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Un justicier dans la ville 2 de Michael Winner

Juste avant le tournant moral et rigide opéré sous Reagan, Hollywood n’en finissait plus de vilipender le laxisme post-68. New York, Los Angeles, étaient gangrenées par la violence des jeunes marginaux, dealers, violeurs, voleurs. L’architecte Paul Kersey (Charles Bronson) avait dans un premier film (plus soft en 1974) vu sa femme tuée et sa fille violée à New York. Malgré sa description précise des agresseurs, la police n’avait rien foutu et les juges avaient laissé tomber ; il avait dû régler lui-même cette affaire. Cette fois, lorsque la même chose lui arrive à Los Angeles, il ne fait plus ni confiance à la police ni à la justice : il se fait justice lui-même.

Chacun sait que le christianisme version protestante ne reprend les livres de l’Ancien testament que dans leur version en hébreu, alors que le catholicisme les reprend dans leur version traduite en grec par les Septante. Il y a quelques divergences d’interprétation. Pas plus l’une que l’autre n’est « authentique » car les versions ont été copiées et recopiées durant des centaines d’années, non sans quelques modifications, mais la Bible en hébreu est plus radicale que la Bible en grec, et les protestants sont plus rigoristes (et les producteurs du film, Menahem Golan et Yoram Globus, sont juifs). Si le Christ leur dit qu’il faut aimer ses ennemis, eux préfèrent le diction ancien : œil pour œil, dent pour dent. Ce pourquoi la peine de mort subsiste dans de nombreux états américains.

La République américaine est née de la résistance au colonialisme anglais et s’est voulue fédérale pour diviser les pouvoirs. Chaque citoyen est comptable de la patrie, il ne délègue à « l’Etat » le monopole de la violence légitime que sous vigilance. Ce pourquoi il garde le droit de porter des armes. Lorsque l’Etat et les institutions sont défaillants, il prend lui-même son destin en main. Ces films du début des années 1980 ne font que préfigurer ce qui sera la « réaction » américaine après le 11-Septembre 2001, puis le Wikileaks de Julian Assange ou le film XIII : la résistance personnelle soit à l’anarchie laxiste, soit au contrôle centralisé.

A Los Angeles, les jeunes populaires, Blancs et Noirs mêlés, sont gonflés d’hormones et égarés de cocaïne. Ils se baladent en groupe, torse nu sous des gilets ouverts ou arborant un tee-shirt filet qui laisse voir leurs muscles. Ils bousculent, insultent, prennent. La société bourgeoise libérale de gauche les laisse faire, idéologiquement impuissante et physiquement indigente. Son inverse, Rambo, naît à cette date, revivifiant le mythe du Batman athlétique qui bat les méchants sur leur propre terrain. Kersey se voit dépouillé de son dollar mais aussi de son portefeuille par cinq gars en allant acheter une glace pour sa fille Carol (Robin Sherwood), restée muette après son viol à New York. Il poursuit l’un des agresseurs, un Noir armé d’un couteau au tee-shirt filet – mais ce n’est pas lui qui a le portefeuille.

Il passerait donc la chose par pertes et profits si son permis de conduire avec son adresse ne figurait dans le portefeuille. La bande des cinq va repérer sa maison, une demeure cossue dans un quartier vert. Et elle décide d’entrer. La cuisinière femme de chambre Rosaria (Silvana Gallardo) est brutalement violée, ses vêtements déchirés. Elle est prise dans le couloir, sur le lit, par chacun des jeunes hommes bien membrés. Le film la montre entièrement nue et s’étend complaisamment sur la scène du viol avec violence suivie de meurtre, dans les cris de la victime et les halètements d’excitation des agresseurs. Kersey rentre à ce moment avec sa fille et il est vite assommé. La femme de chambre nue tente d’attraper le téléphone mais maladroitement, ce qui fait du bruit ; le chef blond qui porte un pied de biche lui en balance un coup qui lui fend le crâne aussi sec.

Le gang doit fuir et Carol est emmenée dans leur squat, un sous-sol de parking miteux. Comme elle est belle et pubère, l’un des Noirs la viole consciencieusement, doucement mais profond, après lui avoir ôté soutien-gorge et culotte. Carol reste frigide comme une poupée gonflable malgré les caresses sur les seins, les suçons de téton et l’ardeur du mâle. Comme quoi le « faites l’amour, pas la guerre » des hippies pacifistes ne suffit pas au bonheur. Une fois l’affaire faite, elle se relève et profite d’un moment de flottement pour fuir. Poursuivie, elle se jette dans une fenêtre et tombe sur une grille hérissée de piques où elle s’empale et meurt. Est-ce un suicide ? Est-ce une réaction normale de fuite ? Est-ce une « leçon morale » pour dire que la loi du plus fort aboutit à la volonté de ne plus vivre du reste de la société ?

Devant ce désastre, Kersey ne décrit pas les agresseurs à la police qui, de toutes façons, sera inefficace ; s’ils arrêtent l’un ou l’autre, les juges décréteront des circonstances atténuantes ou un égarement psychiatrique au moment des faits. Lui préfère faire justice à sa manière : au revolver, comme un cow-boy de l’ancien temps.

Il va dès lors acheter des vêtements de pauvre, louer une chambre miteuse pour 50 $ par mois à un Chinois dans le quartier miteux, et passer ses soirées à rechercher la bande. Il s’y reprendra à deux fois avant de les abattre un à un, profitant de nouvelles agressions de leur part ou d’un deal d’armes contre drogue. Un flic de New York (Vincent Gardenia) a été appelé en renfort par la police de Los Angeles parce que le mode opératoire des exécutions rappelle celui qui avait eu lieu. Rusé, le flic suit Kersey en taxi lors de son périple nocturne mais se trouve embringué dans la fusillade avec les trafiquants et prend une balle mortelle. Kersey peut donc continuer sa traque car il lui en manque un au palmarès (Thomas F. Duffy).

Las ! Les flics mettent la main sur lui in extremis et il passe en jugement. Comme de bien entendu, le juge prononce un internement psychiatrique car sa raison était altérée au moment des faits. Le violeur fait un signe de victoire à sa mère. Kersey va s’introduire dans l’hôpital psychiatrique et finir par le tuer, non sans mal car la bête est puissante et réactive.

Pour lier la sauce, une amourette sans grand intérêt avec une journaliste de radio (Jill Ireland, épouse de Charles Bronson) s’entremêle à la vengeance. La belle a des idées libérales, milite contre la peine de mort et se trouve convaincue par « l’antipsychiatrie » (très à la mode dans les décennies 1960 et 70) qui traite en douceur les malades, ce qui leur permet le plus souvent de mieux simuler et d’échapper au pénitencier. La belle âme s’offusque de la loi du talion et ne conçoit pas « l’amour » à l’état de nature. Elle fait donc ses valises et fuit dans sa coûteuse voiture de sport racée, la Chevrolet Corvette Sting Ray convertible. L’intello-bourgeoisie refuse de regarder le réel en face, ce pourquoi un ancien acteur cow-boy réactionnaire remporte la présidence en janvier 1981.

Car si la vengeance personnelle n’est pas socialement acceptable (auquel cas, à quoi sert l’Etat ?), les carences de la police, de la justice et le laxisme moral ambiant des couches intellectuelles n’est pas plus socialement acceptable. Un juste milieu humain est à tenir entre la punition (indispensable) et la faute sociale équitablement pesée (qui entraînera réinsertion). Seul l’un des garçons a tué ; les autres ont violé. Quand Kersey donne la mort à chacun, est-ce proportionné ? Est-ce « justice » ? La froideur de Kersey face aux bourreaux, son absence de souffrance exprimée lors de l’enterrement de sa fille, l’absence d’empathie envers sa compagne journaliste, en font une sorte de machine implacable peu crédible. Est-ce voulu ? Tout citoyen ne peut s’improviser vengeur impunément.

DVD Un justicier dans la ville 2 (Death Wash 2), Michael Winner, 1982, avec Charles Bronson, Robin Sherwood, Jill Ireland, Vincent Gardenia, Ben Frank, Silvana Gallardo, Thomas F. Duffy, Laurence Fishburne, VERSION LONGUE Sidonis Calysta 2019, 1h31, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Identité nationale entre deux chaises

La construction de l’Etat ne date pas des nationalistes d’aujourd’hui. Les passeports existent en France depuis le XVe siècle ; ils visaient à protéger la vie et les biens de leurs possesseurs en disant à qui ils référaient. Mais l’Ancien régime ne connaissait pas les sociétés. Il n’était qu’une mosaïque de communautés organiques où chacun appartenait à des cercles concentriques d’allégeance : famille, voisins, communauté de travail, seigneur, royauté, religion.

La rupture vient de la Révolution française. Les corps intermédiaires sont éradiqués pour instaurer l’Etat d’une part et le citoyen de l’autre. L’Etat recense les citoyens, dit qui peut l’être et exige la mobilisation civique et militaire comme l’impôt. Le citoyen, en regard, reconnaît l’Etat en ses lois et symboles, se met « volontairement » sous sa protection (il peut s’expatrier ou renoncer à sa nationalité) et devient de naissance membre éclairé du collectif qui débat, vote et élit ses représentants, une fois l’âge de majorité atteint.

Nous avons donc confusion entre deux origines de l’identité nationale. Ces origines recoupent les notions de communauté et de société, théorisées par Ferdinand Tönnies.

  • La communauté est traditionnellement attribuée à la culture allemande et japonaise, voire chinoise. Elle est une suite d’appartenances qui s’imposent aux hommes du fait de leur naissance, de leur clan, de leur « race » ou de leur religion. L’identité est alors irrationnelle, fondée sur la proximité (plus l’on se sent proche, plus l’identité collective est soudée). Une foi, une loi, un roi était devise d’Ancien régime, que le nazisme a traduit par « Ein Reich, Ein Volk, Ein Fürher ». C’est aujourd’hui au tour des pays de l’islam intégriste de proclamer la même chose. Et aux militants de la Contre-Révolution de l’exiger dans les nations européennes.
  • La société est traditionnellement attribuée à l’Angleterre, à la France et aux Etats-Unis. Société est un mot libéral qui est passé de l’économie à la politique. Une société est une entreprise politique avec un projet, une mise en commun de moyens et une organisation. Le « bénéfice » est l’épanouissement de chacun (le bonheur dit la Constitution américaine) selon sa contribution. Fondé sur la raison, le « contrat » se fonde sur le droit, l’élection et le marché – et non plus sur les liens féodaux, natifs ou claniques d’allégeance.

Chacun peut mesurer sans peine les deux dérives de l’identité nationale :

  1. Répandre l’universel de la Révolution anti-féodale. Napoléon sera suivi par Lénine, les Etats-Unis messianiques pour le meilleur (Bill Clinton) – ou le pire (George W Bush).
  2. Rassembler les « races », peuples et provinces de même langue, origine et religion comme la poule ses poussins sous son aile (la Prusse sera suivie de l’Italie et aujourd’hui de la Russie, de la Chine, de l’Arabie Saoudite, du Pakistan, de la Bolivie de Morales, etc.).

Que l’on ne souscrive ni à l’une ni à l’autre de ces dérives n’empêche pas d’avoir conscience que l’identité nationale existe.

Dans une planète mondialisée, au minimum européenne, l’identité des nations se dilue et l’identité individuelle est flottante, tiraillée entre plusieurs cultures (Astérix, Mickey, Zidane, le pape François ou le prophète Mahomet). L’individu a besoin de se raccrocher, d’où la résurgence des “vieilleries” : la famille, les potes, la commune, le régionalisme, la patrie (moins au sens militaire qu’au sens du foot ou du rugby). La tendance d’après 1945 était au contrat social ; la tendance après la chute du Mur (accentuée après la chute des Twin towers) est plutôt au communautarisme.

Le psychodrame français est que « la France » (la Vrounze ! raillait Céline) est faite de morceaux raboutés historiquement par la force (les rois puis les révolutionnaires, enfin les instits et adjudants de la IIIe République – interdit de parler breton !). La France est avant tout un Etat (une organisation politique), à peine une nation (une communauté organique) car forgée au forceps. Quand la politique se perd, la cohésion se délite. L’identité française se dilue par le bas (mœurs immigrées et mœurs libérées) et par le haut (Union européenne, OTAN, mondialisation, climat…). Reste la langue et la culture – celle dont on dit à Haïti que, sans Etat, c’est tout ce qui reste. Or aujourd’hui, la culture se délite elle aussi (école, banlieues, Internet, zapping). Et les droits de l’homme ne sont pas si universels que cela lorsqu’on écoute les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Africains, les Saoudiens ou les Iraniens…

D’où la tentation française du communautarisme, contre laquelle l’Etat jacobin s’arc-boute – droite et gauche confondues. Seuls les extrêmes la revendiquent : les mœurs françaises et le christianisme à l’extrême-droite, le phare révolutionnaire robespierriste à l’extrême-gauche.

Qu’est-ce qui peut bien faire aujourd’hui « identité française » ? Selon la vulgate, la droite serait pour le sang et la gauche pour le sol. Ce qui voudrait dire qu’à droite on se sent plutôt communautaire (avec les dérives raciales vues sous l’Occupation) et qu’à gauche on se sent plutôt sociétaire (avec l’humanité métissée en ligne de mire utopique). Mais voilà, les choses ne sauraient être aussi simples ! L’Etat Les Républicains trace des limites au vivre ensemble ; l’Etat PS avait tracé sous Rocard puis sous Jospin les limites pour qui pourrait être régularisé citoyen. Tous deux sont pour la laïcité et le droit républicain dans l’espace public. L’État jacobin parle donc d’une même voix et bien c’est ce qui gêne. D’où les contournements pour assimiler la droite aux idées des Le Pen, d’où les dérobades socialistes et d’En Marche, parfois déguisées en coup d’éclat médiatique (tout en affectant de récuser les médias aux ordres ou indifférents à la vérité…).

Cherchez à qui le crime profite. A l’extrême-droite, bien sûr, qui a récupéré les voix populaires déçues par l’Union européenne et hantées par le déclassement social. Mais l’extrême-gauche voudrait bien récupérer le mouvement spontané apolitique des gilets jaunes qui se sentent « à la périphérie » de la nation, sinon de la république. Rester sans choix clair sur un problème identitaire n’incite pas les citoyens à voter pour des adeptes du coup d’éclat permanent avide de pouvoir. Ce pourquoi Emmanuel Macron a raison de prendre le problème à bras le corps, dans la tradition française tout entière qui n’est « ni de droite ni de gauche » mais reconnait le sacre de Reims autant que la prise de la Bastille.

Evidemment, ceux qui ne sont pas au pouvoir ne sont jamais contents : c’est toujours trop ou trop peu. Mais tout l’art de la politique est celui de faire tenir les intérêts particuliers divergents dans un seul intérêt général. Il ne peut être qu’un compromis, sous la contrainte des valeurs reconnues par la Constitution. A moins de changer de régime – ce dont rêvent la peine et le mélange-tout.

L’Etat libère les individus des appartenances « naturelles » : organiques, communautaires, religieuses. La gauche prend l’air de ne pas le savoir mais elle prolonge les libéraux qui ont suscité 1789, puis la République en 1877, en s’appuyant sur l’Etat pour défaire les aliénations. La droite bonapartiste ne fait pas autre chose que de promouvoir la société rationnelle fondée sur le contrat (où existent droits et devoirs). Pour les révolutionnaires, l’Etat aide les citoyens comme des fils mais, en contrepartie, les distingue des « allogènes ». Les premières cartes d’identité pour citoyens et les passeports pour étrangers ont été instaurés à Paris en 1792. Vous avez bien lu : pas sous Vichy occupé par les nazis mais sous la glorieuse Révolution française. La loi du 19 octobre 1797 régule les expulsions d’étrangers, réalisées par le ministère de la Police créé en 1796. La IIIe République vote une loi sur la nationalité en 1889 et instaure la carte d’identité des étrangers en 1917. D’après le contrat social, pour devenir français il ne suffit pas de naître, il faut aussi adhérer aux valeurs de la république et vouloir devenir citoyen. Ni les illégaux, ni les intégristes qui dénient que la loi républicaine soit au-dessus de la loi de leur dieu, qui nient la dignité de la femme et refusent de montrer leur visage, ni ceux qui font appel au meurtre ethnique n’ont vocation à bénéficier du contrat social. Ils ne sont donc « français » que de papier.

La conception anglo-saxonne du contrat social se fonde moins sur le despotisme éclairé d’un Etat central que sur la négociation permanente des intermédiaires sous l’égide du droit coutumier. Cette façon libérale de « faire société » tolère la juxtaposition des communautés religieuses ou tribales, à condition d’obéir à la loi.

L’identité française est fondée plutôt sur la volonté d’appartenir – qui ne va pas sans tentation d’imposer un modèle unique. La « fraternité » de la devise républicaine n’est pas volonté d’unir les différences mais de fusionner dans une obsession égalitaire de réduire au même. Des trois termes de la devise, la liberté est bien oubliée. Ce forçage provoque des cristallisations identitaires qui s’opposent à un monde « souchien » perçu comme hostile – alors que le modèle de la culture dominante « vue à la télé » (donc américaine – voir TF1 !) propose un contre-modèle. Bien qu’il n’empêche ni la haine, ni le terrorisme, le modèle de salad bowl américain (où les ingrédients coexistent sans se mélanger) s’oppose à la fusion intégrationniste française. La revendication à la mode du « toujours plus » d’égalité exigerait que la France délaisse son modèle au profit du Yankee.

L’opinion actuelle française exprime ses craintes d’être confrontée à des comportements non citoyens qui ne correspondent ni à sa culture ni à ses mœurs, sans que le droit paraisse au-dessus des comportements – tant il est embrouillé par les juges, les avocats, les « associations » et les médias. Les politiciens de gauche mettent de l’huile sur le feu en disant tout et son contraire : qu’il faut accueillir tous les sans-papiers, instaurer des quotas d’emplois pour la banlieue, faire voter les étrangers, ne pas voter de loi contre la burqa au « risque » de discrimination tout en se déclarant contre, au « risque » de briser le vivre ensemble… Mais oui, vivre, décider, comporte des risques !

Alors, que choisir ? Tolérer jusqu’à la guerre civile en réponse au terrorisme ? Le débat devrait porter sur du positif, par exemple proposer un droit des migrants sans assimilation obligatoire mais obligation de trouver un emploi et avec accès restreint aux prestations sociales durant un certain délai. Les citoyens ne voient plus le clivage entre Français ou étranger : ce sont eux qui payent les impôts et ceux venus de l’extérieur qui en profitent. Ils ne voient plus ce qui distingue la gauche de la droite sur l’identité nationale. Ce pourquoi les plus résolus se réfugient aux extrêmes.

La gauche traditionnelle reste entre deux chaises. Elle est tiraillée entre son aile bobo (bourgeois bohèmes) qui se sent coupable d’être nantie et en rajoute dans la générosité d’Etat payée par les impôts de tous (tout en se gardant dans de beaux quartiers avec vacances à Miami et fortune en Suisse), et son aile populaire concon (consommateurs consensuels). Quant à la droite traditionnelle, elle ne sait pas où elle en est : soit elle suit En Marche car elle est au fond d’accord à quelques détails près, soit elle se tourne vers le Rassemblement national au risque d’y perdre son âme.

Ceux qui sont la majorité, ni vraiment de droite sur tout, ni vraiment de gauche sur le reste, voudraient simplement que le contrat citoyen soit respecté. Le président actuel louvoie dans la tempête et c’est cela la politique : tenir le bateau.

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Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu

Edelman est juriste et philosophe. Son livre porte sur l’antithèse même de ses intérêts : Nietzsche – qui est l’anti–Kant et l’anti–juriste par excellence. D’où son intérêt décalé, non hagiographique par principe.

Après avoir mesuré cinq difficultés pour l’aborder, l’auteur construit son approche comme Nietzsche le veut, sans l’avoir formalisée : l’homme et le chaos, l’histoire de l’humanité, enfin notre temps. Pour lui, la démarche de Nietzsche peut se résumer au constat suivant : la morale est sociale, donc niveleuse et hypocrite. Les hommes grégaires préfèrent la confortable chaleur du troupeau, donc ses justifications médiocres. Religion, philosophie et morale sont alors, par définition, contre les « héros », rabaissant par envie les hommes exceptionnels. Il nous faut sortir de cet état de fait et penser l’homme futur.

L’être humain est partie intégrante de la nature et obligé, par sa condition, d’y trouver sa place. « Une nature déshumanisée devrait être pour nous l’expérience du bonheur, c’est-à-dire de ce sentiment pur du hasard, de l’aléatoire, de l’incongru, de l’imprévisible. Si on emprisonne la vie dans la pensée, elle devient un fardeau insupportable » p.19. Il faut abandonner la vanité d’un univers créé pour l’homme, ou que l’homme est son but ou sa pointe la plus avancée. L’univers apparaît comme un cas improbable où l’homme est né par hasard, espèce vivante développée par essais et erreurs. Cette pensée du chaos est difficile car « inhumaine ». Dans le chaos ne se produisent que des « événements » reliés par aucune causalité ni logique nécessaire. L’univers n’est pas un organisme vivant mais sans cesse combinaison et recombinaison. Nietzsche appelle cela « l’éternel retour ». Mais le chaos produit un ordre transitoire. L’énergie possède une sorte de « volonté » qui met en forme le hasard – aveugle, sans conscience, mais qui « est ». Cette énergie qui cherche à s’affirmer en vouloir est ce que Nietzsche appelle la « volonté de puissance ». Elle se heurte aux autres énergies-volontés analogues. La « valeur » pour Nietzsche est la forme sociale sous laquelle agit cette volonté de puissance. Marx ou Freud ne disaient pas autre chose, chacun dans leur domaine et tous au même siècle.

Pour rendre l’homme plus vrai, il faut « déshumaniser » la vie, cesser de plaquer des concepts anthropomorphiques sur « ce qui advient », en revenir à la physique biologique. « Qu’est-ce que la vie a à faire avec la logique, la raison, la grammaire, le sujet ou l’objet, elle qui ne connaît que la volonté de puissance ? » p.55. Il est nécessaire de faire surgir une autre forme de pensée, le soi entendu comme lieu de la volonté de puissance originelle, issue du corps lui-même et de son énergie vitale. « Le travail du généalogiste consistera donc à briser « les belles formes » de la métaphysique, « la belle conscience », les « beaux sentiments », pour retrouver la monstruosité, le grouillement, la luxuriance » p.66. Le contraire même de l’Être abstrait créé par la logique, simplificatrice et sublimée. « Dans l’Être règne la paix et la sérénité de l’Un et l’horreur du multiple, entendons du bouillonnement de la vie » p.68. Nietzsche, dans l’aphorisme 78 de La volonté de puissance tome II, note : « Plus grand est le besoin de variété, de différence, de divisions internes, plus il y a de force ».

À lire cela, la démocratie qui protège l’expression de toutes les opinions apparaît comme le meilleur des régimes, et l’autoritarisme le pire. Mais, comme toutes choses, la démocratie est ambivalente : attention au grégarisme, au politiquement correct, au désir fusionnel communautaire, ethnique ou national, aux maladies de l’imaginaire – ces constructions sociales et médiatiques qui sévissent particulièrement aujourd’hui. Attention au masque et à l’illusion. La « conscience » équilibre et simplifie les instincts pour les organiser et les faire servir. Elle constitue aussi un code collectif qui s’impose à tous les individus. Mais son « objectivité » est limitée par l’instrument : « Partout où le moi prétend être le critère de la vérité du monde, l’homme se dénie, se mutile, se diminue » p.89. Rester enfermé en soi ou dans sa caste, mutile.

La philosophie est le masque de la raison sur la vie ; la religion le masque du pouvoir des prêtres ; la morale le masque qui postule l’unité du moi et des consciences qui se reconnaissent contre « l’animal » ; la psychologie est le masque du conformisme qui fustige les écarts à la norme au profit d’un moi construit socialement, abstrait et mythiquement immobile. Tous ces masques sont narcissismes humains et vanité collective. La connaissance est au contraire un regard passionné, toujours neuf, une « volonté » de convaincre, de connaître. Elle ne vise pas à « la vérité », construction illusoire d’un absolu éternel, car toute réalité est changeante et toute hypothèse « falsifiable » au sens de Karl Popper. La pulsion de connaître doit être préservée mais ses résultats sont à jamais transitoires. La connaissance est nécessairement héroïque, aventureuse, exploratoire.

L’histoire humaine est une logique reconstituée à posteriori et non le déroulement d’un plan. Ses « lois » masquent le foisonnement et le hasard en créant des croyances, tel le « progrès ». Il n’y a pas de plan mais des bifurcations continues, des arborescences aléatoires d’un devenir biologique sur lequel la culture n’oriente qu’en partie l’évolution humaine. « Si telle cité de la Grèce antique, ou Venise, ou l’Italie de la Renaissance, ont « réussi », cela tient à ce qu’elles ont posé et respecté les valeurs de la vie (endurance, héroïsme, combativité), qu’elles ont produit, en résistant aux formes réactives, un « type » fort, sélectionné » p.124. Les Grecs apparaissaient comme des êtres en pleine santé. « Pour ceux qui s’appelaient eux-mêmes les « Véridiques », il n’y avait ni bien ni mal, ni raison ni déraison, ni humanité ni inhumanité : tout se produisait dans la plus grande simplicité, dans la plus grande nudité (…). Être ingénu, « cru », aussi évident que la vie même, ressentir une sorte de « divination du corps », tout approuver de soi-même, aller jusqu’au « grand abîme, le grand silence grec » p.126.

Pour Héraclite, le jeu retranscrit le chaos à l’échelle du vivant. Dionysos écoute son propre corps et il est le dieu du cosmos vivant, des forces souterraines et de la démesure. Apollon est la conciliation par la beauté du monstrueux dionysiaque. La mentalité « chrétienne » a commencé moralement avec Socrate pour qui connaissance et moralité coïncident. La vie, l’être humain, la conscience, deviennent avec lui un problème. L’innocence disparaît : on confie à une autre instance qu’à la vie le soin de se prononcer sur sa valeur. La dialectique comme instrument de parole isolé dans son mécanisme abstrait, demande des comptes aux instincts et à la force. L’esclave a un ennemi : le maître. Il se constitue en opposition, traits pour traits. Sa lutte pour conquérir le pouvoir se déroule dans la conscience. Toutes les valeurs sont inversées, les agneaux se glorifient d’être bons par ressentiment pour la force du loup qu’ils ne sauraient avoir. L’hyperbole de Dieu exige obéissance des pécheurs en contrepartie d’avantages consolateurs dans l’au-delà du monde réel.

Notre temps voit l’homme malade. Les médiocres l’emportent par le nombre, la prudence, la ruse. Les qualités les plus moyennes de l’espèce, voire les plus viles (la cupidité, l’addiction, la vanité), sont les mieux consacrées. Le moteur de l’histoire humaine est la lutte entre le modèle amélioré et le modèle standard. L’amour chrétien, flamboyant de foi lors des persécutions, est devenu avec le pouvoir un doux moralisme, voire une lâcheté lorsqu’il a été repris par la démocratie représentative puis par le socialisme bêlant. L’aboutissement logique de ces valeurs est le nihilisme. Le troupeau en ressentiment s’est constitué en totalité supérieure pour donner mauvaise conscience aux « maîtres », ceux qui ouvrent la voie plutôt que de se gaver (les élites actuelles ne sont plus guère des « maîtres »…).

Seul antidote : « batifoler, papillonner », faire semblant et en même temps se préserver, jouer tel Casanova. « Le troupeau est structurellement, « viscéralement », anti-individualiste ; est structurellement moyen, médiocre, conservateur au sens propre » p.216. L’État n’est qu’un outil politique : lorsqu’il est investi par les forts, il est débordant de vitalité (Rome républicaine, Venise, empire napoléonien ou anglais, impérialisme américain ou soviétique, empire du milieu chinois. « En revanche, lorsqu’il est aux mains des faibles, il est agi par une volonté de puissance réactive ; il s’impose alors comme le garant des valeurs grégaires : il est « utilitaire et calculateur », gestionnaire, mercantile, anti–individualiste » p.229 (l’Union européenne, l’Allemagne de Merkel, la Suède émolliente).

Pour renaturaliser l’homme il faut accepter son animalité, s’en faire une joie délivrée du joug moral de la conscience, accueillir ses désirs (Freud), rejeter les conventions pour se trouver soi-même, revenir au plaisir et à la curiosité du XVIIIe siècle. Il faut accepter un moi multiple, égoïste et altruiste selon les moments. Les êtres humains supérieurs de Nietzsche ne sont ni guides (ils ne désirent pas être suivis), ni rédempteurs (ils ne promettent aucun salut), ni tyrans (ils ne cherchent aucun pouvoir). « Ils renvoient seulement l’image de ce qu’il y a de plus beau, de plus accompli dans l’espèce humaine » p.331. Par leur exemple, ils sont les maîtres qui révèlent à ceux qui cherchent les richesses qui dorment en chacun.

Bernard Edelman, Nietzsche un continent perdu, 1999, PUF « Perspectives critiques », 384 pages, €21.50

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Fonction des intellectuels

La France est une mosaïque qui n’a été rassemblée que par la force par les rois ; elle ne tient que par l’Etat, mélange d’administration centralisée napoléonienne et de représentation politique centrée sur l’Exécutif. Dans ce contexte, Paris en est la capitale et le quartier intello de Saint-Germain des Prés le cœur philosophique. Or l’Etat est remis en cause par le mouvement du monde et de la société. L’aspiration individuelle aux « droits » agit contre le pouvoir de « l’intérêt général » qui ne saurait voir qu’une tête.

Depuis Mitterrand et ses lois de décentralisation, depuis l’adhésion à l’Union européenne par traité de dévolution de certaines souverainetés, depuis l’essor de la mondialisation libérale qui a porté l’économie et le libre-échange au pinacle, « l’Etat » est à la peine. Son parisianisme est contesté, sa souveraineté réduite, son action publique sous contrainte de la dette. Jamais les impôts n’ont été si hauts par rapport à la production intérieure – et jamais l’Etat n’a paru si impuissant et impécunieux. D’où la révolte « sociale » de ceux qui se sentent floués : provinciaux, métiers déclassés, pouvoir d’achat contraint. Où sont les intellos dans cet anarchisme qui vient ? Certains regrettent l’autorité et remettent en cause les abandons. Ils sont à droite et aux extrêmes, y compris à gauche. D’autres restent libéraux, ils réfléchissent aux transformations du monde, mais ils sont inaudibles. C’est que la société a des racines profondes qui vont bien au-delà des trois générations actives.

Une certaine nostalgie pour le communisme réalisé – de type stalinien – (en témoigne Alain Badiou) plonge ses racines dans la psychologie autoritaire issue probablement de la culture latine. Le pater familias romain, Auguste ou César dictateur des citoyens, est devenu seigneur féodal ou évêque, berger de ses brebis, puis roi « de droit divin » et pape « infaillible », avant que le flambeau ne soit repris de façon éphémère par le représentant du peuple « qui sait mieux que chacun ce qui convient à la nation pour perpétuer la Révolution », avant d’être récupéré par le propriétaire (seul apte à voter au suffrage censitaire) puis, une fois le suffrage « universel » établi (citoyen, mâle, majeur, capable – autant de limites d’autorité), par le curé, le médecin, l’adjudant et l’instituteur fin XIXe siècle, par l’intellectuel (investi d’une mission « critique » devenue très vite « morale » avec l’affaire Dreyfus), enfin les « spécialistes » – psychiatres, sociologues, scientifiques, technocrates ou simples fonctionnaires. Tous savent mieux que vous ce qui est bon pour vous ; ils ne vous demandent pas votre avis mais ils vous « représentent » en vous jugeant inaptes ou imbéciles – en un mot immatures, encore « enfants » à éduquer, redresser ou « élever » à la Vérité. Le communisme, avec son prophète découvreur de « lois scientifiques », son clergé « éclairé » qui a compris avant les autres et doit conduire (« l’avant-garde » du Prolétariat en marche dans l’Histoire), fonctionnait ainsi comme un destin en charge de l’avènement du Progrès. « Peut-on arrêter le soleil qui se lève ? » demandait benoîtement Staline. Et les « enfants » (ignares et immatures), heureux d’être en famille, délivrés de toute responsabilité et de tout souci de l’avenir, se contentaient de suivre aveuglément.

Il n’est pas étonnant, dès lors, que la France féodale (qui a réalisé le concept plus tôt qu’en Angleterre), catholique (la Ligue préfigurait les partis totalitaires), jacobine ou monarchiste (Louis XIV, Robespierre, Napoléon, Clemenceau, Pétain, de Gaulle, Mitterrand, ont exercé le pouvoir de la même façon), ait été le principal support du communisme stalinien en Occident. Aujourd’hui, le socialisme autoritaire s’est aménagé, il ne s’est pas vraiment transformé même s’il s’est coloré en vert écolo, tant les racines absolutistes pénètrent loin dans la psyché nationale. Il s’agit toujours d’exercer un pouvoir absolu sur les êtres et sur les choses, de créer des machines administratives pour embrigader les hommes (fiscalité, armée de conscription, éducation nationale, code de la route, prescriptions d’hygiène et de santé, injonctions écologiques de laisser sa voiture… qui s’arrêtent à la première manif SNCF ou RATP). Centralisme et uniformité apparaissent indissociables de la République française. Pour les écolos comme pour les socialistes (et encore plus pour les insoumis), il s’agit encore et toujours de surveiller et punir, taxer et contraindre. Emmanuel Macron apparaît comme un phare de liberté face à ces monstres froids qui guignent le pouvoir – et un pouvoir fort.

Je crois que si l’on peut critiquer l’usage des libertés (c’est la fonction critique des intellectuels), on ne peut remettre en cause les libertés elles-mêmes, car la seule alternative à la liberté est la contrainte. Dès que l’on commence à théoriser une contrainte « juste » au nom des dysfonctionnements de la mécanique sociale, de la résistance des choses ou – pire ! – de l’incantation à « l’urgence », on en vient à asservir. Il est grisant de se prendre pour le chef ou pour Dieu, pour celui qui sait mieux, qui fait mieux, qui voit plus loin ; l’urgentiste qui va vous soigner, le spécialiste vous dira comment vivre, l’expert qui régentera votre existence sans vous demander jamais votre avis, de la naissance à la mort. Telle la langue d’Ésope, la fonction critique des intellectuels est la meilleure comme la pire des choses.

Répandre le savoir, le goût d’apprendre et d’explorer, la capacité d’évaluer et de juger, est l’affaire noble et utile des intellectuels. Imposer, régenter, administrer, est leur revers détestable et nocif. C’est pourquoi, dans une société, rien n’est plus nécessaire à un pouvoir qu’un contre-pouvoir : aux prophètes, opposons la raison ; aux technocrates, le bon sens ; aux théoriciens, l’expérience ; aux moralistes, le sens politique ; aux politiciens, la vertu républicaine ; aux médiatiques trop immédiats, la vision du long terme ; aux démagogues, le sens de l’État ; à la raison d’État, les droits de l’individu…

Seule la raison développée permet aux êtres humains la civilisation, donc la capacité de débattre des fins et des moyens. Tout le reste est domination, et abomination de la domination.

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Camille de Thierry Caillat

Tout commence en décembre 1864 et se termine en octobre 1943 : Camille Claudel est née, a vécue, est morte. Thierry Caillat en fait une biographie romancée qui la suit pas à pas, de date en date, attentif à son itinéraire. Point de synthèse ni de fresque mais le jour le jour, ou presque. Ce parti-pris pointilliste a ses avantages, qui sont de faire pénétrer le lecteur dans l’intimité du modèle. Mais aussi ses inconvénients, dont le premier est la fabulation pour ce qui n’est pas renseigné par les archives.

Il s’agit de la vie rêvée de Camille, plutôt que de la vraie, « l’héroïne telle que l’auteur l’imagine, au-delà des actes relatés par les spécialistes » avoue l’écrivain page 7. Mais c’est une réussite.

La reconstitution humaine par la mémoire, à partir des lettres et documents laissés par le temps, rend plus vivante la femme, plus inspirée l’artiste, plus pitoyable la folle paranoïaque. Car Camille, comme Protée, est tout cela à la fois et successivement. Sa volonté de dominer se révèle dès son enfance lorsqu’elle régente son petit frère Paul, de quatre ans plus jeune, qui deviendra l’écrivain catholique Paul Claudel, accessoirement diplomate, converti un beau jour de ses 19 ans par une révélation au côté d’un pilier de Notre-Dame. Camille sculpte ce frère à 13 ans, à 16 ans, à 37 ans… Le travail du sculpteur est décrit minutieusement par l’auteur qui s’est mis au métier pour mieux comprendre comment une caresse du pouce sur une pommette permet de donner de l’ironie aux traits ou de creuser l’expression.

Elève à 20 ans d’Auguste Rodin, le mâle dominant de la sculpture fin XIXe en France, Camille s’agace de n’être qu’une « femme », c’est-à-dire un bien de patrimoine pour les bourgeois du siècle. Elle veut exister par elle-même, sans être constamment rabaissée au niveau d’épigone du grand maître. Après au moins un avortement, elle rompt en 1892. Mais Rodin est amoureux d’elle, de son corps, de son talent, de son caractère affirmé. Il le restera sa vie durant et la soutiendra toujours, même s’il se méfiera toujours de cette féminité volcanique auprès de qui il ne fait pas bon vivre et se reposer du labeur. Ce qui rend l’icône féministe que voudrait la mode aussi bête que vaine. Rodin n’est pas marié avant 76 ans et épouse alors son ancien modèle Rose, la compagne discrète de toute sa vie, rencontrée en 1864, l’année de la naissance de Camille ; il ne veut pas d’enfant et ne reconnaîtra aucun de ceux qui naissent malgré lui.

Cette attention du maître, son appui financier et relationnel constant, l’admiration distante qu’il lui voue, entretient la paranoïa de Camille. Elle croit qu’il lui vole ses idées, qu’il la fait espionner pour copier ses modèles, trop occupé et trop mondain pour avoir encore de l’inspiration. Camille Claudel invente le croquis d’après nature, ce qui ne plaît pas toujours aux bourgeois qui préfèrent « l’idéal » à la réalité trop crue. Elle n’obtient pas de commande de l’Etat malgré l’entremise de Rodin et elle crie au complot. Elle a pourtant des commandes régulières de mécènes comme le baron de Rothschild ou la comtesse Arthur de Maigret, mais elle ne sait pas les garder. L’Etat ne peut pas tout, l’artiste, s’il est grand, doit savoir se faire reconnaître. Or ce n’est pas le caractère de Camille que de communiquer. Elle est une force qui va et qui l’aime la suive… Ce n’est pas ainsi que l’on réussit. D’où la paranoïa accrue.

Au point de s’enfermer dans son atelier et de ne créer que pour elle, détruisant le soir le travail du jour afin qu’on ne vienne pas le voler durant son sommeil ! A la mort de son père, qui l’a toujours soutenue mais probablement pas vraiment élevée, laissant passer trop de traits asociaux de caractère, sa mère et son frère Paul la font interner en 1913. Elle terminera sa vie à l’asile, refusant tout contact avec les autres, quémandant sans relâche d’être relâchée mais sans mettre une seule goutte d’eau dans son vin parano.

Au total, un destin tragique, que l’auteur montre construit brique après brique. Il aurait pu tourner autrement car « le milieu » n’excuse pas tout. Certes, le siècle bourgeois était misogyne et machiste, mais la sculptrice s’est fait reconnaître par son talent. Elle l’a gâché par son intransigeance et son délire de persécution. Elle n’a jamais accepté, au fond, que Rodin ne fasse pas d’elle « sa » femme, exclusive, vouée à son entière admiration.

Thierry Caillat, Camille, 2019, L’Harmattan, 251 pages, €23.00

Musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine à 1 h de Paris dans l’Aube, tarif 7

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Une petite histoire de l’opéra…

Ils sont six dans une bande de Normands. Ils revivifient la « grande » musique sous couvert du jazz. Ils usent de nombreux instruments incongrus tels qu’accordéon, balafon, banjo, batterie, boite à rythme, clarinette, cornemuse, cymbalum, glockenspiel, guimbarde, guitare, marimba, piano et piano « séparé », saxophone, soubassophone, trombone, tuba, vibraphone – sans parler de la Voix. Elle est celle de Tineke Van Ingelhem, soprano.

Leur projet ? Composer des morceaux inspirés de morceaux d’opéras : la toccata de l’Orfeo de Monteverdi, la Habanera de Bizet, Tristan de Wagner. Ils sont drôles, inventifs, joyeux. L’opéra se réinvente comme aux beaux jours du XIXe siècle où il était fredonné dans les rues.

Laurent Dehors est le directeur artistique et explore dans cet opus 2 ce qu’il avait débuté dans l’opus 1. Une histoire et ses cassures, une composition et un décalage. Une image renversante de l’opéra trop sérieux.

« Tous dehors » est le nom du groupe et la région Normandie le soutient, tout comme le Ministère. On se demande ce que deviendrait « l’Art » sans l’Etat en France…

L’album est sorti hier 20 septembre, après un concert de lancement le 18. A Paris.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Tous Dehors, Une petite histoire de l’opéra opus 2, 2019, €13.99

Tous Dehors, Une petite histoire de l’opéra opus 1, 2011, (indisponible pour le moment)

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Retour des nations

Il y a une quarantaine d’années, le monde a été bouleversé : 1978, la Chine communiste s’ouvre au marché ; 1979, l’Iran de Khomeiny instaure une république islamique ; 1989, le mur de Berlin tombe et 1991, l’URSS s’effondre de l’intérieur ; 1992, l’Internet public se répand ; 1999, l’euro est instauré dans la finance, en 2002 dans les portes-monnaies. La mondialisation a repris entre 1980 et 2014 comme entre 1880 et 1914 – à chaque fois 34 ans. C’était le temps de la génération d’avant, ma génération.

Depuis cinq ans, avec la génération actuelle, le monde se démondialise : 2001, les attentats du 11 septembre (2977 morts) rendent les Américains paranoïaques et revanchards ; les attentats islamistes se multiplient de 2002 à 2011 en Inde (Parlement – 7 morts, Qasim Nagar – 29 morts, Bombay – 209 morts puis 166 morts en 2008, Varanasi – 28 morts, Jaïpur – 63 morts), en Russie (théâtre de Moscou – 130 morts, Beslan – 344 morts, métro de Moscou – 40 morts, Domodevovo – 37 morts), à Bali (plage de Kuta – 202 morts), au Maroc (Casablanca – 33 morts), en Espagne (Madrid – 191 morts), à Londres (56 morts), à Boston ; 2003, la seconde guerre d’Irak aboutit à la déstabilisation de toute la région et à la naissance de Daech, suscitant un nouveau terrorisme ; 2012, Merah en France tue 7 personnes dont 3 enfants ; 2015, Charlie-Hebdo – 17 morts ; le Bataclan – 130 morts ; 2016, Nice – 86 morts… La religion fait son retour en force, et non seulement l’islam mais aussi l’hindouisme (Inde, Birmanie, Thaïlande) et le judaïsme (Israël), voire le catholicisme (la Manif pour tous, la Pologne) – qui, au moins, ne tue pas (encore).

Des murs se construisent, des identités sont traquées ou expulsées (les Rohingyas en Birmanie, les musulmans en Inde, les chrétiens en Egypte et en Syrie, les flics et les Juifs à Paris, les « mécréants » sur les terrasses…) Face à l’amoralisme de la finance globale, les délocalisation opportuniste et l’optimisation fiscale, face aussi à l’indifférenciation technique du net, chaque pays est amené à cultiver son inimitable : l’islam chiite en Iran, l’islam sunnite en Turquie, le judaïsme botté en Israël, l’hindouisme intransigeant en Inde, l’orthodoxie patriotique en Russie, la souveraineté « impériale » au Royaume-Uni, la morale catholique ou la laïcité radicale en France. Des micro-tribus se créent sur les réseaux sociaux et excluent toute contestation en leur sein. Les « natives » de quelques tendances que ce soit (y compris lesbiens et Noirs, Amérindiens ou féministes) font de leur « identité » une politique et interdisent aux autres d’y toucher (pas de rôle de Noirs joué par des Blancs au théâtre, pas de mots connotés victimaires, pas de recette de cuisine qui ne soit « authentique » sous peine de poursuites en contrefaçon…)

Seule pour le moment l’Europe occidentale y échappe (mais pas la Hongrie, ni la Pologne, ni vraiment l’Autriche). Comme si l’Union européenne ne pouvait prospérer que dans le monde d’avant, celui du libéralisme des échanges et des traités multilatéraux. Ce que Trump et le Brexit viennent de renverser en quelques mois. L’OMC n’existe presque plus, l’ONU est méprisée, l’OTAN fragilisé par la Turquie, le traité sur le climat foulé aux pieds. Les États-nations renaissent partout, en Chine, en Inde, en Russie, en Turquie, en Iran, en Israël, au Japon, en Birmanie, en Thaïlande, aux Etats-Unis, au Brésil, au Royaume-Uni peut-être bientôt désuni…

Seule l’Union européenne se veut apolitique, niant même toute politique qui serait de puissance au profit de règles communes fondées sur la monnaie et le commerce. Chacun rétablit une identité et des frontières – pas l’Europe qui ne sait pas qui elle est, ni si elle a des racines (la science grecque à vocation universelle, le droit romain sur le territoire, le parlement viking recréé par la Grande-Bretagne et la France au XIIIe siècle, la personne chrétienne) ou si elle envisage un melting pot universaliste où chacun prend selon ses besoins sans rien donner en échange et attend de la loi qu’elle les protège de tous les autres.

La société ne se gouverne plus mais s’administre ; les politiciens ne font que des promesses alimentaires, sans projet commun. La dispersion des droits de plus en plus étroitement individualistes (mariage gai, procréation remboursée pour tous) se double d’un universalisme abstrait devenu Surmoi désincarné. Cela n’encourage pas les citoyens à être responsables du projet social de leur pays mais les rend à la fois victimes acariâtres d’un peu tout ce qui ne va pas – et moralisateurs sur les Principes. Les migrants ? L’humanitaire DOIT les sauver – mais PAS chez nous !

Une nation, c’est un Etat, une culture, une langue et une religion – majoritaire. L’Union européenne n’est pas Etat mais une confédération de chefs d’Etat ou de gouvernement en Conseil, flanqué d’un Parlement élu nation par nation, qui ne vote qu’un budget croupion et ne contrôle pas grand-chose. La culture européenne est niée par les technocrates qui préfèrent illustrer les billets par des viaducs que par de grands noms. La langue est devenue le globish mondialisé d’anglo-américain abâtardi, faute de savoir encore parler la langue de l’autre comme au début du siècle dernier, ou même encore en 1945. La religion est exclue puisque « les racines » ont été refusées pour ne pas « choquer » les « associations » qui ne représentent qu’elles-mêmes – c’est-à-dire les minorités d’autant plus radicales qu’elles sont infimes.

L’Europe se voudrait l’embryon de la « République universelle » vantée par Victor Hugo dans un de ses gonflements de lyrisme. Sauf que le monde n’en veut pas : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Les « valeurs » occidentales ne valent rien hors d’Occident. La Chine a les siennes, l’Oumma musulmane les siennes, la Mère indienne aussi. Tous les revendiquent en égale dignité : pourquoi continuer à faire comme si ?

La mondialisation n’a pas été heureuse pour tous. Les pays pauvres en ont bénéficié, les pays riches se sont largement appauvris. A l’intérieur de chaque pays, les inégalités se sont creusées, abyssales parfois. Les « printemps » arabes et autres jacqueries franco-françaises de « gilets » ou « bonnets » (jaunes, noirs, rouges) font successivement flop faute d’agréger en projet commun le « sac de pommes de terre » social. Les élections sortent les sortants quasi systématiquement pour les remplacer parfois par des clowns (Islande, Ukraine, Italie, Etats-Unis). La dette s’est envolée avec la crise financière (venue des Etats-Unis), le climat s’est réchauffé à cause des industries polluantes et des comportements de bébés gâtés (surtout aux Etats-Unis), le terrorisme a trouvé sur Internet (lancé aux Etats-Unis) son terrain de jeu privilégié. Et la Chine comme, de façon moindre, la Russie montrent qu’un régime autoritaire et centralisé est plus efficace pour prendre les mesures impopulaires mais nécessaires qu’un régime soumis au parlement et aux élections à partis multiples.

Au point que le leader du monde (encore les Etats-Unis, incarnés par sa classe moyenne) démissionne, épuisé par des guerres ingagnables et la crise financière de leur faute, sucés par les Chinois qui attirent ou pompent leurs technologies et essaiment dans le monde avec la nouvelle route de la soie et la Banque asiatique d’investissement, lessivés par la concurrence des pays industriels à bas prix, effondrés moralement de s’apercevoir, depuis le 11 septembre, que le monde ne les aime pas plus que les Israéliens depuis l’occupation des Territoires. Ils se replient sur eux, blessés et vindicatifs, revanchards, craignant le déclassement et la paupérisation. Ils n’ont plus d’amis, rien que des partenaires possibles en cas de transaction, ou des ennemis déclarés. Devant cette posture, nous ne pouvons que réagir !

Des menaces de rétorsions commerciales en lois extraterritoriales qui « interdisent » unilatéralement aux autres pays souverains de travailler avec tel ou tel pays sur liste noire purement américaine, du chantage au procès pour absorber les entreprises qui les intéressent (Alstom) à la défiscalisation systématique de ses champions du net (les GAFA) et aux procès victimaires à coup de millions de dollars contre les entreprises rachetées par des étrangers (Monsanto) – les Etats-Unis se sont mis en guerre. Contre le monde entier, y compris leurs soi-disant « alliés ».

Ils inversent leur action depuis 1945 et tournent le dos à la coopération au profit du « deal » où leur intérêt national seul prime : America first ! Ils sont désormais contre le libre-échange et pour le mercantilisme ; contre le multilatéralisme et pour des traités bilatéraux ; contre l’immigration et pour l’épanouissement intérieur ; contre une politique du climat et pour l’industrie nationale.

Dans ce contexte, l’Europe ne doit pas rester les cuisses ouvertes pour accueillir tous ceux qui veulent en jouir : elle aussi doit devenir une puissance – ou péricliter. De l’extérieur en servant de variable d’ajustement entre Américains et Chinois sur les normes et la technologie, de l’intérieur en acceptant l’immigration ouverte et les importations inutiles, au prix du délitement social accéléré. Il nous faut désormais affirmer : Europa first ! Sinon, chacune des nations de l’Union aura la tentation de reprendre ses billes et de défaire cette zone de coprospérité qui a assuré la paix et la stabilité depuis plus d’un demi-siècle.

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Parc Tenorio

Tandis que les autres se contentent de rester européens, je prends le petit-déjeuner local de riz épicé aux haricots rouges, les œufs sur le plat au chorizo, le pancake, le jus de pamplemousse et le café. De quoi tenir jusqu’au pique-nique du midi.

Vu sur un mur de la ville que nous quittons ce slogan dans la Calle 424 : « Cristo » avec une étoile juive à la place du O. Que signifie-t-il ? Adrian ne veut pas me le dire et élude la question. Sont-ce d’anciens nazis qui accusent le christianisme d’être d’origine juive ?

Nous partons ensuite en bus jusqu’au parc naturel du volcan Arenal, le parc Tenorio. Nous suivons un sentier balisé dans la forêt pluviale pour aller voir deux cascades et une rivière dite « céleste » en raison du bleu de son eau.

Le chemin est bétonné à l’américaine, puis seulement aménagé – mais il n’est pas question de sortir du sentier battu. Il faut descendre une centaine de marches pour accéder au point de vue sur la cascade et l’eau bleue. Nous passons un pont suspendu de métal qui danse quand plusieurs personnes passent à la fois.

Il y a autant à remonter pour atteindre la jonction vers le mirador dans la forêt – où il n’y a rien à voir car il pleut par intermittence et le paysage est dans la brume. Nous aurions dû voir trois volcans, dont le Rincón de la Vieja, le coin de la vieille. J’ai aidé un petit Américain de 5 ans à descendre la marche grande comme la moitié de sa taille pour monter au mirador.

Sur le chemin, nous avons vu une vipère lovée comme un champignon. Nous poursuivons la route boueuse vers la rivière aux ondes célestes. Son eau se situe entre le turquoise et le plomb. Cette couleur est due à la rencontre de deux bras dont l’un est chargé en silice. L’eau bouillonne et son odeur soufrée, dans un méandre où elle est plus calme, fait sentir plus fortement l’anhydride sulfureux.

Nous pique-niquons d’un sandwich au poulet très mince, devenu du caoutchouc dans le sac. Un coati surgit de la forêt pour grappiller quelques morceaux. Je lui donne la fin de mon sandwich immangeable, au grand dam d’Adrian qui dit qu’il est voleur et peut piller les sacs. Il veut chasser l’animal mais celui-ci, affriolé par la nourriture, reste pour les photos de tous.

Nous retournons au parking par le même chemin. Nous croisons des familles, des ados, la plupart Américains, quelques rares Français. La pluie intermittente nous fait mettre et ôter la cape. La plupart des touristes a décidé d’ignorer l’eau qui tombe et marche en débardeur ou même torse nu pour les machos locaux.

Nous avons trois heures de bus pour rejoindre l’hôtel dans le paysage plus sec du Guanacaste, côté Pacifique, en traversant la ligne de crête ornée de gigantesques éoliennes. La forêt pluviale disparaît versant Pacifique pour laisser la place à la forêt tropicale sèche et aux pâturages. La province où nous passons est peuplée de quelques Français ; ils élèvent des chèvres. Mais le fromage et le lait ont un goût fort et doivent être coupés avec du lait de vache pour être accepté par les locaux qui sont très conservateurs en matière de goût.

Sur la route, nous goûtons le fruit du dragon qu’Adrian appelle figue de barbarie, fruit dont était faite la glace d’avant-hier.

Le lodge Rinconcito est une suite de pavillons au milieu de nulle part. Les chambres sont confortables avec de grands lits et une terrasse privative avec hamac dans lequel se prélasser.

Adrian, qui parle beaucoup, nous apprend qu’il n’y a pas d’impôts au Costa Rica sauf une TVA à 13 % et l’impôt foncier. Tout le monde peut demander une parcelle à la mairie, à condition de la cultiver. La taille obtenue dépend de la taille de la famille. Il faut non seulement cultiver pour devenir propriétaire mais aussi acquitter l’impôt chaque année, sinon la terre revient à l’État. Mais peu d’impôts veut dire peu de services : pas d’armée, aucune aide sociale sauf pour les enfants scolarisés avec la cantine gratuite. Chacun gagne ce qu’il travaille – en net. Les ramasseurs d’ananas se font par exemple 150 $ américains par semaine. Adrian a la manie de sans cesse comparer le Costa Rica à la France, ce qui finit par être irritant. En spécialiste des avocats, Adrian nous dit qu’un avocat mûr a la peau noire et non plus verte. Pour aller plus vite, il faut laisser les avocats verts avec un ananas et le mûrissement s’effectue en une journée. Les supermarchés conservent les fruits et les légumes au frigo comme les Américains. Adrian nous vante « la sauce miraculeuse », ainsi dénommée sur les étiquettes : il s’agit d’une sauce anglaise, en fait de la Worcester sauce mais fabriquée ici.

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Mille milliards de dollars par Henri Verneuil

Paul Kerjean (Patrick Dewaere) est grand reporter à l’hebdomadaire La Tribune (rien à voir avec le quotidien économique qui portera ce nom plus tard). Un informateur rejoue la Gorge profonde du Watergate en 1974 (récent à l’époque) en convoquant le journaliste dans un parking tout en restant dans l’ombre. Il veut lui faire une révélation : le PDG de L’Electronique de France, l’ancien résistant et homme politique Jacques Benoit-Lambert, aurait touché un pot de vin d’1,75 milliard de francs via la société immobilière de son beau-frère en quasi faillite. Elle a promu deux immeubles de bureaux qui ne trouvent pas preneur en raison de la crise économique due à la hausse vertigineuse du pétrole (prix multipliés par 3 à cause de Khomeiny en 1979 après avoir été multipliés par 4 en représailles à la guerre du Kippour en 1973). Kerjean enquête, confirme et publie.

Le lendemain de la Une, on retrouve Jacques Benoit-Lambert mort d’une balle en plein front, le pistolet à la main, dans sa voiture. Pour la police comme pour le public, c’est l’évidence, il n’a pas supporté le scandale et s’est suicidé ; sa maitresse se demande pourquoi, tant il avait l’air gai le soir même. Le journaliste vautour en est tenu pour responsable, avatar de la théorie du Complot qui sera édictée et répétée par Mitterrand lui-même lors du suicide de Pierre Bérégovoy en 1993. Car la gauche adore le Complot : cela lui permet de se donner le beau rôle moral de Résistant et à ses membres de jouer aux agents secrets comme des scouts frustrés de sexe qui cherchent des semblables pour une fraternité interdite.

Les années 1950 à 1980 voient les esprits français colonisés par le marxisme, version simplifiée du Lénine de L’Impérialisme stade suprême du capitalisme (théorie jamais vérifiée depuis un siècle entier !), et la théorie du Complot fait des ravages à gauche – de quoi mieux comprendre pourquoi elle sévit autant chez les anarco-gauchistes d’aujourd’hui. La grande hantise n’est pas l’Etat centralisé tentaculaire style 1984 d’Orwell (côté socialiste), mais « les multinationales » (côté capitaliste).

Ces puissances économiques privées réalisent un chiffre d’affaires qui donne le tournis lorsqu’on le met (artificiellement) en regard de la production intérieure brute de certains pays. C’est ainsi qu’en 1981, lors du tournage du film, les 30 premières entreprises mondiales font, à elles seules, un chiffre d’affaires annuel de mille milliards de dollars – soit une fois et demi celui de la France. De quoi inquiéter la gauche paranoïaque qui parvient au pouvoir cette année-là.

Remarquons ironiquement que paranoïa n’est pas raison et que, malgré le temps qui a passé, aucune « multinationale » n’a pris le contrôle politique d’un Etat, ni a dicté sa conduite aux Etats – sauf peut-être au Chili, Etat faible sous la coupe des Etats-Unis, en 1973. C’est qu’aucune multinationale n’a obtenu le monopole de la violence légitime comme les Etats et qu’elle est obligée de faire avec les lois. Même Google, la pieuvre tentaculaire contemporaine, sert les intérêts militaires de la NSA par ses cookies et autres captations de données. Et les Etats peuvent résister : en témoignent la Chine, la Russie, et ceux qui coupent de temps à autre le net pour contrer les manifestations comme en Egypte, en Algérie et ailleurs. La « multinationale » est la sorcière Disney qui fait peur aux enfants gauchistes en leur proposant une belle pomme rouge pour mieux les rendre esclaves – mais ce mythe permet de masquer ce qui se passe vraiment en sous-main.

Par exemple les paradis fiscaux, dont la multinationale américaine GTI, dans le film, use et abuse pour faire des bénéfices sans avoir encore vendu le tissu commandé – les paradis fiscaux n’existeraient pas si les Etats (notamment les Etats-Unis) n’avaient pas intérêt à disposer de finances opaques pour leur politique internationale. Ou l’augmentation du chiffre d’affaires, signe de puissance, qui incite à vendre à tous les belligérants d’un conflit sans autre morale que son propre intérêt de firme, comme GTI le montre en germanisant son usine nazie et offrant tous les brevets américains sur la détection des sous-marins à l’ennemi de l’Amérique – mais l’Etat patriote peut l’empêcher, comme en témoignent les Etats-Unis aujourd’hui qui interdisent Android à Huawei . Ou encore l’absorption de concurrents pour faire monter les prix ou vendre, via un pays tiers, des produits à un Etat ennemi interdit par la loi américaine – sauf que la loi américaine a été étendue arbitrairement par l’Etat américain au monde entier pour contrer l’Iran, la Chine, la Russie. Quand GTI veut prendre le contrôle de L’Electronique française, entreprise fictive nationale qui fait commerce avec l’est et probablement l’URSS (non citée pour raisons diplomatiques), c’est par secrète bénévolence de son gouvernement ou en violation flagrante de ses lois – ce n’est pas une situation stable qui la mènerait à la puissance en solitaire : elle continue de dépendre de son Etat. D’autant qu’aucune entreprise n’est éternelle – contrairement aux Etats, ancrés sur un territoire défini : ITT a disparu, IBM s’est transformé en société de services, les multinationales des années 1980 ont été remplacées par d’autres, surgies de la technologie et qu’une nouvelle technologie va pousser à la poubelle.

Paul Kerjean ne croit pas au suicide de Jacques Benoit-Lambert, il pense qu’il a été assassiné. C’est qu’il a connu GTI l’année d’avant lors d’une convention de la firme à Bruxelles, tenue à 4 h du matin pour éviter le décalage horaire à son PDG charismatique (Mel Ferrer). Celui-ci apparaît au journaliste plein de bon sens franchouillard comme « un mystique de la bourse » : il veut faire graver sur sa tombe en lettres d’or le cours de l’action GTI le jour de sa mort et forcer par testament tous les nouveaux PDG à venir se recueillir devant, une fois l’an, afin de comparer leur cours de bourse au sien. C’est bien la manière de signifier que seul l’intérêt de l’entreprise compte, aucune autre considération morale ni patriotique. Les agents incapables de remplir les objectifs sont virés, les Etats qui interdisent ou qui taxent sont évités. Les critiques 1982 ont pensé à ITT et à IBM, qui ont fait des affaires avec les nazis malgré la guerre mondiale.

Contre cet hubris – qui va rencontrer un os dans la France où règne le mythe du village gaulois à l’ère Astérix – le valeureux héros n’est pas un politicien courageux, ni un intellectuel de gauche, évidemment de gauche, mais un journaliste de la presse écrite, dite d’investigation. C’est ce combat que reprendra Edwy Plenel à Médiapart après Le Monde, autre mythe du chevalier blanc destiné à sauver le peuple, quitte à inventer des complots ou à forcer le trait des affaires. Patrick Dewaere a le visage suffisamment naïf et la démarche morale suffisamment simpliste pour être comprise comme un réflexe de bon sens plutôt qu’un combat mythique. C’est ce qui fait du film un bon thriller plus qu’un vaseux message militant. Le côté « force tranquille » qui était le slogan de Mitterrand pour la présidentielle, sur fond de village campagnard avec clocher, est renforcé par le recours au Courrier de Vesons, une feuille de chou locale dans laquelle le journaliste-parti-de-rien-dans-sa-province a débuté avant de « monter » à Paris, tel Rastignac, et se frotter à l’international.

Le film, tiré du roman de Robert Lattès et Max Dordives, Mille milliards de dollars : le monde économique de demain, paru en 1969, est fort bien monté, alternant les scènes de suspense et celles d’explications dialoguées, entrecoupant l’action par du familial, femme en instance de divorce (Caroline Cellier) et petit garçon mignon vêtu de jaune canari (Rachid Ferrache). Un film pour replacer les hantises contemporaines dans l’histoire culturelle.

DVD Mille milliards de dollars, Henri Verneuil, 1982, avec Patrick Dewaere, Jean-Pierre Kalfon, Jeanne Moreau, Mel Ferrer, Caroline Cellier, Fernand Ledoux, Charles Denner, Michel Auclair, Anny Duperey, Rachid Ferrache, Pathé 2017, 2h06, €7.65

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Emeric Lebreton, Robot révolution

Au secours, les robots nous envahissent ! Ou plutôt, bienvenue les robots, adaptons-nous Folleville !

Ce livre de combat, écrit par un entrepreneur en conseils d’orientation professionnelle, est un manuel militant. « Toute destruction est création », aurait dit l’économiste Joseph Schumpeter en exergue – il parlait surtout de « destruction créatrice », du genre le roi est mort, vive le roi. Ce qui signifie qu’il n’existe plus de métier d’allumeur de réverbères ni de chaisière dans les parcs et jardins car la technique a remplacé ces travaux devenus inutiles. Il en est de même aujourd’hui et parler de « révolution » est un brin exagéré, sauf que cela va plus vite.

Le terme « robot » a été inauguré en 1924 sous la plume d’un Tchèque à propos des ouvriers artificiels fabriqués par sa firme (déjà !). Il vient du mot tchèque et russe « travail » : « corvée » plutôt en tchèque, « esclavage » plutôt en russe – question de culture. Désormais, avec les puces électroniques de plus en plus puissantes, tous les métiers sont envahis. Algorithmes et « intelligence » artificielle détrônent les fonctions de service, les smartphones eux-mêmes remplacent appareil photo, caméra, boussole, thermomètre, GPS, courrier, montre, calculatrice, lampe de poche, mètre, scanner, babyphone et ainsi de suite. Ils ne font pas encore le café mais vous pouvez le commander avec eux au bar le plus proche. Babbel supprime des profs de langue (d’ailleurs inutiles, au vu des performances des élèves après 6 ans de cours !), Linky supprime des employés EDF (et leurs avantages indus en consommation d’énergie gratuite à l’heure du combat pour le climat), les chatbots (robots parlant) suppriment le secrétariat médical, le conseil bancaire ou d’assurance, les algorithmes automatiques rendent superflus les traders et certains robots écrivent même des articles de journal.

Cinq facteurs permettent de prédire la robotisation des métiers : 1/ les économies (de salaire, d’emplois, de valeur ajoutée), 2/ la solidité et la fiabilité (humains malades, mortels, fragiles, non formés), 3/ les réglementations (code du travail, code civil, code pénal), 4/ les facteurs sociaux (démographie, chômage, volonté politique, morale, attirance pour les nouvelles technologies)… et c’est tout, il en manque un car il ne nous en est présenté que quatre et pas cinq. De quoi avoir encore faim.

Six questions sont à se poser selon l’auteur pour prédire l’automatisation d’un métier : cet emploi est-il 1/ répétitif ? 2/ complexe ? 3/ pénible ? 4/ attractif ? 5/ d’interagir avec des humains ? 6/ bien payé et concerne de nombreux salariés ? Si oui – robotisation en marche forcée !

Comment s’adapter ? Se poser la question de ce que les consommateurs veulent encore acheter seulement à des humains et si des entreprises veulent encore travailler. Ce que les salariés doivent faire ? Réponse assez basique : 1/ un bilan de compétences, 2/ se former, 3/ évoluer professionnellement (expertise, reconversion, créer sa boite) – en bref de l’hyperindividualisme capitaliste.

Compétences à développer : la base (rechercher et trouver des infos, capacité à créer des relations, influencer et convaincre, curiosité et ouverture d’esprit), compétences techniques (couplées au digital, maîtrise des langues étrangères), aptitude à changer (contrer routine et stress grâce à l’intelligence émotionnelle). Autrement dit, mieux vaut une tête bien faite, qui allie cœur et sens, plutôt qu’un crâne d’œuf inapte aux relations humaines ! C’est plutôt encourageant – mais « les diplômes » ou « le concours », ces sésames bien franchouillards, sont nettement dévalorisés par la nouvelle donne… et les « écoles de commerce » (globishées en Business Schools) nettement avantagées !

Comme à chaque génération, de nouveaux métiers vont apparaître. L’auteur en cite 15 exotiques, parmi eux coach en curiosité, fermier urbain, croque-mort numérique, praticien en désintoxication digitale, coach holistique (travailler sur toutes les dimensions de son être…), pilote de drone. Il oublierait presque le sien : conseil en formation globale.

Emeric Lebreton est aussi radical qu’un écolo sur le climat : « les entreprises (y compris l’entreprise-Etat) qui ne prendront pas le virage de l’automation seront balayées ». Je ne crois guère à la disparition des Etats pour cause de paperasserie non digitale… Pour les entreprises, « il faut » élaborer « un plan à trois ans » pour évaluer les compétences digitales des salariés, mettre en place des outils de communication et former ses employés. Quant à l’Etat, il doit fabriquer les infrastructures de télécommunication (très haut débit, télétravail, autoroutes de l’information), offrir un crédit d’impôt pour favoriser l’automation des entreprises et des particuliers, créer un système de formation digital, agir sur l’éducation, réduire la fiscalité sur le travail pour protéger l’emploi en phase de transition – autrement dit plus de dépenses et moins d’impôts ! Mais « veiller à ce que le monde reste humain » parce que les règles se multiplient dans le même temps que les capacités de contrôle social se renforcent, restreignant la liberté. Le capitalisme le plus implacable assaisonné d’une couche de « social » pour faire passer. L’auteur a très bien appris sa leçon de culture yankee, sans même songer à un autre modèle à l’heure où les Yankees se rencognent en leurs frontières et font la guerre économique, culturelle et militaire au reste du monde, « alliés » inclus.

« La France fait du surplace, donc elle recule », alors qu’en 2034 les robots seront moins chers que la main d’œuvre africaine selon l’Overseas Development Institute et que les classes moyennes, moyennement qualifiées, seront les plus touchées, créant une société en sablier : les riches en haut, les pauvres en bas et presque rien au milieu.

Une bibliographie sommaire de cinq titres seulement, dont deux sur les tares françaises et deux de l’auteur lui-même, éminemment modeste – manière de dire que la réflexion théorique c’est bien, mais que la pratique décisionnelle c’est mieux. Orient’action, société de conseils en orientation professionnelle créée en 2014 par l’auteur, a tout intérêt au développement des robots (en général américains) pour mieux « coacher » les salariés déboussolés. Simple à lire pour se faire peur, cet essai stimulant n’est donc pas innocent, même s’il est intéressant.

Emeric Lebreton, Robot révolution : les robots vont-ils détruire nos emplois et notre économie ? 2019, éditions Orient’action, 335 pages, €24.90 e-book Kindle €9.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mauvaise foi syndicale

Un tract du syndicat Solidaires Finances publiques Paris du mois de mai justifie le mouvement des agents du jeudi 9 contre le projet de loi de transformation de la fonction publique. Un agent sur quatre était en grève, dit-on. Mais touche-t-on véritablement au service public ? Ou s’agit-il de le réadapter à la nouvelle donne qui exige moins d’impôts, donc moins de dépenses publiques ?

Le paragraphe deux de l’éditorial du « journal de section syndicale » La Griffe, multiplie les vocables négatifs : « détruire, casser, imposer, forcer, empêcher ». Comme si la situation actuelle était un monde idéal, une sorte de paradis public à perdre pour les agents comme pour les « assujettis » et qu’il ne faille surtout pas y toucher – au risque d’un futur péché originel.

Ce qui est expliqué ensuite est que ce projet permettrait au Premier ministre de déplacer des services, d’en décentraliser certains en province et d’encourager la sortie de la fonction publique pour les volontaires. Cela me semble sain pour adapter les effectifs et les structures, et les recentrer sur ce qui ressort de l’État en ôtant ce qui n’en ressort pas (par exemple l’informatique, le ménage, la cantine). La révolte des gilets jaunes, après celle des bonnets rouges et celle des pigeons, a montré depuis quelques années que les Français en ont assez du « trop d’impôts » par rapport aux pays voisins et du mauvais usage qui en est fait.

Qu’un syndicat défende sa corporation est certes naturel, mais il ne doit pas se croire un représentant de l’intérêt général. Il s’agit d’intérêts particuliers sur les emplois, les postes, les tâches et les salaires, et non pas de la destruction pure et simple des services publics. Cette mauvaise foi dessert le propos et explique pourquoi les Français sont en général peu syndiqués.

L’histoire explique en partie ce phénomène, l’extrémiste marxiste ayant supplanté le proudhonisme de base au début du XXe siècle, tout comme Lénine et son parti centralisé en Russie ont supplanté les soviets spontanés dans l’URSS naissante. Puisque Karl Marx avait défini les lois de l’Histoire, le parti d’avant-garde (communiste) se devait d’appliquer la vérité révélée, et tous les moyens étaient bons. Y compris les mensonges ou les fausses nouvelles à la Trump (qui n’a rien inventé), y compris la propagande outrancière et les injures, y compris la grimpée aux rideaux qui transforme toute modification en chaos et toute réforme en « casse ».

Il aurait été bien préférable que le syndicat Solidaires Finances publiques consacre un paragraphe entier à ses propres propositions de réforme, respectueuse selon lui du service public, mais adaptées au nouveau format réclamé par les citoyens.

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Sauce verte

L’écologie est à la mode et le catastrophisme sur le climat, les espèces, les ressources, est bon à prendre pour tous les politiciens en mal d’idéologie. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, tous écolos ! Pourquoi pas, si cela fait avancer la conscience que l’être humain est un animal comme un autre, un prédateur invasif (mais apte à la conscience) qui doit s’adapter à son environnement sans le détruire. Mais ce n’est guère le cas.

Les dégâts de l’être humain comportent leur antidote, mais à condition de le vouloir. Pour cela, il faut sortir par l’esprit en premier. Or l’esprit est colonisé par le leader militaire, économique et culturel américain. Son idéologie est claire : Moi d’abord, puisque je suis le plus fort. Libre-échange, laisser-faire, déréglementation, abolition des frontières et de la morale : si tout cela m’est favorable, je les impose au monde entier. Et chacun d’intégrer tout cela dans sa tête depuis la fin des années 1960 pour le sexe et la morale, et le milieu des années 1980 pour l’économie. Avec désormais « l’émotion » en prime, l’idéologie adaptée par le cœur pour les sans-papiers, sans ressources, sans frontières.

Mais l’Amérique s’est aperçue que la liberté globale lui devenait néfaste. Trop de concurrence chinoise ou européenne, trop d’interventions militaires sans succès dans les pays à risque, trop de contraintes des traités collectifs signés auparavant, trop de laxisme moral aboutissant à la drogue, à l’avortement et aux crimes. « Make America great again » du bouffon vaniteux, élu par la moitié des électeurs aux États-Unis, apparaît comme un cri écologique en faveur de la biodiversité. Non, le monde ne doit pas devenir uniforme, ni même porter l’uniforme américain, car cela attirerait trop d’immigrants aux États-Unis ! Les Yankees doivent demeurer les Blancs plus beaux, les plus grands et les plus forts pour leur orgueil de pays neuf voué à établir la cité de Dieu sur la terre. C’est leur mission et les autres doivent se soumettre. C’est ainsi que cela se passe dans la jungle, c’est naturel, telle est la nature brute.

Dès lors, chaque État se dit qu’il doit imiter le roi des animaux et faire comme lui, avec l’inertie de la génération vieillissante au pouvoir qui répugne à changer d’habitudes et surtout de façon de voir.

  • Le local doit primer le global, donc protectionnisme.
  • La nation doit l’emporter sur le monde, donc frontières.
  • L’anti-gaspillage doit régner contre la société marchande, donc austérité.
  • La santé d’abord, donc bio et boycott de la malbouffe industrielle aux perturbateurs endocriniens et aux pesticides.
  • La culture doit être enracinée et non hors-sol, donc repli sur soi, ses traditions et ses petites valeurs. Car la biodiversité concerne les sociétés humaines tout comme les espèces animales et végétales. Pourquoi faire une différence, sinon par orgueil religieux que l’homme a été désigné par Dieu comme maître et possesseur de la nature ?

Le nationalisme doit-il remplacer le libéralisme ? Il semble que oui pour tout le monde, à en croire la campagne en France pour les élections européennes. C’est la conséquence du repli américain que de délaisser l’universel et de réhabiliter l’État protecteur dans ses frontières nationales. Même si chacun voit midi à sa porte, du nationalisme intégral de droite à l’économie « permacirculaire » selon le jargon Batho de gauche.

L’écologie veut conserver plutôt que s’adapter. Ainsi le veut l’époque, régressive, apocalypse en bandoulière. Le prophétisme est toujours électoralement plus payant que réfléchir et proposer. Hier les lendemains devaient chanter, aujourd’hui ils doivent hurler. La peur engendre le recul de l’esprit et quoi de mieux que la tradition ou, mieux, la religion comme refuge ? Cela donne un sentiment d’éternel et permet de puiser dans les idées traditionnelles sans en inventer de nouvelles. L’écologie mériterait pourtant une vision plus dynamique que la seule conservation de l’existant. Mais il faudrait pour cela être concret et les Français préfèrent grimper aux rideaux des grandes idées abstraites plutôt que d’user leurs mains blanches dans le cambouis de la réalité concrète.

Comme toujours, le balancier exagère dans l’autre sens. Après les excès collectivistes d’après-guerre, après les excès individualistes de l’après mai 68, retour à l’ordre collectif contre l’anarchie des individus. Le prétexte en est « l’urgence » puisque la fameuse crise ne cesse de durer depuis une génération, précipitée depuis deux ans par l’égoïsme clientéliste du grand paon yankee.

« Quand on ne sait pas, les Verts c’est bien » disait, naïve, une employée d’administration au déjeuner à propos des élections européennes. Voter Vert c’est voter pour tout le monde, pour l’époque. Non pas pour des personnes ou un programme mais pour un concept. Ce n’est pas cela qui fera avancer l’écologie positive…

Que les politiciens verts ne se fassent pas des idées : ce n’est pas pour leur gauchisme bobo parisien que la majorité de leurs électeurs votera, mais simplement pour avoir moins de poison dans l’assiette et de pollution dans l’air. C’est pourquoi la sauce verte arrose désormais tous les plats un peu faisandés des partis politiques : ils n’ont pas su renouveler la recette et croient, selon la tradition, que c’est la sauce qui fait manger le poisson et pas l’inverse. Ils se trompent et montrent en cela que le poisson pourrit toujours par la tête.

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Orphelins de l’État

Le mal français, pour tout citoyen qui veut laisser un moment le rôle d’acteur pour celui d’observateur, est historiquement profond. Le centralisme jacobin, parisien, aime avoir les commandes bien en main. Comme les grenouilles qui voulaient élire un roi, les Français adorent l’élection présidentielle, spectacle quinquennal où renverser la table. Ils contestent le vainqueur aussitôt sa première année de règne écoulée. Car le citoyen français aime gueuler : dans la rue il braille, dans les cafés il râle, au guichet des administrations il se plaint. Mais pour lui, sans l’État, point de salut !

Incite-t-on à payer ou à envoyer des papiers en ligne ? Ce ne sont que récriminations amères. « On paye trop d’impôts ! – mais on veut toujours plus de services publics. Il y a trop de règlements et de paperasses – mais, pour n’importe quel problème, que fait le gouvernement ? Les flics sont des fachos violents valets des patrons – mais on n’est jamais protégé. Trop d’accidents et de morts sur les routes ? – mais c’est un scandale de limiter la vitesse à 80 km/h et de prôner le zéro alcool au volant. » Et ainsi de suite…

L’État n’a pourtant pas vocation à intervenir partout et en tout. L’exemple soviétique a montré que c’était non seulement inefficace mais corrupteur, secrétant par système une caste de privilégiés. Le français aime l’égalité mais n’aime pas voir autour de lui de plus égaux que les autres. Les Allemands ou les Suisses, qui ont moins d’État central et plus d’autonomie civile, sont bien plus heureux. Ils payent aussi moins d’impôts et ne sont pas socialement plus mal traités. Ils ont au contraire pris l’habitude des initiatives (par exemple pour proposer des référendums concrets en Suisse) et savent se prendre en main un peu plus (comme la cogestion syndicats-patronat en Allemagne). Quand on voit les contraintes du plan antiterroriste pour les écoles – et comment elles sont très peu et mal appliquées quelques mois plus tard – on se dit que « L’État peut tout » est un danger pour l’esprit : il vaudrait bien mieux que chacun des citoyens ose se prendre en mains !

C’est la même chose pour les monopoles : le privé s’en occupe mieux que l’État, puisque les « fonctionnaires » (comme le mot l’indique) sont des gens souvent très compétents mais qui « fonctionnent », c’est-à-dire qui attendent les ordres. Ces ordres doivent venir des décideurs qui, eux, sont les politiciens élus pour cela. Mais leur lâcheté clientéliste font qu’ils ont peur de décider et qu’ils préfèrent suivre l’opinion commune – ou plutôt médiatique (ce qui signifie, dans un pays aussi centralisé et parisien que la France, l’opinion des éditorialistes les plus en vue de la presse et de la télévision).

EDF et SNCF restent peut-être les deux monopoles d’État dont le Français est fier, montés avant la modernité sur le modèle napoléonien de l’armée. Il y avait la Poste, France Télécom, Air France, Charbonnages de France, voire Renault – tous monstres « sacrés » – mais qui se sont dilués dans la concurrence européenne et l’informatisation des organisations. Or produire de l’énergie ou faire rouler les trains n’est pas par nature une fonction d’État. Rien à voir avec l’armée ou la justice par exemple, ou même comme ces entreprises d’intérêt stratégique que sont les chantiers navals, l’aviation de chasse ou les logiciels cryptés.

En revanche, que l’on garde le capital et les infrastructures entre des mains nationales et que l’on établisse un cahier des charges contraignant (comme pour les autoroutes) est parfaitement légitime de la part de l’État. À condition que des contrôles soient effectués et effectivement suivis d’effet – encore une décision politique : donc aux mains des décideurs élus qui doivent assumer leurs responsabilités. Ce n’est pas vraiment le cas, à en croire les rapports successifs de la Cour des Comptes.

EDF comme SNCF sont devenus des monstres, fort endettés, trop hiérarchiques, gaspilleurs d’argent public pour de « grands » projets inefficaces (comme le réacteur EPR) ou peu adaptés aux réalités du terrain (le TGV qui s’arrête dans toutes les capitales régionales du trajet au lieu de foncer à sa vitesse de croisière).

La France est un pays d’ingénieurs et de militaires, où l’école Polytechnique (fondée par Napoléon 1er) est la véritable école de l’élite, bien plus que l’ENA. C’est là où le bât blesse : la diversité des approches est trop peu présente dans les grands corps de l’État et ce n’est pas se contentant de « supprimer » l’École nationale d’administration que cela changera.

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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Notre-Dame est l’inconscient français

Quand il fait beau, la façade de Notre-Dame de Paris resplendit de cet ocre un peu gris de pollution du calcaire parisien. Par contraste, l’intérieur apparaît bien sombre. Autant le bâtiment se dresse sur son île, fier et serein au soleil, autant l’intérieur paraît une caverne où rôdent les non-dits et les tabous de l’inconscient. Les vitraux clairs et les grandes rosaces ne suffisent pas à éclairer le ventre du bateau malgré ses 48 m de large et ses 35 m sous la voûte. La grand porte a même été ouverte pour assurer plus de lumière.

C’est que, si la nef a été bâtie durant le 13ème siècle optimiste, le décor intérieur date de la restauration fin 19ème, une époque à la fois rationaliste et mystique, à peine sortie de trois tourmentes révolutionnaires et de deux empires, à la démographie déclinante, victime de sa première grave défaite face à son voisin prussien, aspirant de tous ses pores à la stabilité et au conservatisme.

Les chapelles qui défilent de part et d’autre de la nef – il y en a 14 – sont un catalogue des bondieuseries dont raffolait la bourgeoisie bien-pensante des débuts de la République troisième. Dans les chapelles de droite, c’est le coin des hommes : un saint Pierre de bois, un saint François-Xavier se penchant pour baptiser un très jeune Annamite presque nu, un Monseigneur se pâmant devant la mort proche avec une belle maxime oratoire pour Chambre des députés, une peinture « gothique » à la Walter Scott pour saint Denis.

Les chapelles de gauche, côté portail de la Vierge, rassemblent les femmes : une sainte Clotilde, une Sainte-Enfance, une Vierge noire de la Guadalupe, une Vierge de Bonne-Grâce. Nous sommes presque en Amérique latine tant les particularités des dévotions se ramifient. A chacun son intercesseur, comme s’il n’existait pas de Dieu unique ou qu’il fallait une mère différente pour chacun. Le visiteur croyant fabrique sa petite mixture votive d’une bougie allumée, accompagnée ou non d’un « vœu », d’une prière vite murmurée ou d’un grand silence de contemplation, certains les yeux fermés. Il y a de la superstition et du théâtre dans ces dévotions-là.

Nous sommes loin de l’illumination mystique qui a saisi Paul Claudel en cette nuit de Noël 1886, à 18 ans, près « du deuxième pilier à l’entrée du chœur, à droite de la sacristie ». Tout près de la statue dite « de Notre-Dame de Paris ». Déchiré entre son lyrisme hormonal-poétique (il admirait Rimbaud) et « le bagne matérialiste » de son lycée où officiait Mallarmé, entre l’amour de la chair et l’amour de Dieu, il transposera cette crise morale et mystique dans Tête d’Or. Ne plus douter, ne plus avoir à décider, ne plus être responsable de son destin, quel soulagement !

Je respecte infiniment ces révélations intimes et la foi tranquille qu’elle génère par la suite. Mais je ne peux qu’observer qu’il s’agit d’une démission de l’existence ici et maintenant, d’une peur de la liberté et d’une angoisse du tragique, d’un déni de responsabilité pour équilibrer les contraires de la nature et de l’homme. Claudel : « Ô mon Dieu (…) je suis libre, délivrez-moi de la liberté ! » (2ème des cinq Grandes Odes). Il a envisagé un temps de recevoir le sacrement de l’Ordre pour devenir prêtre ou de se soumettre à la Règle monastique.

Je ne vois pas autre chose dans la France d’aujourd’hui, comme quoi le catholicisme est tellement ancré dans la culture française qu’il ne s’en distingue plus. La liberté « libérale » fait peur, entreprendre apparaît un calvaire, le grand large « mondial » angoisse, la responsabilité existentielle est trop lourde : « au secours l’État ! Que fait le gouvernement ? » La majeure partie des jeunes Français rêve d’être fonctionnaire, les partisans du « non » à l’Europe rêvent d’une mythique forteresse publique France, toute la gauche naïve s’est effondrée dans la démagogie unibversaliste plutôt que de se confronter aux autres Européens réels et aux problèmes concrets du quotidien, toute la droite se cherche dans un « gaullisme » qui s’affadit d’année en année.

La France est-elle ce pays « laïc » qu’elle revendique ? La laïcité ne nie pas la foi, elle la place à côté, dans l’ordre de l’intime ; le public se doit d’être neutre, rationnel, équilibré. Mais nombreux sont les Français imbibés de catholicisme sans le savoir, depuis les Révolutionnaires jusqu’aux derniers écolo-gauchistes. Les rationalistes de 1789 ont fait de Marianne le symbole de la République : Marie-Anne, le prénom de la Vierge et le prénom de sa mère accolés, quel beau pied de nez à ces « radicaux » qui ont coupé la tête de son représentant de droit divin sur terre – comme naguère les Juifs ont crucifié Jésus – mais n’ont pas remis en cause la décision de Louis XIII de placer son royaume sous la protection de la Vierge Marie ! Et qui ont des trémolos dans la voix aujourd’hui devant « la catastrophe » de Paris, s’appropriant Notre Drame.

Rappelons les lourdeurs d’Aragon à la gloire de Staline, pesantes et bien-pensantes. Rappelons aussi l’hystérie émotionnelle qui a suivi la mort du même Staline auprès de laquelle celle de Jean-Paul II a fait pâle figure. Rappelons encore l’adoration de Mao par les catho-progressistes du quartier Latin, le Grand Timonier terrassant l’hydre capitaliste tel saint Michel. Puis ce fut le Che Guevara christique des forêts boliviennes, écrivant chaque jour son évangile de bonne parole et crucifié torse nu sur la porte de bois où les militaires qui l’ont abattu l’ont placé pour la photo. Nous avons aujourd’hui l’invocation à Gaïa-Notre-Mère des écologistes mystiques qui se sont battu pour Notre-Dame des Landes, l’Enfer climatique qui menace de nous griller et la Vertu outragée comme le Christ, recyclée en gauchisme moral où la pose l’emporte sur l’idée.

Le recours à Dieu, comme à son substitut récent, l’Etat, est un refus de la concurrence, de l’émulation, de la comparaison, de la confrontation à l’autre ; un refus de sa propre culture, la culpabilité de son identité historique, un repli sur l’Absolu comme refuge – le Dieu sauveur à la fin des temps (qui sont proches depuis mille ans). La « démocratie » fatigue parce qu’elle est discussion publique où il faut débattre, vote citoyen où il faut convaincre, marché ouvert où il faut négocier et s’allier pour faire force. Comme tout cela épuise ceux qui voudraient simplement jouir ! Comme si leur niveau de vie était un acquis intangible, leur bonheur intime un droit immuable – et qu’il ne faudrait jamais faire effort, s’investir, prouver.

Toutes ces croyances soi-disant « progressistes » apparaissent comme les avatars du vieux culte catholique dans sa variante française, un peu gallican mais pas trop, révérencieux de la hiérarchie et des pompes du pouvoir, soucieux d’ordre et de statuts, recréant la monarchie et sa cour d’énarques ou de caciques de parti dans la République même. Les contradictions sont dans l’homme mais certaines cultures leur trouvent une tension positive ; pas la France, toujours portée à la scolastique et à l’abstraction théologique, que ce soit pour interpréter la Bible, les textes de Foucault ou Lacan, les actes de Sartre, les articles du projet européen, les mesures d’Emmanuel Macron ou le concours pour reconstruire ou non la flèche de Notre-Dame.

Devant les bondieuseries du ventre de Paris en sa cathédrale, ce sont ces réflexions qui me sont venues à l’esprit, du temps encore proche où l’on pouvait pénétrer à l’intérieur. Il faudra désormais attendre des années pour y revenir. Les platitudes de l’art sulpicien conformiste et bien-pensant qu’on y voit font peut-être rire les gens de gauche naïfs de notre temps. Ils se croient bien au-delà mais ils ne s’aperçoivent pas que leurs discours ressortent les mêmes platitudes de pensée et les mêmes arguties « subtiles » utilisées par la foi catholique décrites à Cluny au 11ème siècle par Dominique Iognat-Prat, Ordonner et exclure, et pour notre temps par Marc Lazar, Le communisme, une passion française. De biens beaux livres sur l’inconscient religieux français.

Seules, les rosaces élèvent un peu l’esprit. Elles sont des trous de lumière dans ce trou noir de la nef.

La rose nord est légèrement inclinée, les verres à dominante violette montrent de très haut des scènes de l’ancien Testament. Le violet est signe de l’attente du Messie.

La rose sud est droite dans ses bottes, plus sereine car elle évoque depuis 1270 le nouveau Testament au soleil rayonnant de l’extérieur qu’elle filtre de ses tesselles colorées.

La rose ouest de la façade a été refaite par Viollet-le-Duc fin 19ème et la Vierge y trône en majesté, entourée des Travaux, du Zodiaque, des Vices et des Vertus. Je n’y vois pas le capitalisme, ni le « service public » – serait-ce pour la prochaine restauration ?

Ces Français convertis par l’Europe au nationalisme-social sous la férule ordo libérale allemande savent-ils qu’Henry VI, roi d’Angleterre, a été couronné ici ? C’était il y a plus de cinq siècles, en 1430. L’Europe se formait déjà et malgré tout.

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Raymond Aron se demande, en 1955, quel est l’opium des intellectuels. Sa réponse, à l’époque, est évidente : le marxisme, bien-sûr ! Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968 ou le droitdelhommisme des bobos années 1990. L’opium qui monte aujourd’hui serait-il l’écologisme, mâtiné d’Apocalypse et d’austérité chrétienne monastique ?

Toute ma génération est tombée dans le marxisme étant petit et certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. Les reconnaissables de cette espèce sont la gauche extrême balançant entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat. Les plus pervers ont inhibé tout changement au parti Socialiste, freinant des quatre fers dès qu’il s’est agi de réformisme mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Au fond, comme le dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Avis aux Gilles et Jeanne qui croient rejouer 1848… et qui accoucheront peut-être de Napoléon avec la bénédiction et les algorithmes de Poutine.

Le marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui est resté longtemps le modèle du parti Communiste français avant de se réfugier dans les hautes sphères de l’intellocratie platonicienne à la Badiou. Il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos – et combien elle leur manque aujourd’hui qu’ils sont réduits à faire des ronds sur un point en braillant, sans articuler leurs revendications fiscalo-anarchistes. La pensée communiste avait pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Raymond Aron écrit : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion).

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Evangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’Eglise. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’Eglise à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre, largement inachevée, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les primaires. Il suffit que le Dogme soit cohérent, décortiqué en petits comités d’initiés privilégiés, réaffirmé en congrès et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot (en témoigne le directeur de l’Humanité en faillite qui accuse… les autres et pas son positionnement), les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur – d’ailleurs américain, plutôt banquier, et surtout juif (Government Sachs). On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe) – même les attentats contre le musée juif de Bruxelles seraient l’œuvre du Mossad !…

Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Le marxisme dévoyé en communisme de parti est sorti de la critique pour agir comme une religion. Ce que disait déjà Aron il y a plus de soixante ans : « On fait des Etats-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7). Marx n’est lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran, les intégristes remontant aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Ecrits inter-testamentaires d’Engels ou de Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste de ses prêtres, a parfois ces tendances…

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait (sauf des gilets jaunes) ?

Mais il pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés, nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’Etat est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’Etat et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens. Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui adulent Castro et Chavez qui nous contrediront – ni les porteurs d’uniformes jaunes minés par les militants lepénistes.

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent toujours à gauche, comme chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa climatique, ou chez les gilets qui haïssent tous ceux qui parlent mieux et plus fort que les leurs…

Certes, ce pavé Aron de 1955 en trois parties (1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels) évoque des questions désormais passées, celles d’une époque portée au fanatisme après la lutte contre le nazisme. Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à la ringardise. La méthode est applicable aujourd’hui : la sociologie des intellos demeure plus que jamais et la critique de la croyance est éternelle.

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, €10.20 e-book Kindle €10.99

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Egalité ou équité ?

Les gens confondent bien souvent les deux notions, dans une brume artistique née des lacunes de l’éducation. L’équité traite chacun selon ses particularités ; l’égalité traite tout le monde pareil. Dans un cas vous avez une attention, dans l’autre une globalisation.

Faut-il offrir à chaque personne ce qui lui est dû (équité) ou bien diluer l’offrande globale de façon arithmétique à part égale entre tous les sujets, les assujettis, les citoyens abstraits ? Il me semble que le « mouvement » des gilets jaunes s’inscrit dans cette confusion. L’Etat, dans sa grande abstraction, par la flemme de ses fonctionnaires décideurs et par le goût d’ouvrir le parapluie de la « neutralité », redistribue la manne de l’impôt sans tenir compte des particularités des ayants-droits. D’où le sentiment d’injustice de la plupart.

Les allègements d’impôt « pour la croissance » ont en effet été financés par la baisse des prestations « d’assistance » aux classes moyennes et populaires – qui arborent plus volontiers le gilet. Un article tout récent du sociologue Pierre Merle, paru dans La vie des idées, le montre bien. Si « les riches » payent plus sur leurs revenus, ils payent moins sur leur patrimoine – mais les épargnants modestes se voient laminés par le différé d’abolition de taxe d’habitation, la hausse de la CSG pour les retraités, la baisse des dotations sociales, la non-compensation de l’inflation pour les retraites et pour le Livret A – et le mauvais prétexte de « l’écologie » pour surtaxer carburant, électricité et automobile.

L’Etat français redistribue plus que les autres et, dans les statistiques, l’inégalité entre les plus riches et les plus pauvres y est moins forte qu’ailleurs. Mieux, elle s’est moins accentuée qu’ailleurs sur la dernière décennie malgré la mondialisation, l’essor des technologies et la crise financière. Mais les statistiques mesurent une masse et une moyenne, pas la dispersion des cas individuels. Globalement tout va mieux ; pour chaque groupe, c’est moins sûr.

Surtout lorsque la classe « moyenne » voit que les impôts qu’elle paye s’alourdissent alors qu’elle bénéficie de services en baisse ;  que les revenus qu’elle tire de son travail ne permettent plus de faire progresser son patrimoine comme avant, en tout cas moins que la classe immédiatement supérieure des plus aisés sans être « riches ». Quant aux « vrais riches », les ex-millionnaires aujourd’hui milliardaires, l’écart se creuse mais ils sont infiniment peu nombreux. S’ils attisent l’envie (et font rêver), ils ne constituent pas des rivaux en société : ils ont le talent sportif, artistique ou d’invention – ou sont héritiers. La classe « moyenne » ne ressent pas la jalousie de la classe populaire pour ceux qui « ont » ; elle exprime plutôt le ressentiment de ne plus pouvoir accéder à l’espoir de devenir un peu plus riche elle-même par le travail et par l’épargne – ce moteur de la démocratie. Elle paye (en proportion) autant d’impôts que les riches (qui en payent plus en volume) car les tranches d’imposition grimpent très vite, mais a besoin plus que les riches des services publics : écoles publiques, hôpitaux publics, transports publics, retraites publiques, aides publiques à l’emploi… Les vrais riches n’ont pas besoin de tout ça : ils peuvent se payer le privé.

D’où la rancœur de voir que « l’écologie » est un prétexte moral à leur faire encore plus payer de taxes sur leur mode de vie périphérique ou semi-urbain, sur la voiture, le chauffage, les vacances, les assurances obligatoires. La pression étatique les incite à quitter famille, campagne et pavillon pour rentrer en ville, où vivre en bobo sans voiture et en vélo, ayant peu d’enfant ou pas du tout en DINO (double income, no kids), prenant le TGV ou l’avion pour les congés et faisant livrer ses courses par Internet. Et ils n’ont pas leur mot à dire, le politiquement correct des intellos pilonnant les médias consentants pour déterminer le Modèle auquel se conformer. Les politiciens suivent le vent (comme d’habitude) et concoctent lois et règlements pour formater les comportements (bio, tri, transports électriques, patinettes et vélos n’importe où sur les trottoirs, à contresens des voies – mais 80 km/h sur les routes moyennes, interdiction progressive de tout diesel et des herbicides, taxe carbone, etc.). Le compte n’y est pas.

Dans cet égalitarisme, il semble y avoir des gens (les urbains hédonistes des métropoles) plus égaux que les autres devant la loi (uniforme partout et pour tous). Ce ne sont pas « les pauvres » qui endossent le gilet jaune : eux habitent les taudis des villes ou les cités des banlieues, ils ont des aides sociales et pas d’impôts. Ce sont les classes moyennes, surtout inférieures, qui ont la hantise de déchoir de leur position sociale et régresser, qui manifestent. Le terreau du populisme, terme générique qui englobe les volontés de « changer de voie » d’extrême-gauche et d’extrême-droite – mais dont on voit aujourd’hui, selon les enquêtes de terrain, que l’aspect conservateur, « réactionnaire », porté à droite, l’emporte sur le reste. En cas de « crise », le réflexe est de se protéger : ce qui fit il y a moins d’un siècle le lit du fascisme. Il ne faut pas avoir peur du mot : il faut examiner les faits.

Un « grand » débat national changera-t-il les choses ? Il permettra d’éclairer, de parler, d’approfondir – à condition d’y participer. Permettra-t-il d’adapter la redistribution, de corriger le « tout le monde pareil » et autre « je ne veux pas le savoir », typiques du traitement de masse de l’Administration à la française ?

Rien n’est moins sûr.

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Karl Marx par Raymond Aron 3 – les objections

Nous avons noté, au fil des notes, quelques objections qui venaient de l’observation des faits, méthode que Marx pratiquait assidûment et qu’il aurait goûtée. Raymond Aron avait ses propres objections, plus fondamentales, que nous présentons ci-après.

Il voit dans l’œuvre publiée de Karl Marx trois équivoques :

Différentes interprétations naissent des relations entre la philosophie et la sociologie de Marx.

Ce dernier est venu en premier de la philosophie, avant d’aborder la sociologie politique et enfin l’économie. Son analyse économique ne peut que se ressentir des prémisses nettement plus philosophiques que scientifiques. Notamment cette notion de « fin de l’Histoire » qui vient tout droit de Hegel. Si le sujet historique pense l’histoire en fonction de sa situation matérielle, pourquoi les interprétations des marxistes ou du prolétariat serait-elle plus « vraies » que d’autres ? L’individu est dans une situation contradictoire : comme citoyen il participe à l’Etat, c’est-à-dire à l’universalité ; mais comme membre de la société civile, il est enfermé dans des particularités. L’homme « total » serait celui capable de tout faire, pas mutilé par la division du travail mais aussi citoyen constamment mobilisé. Vouloir « résoudre » cette contradiction, n’est-ce pas participer à l’illusion totale de la Cité de Dieu selon (mode religieux) saint Augustin ou selon (mode laïc) Hegel ? Avec les dérives connues en 1793 puis dans la Russie de Lénine ?

Le travail est considéré par Marx comme essence de l’homme (à la suite de la Bible, punition d’Adam et Eve chassés du Paradis – ce qui n’a rien de “scientifique”). Mais au lieu que le travail soit l’expression de l’homme lui-même, tout entier, il se voit dégradé en instrument, en moyen de vivre, par la division du travail capitaliste. L’idéal de Marx serait-il celui de l’artisan – qui accomplit tout le processus de production ? Auquel cas, cette vision issue de la philosophie romantique allemande (et reprise par nombre d’écologistes d’aujourd’hui), serait bien passéiste, inadaptée au monde complexe de la technique. Une autre interprétation ne verrait l’homme vraiment libre qu’en dehors du travail (d’où le tropisme social-démocrate de réduire les heures légales). Mais la simple substitution d’un mode de propriété à un autre réduit-elle l’aliénation ? L’expérience des régimes socialistes réels prouve bien que non.

Quelle est donc la nature de la loi historique ? Pour certains, les objectivistes, l’histoire doit se réaliser, donc le régime capitaliste est condamné à terme – mais on ne sait ni quand ni comment. Pour d’autres, les dialectiques, le monde historique et la conscience qu’on en a sont en interactions. Les intellectuels (Sartre, Merleau-Ponty) ou les caciques du parti Communiste (à la suite de Lénine) se veulent l’avant-garde qui fait prendre conscience des conditions du réel et permet de le changer. Mais cette dernière conception « laisse sans réponse la question : comment déterminer l’interprétation globale, totale et vraie ? Si tout sujet historique pense l’histoire en fonction de sa situation, pourquoi l’interprétation des marxistes ou du prolétariat est-elle vraie ? Pourquoi est-elle totale ? ». Lénine a résolu la question à sa façon : par le droit du plus fort. Le « je suis au pouvoir, donc j’ai raison » a été le tropisme de tous les gouvernements socialistes, même non communistes. En témoigne cet aveu d’André Laignel, député mitterrandiste en 1981 : « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires. » Ce qui n’a rien de démocratique, encore moins de « scientifique ».

Il y a justement contradiction entre la pensée de Marx qui se veut « scientifique » et ses impératifs tels que l’action révolutionnaire. Doit-on l’interpréter selon Kant, distinguant la loi scientifique de l’impératif moral ? En ce cas, vouloir le socialisme n’aurait rien de scientifique mais tout de philosophique. Ou interpréter selon le monisme total de Hegel (qui l’a emporté chez les épigones de Marx) ? Auquel cas, le sujet qui comprend l’histoire est engagé dans l’histoire elle-même et conduit, par une dialectique nécessaire, à la volonté de changer la société. Mais la dialectique a des ratés : la longévité des caciques du parti qui s’accrochent au pouvoir : Brejnev, Mao, Castro, Poutine… La dialectique se réduirait-elle à la biologie, le choix n’étant ouvert que par la mort des vieux ?

Différentes interprétations naissent selon les définitions plus ou moins dogmatiques que l’on donne aux notions marxistes.

Par exemple, la superstructure (les institutions, le droit, l’idéologie) est-elle « déterminée » ou « conditionnée » par l’infrastructure (l’économie et les rapports de production) ? Un conditionnement n’est pas un déterminisme et la plus ou moins grande contrainte peut ouvrir des « champs de force » où la discipline trouve une certaine autonomie par rapport à ses déterminants (ce fut le terrain de chasse privilégié de Bourdieu).

L’assimilation entre une bourgeoisie développant des forces de production à l’intérieur de la société féodale et un prolétariat développant des forces de production à l’intérieur de la société bourgeoise est sociologiquement fausse : la bourgeoisie sous les aristocrates était une minorité exerçant des fonctions sociales nouvelles (notamment industrielles et commerçantes, que les aristocrates ne pouvaient exercer sans déroger à leur honneur) ; le prolétariat est une majorité (pas une minorité) et ne crée aucune force de production nouvelle (ce sont toujours les éduqués – donc « bourgeois » selon le classement marxiste – qui en créent).

Différentes interprétations naissent des relations entre économie et sociologie.

L’influence de la tradition philosophique allemande sur la société est forte chez Marx. Hégélien repenti, Marx reste conditionné par le cadre rationaliste, hiérarchique et finaliste de cette conception du monde. « Le problème philosophico-historique originaire de la pensée de Marx sera donc de savoir à quelles conditions le cours de l’histoire peut réaliser la vocation de l’homme telle que l’a pensée la philosophie hégélienne. » Le devenir de l’histoire a pour Marx une fin (sortir l’homme de son aliénation), mais cette finalité n’est en rien inscrite dans le mouvement matériel de l’histoire. Celle-ci est en effet conditionnée par les rapports des hommes entre eux, dont l’économie est la base. Aucune économie amenée à privilégier la croissance ne peut donner aux travailleurs la totalité de la valeur qu’ils produisent : ce serait en défaveur de l’investissement et des capitaux aventureux qui soutiennent l’innovation. Il y a donc plus critique morale (comment partager le gâteau) et finalité quasi religieuse (la fin de l’histoire pour cause de baisse tendancielle – non prouvée – du taux de profit) qu’analyse scientifique de l’économie. Reste l’économie de non-croissance (adulée des écolos) – soit la simple gestion de l’existant. Mais alors, quid des exaspérations des groupes d’intérêt pour partager un gâteau cette fois limité ? Ce serait la guerre de tous contre tous, la loi du plus fort, le giletjaunisme exacerbé des déclassés marginalisés – en bref du pur Hobbes – bien loin de la générosité désaliénante de Marx…

Le problème des relations entre régimes politiques et régimes économique : « A mon sens, c’est surtout sur ce point que la sociologie de Marx est la plus vulnérable à la critique », écrit Raymond Aron. L’Etat est considéré comme l’instrument de domination d’une classe. Entre la société antagoniste et la société non antagoniste future s’interpose la dictature du prolétariat, « dernière classe » de l’histoire. Mais deux représentations existent chez Marx : 1/ la tradition jacobine où le pouvoir absolu appartient au parti des masses (ce que voudrait bien Mélenchon et certains gilets jaunes), et 2/ l’expérience de la Commune de Paris qui a beaucoup séduit Marx comme disparition de l’Etat centralisé. Or l’Etat n’est pas amené à disparaître dans les grandes sociétés complexes. Les associations libres ou les soviets ne sont pas au niveau requis pour administrer les échanges mondiaux, les pandémies, les négociations sur le climat et ainsi de suite. Une forme d’Etat subsistera forcément, alors subsisteront aussi des antagonismes entre groupes d’intérêts en compétition pour le pouvoir. C’est ce qui s’est toujours passé sous les régimes socialistes réels (dont le soviétique). « Un type d’antagonismes disparaît, non tous les antagonismes possibles. » L’ordre politique ne peut donc être réduit à l’ordre économique car le problème de la politique est de déterminer QUI gouverne, comment choisir les gouvernants et comment le pouvoir est exécuté et contrôlé.

Marx « a tendance à penser qu’une classe ne peut pas voir le monde autrement qu’en fonction de sa propre situation. » Il s’agit pour lui d’une conscience fausse. Comment dépasser, alors, cette conscience bornée pour accéder à l’universel de la science et de la vérité ? Pourquoi une idéologie – fût-elle marxiste – pourrait-elle être supérieure à une autre ? Contrairement aux marxistes (il n’est pas sûr que Marx ait pensé de cette façon), il importe de ne pas réduire toutes les significations. Toute façon de penser n’est pas « de classe » : le savoir scientifique ou la création artistique, contrairement à ce qu’affirment les brouillons de Marx, transcendent leur contenu de classe. La science est valable pour tout le monde et il n’y a que Staline avec son Lyssenko qui ait cru que l’idéologie suffisait à changer volontairement les lois de la nature.

Pour Raymond Aron, il y a eu trois grandes crises de la pensée marxiste :

  1. Le révisionnisme de la social-démocratie allemande avec Edouard Bernstein. Il affirmait que les antagonismes de classe ne s’exaspéraient pas, que les concentrations capitalistes ne se produisaient ni aussi vite ni aussi complètement que prévu, et que la dialectique historique n’avait pas la complaisance de réaliser la révolution.
  2. Le bolchevisme de Lénine a forcé l’histoire en Russie par un coup de main de quelques-uns. Il a donc proclamé sa victoire comme une révolution prolétarienne pour s’en justifier. Mais le pouvoir issu de ce coup de force est-il une dictature DU prolétariat ou SUR le prolétariat ? Le pouvoir du parti peut-il être le pouvoir « du prolétariat » – quand elle a lieu dans un pays non-industrialisé où les prolétaires sont une toute petite minorité ? A l’inverse, dans les pays développés où le prolétariat est majoritaire, c’est une nette tendance à la social-démocratie qui s’est dégagée – pas la dictature de classe (Allemagne, Scandinavie, Angleterre, etc.).
  3. La social-démocratie scandinave ou britannique est-elle un moyen terme entre une société libérale et une société socialiste totalitaire ? Grande question technocratique des années 1960, vers laquelle penchait Raymond Aron. Elle est aujourd’hui en crise en raison des prédations de la finance, égoïsme puissant. Réalise-t-elle ce que Marx aurait voulu ?

Personne ne peut répondre pour lui, et lui n’a pas de réponse dans ses œuvres pour notre siècle. Ses analyses des situations concrètes restent incomparables (‘Le 18 Brumaire’ par exemple) et trouvent encore leur application aujourd’hui (la loi Hadopi). Mais sa théorie philosophique sur l’histoire n’est qu’une croyance, dont les tentatives d’applications forcées ont été un échec humainement terrible (combien de millions de morts en URSS sous Staline, en Chine sous Mao, au Cambodge sous Pol Pot, en Corée du nord sous Kim Il Sung, à Cuba sous Castro ?).

Un demi-siècle après Raymond Aron, nous pouvons ajouter une quatrième crise de la pensée marxiste : la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’URSS. Si les dissidents des années 1960 et 70 étaient surtout des contre-exemples pour les intellectuels et les bobos, le vote massif avec leurs pieds en 1989 des Allemands de l’est – cette « vitrine du socialisme avancé » – a touché le populaire en profondeur. Le marxisme politique a clairement échoué. Il reste à son étiage habituel en démocratie, entre 3% (en France) et 20% (en Russie) selon les nostalgies.

Le socialisme est un idéal politique, discutable démocratiquement : il n’a rien de scientifique. L’économie ne détermine pas complètement la politique. Ne pas le comprendre empêche d’analyser les réalités. Le socialisme français devrait quitter les gloses marxistes pour retrouver ses racines : elles datent de 1789 et sont politiquement libérales. Monique Canto-Sperber avait fort bien analysé ces origines du socialisme d’avant dérive totalitaire, dans ‘Les règles de la liberté’. Par tabou idéologique venu d’une gauche infantile, crispée sur ses zacquis idéologiques (et qui en crève), ce livre n’a pas été réédité. Pas de quoi livre ultérieur, ‘Le libéralisme et la gauche’, regauchise son propos tout en masquant les idées sous le jargon, il est moins convainquant que le précédent.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, €18.00 e-book Kindle €12.99

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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La France vire-t-elle fasciste ?

Comme après la crise boursière des années 1930, vite devenue financière, économique et sociale, la crise boursière des années post-2008, vite devenue financière, économique et sociale, suit son cours. La dernière étape est inévitablement politique. Comme dans les années 30, le populisme un peu partout dans le monde occidental développe ses outrances, ses naïvetés et ses mensonges intéressés. Cela a abouti hier à Mussolini en Italie, à Hitler en Allemagne, à d’autres régimes ou partis plus ou moins autoritaires en Europe (Franco en Espagne, Horthy en Hongrie, le rexisme en Belgique, Pétain et Laval en France…).

Et aujourd’hui ? L’histoire ne se répète jamais, sauf que le tempérament humain reste le même. Les « réactions » pavloviennes aux mêmes événements produisent des mêmes comportements malgré l’histoire qui enseigne, la culture qui progresse, les années qui passent. Ce qui est arrivé hier arrive donc aujourd’hui : la révolte antiparlementaire, anti-représentative, anti-élite, anticapitaliste, antilibérale, anti-étrangers ; la peur du déclassement culturel, la hantise de dégringoler l’échelle sociale, de payer trop d’impôts par rapport aux autres, de ne pas avoir sa part du gâteau redistributif, d’être exclu du petit rebond de prospérité après crise. Ce fut le cas en 1925 en Italie, en 1933 en Allemagne, en 1936 en Espagne, en 1940 en France…

Les classes moyennes et populaire s’unissent alors pour contester « le système » : dans les années 30 les petits capitalistes, artisans et commerçants, les petits fonctionnaires et les intellos mal reconnus, les ouvriers qualifiés déclassé par le lumpenprolétariat, les retraités grugés par les impôts, les paysans laminés par la distribution. Tous ont formé le terreau du fascisme, du nazisme, du franquisme, du pétainisme, du rexisme… Le Parti populaire français rivalisait avec le Rassemblement national populaire et Solidarité française pour contester le pouvoir et prôner la démission du gouvernement et l’instauration d’un plébiscite par appel direct au « peuple ».

La passion était l’Etat seul et ni les partis, ni les élites, ni les administrations : « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ! » braillait Mussolini, ancien combattant et militant socialiste engagé devenu homme fort du fascisme naissant. Comme à l’école primaire, les gens primaires en appelaient au maître contre les frustrations dues aux copains plus habiles ou plus forts. L’Etat allait égaliser tout et tous, protéger la nation et « le peuple », nationaliser les profiteurs et rétablir les frontières contre les « étrangers » (tout en allant soumettre quelques pays nègres – comme l’Ethiopie – pour offrir de la promotion sociale aux incapables – mais blancs).

La revendication des frontières, de la France seule, l’égalitarisme jaloux et des impôts pour « les riches » reviennent aujourd’hui chez les fachos des ronds-points ; ils portent gilet jaune en guise de chemise noire, sauf que… manquent dans la France d’aujourd’hui les partis de masse et les hommes forts – machistes à la Poutine, Trump ou Bolsonaro. Cela fait une différence : si le terreau social est le même, la solution n’est pas trouvée.

Le fascisme voulait l’héroïsme contre l’égoïsme ; le gilet jaune étale son égoïsme (et moi ? et moi ? et moi ?), refusant toute organisation, programme ou porte-parole. Leur seul héroïsme consiste à tourner en rond – uniquement le samedi –  et à laisser casser les biens publics par des bandes couvées avec indulgence (ça fait du buzz à la télé). Tout patriotisme est absent, une seule revendication aussi vaine qu’inepte réussit seule à faire un semblant d’unanimité : « Macron démission ». Le président Macron, élu sans conteste en 2016, ne démissionnera pas. Alors quoi ?

Qui proposer à sa place ? La duccesse marinée en la peine, au casque chevelu décoloré pour faire propre aryen ? Le ducce du camion qui ne connait ni droit ni loi ? Le Dupont trop feignant pour vérifier ses affirmations avant de balancer un gros mensonge afin de Trumper son monde ? Quand ces matamores de ronds-points l’ouvrent, c’est pour se rendre ridicules. Faut-il écouter les leçons de démocratie de l’Italien arrivé par hasard au pouvoir contre l’immigration ? Le pays qui a inventé le fascisme tout comme la Russie qui a inventé stalinisme et goulag sont-ils vraiment des « modèles » pour la France ? Mélenchon se tait, ne voulant pas subir de sort de Karl Liebknecht ou de Rosa Luxembourg, tant les extrémistes de droite sont survoltés, jouant volontiers du couteau au Brésil ou en Pologne et menaçant « de mort » en France même les députés de la République. Le « socialisme » est inaudible, même si « Pépère » essaie de chevroter qu’un président ne devrait pas faire ça. L’opposition Wauquiez est aux abonnés absents, une hémorragie de militants centristes éclaircissent les rangs de « La » République (LR), sauf une poignée de sénateurs qui justifient leur fauteuil en creusant « l’affaire » des possibles dysfonctionnements de l’Elysée.

Alors qui, les gilets ? Un bon gros beauf tiré au sort ? Referait-on des élections présidentielles aujourd’hui, selon les sondages, ce serait… Macron qui repasserait : faute d’alternative crédible. Le problème avec le mouvement jaune est qu’il s’agit d’un agrégat sans lien autre que brailler ensemble et frire des merguez dans la grande fête « où l’on se parle » – pas d’un parti politique proposant un programme politique et des leaders politiques aptes à gouverner. Se sentir bien ensemble (un seul jour par semaine) ne fait pas un projet dans la durée. Un sac à patates, selon le mot de Marx, n’est pas une classe sociale consciente de ses intérêts.

Ce qui domine est l’anarchie. Ni Dieu, ni maître, ni Macron. Bon : et l’on se gère comment ? Par des référendums sur tout et n’importe quoi ? Par une mosaïque de revendications locales, tribales, minoritaires ? La juxtaposition des égoïsmes a-t-il jamais accouché d’un projet collectif ? On comprend sans peine pourquoi les gilets jaunes ne veulent surtout pas « participer » au grand débat : il est national et devra formuler des propositions de lois concrètes. Or ils sont bien incapables de s’élever au niveau de la nation (encore moins de l’Europe face aux géants du monde !), incapables de formuler des projets d’intérêt collectif autres que « Macron démission » et que « moi y’en a vouloir des sous » pour moi !

Ils se disent « apolitiques » ce qui est le signe, depuis Alain, d’un conservatisme qui ne propose aucun progrès. L’anarchisme de droite (à la Céline) est proche de l’extrême-droite mais refuse l’embrigadement (à la Brasillach) : il est une maladie infantile du fascisme, peut-on dire en paraphrasant Lénine. Seul le processus de brutalisation des années 1930, l’accoutumance à la violence verbale et physique – jusqu’aux menaces de mort – est préoccupant : il fait le lit du premier macho fort en gueule qui passera ramasser les miettes et les pétrira en parti puissant. Mélenchon aurait bien voulu jouer ce rôle, las ! l’époque est plutôt à droite et, sauf à virer Doriot (passé du communisme au fascisme d’un seul élan), peu de chance qu’il y arrive.

Le « mouvement » des gilets jaunes apparaît donc comme un geste, pas comme un acte ; comme une velléité, pas comme une volonté ; comme une jacquerie à prétexte fiscal, pas comme un projet pour le pays. Alors, non, la France ne vire pas fasciste. Pour le moment.

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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (2)

La détermination de la réalité est, pour Michel Henry, le « thème central de la pensée de Karl Marx. »

La théorie n’est pas réelle, elle est fondée sur la représentation, le mot pour la chose. Or le mot chien ne mord pas… Marx : « La tâche de la philosophie, de la science en général, ne consiste pas à s’écarter des choses sensibles, c’est-à-dire réelles, mais à aller vers elles ; elle ne consiste pas à changer les objets en pensées et en représentations » cité p.286. Ceux qui se déclarent les socialistes français pourraient tirer d’utiles leçons de cette parole du maître. Le monde sensible n’est pas ‘pur’ mais civilisé ; la nature n’existe pas en soi, l’homme en fait partie intégrante, la nature ne peut être qu’humanisée. L’action n’a pas conscience d’elle-même, sauf à être un spectateur extérieur.

Le concept de l’Être hégélien vacille, Marx se réclame d’une subjectivité radicale. L’Être n’est pas un objet car l’action n’est possible que si elle n’a pas d’objet ! L’action est pur pragmatisme, la vie même, qui va (ce que l’Asie a intégré au cœur de sa philosophie – y compris Mao qui n’a repris du marxisme que ce qui le servait). Renoncer à l’action, c’est renoncer à la vie même. Intelligence, volonté, mémoire, sont les différentes manières par lesquelles l’être devient.

La praxis (action) s’actualise dans le travail ; elle est conscience de soi parce que pensée. Mais la pensée est ce que fait le travail : l’action. Pas l’inverse ! La réalité réside dans celui qui agit, dans l’expérience vécue qui n’est donnée qu’à lui, dans sa ‘détermination’ propre. La théorie ne saurait agir, pour Marx « l’action de la pensée » n’est que de l’idéalisme ! Avis au partisans du socialisme qui feraient mieux d’élire d’abord une personnalité apte à agir plutôt que de chercher un énième programme tout ficelé…

Il ne saurait y avoir donc de ‘praxis révolutionnaire’, ni même de ‘mouvement social’ – pas plus qu’une ‘loi de l’histoire’. Tout cela n’est que théorie a posteriori, caricature de Hegel, reconstitution dans un Tout imaginaire, non enraciné dans la réalité. Car la réalité ne peut être que subjective et éminemment mouvante. Toute représentation est donc, pour Marx, ‘idéologie’ par principe. « La réalité détermine comme idéologie tout ce qu’elle n’est pas », résume Michel Henry p.373. La science comme savoir constitué est elle-même une forme d’idéologie ; Nietzsche en dénoncera la dérive dans le ‘Gai savoir’, car « la science » évolue sans cesse, corrigeant le passé par les découvertes nouvelles du présent.

Michel Henry : « A partir du moment où un ensemble de représentations idéales s’est substitué à la réalité des rapports vivants, la relation des individus à ces rapports (…) se trouve complètement falsifiée, elle devient la relation de sa conscience à cet ensemble de représentations » p.393. On joue alors sur les mots, on n’agit pas sur les choses ; on se la joue ‘révolution’ ou ‘yaka’, on ne modifie en rien la réalité des rapports sociaux. C’est l’erreur d’Engels selon Marx : la réalité n’est pas la matière au sens du XVIIIe siècle mais ce qui a trait à la praxis, à la vie réelle des individus.

Marx critique la séparation de la conscience d’avec la vie personnelle qui la détermine. On agit par ce que l’on est, personnellement, socialement et historiquement. Nietzsche dira à la même époque : par raison vitale, par désir, par énergie interne qu’il appelle ‘volonté vers la puissance’. Le matérialisme n’est pour Marx que l’idéologie d’une des formes possibles de cette vie (p.425). Une idéologie s’explique par la fonction qu’elle remplit dans une société donnée. Les réalités historiques changent sans cesse car l’histoire est mouvement de la vie – praxis.

Ce pourquoi Marx a été bien meilleur journaliste que théoricien ; ce pourquoi il n’a jamais pu achever l’inachevable : une théorie ‘définitive’ de l’économie, de la politique et de la société. Le principe et le contenu de toute connaissance est, pour Marx, la vie réelle des individus et leurs rapports entre eux, et non pas la soi-disant ‘objectivité’. « La pensée n’est jamais rien d’autre que la représentation de la vie par elle-même » p.469. Fonder la vérité, écarter la prétention à se suffire à elle-même d’une Vérité Idéale. Seule la réalité est histoire, la vie humaine en ses déterminations fondamentales que sont besoins, désirs et travail.

Aborder Karl Marx par sa philosophie donne les bases solides pour bien le comprendre.

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (1)

Karl Marx est un monstre comme le siècle 19e a su en faire naître. Il s’agissait de tout embrasser de l’histoire et du savoir humain, d’être philosophe, politicien, économiste, sociologue. Marx est Protée.

  • Il écrivait en journaliste, pas en hégélien, ce pourquoi il reste lu ;
  • Sa pensée était mouvante comme la vie, chaque événement le faisait retoucher l’ensemble, ce pourquoi son œuvre est inachevée ;
  • Son existence ne devrait pas parler en sa faveur, lui qui a laissé mourir de faim ses enfants plutôt que de s’abaisser à travailler pour gagner sa vie, mais ce misérabilisme passe bien auprès des démagogues.

En bref, Marx est incontournable et compliqué. Ma génération, celle des années 1970, a été tellement imbibée de marxisme approximatif, dogmatique et prédigéré, qu’il nous a donné une indigestion : trop rationaliste, trop je-sais-tout, trop bardé d’interdits. Mais Marx existe, comme d’autres, il est bon de ne pas l’ignorer. Il faut cependant lui ôter les oripeaux des contresens et des récupérations. Jamais peut-être un homme n’a été autant catéchisé par ses disciples. La catéchèse simplifie, déforme, met l’accent sur ce qui est utilisable au détriment du tout. C’est le mérite de Michel Henry, philosophe, de nous resituer Marx dans sa dynamique philosophique.

Karl Marx est avant tout un philosophe ; il n’est économiste que par dérivé et politologue que par suite. Ce qui l’intéresse est de comprendre le monde avant de le changer. Ce pour quoi il est nécessaire d’aborder Marx par la philosophie. Michel Henry écrit chiant, trop complaisant envers les formes de la tradition allemande férue d’obscurité, de mots-valises et de complexité qui conduit souvent à l’obscurantisme. Mais résistez au touffu de l’expression et vous verrez Marx débarrassé du marxisme.

Car le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx. La théorie retenue jusqu’aux années 1960 n’était qu’une caricature justifiant l’activisme politique de certains récupérateurs. La pensée philosophique même de Marx est restée volontairement ignorée, les ‘Manuscrits de 44′ et ‘L’idéologie allemande’ inédits jusqu’en 1932 en allemand ! Engels lui-même, l’ami et mécène, avait appauvri les concepts faute d’intelligence aussi vaste et de scrupules intellectuels aussi pointilleux que ceux de Karl.

Michel Henry montre que la pensée de Karl Marx n’est ni matérialiste, ni dialectique, ni activiste politique, ni positiviste scientiste, ni althussérienne – ni même une idéologie !

Marx critique l’essence politique. Le manuscrit de 1842 met en cause la philosophie de l’Etat de Hegel pour qui la Nation s’inclut dans l’Esprit pour le rendre possible – un avatar de Dieu dont il faudrait réaliser la Cité chrétienne… Pour Marx, la réalité est politique – pas l’essence. Et la réalité est avant tout économique.

L’aliénation est la condition dans laquelle l’amour est contrarié, la volonté empêchée. La vie morale authentique est extérieure à la réalité de l’État, ce carcan moralisateur qui enferme dans le collectivisme. Et l’économique est l’aliénation du politique. La signification pour la cité (polis) de l’activité de chacun ne consiste pas dans sa participation aux affaires de l’Etat, mais doit qualifier son activité personnelle et professionnelle. Car l’individu n’existe qu’en relation – ce qui fonde une société. L’universalité idéale du politique est donc remise en cause.

L’humanisme du jeune Marx fait de la religion une illusion de l’essence humaine, une représentation fantasmée. Elle est compensation imaginaire de ce qui n’est pas satisfait dans le réel. Le secret de la religion est donc à chercher dans l’utilité personnelle, l’égoïsme, le trafic, l’argent. Luther a vaincu la servitude par dévotion en la remplaçant par la servitude par conviction. Il s’agit d’aller au-delà.

L’origine de la dialectique allemande est dans l’alchimie médiévale où le fond du réel est le changement, le plomb transmuté en or. Le Prolétariat est le Christ, c’est seulement en sombrant dans le désespoir absolu que peuvent naître la foi et le salut. Par invasion de la philosophie allemande dans l’économie, la politique retrouve sa position dans l’Etat hégélien. Mais la vraie vie y est absente : la politique y est considérée comme protestation contre la misère, en bref une religion qui est le complément idéologique du monde vrai. La mythologie de l’Histoire devient alors une conception apocalyptique, messianique. La métaphysique allemande a été recyclée dans le romantisme de Schiller, Novalis et Hölderlin, avant d’être rationalisée par Hegel – qui reprend le bon vieil ordre hiérarchique catholique. Le salut est annoncé, le passage se fera par la négation des contraires.

Marx lui préfère le fond des choses, le matérialisme historique. Pour lui l’histoire n’est pas Esprit mais réalité. Seule existe la relation des individus entre eux, toute explication par un Tout n’est que théorie verbale. Le cœur de l’histoire, ce sont les individus, leurs actions et interactions. L’essence du mouvement historique est « la réitération indéfinie du désir, du besoin et du travail » p.198. Ce qui fait qu’il y aura toujours une histoire en train de se faire. La proposition célèbre que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes » (Manifeste du parti communiste) énonce une propriété de l’histoire accomplie. Elle appartient à la science empirique : « la théorie de la lutte des classes est étrangère au matérialisme historique » p.201. Car « s’il peut encore être question de dialectique, c’est seulement d’une dialectique de la vie, c’est de son mouvement, celui de la souffrance qui, de par sa nature et en vertu de ce qu’elle est, essaye de se supprimer soi-même » p.214. Marx est un Bouddha positiviste : « La forme de production, l’état social et la conscience peuvent et doivent entrer en contradiction parce que la division du travail entraîne la possibilité et même la réalité que l’activité spirituelle et matérielle, la jouissance et le travail, la production et la consommation, échoient à des individus différents. » (Idéologie allemande VI, 171, cité p.218).

Les classes sociales naissent de ce que les individus ne sont pas seuls mais en interactions entre eux et prennent conscience d’être dans un même état. Une société est la somme des rapports entre individus. Le concept de classe est hégélien parce qu’il est une ‘totalité objective’ où un concept théorique remplace la réalité vécue. Il entraîne l’illusion que les conditions sociales sont ‘objectives’ et que des ‘structures’ sont objets de science (grand tropisme français des années 60 que le structuralisme…).

Marx s’élève contre cette abstraction, affirmant que la seule réalité réside dans l’existence individuelle concrète. Le concept de classe est utile aux manipulateurs politiques parce qu’il leur permet des généralités, d’enflammer les gens sur la peinture de conditions semblables, créant ainsi une unité idéale. Or ce n’est pas la liberté que Marx réclame comme désaliénation de chacun ! La liberté est avant tout un certain état de la société : les déterminations de l’existence qui sont une condition sociale et le produit de l’histoire. Ces conditions sociales ne sont pas objectives. On ne peut pas les changer volontairement d’en haut, par la politique (illusion du XVIIIe siècle). Les conditions sont modifiées par les hommes eux-mêmes dans leur existence concrète – et les éducateurs doivent être eux-mêmes éduqués (ce qu’ignorent apparemment les profs de gauche français…). D’où la dérive courante du politique (et des partis communiste ou socialiste) vers l’autoritarisme et la dictature d’avant-garde : ils croient savoir tellement mieux que vous ce qui est bon pour vous !

L’état de la société qui aliène est dû, pour Marx, à la division du travail. Les oppositions ville/campagne, production/commerce, manuel/intellectuel, comme le travail en miettes ou Paris et le désert français – enlèvent à la personne son pouvoir sur les choses et sur sa destinée. L’homme est agi par des structures imaginaires qui tiennent à l’organisation de la société. La suppression de la division du travail est donc la condition même du socialisme, entendu par Marx comme une ‘communauté sociale organique’ à l’allemande (pas une ‘société par adhésion volontaire’, à la française). Nous avons donc deux socialismes et il est clair que Marx avait en tête le premier lorsqu’il parlait de conditions objectives :

  1. Le socialisme qui vient de la base et se fonde sur les syndicats et associations émanant de la société même (Proudhon puis la social-démocratie allemande),
  2. Le socialisme qui vient d’en haut, d’un modèle théorique qu’une avant-garde s’efforce d’imposer au bas peuple ignare (le socialisme bismarckien puis le communisme léniniste, qui sans cesse houspille le ‘socialisme’ à la française).

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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Casse sociale

La France a un problème : la bêtise. Flaubert l’avait déjà montré, après Rabelais entre autres. Mais cela ne s’arrange pas. Qu’est-ce que la bêtise ? C’est se croire ange quand on ne fait que la bête, parer ses vils instincts de jalousie, d’envie et de meurtre en belles paroles « morales » sur l’Injustice et la Démocratie. Comment croire que les « manifestants » revêtus de leur uniforme (un gilet jaune) ne sachent pas que tout rassemblement de masse dans une ville lumière aux vitrines alléchantes n’attirera pas des « casseurs » ? Surtout quand on n’est pas capable d’instaurer un service d’ordre comme la CGT.

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la violence » – qui n’est pas de leur fait – fera peur au pouvoir et l’incitera à reculer. Autrement dit, envoyez les racailles tout casser, nous nous en lavons les mains… mais récoltons le bénéfice de la menace.

De l’autre côté, depuis les lieux de pouvoir, la bêtise n’est pas moins grande. Parer ses vils instincts de pouvoir et de toute-puissance d’Etat en belles paroles sur « les réformes » et « l’économie », ou sur « l’écologie » et invoquer la catastrophe annoncée sur le climat. Comment croire que les gouvernants revêtus de leur uniforme (costume bleu-gris, cravate bleue ou rouge selon la tendance) ne sachent pas que toute taxe supplémentaire dans un pays déjà surtaxé par rapport à tous ses voisins développés (les prélèvements obligatoires représentent 48% du PIB, au-dessus de la moyenne OCDE de 40%) n’incitera pas à la révolte sociale ?

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la révolte » ne sera qu’une flambée qui s’éteindra d’elle-même avec Noël, ses vacances, son froid glacial et son foie gras. Autrement dit, taxez d’accord et parlementez ensuite, nous nous en lavons les mains… il faut « avancer ».

Mais plus la catastrophe est annoncée et moins les gens y croient. Les glapissements « scientifiques » du GIEC ne font pas exception. Les Français sont trop raisonnables, raisonneurs et critiques pour se laisser prendre comme de vulgaires gogos anglo-saxons. Depuis la faim du monde des années 1960 (ces pauvres petits Chinois pour lesquels chacun gardait ses capsules métalliques de yaourt, ces pauvres petits Indiens faméliques que mère Theresa allait soigner, ces pauvres petits Biafrais exfiltrés par avions-cargos) à la fin du monde des années 2000 millénaristes (pic du pétrole, pollution cancérigène, sécheresse létale, inondations ravageuses – La Faute-sur-Mer à qui ?), le catastrophisme n’est pas nouveau. Les sectes chrétiennes apocalyptiques attendaient déjà la fin du monde autour de l’an mille. Les gourous du Temple solaire ont anticipé la fin… des autres pour s’en mettre plein les poches et baiser qui il leur plaisait. La bêtise n’a jamais de limites.

Les écolos français d’aujourd’hui sont pour la plupart – ceux que les médias interrogent en priorité – des intellos parisiens bardés de masters spécialisés ou de doctorats. Ils n’ont pas de voiture, un bon salaire assuré, une retraite tranquille (comme fonctionnaires ou élus), un magasin bio en bas de chez eux et se déplacent en vélo ou en infantile trottinette. Pour eux, « le diesel » est l’ennemi, tout comme « la clope » (bien qu’eux-mêmes s’adonnent volontiers au cannabis « bio »). Taxer les autres ne leur fait ni chaud ni froid, ils ne sont pas concernés. Pas comme les périurbains qui doivent subir les transports en commun jamais à l’heure et surchargés, ou les provinciaux pour qui le moindre hôpital, collège, service public ou supermarché n’est pas à moins de 10 ou 15 km.

Je comprends la révolte initialement spontanée des « gilets jaunes ». Je comprends leur ras le bol des taxes supplémentaires alors que le pouvoir d’achat stagne depuis dix ans et que les promesses sont toujours pour demain (hein, Hollande ?). Je ne comprends pas, en revanche, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont récupérés, voire manipulés. A qui profite le crime ? A l’extrême-droite pour qui la Gueuse, comme en 1934, doit être mise à bas pour instaurer un pouvoir fort à la Poutine. Ce dernier se réjouit d’ailleurs de cette déstabilisation du principal pays qui sanctionne la Russie depuis l’affaire de Crimée. Il encourage le financement, l’idéologie et l’entrainement de ces « militants » de la nouvelle internationale autoritaire brune en haine de l’immigration, des gais, des intellos, des droit-de-l’hommistes.

Curieusement, les pays voisins s’en sortent plutôt mieux que la France, sauf peut-être en Italie, quoiqu’il faille aller voir sous les « chiffres officiels » qui ne révèlent pas la réalité quotidienne. La France a donc un véritable problème d’organisation du prélèvement et de la dépense publique. Les réformettes n’y font rien – Macron s’y est pourtant attelé courageusement. Mais comment réorganiser en accéléré ce qui n’a pas été fait depuis Mitterrand, depuis 35 ans ? Taxer le carbone est peut-être nécessaire mais la méthode n’y est pas.

C’est que la France est un pays jacobin, centralisé et autoritaire, ce que ne sont pas les pays voisins. Les Allemands sont décentralisés en länders qui ont chacun quelques pouvoirs et les financements qui vont avec ; les Espagnols et les Anglais ont des provinces assez autonomes ; les Suisses proposent des lois avec 100 000 signatures et font des votations ; les Irlandais ont inventé un parlement civique qui réunit durant plus d’un an un mélange représentatif d’élus et de citoyens tirés au sort pour discuter de ce qu’il faudrait faire et accoucher de propositions de lois ; plus loin, en Colombie britannique du Canada fédéral, les taxes écolos ont été « en même temps » assorties de compensations pour les plus bas revenus. Et en France ? – Rien : des oukases d’en haut, un jargon de technocrate, une « incompréhension » de ce que peut ressentir la base. Je règne et vous exécutez. Avec l’idée que seuls des esprits « éclairés » peuvent décider de ce qui est bon pour tout le monde (les intellos écolos sont les pires depuis les communistes jadis). Ce n’est pas nouveau, les prêtres de l’Eglise catholique avaient donné le ton depuis mille ans : pas étonnant que les pays « protestants » s’en sortent mieux aujourd’hui, si l’on y pense !

Lorsqu’on laisse l’Etat sans contrepouvoirs en son sein, il prend son expansion naturelle et devient oppressif. La Ve République a été voulue exécutive après les affres de la IIIe et les impuissances graves de la IVe. Mais elle avait été conçue avec un certain équilibre dont le Premier ministre était le pivot. La réforme imbécile du « quinquennat + législatives dans la foulée », conçue par les Chirac-Jospin, a été une bêtise. Elle visait à empêcher une cohabitation mais elle a rompu l’équilibre du régime. Il n’est plus semi-parlementaire mais quasi présidentiel. La tendance naturelle va à la suppression du poste de Premier ministre et à la suppression « en même temps » du droit de dissoudre l’Assemblée. Comme aux Etats-Unis, régime présidentiel, où le chef de l’Exécutif doit composer avec les Chambres ; ou comme au Royaume-Uni, régime parlementaire, où le Premier ministre se démet dès qu’il n’a plus le soutien de son parti majoritaire.

Le jeune Emmanuel Macron s’est laissé griser par son succès – il n’est pas le premier. A lui de venir à résilience en acceptant humblement de revoir sa copie et de réintroduire dans le jeu politique ces corps intermédiaires qu’il a souverainement balayés (maires, élus locaux, syndicats). Les députés « en marche » avaient pourtant des choses à dire, au nom de quelle urgence (purement budgétaire ?) les museler ?

Mais il devra faire vite : peut-être le dira-t-il dans son discours de mardi ?

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On a marché dans Paris

Dimanche dernier, des marcheurs ont arpenté les rues de la capitale. Pourquoi ? Pour le climat. Combien ? 14 500, soit 0.66% de la population parisienne – et encore, il y avait des banlieusards. Moins que n’importe quelle manif sociale. La cause ? Le sujet trop abstrait, passant par-dessus la tête du citoyen moyen. Les écologistes français ont ce travers intello d’annoncer sans cesse la catastrophe imminente (depuis le rapport du Club de Rome en 1972) et de proposer des solutions toujours radicales (issues de leur tropisme gauchiste) : rien qui satisfasse le goût du changement modéré que réclament les citoyens. Ce pourquoi Eva Joly n’a réuni que 2.31% des électeurs sur son nom à la dernière présidentielle où les écologistes présentaient un candidat, à peine plus que René Dumont en 1974.

Si la France s’arrêtait de produire et de consommer demain matin, les tendances du climat ne changeraient en rien : elle ne produit que 1% du PIB mondial et son énergie est largement décarbonée grâce au nucléaire, produisant beaucoup moins de gaz à effet de serre (qui participe au réchauffement) que l’Allemagne. Celle-ci a en effet abandonné le nucléaire… pour des centrales au charbon ! Malgré l’essor des énergies renouvelables sur les bâtiments (éolienne de cheminée, panneaux solaires) ou les fermes (méthanisation), l’énergie est insuffisante. Le nucléaire, malgré ses défauts (la gestion des déchets pour le moment insoluble), reste l’énergie de transition la plus intéressante avant de changer de monde – mais cela, c’est de la raison, pas de la croyance.

Car rêver d’un An 01 d’une existence durable est bien dans l’esprit messianique et impotent de la pensée abstraite. L’écologie est devenue en France une nouvelle religion qui a pris la suite du marxisme et du christianisme. Il faut y « croire » à la suite des « prophéties » apocalyptiques et suivre « les grands prêtres » qui prêchent les Dix commandements :

Tu n’auras pas d’autres dieux que moi, la planète.

Tu ne feras aucune idole de consommation, aucune image de ce qui est là-haut dans les cieux, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux par-dessous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces objets à la mode, pour leur rendre un culte. Car moi, la Terre-mère, je suis un Dieu jaloux : chez ceux qui me haïssent, je punis la faute des pères sur les fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ; mais ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur garde ma fidélité jusqu’à la millième génération.

Tu n’invoqueras pas le nom de la nature pour la dominer, car la planète ne laissera pas impuni celui qui veut s’en rendre maître et possesseur.

Tu feras de la jachère et de l’abstinence un mémorial, un temps sacré : tu ne feras aucun gaspillage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni l’immigré qui réside dans ta ville.

Honore ton père le climat et ta mère la Terre, afin d’avoir longue vie que te donne la nature.

Tu ne commettras pas de meurtre d’animaux pour les manger, ni de plantes au-delà de ta nécessité.

Tu ne commettras pas d’adultère avec d’autres planètes.

Tu ne commettras pas de vol des richesses du sous-sol.

Tu ne porteras pas de faux témoignage contre le naturel.

Tu ne convoiteras pas ce que tu n’as pas et que tu désires par caprice hors de tes besoins vitaux.

Mais qui est prêt à subir une nouvelle religion alors qu’il a été très difficile déjà de se libérer des précédentes ?

Est-ce pour cela qu’il ne faut rien faire ? Non – mais soyons rationnels et réalistes : ce ne sont pas nos bonnes actions personnelles qui ralentiront le réchauffement climatique. Seules les grandes masses énergivores, les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et, en Europe, les Etats industriels peuvent « faire » quelque chose, à condition qu’ils le fassent en commun. Ce n’est pas en « marchant » que l’on fait baisser la température, pas plus que les sorciers en dansant ne faisaient jadis venir la pluie. Il faut sortir des incantations et de la pensée magique !

La révolution durable passe par le bon sens augmenté du savoir, donc avant tout par l’éducation.

C’est le rôle de l’Etat, qui a prélevé en 2017 1038 milliards d’euros d’impôts et taxes, dont 37 % seulement au titre du social à redistribuer. C’est 43.3 milliards de plus qu’en 2016 et 368.5 milliards de plus qu’en 2002. Avec un prélèvement sur la production de 45.3% et une dépense publique de 56.1% du PIB (contre 44% en Allemagne), les Français vivent-ils mieux et plus durable que leurs voisins ? Les Français 2018 vivent-ils mieux qu’en 2002 sous Jospin ? On en doute… même si le « bas niveau en lecture et en calcul » en cours préparatoire et l’année suivante est largement dû aux enfants défavorisés, en général issus de l’immigration, qui n’ont pas le français courant ni la maitrise des chiffres dans leur famille. Militer pour l’environnement, c’est aussi militer pour améliorer l’environnement social, surtout l’éducation. Elle seule permet de comprendre les enjeux pour la planète et de ne pas consommer par ostentation, de ne pas suivre aveuglément la mode, de moins gaspiller l’eau, l’énergie, les aliments.

A ce stade, il y a du boulot… Car ceux qui « ont les moyens » ont peu de mérite. Voiture électrique, isolation de l’habitat, loisirs peu énergivores, jardin aménagé, alimentation bio : tout cela est bon mais coûte plus cher. Ceux qui ont reçu le capital éducatif, qui savent trouver et jauger l’information, qui sont aptes à penser par eux-mêmes, peuvent se sentir responsables de la planète et agir pour le durable. Mais les autres ? La grande majorité peu lettrée, insatisfaite, avide de consommer et envieuse de l’aisance des « riches » (4000 € par mois selon l’ineffable Hollande), se préoccupe peu de la nature et des ressources ; elles lui paraissent des injonctions d’intellos pour les rabaisser ou des ordres de dominants pour les maintenir dans leur statut social inférieur.

Souvent l’élite donne le ton et le reste les imite, avec une ou deux générations de retard. C’est pourquoi, s’il n’y a pas lieu de se glorifier de faire « bien », il est nécessaire de donner le bon exemple. La France, plus qu’ailleurs, reste une « terre de commandement » formatée par le droit paternaliste romain, la hiérarchie catholique d’église et la société de cour – que l’Administration a aisément remplacée. La « civilisation des mœurs » décrite par Norbert Elias devrait s’appliquer et les mœurs devenir plus durables, mais avec le temps. On constate des changements depuis deux ou trois décennies sur le sujet ; des initiatives fleurissent, plus à la base, dans les communes et les associations locales qu’au sommet de l’Etat. Mais tout changement est nécessairement lent : les nouvelles croyances ne s’imposent que peu à peu, même si certains rêvent de « la révolution » comme en 89 ou en 17, sur quelques années, ou des « moines guerriers » du christianisme à ses débuts qui renversaient les idoles et massacraient les philosophes en brûlant leurs livres « païens ».

Mais la raison doit l’emporter, comme la pratique démocratique. Convertir par le réel, pas par la terreur ni par l’incantation à l’Apocalypse ; appliquer par le débat et les initiatives citoyennes, pas par un pouvoir central autoritaire.

Il faut donc dénoncer ceux qui interprètent les données du GIEC comme les augures romains le faisaient des entrailles des vaches : les scientifiques bâtissent des modèles qui ne sont qu’une caricature simplifiée de la réalité très complexe de ce qui compose le climat. Tout modèle est perfectible, il n’est pas absolu. En témoignent les modèles démographiques : aucune année ne passe sans que l’on « révise » les projections de population sur la fin du siècle – et pourtant la démographie est plus simple à modéliser que le climat. La prévision actuelle est de 11,2 milliards d’humains sur la planète en 2100 : il faudra les nourrir, les chauffer, les loger, leur donner du travail. Qui dénonce le nombre comme prédateurs de la planète ? Qui critique le Pape, les imams et les rabbins pour leurs prêches en faveur du « croissez et multipliez » biblique ?

Les religions sont, comme les grèves, un tabou des écologistes. Ils préfèrent « marcher » pour les médias que porter la réflexion sur ce qui compte.

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Le rêve secret des écolos français

La Chine nous le révèle dans un projet grandiose : Xiong’an. il s’agit rien de moins que de créer ex nihilo une nouvelle capitale écologique, étatisée, anticapitaliste.


Les habitations seraient propriétés de l’État et aucun propriétaire privé n’y serait autorisé pour éviter la spéculation sur les prix, les loyers pilotés d’en haut. Les industries ne seraient que des centres de hautes technologies d’État auprès de centres universitaires d’État déménagés depuis Pékin. Salariés subventionnés, emplois garantis, modèle de développement écologique et densité de soins et de services sociaux constitueraient le paradis socialiste de l’État-providence définitivement réalisé.

Mélange de socialisme utopique et d’écologie durable, ce projet ne peut qu’être imposé autoritairement par un centre d’élites qui savent forcément mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est tout à fait dans la ligne de l’écologie « politique » française, chevauchant les Grands principes et biberonnée au gauchisme maoïste des années post-68 avec l’utopie caprine du Larzac en plus. Sauf que se vautrer tout nu dans la paille en niquant des chèvres n’a abouti qu’au pire narcissisme de l’individualisme petit-bourgeois honni des marxistes. D’où le retour à l’État, hier « exploiteur », aujourd’hui paré des vertus du Dieu créateur de monde.

Volontarisme et grands moyens, voilà ce qui manque à l’écologie, les vacances de Monsieur Hulot en témoignent. Des estimations chiffrent entre 180 et 350 milliards de dollars américains ce projet pharaonique des post-Mao écolos. La modernité plus le durable, vise à allier le productivisme industriel du marxisme et l’avenir radieux écologique nécessaire.Une « synthèse dialectique » bien dans la ligne du timonier d’hier…

Les Chinois renouvellent le marxisme bien plus que les petits socialistes français, ex-phares du monde. Foin de l’individualisme, source d’égoïsme, place nette est faite au collectivisme centralisé d’État, dans un monde orwellien déjà rêvé par les utopistes du XIXe siècle. Chacun peut s’en rendre compte, « l’opinion » répugne à changer, les industriels répugnent à investir, les gouvernement répugnent à s’imposer aux lobbies : seule la dictature permettra d’imposer le nouveau monde.

La tyrannie qui vient des écolo-gauchistes sur le modèle chinois semble l’avenir de la « pensée » politique –  qu’on se le dise !

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Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Carlo Levi, « confiné » par les fascistes dans un village de Lucanie (Italie du sud) en 1935, évoque magnifiquement la vision paysanne de la vie. C’est une vue immémoriale, valable sans doute en tout temps pour tous les pays dans les mêmes conditions d’existence.

« Le Christ s’est arrêté à Eboli », ont coutume de dire les gens du village qui se sentent abandonnés de tous et pressurés par l’Etat central ; il n’est pas allé plus loin qu’ici. Les paysans de Gagliano sont des « bêtes », pas des chrétiens : ils ne sont bons qu’à être exploités.

La petite propriété ne rapportant presque rien, la bourgeoisie de campagne doit s’exiler. Seuls les incapables restent au pays et doivent pour survivre, dominer les paysans et lutter pour s’assurer les postes rémunérés de fonctionnaires ou des professions de santé. Pour les paysans, l’Etat et les Gros sont des envahisseurs d’une autre civilisation. En France, la Grande guerre et les instituteurs ont inventé la citoyenneté ; pas en Italie, où l’Etat est l’ennemi au point que les brigands qui luttent pour le bon droit du faible sont des héros, pas des zéros.

Plus que les liens familiaux qui sont sociaux, juridiques et affectifs, le sentiment du lien consanguin est intense. C’est la perception d’une affinité magique entre frères et sœurs de sang, mais aussi entre compères choisis et initiés. « Le lien fraternel est le plus fort entre les hommes », écrit l’auteur.

« L’amour ou l’attrait sensuel est considéré par les paysans comme une force de la nature, d’une puissance telle qu’aucune volonté n’est en mesure de s’y opposer ». Pour un homme et une femme, se trouver simplement seuls ensembles équivaut à faire l’amour, même s’il ne se passe rien de physique. Il y a là comme un instinct animal que la société cherche à dompter par l’édiction de règles contraignantes de rencontre.

La chèvre apparaît comme la bête la plus démoniaque car elle possède cette puissance de vie qui la fait s’accrocher aux rochers pour glaner sa pitance de ronces, toujours maigre et affamée. Pour le paysan, elle est vraiment « le satyre » mi-homme mi-bouc, le chèvrepied réel et vivant, presque humain par sa vivacité.

D’ailleurs, « il n’existe aucune limite certaine entre le monde humain et celui, mystérieux, des animaux et des monstres. » Lévi écrit que « tout, pour les paysans, a un double sens. La femme-vache, l’homme-loup, le baron-lion, la chèvre-diable, ne sont que des exemples extrêmes où cette ambiguïté se traduit en image ». Le sentiment de l’existence n’est pas un, comme celui de la raison, mais multiple. « Dans le monde des paysans, il n’y a pas de place pour la raison, la religion et l’histoire. Il n’y a pas de place pour la religion justement parce que tout participe de la divinité, parce que tout est réellement et non symboliquement divin, le ciel comme les animaux, le Christ comme la chèvre. Il est magie naturelle ». Tel est sans doute le paganisme spontané de qui vit en contact permanent avec les terre, les plantes, les bêtes et les saisons.

« Dans ces régions, les noms signifient quelque chose. Il y a en eux un pouvoir magique : un mot n’est jamais une convention ou une chose vide de sens, mais une réalité agissante ». On a la superstition du portrait ou de la photo comme donnant pouvoir sur l’âme de la personne représentée. De même, les âmes des enfants morts sans baptême, les monacchicchi, se manifestent aux yeux de tous sous la forme de lutins malicieux et sages aux grands bonnet rouges. On jurera les avoir vu à l’œuvre comme je vous vois.

Les enfants vivants tiennent de l’animal et de l’homme adulte ; ils n’ont aucune enfance. Les bêtes sont leurs seules compagnes. Ils vont en haillons, à moitié nus, pataugeant dans les flaques avec les chèvres, jouant avec elles et les chiens. Ils sont renfermés et savent se taire ; sous leur naïveté enfantine, ils restent impénétrables comme des paysans déjà mûrs, dédaigneux d’un impossible réconfort.

Ce livre généreux nous met en sympathie avec un monde encore proche, intime avec la nature. Par atavisme millénaire, cette âme paysanne résonne profond en nous malgré le vernis urbain. Le fantasme écologique n’est-il pas aussi nostalgie de cet univers harmonique qu’ont encore connu nos grands-parents ?

Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli, Folio 1977, 320 pages, €8.30

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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » p.21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les Etats-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie toujours présente, aux Etats-Unis « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’ » p.18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui forment l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Plus de révérence envers un quelconque patronage, une opinion autorisée qui se voudrait supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social » p.26. La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique mais Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux Etats-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que sans cesse l’inégalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle » p.49.

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera un idéal inaccessible mais un moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » p.34, au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » p.35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » p.54. La mobilité sociale existe et est encouragée par le système car il délégitime irrémédiablement toute idée de privilège.

Le revers est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » p.66. Par exemple le noble, l’Eglise, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » p.67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » p.135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions. Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » p.70.

Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans leur propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être systématiquement « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de sang différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition moyenne où le désir d’acquérir et la crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, de posséder comme tout le monde. D’où le ressentiment lors d’un « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville : « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ; ou « l’envie » du citoyen français qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune. « Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans la première attitude ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans la seconde, négatif puisque qu’il est envieux et niveleur, encourageant à rester dans la seule moyenne.

D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » p.96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/affaires privées, clanisme, collèges privés, clubs sélects, « ghetto français » et ainsi de suite).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles » : ce sont les réactionnaires. Mais d’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » p.179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS du « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec Mao, au Kampuchéa « démocratique »… On pourrait le voir avec un Mélenchon.

Cet essai intelligent fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 196 pages, €7.90
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 2012, 1180 pages, €30.50

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Margaret Thatcher, 10 Downing Street

Relire les mémoires de Margaret Thatcher 25 ans après permet de voir le chemin parcouru : ses idées – à l’époque révolutionnaires – sont devenues évidence. Le gauchisme culturel qui rêve d’un monde sans frontières où les hommes sont tous frères a montré son inanité, d’autant que la crispation sur l’Etat et les avantages sociaux acquis s’est montré en contradiction absolue avec ce rêve d’universel… Le « tiers » monde a émergé, donc piqué des emplois, donc délocalisé les usines et fait chuter les prix (et l’inflation). L’Etat-providence a donc pris du plomb dans l’aile. A cela un remède : l’Europe, pour être plus gros, plus fort et faire jeu égal avec le bloc américain et le bloc chinois. Mais pour faire l’union, il faut dialoguer avec les autres, notamment les Allemands. Et ceux-ci sont plus libéraux que les politiciens français, trop jacobins autoritaires. Même si le Royaume-uni a commis l’erreur (à mon avis) de sortir de l’UE, il faut donc relire Margaret Thatcher pour comprendre combien il importe de se prendre en main sans attendre toujours tout des autres et de « l’Etat ».

Margaret la Dame de fer bien nommée est énergique, churchillienne, pétrie de volonté et de bon sens, elle incarne haut et fort les vertus prêtées à l’Anglais moyen. Elle a notamment cette définition très pragmatique de l’ennemi contre lequel elle se bat, le socialisme : « Nous devons cesser de nous mêler de dire aux gens quelles devraient être leurs ambitions et comment les réaliser exactement. C’était leur affaire » p.23. De cela, tout découle : le moins d’Etat possible.

Elle dit non aux groupes de pression qui défendent leurs privilèges s en se cachant derrière l’intérêt « général » : syndicats, organismes internationaux, « fédéralisme » européen. En économie, il faut créer un cadre puis laisser faire et laisser passer : le marché peut tout. Ces mémoires entonnent (p.604) un hymne à la liberté du commerce qui élève le niveau de vie et est force de paix et de libertés, de décentralisation politique. Pour le social, le mot d’ordre est : responsabiliser. Il est nécessaire de combattre partout la bureaucratie, l’anonymat, la technocratie qui croit savoir pour mieux mépriser. « Si les individus étaient assistés et les communautés désorientées par un Etat qui prenait les décisions en lieu et place des gens, des familles, des groupes, alors les problèmes de société ne pouvaient que croître. (…) Si l’irresponsabilité n’est pas sanctionnée, alors l’irresponsabilité deviendra la norme pour un grand nombre de gens » p.512. En ce qui concerne la politique internationale, il faut affirmer ses convictions, brocarder le mensonge, défendre ses intérêts, résister au chantage, prendre les décisions nécessaires avec clarté et constance.

Margaret Thatcher exige d’être soi en tout, à l’inverse du « consensus » tellement à la mode dont elle offre une magnifique image : « Pour moi, le consensus semble être : le fait d’abandonner toute conviction, tout principe, toute valeur et toute ligne de conduite pour une chose en laquelle personne ne croit, mais à laquelle personne n’a rien à redire, le fait d’éviter les vrais problèmes à résoudre, simplement parce qu’on est incapable de s’accorder » p.157. Les casseurs ? Affirmer les règles de la communauté, exercer l’autorité de l’Etat, condamner les images de « fête » et de « protestation justifiée ». Le tiers-monde ? Encourager non un « partage des richesses » mais l’auto-développement. Les Falkland ? Le Koweït ? User de la force pour aider la diplomatie et non négocier à tout prix pour éviter tout conflit, comme ont tendance à le faire les diplomates de profession : « Une répugnance à subordonner la tactique diplomatique à l’intérêt national » p.271.

L’ennemi, tapi au cœur de chacun, reste « le socialisme », cette utopie de la paresse et de l’abandon. Margaret Thatcher s’est faite contre lui et ce qu’il représente. « Le socialisme représente une tentation durable » p.246. Il est le contraire de l’effort, de la concurrence et de la liberté de choix ; il a l’arrogance intellectuelle de qui croit détenir la Vérité et le droit de l’imposer à tous, au nom d’une Raison abstraite ; cela pour accroître la dépendance des gens à l’égard de la municipalité et de l’Etat, de ses représentants, de ses fonctionnaires, dont le pouvoir se justifie ainsi. La caricature en est « le socialisme français » (version Mitterrand), « animal redoutable » : « Il peut être hautement éduqué, complètement sûr de lui, dirigiste par conviction car appartenant à une culture dirigiste par tradition. Tel était M. Delors » p.457. Margaret Thatcher fait de cette lutte contre « le socialisme », une véritable idéologie : « Pour moi (…) les événements de 1789 représentent une perpétuelle illusion de la politique. La Révolution était une tentative utopique de renverser l’ordre traditionnel – qui avait certainement beaucoup d’imperfections – au nom d’idées abstraites, formulées par des intellectuels vaniteux. (…) La tradition anglaise de la liberté a, quant à elle, grandi à travers les siècles : ses traits les plus marqués sont la continuité, le respect de la loi et le sens de l’équilibre » p.618. Et cela est vrai – l’abstraction est le principal du mal français avec l’arrogance qui va avec.

A relire, vous dis-je !

Margaret Thatcher, 10 Downing Street – Mémoires tome 1, 1993, Albin Michel, 778 pages, occasion €2.86

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Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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François Coupry, L’agonie de Gutenberg

Ce quarante-deuxième opus depuis 1970 d’un auteur peu reconnu recycle en livre des notes de blog parues ces cinq dernières années. C’est cocasse et farfelu à la manière des contes, entre Voltaire et Montesquieu, avec un petit air Gripari.

Mais pourquoi ces pensées seraient-elles « vilaines » ? Le titre a déjà été capturé par Iegor Gran pour son recueil de chroniques, Vilaines Pensées (Editions Les Echappés), laborieusement présenté sur YouTube mais plus corrosif que François Coupry. Vilain est attesté dès 1119 d’après Philippe de Thaon et signifie alors « paysan libre » – ce qui devenait rare à l’époque. Avec l’essor de la féodalité et du snobisme seigneurial, le terme vilain a pris un sens péjoratif de laid moralement, puis physiquement, bas et vulgaire, une réprobation que nous avons conservée jusqu’à nos jours. L’auteur voudrait-il pourfendre ce que les anglo-saxons appellent d’un euphémisme, le « politiquement correct » ?

« François Coupry, né le 19 juillet 1947 en Provence, est un écrivain », avoue sa fiche Wikipedia – probablement rédigée par ses soins puis réduite au maximum par les censeurs-professeurs du réseau déclaré « démocratique ». Il a surtout étudié la philo, ce pourquoi peut-être il renverse le sens en déclarant que le réel ne crée pas la fiction mais que la fiction crée le réel, comme l’affirme Platon. Cela pour se donner une Vérité à majuscule. D’où ces chroniques ironiques, ces actualités inactualisées, ces contes qui se prennent pour la réalité.

Tout est paru en blog, au jour le jour, peut-être pas tous les jours, mais transmuté en fictions. On pense aux métaphores mais l’auteur récuse ce terme, il préfère le décalage, l’insolite, le choc de l’imaginaire sur ce qui est pour susciter l’étincelle qui mettrait le feu à la pensée. Car il s’agit de faire penser, même si ces notes paraissent quelquefois artificielles, hors sujet, répétitives. J’ai trouvé l’année 2017 moins bonne que les précédentes, peut-être à cause des élections qui semblent avoir obsédé la plume. Combien de rois ont marié leur fille (accessoirement leur fils) dans ces notes, pour suggérer que les grenouilles peuvent se choisir un destin ! Les autres thèmes favoris de l’auteur sont l’ado de 15 ans face au grand-père de 65, son désir d’Etat-providence national aux frontières protégées et au service public statufié contre les fumées soixantuitardes de l’internationalisme mondialisé et du métissage sexuel et culturel nomade, ou le désir de se soumettre aux commandements d’un dieu jaloux et de tuer en son nom. Et puis ? Comment sort-on de ce constat ?

François Coupry, successivement journaliste littéraire, éditeur et rédacteur en chef de revue, directeur de la Maison des écrivains, président de la Société des gens de lettres de France, président de la Société française des auteurs de l’écrit, regrette qu’on ne lise plus comme « avant ». Mais si la « lecture » change, elle demeure. La révolution numérique a relégué la presse de Gutenberg au musée – mais tout comme ladite presse a relégué l’éducation personnelle par la parole au musée, se plaignait déjà Platon. Dès lors, pourquoi « publier » son blog en livre ?

Certains en font un témoignage de leur existence, ce qui ne va pas sans un travail de notes explicatives. D’autres publient des nouvelles sur le net, puis les réunissent en recueil… vendu sur le net. Avons-nous changé de monde ou seulement changé d’outils ? Internet est, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses – selon l’usage que nous en faisons. Cet outil serait-il insuffisant pour passer « l’éternité » ? Ce que désire un auteur est l’immortalité ; même non académicien, il veut durer, au moins dans les rayons perdus de la Bibliothèque nationale. Le blog est éphémère, le livre est censé durer un peu plus.

Mais blog n’est pas livre, l’écriture est autre, la composition aussi. Écrire court, une idée à la fois, une chute finale, a peu de chose à voir avec le développement raisonné d’une pensée ou d’une histoire sur plusieurs centaines de pages. On se répète, on suit l’actualité qui passe, on n’est pas toujours inspiré. Reprendre un blog pour en faire un livre devrait amener à quitter le carcan de la chronologie pour établir des thèmes, survoler le jour le jour au profit du recul, faire émerger un sens global pour les fictions distillées au ras des heures.

Certes, des personnages apparaissent comme Monsieur Piano, un brin philosophe, un brin décalé, un brin ridicule – et même outré. Le lecteur regrette un tantinet qu’il ne soit pas devenu le personnage central de cette histoire en miettes, la voix du chœur qui annonce l’actualité. Nous trouvons encore la petite souris qui se glisse dans les alcôves, la balle de revolver qui a à peine le temps de penser, la cousine américaine en 2050, ou encore FC qui serait un double de l’auteur (p.35) – mais cela rend-t-il heureux d’avoir lu Hegel à 10 ans ?

Toujours d’un ton affable, plus ironique que bien senti, ces contes, fables et paraboles ne font pas un roman, ni ne témoignent d’une expérience vécue : ils composent un regard autre et personnel bien écrit sur le temps qui passe. Ils se lisent agréablement, mais pas trop à la fois. Renvoyer des idées lancées comme des balles au tennis fatigue à la longue. Mes préférées sont p.84 Le bonheur est dans la politique, p.97 Le vieux petit-fils d’un jeune grand-père, p.116 Le Piano universel, p.164 Le chat et l’enfant, p.194 L’anti-intellectualisme primaire. A chacun d’opérer sa sélection dans ce recueil, puisque le blog a été supprimé du net.

Car l’auteur n’écrit pas pour n’importe qui : « Si je dis que je n’écris pas pour tout le monde mais uniquement pour les rares personnes qui ont le sens de l’imaginaire, des enjeux fictionnels, des plaisirs littéraires, j’ose transgresser les fondements de nos communions sourdes, me laisser taxer d’élitiste, sinon de… raciste » p.42. Enjeux fictionnels est un terme un peu langue de bois mais vous aurez quand même compris, je suppose ? Enfin, ceux qui lisent encore…

François Coupry, L’agonie de Gutenberg – Vilaines pensées 2013/2017, Pierre Guillaume de Roux 2018, 271 pages, €23.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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