, en cette période est l’exigence de sincérité sur soi. Si une sagesse humaine est possible, elle ne peut se concevoir que dans les limites de l’humaine condition. « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ». Nous ne saurions être dieu ; notre être, dans sa nature profonde, échappe à notre connaissance et notre existence est soumise à ce qui vient de la « fortune » (le hasard). Ce sont les prétentions de notre esprit qui introduisent en notre vie incertitude et discorde. Notre existence est rendue absurde par l’illusion de pouvoir découvrir quelques valeurs transcendantes. Dès lors, « nous pensons toujours ailleurs », nous ne vivons jamais « à propos ». « A quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne peut rasseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? » La nature commande, le sage l’accepte. Nous qui ne sommes qu’humain, vivons en humain – ni ange, ni bête. Le corps comporte en lui-même sa sagesse, qui est amour du plaisir et de la joie. Le secret du bonheur est simple : « étendre la joie » et « retrancher autant qu’on peut la tristesse ». Voilà tout Montaigne désormais : « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la lune : toujours serein ».

En son ultime période, il est lui-même. Il aime la vie, parfait à la bâtir en acceptant sa « folie ». Il aime les êtres comme ils sont, avec respect, lucidité, acceptation légère, joyeuse. « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi ». Elie Faure résume cette sagesse avec lyrisme : « L’essentiel est de ne pas perdre de vue qu’il y a en nous une forme supérieure de nous qu’il n’est pas impossible d’effleurer de temps à autre, ne pas ‘feindre une vérité’ qui n’est pas notre vérité, de connaître que nous sommes faibles pour épier notre faiblesse et éviter ses traquenards. Laissez les livres et les mots, regardez-vous, cultivez-vous. Que votre fermeté devant le néant et la vie ne vienne pas des recettes que vous recevez d’autrui mais des réalités d’enthousiasme à la vivre et d’imagination à le peupler qui n’appartiennent qu’à vous ». Nulle morale mais une éthique, c’est-à-dire une conscience personnelle qui n’ignore pas la morale commune de son temps et de son peuple, mais qui la juge et la pèse, la filtre à sa propre expérience et la rend relative. Il faut régler sa vie avec intelligence, ordre, mesure, authenticité, lucidité, tolérance. « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste ». Pour saisir la vie à chaque instant, il faut être en pleine adéquation avec elle. Il faut être « juste » comme sonne un accord musical, en harmonie avec l’existence. C’est pourquoi la vérité est toujours préférable au mensonge ; elle rend libre parce qu’elle met en accord l’être et le monde. « Nous sommes partout vent », et vent est sagesse, ou plutôt sage est le vent parce qu’il est mouvement, qu’il passe et emporte.

Cela est un « savoir vivre ». « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ». La sagesse de chacun n’est issue que de la vie même de chacun ; celle de Montaigne est un exemple à suivre. Comme tout maître, il faut le quitter pour devenir soi.

« J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. » La mort viendra, mais elle est une fin, non un but. « La vie doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ». Michel de Montaigne est un maître en art de vivre ; il se donne tout entier à ce qu’il fait, en son présent. Car le temps passe et l’existence nous est limitée. « Je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie ».

Faisons comme lui, imitons-le en sa sagesse humaine : « Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie ».

Montaigne, Les Essais, édition Villey-Saulnier avec préface de Marcel Conche, notes et explication sur les termes et expressions de l’époque, d’une chronologie sur la vie et l’œuvre, d’un appendice sur l’influence des Essais, d’un index et de la liste des inscriptions portées sur les murs de la librairie, PUF Quadrige 2004, 1504 pages, €46.00

Montaigne, Les Essais, Folio 2009 coffret 3 volumes, 2208 pages, €25.00

Montaigne textes choisis et commentés par Marie-Madeleine Fragonard, professeur de littérature française à l’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III), Pocket 2009, 544 pages, €5.50

Montaigne, Les Essais, Gallimard Pléiade 2007, édition Jean Balsamo, 2080 pages, €80.50, 

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Montaigne éducateur

Le projet éducatif est le révélateur d’une philosophie de l’existence. En son livre I des Essais, dans son chapitre 25 « Du pédantisme » et 26 « De l’institution des enfants », Montaigne se livre tout entier. L’éducation qu’il prône est celle du gentilhomme apte à juger pour commander à une époque, la Renaissance, où l’on redécouvre la vertu antique faite de rigueur et d’harmonie.

Il faut enseigner le discernement et la modération par de bons maîtres armés d’une sévère douceur qui font observer l’élève et exercent son jugement par l’exemple, exercent son corps et l’aguerrissent, tout en lui apprenant la civilité et la modestie.

Pourquoi apprendre ? Montaigne répond : pour se connaître, devenir meilleur, être libre. Comment apprendre ? Comme un homme doué de la faculté de discerner, non comme un perroquet qui n’est que mémoire stérile. « De vrai, le soin et la dépense de nos pères ne visent qu’à nous meubler la tête de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. » « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides. » L’entendement, c’est la raison, la faculté pensante, l’outil logique qui permet de comprendre et connaître, le mécanisme qui règle la pensée. La conscience est la faculté qu’a l’homme de connaître sa propre réalité, de la juger, donc de se connaître lui-même et de s’améliorer. La science se doit de servir la conscience car « que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande si elle ne se digère ? Si elle ne se transforme en nous ? Si elle ne nous augmente et fortifie ? » Retenir « un peu de chaque chose et rien du tout (à fond), à la française », est de peu d’utilité. Car « le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. » « Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire. » Aussi, pour le bien de l’élève, « il me semble que les premiers discours de quoi on lui doive abreuver l’entendement, ce doivent être ce qui règle ses mœurs, qui lui apprennent à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l’art qui nous fait libre. »

Pour cela, il faut de bons maîtres. Ils doivent être dignes, pédagogues et d’une sévère douceur. Aujourd’hui comme hier ils sont rares et confondent souvent les paroles et l’action. « Le paysan et le cordonnier parlent de ce qu’ils savent, les pédants il leur échappe de belles paroles (…) ils savent la théorique de toutes choses, cherchez qui la mettent en pratique. » Le paysan et le cordonnier, s’ils se fourvoient, la nature et la matière sanctionnent leurs erreurs ; pas les pédants, qui peuvent disserter à l’infini et retomber dans leurs discours sur un semblant de cohérence. C’est pourquoi il faut être attentif à la personnalité de qui enseigne. « La science (…) n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point. » Aussi, « ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on n’y requit tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science. » Où Montaigne, abreuvé aux mêmes mamelles, fait écho à Rabelais pour qui « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

La méthode d’enseignement se doit d’être, comme la conduite que l’on veut enseigner, opiniâtre et modérée. « Cette institution se doit conduire par sévère douceur, non comme il se fait. » La discipline de l’esprit se règle sur celle du corps. « Ôtez-moi la violence et la force ; il n’est rien à mon avis qui abâtardissement si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu’il lui faut mépriser ; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et au coucher, au manger et au boire ; accoutumez-le à tout. Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. » Tel il sera de physique et de caractère, tel il sera à l’étude. La constance, la tempérance, l’effort, s’apprennent par le corps ; il discipline l’esprit aussi bien. Le maître doit habituer l’enfant à tout, au physique, au moral, comme au savoir.

Car le meilleur apprentissage se fait par l’exemple, mais aussi par les exemples.

Lycurgue, comme les Perses, fournissait aux prime-adolescents des maîtres de vaillance, de sagesse et de justice. Aucune mention n’était faite du savoir livresque. « La façon de leur discipline, c’était leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et s’ils condamnaient et louaient ou ce personnage ou ce fait, il fallait raisonner leur dire et, par ce moyen, ils aiguisaient ensemble leur entendement et apprenaient le droit. » Un enfant n’est pas une page blanche et, selon Montaigne, « il est difficile de forcer les propensions naturelles. » Mais le pédagogue doit faire confiance à son élève et, afin de le faire s’épanouir au mieux de ce qu’il est, de « l’acheminer toujours aux meilleures choses et plus profitables. » À lui de doser l’effort et d’exciter la curiosité de son élève ; à lui de le guider, de proche en proche, dans sa réflexion par une démarche adaptée.

Il est souhaitable que « selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commence à la mettre sur la monture, lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour (…). Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et juger jusqu’à quel point il se doit ravaler pour s’accommoder à sa force. À faute de cette proportion nous gâtons tous ; et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes que je sache. » Notons les mots de Montaigne : goûter, écouter, proportion – l’expérience, le dialogue, la mesure. Toute éducation se fait dans la vie, sur le tas, au réel ; elle ne peut rendre meilleur que s’il y a dialectique entre le maître et l’élève, écoute mutuelle dans le respect l’un de l’autre ; mais le maître a la compétence du chemin, à lui de doser l’enseignement, la réflexion et l’expérience. Ce qui compte est le sens de la leçon, non les mots, « qu’il juge du profit qu’il en aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. »

Ce qui compte, dans l’enseignement, est la formation de la personnalité : « qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. (…) Qu’on lui propose cette diversité de jugement : il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doute. Il n’y a que les fous certains et résolus. » La soif de certitude, propre à l’adolescence, doit ainsi être contrée par un entraînement au doute, cette modestie du jugement de tous les instants. Nombre des exemples de la vie quotidienne a ce rôle et « à cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d’un page, la sottise d’un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières. À cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers. »

Montaigne critique tout aussitôt un travers français qui a perduré jusqu’à nos jours : la pédanterie plutôt que la curiosité, la légèreté à justification culturelle qui fait encore le fonds des hordes de touristes plutôt que la curiosité humaine. « La visite des pays étrangers », donc, « non pour en rapporter seulement, à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa Rotonda (…), mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui. » Bien au contraire, « on l’avertira, étant en compagnie, d’avoir les yeux partout. (…) Il sondera la portée d’un chacun : un bouvier, un maçon, un passant ; il faut tout mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise, car tous sert en ménage ; la sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction. » Pour apprendre, il faut observer, et la fonction du pédagogue est de susciter le désir d’observation : « qu’on lui mette en fantaisie une honnête curiosité de s’enquérir de toutes choses ; tout ce qu’il y aura de singulier autour de lui, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un homme, le lieu d’une bataille ancienne. » Et l’homme en société est éclairant : « il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. (…) C’est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bons biais. »

Tous ces exemples pris dans la maisonnée, dans la vie de tous les jours, lors des voyages, du commerce des hommes, de la fréquentation de la société, « tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes, nous apprennent à juger sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse. » Comparaison, sens du relatif, modestie, entraînent à juger en raison et avec modération. Avec ce détachement nécessaire à l’exercice de la réflexion.

À ce stade, et dans son prolongement, vient le commerce des livres : « en cette pratique des hommes, j’entends y comprendre, et principalement, ceux qui ne vivent qu’en la mémoire des livres. Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles. (…) Qu’il ne lui apprenne pas tant les histoires qu’à en juger. » Là encore, point de respect pour l’apparence : bouvier ou grand seigneur, l’élève doit l’observer pareillement, l’écouter et en tirer profit. Même démarche pour la chose écrite, l’élève ne retiendra « pas tant les histoires qu’à en juger. » « Car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. (…) Il faut qu’il s’imprègne de leurs humeurs, non qu’il apprenne leurs préceptes. Et qu’il oublie hardiment, s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier. »

L’esprit cependant n’est pas tout, mais le corps et le caractère participent de l’éducation : « ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme » ! « Ce n’est pas assez de lui roidir l’âme, il faut aussi lui roidir les muscles. » « Les jeux mêmes et les exercices seront une bonne partie de l’étude : la course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bienséance extérieure, et l’entregent, et l’élégance de la personne, se façonnent en même temps que l’âme. » L’un retentit sur l’autre comme déclaraient les anciens : un esprit sain dans un corps sain. On ne forme pas un intellect mais un gentilhomme, que diable !

L’esprit vif, le jugement réfléchi, vont avec un maintien gracieux, un corps agile et fort, une maîtrise de soi et une civilité élégante. Car on respectera l’autre sans chercher à le changer. « On dressera cet enfant à être épargnant et ménager de sa suffisance, quand il l’aura acquise ; à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence, car c’est d’une incivile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de notre appétit. Qu’il se contente de se corriger soi-même, et ne semble pas reprocher à autrui tout ce qu’il refuse à faire, ni contrevenir aux mœurs publiques. »

Le guide suprême reste la vérité. On peut composer avec le monde, respecter les autres et accepter leurs sottises ; on gardera son quant-à-soi et son jugement. Mais « qu’on l’instruise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité, tout aussitôt qu’il l’apercevra ; soit qu’elle naisse dans les mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque raisonnement. » L’objectif du savoir est la philosophie, qui est méthode de sagesse et permet de bien vivre et de bien mourir. Sa formation achevée, l’élève aura les moyens de l’aborder, de la goûter : « que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’aient que la raison pour guide. »

La philosophie n’apparaît revêche que par le pédantisme. Or, « elle ne prêche que fête et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son gîte. » La philosophie rend heureux car elle est harmonie. « L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle doit faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise, doit former à son moule le port extérieur, et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre, et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la Lune : toujours serein. » Santé, aisance, grâce et fierté, allégresse, bonté – tels sont les bienfaits de l’équilibre : une juste réflexion, la civilité des relations, la tempérance du corps. L’élève bien éduqué vivra la philosophie : « on verra s’il y a de la prudence en ses entreprises, s’il a de la bonté et de la justice en ses déportement, s’il a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptés, de l’indifférence en son goût, soit chair, poisson, vin ou eau, de l’ordre en son économie. »

La philosophie est règle de vie. « Le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficulté que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. Le règlement (la modération), c’est son outil, non pas la force. (…) C’est la mère nourrice des plaisirs humains. En les rendant justes, elle les rend sûrs et purs. Les modérant, elle les tient en haleine et en goût. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise vers ceux qu’elle nous laisse ; et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusqu’à satiété, maternellement, sinon jusqu’à la lassitude. »

Toute l’Antiquité est là, dans cet accord profond que Montaigne fait sien entre la nature et l’homme. Ce qui est plaisir est voulu par la nature, donc bienfaisant. La philosophie aussi participe de cette abondance, de cet accord religieux de l’homme et du monde. La vraie vertu « aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ses biens-là règlément, et les savoir perdre avec constance. »

Ayant acquis cela, l’enfant est devenu un homme, armé pour l’existence. Y a-t-il aujourd’hui une ligne à changer à ce projet éducatif ?

Michel de Montaigne, Les Essais (en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1376 pages, €32.00

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François Mauriac, Ce que je crois

La lecture des Œuvres autobiographiques de Mauriac, éditées par la Pléiade, distille l’ennui pour la moitié. Le lecteur a l’impression de plonger dans une atmosphère radicalement autre, archaïque, pesante. Comme la bourgeoisie était étouffante jusqu’à la guerre ! On mesure, au fil des œuvres, combien le nazisme, la défaite, la collaboration, la résistance, ont marqué une coupure avec ce monde-là. Les œuvres de Mauriac en témoignent : il s’est libéré de quelques carcans, il devient plus incisif, plus personnel. Il est, brutalement, devenu « actuel ».

Ce que je crois est de cette veine, publié en 1962, bien plus vivant que Souffrances et bonheur du chrétien, paru en 1931. Mauriac opère après-guerre un retour sur lui-même, sur sa croyance. Il est sincère. Il élague l’accessoire pour rechercher le fondement. Aussi nous intéresse-t-il car il nous parle. « J’ai voulu répondre le plus simplement et le plus naïvement possible à la question : pourquoi êtes-vous demeuré fidèle à la religion dans laquelle vous êtes né ? » Il répond : la foi est exigeante, elle aide, elle donne un sens à l’existence, elle répond à une faim personnelle.

La foi est exigeante car elle est une vertu : « Qui dit vertu dit aussi usage de la volonté, et usage méritant, usage difficile. » Elle est une discipline, donc une aide, « l’efficacité de la prière », « une vie sacramentelle qui fécondait sourdement ma vie temporelle. » Cette efficacité vient du sens que la foi donne à l’existence. « Que la vie n’ait pas de direction ni de but, que l’homme n’ait pas de destin, c’est ce que je suis incapable de croire. » Il nie « l’absurde », le « cachot » matérialiste ; le néant lui fait « horreur ». « Il fait nuit au-dedans de moi, et c’est au secret de cette nuit que je l’ai retrouvé » ; « cette lumière constitue elle-même un mystère (…) n’empêche qu’elle s’impose par elle-même. »

La « lumière » attire, elle apaise une angoisse, elle assouvit une faim personnelle. L’angoisse, c’est « la peur que j’ai de la mort. » Mais aussi la peur du Mal, qui « naît à la jointure de l’esprit et de la chair. » L’angoisse de l’animalité en l’homme est un refus très début de siècle. « Le problème est de n’être pas dévoré par cette part d’eux-mêmes : l’animalité. Dominer la vie ne va pas sans dominer la part instinctive de l’être. L’art de vivre, pour le païen, consiste à user et ne pas abuser. Mais précisément, et l’acte de chair ici se manifeste comme ne ressemblant à aucun autre, son exigence est forcenée, et participe de l’infini. Cette marée est capable de tout recouvrir, de tout emporter. » Craint-il le Dieu jaloux ? Pour l’homme, procréer serait égaler Dieu : faire un enfant serait-il de créer un autre homme comme Dieu le fit ? Quant à la « marée » elle ne peut naître que d’une continence en excès, d’une pathologie de la frustration.

Mais la jalousie de Dieu revient bien au fil des pages : « La pureté est la condition d’un plus haut amour – d’une possession qui l’emporte sur toutes les autres possessions : celle de Dieu. » Et Dieu nous dit : « Donnez-vous aux autres ». « Se donner est la vocation de tous. Pour se donner aux âmes, il faut renoncer aux corps. » Quelle curieuse façon de « se donner » ! Le sexe n’est-il pas l’échange humain le plus intime, le plus fort, celui qui fait comprendre l’autre au plus profond ? Mais lorsque l’on apprend que Mauriac avait aussi des désirs homosexuels, cette inhibition s’éclaire. La religion est pour lui un garde-fou contre l’interdit.

Il y a chez Mauriac cette archaïque trouille du père fouettard, ce qu’il appelle, la bouche en cul-de-poule, « la conscience en nous de la volonté de Dieu » ; « l’exigence de notre amour qui sait par expérience que le péché le sépare de celui qu’il aime. » Son Surmoi est tellement fort que Mauriac décrit ainsi « l’exigence de (sa) nature : le sentiment de la culpabilité, le besoin d’être pardonné. » Il a une régressive nostalgie de l’enfance : être à nouveau petit garçon, tremblant sous le regard du père. Mauriac n’a pas connu son père : faut-il voir un reflet de ce manque cruel dans l’expression de sa foi ? « Je ne me suis jamais dissimulé à moi-même ce désir de Dieu, ce besoin de Dieu, cet amour de Dieu qui, bien plus que la peur, seraient capable d’enfanter Dieu. » Si on le lit bien, Dieu n’existe que parce que l’on en a besoin.

Que cette religion du Père est loin de nous ! Je ne crois pas en Dieu, je n’en ai pas l’appétit. Je respecte les croyances sincères, et Mauriac était d’un monde ancien. Les jeunes croyants d’aujourd’hui n’ont pas sa foi. Ils cherchent, plutôt que le père, le grand frère qui les écoute tous et qui répond à chacun. Les dogmes reculent, comme les certitudes, la sincérité d’une expérience personnelle partagée importe plus.

Telle est la grandeur de l’âme humaine : aimer pour guider ; aider chacun à devenir lui-même. Nul besoin d’un Dieu pour cela. Si la croyance est nécessaire, qu’elle le soit pour ceux qui en ont nécessité. La force est de s’en passer, d’accepter son destin et le néant de la mort, l’éphémère de l’existence qui fait justement sa beauté. Tout n’est pas permis pour cela, car la liberté ne va pas sans responsabilité et la peur du châtiment est remplacée par l’image que l’on se fait de soi-même.

Mais pour cette seule parole de Mauriac, il lui sera beaucoup pardonné : « Que de fois l’ai-je ressenti moi-même, à la messe, devant un enfant qui venait de communier ! Que le Christ soit à la mesure du cosmos, je le veux bien et je m’en désintéresse ; mais qu’il vive dans cet enfant agenouillé devant moi, dont j’aperçois la nuque mince, et qu’il se confonde avec lui, et qu’il soit lié à ce petit homme par une ressemblance qu’un adulte a peine à concevoir, c’est la vérité incroyable à laquelle je crois et qui me bouleverse. »

François Mauriac, Ce que je crois, 1962, Grasset €15.90, e-book format Kindle 66 pages €5.99

François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Gallimard Pléiade 1990, 1392 pages, €52.00

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Politique et morale

L’union de la politique et de la morale est un idéalisme, elle est totalitaire. La séparation est un cynisme qui laisse le choix, et le choix est difficile.

Si morale et politique vont ensemble, ce qui est moralement bon est politiquement juste, et réciproquement

C’est un idéalisme où le vrai et le bien, l’univers du saint, du savant et du militant se rejoignent. La morale a toujours raison, la raison est toujours morale. Ainsi peut-on savoir ce qui est juste : la morale et la politique deviennent une science, toute faute est une erreur, toute erreur une faute. Les adversaires se trompent, ils sont hors de la raison – fous, malades, sauvages.

Soit l’idéalisme est réactionnaire et regarde vers le passé : tout vient du Bien et va de mal en pis. Le présent est une erreur qu’il faut corriger au nom des lois d’origine : la morale fonde la politique. C’est tout le pari du « c’était mieux avant », de l’âge d’or (mythique), du collectif éternel qui sait mieux que vous, pauvre petit chainon de la lignée, ce qui est bon pour la perpétuation à l’infini de la lignée. Rejoindre le Bien (Platon), c’est rejoindre le Peuple en son essence historico-culturelle (Mussolini) ou génétique (Hitler), et en son communisme fondamental (Staline), c’est rejoindre Dieu en ses Commandements (le Peuple élu juif, la Cité idéale chrétienne, la Soumission musulmane).

Soit l’idéalisme est progressiste et c’est l’avenir qui a raison : tout va mal mais vers le mieux. La politique fonde la morale, ce qui est politiquement juste est moralement bon. Même si cela fait du mal à quelques-uns – et parfois au grand nombre : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs a été la grande justification de la « dictature du prolétariat » et du goulag soviétique, la « rééducation » le grand mantra maoïste et polpotiste.

Le philosophe-roi (Platon) et le dirigeant philosophe (Lénine) de ces deux idéalismes savent objectivement ce qui est bon. Ils sont au-dessus des lois, car la vérité ne se vote pas. Ils décident seuls de ce qui doit vivre ou périr. Cela donne le totalitarisme de la pensée et la dictature en politique : celle des prêtres, du chef ou du parti. La fin justifie les moyens, « les questions de morale révolutionnaire se confondent avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaire », écrivait Trotski dans Leur morale et la nôtre.

Si morale et politique sont séparés, l’une prime l’autre

C’est un cynisme, qui peut être moral (individuel) ou politique (collectif).

Soit c’est un cynisme moral (Diogène) : il vaut mieux être moralement bon que politiquement efficace, la vertu est préférée au pouvoir, l’individu au groupe, la sagesse ou la sainteté à l’action, l’éthique au politique.

Soit c’est un cynisme politique (Machiavel) : mieux vaut être politiquement efficace que moralement bon, mieux vaut la puissance que la justice, le pouvoir et sa conservation est la seule fin.

Alors, idéalisme ou cynisme ? Morale ou politique ?

Il faut choisir mais le libre-arbitre ne permet de choisir ni son camp, ni sa morale, parce qu’on ne se choisit pas soi-même. Chacun est déterminé plus ou moins fortement par ses gènes, son éducation, sa famille, son milieu social… Le choix n’est jamais désintéressé car jamais sans désir. C’est l’impasse faite par les économistes libéraux sur tout ce qui n’est pas rationnel chez le consommateur, l’impasse faite par les analystes politiques sur l’irrationalité foncière de la politique, le pari fait par les sectateurs de toutes les religions sur l’émotion et la peur fondamentale qui exige la croyance. Le désir résulte d’un corps et d’une personnalité, d’un lieu et d’une histoire. Les choix moraux et politiques sont des jugements de goût – ou de dégoût – plus que des jugements rationnels. La raison ne vient qu’en surplus pour « rationaliser » ces choix instinctifs.

Mon goût me porte à préférer ainsi le cynisme à l’idéalisme. Le cynisme est moins dangereux car il permet de ne pas croire. C’est reconnaître que l’existence est tragique, mais ce « dé »-sespoir, cette absence de tout espoir métaphysique apaise, il fait vivre ici et maintenant plus fort et rend plus miséricordieux à nos semblables englués dans leurs passions et leurs angoisses.

Les dangereux sont plutôt les papes armés, les prophètes politiques, les ayatollahs du quotidien, les secrétaires généraux de parti communiste et les censeurs anonymes des réseaux sociaux. La foi rend méchant, la « bonne conscience » rend pire encore.

Le machiavélisme du cynique n’est pas une position politique mais la vérité de toute politique : la force gouverne parce qu’elle est la force. Diogène n’enseigne pas une morale parmi d’autres mais la vérité de toute morale : seule la vertu est bonne.

Le pouvoir n’est pas une vertu, ni la vertu un pouvoir. La morale enveloppe la politique car elle est toujours individuelle et solitaire. Aucun devoir ne s’impose moralement à un groupe ; politique, police, politesse, sont des lois de groupe, la morale non. Le machiavélisme, qui ne se veut que politique, n’est justifié qu’en politique. Ce n’est pas un impératif pour l’individu mais une règle de la prudence et de l’efficacité pour le groupe. Pour chaque individu, Diogène l’emporte.

Machiavel pour le groupe, Diogène pour chacun. Car seul le bien que l’on fait est bon. Il est bon, non par une loi universelle à laquelle il se soumet, mais par la création particulière du bien précis qu’il fait à quelqu’un. La seule règle est qu’il n’y a pas de règle universelle mais seulement des cas singuliers. Pour Montaigne, la tromperie peut servir profitablement si elle est exceptionnelle, dans certaines limites (que chacun doit solitairement évaluer) et exclusivement dans les situations collectives. C’est l’exemple fameux du Juif qui frappe à votre porte, sous l’Occupation, et qui est poursuivi par les nazis. Si l’on vous demande si vous l’avez vu, la vérité exige de dire que oui ; mais la morale exige de dire que non. Ce « pieux » mensonge est pour le bien précis du Juif que vous allez ainsi sauver.

Quoi que vous fassiez, la morale restera globalement impuissante en politique, comme la puissance restera en elle-même amorale. Mais dans votre sphère de décision, vous pouvez agir moralement. Vous ne ferez pas de la « grande » politique mais de la relation humaine – à la base de la vie de la cité, ce qui est aussi la politique.

Chacun sait bien ce qu’il juge, mais n’a plus les moyens d’en faire une morale universelle parce que nul fondement absolu ne tient plus. Il faut faire simplement ce qu’on doit, c’est-à-dire le bien plutôt que le mal, et le moins mal plutôt que le pire. Et ce n’est pas à la foule ni au parti ou au clerc de dieu de juger, mais à chacun, dans sa solitude de choix.

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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Capitalisme chinois

Le président Macron est en Chine. Comment comprendre le capitalisme particulier de ce pays ?

Qu’est-ce donc que « le capitalisme » ?

De façon descriptive, il s’agit d’une technique d’efficacité économique à user des ressources rares pour produire au moindre coût. Cette efficacité engendre du profit, qui peut être réparti sur l’investissement, les salaires, la rémunération du capital, ou mis en réserve. C’est cette « répartition » qui est un acte politique – donc soumis à idéologie. Elle peut être coopérative, sociale, étatiste, clanique ou libérale. Les coopératives ouvrières partagent les gains après répartition décidée par tous ; l’entreprise sociale n’a pas de « but lucratif » mais redistribue à ses clients, ses fournisseurs et ses salariés les surplus ; l’entreprise d’Etat abonde le budget du pays en contrepartie de la présence de fonctionnaires pour administrer l’entreprises et de décisions politiques pour investir ; l’entreprise clanique assure la richesse à une famille ou à un clan, ne se préoccupant que de la rentabilité ; l’entreprise libérale se soumet à la loi de l’offre et de la demande tant pour vendre ses produits que pour acheter aux fournisseurs, rémunérer ses actionnaires et payer ses salariés – le pouvoir est en ce cas un rapport de négociations successives avec les uns et les autres.

La comptabilité en partie double, les méthodes de marketing, les innovations technologiques, l’organisation fordiste de la production, les sociétés juridiquement à responsabilité limitée, le commerce au loin, sont des techniques du capitalisme. Elles évoluent, se transforment, s’adaptent depuis le XVe siècle. Le cœur de l’économique réside en cette efficacité recherchée à chaque instant, de la production à l’échange, efficacité dont « le profit » est le résultat final (et pas le but en soi) – en même temps qu’il y a goût du risque (marchands aventuriers, inventions mises sur le marché, prospection de nouveaux clients, innovations). Ce risque, apporté par les détenteurs de capitaux qui le prêtent à l’entreprise (obligations) ou prennent une part (actions) doit être rémunéré – sinon personne ne prêterait et « l’Etat » (on l’a vu avec M. Haberer, énarque au Crédit lyonnais nationalisé) est un piètre gestionnaire ! Cette technique double peut être adaptée différemment, suivant les pays et les sociétés qui l’utilisent.

Le capitalisme en Chine

Il fut d’abord d’Etat avant d’être livré aux clans (comme dans la Russie post-soviétique mais sous le contrôle du Parti communiste au pouvoir). Le deal est le suivant : faites des affaires mais ne remettez jamais en cause le pouvoir ; quiconque le remet en cause de quelque façon se voit accusé de « corruption » et mis en prison. L’entrepreneur individualiste, le self-made-man à l’américaine, n’existe pas en Chine. Selon la tradition, ce sont des familles entières qui sont actionnaires et les réseaux de relations personnelles (y compris avec les fonctionnaires d’Etat et les influents du Parti) qui sont au cœur des affaires. D’où ces relations paternalistes à l’intérieur des entreprises, ce sens des responsabilités sociales comme il existait dans l’ancien capitalisme familial français ou allemand au début du XXe siècle – mais aussi ce que les protestants puritains anglo-saxons appellent « la corruption », qui est là-bas un échange de bons procédés. La « vertu » des entrepreneurs chinois est à la fois sociale (le réseau, d’où « la corruption ») et morale (le confucianisme). On peut la mettre en parallèle avec ce qui animait les maîtres de forges européens : le statut social et le christianisme.

L’usage social de l’outil capitalisme n’est pas né en Chine d’une parole d’Etat. Deng Xiaoping a certes débloqué la situation en 1978 et tiré un trait sur le volontarisme brouillon des maos. Car le Grand Bond en avant fut un grand bond en arrière qui fit périr de faim des millions de Chinois et nul ne veut plus le voir revenir. La mégalomanie d’Etat ignore l’économie et ses lois toutes simples qui permettent de produire, d’échanger et d’élever le niveau de vie. Pour conserver le pouvoir après l’extinction de Mao, le Parti n’avait d’autres ressources qu’une perestroïka contrôlée. Elle fut conduite en douceur et dans le temps, aboutissant à l’essor que l’on observe depuis trois décennies.

Mais la Chine ne part pas de rien.

Son histoire illustre combien la société chinoise a depuis longtemps su marier la bonne économie à la bonne politique. Au moyen-âge, la production agricole et les réalisations des artisans spécialisés étaient largement diffusées dans l’empire par une classe marchande pleine d’initiatives. Le forçage anglais des ports par le traité de Nankin oblige au XIXe siècle l’empire immobile à bouger. L’ouverture commerciale à la concurrence de l’Occident montre aux Chinois le retard qu’ils prennent sur la révolution industrielle. L’équipement passe par la puissance publique, comme souvent dans les phases de décollage. C’est l’armement qui intéresse les fonctionnaires des provinces côtières. Qui dit armement dit acier et qui dit acier dit charbon – et c’est ainsi que commencent les infrastructures et la production industrielle. Se développent alors l’armement, les bateaux à vapeur, le textile, le téléphone.

La fin du XIXe voit la création d’entreprises mixtes dont le financement est à capitaux privés, la gestion par des marchands issus des ports ouverts, et le contrôle celui des fonctionnaires locaux. Le début du XXe siècle verra l’Etat central codifier et réguler le commerce. Le capitalisme n’est pas une importation d’Occident – c’est confondre la technique d’efficacité économique (le capitalisme) avec l’idéologie libérale (le laisser-faire). Les pratiques traditionnelles chinoises ne sont pas balayées et remplacées, elles amalgament les techniques nouvelles venues d’ailleurs à leur culture, habitudes et mentalité. Tout comme l’a fait le Japon à l’ère Meiji et la Corée du sud dans les années 1960. C’est bien la preuve que « la mondialisation » n’est une américanisation du monde que dans les fantasmes politiciens. La globalisation est l’ouverture des marchés à l’ensemble de la planète mais « le capitalisme » n’est pas un néo-colonialisme occidental. Si des pays aussi divers que la Chine, le Japon et la Corée ont su adapter la technique capitaliste à leur culture proprement originale – sans perdre leur âme comme on le voit tous les jours – c’est bien la preuve qu’il est sot d’amalgamer capitalisme, libéralisme et américanisation. Le propre de l’analyse est de distinguer pour comprendre. La science économique n’a rien à voir avec la croyance idéologique.

Au début du pouvoir communiste, les structures économiques familiales et claniques, mêlées de privé et d’Etat, sont conservées. Les propriétaires ne sont expropriés que pour moitié et restent actionnaires à dividendes en parallèle avec l’Etat, tout en poursuivant leur gestion. Il n’y a pas de nationalisation « idéologique » mais une inflexion en douceur qui permet à la production de continuer au profit du collectif et à la distribution d’assurer « le bol de riz » aux masses. Au nom du redressement national, les ouvriers sont même incités par l’Etat à travailler plus en gagnant moins, tout comme dans la conception organique de Vichy. La réaction « antidroitière » qui suit les Cent Fleurs de 1957 fait disparaître le secteur privé – mais pas physiquement les entrepreneurs (au contraire des propriétaires terriens). Ce qui permettra le redressement économique dès la mort de Mao. C’est ce que n’a pas su faire la Russie ex-soviétique qui a envoyé tous les spécialistes en camp de « rééducation ».

La conception « communiste » du capitalisme à la chinoise

Les officiels chinois parlent d’« entrepreneurs patriotes » (comme Bismarck) et de « socialisme de marché » (comme jadis certains socialistes français). Ce n’est pas le niveau de vie qui est mis en avant (conception individualiste hédoniste) mais la grandeur de la nation (conception collective souverainiste). Toutes les grandes entreprises ont des liens familiaux et de réseaux, et naturellement avec le pouvoir local et central. Nombre d’entrepreneurs sont membres du Parti communiste. Nul ne peut se passer des autorités pour obtenir les autorisations nécessaires à la production (trouver un terrain, bâtir, obtenir des crédits, entrer en bourse) – ou la protection contre d’éventuelles sanctions (tout le monde fraude parce que la bureaucratie est comme partout rigide et lente).

Dès lors, s’ouvre la voie royale des Quatre modernisations (agriculture, industrie, défense, science et technologie), qui passe par l’ouverture aux échanges mondiaux avec l’adhésion chinoise à l’OMC, puis la reconnaissance internationale par les Jeux Olympiques de 2008.

L’économie de commande disparaît par étapes pour l’économie de marché :

  • 1979, décollectivisation de l’agriculture ;
  • 1979, création de zones économiques spéciales pour attirer les capitaux étrangers ;
  • 1984, autorisation des petites entreprises privées de services urbains (réparateurs de vélos, de chaussures, marchands de beignets, coiffeurs…) ;
  • 1990, création de la bourse de Shanghai, 1991 création de la bourse de Shenzhen ;
  • 1992, fin de la planification, transformation des sociétés d’Etat en sociétés par actions, réforme de la fiscalité ;
  • 1995, restructuration du système bancaire qui rend l’autonomie de gestion aux banques ;
  • 2004, reconnaissance de la propriété privée.

Restent les problèmes collectifs, dont l’Etat a pour rôle de se préoccuper :

  • Les filets sociaux de toute société industrielle (santé, droit du travail, chômage, retraite)
  • La protection de l’environnement et la répartition des infrastructures (routes, chemin de fer, aéroports, barrages, centrales)
  • La lutte contre les excès de la corruption locale qui menace la cohésion sociale, donc le pouvoir du Parti.
  • Une relative libéralisation des mœurs, du savoir, de l’Internet des réseaux (à monopole national), donc de l’opinion…
  • Mais aussi la place de la Chine dans le monde, à commencer par la mer de Chine (donc renforcement de l’armée, occupation d’îlots, prospection pétrolière, chemin de fer jusqu’en Europe, nouvelle « route de la soie »).

Les Chinois réclament moins « la démocratie » que le « bon gouvernement ». Tant que le parti « communiste » assure un bien-être croissant (ce pourquoi le taux de croissance est scruté avec attention, et probablement « piloté » politiquement), même au prix de restrictions de libertés, d’une morale inquisitrice et d’un autoritarisme d’Etat venu du centre à Pékin, le système politique n’est pas vraiment contesté. L’élection du bouffon Trump montre combien « la démocratie » à l’occidentale peut être ridicule et déstabilisatrice, voire dangereuse pour un pays. En revanche, la technique d’efficacité du capitalisme apparaît (depuis 30 ans) comme le meilleur instrument pour produire, vendre et augmenter le niveau de vie. Car « les masses » ne se nourrissent pas longtemps de slogans…

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Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan

L’intérêt de ce comics mis en film est de faire réfléchir son public cible des 12-15 ans sur les valeurs. Comment la colère naît de la culpabilité, combien la vengeance est une impasse, de quelle façon la justice n’est juste que lorsqu’elle est neutre et objective, au-dessus des personnes.

L’histoire est connue : Bruce Wayne, le fils unique d’un couple de riches philanthropes américains issus d’une dynastie industrielle, voit sous ses yeux un drogué descendre ses parents, plus avide d’argent pour se payer sa came que de la vie humaine. Il est l’exemple-type de l’égoïste totalement fermé qui se fout du monde et ne veut que jouir immédiatement – un archétype de la société des pionniers. Il est le bas de l’échelle dont les riches et puissants sont le haut, tout aussi égoïstes et fermés, dont la jouissance immédiate et permanente est le pouvoir sur les autres.

Mais le petit Bruce de 8 ans (Gus Lewis) a quelques mois auparavant chuté dans un puits du manoir familial en jouant avec son amie Rachel (Emma Lockhart), fille de la cuisinière. Il s’est cassé le bras, ce qui n’est rien, mais a été épouvanté par un vol de chauve-souris qui nichaient dans les profondeurs. Depuis, il fait régulièrement des cauchemars. A l’opéra, pourtant entre ses parents, il ressent un malaise à la vue des diables cornus aux ailes en cuir noir qui hantent la scène ; il réclame de quitter le spectacle et son père, trop bon, y consent. C’est à la sortie que surgit le looser qui va les tuer comme de vulgaires volailles à plumer.

Quatorze ans plus tard le jeune homme (Christian Bale) est empli de colère et ne songe qu’à se venger. Le tueur doit sortir de prison après avoir eu une conduite exemplaire, collaborer avec la justice pour témoigner contre le parrain de la pègre Falcone (Tom Wilkinson) et déclarer ses regrets au tribunal. Bruce veut le tuer, malgré Rachel qui lui dit que vengeance n’est pas justice – mais Falcone fait descendre le collabo avant que Bruce ne puisse sortir son pistolet.

Dès lors, frustré de sa vengeance, Bruce Wayne donne son manteau chic à un clochard et s’enfonce dans les bas-fonds, jusqu’en Asie – d’où part toute misère, selon la mythologie américaine. Un certain Henri Ducard (Liam Neeson) le repère dans une prison où il se bat à six contre un et le recrute pour sa Ligue des ombres, composée de guerriers ninjas. Bruce s’entraîne comme un forcené pour évacuer cette colère qui le hante. Il surmonte sa peur et réussit à dominer son corps par l’esprit suffisamment pour être reconnu comme apte à entrer dans la Ligue dirigée par le mystérieux Ra’s al Ghul, dont l’objectif est de restaurer la justice par tous les moyens partout dans le monde. Lorsqu’il lui demande de décapiter un meurtrier, Bruce refuse d’être « un exécuteur » ; il a une autre conception (chrétienne ?) de la justice. Dès lors, il doit se battre et incendie le repaire, tout en sauvant son mentor qu’il laisse inconscient à des villageois dans l’Himalaya.

Ce film d’initiation montre aux jeunes adolescents l’exigence de grandir pour devenir héros. L’égarement est naturel, l’apprentissage est culturel : si l’on veut devenir un homme plutôt que de rester orphelin infantile, il faut s’entraîner à dominer sa peur, à agir là où il le faut mais avec les moyens requis, et sans intérêt personnel. Et n’avoir aucune « pitié » envers ceux qui se mettent volontairement en-dehors de l’humanité.

De retour à Gotham City, vivant dans le manoir tenu par le fidèle majordome attaché à sa famille, qui l’a élevé (Michael Caine), Bruce se fait ninja pour mieux assurer la justice : il est play-boy héritier de grande fortune le jour et Batman la nuit, l’homme chauve-souris, en souvenir de ses cauchemars. Il ne veut pas devenir un justicier, mais que la justice soit un symbole qui plane comme une menace au-dessus des personnes. Nous sommes bien dans la conception américaine Ancien testament du droit et de la morale : un garde-fou vengeur qui empêche les humains faillibles d’errer.

Bruce s’appuie sur le chef de projets de la société Wayne (Morgan Freeman), relégué dans les sous-sols par le président exécutif avide de faire des affaires avec qui paye le plus – et d’entrer en bourse afin de diluer le pouvoir de la famille (une critique acerbe des excès du capitalisme financier américain). Lucius Fox (le renard) lui présente divers gadgets jamais commercialisés comme une combinaison en kevlar, un harpon à fil pour se remonter et un véhicule blindé tout-terrain. L’Amérique adore la technique et surtout les gadgets que les autres n’ont pas : au fond, le transhumanisme est déjà là, dans les gadgets. Batman s’appuie aussi sur le seul sergent de police resté honnête (Gary Oldman), vieux rêve américain que la Vertu existe malgré toutes les tentations. Le reste de l’histoire est pleine de rebondissements et d’action, la cité sur le point d’être détruite sauvée in extremis par quelques-uns.

Christian Bale (31 ans) est parfait en ce rôle de justicier tourmenté avec son visage lisse encore enfantin et un corps d’athlète obsédé de perfection. Son amie d’enfance Rachel (Katie Olmes) a choisi la voie du droit ; elle apparaît plus humaine mais aussi nettement plus impuissante face à la corruption et au crime de Gotham City. La ville est tenue par l’argent et la drogue, le premier servant à répandre la seconde pour anesthésier les dominés.

La leçon ultime est que la procédure légale doit avoir le dernier mot, mais pas sans que la force n’ait amené les criminel dans les filets de la justice, preuves à l’appui. Et c’est bien ce qui pose problème dans nos sociétés avancées : la violence est niée, les armes de la loi sont faibles – et les riches comme les criminels peuvent au fond faire ce qu’ils veulent.

DVD Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan, 2005, avec Christian Bale, Michael Caine, Liam Neeson, Katie Olmes, Morgan Freeman, Gus Lewis, Warner Bros 2006, 134 mn, blu-ray €7.99

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Paul Faure, Ulysse le Crétois

Ulysse est un mythe, et en même temps le symbole même de l’homme grec. Il est pourtant Crétois, comme le montre Paul Faure sur 278 pages plus 112 pages de notes bibliographiques et documents, ainsi que plusieurs cartes et plans. Paul Faure fut professeur de langue et de civilisation grecques à l’université de Clermont-Ferrand – et à demi crétois lui-même. La tradition orale de la grande île a conservé de nombreuses versions du héros achéen qu’un aède – Homère – a synthétisé sous une forme puissante et personnelle. Son livre érudit se lit facilement et nous en apprend beaucoup sur ce monument de civilisation occidentale qu’est l’Iliade, mais surtout l’Odyssée.

Comme Jésus Christ selon Michel Onfray, Ulysse n’a pas « existé » matériellement, mais comme concept humain. Est-ce la menace culturelle de l’immigration massive en cours ? La poussée brutale des nationalismes dans le monde ? La manifestation évidente du déclin américain avec son président clown ? L’été est en faveur du « retour » à Ithaque, du périple d’Ulysse, de la boucle de l’Odyssée. Ce ne sont qu’émissions d’été sur les radios, depuis les lourdingues « Grandes traversées » France-culturelles où ladite culture est souffrance et où il faut s’emmerder de longues heures à écouter du grec dans le texte pour acquérir le Savoir – au nettement plus dynamique et passionnant Sylvain Tesson sur France-Inter qui met l’épopée au rang du peuple – redonnant à la culture son rang évident de religion populaire (religion = ce qui relie).

Se fondant sur la linguistique, l’archéologie et l’ethnologie, Paul Faure démontre qu’Ulysse fut Crétois, probablement demi-frère ou compagnon du roi Idoménée (p.69), guerrier médiocre (p.138) mais ambassadeur hors pair. « L’Iliade nous le présente moins comme un soldat que comme un négociateur ou un champion » p.139. En sept chapitres, il décline les sept adjectifs qu’Homère utilise dans l’Odyssée pour définir Ulysse : le Petit Prince, l’endurant, l’ingénieux, le rusé, le personnage aux mille tours, le fameux, le divin. D’ailleurs, Ulysse se dit Odysseus en crétois : l’Odyssée n’est donc que la geste d’Ulysse, l’Ulyssiade comme on inventait jadis le nom des épopées.

« Je dis qu’il n’y a qu’en Crète que l’on retrouve, d’un bout à l’autre de l’époque historique, un rituel d’initiation ou de probation de l’adolescence, dont le scénario bien attesté corresponde terme à terme aux cinq premières phases de l’initiation d’Ulysse : l’épreuve du fruit défendu, l’épreuve des ténèbres, l’épreuve du sexe, l’épreuve des eaux, l’épreuve de l’Au-delà. (…) Si l’on ajoute à cela que le nom d’Odysseus est crétois, que les armes du héros comme ses exploits et ses mensonges sont crétois, que les mythes relatifs à ses antagonistes et même leurs noms se sont conservés en Crète de siècle en siècle jusqu’à nos jours : Cyclopes, Circé, Sirènes, Calypso, Néréides, Tartare et Revenants, il n’y a pas lieu de douter que le mensonge sept fois répété d’Ulysse : « Je suis véritablement Crétois », n’était pas tout à fait un mensonge. Et que, si son histoire paraît bien celle d’une sorte de Petit Poucet local, elle a servi de modèle et de garant des centaines d’années avant Homère à tous les enfants de l’aristocratie que l’on initiait publiquement en Crète à la vie » p.59.

Les mystères, le merveilleux, les géants, le loto qui donne l’oubli, le cheval de Troie (p.169) – tout cela n’est que mythe. Télémaque est moins le fils d’Ulysse que son double, son successeur dans le temps (p.229). Et la sage Pénélope tisse moins une toile que des ruses et est moins fidèle que la cane sauvage pénélops d’où vient son nom (p.231). Mais qu’importe ? Homère est un auteur qui met en scène « l’essentiel des chants de l’Odyssée, y compris le XIe et la majeure partie du XXIVe, (…) auteur en tout cas du plan et du thème de l’Odyssée » p.240. Il a nourri ses récits de son expérience de voyageur et des récits des commerçants – d’où les détails géographiques qu’il donne – mais la réalité ne fait que servir la fiction. Retrouver l’itinéraire d’Ulysse est une gageure car une part est inventée (p.242).

« Aussi, l’épopée n’est-elle qu’à moitié mythique, à moitié logique. Pour employer une opposition très fréquente en grec, elle participe à la fois du mythos, ou parole qui raconte, et du logos, ou parole qui démontre. (…) Son épopée est caractérisée par le mélange constant de l’humain et du surhumain, de l’intemporel et du vécu, de l’extraterrestre et de la plus humble réalité » p.244. Ulysse est un modèle de vie exemplaire proposé aux adolescents grecs. « Ipso facto, Ulysse, devenu le meilleur des Grecs, quasi divinisé (théios, antithéos) à force d’être universel, cessait d’être crétois » p.244.

Homère est un auteur qui semble avoir réellement existé. « Homère a donné à Ulysse une bonne partie, qui n’est pas la meilleure, de son caractère, de son âge, de sa propre destinée. Il s’est trop attaché au conflit des générations pour ne pas y avoir été lui-même largement impliqué. Même l’intérêt qu’il porte à la jeune Nausikaa – un des moments les plus purs et les plus discrets de l’immense poème – ou bien encore la paternelle affection dont il entoure l’adolescent Télémaque, montrent l’auteur qui a passé la cinquantaine. (…) L’intrigue et l’action nous attachent parce qu’elles sont d’un homme de l’an 700 av. J.C. » p.271.

« Relire » l’Iliade et l’Odyssée, écouter Sylvain Tesson en parler bien mieux que Pierre Bergougnoux, se documenter dans le livre de Paul Faure plutôt que par les bavardages entrecoupés de musique criarde de France-Culture, voilà un beau programme de civilisation pour l’été. Car, si l’hospitalité était l’une des vertus du monde grec, elle ne s’entendait que comme accueil d’un Autre parce que l’on est sûr de sa civilisation – pas comme une invasion acculturante au nom d’un métissage général.

Paul Faure, Ulysse le Crétois, 1980, Fayard 406 pages, €25.00

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Laurent Obertone, Utøya

Le 22 juillet 2011, il y a 6 ans, le Norvégien blond Anders Behring Breivik a tué au pistolet et au fusil d’assaut 77 de ses compatriotes, pour la plupart aussi aryens que lui. Dans une explosion de camionnette piégée au ministère des Finances, puis au pistolet et au fusil-mitrailleur en se faisant passer pour un policier, sur l’île d’Utøya (prononcez Utœuya) où se tenait un camp d’été des jeunesses travaillistes. Il récusait le multiculturalisme, la morale d’esclave du marxisme social-démocrate et l’invasion ethnique des basanés de l’islam.

Le journaliste sous pseudonyme Laurent Obertone fait le « récit » de cette journée et de sa longue préparation en 90 jours, en se fondant (dit-il) sur les rapports de police, les expertises psychiatriques, les attendus des jugements et le Manifeste de quelques 1500 pages que Breivik a posté auprès d’un millier de ses contacts avant l’opération. Anders Behring Breivik a été condamné par la justice social-démocrate norvégienne à la peine maximale : 21 ans de prison. Pourra-t-il sortir en 2032 comme si de rien n’était ?

Ce livre est extrêmement dérangeant.

Ecrit à la première personne, comme si l’auteur était Breivik, il fascine car il décrit une réalité et entre profondément dans la psychologie du tueur de masse « réactionnaire » (version suprémaciste blanc de l’intégriste islamique). Les éditions Ring, bien que publiant diversifié, sont semble-t-il orientées bien à droite.

Il indispose aussi, par l’absence quasi totale de distance avec son sujet, la façon glacée d’imposer sa logique – et sa logorrhée narcissique (les chapitres 8, 9 et 12 sont trop longs, ennuyeux, répétitifs). Le lecteur soupçonne « Laurent Obertone » d’être en accord intime avec ce qui est dit, tout en réprouvant la tuerie. Le « récit », par son ton objectif, fondé sur « des documents » (mais sans aucune note de référence…) appartient plus à un « essai » de réécriture du Manifeste Breivik, voire à une hagiographie. Pour ce qu’il dit de l’idéologie extrémiste plutôt que pour l’histoire Breivik qu’il affecte de rendre compte, ce livre est à lire. Pour savoir, pour comprendre, pour objecter.

Anders Breivik donnait « trente ans » à la société européenne pour reconnaître le bien-fondé de son œuvre de communication. Car le massacre de masse de jeunes hommes et femmes qui auraient pu être les frères et sœurs qu’il n’a jamais eus (il est né en 1979), presque ses propres enfants (la plus petite avait 14 ans, plusieurs garçons 15 ans), est pour lui une façon d’attirer l’attention. Il n’a épargné qu’un garçon de 10 ans et un jeune de 19 ans qui avait un air de droite ! Ce qu’il veut ? Faire lire son Manifeste indigeste pour déclencher l’éveil, grâce à sa logique cohérente qu’il croit irrésistible. Six ans se sont écoulés, et le breivikisme a failli l’emporter dans les élections récentes, un peu partout sur le continent et ailleurs. Le populisme est le nom politiquement correct du vieux nationalisme, qui fixe les frontières non comme des limites mais comme des murs barbelés bardés d’écriteaux « défense d’entrer ».

Car la haine de Breivik est pour le multiculturalisme, dont il accuse les Travaillistes (avatars en plus mous et plus moralisateurs des socialistes français – ce qui n’est pas peu dire !). Ceux-ci sont imbibés de « marxisme », ou plutôt de ce que le peu cultivé Breivik appelle ainsi : les suites laïques de la morale de culpabilité instillée par le christianisme dans les esprits « vikings ». « Les travaillistes font à peu près toutes les conneries qu’il est possible de faire avec un cerveau. Orgueil et bêtise leur laisse croire qu’ils peuvent imposer leur loi à celle des gènes, que seule leur morale a raison, contre celle de millions de générations précédentes. La sélection naturelle ne peut le tolérer. Je suis ici pour représenter ses intérêts » p.98. Les humains sont des « rats-taupes nus », animaux en compétition, alors qu’« en régime multiculturaliste, nos Etats tentent piteusement de faire respecter un même ordre social à des individus qui ne partagent rien. Cela ne peut se terminer que par la tyrannie ou l’explosion » p.102.

Breivik préfère Israël, le Japon, la Corée, la Chine peu accueillante aux étrangers, peut-être la Russie de Poutine ; il a dû être ravi du virage xénophobe d’Erdogan et de Trump et aurait applaudi à la victoire de Marine Le Pen si celle-ci n’avait autant montré son incompétence lors du débat présidentiel. « Un journaliste m’a présenté comme un loup solitaire d’extrême-droite. Je trouve ça parfait. C’est moi, j’assume, je me délecte d’une telle étiquette » p.185. Car si les gauchistes jouent aux rebelles, ils le sont en groupe, c’est tendance ; le vrai rebelle c’est lui, Breivik, impressionné parce qu’au lycée un prof s’était mis en colère contre la légèreté de leur âge envers une victime de racisme : « Jamais dans notre histoire une religion n’a osé à ce point endoctriner des gosses. A leur faire peur, à leur faire mal, à charger sur leurs petites épaules tout le poids de la misère et des injustices de ce monde, à leur inculquer massivement toute la culpabilité qu’on parvenait à inventer » p.199.

Ce sont ces « traîtres » de propagandistes qu’il a tués, et ces moutons décérébrés qui croient que « penser » c’est suivre le troupeau. « Pourquoi [les Norvégiens] deviennent-ils racistes quand ils défendent leurs droits et leur survie, alors que les peuples indigènes qui en font autant sont admirés et soutenus, comme les Tibétains, les Boliviens, les Indiens d’Amérique ? » p.252. Contrairement à ce qu’on peut croire, « je ne suis pas raciste : j’aime les races. Ma seule terreur est leur disparition » p.303. Sauf que « les races » n’existent pas, n’existent que des agrégats provisoires issus de reproductions isolées à partir d’une même souche venue d’Afrique. Tout au plus peut-on parler de « civilisations » différentes, de façons de vivre et de concevoir le monde autres. Ce n’est pas prêcher le métissage des gènes et des cultures que de le dire, mais constater que la diversité du monde fait sa richesse et que si tout valait tout, nous dépéririons d’ennui. Mais va-t-on tuer pour cela ceux qui ne menacent pas de nous tuer ? On éjecte aux élections les socialistes, on récuse leur moralisme d’autant plus vertueux qu’il masque leurs minables « affaires » à eux aussi, dont ils préfèrent accuser les autres, mais on ne va pas massacrer leurs rejetons qui font « cuire les saucisses torse nu » p.309 par hédonisme.

Pour le reste, d’après le (probable) rapport du psychiatre, « ce que j’ai vu en Breivik, c’est un mégalomane égocentrique, obsédé par la puissance, par l’aspect des choses et de sa personne. C’est un maniaque capable de tout comprendre et de tout réaliser » p.366. Son QI a été testé à 135. Mais « la possibilité d’une humiliation le terrorise. Il éprouve le besoin de se protéger derrière des titulatures pompeuses, du maquillage, des vêtements de luxe, une tenue de policier, d’officier, de franc-maçon, de chevalier Templier, un personnage de jeu vidéo… Tout ce qui pourrait le rendre plus puissant qu’il n’est » p.263. L’empathie est pour les femelles, pas pour les vrais hommes selon Obertone faisant parler Breivik. « Fidélité, obéissance, dépendance, initiative zéro, agressivité zéro, liberté zéro, c’est la vision que ces malades ont de l’idéal humain » p.295. « Au nom de la morale égalitaire, on admire ceux qui échouent, les idiots, les criminels, les fous, les pauvres, les tarés… » p.296. Est-ce vraiment vrai ? Le journaliste entre un peu trop dans le délire paranoïaque de son sujet pour qu’on ne le soupçonne pas d’en rajouter à sa sauce.

Mais il faut connaître les Breivik en leur intime, comme ce livre parfois trop verbeux tente de le faire, pour bien saisir tout le danger qu’ils représentent – mais aussi la dérive tout aussi dangereuse de la morale culpabilisante d’une vertu politiquement correcte poussée à son extrême. Car toute action en excès engendre sa réaction : à trop se vouloir universel et gentil, le monde entier vous passe dessus. Il y a un milieu à tenir, des limites à affirmer, des frontières à définir.

Les citations du livre sont tirées de l’édition originale 2013 en 429 pages.

Laurent Obertone, Utøya – Norvège 22 juillet 2011, 77 morts, éditions Ring 2013, poche 2016 édition augmentée, 533 pages, €9.95 

Site des éditions Ring

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William Faulkner, Les larrons

Un grand-père raconte à son petit-fils les quatre jours où il est devenu un homme, lorsqu’il avait 11 ans. C’est drôle, plein de rebondissements, d’expériences de la vie. Faulkner a écrit là son dernier roman, une histoire d’initiation universelle en langue parlée. Il paraît, en 1962, dans un monde qui change à toute vitesse, manière peut-être de retenir ce qui vaut pour tous les jeunes garçons à toutes les époques. Un mois plus tard, son auteur mourait d’un œdème pulmonaire aigu.

L’histoire se passe en 1905 et met en scène Lucius, petit-fils du propriétaire d’une des rares automobiles du temps, une Winton Flyer, le chauffeur Boon Hogganbeck et le nègre palefrenier Ned McCaslin, descendant de la même famille que le grand-père blanc, mais par une branche annexe. D’une maison enclose à une maison close via la maison sur roue automobile, de la ferme provinciale au bordel de la ville, le jeune garçon découvre le monde et les humains comme Huck Finn sur son radeau.

Boon profite de l’absence durant quatre jours du patron (le grand-père de Lucius) pour aller à la ville (Memphis) avec cette automobile qu’il aime conduire. Rien que cela est un périple, la poussière de la piste, les bourbiers à passer, ôtant chaussures et pantalons, le nègre caché sous la bâche qui se révèle passager clandestin en plein voyage et sera cause de tous les ennuis, le paysan qui laboure exprès la piste près du fleuve pour enliser les voitures et venir les en tirer avec ses mulets attelés pour quelques dollars… Une vraie leçon du capitalisme de rente.

Une fois à Memphis, la « pension de famille » promise par Boon s’avère être une maison close où des filles fort jeunes et très jolies reçoivent de vieux messieurs compassés. Mais comme nous sommes dimanche, tout est calme. Ned part à ses affaires, Boon gare l’auto devant la maison et tous deux entrent faire connaissance. Boon est raide dingue d’une pute dont il fera ultérieurement sa femme ; Lucius est invité à faire la connaissance d’Otis, fils de pute, qui a l’air d’avoir 10 ans mais en a en réalité 15, ce qui lui donne des obsessions autres que celles du gamin de 11 ans. Car cet âge, en cette époque, est celui où l’on accède aux fonctions d’homme : 10 ans pour cesser l’école et travailler, 15 ans pour aller au bordel, boire de la bière et baiser.

Lucius découvre, effaré, que le monde protégé qu’il a toujours connu est bien plus inquiétant qu’il ne l’imaginait. « Il y a des choses, des circonstances, des conditions dans ce monde qui ne devraient pas y être mais qui y sont, et tu ne peux pas leur échapper et en fait tu ne chercherais pas à leur échapper même si tu avais le choix, puisqu’elles aussi font partie du Mouvement, du fait d’avoir la vie en partage, d’être en vie » (chap. VII p.922 Pléiade). Il apprend peu à peu à gérer ses élans et ses émotions, à distinguer entre la vertu et la non-vertu, pour devenir un vrai gentleman du sud – qualité que lui reconnaitra son grand-père à la fin, cessant de le traiter en enfant. Il découvre aussi que, dans le sud des Etats-Unis, un Blanc ne pourra jamais voir le monde par les yeux d’un Noir.

Ned en effet, dès le premier soir, troque l’automobile (qui n’est pas à lui) contre un cheval de course (qui perd toutes celles qu’il entreprend). C’est alors la comédie pour reprendre possession de l’auto avant les quatre jours fatidiques… Ned est à la fois le grain de sable dans la machine, le démon qui fait avancer l’histoire et le rusé qui fait s’en sortir. Matois, il a reconnu dans ce cheval la même façon qu’un mulet qu’il eut jadis ; il veut le faire courir car il a une botte secrète. Toute l’affaire est alors de transporter le cheval à Parsham pour l’affronter à l’écurie d’un riche éleveur qui adore les paris. Gagner deux des trois courses permettra de racheter l’automobile et de se faire une galette. D’où l’entremetteuse du bordel qui connait un aiguilleur chef qui usera de ses relations pour, en pleine nuit, accoler un wagon supplémentaire et y faire entrer le cheval.

Lucius, pas vraiment conscient, consent. Il se dira plus tard qu’il a choisi de suivre et qu’il pouvait arrêter à tout moment. Mais il n’a pas repris sa raison, préférant l’aventure et l’imagination. C’est ainsi que l’on grandit. Lucius devenu grand-père raconte donc son éducation à son petit-fils pour faire son éducation. Mensonge (de Boon, de Ned), boisson, jeux d’argent, honneur des femmes (contre Otis, contre le sheriff violeur) – tout y passe de ce qui distingue un homme d’une brute. « On n’oublie jamais rien. Rien n’est jamais perdu. Ça a trop de prix » – tel est l’apprentissage de la responsabilité personnelle. Savoir dire non n’est pas toujours facile, mais évite de se laisser entraîner là où l’on ne veut pas aller. Si l’on dit oui, il faut savoir vivre avec ce qui suit. « Un gentleman accepte la responsabilité de ses actes et en supporte les conséquences, dit le grand-père de Lucius – même s’il n’en était pas lui-même l’instigateur mais qu’il les a simplement acceptés, qu’il n’a pas dit Non tout en sachant qu’il devait le faire » (chap. XIII p.1053).

Un grand roman, édifiant, cocasse, humain. Il en a été tiré un film en 1969, The Reivers, avec Steven McQueen.

William Faulkner, Les larrons (The Reivers), 1962, Gallimard L’imaginaire 2014, 420 pages, €9.90

DVD The Reivers (langues : anglais et français), 1969, avec Steve McQueen, Sharon Farrell, Ruth White, Michael Constantine, Clifton James, Mitch Vogel (Lucius), CBS 2005, € 11.99

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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Droit et morale

Le droit est une consécration des Lumières, un triomphe de la raison sur le bon plaisir et sur les passions. Le droit n’est pas la morale. Ni droit du plus fort, ni loi de Lynch, « le » droit est au-dessus des personnes. Il est appliqué par un Etat au-dessus des individus, il exerce seule la puissance légitime. Certes, les individus et les groupes peuvent contester l’Etat, mais c’est en général pour l’investir : ils chassent le clan au pouvoir pour l’occuper eux-mêmes. Sans Etat comme instrument social, pas de droit applicable – ni droit national, ni droit « universel », ni droit sans limite.

D’une part, aucune anarchie ne crée de droit ; les façons de faire sont des coutumes admises, qui changent au gré des gens, une morale versatile selon « ce qui se fait », la mode, les mœurs, le goût – pas de « droit » au-dessus d’eux. C’est ainsi que l’autogouvernement ou les chartes éthiques des entreprises ne sont que des cahiers des charges que l’on promet de respecter – mais rien ni personne ne peut en sanctionner les écarts.

D’autre part, il n’y a pas de société universelle, il n’y a que des sociétés particulières. Le paradoxe des Lumières, mais aussi sa tension créatrice, est que certaines sociétés particulières d’Occident attribuent des droits universels à leurs membres. Mais leur réalisation passe obligatoirement par les sociétés elles-mêmes. L’universel est donc réduit à la communauté de pensée et aux accords internationaux.

Enfin, les Lumières ont élaboré un droit abstrait pour que l’individu puisse s’arracher à ses déterminismes – mais pas sans limites. Toute revendication n’est pas un droit, la loi doit faire l’objet d’un débat contradictoire et être emportée par une majorité qualifiée. Il ne suffit pas de naître pour faire ce qu’on veut, tous les « droits » sont accordés par les sociétés et leurs frontières définies par elles.

Cette révérence au droit au-dessus des intérêts particuliers et des passions politiques collectives est un trait occidental, notamment anglais et français, les deux premières nations à avoir créé des parlements modernes. Elle s’oppose pour les Anglais à l’absolutisme royal d’essence catholique, calqué sur la hiérarchie papale ; pour les Français aux lettres de cachet et aux privilèges de l’Ancien régime (mais aussi ou oukases du régime jacobin de la Terreur).

Malgré la résistance réactionnaire du romantisme, où instincts et passions définissent l’appartenance et l’action de chacun plus que la raison, cette conception abstraite de la loi et « du » droit est restée jusqu’à nos jours.

Jusqu’à ce que l’on extrémise « le » droit issu de la majorité en « droits pour tous » qui font de multiples exceptions pour chaque minorité biologique (le genre), sexuelle (gai, bi, trans, lesbien), sentimentale (contre la corrida, contre la viande, contre les OGM, contre etc…), régionale (Catalogne, Corse, Ecosse, Bretagne…), communautaire ou religieuse (islamistes, juifs, témoins de Jéhovah, etc.). Le droit quitte alors le domaine de la raison pour entrer dans celui des passions ou des instincts bruts. La société se diffracte en ses multiples composantes, on ne « fait » plus société en admettant une loi commune, on revendique chacun pour soi – tout en croyant naïvement que la majorité démocratique va accepter poliment sa remise en cause.

En Occident, « j’ai le droit » remplace « le droit », l’égoïsme personnel la référence collective. En Orient, la morale remplace le droit, la coutume ou la volonté du parti la référence au-dessus de tous.

En Chine, le Parti communiste ne connait pas d’appareil judiciaire indépendant. Il profère des injonctions morales en prenant pour référence la philosophie de Confucius – mais déformée par l’État pour l’accommoder aux besoins du Parti. Condamner un responsable « corrompu » vise à éradiquer un opposant politique tout en se parant de vertu dans les médias (tiens ! ces mœurs réapparaissent en France sous les socialistes avec « l’affaire » Fillon… mais Cahuzac est oublié). Il s’agit de faire un exemple pour que tous suivent « le droit » – réduit à la ligne du Parti.

Depuis le milieu des années 90, la direction politique chinoise craint une dérive idéologique vers les concepts occidentaux d’indépendance des militaires à l’égard du Parti. La référence au droit dans les armées permet de corriger l’absence de discipline, d’idéologie, d’idéal et de foi dans le métier. Il s’agit, pour les dirigeants communistes, d’« éradiquer le mal » – la loyauté aux dirigeants du Parti étant le seul critère du « Bien ».

C’est la même chose en Russie, où les pratiques de l’ex-URSS sont revenues avec Poutine, gamin des rues sauvé par l’armée et formé par le KGB. Le « droit », il s’assoit dessus, seule compte la force d’imposer les vues de son clan et la vertu patriotique de rendre la Russie grande puissance. Les arrestations, procès et jugements ne sont là que pour l’édification des foules qui seraient tentées d’imiter les dissidents et de contester le dirigeant. Plus efficace, mais uniquement lorsqu’il y a urgence ou aucune preuve juridique, l’assassinat ciblé est pratiqué. Le « droit » est ainsi celui du plus fort…

Droit de contrainte morale ou droit de contrainte physique, peut-on encore parler de droit ? Il s’agirait plutôt d’obligations, comme en Chine celles des grands parents à qui l’on confie les petits-enfants, ou les responsabilités des enfants envers leurs parents. Bien que « garantis par la constitution » pour l’affichage international, les droits fondamentaux des citoyens restent soumis à la discrétion du Parti qui gouverne et ne sont pas fonction des individus. Les priorités de sécurité, de cohésion et de stabilité sociale l’emportent sur le confort individuel des minorités ou des personnes. Liang Huixing, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, prévient depuis des années que l’inscription des droits individuels dans la loi conduirait inévitablement à une révolution pareille à celles des anciens pays de l’URSS. Mettre le droit au-dessus des partis remplacerait le clanisme par la démocratie…

Même Confucius, maître de morale en Chine, fait obligation d’une justice qui doit tempérer l’exercice du pouvoir ; il insiste sur le devoir moral des intellectuels à critiquer les erreurs du souverain et de s’opposer à ses abus, même au prix de leur vie. Avant le droit, Confucius croyait à la vertu. Elle aussi s’impose à tous, mais de l’intérieur ; elle est inculquée dès l’enfance par l’éducation et seuls les vertueux peuvent gouverner, sous peine de voir s’effilocher la confiance du peuple, ressort même de l’État ; quand cette confiance se perd, le pays est condamné. L’important, pour Confucius, n’est pas d’accumuler de l’information, du savoir-faire technique, ni d’acquérir une compétence spécialisée, mais de développer son humanité générale. L’éducation ne relève pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Ainsi le droit rejoint-il la vertu pour imposer la raison aux bas instincts égoïstes et aux passions sans limites.

Sur ces mauvais exemples russes, chinois, turcs, arabes et autres, il semble que nos sociétés éteignent de plus en plus les Lumières pour en revenir à l’obscurantisme de « l’avant ».

Le droit ne serait plus le même pour tous, pas plus que la vérité selon des critères scientifiques ne serait plus « la » vérité. Chacun veut n’exister que pour lui-même et jouir de tout ce qu’il peut ; il fait de tous ses désirs « des » droits, au rebours « du » droit commun à tous. L’Occident perd donc sa vertu, qui est de raison, au profit d’un retour aux instincts et aux passions – qui sont proprement réactionnaires.

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Flaubert, politicien très actuel

Dans une lettre au grand historien libéral que fut Jules Michelet, dont le lyrisme et l’analyse sont encensés aujourd’hui, Gustave Flaubert rend compte de sa lecture de Préface de la Terreur, dans la fameuse Histoire de la Révolution française. Michelet n’hésite pas à y écrire : « ce temps fut une dictature ». Flaubert l’en remercie : « Je hais comme vous la prêtraille jacobine, Robespierre et ses fils que je connais pour les avoir lus et fréquentés. (…) Je crois qu’une partie de nos maux viennent du néo-catholicisme républicain. J’ai relevé dans les prétendus hommes du progrès, à commencer par Saint-Simon et à finir par Proudhon, les plus étranges citations. TOUS partent de la révélation religieuse » (2 février 1869).

Flaubert vit dans un siècle positiviste où la science cherche à s’établir contre toutes les croyances, à commencer par la religion. Mais les cléricaux derrière leurs curés ne sont pas les plus dangereux, selon lui : les Jacobins le sont aussi. Laïcs, ils n’en croient pas moins détenir une Vérité qu’ils se sentent la mission d’imposer à tous pour leur bien. Rien n’est pire que les bonnes intentions : l’enfer en est pavé, la politique française aussi. Hier comme aujourd’hui : voyez les socialistes et les écologistes, ou les économistes ultra-libéraux.

Dans une lettre à George Sand, Flaubert précise qu’il est contre le culte de l’État qui a remplacé celui de l’Église. « L’expérience prouve (il me semble) qu’aucune Forme ne contient le bien en soi ; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu’il est temps de ne plus en avoir du tout ! A bas les mots ! Plus de symboles, ni de fétiches ! » (5 juillet 1869). Durant la guerre de 1870, lorsque la Prusse envahit la France jusqu’en Normandie, Flaubert écrit à sa nièce Caroline : « La société qui va sortir de nos ruines sera militaire et républicaine, c’est-à-dire antipathique à tous mes instincts. ‘Toute gentillesse’, comme eût dit Montaigne, y sera impossible » (22 septembre 1870). Il faudra être pour ou contre, militant d’abord, bien croyant et très discipliné. Flaubert n’avait pas tort, la IIIe République a bel et bien créé ses ‘hussards noirs’, profs et instits chargés d’évangéliser les villes et les campagnes selon le Bien républicain (et revanchard). C’est ce cléricalisme laïc, cet embrigadement du tout politique, que vomit Flaubert.

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Un peu plus tard, il précise : « On sera utilitaire et militaire, économe, petit, pauvre, abject » (à Claudius Popelin, 28 octobre 1870). L’existence formatée par l’industrie et l’esprit formaté par le tout calculable du commerce, renforceront la militarisation des esprits et la surveillance des consciences. On entre dans l’ère du « muflisme », dit-il à George Sand. « Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne ! (…) Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamations sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète ! » (11 mars 1871). Ce n’était pas si mal vu pour l’avoir été ainsi à chaud… Mais remplacez Allemands par ultralibéraux (américains), et vous avez de nos jours les mêmes « hypocrisies nouvelles » social-protectionnistes, jacobino-mélanchoniques ou écolo-mystiques (vertu, diatribes, austérité…). La cuistrerie a-t-elle changé ?

Flaubert revient auprès de George Sand sur le ‘démocratisme’, ce militantisme clérical des laïcards missionnaires : « Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), parce qu’elle s’appuie sur ‘la morale de l’évangile’, qui est l’immoralité même, quoi qu’on dise, c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du Droit, en un mot l’anti-sociabilité » (30 avril 1871). « Le Sentiment est tout, le droit rien ! » (8 septembre 1871). La grâce est verticale : la faveur, le pardon concédé d’en haut, paternellement, le bon plaisir de Dieu ou du prince, l’oukase politique du Jacobin-chef. Le droit est à l’inverse horizontal : l’ensemble des règles débattues et négociées en commun, ce qui fait société.

Seul le droit est démocratique ; la grâce est féodale. Le droit organise les différents intérêts dans la société tandis que le militantisme jacobin ne cherche qu’à imposer systématiquement ses propres vues à tout le monde. Rien n’est neutre dans le jacobinisme militant (ni dans le léninisme ou le trotskysme, ni dans l’écologisme) : qui est avec eux est pardonné, quoiqu’il ait fait ; qui veut l’équilibre et la mesure se place de fait contre eux, parce qu’il n’applaudit pas à tous ce qu’ils font au nom de leur Bien. Sommes-nous sortis de la religion ?

« Au théâtre, même histoire », dira Flaubert un peu après. « On ne s’inquiète pas de la pièce, mais de l’idée à prêcher. (…) rappelez-vous une pièce du père Hugo, dans ‘La légende des siècles’, où un sultan est sauvé parce qu’il a eu pitié… d’un cochon. C’est toujours l’histoire du bon Larron ! béni, parce qu’il s’est repenti. Se repentir est bien ; mais ne pas faire le mal vaut mieux. L’école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme » (12 octobre 1871). Monsieur Fillon comme Monsieur Bayrou, Monsieur Hamon comme Messieurs Hollande ou Mélenchon, après Monsieur de Chirac et sa majesté François III Mitterrand, auraient dû lire Flaubert.

Gustave Flaubert, Correspondance IV (1869-1875), édition Jean Bruneau 1998, La Pléiade Gallimard, 1484 pages, €73.50

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Psychanalyse du libéralisme

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Répétons-le, le libéralisme n’est pas le capitalisme :

  1. Le capitalisme est une technique d’efficacité économique qui vient de la comptabilité née à la Renaissance italienne et qui recherche l’efficience maximum, prouvée par le profit.
  2. Le libéralisme est une doctrine politique des libertés individuelles, née en France et en Angleterre au 18ème siècle contre le bon plaisir collectif aristocratique, et qui s’est traduite dans l’économie tout d’abord par le laisser-faire, ensuite par la régulation.

Le libéralisme économique a utilisé le capitalisme comme levier pour démontrer sa croyance. Laissez faire les échanges, l’entreprise, l’innovation – et vous aurez les libertés, la richesse et le progrès. Mais s’il est vrai que l’essor des découvertes scientifiques, des libertés politiques et du capitalisme économique sont liés, il s’agit d’un mouvement d’ensemble dont aucune face n’est cause première.

Comme il est exact que la compétition des talents engendre l’inégalité dans le temps, le libéralisme politique cherche un permanent rééquilibrage : d’abord pour remettre en jeu la compétition, ensuite pour préserver la diversité qui est l’essence des libertés. Toute société est organisée et dégage des élites qui la mènent. Les sociétés libérales ne font pas exception. Ce sont ces élites qui sont en charge du rééquilibrage. Mais elles sont dégagées selon la culture propre à chaque pays :

  • l’expérience dans le groupe en Allemagne,
  • l’allégeance clanique au Japon,
  • l’efficacité financière et le bon-garçonnisme aux Etats-Unis,
  • l’appartenance au bon milieu social « naturellement » compétent en Angleterre,
  • la sélection par les maths dès la 6ème et l’accès social aux grandes écoles en France…

Tout cela est plus diversifié et moins injuste que le bon vouloir du Roy fondé sur la naissance aux temps féodaux, ou la cooptation et le népotisme fondé sur le respect des dogmes aux temps communistes. Pour appartenir à l’élite, il ne suffit plus d’être né ou d’être le béni oui-oui du Parti, il faut encore prouver certaines capacités. Le malheur est que la pente du népotisme et de la conservation guette toute société, notamment celles qui vieillissent et qui ont tendance à se figer. Ainsi de la France où le capitalisme devient “d’héritier”, tout comme la fonction politique.

C’est là qu’intervient la « vertu » dont Montesquieu (après Aristote) faisait le ressort social. La « vertu » est ce qui anime les hommes de l’intérieur et qui permet à un type de gouvernement de fonctionner sans heurt.

  • la « vertu » de la monarchie serait l’honneur, ce respect par chacun de ce qu’il doit à son rang ;
  • la « vertu » du despotisme (par exemple communiste ou Robespierriste jacobin) serait la crainte, cette révérence à l’égalité imposée par le système ;
  • la « vertu » de la république serait le droit et le patriotisme, ce respect des lois communes et le dévouement à la collectivité par volonté d’égale dignité.

Cette « vertu », nous la voyons à l’œuvre aux Etats-Unis – où l’on explique que la religion tient lieu de morale publique. Nous la voyons en France – où le travail bien fait et le service (parfois public) est une sorte d’honneur. Nous la voyons ailleurs encore. Mais nous avons changé d’époque et ce qui tenait lieu de cadre social s’effiloche.

C’est le mérite du psychanalyste Charles Melman de l’avoir montré dans L’homme sans gravité, sous-titré « Jouir à tout prix ». Pour lui, la modernité économique libérale a évacué l’autorité au profit de la jouissance. Hier, un père symbolique assurait la canalisation des pulsions : du sexe vers la reproduction, de la violence vers le droit, des désirs vers la création. Freud appelait cela « sublimation ». Plus question aujourd’hui ! Le sexe veut sa satisfaction immédiate, comme cette bouteille d’eau que les minettes tètent à longueur de journée dans le métro, le boulot, en attendant de téter autre chose au bureau puis au dodo. La moindre frustration engendre la violence, de l’engueulade aux coups voire au viol. La pathologie de l’égalitarisme fait de la perversion et de la jouissance absolue des « droits » légitimes – bornés simplement par l’avancement de la société. Les désirs ne sont plus canalisés mais hébétés, ils ne servent plus à créer mais à s’immerger : dans le rap, le tektonik, la rave, la manif, le cannabis, l’ecstasy, l’alcool – en bref tout ce qui est fort, anesthésie et dissout l’individualité. On n’assume plus, on se désagrège. Nul n’est plus responsable, tous victimes. On ne se prend plus en main, on est assisté, demandant soutien psychologique, aides sociales et maternage d’Etat (« que fait le gouvernement ? »).

Il y a de moins en moins de « culture » dans la mesure ou n’importe quelle expression spontanée devient pour les snobs « culturelle » et que toute tradition est ignorée, méprisée, ringardisée par les intellos. L’esthétisme est révolutionnaire, forcément révolutionnaire, même quand on n’en a plus ni l’âge, ni l’originalité, ni la force – et que la « transgression » est devenue une mode que tous les artistes pratiquent… Le processus de « civilisation » des mœurs régresse car il est interdit d’interdire et l’élève vaut le prof tout comme le citoyen est avant tout « ayant-droit ». Il élit son maître sur du people et s’étonne après ça que ledit maître commence sa fonction par bien vivre. La conscience morale personnelle s’efface, seule l’opinion versatile impose ce qu’il est « moral » de penser ici et maintenant – très influencée par les séries moralistes américaines (plus de seins nus, même pour les garçons en-dessous de 18 ans) et les barbus menaçants des banlieues (qui va oser encore après le massacre de Charlie dessiner « le Prophète » ?).

Je cite toujours Charles Melman : plus aucune culpabilité, seuls les muscles, la thune et la marque comptent. A la seule condition qu’ils soient ostentatoires, affichés aux yeux des pairs et jetés à la face de tous. D’où la frime des débardeurs moule-torse ou des soutien-gorge rembourrés, du bling-bling si possible en or et en diamant qui brillent à fond et des étiquettes grosses comme ça sur les fringues les plus neuves possibles (une fois sale, on les jette, comme hier la voiture quand le cendrier était plein). Quand il n’y a plus de référence à l’intérieur de soi, il faut exhiber les références extérieures pour exister. On « bande » (nous étions 20 ou 30) faute d’être une bande à soit tout seul – Mandrin contre Renaud. La capacité à se faire reconnaître de son prochain (son statut social) devient une liste d’objets à acheter, un viagra social. En permanence car tout change sans cesse.

Pour Charles Melman, cet homme nouveau est le produit de l’économie de marché. La marchandisation des relations via la mode force à suivre ou à s’isoler. D’où le zapping permanent des vêtements, des coiffures, des musiques, des opinions, des idées, de la ‘morale’ instantanée – comme la soupe. Les grandes religions dépérissent (sauf une, en retard), les idéologies sont passées, il n’y a plus rien face aux tentations de la consommation. D’où le constat du psychanalyste : « La psychopathologie a changé. En gros, aux ‘maladies du père’ (névrose obsessionnelle, hystérie, paranoïa) ont largement succédé les ‘maladies de la mère’ (états limites, schizophrénie, dépressions). »

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Il nous semble que cette réflexion, intéressante bien que « réactionnaire », est un peu courte. Charles Melman sacrifie à la mode « de gauche » qui fait de l’Amérique, de la consommation et du libéralisme anglo-saxon le bouc émissaire parfait de tous les maux occidentaux – et surtout français.

L’Amérique, Tocqueville l’avait déjà noté à la fin du 19ème siècle, est le laboratoire avancé des sociétés modernes car c’est là qu’on y expérimente depuis plus longtemps qu’ailleurs l’idée moderne d’égalité poussée à sa caricature. Egalité qui permet le savoir scientifique (contre les dogmes religieux), affirmée par la politique (contre les privilèges de naissance et de bon plaisir), assurée par les revenus (chacun peut se débrouiller en self made man et de plus en plus woman). Cet égalitarisme démocratique nivelle les conditions, mais aussi les croyances et les convictions. Big Brother ne s’impose pas d’en haut mais est une supplique d’en bas : le Big Mother de la demande sociale.

L’autorité de chacun est déléguée – contrôlée mais diffuse – et produit cette contrainte collective qui soulage de l’angoisse. On s’en remet aux élus, jugés sur le mode médiatique (à la Trump : plus c’est gros, plus ça passe), même si on n’hésite pas à les sanctionner ensuite par versatilité (attendons la suite). Ceux qui ne souscrivent pas à la norme sociale deviennent ces psychopathes complaisamment décrits dans les thrillers, qui servent de repoussoir aux gens « normaux » : blancs, classe moyenne, pères de famille et patriotes un brin protectionnistes et xénophobes (le contraire même du libéralisme).

La liberté est paternelle, elle exige de prendre ses responsabilités ; l’égalité est maternelle, il suffit de se laisser vivre et de revendiquer. « Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l’acheter par quelques sacrifices, et ils ne s’en emparent jamais qu’avec beaucoup d’efforts. Mais les plaisirs que l’égalité procure s’offrent d’eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée semblent les faire naître et, pour les goûter, il ne faut que vivre. » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II.1) La marchandisation, c’est le laisser-aller groupal des modes et du ‘tout vaut tout’. Y résister nécessite autre chose que des slogans braillés en groupe fusionnel dans la rue : une conscience de soi, fondée sur une culture assimilée personnellement. On ne refait pas le monde sans se construire d’abord soi-même. Vaste programme…

Charles Melman, L’homme sans gravité, 2003, Folio essais 2005, 272 pages, €7.20

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique tome II, Garnier-Flammarion 1993, 414 pages, €7.00

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André Gide, Journal II, 1926-1950

Gide aborde cette seconde partie de sa vie à 57 ans par un périple en Afrique occidentale française – avec Marc Allégret, son amant adolescent devenu son ami adulte, jusqu’à sa mort. Il a publié Corydon, puis les Faux-Monnayeurs, il devient célèbre, et cette stature nouvelle l’oblige en même temps qu’elle le handicape. S’il se lie avec d’autres célébrités du moment, il est aussi trop souvent sollicité par « les amis, les admirateurs, les quémandeurs » (p.91) qui lui demandent conseil et grignotent son temps d’écriture et de pensée.

Ce pourquoi il s’évade, à la campagne, dans les voyages. Son tropisme est le soleil, la Normandie mais surtout les bords de la Méditerranée toute proche : la Provence, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte. Il rencontre en Afrique du nord ce mélange intime de ferveur religieuse et de sensualité charnelle qu’il affectionne. Il s’y sent bien, comme Camus qui y est né. Gide n’y est né qu’à l’amour sexué entre deux corps, mais cette empreinte l’a marquée à vie. Il y emmènera sa femme Madeleine, avant qu’elle ne meure en 1938, le laissant à nouveau orphelin – il l’avait épousée à la mort de sa mère en 1895.

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Malgré l’âge, le désir reste entier et les pulsions ne manquent pas de trouver des partenaires emplis de jeunesse et de sève pour s’assouvir : à 61 ans « un petit débardeur de seize ans » à Marseille p.227, à Calvi p.233, à Berlin p.384, à 70 ans le jeune berger Ali en Egypte p.649, les jardiniers prime adolescents p.671, et à 73 ans encore un gamin blanc de 15 ans venu de lui-même dans sa chambre à l’hôtel à Tunis le 3 août 1942, « deux nuits de plaisir comme je ne pensais plus en pouvoir connaître de telles à mon âge », p.826. Pas d’amour vénal, mais une faim réciproque ; pas de pénétration mais des caresses à l’envi. « C’est de treize à quinze ans, seize ans au plus, lorsque l’adolescent commence à découvrir son exigeante nouveauté avec une surprise exquise. Passé quoi, je le cède aux femmes » 13 février 1939, p.657. Paradoxalement, à l’encontre de ceux qui adorent dénoncer au nom de la Morale, André Gide n’a jamais « violé » personne : l’article 222-23 du Code pénal qualifie en effet de viol tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Ni contrainte, ni pénétration, Gide reste blanc comme neige…

Ce n’est pas cette sexualité, différente de la mienne, qui m’a fait relire Gide et surtout son Journal, à mes yeux son œuvre la plus pérenne. L’auteur livre un itinéraire intellectuel français remarquable, élevé dans la religion pour s’en émanciper tout seul, gardant la culture chrétienne en acceptant les cultures autres, se convertissant un temps au communisme comme « religion raisonnable et raisonnée » prenant la suite de l’Evangile (p.421), avant de reprendre sa liberté, s’efforçant de penser par lui-même malgré les pressions amicales, familiales, sociales, politiques et religieuses. « Croire, obéir, combattre » (p.562) est pour lui la devise du fascisme. C’est celle de tout dogme et de toute foi.

Je m’aperçois, dans la maturité, que nombre des idées qu’il émet sont devenues les miennes sans que je puisse distinguer ce qui ressort de son exemple, lors de mes lectures de jeunesse, ou de sa façon d’être – humaniste libérale – enfant des Lumières. Comme lui, je révère Montaigne et Shakespeare, Nietzsche évidemment, Goethe jadis, Dostoïevski sûrement, Racine pour la psychologie et Montesquieu pour la langue, Balzac et Stendhal beaucoup et moins Zola ou Hugo. Je considère l’Eglise comme une perversion bureaucratique et idéologique du message des Evangiles et je ne dissocie pas la chair de l’esprit (p.1077). Je crois comme lui en l’amitié plus qu’en « l’amour », ce mot-valise trop galvaudé dont personne ne sait vraiment ce que c’est entre exaltation des hormones, fuite des sens, désir fusionnel ou idéal inaccessible. Je suis et reste sans-parti, conservant comme lui mon libre-arbitre. Et, comme lui, « dans les écrits de Marx, j’étouffe » p.584.

Gide est un maître de vie – aujourd’hui encore et malgré l’Internet et la mondialisation – se situant sans cesse dans le mouvement, à l’intersection de son moi et du monde. « Prendre les choses non pour ce qu’elles se donnent, mais pour ce qu’elles sont. Jouer avec les cartes qu’on a. S’exiger tel qu’on est. Ce qui n’empêche pas de lutter contre tous les mensonges, falsifications, etc. qu’ont apportés, qu’ont imposés les hommes à un état de choses naturel et contre lequel il est vain de se révolter. Il y a l’inévitable et il y a le modifiable » p.1048.

Il a connu le grand espoir du communisme rouge… avant de déchanter en allant visiter le pays des soviets, devenu beaucoup moins soviétique et beaucoup plus bureaucratique, beaucoup moins participatif et beaucoup plus surveillé par les policiers de Staline.

Il a connu le moralisme égrotant du Maréchal en 40, étant bien près de le croire tant ses mots sonnaient justes sur la défaite due à l’hédonisme et à la lâcheté – avant de constater très vite que l’abandon n’était pas seulement celui des élites effondrées… mais celui de Vichy tout entier : « J’admire ici encore l’habileté consommée de Hitler et la naïveté routinière des Français, notre chimérique confiance en des droits que, vaincus et reniés par notre seule alliée, nous n’avons plus aucun moyen de faire respecter ; notre impéritie » 19 juillet 1940, p757.

Il a connu les bombardements alliés de Tunis occupée, la peur et le rationnement, l’égoïsme forcené de l’adolescent « pas encore pubère « Victor » (pseudo pour François Reymond, né en 1927) dont il tartine des pages d’observations aigües, mais aussi les solidarités à ras de terre des immeubles et du quartier. Il est des moments où il faut s’engager, mais c’est toujours au détriment de sa liberté intérieure et ces moments ne doivent jamais durer sous peine de sombrer dans le conformisme.

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Les « aboyeurs de vertu » ont sévi avant la guerre et ont préparé le fascisme ; pendant la guerre ils ont favorisé la collaboration ; après la guerre ils se sont mués en inquisiteurs vainqueurs qui n’hésitaient pas à lyncher leurs ennemis personnels au nom de l’Humanité. Gide s’est toujours méfié de ces gens dont les abois sonnent bien plus fort que la vertu qu’ils affichent, et dont l’exemple qu’ils devraient pourtant donner manque trop souvent. « Certains êtres ne se maintiennent vertueux que pour ressembler à l’opinion qu’ils savent ou espèrent que l’on a d’eux » 9 octobre 1927 p.48. Ou encore : « quant aux vertus du moins qu’ils préconisent, et dont très souvent ils se persuadent que la foi leur permet de se passer » 7 février 1940, p.687. Croyez et vous serez pardonnés ! C’est valable en communisme comme en religion.

Chrétiens, communistes, résistants de la dernière heure, moralistes, tous ces « croyants » qui abolissent leur personnalité pour le Dogme appauvrissent la civilisation même : « La culture doit comprendre qu’en cherchant à absorber le christianisme elle absorbe quelque chose de mortel pour elle-même. Elle cherche à admettre quelque chose qui ne peut pas l’admettre, elle ; quelque chose qui la nie » 14 juin 1926, p.5. Mettez n’importe quelle foi à la place du « christianisme » et vous aurez le bon sens. L’islamisme aujourd’hui est dans ce cas : en cherchant à admettre un islam qui ne peut littéralement pas l’admettre, la culture humaniste des idiots utiles injecte quelque chose de mortel dans « la » culture – la nôtre. « L’on excusera mal, plus tard, cette modération, cette longanimité, cette tolérance dont nous avons fait preuve à l’égard du catholicisme ; notre sympathie paraîtra faiblesse, et notre indulgence sera jugée sans indulgence. Encore heureux si l’on ne dit pas que nous avons eu peur », écrit Gide le 6 juillet 1938, p.86. Cette phrase s’applique telle qu’elle aujourd’hui. Quant à la « post-vérité » érigée récemment par Trump en dogme de gouvernement, Gide la notait déjà chez Barrès, le nationaliste de son temps : « Je ne consens à connaître pour vrai que ce qui me sert », lui fait-il dire le 11 novembre 1927, p.59.

Comme le premier tome, ce Journal est fait de bric et de broc, les cahiers de réflexions s’ajoutant au carnet plus vraiment quotidien, les relations de voyage restant brutes avant toute élaboration (le carnet d’URSS montre combien l’auteur devient prudent et ne note plus sur la fin que quelques phrases sibyllines). Mais il est bien vivant : « Tout ce que j’ai écrit de mieux a été bien écrit tout de suite, sans peine, fatigue ni ennui » 18 août 1927, p.41. André Gide fut le premier écrivain vivant à être publié dans la Pléiade en 1939, collection Gallimard dirigée par son ami Jacques Schiffrin. La dernière entrée du Journal date du 21 novembre 1950, Gide s’éteindra le 19 février 1951, moins de trois mois plus tard. Le bilan de son existence, il le tire le 3 septembre 1948, à 79 ans : « Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire ; besoin quasi mystique au surplus, car j’acceptais qu’il ne trouvât pas, de mon vivant, sa récompense » p.1066.

Ce sont donc les carnets d’une vie entière, de 18 à 82 ans, qui composent cette œuvre. Ils disent l’homme et c’est ce qui nous importe, au fond, plus que les faits ou les imaginations. « Ne vaut réellement, en littérature, que ce que nous enseigne la vie. Tout ce que l’on n’apprend que par les livres reste abstrait, lettre morte » 4 novembre 1927, p.56.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Justice démocratique ou lynchage populiste ?

Après Le Canard Enchaîné, Médiapart,u Envoyé Spécial, BuzzFeed, le Monde publie de nouvelles informations sous la plume des familiers du président, les journalistes Davet-Lhomme, et BFM-TV ajoute des infos sur la société de conseil Fillon. Ce qui suscite des vocations sur les politiciens de gauche, Benoit Hamon, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron. Tous pourris ? Jusqu’où va-t-on aller dans le grand déballage moraliste ? Les journalistes eux-mêmes en seront-ils protégés ?

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Lorsque l’on songe à représenter le peuple, nul doute que le peuple a le droit de savoir si c’est l’intérêt général qui motive le candidat – ou son intérêt privé. Ce pourquoi la transparence sur le patrimoine avant et après le mandat est une opération de salubrité publique. Un contrôle effectif – et indépendant – peut permettre d’éviter les tentations et de « conseiller » utilement le candidat sur les pratiques déontologiques ou non, même si elles sont légales. Ce qui est loin d’être fait : le copinage et l’esprit de caste règnent chez les parlementaires, les ministres et les technocrates comme partout ailleurs.

Nous ne sommes pas, en France, dans une société protestante (ils ont été « déchus de nationalité » sous Louis XIV dit « le Grand », soleil de l’univers représenté dans son palais de Versailles). Nous sommes dans une société catholique qui calque ses mœurs sur celles de la papauté : infaillibilité, hiérarchie, népotisme (les « neveux » du Pape). L’état d’esprit n’est pas celui de la vertu personnelle ici-bas qui permettrait seule l’accès au paradis, mais la grâce ultime qui viendrait de la contrition une seule fois dans sa vie, pour laver tous les péchés.

Ce pourquoi, dans les pays latin, la morale ne se confond pas avec le droit, ce que les étudiants apprennent en première année de fac. L’opinion supporte de moins en moins les privilèges de la classe politique car elle a l’esprit imbibé de séries commerciales moralisantes américaines – mais aussi parce que la gauche ravive le souvenir de l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août 1789. Ce qui est salubre, mais risque de quitter la ligne de crête de la vertu pour tomber dans le populisme. Ne devons-nous élire que des Incorruptibles ? Un peu d’histoire (que l’on n’apprend plus guère à l’école, encore moins à l’école de journalisme) montre comment Robespierre dit l’Incorruptible a « dérivé » et combien le Soupçon généralisé a engendré la Terreur qui a failli mettre le régime à bas et le pays à merci des forces étrangères de réaction.

Car il n’y a qu’un pas entre exigence de transparence et soupçon, entre la simple vertu et la figure de l’Incorruptible. Les citoyens sont humains, ils élisent l’un des leurs pour les représenter : ils ne sont pas des dieux, pas plus que leurs électeurs. Qu’ils soient contrôlés et doivent justifier de leur propriété et de leur enrichissement durant leur mandat, rien que de plus normal. Mais pas plus. Ce qui relève de la vie publique doit être transparent, pas ce qui relève de la vie privée. Or les médias se repaissent du scoop et adorent jeter en pâture pour faire du buzz n’importe quelle information, vérifiée ou non, que les faits soient légaux ou seulement limites en termes d’éthique. La confusion est à son comble dans l’immédiat revendiqué, la course au fric par le scoop le plus croustillant livré avant tous les autres. Est-ce « moral » ?

Cela aussi, cette divulgation médiatique infâmante vouant au pilori un homme en vue, si c’est légal, est-ce moral ?

Curieusement, Edwy Plenel de Mediapart est d’accord avec cette analyse. Il dénonce « le système » et l’opération diversion de l’indignation morale : Fillon ne serait pas le candidat exigé par le système capitaliste mondial. Pourquoi pas ? Son analyse serrée a le mérite de remettre un peu de bon sens sur savoir si dame Pénélope a travaillé ou pas !

Le circuit du dossier Fillon aurait été, selon des sources informées, le suivant : Thomas Cazenave, ENA-promotion République, ex-directeur du cabinet d’Emmanuel Macron et Secrétaire général adjoint de l’Elysée en remplacement de Boris Vallaud (mari de Najat Vallaud-Belkacem), a remis les documents sur Fillon au cabinet de François Hollande. Ce dernier aurait transmis ces informations à Gaspard Gantzer pour en faire bon usage. Grand ami d’Emmanuel Macron (même ENA-promotion Senghor) le conseiller chargé des relations avec la presse, chef du pôle communication à la présidence de la République, est également proche de Dominique Strauss-Kahn – qui n’a pas digéré l’affaire de Lille visant à saboter sa candidature à la présidentielle 2012. Mardi 9 Janvier, Gaspard Gantzer aurait rencontré Michel Gaillard, directeur de la Rédaction du Canard Enchaîné (ami de François Hollande depuis longtemps) pour lui remettre les documents – qui ont été publiés.

Comme on le voit, c’est moins la vertu que la vengeance qui anime l’information, moins l’intérêt général du pays, des élections et du processus démocratique des primaires, que l’intérêt partisan.

Si la morale publique ne tolère plus les pratiques de jadis, pourquoi ne pas légiférer efficacement ? Le président Hollande a eu cinq ans pour le faire, que ne l’a-t-il fait ? Dénoncer ses adversaires en politique n’est pas plus moral qu’aller le dire à la maitresse dans la cour d’école – on reconnaît bien là l’un des travers de Hollande, une certaine lâcheté. Ce n’était pas mieux sous Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn en aurait pâti… s’il ne s’était pas lui-même enferré dans le corps défendant d’une soubrette noire américaine.

La justice passera sur les révélations à épisodes de « l’affaire Fillon » et dira si elles sont condamnables ou pas, mais elle est lente car elle doit enquêter et respecter les procédures (et c’est heureux). Politiquement, légal ou non, le mal est fait. Doit-on annuler le résultat massif des primaires à cause de faits allégués mais non prouvés, de simple suspicion d’abus de pouvoir ou de népotisme ? Sans candidat légitime de remplacement, doit-on adouber n’importe quel aspirant comme le fit le parti socialiste avec Hollande lorsque Strauss-Kahn a failli ?

La répétition aujourd’hui par la gauche du montage imaginé hier à droite montre que le coup est très certainement venu de la gauche, confirmant les sources informées. De cette « gauche morale » qui adore donner des leçons à tout le monde alors qu’elle est loin d’être une oie blanche : n’est-ce pas Monsieur Cahuzac ? Monsieur Guérini ? Monsieur Kucheida ? Madame Andrieu ? Monsieur Dalongeville ? Monsieur Vallini ? Et tutti quanti…

Croire que l’argent et la politique seront séparés par la simple vertu, contrôlée par de sourcilleux journalistes en quatrième pouvoir, aiguillés par de judicieux lanceurs d’alerte au-dessus de tout soupçon d’intérêt personnel, c’est de l’hypocrisie. Le politiquement correct relayé et amplifié par les médias vise plutôt à empêcher de penser. Le temps de cerveau disponible (comme disait l’ineffable Le Lay) est accaparé par cette pub moraliste, au détriment des vrais sujets qui fâchent : terrorisme, chômage, pelote réglementaire, lois mal conçues, mal ficelée, mal appliquées, déficit public persistant, gaspillage de l’argent public (voir le tout dernier rapport de la Cour des comptes sur les tergiversations et atermoiements Hollande sur l’écotaxe… édifiant !).

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La moraline est caquetage, nul n’est saint en ce bas monde, pas plus les dénonceurs que les dénoncés. Elaborer longuement un droit juste et le faire appliquer efficacement, voilà qui serait positif. Mais cela demande du travail de recherche, du temps grignoté par les mandats multiples, de la curiosité pour savoir comment font les autres pays, de l’audace pour violer la répugnance des élus (à gauche comme à droite), une formation approfondie des magistrats pour juger en droit et pas en opinion.

Justice n’est pas lynchage – c’est tout ce qui sépare la civilisation de la sauvagerie.

Or ces mœurs médiatiques, qui se calquent sur les habitudes de Trump et les accents complotistes à la Le Pen-Mélenchon, rendent la société plus sauvage qu’auparavant. La manipulation de l’indignation publique (la « vérité relative » prônée par Trump, qui touche les médias français à propos de ces affaires non jugées) va susciter probablement de l’abstention, une hausse des votes extrêmes (surtout à droite…), quelques ralliements au centre (si Macron ne se voit pas lui aussi cloué au pilori) – bien que la énième probable candidature Bayrou en Père-la-morale va probablement fusiller cette velléité.

Ce n’est certes pas « la gauche » de gouvernement qui en sort grandie, amplifiant un peu plus son rejet par les citoyens. Après l’opération mains-propres en Italie, c’est un Berlusconi qui en a bénéficié, pas les vertueux de gauche… Le rejet du politiquement correct aux Etats-Unis vient d’accoucher d’un Donald qui trompe le monde entier, confit en égoïsme et partisan du rapport de force (le « gros bâton » sexiste et machiste).

Espérons qu’en France nous puissions voir plutôt le peuple de droite républicaine faire bloc autour de son candidat désigné qui affirme son réalisme et sa volonté de gagner. Cela s’appellerait un retour de bâton – le dernier coup raté d’un François Hollande désormais à bout de course. Et cela permettrait l’exercice libre de la démocratie – qui est choix entre plusieurs possibles politiques.

La droite extrême – quasiment sûre de l’emporter si Fillon est empêché – représenterait le chaos que le Brexit, le Renzit et le Clintonit ont déjà commencé à étendre, en attendant le Merkexit, le Grexit – et quoi d’autre encore ? A jouer avec le feu…

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Courage Fil(l)on(s)

Le tropisme trop français à se mettre de l’argent public dans les poches en toute discrétion pour faire comme les autres (à droite depuis Giscard comme à gauche depuis Mitterrand) est rattrapé par la morale basique qui vient de l’Internet anglo-saxon. Ce que le catholicisme absout, les aménagements à la loi s’il y a repentir à la fin, le protestantisme le récuse : chacun se doit d’être vertueux et transparent – ou disparaître de la vue.

Les cinq « affaires » qui sont attachées à la queue du chien Fillon par des éléments mal intentionnés envers lui, envers son parti et envers le processus électoral ne sont peut-être pas condamnables par la justice. Mais la com’ remplace le droit, le jugement moral la raison des faits, l’affichage de la vertu la vertu elle-même.

D’où vient le coup nécessite d’analyser à qui profite le crime. Plusieurs hypothèses :

La gauche au gouvernement, bien-sûr, qui est annoncée perdante et veut faire chuter l’opposant. C’est assez crédible, ledit gouvernement ayant tous les moyens de savoir (Parlement, Bercy) et tout le temps de peaufiner la stratégie qui consiste à choisir précisément cette date pour embarrasser une droite triomphante. N’est-ce pas ce que le sarkozysme avait préparé à Strauss-Kahn (l’affaire de Lille) avant que la pulsion imprévue à New York ne fasse éclater de lui-même à gauche le « candidat idéal » adoubé par Libération ?

L’extrême-droite ensuite, qui joue sur le velours du « tous pourris » seriné depuis des années – ce qui fait tactiquement passer au second plan les « affaires » qui touchent la famille Le Pen en ce moment

Les sarkozystes haineux évincés de leur candidat comme des investitures aux législatives : Henri Guaino, Rachida Dati – et pourquoi pas Jean-François Copé, humilié jadis à la tête du parti, humilié récemment à la primaire de droite ? Mais ce serait éliminer leur parti du second tour, jeu dangereux, sauf des partisans LR d’une alliance avec le Front national.

Les macronistes qui voudraient casser la dynamique Fillon et récupérer les voix du centre (d’où l’appel tout récent à Bayrou) ? Ce pourrait être le dernier pied de nez de François Hollande à cette politique qui l’a fort malmené, et une façon d’adouber son dauphin sans le dire, ambiguïté qu’il affectionne. Mais Emmanuel Macron n’a pour l’instant aucun vrai programme…

L’extrême-gauche qui veut casser le système et en appelle rituellement au grand chambardement et à la VIe République ? Mais il vaudrait mieux impliquer Hamon puis Macron que Fillon.

Les hackers « russes » ou les pirates anarchistes du net ? Mais pour quoi faire ? Le chaos en Occident comme l’élection de Trump ? Pour qui favoriser ? L’émergence d’un parti des extrêmes, nouveau Mussolini ou éructant Chavez ? Le retour de l’URSS sur la scène internationale ?

Comment parer le carambolage du processus électoral ?

Le handicap des gens de droite est qu’ils aiment les bottes et qu’ils ont tendance à se tenir droit dedans. D’où leur rigidité à réagir aux sales coups politiques. François Fillon est doué d’une grande force de caractère et ne lâche jamais, dit-on. Ce pourquoi « on » implique sa famille, façon de le déstabiliser là où il est le plus vulnérable.

Mais sa première défense est archaïque, primaire et sans effet sur le sentiment. La page Fillon pourrait être tournée par l’opinion avant de l’être par la justice. Jouer l’outré n’avance à rien : est-ce vrai ou pas ? Si c’est vrai, pourquoi ne pas assumer ? Les pratiques étaient ainsi jadis (« on » remonte jusqu’en 1988 !), se défendre est dire oui et prouver qu’un travail a été effectivement accompli, puis déclarer lancer un débat public pour réformer le système. Rien de plus, rien de moins.

Surjouer le déni offensé pour accuser la misogynie et évoquer un Complot n’est pas décent. Tenter de gagner du temps va au revers de l’opinion qui exige le tout, tout de suite, d’Internet et des réseaux. La génération Fillon n’est pas à l’aise avec le nouveau monde du net. Emmanuel Macron se défend mieux de ce genre d’accusations.

François Fillon a pour lui son charisme. Mais il est fondé non seulement sur le caractère, mais sur ce qu’il montre : cohérence, équilibre des idées, clarté du message. Montrer qu’il fait autrement qu’il ne dit, qu’il manie le mensonge ou l’omission tout en s’affichant empli de rigueur morale, est saper son charisme. Et faire douter ses partisans.

Qui d’autre en cas d’empêchement ?

Les Français plébiscitent Alain Juppé ; il serait le moindre mal – assez légitime pour y aller, rassembleur au-delà des Républicains. Pour le moment, il ne veut pas, ayant assez d’être « joué » contre les uns et les autres sans qu’il soit reconnu pour lui-même.

Certains, surtout dans le parti, en restent bloqués à Nicolas Sarkozy. Ce serait la pire chose pour la droite que de revenir sur le passé en flouant les électeurs qui sont venus massivement exprimer son rejet à la primaire.

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Plus le temps passe et moins la situation est claire, plus les médias se focalisent sur l’écume des affaires au lieu de parler du fond : le chômage, la croissance, l’Europe, l’hostilité trumpienne, la menace poutinienne, la concurrence chinoise.

Assumer ou changer, c’est maintenant ! « Courage, Fillon ! » – ou « courage, filons… » ?

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Pline l’Ancien, Histoire naturelle

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Cette « somme » du monde romain qui visait à englober tout le savoir humain depuis les origines, ressemble étonnamment à l’ambition actuelle de Google d’informatiser tout ce qui existe. L’empire romain avait une vision aussi universelle que l’empire américain : le temps long explique beaucoup de choses – si l’on prend la peine de la hauteur, attitude très rare hélas de nos jours. Les Etats-Unis sont la pointe avancée de l’Occident issu des Grecs et des Romains, via le christianisme. Ce dernier, croyance totalitaire comme tout pouvoir qui tend au monopole, a su préserver certains ouvrages classiques, comme celui-ci (mais en a brûlé d’autres pas dans sa ligne !).

Pline est dit « l’Ancien » parce que son neveu s’appelle Pline lui aussi – qu’on a surnommé le Jeune. Tout ce que l’on sait de l’Ancien vient du Jeune, notamment qu’après avoir passé chez un ami la nuit du 25 août 79 de notre ère (ou peut-être fin octobre), Pline est réveillé par un séisme. Le Vésuve est à nouveau en éruption. Commandant de la flotte de Misène, Pline a organisé les secours sur Pompéi et Herculanum. Mais cette nuit-là, bien que soutenu par deux esclaves, il s’effondre sur la plage, étouffé par la fumée (ou victime d’une crise cardiaque). Il n’avait que 56 ans.

Pline a écrit de nombreux livres, mais son Histoire naturelle est restée par son ampleur (37 livres écrits après 2000 volumes lus de 100 auteurs et 20 000 faits collationnés). Son ambition était de compiler et d’analyser tous les écrits disponibles pour établir une encyclopédie du savoir de son temps avec, pour étalon, le citoyen romain. Sa description va de l’astronomie aux pierres précieuses en passant par la géographie, l’anthropologie, les animaux et les plantes, l’agriculture et la médecine, la peinture, la sculpture et les métaux. Cette encyclopédie du savoir de son temps est restée célèbre – et utilisée – durant 1500 ans ! Buffon en a repris le dessein dans son Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789.

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Nous gardons de Pline les anecdotes comme celle de Poppée se baignant dans le lait d’ânesse (Livre XII, répété Livre XXVIII), les druides vêtus de blanc au sixième jour de la lune coupant d’une serpe d’or le gui en haut des arbres (Livre XVII p.766), Cincinnatus labourant « nu » son champ (pour encourager la fertilité) lorsqu’un messager lui apporte la dictature (Livre XVIII p.835), le jeune homme de Cnide qui fit l’amour avec la statue qu’a sculpté Praxitèle de Vénus (Aphrodite) pour son temple « une tache signala son désir », de même pour un Cupidon (Eros) praxitélien à Parium où « Alcétas de Rhodes en tomba (…) amoureux et laissa également sur lui une trace semblable de son amour » (Livre XXXVI p.1647), la vertu de l’ail de chasser le ténia, les bienfaits du miel, du vinaigre, de l’huile d’olive, du lait de chèvre, de la graisse de porc, de la pomme, du chou et autres petits faits tenus encore aujourd’hui pour vrais dans les publications « de nature ».

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« L’acte vénérien (…) rétablit (…) les athlètes engourdis et fait revenir la voix quand, de claire, elle est devenue sourde. Il guérit aussi les douleurs lombaires, l’affaiblissement de la vue, le dérangement de l’esprit et la mélancolie » (Livre XXVIII p.1312). A conseiller donc aux pères pour réveiller leurs garçons, tandis que « La crotte de chèvre calme les petits enfants agités, surtout les filles, si on leur attache sur le corps dans un morceau de tissu » (Livre XXVIII p.1362). « Des œufs de chouette, administrés pendant trois jours dans du vin aux ivrognes, les dégoûtent de ce vin » (Livre XXX p.1435). « Le gland de hêtre rend le porc gai, sa chair facile à cuire, légère et bonne pour l’estomac » (Livre XVI p.717).

C’est un plaisir de lire l’écriture précise et directe de Pline, souvenir du latin au collège mais aussi beauté de la langue qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Droit au but, comme le soldat romain ; la logique avant tout, la magie évoquée mais avec doute, quand il ne la dénonce pas comme maléfique (Livre XXV p.1191). « Au caprifiguier, on prête encore une vertu médicinale prodigieuse : si un garçon impubère brise un rameau et arrache avec les dents son écorce enflée, la moelle elle-même, attachée sur le corps avant le lever du soleil, empêcherait l’apparition des écrouelles » (Livre XXIII p.1131). Il cherche « la cause et la raison des choses » (Livre XVIII p.836) mais se moque un peu des choses « prodigieuses »…

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Pline décrit une civilisation de la nature faite pour l’homme. Cet anthropocentrisme sera repris par le christianisme et aboutira à la formule honnie des écolos : « l’Homme maître et possesseur de la nature ». Le mot de Descartes vient du monde romain, plus pratique que le grec et moins hanté par l’au-delà que l’égyptien. Mais les Romains du temps sont de fait très proches de la nature, ils observent le mouvement des astres pour se guider en mer et les effets des plantes pour se guérir des morsures de serpent ou de chien, ou des fièvres. Ils veulent des enfants « de bel esprit et de belles formes » comme des animaux garnis de laine et emplis de lait. Avis aux politiciens, même d’aujourd’hui : « Assurément, la culture repose sur le travail, et non sur les dépenses, et c’est pourquoi nos aïeux disaient que ce qui fertilise le mieux un champ, c’est l’œil du maître » (Livre XVIII p.841).

Pline n’est pas chrétien (la secte émerge à peine du chaos palestinien et aucun disciple n’a encore écrit d’Evangile) ; il nous livre donc le monde avant la croyance, dans sa fraîcheur et son panthéisme stoïcien. Car l’auteur est adepte de la rigueur ; pour lui, la vertu est de tout un peu mais rien de trop. « Le vin en quantité modérée est bon pour les nerfs, en excès il leur nuit » (Livre XXIII p.1110). Il vilipende les excès de perles des snobinardes (et snobinards) de son temps comme l’avidité en or des spéculateurs qui amassent. Il ne veut pas changer les hommes (ils sont ce qu’ils sont) mais se changer soi (par l’étude et la discipline). « Il est question de la nature des choses, c’est-à-dire de la vie », expose-t-il dans sa Préface (Livre I) ; « donner à toute chose de la nature et à la nature tout ce qui lui revient ».

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Pour lui, la terre est un globe (contrairement à la croyance médiévale qui suivra – comme quoi le « progrès » est loin d’être linéaire…), mais « l’univers tourne autour d’elle » (Livre II) et « le soleil est l’âme du monde ». « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est la voie vers la gloire éternelle », n’hésite-t-il pas à dire au Livre II, p.71). Rendre service – dans ce monde ci – c’est se ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain, donc s’élever au niveau des divinités. Car « Dieu » lui-même (la divinité au sens romain) ne peut pas tout : « il ne peut, même s’il le voulait, se donner lui-même la mort (…) ni faire en sorte que celui qui a vécu n’ait pas vécu. (…) Il n’a aucun droit sur les faits passés excepté celui de les oublier (…) il ne peut pas faire en sorte que deux fois dix ne fassent pas vingt (…) Tout cela atteste sans aucun doute la puissance de la nature et montre que c’est elle que nous appelons ‘Dieu’ » p.72-73. Quant à l’âme, « Tout le monde se trouve, après le dernier jour, dans le même état qu’avant le premier : ni le corps ni l’âme n’ont plus de sentiment après la mort qu’avant la naissance. C’est en effet la même vanité qui se projette encore dans le futur et qui, se mentant à elle-même, s’attribue une vie même après la mort » (Livre VII p.356).

Le meilleur endroit sur la terre est l’Italie romaine, « terre qui est à la fois la fille et la mère de toutes les terres, qui a été choisie par la puissance des dieux pour rendre le ciel lui-même plus brillant, rassembler des empires épars, adoucir les mœurs, réunir dans une communauté de langage et de conversation les langues discordantes et sauvages de tant de peuples, donner la civilisation aux hommes, bref, pour devenir la patrie unique de toutes les nations du monde entier » (Livre III p.151). Cet universalisme romain est bien le même qui a été repris par les Lumières et qui anime aujourd’hui encore tous les humanitaires, sans-frontières et partisans d’une république planétaire. Un universalisme occidental – et de nulle part ailleurs – ce que mettent en cause non sans raison les civilisations qui émergent : les Chinois, les Indiens, les Nigérians, les Arabes…

De même qu’a été repris du monde romain ce que nous avons par la suite appelé le libéralisme, fondé sur la liberté des échanges. Pline écrit au début du Livre XIV : « Qui en effet n’admettrait point qu’en mettant en communication le monde entier, la majesté de l’Empire romain a fait progresser le genre humain, grâce au commerce des marchandises et à l’union apportée par une paix heureuse, et que toutes les productions, même celles qui étaient cachées auparavant, sont devenues d’usage courant ? » p.645. Civiliser, c’est échanger ; la liberté est forte sous l’empire et la dictature n’est que passagère, pour passer un cap.

Malheur de l’être humain, tourmenté de liberté parce non programmé par la nature : « Les autres êtres sentent quelle est leur nature propre, les uns exploitent la souplesse de leurs membres, d’autres la rapidité de leur vol, d’autres encore nagent : l’homme, lui, ne sait rien, rien sans un apprentissage, ni parler, ni marcher, ni se nourrir : bref, de par sa nature, il ne sait rien faire d’autre spontanément que pleurer ! » (Livre VII p.312). D’où les utopies qui ont constamment fleuri pour réconcilier l’Homme avec sa propre nature – et avec la nature – comme celle de Marx, qui sévit encore chez les gauchistes devenus écolos de combat. Apprendre ou dresser ? Tout le débat subsiste.

Ce livre très ancien apparaît étonnamment moderne. Certes, rares seront ceux qui liront ces pages d’un bout à l’autre comme je l’ai fait, mais picorer ici ou là selon les thèmes et les envies (un index des notions et des noms y aide) est une plongée salubre dans un univers qui est le nôtre, avant le nôtre, et qui nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, nos croyances actuelles et notre vision occidentale du monde.

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 77 ap. JC, Gallimard la Pléiade édition Stéphane Schmitt 2013, 2130 pages, €79.00

Edition partielle en traduction ancienne Littré en 421 pages, e-book format Kindle, €0.99

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André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925

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Un Journal d’écrivain est sa vie même sans brouillon. Mais hachée, incomplète, sucée par ses autres œuvres et publications. André Gide commence un Journal à 18 ans, en 1887 ; il ne le terminera – volontairement – qu’à 80 ans, en 1949. Ce premier tome en Pléiade offre les 38 premières années de Journal. Il a été complété, corrigé, rétabli. Partant de l’édition partielle 1889-1939 approuvée par l’auteur en 1939 chez Gallimard, il a été augmenté des publications antérieures et postérieures, des manuscrits de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet et des cahiers et papiers de Catherine Gide. Les erreurs de dates et les fautes d’attribution de noms ont été corrigées d’après les manuscrits, les textes évacués concernant sa femme Madeleine et les noms propres des contemporains rétablis.

Ce Journal devient donc une œuvre à part entière. Il est l’existence faite littérature, miel élaboré de tous ces petits riens cumulés et distillés, inégaux ou insignifiants, mais qui prennent leur sens dans l’ensemble. « Absurde théorie qu’on inventa en France, d’après Gautier et Flaubert, qu’il faut séparer l’œuvre de l’homme comme si l’œuvre se plaquait sur l’homme en postiche, comme si tout ce qui est dans l’œuvre n’était pas dans l’homme auparavant, comme si la vie de l’homme n’était pas le soutien de ses œuvres, sa première œuvre » (16 janvier 1896) p.213. Sartre en a été impressionné et analyse, dans ses Carnets de la drôle de guerre en 1939 : « Il s’agit en somme de se jeter dans l’univers pour que l’univers vous renvoie votre image » (cité p.1321).

Le Journal ressort de l’histoire personnelle et de la psychanalyse, de l’individualité agissante et pensante, de la sociologie d’un milieu et d’une époque. Direct et cumulatif, il accompagne l’œuvre d’écrivain et d’éditeur. « Il me faut, par tous les moyens, lutter contre la dislocation et l’éparpillement de la pensée. C’est aussi pour cela que je me suis réattelé à ce journal » (2 janvier 1907) p.545. Il connait plusieurs départs, dus à plusieurs motivations. En 1887, il est celui d’un adolescent encore scolaire qui note des faits et des idées pour son premier roman, Les cahiers d’André Walter (1891) : « Il serait intéressant pour moi, plus tard, de retrouver comment les idées me sont venues, et de voir quelles sont les lectures ou les événements qui les ont fait naître » (25 août 1888), p.28. En 1902, c’est l’exemple de Stendhal, dès 1905 une habitude ponctuée de silences : « Un journal est utile dans les évolutions morales conscientes, voulues et difficiles » (8 octobre 1891) p.143. Les journaux de voyages sont tirés à part – et rétablis ici à bonne date. Entrainement à s’exprimer, « ce carnet, comme tous les autres ‘journaux’ que j’ai tenus, a pour but de m’apprendre à écrire rapidement » (4 juillet 1914) p.802.

Il n’est jamais facile de publier son Journal de son vivant, les contemporains s’offusquent des remarques ou jugements, l’épouse se trouve violée dans son intime, les mœurs particulières ne sont pas acceptées. L’intérêt, ou la gloire, ne peuvent qu’être posthumes, le décalage du temps permettant d’apaiser les susceptibilités et les chocs. Lorsque Madeline brûle en 1918 ses lettres de 30 années, c’est une partie de sa vie qui lui est arrachée. Il gardera dès lors sous clé ses carnets et cahiers, et désignera des exécuteurs testamentaires de confiance au cas où. Il effectuera même quelques publications confidentielles d’une douzaine d’exemplaires pour certaines parties auxquelles il tient le plus. Rien ne dira en effet assez les ravages de « la famille » sur les papiers non publiés des écrivains ! Honte sociale, pudeur personnelle, volonté morale de censure – ce ne sont qu’élagages et déformations pour paraître. Tolstoï et Nietzsche en ont été victimes, entre autres.

André Gide, de parents protestants et orphelin de père dès 11 ans, couvé par sa mère (elle meurt quand il a 26 ans), est un être complexe. Très sensible, il se met trop à la place des autres et reste souvent timide dans l’expression directe. Son écriture est en général apprêtée par souci de dire exactement les nuances de sa pensée, ce qui ne la rend pas toujours lisible. Dans le Journal, au contraire, il est le plus souvent sans apprêts. Même si la migraine ou la fatigue laissent parfois des phrases alambiquées courir ou des coupures abruptes survenir, force est de dire que la lecture de ces premières 1293 pages (sans les notes) est agréable. Le lecteur se trouve confronté à des textes variés et vivants, à une pensée par fragments qui se mûrissent et se complètent, en bref à un être perçu en devenir sur la durée. Ma première confrontation il y a une quarantaine d’années avec le Journal partiel, publié en édition ordinaire, ne m’avait pas laissé cette impression de finitude.

La personnalité de l’auteur s’y dévoile avec ses qualités d’âme, ses doutes métaphysiques et ses scrupules littéraires, sans oublier le désir qui le tourmente. Car Gide, jamais en accord social avec son être intime, est tourmenté entre sexe et religion, sans ce recours à l’absolution catholique qui permet toutes les frasques si la repentance suit. « Mon christianisme ne relève que du Christ. Entre lui et moi, je tiens Calvin ou saint Paul pour deux écrans également néfastes » (30 mai 1910) p.637. Le travers d’être seuls détenteurs légitimes de la Vérité révélée ne touche pas que les catholiques de son époque, il est un trait constant de toutes les sectes, y compris socialistes, libérales, écologistes ou islamistes : « La vertu doit rester leur monopole et tout ce que l’on obtient de soi sans le secours de patenôtres ne compte pas. De même, ils ne nous pardonnent pas notre bonheur : il est impie ; eux seuls ont le droit d’être heureux. C’est du reste un droit dont ils usent peu » (1er juillet 1923) p.1222.

La « Belle époque » était moins belle que rêvée, encore très corsetée, la bourgeoisie était moraliste et la société littéraire minuscule, vendant peu, fort envieuse des autres. « Dans le public, on ne connait de moi-même que la caricature et comme elle n’invite guère à me connaître mieux, l’on s’y tient. Que dis-je ? si même certains ont la curiosité de me lire, c’est avec un esprit si prévenu que le sens vrai de mes écrits leur échappe. Ils ne finiront par y voir que ce qu’on leur a dit qu’il s’y trouvait ; et par n’y voir plus autre chose » (3 décembre 1924) p.1266. Cette remarque est toujours actuelle – ô combien !

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Mais André Gide n’est pas que sexe en rut, il a nombre d’amis véritables (Ghéon, Pierre Louÿs, Jacques Copeau, Marcel Drouin, Charles du Bos, Paul Claudel, Philippe Berthelot, Roger Martin du Gard, Jacques-Emile Blanche, Paul Laurens, Francis Jammes, Paul Valéry, Jean Schlumberger, Théo Van Rysselbergue, les parents et les enfants Allégret…) ; il élève chiens, chat et même oiseau à Cuverville en Normandie ; il s’intéresse aux métayers et à leurs enfants, faisant servir une soupe populaire durant les restrictions de 1914-18 ; il se mobilise en 1914 pour les réfugiés belges et parraine activement un Foyer d’accueil ; il édite les talents nouveaux via la NRF (Aragon, Breton, Montherlant), aide les jeunes à trouver leur place dans la société et donne des leçons ou des lectures aux petits. Tristan Bernard et un comité d’autres intellectuels vont même jusqu’à proposer à Gide en août 1914 de s’occuper des 12-18 ans désœuvrés à Paris ! (p.843) – il décline… Ce Journal nous permet de découvrir un Gide humain, d’une bonté naturelle qui ne se réduit ni à ses désirs, ni à son devoir. « Je n’ai écrit aucun livre sans avoir eu un besoin profond de l’écrire » p.661 ; de même est-il dans les relations humaines. Il évoque en lui « le don de sympathie qui, toute ma vie, a fait mon heureux tourment et ma plaie », p.1157.

Il ne renonce pas pour cela à juger : « Plus passionné qu’intelligent », dit-il d’un certain Jean-Marc Bernard, poète et critique maurassien heureusement oublié ; « prodigieusement peu cultivé, comme tous ces nationalistes qui, sous prétexte de cultiver uniquement leur terre et leurs morts, ignorent à peu près tout le reste du monde » (7 mai 1912) p.726. S’il s’étend longuement sur l’angoisse de 1914, « on achète huit journaux par jour » (12 août 1914) p.835, il n’évoque même pas l’armistice de 1918. Car « voici que s’établit un poncif nouveau, une psychologie conventionnelle du patriote, hors quoi il ne sera plus possible d’être ‘honnête homme’. (…) Chacun a peur de rester en retard, d’avoir l’air moins ‘bon Français’ que les autres » (15 août 1914) p.837. Brexit et Trumpisme rivalisent avec Poutinisme et Erdoganisme pour patrioter à tout va. Et les Français, toujours à la traîne mais très scolaires, vont probablement suivre… Relire ces pages de Gide en pleine mêlée a quelque chose de salubre pour l’esprit.

Gide, lui, voyage et lit beaucoup, en français mais aussi en allemand, en anglais, en italien ; il joue régulièrement de la musique, traduit des livres. Il s’intéresse au monde et à tout le monde. Il n’est pas pour cela universaliste béat comme nos intellos bobos. Cosmopolite parce qu’il goûte le monde entier, il n’aspire pas à imposer la morale unique des élites occidentales (de moins en moins) sûres d’elles-mêmes. Ainsi lors d’un voyage : « C’est de Turquie qu’il est bon de venir, et non de France ou d’Italie, pour admirer autant qu’il sied le miracle que fut la Grèce ». Il éprouve « une aversion » pour la Turquie, qui n’a rien d’européen ni d’exotique : « Dans cette malheureuse Anatolie, l’humanité est non point fruste, mais abîmée », écrit-il (mai 1914) p.785.

L’ailleurs des lieux, des gens et des pensées lui permet une vue plus juste de la France. « Peuple oratoire, habitué à se payer de mots, habile à prendre les mots pour les choses et prompt à mettre des formules au-devant de la réalité » dit-il le 8 octobre 1915. Il ne s’en excepte pas, en tant qu’intellectuel ‘indigné’ : « Pour averti que je sois, je n’échappe pas à cela et reste, encore que le dénonçant, oratoire » (p.894). Encore en est-il conscient, de même que des qualités au revers des défauts : « Nul plus que le Français, en général, ne vit pour les autres, ou en fonction des autres, ou par rapport aux autres ; de là tout aussi bien sa vanité, sa politesse, son amour de la politique, la prise qu’il offre à l’émulation, la peur du ridicule, le souci de la mode, etc. » (5 février 1916) p.925.

Sur ceux qui se piquent d’être écrivains (à méditer par les actuels !) : « Oui, je crois que l’application manque beaucoup plus souvent que le don. L’insuffisance d’application provient souvent d’un doute sur sa propre importance ; mais est due plus fréquemment encore à une suffisance excessive » (1er mars 1918) p.1060. Et de mettre en garde : « J’appelle ‘journalisme’ tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » p.1160.

« Bien peu de gens aiment vraiment la vie ; l’horreur du changement en est preuve. Ce qu’on aime le moins changer, avec son gîte, c’est sa pensée. Femme, amis, cela passe ensuite ; mais gîte et pensée, c’est une trop grande fatigue. On s’est assis là ; l’on s’y tient. On meuble alentour à sa guise, en faisant tout à soi très ressemblant, on évite qu’il contredise ; c’est un miroir, une approbation préparée ; dans ce milieu l’on ne vit plus, l’on s’invétère. Bien peu, je vous assure, aiment vraiment la vie » p.306. Ecrit en 1900… c’est non seulement toujours d’actualité, mais de plus en plus, tant Facebook, Google et les réseaux sociaux vous renvoient en miroir ce que vous laissez de traces ! Décidément, ce Journal est aussi une lecture utile pour notre temps.

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Se situer à droite

Qu’est-ce donc qu’être « à droite » ? A part une injure stalinienne, reprise volontiers par les intellos et les politiciens « bien sous tous rapports » de la gauche mainstream, se trouver à droite de l’échiquier politique renvoie à une façon différente de voir le monde.

  • Les Girondins voyaient l’homme dans son humanité mêlée, vertus et vices, générosité et égoïsme, élans et préjugés ; la pratique politique devait pour eux tenir compte de l’existant : des gens, des circonstances et du possible.
  • Les Montagnards, à l’inverse, faisaient de la Vertu un angélisme abstrait, poussant la pureté au fanatisme ; la pratique politique devait tout aux principes et rien aux négociations, méprisant contraintes et doutes, visant à conduire l’Homme-en-soi (et pas les gens concrets) vers la perfection malgré lui.

De cette distinction fondatrice de la Révolution se distinguent deux tempéraments : la droite veut coller à l’expérience et au « réel » ; la gauche lui oppose l’idéalisme des bons sentiments et des « principes » rationnels, le monde des Idées immuables.

Est-ce à dire que la droite serait férue d’identité historique collective alors que la gauche préférerait l’individualisme émancipateur sans cesse à creuser ici et maintenant ? Les gens de droite se montrent volontiers individualistes et les gens de gauche plutôt collectivistes : nous voyons bien combien la distinction fondée sur l’identité est compliquée ; comme le mot « libéral » (que nous verrons ultérieurement), il s’agit d’un concept flou. Le particularisme peut très bien se conjuguer à l’universalisme, chacun peut se sentir Corse ou Breton ou autre, et en même temps Français, puis Européen, Occidental du monde libre, et habitant d’une même Terre. Il n’y a que lorsque l’on radicalise sa position que tout bascule… à droite comme à gauche.

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L’universalisme dégénère vite en colonialisme « civilisateur » avec la mission d’apporter le progrès à une humanité à demi-sauvage dans les brumes de l’obscurantisme : c’est pourquoi la gauche était volontiers pro-coloniale fin XIXe. Plus tard, ce même universalisme des « droits » (droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droits de l’Homme, libre-échange) a pu dégénérer en impérialisme, les Etats-Unis, l’ex-URSS et la Chine en sont les derniers exemples – mais aussi l’ingérence « humanitaire » pas toujours distinguée de l’ingérence tout court.

Le particularisme vire à l’identarisme ethnique ou au communautarisme religieux. Poussé au bout, il engendre le racisme, où le même fantasme de pureté et de purge qu’en religion atteint le biologique et l’ethnique. Ce sont alors les génocides (létaux) et les épurations ethniques (par l’exil). De la Turquie anti-arménienne puis anti-grecque à l’Allemagne nazie anti-juive et anti-tsigane, à la Serbie, au Rwanda et ailleurs, jusqu’à l’islam salafiste ou wahhabite, l’identité mythifiée proscrit les mariages mixtes, jette la suspicion sur les origines et exige l’adhésion enthousiaste et fusionnelle avec le groupe national ou religieux dominant. Nous avions l’Inquisition catholique, nous avons eu l’étoile jaune nazie : c’est bien un même processus d’affirmation des dogmes et de cohésion morale et sociale qui est mis en œuvre.

Or ce particularisme n’est pas l’apanage d’une droite qui s’extrémise, il a été et demeure aussi une façon de gauche.

Juger sur un mot, coller une étiquette, cataloguer une fois pour toute – sont des travers staliniens, générés par la certitude de posséder LA Vérité révélée par l’œuvre scientifique du prophète Marx et mise en œuvre expéditive par les procédés sans scrupules de Lénine. Il en reste quelque chose chez les énarques bon teint comme chez les universitaires « de gauche, forcément de gauche » comme disait la Duras. Déduire l’être du paraître – et en faire une essence – est le processus de la pensée totalitaire qui permet de cataloguer comme « ultra-libéral », « réactionnaire », en bref « de droite » quiconque n’a pas l’heur de vous plaire. Les mêmes qui adorent hurler à la « stigmatisation » des pauvres minorités opprimées, stigmatisent sans complexe – dès qu’il s’agit de leur adversaire idéologique. Puisqu’ils ont la Vérité infuse, la Pravda disait-on en URSS…

Méfions-nous donc du mot « droite ». La France droite n’existe que comme slogan NKM ; la France des droites est plus réelle – et n’est pas cette caricature inventée par la gauche, mauvaise perdante, trop souvent poussée au fanatisme de pureté.

La droite française sur ce blog

(Nota : je parlerai de la gauche lorsque la primaire de gauche aura lieu)

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Panique dans la rue

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Pas de panique (quoique…), il ne s’agit que d’un film. Mais il est noir, haletant et humain. Les Etats-Unis 1950 étaient encore sous l’élan collectif de la guerre et le fric gagné au jeu, volé, reçu en salaire, comptait moins que l’honneur du travail bien fait et la considération pour le collectif. Même si une place de cinéma ne coûtait que 25 cents, comme nous l’apprend le gamin.

Un immigré clandestin venu d’Arménie (Lewis Charles) grâce à un cousin inféodé à Blackie, un caïd de la pègre qui n’est pas nègre mais toujours habillé en noir (Jack Palance), tombe brutalement malade et s’enfuit littéralement après avoir gagné au jeu. Blackie ne peut accepter de perdre, et encore moins de se voir refuser une revanche ; macho sans jamais sourire, il « a horreur d’être possédé »… Au cours de la poursuite il tue le type, et ordonne à ses acolytes – serviles et pas très futés (Zero Mostel et Tommy Cook) – de le transporter pour le balancer à la flotte dans les docks de la Nouvelle-Orléans. Lorsqu’il est retrouvé par la police, le médecin légiste détecte que le cadavre est porteur de la peste pulmonaire, dont les symptômes ressemblent à ceux d’une banale grippe – mais qui tue en deux ou trois jours.

Or cette maladie est très contagieuse puisqu’elle se transmet par l’air que nous respirons et les choses infectées que nous touchons. Il faut donc vacciner et isoler toutes les personnes ayant été en contact avec le mort. Sauf qu’il est inconnu, clandestin, venu probablement d’Asie par un cargo, et que la pègre refuse de parler par omerta.

C’est le mérite du médecin-chef (Richard Widmark), fonctionnaire peu payé mais hanté par son devoir, que d’insister auprès des autorités (soumises aux routines de la procédure) et du maire (politicien pour une fois éclairé) sur le danger qu’il y a à laisser courir les contaminés, comme à avertir le public via la presse. Une panique monstre pourrait aisément se produire, chacun cherchant à protéger « ses enfants » – beau prétexte pour dire avant tout sa propre peau. Ou bien un système dictatorial devrait être mis en place, quadrillant la ville et empêchant chacun de sortir, obligeant à la vaccination et à la prophylaxie, ce qui menacerait les libertés publiques si chères au cœur des Américains.

On a dit que « la peste » était une métaphore du communisme venu de l’étranger par les immigrés, qui envahit les esprits comme toute idéologie totalitaire (voir La Peste de Camus), et contre lequel il est nécessaire de se serrer les coudes pour en vacciner la communauté. Ou du Maccarthysme suscité en anticorps – mais deux ans après le tournage. Cet aspect de guerre froide, oublié aujourd’hui, n’ôte rien à l’action ni au message du film, tourné en décors naturels sur le port, dans les rues mal famées et les bars interlopes. Une pandémie, qu’elle soit microbienne, idéologique ou religieuse, peut toujours surgir – n’importe où – et générer une panique dans la rue. Par exemple les assassinats du 13 novembre 2015…

La police (Paul Douglas) dispose de peu d’indices, d’autant que le cadavre et toutes ses affaires ont été aussitôt incinérés ; elle dispose de 48 h pour trouver. Et le médecin-chef s’investit lui-même dans une enquête personnelle tant il connait la peste et ses ravages potentiels (il parle chinois). Sauver le monde lui va mieux que d’élever son fils (Tommy Rettig) ou de contenter son épouse (Barbara Bel Geddes), mais… le devoir avant tout. Les scènes de famille, qui semblent mièvre dans la noirceur du film, servent de contraste pour montrer combien l’égoïsme et le repli sur le cocon du couple et des enfants sont une tentation permanente – en balance avec la tâche, vitale à la société.

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C’était un reste de rigueur quaker dans l’Amérique de l’époque, vertu très diminuée semble-t-il aujourd’hui après les frasques de la finance et la clownerie politique. D’où l’intérêt pour nous, Européens, de revoir ce vieux film afin de nous remémorer l’image d’une autre Amérique, celle qui nous a menée vers le progrès scientifique et matériel comme vers l’ouverture au monde, jusqu’aux abords du millénaire. Depuis, il nous faudrait voler de nos propres ailes… Mais aurions-nous les réactions saines de ces serviteurs d’Etat en 1950 ?

DVD Elia Kazan, Panique dans la rue (Panic in the Streets), 1950, avec Richard Widmark, Paul Douglas, Barbara Bel Geddes, Jack Palance, Zero Mostel, ESC conseil 2016, €29.70

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Gustave Flaubert, Voyage en Orient

flaubert voyage en orient
L’Orient (moyen) était le rêve romantique, le voyage d’une vie. Maxime Du Camp était parti en Orient en 1844, l’année où il est devenu l’ami de Flaubert. Gustave s’est mis à en rêver, surtout après avoir voyagé en Italie en 1845. En 1847, il randonne à pied et en voiture trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie avec Maxime Du Camp. L’amitié se consolide, le rêve se développe, un long voyage est désormais envisageable. Maxime veut repartir en Orient pour photographier, ce qui est neuf en ce temps ; Gustave, à 28 ans, veut en être. Non pour publier (il gardera ses carnets pour lui) mais pour « la sensation ». Voir et sentir valent mieux que tous les livres et l’on sent bien plus fort quand on est jeune. L’Orient lui inspirera les romans et contes qui révéleront son talent : Salammbô, la Tentation de saint Antoine version 2, Hérodias

Il lui faudra un an pour convaincre sa mère, six mois de préparation, nécessitera six cents kilos de bagages, un domestique appelé Sassetti, deux ordres de mission des ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture pour favoriser les autorisations locales de visites – et durera pour Flaubert 19 mois. Les compères visiteront Egypte, Liban-Palestine (Syrie), Rhodes, Asie mineure (Turquie), Grèce, Italie. Mais pas la Perse, pourtant prévue au départ, mais dangereuse d’accès ; Flaubert y renoncera sur les instances de maman… Il est vrai qu’il est sujet à des « crises nerveuses », en fait une épilepsie due à une ancienne syphilis. Ce qui ne l’empêchera pas de coïter avec enthousiasme les almées, courtisanes et autres putains d’Egypte et d’ailleurs. Il tombera même amoureux de Kuchiuk-Hanem, célèbre fille de joie dans la trentaine qu’il baisera plusieurs fois la même nuit (« coup » puis « recoup », écrit-il sobrement). De quoi choquer les lecteurs de la première édition (posthume) en 1910, aussi prudes et coincés que les islamistes rigoristes aujourd’hui. L’éditeur Conard – c’est son vrai nom – a expurgé soigneusement ces baisades et autres allusions au sexe.

L’Orient représente à l’époque cet espace de liberté sexuelle que l’Europe a réduit et Gustave comme Maxime en profitent, avides d’expériences avec, pour Flaubert, le goût des gens. Contrairement à ce que croient certains, Flaubert n’a eu qu’une ou deux expériences homosexuelles « pour voir » avec un jeune garçon de bain en Égypte ; il ne l’évoque pas dans ces carnets « sérieux » mais en passant dans sa Correspondance à ses amis masculins. Il relate en revanche pour la couleur locale les anecdotes piquantes qu’il a recueillies : « Il y a quelque temps un enfant sur la route de Choubra [5 km au nord du Caire] se faisait enculer par un singe » (p.624 Pléiade). Ou encore à Damas, raconté par le supérieur des Lazaristes : « M. Guyot a surpris, ces jours derniers, deux de ses élèves, âgés de douze ans environ, qui s’entreculaient à la porte du couvent ; l’un d’eux avait appris la chose d’un chrétien qui l’avait dépucelé moyennant la somme de vingt paras. Selon le supérieur, la pédérastie est ici excessive » p.793. Il semble que les psys aient aujourd’hui remplacés les curés en faisant du traumatisme l’équivalent scientifique du péché originel, mais l’interdit social à l’expérimentation sexuelle des adolescents reste sans changement. Gustave préfère les femmes, il aura même le coup de foudre pour une inconnue en Italie (p.1012). Ce ne sont que descriptions du visage, de l’allure, des seins à demi découverts pour l’allaitement de celles qu’il rencontre. Êtres vivants ou statues, Flaubert ne voit que les femmes – en Égypte, en Grèce, en Italie, les hommes, les vieillards et les éphèbes ne lui sautent pas aux yeux.

Il a beaucoup lu avant de partir mais cite peu ses références durant le voyage (contrairement à Maxime qui les confirme, les infirme ou les complète en érudit). Flaubert préfère le vivant, le matériau brut, la sensation. Ce pourquoi il décrit longuement visages ou paysages, statues ou monuments, comme si la photo n’avait pas été inventée. « J’ai vu une petite fille de douze ans environ, nue, charmante, avec son petit caleçon de cuir battant sur ses cuisses et ses petites mèches tressées tombant sur ses épaules – ses yeux d’émail souriaient – ses reins cambrés – elle avait un petit collier rouge et des bracelets à grains bleus. Elle portait un panier dans une pauvre maison et elle en est ressortie » p.671. C’est parfois fastidieux à lire, mais c’était surtout pour lui un aide-mémoire, pour affiner sa plume, un exercice de précision, de concision et d’exactitude. D’où le ton parfois détaché qu’il prend pour décrire les turpitudes, la misère des mômes, la bêtise brutale des muletiers envers un chien ou la crasse des femmes dans les montagnes d’Asie mineure. D’où l’aspect parfois « peinture », chaque mot étant un trait de pinceau pour composer un ensemble en couleurs.

1849 sphinx egypte maxime du camp

Il a aimé en Égypte les chameaux (« la première chose [que j’ai vue] sur la terre d’Égypte » p.613 ; ils apparaissent hiératiques comme des vaisseaux de haut bord chaloupant au-dessus du khamsin, ce vent qui soulève le sable au ras du sol, leur face a parfois des ressemblances risibles avec des personnages connus. Il a ressenti une intense émotion en découvrant le Sphinx : « il nous regarde d’une façon terrifiante » p.626. Il a vécu une jouissance indicible devant Thèbes, qu’il tente pourtant d’exprimer en mots dérisoires : « C’est alors que jouissant de ces choses, au moment où je regardais trois plis de vagues qui se courbaient derrière nous sous le vent, j’ai senti monter du fond de moi un sentiment de bonheur solennel qui allait à la rencontre de ce spectacle ; et j’ai remercié Dieu dans mon cœur de m’avoir fait apte à jouir de cette manière. Je me sentais fortuné par la pensée, quoiqu’il me semblât pourtant ne penser à rien – c’était une volupté intime de tout mon être » p.658. Il a aimé les couchers de soleil fulgurants sur le Nil, avec les nuances du rouge vif au bleu pâle du ciel ; le dégradé d’ombre des montagnes au Liban. Bon vivant, blagueur et bien accepté, il n’hésite pas à « régaler de Vénus nos trois bourriquiers moyennant la somme de soixante paras » (p.643) – autrement dit à leur payer des putes.

Il est aussi capable d’impatience, de spleen, de mélancolie de l’exil ou de la destinée, d’ennui qui le saisit et l’empêche de faire quoi que ce soit. Jérusalem, après un émerveillement devant ses murailles, le déçoit. Cette ville arabe est d’une crasse indicible : « Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse » p.754. De même au Saint-Sépulcre : « Ce qui frappe le plus (…) est la séparation de chaque église, les Grecs d’un côté, les Latins, les Coptes – c’est distinct, retranché avec soin – on hait le voisin avant toute chose – c’est la réunion des malédictions réciproques, et j’ai été rempli de tant de froideur et d’ironie que m’en suis allé sans songer à rien plus ». D’ailleurs « les clés sont aux Turcs, sans cela les chrétiens de toutes sectes se déchireraient » p.758. En revanche, Bethléem l’enchante, malgré l’excès baroque des bondieuseries : « Rien n’est suavité plus mystique et d’une splendeur plus douce que l’entrée de la crèche par le côté gauche : l’œil se perd dans l’illuminement des lampes qui brillent au milieu des ténèbres, on en voit devant soi une longue enfilade – à droite et à gauche et au fond » p.761.

1849 le caire egypte maxime du camp

Les Européens sont mal vus en Orient, surtout dans l’empire turc après l’indépendance de la Grèce. Un racisme latent éclate parfois en mimiques ou en coups de fusil, auquel se mêle une xénophobie religieuse envers les chrétiens mécréants. En Asie mineure au village de Bordall (ou Bodzal) : « Rencontré deux Grecs, le gamin est à cheval et le jeune homme à pied. L’enfant de douze ans qui est l’aide de notre moucre (muletier), resté en arrière avec Sassetti, lui propose de couper le cou aux Grecs, et comme il ne comprend pas il lui fait signe avec son couteau » p.845. La haine ethnique n’est pas un vain mot en Turquie musulmane. La corruption et la dépravation non plus, comme en témoigne un jeune derviche : « autour de lui il ne voit que putains : ‘Qu’est-ce que fait un Turc ? Il prend une femme, la baise trois jours ; puis il voit un jeune garçon, lui soulève son bonnet, le prend chez lui et quitte la femme, qui se fait enfiler par le jeune garçon !’ » p.860.

Mais la politique laisse les deux amis indifférents, ils ne s’intéressent en rien à la question d’Orient. Et Flaubert n’est pas raciste, il ne se sent pas supérieur parce qu’il est Blanc venu d’un pays développé, il juge seulement de la beauté des visages et de la vertu des âmes. « Le regard n’est ni sémitique ni nègre, il est doux et malicieux », dit-il par exemple des hommes du Sennahar en Haute-Egypte (p.678). Il décrit le rameur du Nil Mohammed : « J’ai avec moi un petit raïs de quatorze ans environ, Mohammed ; il est de couleur jaune, une boucle d’oreille d’argent à l’oreille gauche ; il ramait avec une vigueur plaine de grâce, il criait, chantait en passant les courants, menant tout le monde, – ses bras étaient d’un joli style, avec ses biceps naissants. Il a ôté sa manche gauche, de cette façon il était drapé sur tout le côté droit, avait le côté gauche et une partie du ventre à découvert. Taille mince – plis du ventre qui remuaient et descendaient quand il se baissait sur son aviron. Sa voix était vibrante en chantant ‘el naby, el naby’. C’est là un produit de l’eau, du soleil des tropiques, et de la vie libre ; – il était plein de politesses enfantines : il m’a donné des dattes et relevait le bout de ma couverture qui trempait dans l’eau » p.679. Les deux amis ont dîné à Constantinople avec le général Aupick, beau-père du poète Baudelaire, dont Flaubert a vanté les vers choquant le bourgeois sans le savoir.

1839 athenes parthenon

Il a repris au propre ses carnets d’Égypte, au retour ; l’Asie mineure n’a pas été oubliée mais il l’a moins aimée. Quant au Liban, à la Palestine et à la Grèce, il a été souvent déçu et a laissé ses notes en l’état. C’était l’hiver, le voyage s’étirait, il a vu Marathon sous la pluie, il a galopé trempé et transi, enfoncé dans la boue parfois jusqu’aux cuisses. Il passera le reste du voyage, d’Athènes à l’Italie à se contenter de décrire les statues des musées et des églises, sans plus. On sent moins l’enthousiasme, le retour au scolaire et à la vie bourgeoise, la préparation des œuvres envisagées. L’ironie ressurgit parfois, mais fugace, comme au passage du Jardanus en Grèce : « En face de nous, dans cette maison : servante bossue avec de gros seins : de quel côté la prendre si son mari aime les tétons durs ? » p.941.

Parti de Paris avec Maxime le 29 octobre 1849, Flaubert y revient fin juin 1851 sans Maxime, qui a prolongé ailleurs, mais avec maman qui l’a rejoint à Venise. Les deux amis ont passé 8 mois en Égypte, dont 4 et demi sur le Nil, 4 mois en Palestine 3 mois et demi en Grèce, 1 mois et demi en Turquie et 5 mois en Italie. L’Égypte et la Turquie sont une mine de renseignements, de descriptions et d’anecdotes intéressantes au voyageur d’aujourd’hui – comme à ceux qui préfèrent voyager par procuration, bien au chaud dans leur lit, l’imagination enfiévrée sous la lampe.

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, 1851, Folio classique 2006, 752 pages, €12.90
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00
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Montherlant contre la morale petite-bourgeoise

Henry de Montherlant est mort – volontairement – depuis plus d’une génération. Engagé volontaire en 1918, rengagé volontaire en 1939, il a soutenu sa patrie malgré son désir d’indépendance. Mais qui aime bien châtie bien. Il n’a cessé de stigmatiser la perte de vitalité française depuis 1918, le laisser-aller moral, la lâcheté petite-bourgeoise… qui dure encore.

Lui, aristocrate picard dont une branche remonte à la noblesse de Castille, il a cherché aux sources : l’enfance dans la ‘Relève du matin’, la soif dans Aux fontaines du désir’, l’ailleurs stimulant dans ‘Un voyageur solitaire est un diable’, les raisons de vivre et de mourir dans ‘Mors et vita’, l’éthique personnelle dans un siècle matérialiste avec ‘Service inutile’.

Il a vu le retour possible de la guerre dès 1919 ; il a raconté l’impréparation politique, le je-m’en-foutisme du commandement, le crétinisme des vieilles badernes parlementaires et le conformisme des militaires en 1938 ; il a décrit le désastre, l’exode et la débâcle de 1940. Il y eu certes la perte d’énergie d’un peuple saigné entre 1914 et 1918 – mais l’Allemagne le fut aussi. Il a mis plutôt en cause la morale du pastis et de la belote avec ce mot d’ordre national « Pas d’histoires ! ». L’âme de tout réduire au « petit », au « gentil », à l’insignifiant. L’effondrement de 1940 était écrit.

Devant la persistance de la société de Cour, du conformisme bachoteur des Grandes écoles, de l’hypocrisie devant l’argent, des coups politiques permanents, de l’histrionisme télé et footeux, on se dit que notre XXIe siècle commençant ressemble étrangement au XXe siècle débutant. Et que Montherlant a écrit quelques pages d’une morale française qui perdure. Citations :

« Car je méprise moins la dernière des bigotes que ceux qui, levant la tête et se prétendant libres, vacillent devant la première liberté qu’on leur offre » Aux fontaines du désir 1925, p.244. Les burkinis sont plus fières de leur provocation que les chiens couchants de la soumission à prétexte tiers-mondiste et repentant.

burkini vahine

« C’est suivre les autres sur leur terrain, que répondre à l’aiguillon ; c’est se faire manœuvrer. Tenons que l’absence d’amour-propre est quelquefois vertu, si laisser dire est toujours force de caractère. Il montre le courage qu’il faut pour ne pas céder à cette terreur d’être seul, ou seulement de la minorité, qui est une des plaies de la France d’aujourd’hui » Service inutile, 1935 p.668. La plaie de de bêler avec les moutons, de « réagir » (d’être donc « réactionnaire ») à toute provocation fomentée exprès par une clique d’islamistes qui cherchent à déstabiliser le consensus républicain et forcer à la guerre civile.

« Un imbécile est fait pour être homme de parti : ne voyant que sa vérité, il ne saurait en renier d’autres » Aux fontaines du désir 1925, p.280. Nos partis politiques, nos « zassociations » toujours promptes à revendiquer et à crier au scandale, sont remplis d’imbéciles – leur vérité bornée par leur petit esprit et par le groupe fusionnel.

2014 paysage partisan france

« Quant à ce qui est simplement hors du commun, cela paraît ‘ridicule’. Surtout en France, nation petite-bourgeoise et qui adore le petit. Dante, Michel-Ange, Shakespeare, Byron, Wagner ont été d’abord jugés ridicules, ici, parce que ‘bizarres’, c’est-à-dire autre chose que petit-bourgeois. Le XVIIe siècle est pour nous le grand siècle parce qu’il a affadi tout ce qu’il a touché : l’antiquité comme l’épopée moresque » Aux fontaines du désir 1925, p.260.

Fonctionnaires et système scolaire pour un même combat : le convenable. « Cette grande conspiration française contre la naïveté et le naturel ! Les mots d’ordre du primaire ne sont pas si différents de ceux du classique : pas de lyrisme, pas de fantaisie, pas de vision vraie de la réalité, pas d’expression directe de ce qui est ressenti, tout cela est ou ridicule ou choquant : un peuple avec perruque, aujourd’hui avec certificat d’études, ne saurait le supporter. Le jargon de nos petits intellectuels avancés sert un idéal bien opposé, certes, à celui des beaux esprits de Versailles ou à celui des scolastiques : n’importe, ‘tarte à la crème’ et ‘baralipton’ y montrent le nez. Le lit de Procuste sur lequel un professeur de 1928 étend une page d’écrivain, pour la mutiler de tout ce qu’elle a de vigoureux et d’inspiré, ou une copie d’écolier, pour y barrer rageusement tout ce qu’elle a de personnel et qui sente la valeur, c’est un meuble national, le même depuis des siècles : le duc de Roannez y étendit Pascal, Fontanes y étendit Chateaubriand, lequel y avait étendu Dante, etc. Quand Hugo et Zola veulent parler du peuple, ils en font une description « littéraire », c’est-à-dire fausse, tout comme un auteur de bergeries du XVIIIe siècle, et c’est seulement parce que cette description est fausse qu’elle a plu et qu’elle a été acceptée » Service inutile, 1935 p.610. L’idéalisme, le monde en Bisounours – cette plaie du petit-bourgeois bien-pensant.

droite ou gauche

La « morale de midinette » plus que jamais à l’œuvre : « Peur de déplaire, peur de se faire des ennemis, peur de ne pas penser comme tout le monde, peur de peindre la réalité, peur de dire la vérité. Mais, en fait, ce sont tous les Français qui, depuis le collège et dès le collège, ont été élevés sous le drapeau vert de la peur. Résultat : le mot d’ordre national « Pas d’histoires ! » ; la maladie nationale : l’inhibition. Depuis près d’un siècle, depuis vingt ans plus encore [1918] on injecte à notre peuple une morale où tout ce qui est résistant est appelé « tendu », où ce qui est fier est appelé « hautain », où l’indignation est appelée « mauvais caractère », où le juste dégoût est appelé « agressivité », où la clairvoyance est appelée « méchanceté », où l’expression ‘ce qui est’ est appelée « inconvenance » ; où tout homme qui se tient à ses principes, et qui dit non, est appelé « impossible » ; où tout homme qui sort du conformisme est ‘marqué’ (comme on dit dans le langage du sport) ; où la morale se réduit presque exclusivement à être « bon », que dis-je, à être « gentil », à être aimable, à être facile ; où la critique se réduit à chercher si on est moral, et moral de cette morale-là » L’équinoxe de septembre, novembre 1938, p.843. La gauche dégoulinante de jérémiades déconsidère ce qui a fait longtemps le souffle de la gauche ; les associations anti, professionnels du choqué, déconsidèrent ce qui a fait longtemps la noblesse de leur combat, la défense des faibles et des minorités ; les politicards courant derrière les sondages à coup de communication et de petites phrases déconsidèrent ce qui a fait longtemps la noblesse de la politique : servir l’État.

Aboitim avait raison : voir le monde au bout de la truffe en dit plus sur le monde politico-médiatique français que bien des analyses. « Montre-moi ton chien, je te dirai qui tu es. Une certaine petite bourgeoisie française, en supportant, que dis-je, en adorant le contact journalier, la cohabitation avec d’immondes roquets, que nous ne regardons qu’avec nausée, nous ouvre un jour sur elle-même. Il y a dans le mystique musulman Al Hallaj l’histoire d’un chien qui suivait un homme, et qui était l’âme de cet homme. Le roquet de cette petite bourgeoisie française, c’est son âme » Service inutile, 1935 p.641.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
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