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Manuel Vásquez Montalbán, Tatouage

Mort en 2003 d’une crise cardiaque à Bangkok, Montalbán est le père du détective catalan Pepe Carvalho. Comme lui il vient du peuple, comme lui il enquête – mais comme journaliste -, comme lui il a fait de la prison, comme lui il est fin gastronome. Mais Carvalho a été agent de sécurité avant de travailler pour la CIA, jusqu’à ce qu’il prenne son indépendance comme détective privé. Il n’est ni marié, ni n’a de fils comme son auteur.

Créé en 1972 par un père de 33 ans, Pepe a 30 ans et vit dans une villa modeste d’un quartier de Barcelone. Il a pour compagne une pute, Charo, qu’il a installée en appartement dans le centre-ville pour qu’elle puisse exercer son métier sans les inconvénients ; elle ne reçoit que sur rendez-vous. Il a pour ami Bromure, un vieux cireur de chaussures qui lui sert d’indic car il a les oreilles grandes ouvertes et connait tout le quartier. Il a pour passion la cuisine et donne volontiers ses recettes, pas souvent bien traduites d’ailleurs. Il aime les feux de cheminée et les alimente par toute une collection de livres qu’il brûle à mesure : la littérature lui paraît vaine, même Don Quichotte. Ces transgressions, dans les années 1970, plaisent à l’Espagne qui s’ouvre après la mort de Franco en 1975.

Le contraste entre une Espagne arriérée, restée très catholique, prude et conventionnelle, avec le reste de l’Europe, notamment les Pays-Bas permissifs et démocratiques, est un choc culturel. Pepe Carvalho aime s’y rendre pour visiter les canaux, les quartiers à putes en vitrines, l’église transformée en centre culturel pour hippies, la marmaille nue qui joue au soleil. Au cinéma à Amsterdam, « quelques couples jeunes, d’allure plus ou moins hippie, avaient amené leur progéniture au cinéma, en partie parce qu’ils ne savaient pas qu’en faire, en partie parce que Fritz the Cat était un dessin animé. Mais dès les premières scènes du film, Carvalho conclut que la présence des enfants était probablement due à quelque volonté cachée d’éducation sexuelle. Fritz le chat était un véritable maniaque, un marginal qui fomentait la révolution sexuelle chez les fumeurs de hasch de l’intelligentsia new-yorkaise, et la révolution sociale à Harlem ».

A Barcelone, un beau blond a été retrouvé noyé sur une plage, en slip, un étrange tatouage sur le dos où il est écrit : « Né pour révolutionner l’Enfer ». Un beau slogan pour un pays catho. Ramón, qui a établi sa maitresse coiffeuse dans un salon de Barcelone, mandate Pepe pour savoir qui est le noyé. Il veut son nom et si possible ce qu’il a fait. Une belle enquête pour un détective.

L’occasion pour l’auteur de plonger dans les strates sociales de l’Espagne qui se réveille, ses bourgeoises affranchies en tuniques indiennes qui vendent des fringues et baisent à droite et à gauche ; ses macs qui friment, en concurrence directe avec les macs étrangers qui importent des filles depuis la mort du dictateur ; ses trafics en tous genres, dont la drogue et les filles en premier ; ses commerçants en poisson frais et congelé du port de Barcelone ; ses petites gens des cafés, des bars et des commerces. Pepe Carvalho a une philosophie cynique et humaniste, ce qui est un peu contradictoire mais fait le charme de son caractère.

Il apprendra le nom du jeune homme mort, ce qu’il faisait en Espagne après un séjour en Hollande, qui il baisait et pourquoi il est mort. On ne lui en demandait pas tant, mais il aime les enquêtes bien faites et boucler complètement un dossier.

Malgré les mœurs des années 1970 très différentes de celles d’aujourd’hui (machisme, sexualité hippie, armes dans les avions, absence de téléphone), le lecteur passera un bon moment. Montalbán écrit direct, à l’américaine. Ce n’est pas du grand style mais ça percute. Et son personnage a quelque chose de sympathique malgré ses manies. Au chapitre 4, il réfléchit à la meilleure manière de commencer son enquête en préparant une recette pour lui tout seul : la chaudrée. « Il fit revenir ensemble une tomate, de l’oignon, un piment, puis, quand la préparation eut épaissi suffisamment, il ajouta les pommes de terre et laissa mijoter le tout à petit feu. Il jeta ensuite les langoustines dans la casserole [plus probablement ces grosses crevettes catalanes analogues aux scampis italiens !], la baudroie [qu’on appelle en français de cuisine la lotte], enfin le colin. (…) Carvalho mouilla alors avec un bol de court-bouillon. En dix minutes, la chaudrée galicienne était prête ». Régalez-vous !

Manuel Vásquez Montalbán, Tatouage (Tatuaje), 1976, Points policier 2012, 264 pages, €6.80

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Art con(temporain)

Tout ce qui s’autodésigne comme « art » peut ne pas plaire. Il n’en est pas moins une expression d’artiste, personne faisant profession de créer des œuvres. Reste que créer « pour soi », sans souci de partager, est très égoïste. Créer pour quelques-uns, happy few « initiés », est très narcissique. Notre époque est volontiers égoïste narcissique – et pas seulement dans l’art. Songeons à la politique, aux médias, à la finance…

L’expression artiste peut être reconnue ou méconnue, passer les années et les siècles ou tomber dans l’oubli. Ce n’est que le temps qui fait la réputation sur le long terme. Mais c’est la mode qui l’établit sur le court terme. Tout bon artiste préférera être méconnu de son vivant pour demeurer célèbre après sa mort ; mais il est humain de préférer la reconnaissance immédiate et l’oubli ensuite.

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Il reste que le snobisme est parfois de se vanter d’être méconnu parce que « d’avant-garde ». Nul ne sait ce qu’est l’avant-garde en art. L’idée fondamentale tirée du marxisme est qu’un petit nombre est sociologiquement en avance sur son temps parce qu’il suit les lois de l’Histoire. Mais cette idée est tordue par l’individualisme artiste (appelé par Marx « petit-bourgeois »). Depuis des décennies, chacun sait que tout ce qui est « loi » de l’Histoire, Grand horloger ou Dessein intelligent n’est que croyance. Aucune preuve n’en est apportée par une prédiction réaliste du futur. En ce sens, l’avant-garde artiste n’est que la fatuité de créer la mode avant qu’elle naisse. Au risque des impasses.

Ian McEwan, écrivain anglais d’origine écossaise, observe sa société avec férocité. Il ne manque pas d’épingler ces snobs qui se croient d’une autre essence que le vulgaire. Tels ces artisans de musique qui fuient tout succès car « pas assez d’avant-garde, ma chère ». Dans Amsterdam (1998), il se livre à un festival réjouissant :

« Un concert subventionné donné dans une salle paroissiale pratiquement déserte, au cours duquel les pieds d’un piano avaient été frappés sans relâche avec la crosse d’un violon durant plus d’une heure ; la notice du programme expliquait, en se référant à l’Holocauste, pourquoi aucune autre forme de musique n’était viable à ce stade de l’histoire de l’Europe. Dans la petite tête des zélateurs (…), toute forme de succès, si limité fût-il, toute espèce de reconnaissance publique étaient l’indice flagrant du compromis et de l’échec esthétiques. » Nous avons là tous les ingrédients du snobisme « artiste » : se vouloir original à tout prix, provoquer en rebelle éternellement adolescent, aduler la bonne conscience antinazie, être d’accord avec les soi-disant lois de l’histoire, volonté de rester en marge – connu seulement des initiés.

Ian Mc Ewan poursuit : « Lorsque l’histoire définitive de la musique occidentale au XXe siècle viendrait à être écrite, elle mettrait en évidence le triomphe du blues, du jazz, du rock et des musiques traditionnelles en constante évolution. Ces formes démontraient amplement que la mélodie, l’harmonie et le rythme n’étaient pas incompatibles avec l’innovation » p.42.

Il existe quand même de la musique symphonique contemporaine célèbre ou au moins reconnue d’un public (Messiaen, Xenakis, Britten…). Mais l’auteur fait bien de pointer le narcissisme orgueilleux des artistes autoproclamés, trop souvent subventionnés d’État alors que « l’intérêt général » est très restreint si l’on en juge aux audiences.

Certes, toute forme d’art exige une éducation du goût, une habitude du regard, une persévérance dans la pratique. Toute œuvre n’est pas « facile », immédiatement expressive à qui l’écoute, la voit, la touche ou la goûte. Mais, si chacun exprime son individualité unique, le génie est rare, la postérité fait seule le tri. Se croire méconnu, voire maudit, n’est en aucun cas une preuve de qualité mais une pathologie narcissique de l’individu exacerbé d’aujourd’hui. Ce pourquoi il faut faire la distinction entre l’art contemporain (qui se crée au présent) et l’art con (qui se croit beau en son miroir).

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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