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Le sentiment de la nature chez Tolstoï

Le comte Lev Nicolaïevitch Tolstoï n’a jamais pu se faire à la vie à Moscou. Il préférait de loin la campagne, à Yasnaïa Poliana où il est né et où il a grandi jusqu’à l’âge de 8 ans. Il y était au calme pour écrire, aller se baigner dans un trou d’eau l’été et pouvait participer aux travaux des moujiks. Il faut dire que son adolescence anarchique et sa jeunesse dissipée l’on conduit à la repentance pour ses péchés. Profondément chrétien, même s’il doute au fond de l’existence de Dieu, il révère la morale du Christ, loi de nature révélée selon lui. Vivre à la campagne lui évitait les tentations de la ville, les futilités de la bonne société, et lui permettait de « faire le bien » nommément, aux gens qu’il connaissait et à qui il avait parfois fait la classe.

Le lyrisme sensuel, sublimation probable de son désir sexuel inassouvi, sourd dans les mots emphatiques et un brin maladroits, mais sincères, du 10 août 1851 (23 ans) : « L’avant-dernière nuit était merveilleuse, j’étais assis à la lucarne de ma cabane de Starogladkovskaïa, et de tous mes sens, à l’exception du toucher, je savourais la nature. – La lune n’était pas encore levée, mais au sud-est déjà commençaient à rougir les nuages nocturnes, un léger vent apportait une odeur de fraîcheur. – Les grenouilles et les grillons se mêlaient en un bruit nocturne indéfini, uniforme. Le ciel était pur et parsemé d’étoiles » p.98.

La civilisation ne convient pas à ses appétits, restés bruts, comme en friche, parce qu’orphelin trop tôt et enfant trop sensible. 25 juin 1856 (28 ans) : « J’ai souvent rêvé de la vie agricole, perpétuellement le travail, perpétuellement la nature, et je ne sais pourquoi une grossière sensualité s’est toujours mêlée à ces rêves : c’est toujours une forte femme aux mains calleuses et à la solide poitrine, et aussi aux jambes nues, qui travaille devant moi » p.384.

Il observe en sensitif les gens et les plantes. Tout le Carnet numéro 10 de 1879 (51 ans) est consacré aux changements de saisons. S’il chasse, il est peu amène aux animaux ; en revanche le spectacle de la nature qui bouillonne au printemps ravive en lui des pulsions vitales, qu’il enrobe dans un vague panthéisme à la gloire de Dieu. 23 avril 1858 (30 ans) : « Vent froid, les bourgeons enflent, avant-hier il y avait des perce-neige. Le rossignol chante depuis hier » p.493. 14 juin 1858 : « Nuit admirable. Un brouillard blanc de rosée. Sur lui les arbres. La lune derrière les bouleaux et le râle des genêts ; il n’y a plus de rossignols » p.495.

L’époque n’est pas non plus sans influence sur lui, même loin des préoccupations littéraires européennes. Lors d’un voyage à Iéna en Allemagne, le 16 avril 1861 (33 ans) : « Sur la montagne dans la forêt, je me suis enivré de nature simplement et béatement » p.524. Le romantisme le contamine aussi facilement que lui, le Russe un peu brut, n’a jamais vraiment quitté la vie dans la nature.

Léon Tolstoï ressent son animalité qui l’attache à la terre, les pulsions sourdes qui l’enchaînent aux instincts. Il lutte contre, par la raison mais plus encore par la « conscience », ce miroir chrétien des commandements qui interdisent comme « péchés » condamnables toute une série d’actes et même de pensées. Il se sent coupable, se répugne, se repent. Il en est insupportable aux autres une fois l’âge venu car, si ses désirs se sont apaisés, ceux des autres, plus jeunes, lui apparaissent comme incompréhensibles, à corriger.

Il ne cesse de juger et de pardonner à ses fils remplis d’appétit pour la vie, qu’il critique sans appel, leur faisant la leçon en permanence comme un « vieillard grognon ». Mais humilier, puis s’humilier, lui est une jouissance en Christ. Il ne sait pas être naturel, en phase avec les gens comme avec les éléments ; il faut sans cesse que se mêle « la morale », cette infection qui gangrène tout écart. Il n’est pas lui mais constamment cet autre mesuré à l’aune de la vertu chrétienne rigide. Seule « la nature » lui permet d’éprouver des émotions libres…

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage

La vie sauvage est la version pour enfant des Limbes du Pacifique. Ce « petit » Vendredi est adapté « pour Laurent » en 1971, quatre ans après le premier Vendredi qui fut Grand prix du roman de l’Académie française. Laurent Feliculis était son filleul de hasard, l’auteur requis pour être parrain au baptême de l’enfant qui n’en avait pas, parce qu’il habitait l’ancien presbytère de Choisel attenant à l’église.

Vendredi ou la vie sauvage réduit à 80 pages (en Pléiade) les 180 du Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il est moins philosophique, plus moral ; moins métaphysique, plus terre-à-terre ; moins conscience torturée que vitalité au présent. Il s’adresse aux petits, aux humbles, aux non-intellos. Ce pourquoi son succès a été magistral et planétaire, réussissant presqu’aussi bien que Le petit prince : 7.5 millions d’exemplaires vendus.

Mais l’histoire n’est pas pour cela dégradée. Elle se trouve au contraire épurée. Tout sexe explicite a été évacué, les considérations trop spéculatives également. La vie telle qu’elle est a été magnifiée, les relations de Robinson simplifiées avec les animaux, avec Vendredi, avec l’équipage qui passe fortuitement 28 ans plus tard, avec l’enfant qu’il nommera ici Dimanche (il l’avait appelé Jeudi dans le premier Vendredi). Robinson commence par résister, toute sa religion, sa morale et sa civilisation ont réticence à s’ouvrir à la nature, au naturel, au sauvage. Puis il cède, ne pouvant guère faire autrement, et s’en trouve bien, heureux, comblé. Il rajeunit, se fait moins de soucis, se simplifie.

Au fond, la civilisation (chrétienne, puritaine, bourgeoise) rend « bête et méchant ». Lorsqu’il retrouve en 1787 les hommes, ses ex-semblables, Robinson se rend compte du mal qu’ils portent en eux : la guerre avec leurs frères anglo-saxons d’Amérique, l’esclavage par la traite des Noirs d’Afrique, le fouet pour le très jeune mousse roux, apeuré et maladroit. Tout n’est que domination sur les êtres, que maîtrise et possession de la nature. La société « civilisée » est très verticale : en haut le Père tonnant, en bas le nègre enfant ; entre les deux, toute cette hiérarchie des religions du Livre : Séraphins, Chérubins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges, Anges, Evêques, Prêtres, Diacres, Moines, Chrétiens baptisés, Catéchumènes, Mécréants.

Pour dominer, maîtriser, il faut travailler ; se laisser vivre est un péché, une paresse de société hors de l’histoire, une tentation du retour à la bestialité. « Souvent Robinson en avait assez de tous ces travaux et de toutes ces obligations. Il se demandait à quoi et à qui cela servait, mais aussitôt il se souvenait des dangers de l’oisiveté, de la souille des pécaris où il risquait de retomber s’il cédait à la paresse, et il se mettait activement au travail » p.567 Pléiade. Vendredi, en faisant naïvement tout sauter pour s’être fait une pipe, a libéré Robinson. On se demande si la métaphore sexuelle n’est pas, dans la lignée de mai 68 et du lacanisme, l’instrument de la libération. Jouir sans entraves permet-il de retrouver sa vraie « nature » ?

« Vendredi chantait de bonheur en courant sur le sable blanc et pur de la plage. Comme il était beau, nu et joyeux, seul avec le soleil et son chien, libre de faire ce qu’il voulait, loin de l’ennuyeux Robinson ! » p.582. Voilà qui plaît aux enfants : soleil, nudité, joie et beauté composent les charmes du paganisme préchrétien. L’être humain au naturel se trouve en osmose avec la nature, joue avec elle et dort avec les bêtes, ne prenant que ce dont il a besoin. L’écologie, naissante en ces années 1970, faisait retrouver l’avant du christianisme à une société occidentale trop « civilisée » – bridée, moralisée, culpabilisée. « Grâce à la vie libre et heureuse qu’il menait à Speranza, grâce surtout à Vendredi, il se sentait de plus en plus jeune ! » p.614.

Signe de la ringardise bourgeoise de la France d’alors, cette version pour enfant de Vendredi a failli être éditée à l’étranger, les maisons parisiennes se désistant. Ce n’est que le prix Goncourt pour Le roi des Aulnes qui va décider Flammarion, rattrapé par Gallimard six ans après – comme d’habitude frileusement en retard (n’est-ce pas, Marcel Proust ?).

Sur le style, « fini le charabia ! ». Les phrases sont courtes, les mots simples, les actes utiles sont des leçons de choses et non des spéculations théologico-intellos. L’action l’emporte au détriment des descriptions, comparaisons et autres états d’âme. Dans l’univers d’enfance le pragmatisme est tout, l’adaptation à ce qui est cruciale. La conscience est en mouvement, elle ne se contemple pas le nombril ni se torture en référence au Code moral. Vendredi ou la vie sauvage devient donc un conte réaliste, là ou Vendredi ou les limbes du Pacifique versait dans la réflexion métaphysique. Roman d’apprentissage et métaphore du duel occidental entre civilisé et sauvage, ce « petit » Vendredi est une grande œuvre. Comme on l’aura compris, pas destinée seulement aux enfants.

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, 1971, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50, e-book format Kindle €5.49

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

La œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

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Redécouverte du cheval

Vous voulez changer de vie ? – Changez de cheval. Le mien s’est fait opérer ce matin par Donatella, vétérinaire près de Milan. C’est une grande femme aux cheveux bouclés qu’elle a blondis artificiellement pour ressembler un peu plus aux anges de son homonyme, sculpteur florentin du Quattrocento. Sa particularité est qu’elle n’affecte de parler qu’en anglais, même si l’on tente l’italien qui est pourtant sa langue maternelle. Elle a soigné les quatre bêtes qui en avaient besoin pendant que le petit-déjeuner durait pour désembrumer Biture. Le mien a une plaie sur le trapèze droit. Les Mongols lui entravent les pattes debout, puis le font basculer sur le flanc. Ils lui maintiennent le cou pendant que Donatella anesthésie l’endroit et incise. Il ne devra pas être fatigué aujourd’hui et j’hérite alors d’une autre monture, l’une des quatre de rechange.

Il s’agit d’un beau cheval isabelle à la crinière hirsute qui, cette fois, obéit à la voix et aux talons. Son pas est rapide et il ne préfère rien tant que d’être au milieu des autres. Il les rattrape donc dès qu’il se fait distancer. Quand il est très loin, il hennit de solitude. Son plus grand bonheur est de marcher les naseaux dans les longs crins des fesses de celui qui précède. Cela le protège de l’air froid et des mouches agaçantes et lui donne l’impression d’être au milieu du troupeau. Les retards des deux premiers jours n’étaient donc pas entièrement de mon fait, même si je ne sais pas cravacher une bête au dressage. L’une d’entre nous aurait incité Biture à traduire pour Togo la nécessité pour moi de changer de cheval. En me voyant arriver hier au déjeuner, avec une demi-heure de retard sur les autres déjà attablés, Val m’avait dit « tu es courageux ! » Je n’avais pourtant guère le choix. Mais de fait, aujourd’hui, le garçon est libéré de l’obligation de tirer mon cheval à la longe et il est nettement plus heureux à batifoler où il veut. Moi aussi d’avoir enfin sous moi une monture digne de ce nom.

Je découvre la sensation physique des mots et expressions du cheval et de la monte, souvent lues durant mon enfance dans les romans d’Alexandre Dumas ou les livres de la Bibliothèque Rose. Ainsi « piquer des deux », « freiner des quatre fers », « broncher », « se remettre en selle », « lâcher la bride ». Je me souviens d’une amitié farouche entre un adolescent et son cheval, quelque part dans le Far-West moderne. Le cheval s’appelait Sunny. Sans pour cela m’attacher aux chevaux, j’aimais bien cette histoire.

La journée commence dans le froid sous un vent vif. Il tombe même un peu de neige. Puis, vers l’heure du déjeuner, le soleil perce les nuages et il fait chaud un long moment, juste le temps du repas ! Le vent se lève alors à nouveau et ramène des nuages. Le site du pique-nique est une gorge de la rivière taillée dans la roche. Il a pour nom Züun Södti. Les méandres permettent que poussent des arbres sur les berges. Ils sont abreuvés par l’eau et protégés du vent incessant. Aux beaux jours du plein été, lorsqu’il fait chaud, les groupes ici se baignent. Nous n’en avons aujourd’hui nulle envie.

Tserendorj pêche un moment dans la rivière, sans rien attraper. Sa ligne est une perche munie d’une ficelle et d’un hameçon au bout. Les autres font la sieste, lisent ou discutent. Nous faisons de longues pauses, sans doute pour reposer plus les chevaux que les cavaliers. Biture a choisi des étapes courtes pour ne pas avoir à se lever trop tôt.

L’après-déjeuner (je n’ose plus écrire « l’après-midi ») voit une averse accompagnée de bourrasques de vent. Le temps change très vite sur la steppe. Le paysage commence à se modifier. Nous rencontrons moins de plaines herbues et plus de bois de conifères. Des cabanes en rondins poussent naturellement près des yourtes, les troupeaux d’ovins se mêlent de yaks. Nous sommes dans cette zone intermédiaire entre plaine et montagnes, steppe et taïga.

Le camp n’est pas si loin, planté à côté de trois yourtes, dans la vallée Khiatrunii. Nous avons passé la dernière pause au bord d’un bosquet à ramasser du bois pour le feu. Les troncs secs, les grosses branches comme le menu bois sont entassés sur le toit du tout-terrain et liés par des cordes. Je récompense mon cheval en lui permettant de brouter de temps à autre une touffe d’une fleur tendre qui pousse par ici.

Un indigène à barbe noire fournie sort de l’une des yourtes. Il n’a pas le faciès mongol. Peut-être est-il un descendant de ces Russes passé en Mongolie pour fuir les Bolcheviks ? Il nous dira le soir, après plusieurs godets de vodka et dans un russe peu aisé à comprendre malgré nos rudiments, qu’il vient d’Azerbaïdjan. Pour la première fois depuis trois jours, je me suis rasé avec l’eau de la rivière. A l’aide d’une bassine car, dans les pays d’élevage, on ne pollue pas l’eau. L’onde est comme sortie du frigo, à 5° peut-être.

Autour du foyer en plein air, un demi-bidon de pétrole récupéré duquel sort un tuyau et sur lequel chauffe une grande bassine, nos Mongols se sont installés pour festoyer. Ils rongent les os avec un plaisir manifeste et savourent la viande grasse du mouton dont nous aurons la soupe et les morceaux maigres ce soir. Le meilleur est la queue, ce morceau de gras tremblotant et grisâtre que l’on découpe en tranches. Togo se délecte d’un gigantesque morceau de gras, ses yeux brillent. Gawa suce à grand bruit la moelle d’un fémur. A terre autour du foyer, clappant de la langue et grognant de plaisir, ces hommes font très préhistoriques. Ils me rappellent mes fouilles d’adolescent, les hommes du Paléolithiques, nomades et chasseurs comme eux, vivaient sous une tente en peau et s’installaient autour du foyer pour avaler la soupe et ronger les os comme ici. A mode de vie différent, habitudes alimentaires différentes. Mes grands-pères auraient aimé ce gras et ces os ; il en reste d’ailleurs quelque chose dans les habitudes culinaires de ma mère, forçant sur le lard et le sel. Notre mode de vie désormais sédentaire et chauffé nous isole du climat et fait que nous préférons désormais le plus léger.

Les cuisinières, à l’abri du coffre du tout-terrain débarrassé de ses bagages, préparent des buuz, les raviolis mongols. Elles ont fait la pâte elles-mêmes, l’ont roulée en boudins desquels elles découpent des tranches comme des pièces de 2 euros. Aplaties à l’aide d’une bouteille vide, elles donnent des ronds de pâte où étaler la farce au mouton et aux herbes. La viande sent fort la bête mais le ravioli est bon pour qui aime les saveurs franches. La sauce soja ajoute ce goût salé qui fait saliver. Le dîner est rapide et a lieu tôt, tout le monde ayant un peu froid.

Pas de chansons, ce soir, mais au crépuscule est lancé le feu, près de la rivière. Il est allumé à la cosaque avec un verre d’essence et il s’élève rapidement vers le ciel. Il ne durera pas longtemps mais, en attendant, il éclaire les alentours et dégage une forte chaleur qui se dissipe très vite dans l’air ambiant. Rôtis devant, gelés derrière, nous devons nous tourner comme truites en grill pour bénéficier de la chaleur. La famille de Barbe Noire est attirée par les flammes. Sa femme est jeune et porte un petit garçon d’un an et demi qui marche à peine mais est très éveillé. Il a aussi une fille plus grande. Barbe Noire cherche désespérément quelqu’un qui parle pa-russki, mais ni R. ni moi, qui avons quelques notions de russe, ne parvenons à échanger plus de trois mots. L’homme a pas mal bu et devient sentimental avec Francis qui, toujours démago, l’entreprend et ne sait plus comment l’arrêter. Il commence à être inquiet car, avec ceux qui ont eu très froid les nuits précédentes, il va dormir dans sa demeure. « Pédaler dans la yourte » serait peut-être plus juste. Comme il ne sait pas avoir des échanges équilibrés avec les autres ni tenir ses distances, il n’a que ce qu’il mérite.

La lune se lève entre les nuages et nous voyons des myriades d’étoiles. Dans le ciel glacé, elles brillent comme des diamants.

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Justice démocratique ou lynchage populiste ?

Après Le Canard Enchaîné, Médiapart,u Envoyé Spécial, BuzzFeed, le Monde publie de nouvelles informations sous la plume des familiers du président, les journalistes Davet-Lhomme, et BFM-TV ajoute des infos sur la société de conseil Fillon. Ce qui suscite des vocations sur les politiciens de gauche, Benoit Hamon, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron. Tous pourris ? Jusqu’où va-t-on aller dans le grand déballage moraliste ? Les journalistes eux-mêmes en seront-ils protégés ?

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Lorsque l’on songe à représenter le peuple, nul doute que le peuple a le droit de savoir si c’est l’intérêt général qui motive le candidat – ou son intérêt privé. Ce pourquoi la transparence sur le patrimoine avant et après le mandat est une opération de salubrité publique. Un contrôle effectif – et indépendant – peut permettre d’éviter les tentations et de « conseiller » utilement le candidat sur les pratiques déontologiques ou non, même si elles sont légales. Ce qui est loin d’être fait : le copinage et l’esprit de caste règnent chez les parlementaires, les ministres et les technocrates comme partout ailleurs.

Nous ne sommes pas, en France, dans une société protestante (ils ont été « déchus de nationalité » sous Louis XIV dit « le Grand », soleil de l’univers représenté dans son palais de Versailles). Nous sommes dans une société catholique qui calque ses mœurs sur celles de la papauté : infaillibilité, hiérarchie, népotisme (les « neveux » du Pape). L’état d’esprit n’est pas celui de la vertu personnelle ici-bas qui permettrait seule l’accès au paradis, mais la grâce ultime qui viendrait de la contrition une seule fois dans sa vie, pour laver tous les péchés.

Ce pourquoi, dans les pays latin, la morale ne se confond pas avec le droit, ce que les étudiants apprennent en première année de fac. L’opinion supporte de moins en moins les privilèges de la classe politique car elle a l’esprit imbibé de séries commerciales moralisantes américaines – mais aussi parce que la gauche ravive le souvenir de l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août 1789. Ce qui est salubre, mais risque de quitter la ligne de crête de la vertu pour tomber dans le populisme. Ne devons-nous élire que des Incorruptibles ? Un peu d’histoire (que l’on n’apprend plus guère à l’école, encore moins à l’école de journalisme) montre comment Robespierre dit l’Incorruptible a « dérivé » et combien le Soupçon généralisé a engendré la Terreur qui a failli mettre le régime à bas et le pays à merci des forces étrangères de réaction.

Car il n’y a qu’un pas entre exigence de transparence et soupçon, entre la simple vertu et la figure de l’Incorruptible. Les citoyens sont humains, ils élisent l’un des leurs pour les représenter : ils ne sont pas des dieux, pas plus que leurs électeurs. Qu’ils soient contrôlés et doivent justifier de leur propriété et de leur enrichissement durant leur mandat, rien que de plus normal. Mais pas plus. Ce qui relève de la vie publique doit être transparent, pas ce qui relève de la vie privée. Or les médias se repaissent du scoop et adorent jeter en pâture pour faire du buzz n’importe quelle information, vérifiée ou non, que les faits soient légaux ou seulement limites en termes d’éthique. La confusion est à son comble dans l’immédiat revendiqué, la course au fric par le scoop le plus croustillant livré avant tous les autres. Est-ce « moral » ?

Cela aussi, cette divulgation médiatique infâmante vouant au pilori un homme en vue, si c’est légal, est-ce moral ?

Curieusement, Edwy Plenel de Mediapart est d’accord avec cette analyse. Il dénonce « le système » et l’opération diversion de l’indignation morale : Fillon ne serait pas le candidat exigé par le système capitaliste mondial. Pourquoi pas ? Son analyse serrée a le mérite de remettre un peu de bon sens sur savoir si dame Pénélope a travaillé ou pas !

Le circuit du dossier Fillon aurait été, selon des sources informées, le suivant : Thomas Cazenave, ENA-promotion République, ex-directeur du cabinet d’Emmanuel Macron et Secrétaire général adjoint de l’Elysée en remplacement de Boris Vallaud (mari de Najat Vallaud-Belkacem), a remis les documents sur Fillon au cabinet de François Hollande. Ce dernier aurait transmis ces informations à Gaspard Gantzer pour en faire bon usage. Grand ami d’Emmanuel Macron (même ENA-promotion Senghor) le conseiller chargé des relations avec la presse, chef du pôle communication à la présidence de la République, est également proche de Dominique Strauss-Kahn – qui n’a pas digéré l’affaire de Lille visant à saboter sa candidature à la présidentielle 2012. Mardi 9 Janvier, Gaspard Gantzer aurait rencontré Michel Gaillard, directeur de la Rédaction du Canard Enchaîné (ami de François Hollande depuis longtemps) pour lui remettre les documents – qui ont été publiés.

Comme on le voit, c’est moins la vertu que la vengeance qui anime l’information, moins l’intérêt général du pays, des élections et du processus démocratique des primaires, que l’intérêt partisan.

Si la morale publique ne tolère plus les pratiques de jadis, pourquoi ne pas légiférer efficacement ? Le président Hollande a eu cinq ans pour le faire, que ne l’a-t-il fait ? Dénoncer ses adversaires en politique n’est pas plus moral qu’aller le dire à la maitresse dans la cour d’école – on reconnaît bien là l’un des travers de Hollande, une certaine lâcheté. Ce n’était pas mieux sous Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn en aurait pâti… s’il ne s’était pas lui-même enferré dans le corps défendant d’une soubrette noire américaine.

La justice passera sur les révélations à épisodes de « l’affaire Fillon » et dira si elles sont condamnables ou pas, mais elle est lente car elle doit enquêter et respecter les procédures (et c’est heureux). Politiquement, légal ou non, le mal est fait. Doit-on annuler le résultat massif des primaires à cause de faits allégués mais non prouvés, de simple suspicion d’abus de pouvoir ou de népotisme ? Sans candidat légitime de remplacement, doit-on adouber n’importe quel aspirant comme le fit le parti socialiste avec Hollande lorsque Strauss-Kahn a failli ?

La répétition aujourd’hui par la gauche du montage imaginé hier à droite montre que le coup est très certainement venu de la gauche, confirmant les sources informées. De cette « gauche morale » qui adore donner des leçons à tout le monde alors qu’elle est loin d’être une oie blanche : n’est-ce pas Monsieur Cahuzac ? Monsieur Guérini ? Monsieur Kucheida ? Madame Andrieu ? Monsieur Dalongeville ? Monsieur Vallini ? Et tutti quanti…

Croire que l’argent et la politique seront séparés par la simple vertu, contrôlée par de sourcilleux journalistes en quatrième pouvoir, aiguillés par de judicieux lanceurs d’alerte au-dessus de tout soupçon d’intérêt personnel, c’est de l’hypocrisie. Le politiquement correct relayé et amplifié par les médias vise plutôt à empêcher de penser. Le temps de cerveau disponible (comme disait l’ineffable Le Lay) est accaparé par cette pub moraliste, au détriment des vrais sujets qui fâchent : terrorisme, chômage, pelote réglementaire, lois mal conçues, mal ficelée, mal appliquées, déficit public persistant, gaspillage de l’argent public (voir le tout dernier rapport de la Cour des comptes sur les tergiversations et atermoiements Hollande sur l’écotaxe… édifiant !).

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La moraline est caquetage, nul n’est saint en ce bas monde, pas plus les dénonceurs que les dénoncés. Elaborer longuement un droit juste et le faire appliquer efficacement, voilà qui serait positif. Mais cela demande du travail de recherche, du temps grignoté par les mandats multiples, de la curiosité pour savoir comment font les autres pays, de l’audace pour violer la répugnance des élus (à gauche comme à droite), une formation approfondie des magistrats pour juger en droit et pas en opinion.

Justice n’est pas lynchage – c’est tout ce qui sépare la civilisation de la sauvagerie.

Or ces mœurs médiatiques, qui se calquent sur les habitudes de Trump et les accents complotistes à la Le Pen-Mélenchon, rendent la société plus sauvage qu’auparavant. La manipulation de l’indignation publique (la « vérité relative » prônée par Trump, qui touche les médias français à propos de ces affaires non jugées) va susciter probablement de l’abstention, une hausse des votes extrêmes (surtout à droite…), quelques ralliements au centre (si Macron ne se voit pas lui aussi cloué au pilori) – bien que la énième probable candidature Bayrou en Père-la-morale va probablement fusiller cette velléité.

Ce n’est certes pas « la gauche » de gouvernement qui en sort grandie, amplifiant un peu plus son rejet par les citoyens. Après l’opération mains-propres en Italie, c’est un Berlusconi qui en a bénéficié, pas les vertueux de gauche… Le rejet du politiquement correct aux Etats-Unis vient d’accoucher d’un Donald qui trompe le monde entier, confit en égoïsme et partisan du rapport de force (le « gros bâton » sexiste et machiste).

Espérons qu’en France nous puissions voir plutôt le peuple de droite républicaine faire bloc autour de son candidat désigné qui affirme son réalisme et sa volonté de gagner. Cela s’appellerait un retour de bâton – le dernier coup raté d’un François Hollande désormais à bout de course. Et cela permettrait l’exercice libre de la démocratie – qui est choix entre plusieurs possibles politiques.

La droite extrême – quasiment sûre de l’emporter si Fillon est empêché – représenterait le chaos que le Brexit, le Renzit et le Clintonit ont déjà commencé à étendre, en attendant le Merkexit, le Grexit – et quoi d’autre encore ? A jouer avec le feu…

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… » p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

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Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! » p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Adolf Hitler, Mein Kampf

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La polémique à la française, que les intellos adôôrent susciter, court actuellement sur la réédition de Mein Kampf (Mon combat), écrit par un certain Adolf Hitler en 1924. Polémique imbécile, comme toutes les polémiques intellos à la française, qui révèle l’esprit de secte toujours présent ici, au rebours de l’esprit de libre-examen des sociétés protestantes alentour.

L’Allemagne – pourtant victime du livre – a réédité Mein Kampf, pour l’Histoire. Mais pas la France, qui hésite, moralise, intervient. Ils se disent laïcs, les intellos de la gauche bobo qui sévissent dans l’édition et les médias – mais ils agissent comme des curés de l’Eglise catholique : comme si le Texte devait obligatoirement passer par eux – par leur imprimatur ou leur Index – pour exister. Ils savent bien mieux que vous ce qui est bon pour vous, puisque la Morale est inscrite immuablement dans leur ciel des Idées. Et que c’est péché d’y déroger. Au lieu de laisser à chacun le choix de lire et de comprendre, ils assènent leur vérité révélée.

Mein Kampf existe un peu partout sur le net – et en français. Au lieu de proposer une édition commentée, historique, replacée dans son contexte, les intellos préfèrent « interdire ». Débattre n’est pas leur fort, puisqu’ils savent la Vérité. J’ai toujours pensé que cette engeance des clercs en bande, qui se croient du haut de leur savoir accumulé, n’était pas démocratique. En voici un exemple de plus.

Mais pourquoi reprendre Mein Kampf aujourd’hui ? D’abord parce que je ne l’ai jamais lu en entier bien qu’il ait figuré dans la bibliographie que tout aspirant à Science Po, en année préparatoire, était censé avoir lue au début des années 1970. Ensuite parce que notre temps, célébrant du bout des lèvres Mai 68 (c’est « tendance » chez les bobos), revient de plus en plus aux vieilles idées pétainistes, catholique moralistes, voire pires. La cause en est le vieillissement de la population, certes, mais aussi la crainte de l’avenir mondialisé entre capitalisme financier et terrorisme islamique.

Le capitalisme dans sa version ultralibérale américaine semble d’autant plus incontrôlable que l’ignorance française à son égard est abyssale, en raison de vieux préjugés cathos comme d’un enseignement marxiste sans faille depuis deux générations et d’un écologisme issu du gauchisme comme nouvelle Mission d’éclairer le monde.

Quant à l’islamisme, ce radicalisme que la majorité des Musulmans est loin de partager, il ramène trois siècles en arrière, à l’époque où Voltaire terminait sa correspondance par « écr. l’inf. » – écrasez l’infâme – mot de combat contre tout obscurantisme.

Hitler peut être lu dans la version 1934 des Nouvelles Editions Latines, reprise en 1973. On peut aussi le trouver en PDF sur Internet, à vous de chercher. Les deux volumes allemands de l’édition 1933 sont traduits en un seul, de 686 pages. Cette édition française fut « interdite » par Hitler lui-même à l’époque, tant il disait clairement ce qu’il pensait de tout le monde et ce qu’il voulait leur faire. Depuis, Trump, Poutine et Duterte font exprès de proférer des énormités – mais pas sûrs que les actes suivent – c’est toute la différence des époques.

Le livre, offert à tout ménage allemand des années 30, est assez indigeste, disons-le : mots simples mais style pensant. J’en retiens quatre thèmes, dont un seul présente encore un intérêt autre qu’historique de nos jours :

Les considérations politiques d’époque ont vieilli et s’étalent verbeusement.

Les délires racistes sur le Juif ne passent plus. Cette hantise paranoïaque servant de bouc émissaire à tous les maux de l’Allemagne n’est pas sensée. Il faut cependant la connaître parce que certains pays arabes d’aujourd’hui la reprennent telle quelle, complaisamment : ils n’inventent rien, ils répètent. La phobie sexuelle d’Hitler le poussait à « nettoyer », purifier, éradiquer, « dératiser ». Quand on fait des humains des bacilles, l’extermination par le feu et la chimie industrielle n’est qu’un second pas qui coûte peu. Notons que les salafistes, wahhabites et autres daechistes font des mécréants des « porcs » qu’on peut impunément égorger pour la plus grande gloire de Celui qui n’a rien dit de tel (le Coran a été parlé, pas écrit, et à l’oreille d’un illettré en plus, qui a dû traduire pour ses auditeurs, qui ont noté, recopié, déformé… et ainsi de suite. Comment voulez-vous que le texte littéral soit la voix même de Dieu ?)

Les éléments d’autobiographie hitlérienne, bien que choisis et magnifiés par son auteur, sont intéressants et vivants, mais servent surtout aux historiens pour comprendre le personnage ; ils ne disent rien de la société qui l’a porté au pouvoir. Or c’est toute une société qui est entrée en délire, pas un homme seul, même führer (voir les études de Chapoutot et Mosse).

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Restent les chapitres qui concernent la propagande politique. Là, c’est du grand art. Hitler était en avance sur son temps : la nécessité de la foi politique, l’art de la parole plutôt que de l’écrit, la tenue des réunions avec organisation de service d’ordre, l’usage de la force pour impressionner et s’affirmer, le marketing de « créer l’événement », le sens de l’image, affiche et cinéma – qu’a-t-on réussi de mieux depuis ? Mai-68 n’a-t-il pas efficacement repris ces vieilles recettes ? Elles ne sont pas hitlériennes, elles appartiennent à la modernité des media : image et son, mise en transe et émotion, sentiment océanique d’appartenir, manipulation des mots, choc médiatique pour devenir quelque chose, et ainsi de suite… Est-ce donc cela que craignent les intellos bobos ? Que l’on démonte et « déconstruise » (mot fétiche de leur doxa) leurs manipulations (constantes dans les médias) ?

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Cela ne fait guère qu’une soixantaine de pages sur l’ensemble, à peine 10% du livre. Mais, pour cela seul, Mein Kampf vaut d’être encore lu par les gens raisonnables – ceux qui veulent comprendre. Tout aspirant politicien devrait le faire, en parallèle avec Que faire ? de Lénine et les écrits de Machiavel et de Mazarin.

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Hitler est-il toujours dans la bibliographie conseillée aux étudiants de Science Po ? J’en doute un peu, tant le politiquement correct de la gauche conformiste, qui règne plus qu’ailleurs dans cette grande école technocratique parisienne, a dû passer par là. Hormis les recettes de propagande, Mein Kampf est aussi passé qu’un papier peint jauni jamais changé depuis l’époque kitsch.

Adolf Hitler, Mein Kampf / Mon combat, 1924, format Kindle 2016, 641 pages, prix non indiqué (peut-être faussement disponible sur Amazon France pour cause de politiquement correct « dénoncé » en 2014 ?)

Adolf Hitler, Mein Kampf / Mon combat, Nouvelles éditions latines 1932, 650 pages, €36.00 disponible sur le site de l’éditeur qui indique que : « La Cour d’appel de Paris a décidé, dans un arrêt du 11 juillet 1979, d’autoriser la vente du livre (édition intégrale en français), compte-tenu de son intérêt historique et documentaire, mais assortissant cette autorisation de l’insertion en tête d’ouvrage, juste après la couverture et avant les pages de garde, d’un texte de huit pages mettant en garde le lecteur. »

Disponible également sur chapitre.com

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Pouzzoles et Solfatares

Nous prenons la Metropolitana jusqu’à Pouzzoles. Le train passe entre les immeubles denses des quartiers populaires. Les façades sont colorées, bien qu’elles n’aient pas été repeintes depuis des années, et du linge pend aux fenêtres. Rien de sordide, mais du familier, des pères en maillots de corps, des femmes en bigoudis, des garçons en seul short, pieds nus sur les balcons.

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A Pouzzoles, les Solfatares – ou champs Phlégréens (du grec brûler) – se trouvent à un quart d’heure de la gare à pied. Les Solfatares sont un cratère vide : une grande étendue de terre sans herbe, stérile, comme après un bombardement. Le nez perçoit une activité chimique intense, saturé qu’il est très vite de l’odeur du soufre et de l’anhydride sulfureux. Cela sent le cul et l’œuf pourri.

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La couleur du sol est grise, la matière est terne le plus souvent, jaune et brillante parfois, là où le soufre affleure. Les fumerolles à 162° qui sortent des pentes sont aussi étranges que celles qui sortent des interstices des rues à New-York, venues des profondeurs du métro.

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Au centre, s’étend un lac gris bouillonnant. Un geyser fuse parfois pour quelques secondes. La terre est chaude et odorante, comme en gestation. On y touche ici le mystère de la naissance, de la terre brute avant les plantes, les animaux et les hommes.

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C’est le monde souterrain qui affleure – l’Origine de toutes choses. Nous avons été créés de boue et nous retournerons poussière. Un circuit balise la visite et des bannières la foule. Des pancartes aux têtes de mort faites pour effrayer indiquent, en noir sur jaune vif, « pericolo » tous les dix mètres. Cela alarme les mères mais n’empêche pas les gamins mâles de fouiller dans les trous à fumerolles avec un long bâton. Comment empêcher tout jeune garçon normalement constitué de tremper son bâton dans tous les trous qu’il rencontre ? de jouer avec le feu ? de renvoyer la sempiternelle inquiétude de mère d’un « cause toujours » ? Le terrain est propice au symbolique et la sexualité mâle y prend des tournures nettement non-chrétiennes.

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Etant venus, ayant vus et ayant vécus, nous descendons dans la ville. L’amphithéâtre romain pour 40 000 spectateurs, très ruiné, laisse apercevoir sous les grilles de fer qui protègent son accès, un réseau souterrain compliqué. Le temple d’Auguste était sous le Duomo, détruit en 1964. On le dégage.

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Une rue en épingle à cheveux nous mène au port par une pente quasi naturelle, comme tous les chemins mènent à Rome. Le port est bien le seul lieu d’intérêt économique du site depuis l’antiquité. Il recevait la pêche du jour, mais aussi les marchandises du commerce.

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Nous passons devant des immeubles aux façades décrépites par les vapeurs sulfureuses, lézardées par les multiples secousses sismiques, surtout celles du terrible tremblement de terre de 1980.

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Mais chaque jour la terre bouge, s’écarte, se soulève. Le terrain est éminemment mouvant, ici. Les églises ne sont pas plus épargnées que les habitations, signe que Dieu, s’il existe, se moque pas mal de ces détails du culte. Quand le sol est en colère, rien ne l’arrête. C’est pourquoi les hommes sont fatalistes en ces régions ; ils profitent de la moindre occasion de bénéfice, même en marge de la loi : nul ne sait de quoi demain sera fait et il y a sur l’instant les enfants à nourrir. Le temple de Sérapis, près du port, est une cour carrée avec trois colonnes.

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Devant les barques bleues des pêcheurs est ouvert un marché aux poissons animé. Des poulpes tordent leurs tentacules dans les bassines plastiques. Un petit requin reste immobile, en rond dans l’espace étroit. L’eau glauque du port de pêche est presque sans rides ; trois garçons allongés sur le ponton pêchent au casier et à la ligne. Certains sont habillés, d’autres ne portent sur eux qu’une culotte et l’un d’eux est trempé d’avoir été débrouiller quelque filin coincé au fond de l’eau. Ses cheveux longs pendent comme des algues sur sa poitrine, laissant dégouliner un jus douteux qui trace une rigole gluante sur sa gorge et sur son ventre. De l’or brille à son cou, une fine chaîne sans médaille. Il a les yeux vert d’eau, le teint bruni, la chevelure filasse. Son corps est bien dessiné mais son air laisse entendre qu’il ne s’en laisse pas compter.

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Nous revenons à Naples par le même train qui va lontano. Un papa et son petit garçon de quatre ans font famille – gentillesse et gazouillis.

La récupération de nos bagages à l’hôtel ne nous prend que peu de temps. Nous prenons un taxi pour l’aéroport et nous prenons ainsi un bain de conduite locale dans les rues peu encombrées en ce jour férié (en italien festivo et pas feriale ! faux ami).

  • Première leçon : foncer.
  • Deuxième leçon : dès que se présente un obstacle vivant, klaxonner.
  • Troisième leçon : s’il n’en tient pas compte (mais seulement si), l’éviter habilement en le frôlant presque. Un rapide coup de volant au dernier moment est alors requis. Le piéton, le deux-roues ou autre automobile, doit nettement comprendre qu’il gêne, qu’il est inhabile et qu’il n’a pas à se trouver là, sur le chemin même des honnêtes gens qui – eux – travaillent.

Encore du théâtre. Nous repassons sous la tangentiale, ce périphérique suspendu, construit parfois au-dessus d’immeubles d’habitation de sept étages.

Nous sommes loin d’avoir épuisés les charmes de Naples en quelques jours. Le séjour était passionnant, par hasard à un moment important de la vie citadine, la coupe nationale de foot. Mais nous n’avons pas vu Cumes, Sorrente, Ischia, Procida, les villas amalfitaines. Ni à Naples même plusieurs églises et musées, nombre de ruelles – et toujours les gens. Naples a été fondée par les Grecs au 7ème siècle avant J-C et ces gens savaient vivre. Revenir, il le faudra. J’aime cette ville chaleureuse où – c’est si rare en nos contrées avares de sentiments – des gens sollicitent la faveur d’être photographiés !

FIN du voyage à Naples et Pompéi.

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Christine, film de John Carpenter

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Grand Prix 1984 du Festival international du film fantastique d’Avoriaz d’après le roman homonyme de Stephen King, ce film qui se passe en 1979 joue à la perfection des fantasmes américains : la peur du sexe, l’amour de la mécanique, la vengeance dans la peau.

Arnie Cunningham (Keith Gordon) est un ado mal à l’aise et couvé par sa mère ; il s’est inscrit après le lycée dans une section de mécanique. Avec ses lunettes carrées bordées de noir qui lui donnent un air de vieux et sa carrure d’avorton, il est la cible des machos qui peuplent cette formation d’ouvriers ras du front. Seul Dennis Guilder (John Stockwell), footballeur (américain) beau gosse et musclé, reste son ami et le protège mollement. Ces ados censés avoir 17 ans en ont 22 ans lors du tournage, ce qui rassit un peu trop leur jeu au détriment de la fébrilité immature propre à l’âge requis.

Arnold dit Arnie, lui qui n’a jamais osé aborder une fille, tombe raide dingue d’une carrosserie bien roulée aux lèvres sensuelles et à la robe rouge sang. Mais Christine n’est pas un être de chair, c’est une bagnole, une Plymouth Fury de 1957. Une série spéciale, puisque les Plymouth de l’époque sortaient de la chaîne en beige. Le culte de la mécanique, notamment de la voiture, est survalorisé chez les Yankees et Stephen King comme John Carpenter se moquent de ce travers machiste et carrément sexuel. Ne dit-on pas en français « rouler des mécaniques » ?

L’homme est plus amoureux de sa voiture que de sa femme ou de sa petite amie ; il la bichonne, lui donne un petit nom, lui parle doucement pour qu’elle démarre. Il la lustre et la caresse, la pénètre de clés et tubes divers pour la faire jouir à l’aide d’huile et de carburant, la fait ronronner dans les rues ou rugir sur l’autoroute jusqu’à la jouissance. On ne sait pas qui, de l’homme ou de la machine, connait le plus l’extase dans les pointes de vitesse ou dans le balancement déhanché de la suspension dans les courbes.

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La Plymouth est en ruines après 21 ans, mise en vente par le frère d’un homme qui s’est tué en elle, absorbant ses émanations volontairement par le biais du pot d’échappement. La voiture avait déjà assassiné sa petite fille de 5 ans puis sa femme – par jalousie ? Une scène préalable nous montre un ouvrier « Gros con » de la chaîne qui succombe sur son cuir, dans l’habitacle, après l’avoir souillée de son cigare et de ses pattes sales sans respect. Ce qui apparaît au départ comme un incident prend de l’ampleur à mesure que le film avance. Arnie répare son acquisition, faite en dépit de ses parents, délaisse son ami, devient sûr de lui jusqu’à l’arrogance. Il se transforme physiquement, quitte ses lunettes et s’habille pour se mettre en valeur. Comme s’il avait été pris en main par une femme – ce que l’on pensait indispensable pour devenir un homme dans ces années-là.

arnie-dans-christine

Mais il est tombé sous la coupe d’une Christine jalouse qui se venge de tous ceux qui font du mal à sa carrosserie tels Clarence « Buddy » Repperton (William Ostrander), voyou renvoyé du lycée pour avoir menacé Arnie d’un couteau à cran d’arrêt et massacré sa tôle à coups de masse ; tel le gros Peter « Moochie » Welch (Arnie Malcolm Danare), copain de Buddy, qui prend les gens par derrière faute d’oser les affronter par-devant et jouit de leur écrabouiller les couilles. Lui finira écrasé… aux couilles, dans un garage, tandis que Buddy finira grillé vif par cette voiture satanique capable de rouler tout en feu. Sa couleur l’apparente au Diable, ce personnage qui hante l’inconscient biblique de ces Yankees décidément pas comme nous.

Leigh Cabot (Alexandra Paul), la plus belle fille du lycée, est draguée par Dennis avant d’être captée par la magie d’Arnie. Mais, après la surprise des premières relations, elle se voit délaissée au profit de sa rivale Christine. Si le sexe va à Leigh, l’amour va à Christine. La bagnole tente de l’étouffer dans l’habitacle, au cinéma en plein air où Arnie et elle viennent de s’engueuler. Pourquoi cet intérêt exclusif que le garçon porte à sa mécanique, de tôle, au détriment de la sienne, de chair ? Leigh n’a-t-elle pas des yeux de chiot et des seins en bombe comme tous les acnéiques en rêvent ? Sauf qu’Arnold est possédé par ce démon d’engin en robe rouge qui le venge et le rend invincible.

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Dans ces années, l’ayatollah Khomeiny en Iran a fait multiplier les prix du pétrole par trois entre janvier 1979 et décembre 1981 : consommer de l’essence sans compter avec des suceuses aussi goulues que les lourdes Plymouth montées dans les années 50 devient un péché. Confondre la matière inerte avec la création de Dieu est un autre péché, même si les yeux de Christine s’allument tout seul, si elle s’exprime par l’autoradio qui diffuse des vieux tubes, et si elle rugit de rage en écrasant ses ennemis. Pour punition divine, Dennis intervient en statue du Commandeur aux manettes d’un gigantesque Caterpillar (pendant viril de l’auto Christine), avec Leigh en appât pulpeux, hypnotisée par la lueur des phares. Arnie va finir empalé par un éclat du parebrise de sa maitresse et Christine se fera monter par l’engin mâle encore et encore, jusqu’à finir en cube compressé dans une décharge. Dans l’outrance, c’est très américain.

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Outre l’adolescence, la culpabilité du sexe, l’amour pécheur avec la mécanique, le film critique de façon acerbe les parents destructeurs au travers de leur hypocrisie. Les mensonges, proférés par bons sentiments, masquent l’égoïsme possessif de ces petits-bourgeois américains qui répugnent à voir leur enfant grandir et quitter le nid, aller aimer ailleurs. Ils veulent tout régenter, tout contrôler, tout orienter. La fille est en général le moyen de transgresser ; c’est ici la voiture.

Les personnages secondaires ne manquent pas d’intérêt, comme Will Darnell (Robert Prosky) en gras garagiste mâchouillant éternellement sa chique d’une lippe désabusée ou Regina Cunningham (Christine Belford), mère d’Arnie, vraie jument castratrice du genre qu’on appellera plus tard Executive Woman.

Toute la musique est composée par John Carpenter et Alan Howarth et rythme sur de vieux airs de rock’n roll cette alternance d’émotions et de frissons qui font vibrer le spectateur.

Ce n’est pas un grand film, mais il révèle les dessous pas très propres d’une Amérique dominatrice et sûre d’elle-même – jusqu’à tenter de dresser ses propres rejetons au Bien. Orgueil, fanatisme, brutalité : nous comprenons pourquoi l’adolescence fragile pouvait, en ces années-là, préférer la machine à la femme. Et, en 2003, torturer et dézinguer sans état d’âme des Aliens – pourtant humains irakiens.

DVD Christine (John Carpenter’s Christine), film de John Carpenter, 1983, avec Keith Gordon, Roberts Blossom, Christine Belford,  Sony Pictures 2006, €7.99 

Stephen King, Christine, Livre de poche 2001, 411 pages, €7.90

e-book format Kindle, €7.49

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille

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Suite et fin (provisoire) des aventures sensuelles de Chloé la gamine. Ce n’est pas pornographique mais joliment libre – et libertin. Il fut une époque, pas si lointaine, qui regardait cela comme naturel ; aujourd’hui est à la restriction en tout : moins de travail, moins de salaires, moins de libertés, moins de permissivité. Et vous trouvez ça bien ? Marx expliquerait que l’infrastructure commande à la superstructure, donc que la paupérisation économique engendre l’austérité morale et religieuse, comme par compensation. Il est donc urgent de respirer à nouveau – et ces gentilles histoires d’exploration amoureuse nous y aident.

Chloé allant cependant plus loin, l’auteur semble hésiter à publier… Les ligues de vertu ou les islamo-catho-intégristes lui feraient-ils de gros yeux ? Eux qui « épousent » des fillettes de 9 ans ou sodomisent impunément de jeunes garçons ? La paille et la poutre, ce pourrait être un volume d’essais de Mitterrand – c’est plutôt une parabole de l’évangéliste Luc (6.41) : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! » Souhaitons donc la publication rapide de la suite de ces aventures naturelles qui réconcilient avec les sens ici-bas.

Après une soirée torride passée avec ses amis du même âge Charlie et Clarisse, tout nu d’amour pénétrant, Chloé – 11 ans – prend conscience de la beauté et du corps humain dans toute sa splendeur. Même les homos perdent les pédales devant le charme féminin.

Elle a dit charme ; ce fut le cas avec Charlie qui a caressé les deux copines avec un pinceau, longuement, avant de se joindre à elles. Ce ne fut pas le cas de Tom, matée par une Chloé attirée par le bruit, qui se défonce à l’alcool torse nu avant de se faire faire une pipe en même temps que son copain par la même fille, puis de la coïter en bourrin délirant tandis que son copain bourrine (un peu plus longtemps) la sienne. Entre douze ans… On se pince : auraient-ils vu ça sur Canal+ ? Ou pris une tisane de proto-viagra écolo ? C’est osé mais ce n’est pas pédophile, les enfants explorent entre eux.

La chaîne cryptée diffusant du porno tard le soir n’existe pourtant que depuis 1984 et, si Tom a 12 ans, il est né en 1970, un an plus tard que Chloé. La scène se passe donc en 1981 (p.13) et l’auteur (ou la narratrice Chloé) se mélange les impressions. Mais la leçon est claire : d’un côté l’attention à l’autre, la tendresse d’honorer sa partenaire ; de l’autre la domination, la brutalité égoïste. Ah, Tom à 12 ans possède un corps harmonieux de culturiste, mais Charlie a une âme, une personnalité, une bouille. « Lui restera notre premier amour pour l’éternité » p.19.

Après ces pages haletantes, plus de suspense : « Nous n’allions pas refaire l’amour cet été, ni avec Charlie ni avec qui que ce soit d’autre » p.20. Chloé n’a après tout que 11 ans et si elle rêve de devenir « une salope », « depuis que papa les avait évoquées comme étant des princesses », elle reste panthéiste comme les enfants, aimant jouir par tous ses sens sans se focaliser sur le vagin (ce fantasme d’adulte conditionné). Enlacements, baisers, rien de plus, les autres actes auraient brisé la tendresse du groupe. « Salope » a pour elle le sens de jouisseuse, pas de sale, de répugnante ni de perverse. Faut-il que les religions de la Faute et du Péché aient perverti les mœurs pour que le besoin d’affection soit qualifié de saloperie ! La chair, cette vile matière réelle ici-bas, est dévalorisée au profit du Dieu hypothétique au-delà – et du Paradis peut-être – idéologie de pouvoir qui enfume et asservit. Chloé aime aimer, naturellement, et les caresses sont les préliminaires de cette attention qui est preuve d’amour – mais Chloé ne recherche pas l’acte mécanique qui prostitue le sentiment pour assouvir l’instinct.

Pour changer, Chloé invite Clarisse et une autre copine, Nathalie, à s’étendre au soleil dans un endroit écarté, puis à décrire à voix haute leurs fantasmes tout en se caressant. C’est le facteur au torse de gladiateur, puis les copains qui délivrent d’un enlèvement, puis un ogre animal qui coince la fille dans sa tanière avant de baver sur sa peau nue et de l’avaler toute crue. « Les filles sont curieuses de nature, et aiment les propositions. Parfois, cela va plus loin que la poésie » p.39.

Réminiscence biblique ou préjugé ancré ? L’auteur n’hésite pas à écrire : « une insatiable curiosité faisant de nous, parfois ou souvent, de véritables petites salopes » p.40. Est-ce si vrai ? Plus que les garçons envers les filles ? Cela justifie-t-il par exemple le voile et le harem pour éviter ces débordements hystériques ? ou la « chasteté » si néfaste aux prêtres catholiques ?

Les jeux se poursuivent avec l’enquête sur les comportements ados – qui fascinent les prépubères. Filatures, observations, décryptage des mines, jeu de piste… La grange délabrée où mène un chemin de ronces est le rendez-vous des pubertaires. Voir « le visage d’une fille qui fait l’amour est inoubliable » déclare Chloé p.53. Mais ce sont les petits détails qui font tout le sel du jeu amoureux dont se délecte la précoce gamine.

Plus grande, nantie de ces expériences, Chloé ne peut s’empêcher de philosopher sur l’époque (la nôtre) : « La société devrait comprendre qu’elle a besoin de fantasmes, d’interdits, de stéréotypes. Ainsi, certains peuvent les franchir et d’autres pas. Si on brise toutes les frontières, plus rien n’a de sens. Aujourd’hui, c’est aux prostituées que les jeunes filles font concurrence. On leur a déjà piqué leurs sacs. Puis leurs fringues, leur démarche, leur maquillage. Les putes n’ont plus que pour seul avantage d’être accessibles sans la moindre approche de séduction. Si cette ultime frontière est franchie et que la gent féminine ne cherche même plus à se faire séduire, tout sera alors inversé » p.72. Interdit d’interdire, disaient les soixantuitards ; tout est haram-interdit ! hurlent les barbus mal baisés.

Finalement, l’enfant n’est-il pas le père de l’homme ? Ces adultes tout épris de politique et enfumés de marxisme en ces années 1970-1990 n’ont-ils pas dû réapprendre l’humanité auprès des plus naturels d’entre eux, les enfants ? C’est ce que dit Tata à Chloé : « Votre simplicité. Votre joie de vivre, votre sincérité. Vous êtes touchants, authentiques. Vous ne trichez pas, sauf si on vous l’apprend. Vous embrassez ceux qui vous plaisent, jouez et rigolez avec n’importe qui sans vous poser de questions, aimez sans vous donner de raisons » p.95. Mieux que celle de Rousseau, cette éducation nature !

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« La liberté n’est une ennemie que si elle est associée à un manque de repères et d’éducation » p.89. Vivre en commun libère parce que cela pose des règles tacites pour l’harmonie du groupe. « On devient obsédé par le sexe quand on nous l’interdit. L’interdit est alors sublimé, et là où il y a sublimation, il y a substitution d’idéal. On remplace alors le désir d’une vie riche en accomplissements par le fantasme d’une existence truffée d’expériences sexuelles toutes plus extravagantes les unes des autres » p.89. Alors que l’affection simple peut évoluer en acrobaties du plaisir sans dégénérer en mécanique. « Seule compte la complicité » p.100.

Bon, mais ce n’est pas tout, les vacances finissent toujours par finir, il faut quitter le cocon douillet des Trois chèvres. Avec des souvenirs plus forts qu’en colo : « Nos câlins enfantins avaient été un ravissement, d’une pureté de cristal. Cependant, nos corps peu formés limitaient bien des désirs. Tout ça ne durerait pas… le meilleur était à venir » p.105. Bientôt 12 ans !

Le lecteur parvenu jusqu’au tome 5 attend ardemment la suite ; il sent que cela peut devenir plus chaud mais espère que demeurera la fraîcheur naturelle des réflexions enfantines…

Théo Kosma, En attendant d’être grande 5 – Rêves de paille, 2016, publication indiquée « à venir » sur le site de l’auteur : www.plume-interdite.com 

Son dernier opus : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les quatre premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Croisière sur l’Aranui : Rapa !

L’Aranui III longe enfin les falaises de Rapa ; il se présente à l’entrée de la baie d’Ahurei ; il est 10 heures. Dès avant l’accostage, l’accueil est déjà extraordinaire ! Les poti mara (barcasses) viennent à notre rencontre, fleuris et décorés. La musique et les danseurs s’activent sur le quai. Ces derniers frappent le sol avec des bouquets d’auti (Cordyline australis, longues feuilles vertes en lame), leur visage est peint en blanc. L’Aranui une fois à quai, l’échelle de coupée installée, ils frappent vigoureusement sa plate-forme. Le Tavana (maire) de Rapa descend le premier, suivi par l’Etat. Les tambours résonnent, les chants s’élèvent, les autorités sont couronnées. Place au petit peuple, maintenant ! J’ai reçu là la plus belle couronne de tout mon voyage ; elle est faite de tagètes, d’hortensias, de bougainvillées, de lys blanc, de piments rouges, des fruits orange des faras et de miri, le basilic de Tahiti. Le collier a été longtemps suspendu sur mon balcon à Papeete, avec tous les autres colliers du voyage.

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Rapa veut dire ”en dehors“, à l’extérieur ; elle est hors normes, à mi-chemin entre l’isthme de Panama et de la Nouvelle-Zélande, à 1074 km de Tahiti. Pas d’aérodrome, une goélette passe environ tous les deux mois, quand elle passe. C’est la plus jeune des îles Australes ; son relief est accidenté. Le mont Peranu culmine à 650 mètres ; il est le point le plus élevé de l’ensemble des Australes ; six autres pics dépassent les 400 m. Pas de coraux, l’eau est trop froide. Ses côtes sont découpées par douze baies. Celle d’Ahurei ressemble à un fjord : 2 km de long, 100 m de large, des fonds de plus de 50 m ! Le port est ainsi le mieux protégé de tout le Pacifique sud. Les ruines archéologiques montrent les restes de sept forteresses (pa), construites sur d’imposantes terrasses de pics volcaniques.

RAPA  (Australes)

A l’exception de la Nouvelle-Zélande, ce genre de structure n’a été retrouvée nulle part ailleurs en Polynésie. Rapa est la seule île de Polynésie française à être en-dessous de la zone tropicale. Elle est située sur le passage des dépressions subpolaires en hiver austral. Il y pleut toute l’année, 2645 mm en moyenne, principalement en saison chaude, cet été austral dans lequel nous sommes en janvier et février ! L’ensoleillement est faible et il peut pleuvoir jusqu’à 60 jours d’affilée… L’été, il y fait environ 20° mais l’hiver, le thermomètre peut descendre jusqu’à +5°. L’agriculture est donc généreuse sur Rapa. Tout pousse, sauf l’arbre à pain, le papayer et le cocotier. Les femmes cultivent le café, le taro, le chou, les pommes, les oranges, les pêches. Ici, on vit en autarcie : saumons, langoustes, moules, huîtres, crabes, bêches de mer (holothuries), crevettes, oursins, composent l’ordinaire avec, à l’occasion, du bœuf, de la chèvre et du mouton sauvage qui vivent dans les montagnes.

Une fois débarqués, nous nous retrouvons tous dans les deux ‘trucks’ du ramassage scolaire pour nous rendre à la Mairie. Pied à terre, nous attendons les autorités. Les équipes de football, de basket, de handball, en tenue sportive, font une haie d’honneur jusqu’à la Poste et la Mairie. Les sportifs dansent le hakka ; les enfants des écoles, vêtus de pagnes d’auti et torse nu, et leurs maîtresses, entament une vibrante Marseillaise, puis l’hymne polynésien, tandis que montent les drapeaux. Discours du Tavana, réponse émue de la Haussaire (Haut-Commissaire).

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A table maintenant ! Dans la salle des sports, les Rapa ont disposé tables et chaises. Le menu est alléchant : langoustes grillées, poisson grillé, poulet grillé, popoï (pâte tirée du fruit de l’arbre à pain), framboises, pêches, goyaves, oranges, bananes. Certains touristes étaient tellement affamés par la houle incessante depuis 48 heures que, tout en ayant fait provision de deux langoustes, ils en ”bouffaient” déjà une troisième sur place avant de rejoindre la table et s’y empiffrer des réserves dans leurs mains. Il est bien sûr de notoriété publique que, sur l’Aranui, les passagers crèvent de faim ! Ce qui fit dire à un Rapa : « on nous avait annoncé 160 passagers, mais il y en a au moins 250 ! »

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Le soir, Pierrot Faraire nous offrira un spectacle, avec sa troupe des Tamariki Oparo qui gagna le 1er prix de danse lors du Heiva 2006. Mais auparavant, l’Etat décorera le Tavana, puis Pierrot, le directeur d’école et néanmoins maître de ballet. De retour sur l’Aranui, c’est la soirée tahitienne. Tous les Rapa sont invités à bord. Ils sont environ 500 dans les deux villages de Haurei et Area. Beaucoup ne viendront pas car ils ne se sentent pas à leur aise, « c’est pas un monde pour nous », disent-ils. Punch, buffet, spectacle et musique par l’équipage, danses jusque tard dans la nuit.

Le lendemain matin, pluie diluvienne… on peut retourner au village. Il faut être de retour pour midi. Les mamas montent à bord les bras chargés de colliers de coquillages. L’émotion est visible chez les Rapas qui voient très peu de monde, isolés comme ils sont. Elle est visible aussi chez les touristes, qui découvrent ici un bout du monde. Pierrot fait chanter tout ce peuple tandis que les mamas nous couronnent. Les Rapas redescendent ; l’Aranui III siffle trois fois ; il se détache lentement du quai. Les Rapa dansent toujours ”Faut pas pleurer“, mais les larmes sont bien dans tous les yeux, est-ce le vent ? Les matelots sanglotent comme des enfants qui iraient à l’école pour la première fois. Tout le monde pleure, comme le ciel, sur le quai comme sur le bateau. Tino, le pilote surdoué d’une des barges, sanglotera vingt minutes, inconsolable.

rapa

A 13 nœuds et demi de vitesse, l’Aranui part pour un voyage de retour de 52 heures. Il met cap à l’est car la dépression Arthur est sur Raivavae. La mer est déjà bien agitée, il n’est pas nécessaire de foncer droit dans l’œil d’Arthur. Deux dépressions pendant ce périple, cela mériterait bien une médaille, non ?

Tel était le voyage inaugural et terminal de l’” Aranui III ” aux Australes.

Hiata de Tahiti

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Samsâra de Pan Nalin

samsara de pan nalin dvd 2001 prestige
Ce film italo-franco-indo-allemand se passe au Ladakh, l’Himalaya indien. Il a été tourné par un Indien du Gujarat, Pan Nalin, en trois langues : hindi, ladakhi et tibétain – avant d’être doublé pour la diffusion internationale. Il met en scène des acteurs et des amateurs, les somptueux paysages d’altitude de la montagne à nu, vite verdoyante dès qu’il y a de l’eau, et la lumière crue qui ne veut rien laisser dans l’ombre. Il a pour thème le désir et le renoncement, le dilemme de la vie spirituelle ou de la vie charnelle.

Samsâra est le monde dans lequel nous vivons, où nul bien n’est sans mal et nul mal sans quelque bien. Irrémédiablement mêlé en bon et mauvais – tout relatifs – c’est l’univers de la majorité des humains, hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. La vie spirituelle fait échapper certains de cette existence matérielle en les vouant dès l’âge de cinq ans aux monastères. Des moines adultes, jeunes et vieillards, s’occupent des enfants et des adolescents, leur apprennent les rites et la méditation, les encouragent dans la Voie. Car chacun doit trouver la sienne : nul Dieu tonnant, jaloux et vengeur, pour vous commander une fois pour toutes ce qu’il faut que vous fassiez à chaque heure de la journée ! C’est à chacun de suivre son karma et de se réincarner de plus en plus haut dans la spiritualité avant le nirvana final, la fusion avec le grand Tout universel.

Le bouddhisme tibétain, antique, mystérieux et profond, nous change avec bonheur des religions du Livre, volontiers impérialistes, autoritaires et rigides. Tashi (Shawn Ku), jeune moine dans sa vingtaine, a été l’un de ces petits amenés à cinq ans au monastère. Il s’est retiré pour une méditation profonde dans un ermitage de montagne. Trois ans, trois mois et trois jours plus tard, une procession de moines à pied et à cheval traverse les hautes altitudes à plus de 4500 m pour aller le sortir de sa transe profonde. Il va mettre des semaines à récupérer l’usage de ses sens et de ses membres, et à renouer des relations sociales. La première est avec un chien noir qui l’a reconnu, la seconde avec son compagnon du même âge, la troisième avec son maître spirituel Apo, doyen du monastère (Sherab Sangey).

Mais avec le retour à la vie naturelle renaissent les pulsions corporelles. La nuit, il bande ; en jeune homme vigoureux, il éjacule dans ses couvertures comme un adolescent. Il en est étonné, fâché, puis s’interroge. Tous ses sens semblent avoir été exacerbés par sa retraite spirituelle ; s’étant retiré dans son monde intérieur, il goûte plus vivement et précisément le monde extérieur.

Lors d’une cérémonie bouddhiste auprès des paysans aisés qui font pousser l’orge nécessaire à la tsampa, cette bouillie consistante des tibétains que l’on mélange au thé et au beurre de yak, Tashi s’enthousiasme pour les mains et les pieds d’une belle fille qui le sert, Pema (Christy Chung). Lors d’un rêve nocturne, il lui fait l’amour, expérience qui laisse en son esprit une trace profonde.

Son supérieur, attentif à son élève et à ses doutes, finit par lui apprendre que le rêve était la réalité et que la fille Pema est venue volontairement baiser avec lui dans son sommeil. Il n’y a pas de « faute », nous ne sommes pas dans l’univers disciplinaire des religions du Livre ; mais il y a question : la voie du désir est-elle celle qui conduit au nirvana ? Pour approfondir la libre réflexion de son élève, Apo l’envoie consulter les textes et les images dans un monastère tantrique ; on y apprend la voie qui passe par le corps et les sens afin de les surmonter, pour s’en défaire si l’on veut accéder à la spiritualité. Ce pourquoi Tashi peut contempler des images érotiques qu’il suffit de tourner à la lumière pour voir ce qu’il devient de la chair : putréfaction et squelette. On ne peut fonder une éternité sur l’éphémère, ni le plus haut degré spirituel sur ce qui reste corruptible.

samsara tashi

Mais Tashi est jeune, énergique et, pour lui, intégrer le désir à la spiritualité semble possible. Gautama Bouddha lui-même, ce grand Exemple de libération spirituelle, n’a-t-il pas vécu durant 29 ans en homme ordinaire, marié, amoureux, papa ? Peut-on renoncer aux désirs tant que l’on ne les a pas connus et expérimentés ? Grave question que tous les parents connaissent avec leurs jeunes enfants. Et que les moines savent aussi, regardant avec indulgence les moinillons imiter avec forces mimiques les grands danseurs masqués du rituel. Saturer les désirs est semble-t-il le premier pas vers la modération… Il faut se brûler une fois pour savoir intimement que le feu brûle et contrôler son usage. Expérimenter permet seul d’apprendre, la théorie n’y suffit jamais.

Tashi quitte donc le monastère pour devenir paysan. Il recherche Pema, qu’il a « dans la peau » autant qu’elle hante son esprit. Car si elle est venue volontairement à lui, ne faut-il pas y voir un signe ? L’aigle qui plane haut dans le ciel ne fond-t-il pas de temps à autre sur une proie pour s’en nourrir ? Le jeune homme quitte donc ses habits de moine, symboliquement en passant un fleuve à gué. Son chien qui l’a suivi ne le reconnait plus et s’enfuit. Il est donc seul et s’engage comme ouvrier agricole pour rentrer la moisson ; le père reconnait le lama honoré qui est venu chez lui, l’embauche et lui envoie sa fille. Celle-ci ne sait plus que penser : est-ce un moment d’égarement qui l’a poussée ou le mouvement de l’amour ? Cet amour qui va au-delà du sexe et qui est union déjà, préfiguration de celle du grand Tout dans le bouddhisme. Le désir est énergie du monde et il faut l’intégrer aux forces de l’univers pour se réconcilier avec le Tout.

Tashi s’immerge alors dans la nature productive des champ gorgés de blé, des étoffes tissées du poil de yak, des femmes à la peau couleur de fruit mûr. Il désire tout, avide de toucher, de palper, de sentir. Il se marie, procrée un fils, dénonce l’injustice du marchand qui triche sur la balance en achetant le blé, il entreprend lui-même d’aller vendre directement la récolte à la ville pour une meilleure somme, il honore avec appétit sa femme mais aussi une amie sensuelle de celle-ci, il mignote son fils Karma (Tenzin Tashi). L’amour est un bonheur renversant (la caméra met le bas en haut, symboliquement), produire aussi – bien que cela signifie reproduire l’éphémère, le réincarner sans cesse, au détriment de la fusion avec le Tout. Mais il suffit de voir le regard apaisé et heureux du gamin lorsqu’il voit ses parents s’embrasser nus sur la couche conjugale pour s’apercevoir que tout est lié. Le sexe n’est pas péché au Ladakh, mais lien plus intime dont le fruit est l’enfant.

samsara baise renversante

Nous sommes dans le conte philosophique aux images soigneusement cadrées, aux couleurs volontairement saturées, aux personnages de caractère noir et blanc – comme la lumière brute des hautes altitudes. Les jugements bobos condescendants à la sortie en France en 2002, qu’on peut lire encore sur les sites des Inrocks, de Libération ou de Télérama, montrent combien le gauchisme culturel reste colonialiste au fond, narcissique et imbu de sa supposée supériorité morale. Ces bonobos de bobos n’ont rien compris au film, n’y reconnaissant que de l’exotisme New Age ou une publicité documentaire pour voyagiste. Cela montre la pauvreté culturelle de ces pseudo-universalistes qui jugent de tout entre eux tout en restant confits en chambre. Je suis moi-même allé au Tibet, au Ladakh, au Népal ; j’ai côtoyé les moines et les paysans, je témoigne du réalisme de ce film et des exigences spirituelles qui règnent en altitude.

samsara de pan nalin dvd 2001

Certes, le film est long sur la fin, mais les questions qu’il soulève sont universelles, très loin des petitesses mesquines des religions du Livre aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas). Pema revendique, comme l’épouse de Bouddha, le droit elle aussi de « renoncer » au monde. Mais si elle renonce, que va devenir l’enfant ? Est-il « déjà un homme », comme l’affirme son père ? Les liens charnels et les liens sociaux sont des liens qui enserrent. Peut-on faire son salut tout seul ? Bouddha lui-même y a renoncé, restant un sage qui donne l’exemple, retardant sa fusion avec le Tout pour attirer par son exemple le maximum d’autres humains. Tashi peut-il donc se retirer à nouveau en monastère, comme s’il n’avait rien vécu ? Le film s’achève sur cette interrogation… et sur cette réponse énigmatique :

« Comment éviter qu’une goutte d’eau ne sèche ?
– En la jetant dans la mer… »

DVD Samsâra de Pan Nalin, 2001, €10.98
Edition prestige 2 DVD, film Samsâra + documentaire Toulkous de Pan Nalin sur deux lamas réincarnés, Paradis distribution, €66.00 ou occasion €14.80
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Andrea de Nerciat, Félicia ou Mes fredaines

andrea de nerciat felicia ou mes fredaines

Ce délicieux roman libertin du XVIIIe siècle est écrit dans un français classique qui se lit à ravir. Il offre un panorama du siècle, le meilleur de ses mœurs : le jeu social, l’entreprise d’amour, le spectacle des situations et statuts, la vie l’un chez l’autre, la conversation, les visites sans nombre, les commodités. Stendhal était fou de ce livre et j’avoue le comprendre ; il correspondait à son tempérament réaliste et à son inclination sociable où l’esprit complétait la prestance et le courage pour définir les canons de la beauté.

Le goût de l’un pour l’autre justifie tout : adultère, inceste, sodomie, ne sont que des mots ou des tabous pour le commun ; le monde aristocrate est au-dessus de ces manières. « Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que des êtres formés d’un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère », déclare Félicia, l’héroïne à la cuisse chaude (p.297).

felicia depucelee

Le lecteur assiste à son dépucelage à 16 ans, âge déjà formé (p.60), compatit à sa souffrance au déchirement de l’hymen, se réjouit de sa consolation dans les bras de l’amant tendre et expérimenté, puis accompagne ses transports de jouissance, une fois délivrée de la résistance membranaire. Félicia elle-même dépucellera son jeune frère de 14 ans – mais sans savoir, pour la morale, qu’il s’agit de son frère. Quatre pages exquises donnent le déroulement minutieux des opérations, avec ce bon goût du siècle qui est l’une des formes de la pudeur sans lâcher sur le fond (p.176). Tous les êtres, jeunes et vieux, maîtres et valets, jusqu’aux prêtres catholiques ayant fait vœux de chasteté, prennent un franc plaisir en ces pages. La société tout entière défile, les mâles au garde-à-vous, les femelles en pâmoison : au centre la noblesse et ses titres, puis la grande bourgeoisie et ses écus, enfin le menu peuple attaché, qui n’est pas tiers en la circonstance mais profite allègrement des transports : domestiques, soldats, précepteurs…

felicia ravie

La nature agit bien ; la notion de péché n’est que voile hypocrite des jaloux voués au célibat par obéissance ; l’Hâmour sans toucher n’est qu’une invention d’impuissants. Félicia n’hésite pas à poser tout clairement son opinion : « le parfait amour est une chimère. Il n’y a de réel que l’amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment ». Voilà qui est bien raisonné, avec bon sens, et dit avec goût. Point de romantisme, il n’existe pas encore ; point d’exaltations malsaines, elles viendront avec la Révolution ; point d’être réduit à n’être qu’objet comme Sade en imaginera entre les murs de la Bastille, et que multipliera l’industrie comme le montrera Zola – ce siècle ancien en reste à la jouissance du moment et à l’estime réciproque : une grande leçon !

felicia en action

Gaillarde et aimable époque, si proche de notre fin de siècle XX par son goût éperdu de la liberté personnelle. L’amour libertin n’a rien à voir avec la baise de bon ton chez les perdus du gauchisme : point d’amour mécanique, point de masturbation à deux, point de narcissisme sexuel ni de performance – nous ne sommes ni chez Don Juan de Fellini, sex-machine sans âme, ni dans les névroses des petit-bourgeois en rupture de ban de Godard, ni dans la viande à baiser au poids des Bronzés. Le XVIIIe siècle connait de longs préliminaires sensuels, qui commencent par la conversation et l’élégant badinage, se poursuivent par la lente découverte du corps de l’autre sous les falbalas de la mode décrits en plusieurs pages où monte le désir. L’érotisme est charmeur et non brutal, le séducteur est attentif aux réactions et aux désirs du partenaire – il ne prend pas son plaisir égoïste. « C’était pour me procurer mille morts délicieuses qu’il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant plus l’excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les éteindre ; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble à notre félicité que lorsque l’amortissement lui annonçait la fin prochaine de mes désirs ; alors l’ardeur des siens savait les faire renaître ; il me faisait goûter de nouveaux ravissements, dont j’aurais été privée, s’il eût partagé jusque-là tous mes plaisirs. Que les hommes aussi délicats sont rares ! » p.273. Art des points-virgules qui suspendent le récit sans l’interrompre et donnent au style écrit ce rythme un peu haletant, répétitif, qui convient si bien à l’expression montante du désir !

felicia la faute aux dieux

On y revient, on recommence, on multiplie ses feux par ceux de l’autre, à l’unisson, en décalé, en complétude. Tout fait sens : la jeunesse de la peau, le tissu soyeux, l’inexpérience tâtonnante, l’art consommé du toucher, la douceur, la beauté, la fureur…

felicia seins nus

Il nous faut redécouvrir cet amour-là, sans honte de la chair et sans égoïsme, heureux du plaisir reçu autant que du plaisir donné ; atteindre cette liberté des sens de l’aristocratie XVIIIe siècle, ce déchaînement et cette mesure à la fois, fruit d’un statut social mais aussi d’une éducation au raffinement des relations humaines. Les convenances, plus que « ce qui est convenu » (moralement admis) est « ce qui convient » (en partage). Non point des règles extérieures, imposées, rigides, mais cette harmonie qui naît de l’intime entre deux personnes.

Andrea de Nerciat, Félicia ou Mes fredaines ; Le superflu du régime ; Le manchot, 1776, Garnier 2011, 350 pages, €7.50

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Camp sur une île déserte de la mer de Cortez

Cinglant vers les îles, nous installerons notre bivouac sur l’une d’elle, déserte. Débarquant sur la plage d’une anse, nous installons le camp en demi-cercle autour du feu de bivouac, les gros bidons d’eau et les caisses de provisions alentour.

ile deserte mer de cortez Basse Californie

Nous allons vivre de ce que nous avons apporté (il y a peu d’eau douce sur l’île) et de la pêche.

ile mer de cortez Basse Californie

L’étudiant en médecine a apporté palmes, masque et tuba, et surtout un fusil sous-marin à ressort. Il part régulièrement pêcher des poissons locaux, tel le capitaine, le mérou ou la carangue, que nous faisons griller sur la braise. Je me souviens aussi avoir réalisé des poivrons farcis au riz. On ne s’ennuyait pas, en dehors des heures de kayak.

falaise ile Basse Californie

L’île était peuplée de quelques coyotes du Mexique, plus petit que ceux du nord, et ces animaux, qui tiennent plus du renard et du chien que du loup, sont très curieux. Il n’était pas rare d’apercevoir à la nuit tombée deux yeux de braise flotter à quelques dizaines de centimètres du sol, juste à la limite du cercle de lumière.

kayak ile Basse Californie

Nous retrouvions parfois, au retour en fin de journée, les caisses et même les bidons mordus parce qu’ils sentaient la nourriture. Nous leur avons laissés quelques restes au départ, et ils nous suivaient la journée lorsque nous pérégrinions sur les rochers. L’un d’entre nous raconte même avoir vu un coyote regarder fixement, assis sur son train, un autre garçon se laver au filet d’eau qui coulait d’un rocher. Ils nous évitaient mais n’étaient pas peureux. Une distance minimum d’une vingtaine de mètres entre eux et nous leur suffisait.

iles mer de cortez Basse Californie

Les quatre jours écoulés, nous quitterons l’île pour rallier la péninsule, affaire de 5 ou 6 milles, puis redémonterons définitivement les kayaks, ce qui demande à chaque fois une bonne heure, pour tout ranger dans le van et reprendre la route de Tijuana.

plage ile Basse Californie

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Marcel Aymé, La jument verte

marcel ayme la jument verte

C’est un roman aimable et séduisant qui raconte avec une profonde tendresse et un humour constant les querelles de village, au début du siècle XXe. Il s’élargit aux types humains.

Le combat est sans merci entre laïques et cléricaux, mais les opinions politiques ne sont que les masques de haines plus vivaces. La différence des familles et des traditions familiales, surtout dans le domaine sexuel, la différence d’apparence et de comportement, voire d’attitude devant la vie, forment la trame des griefs échangés. Il y a les hypocrites, les puritains, les scrupuleux ; il y a ceux qui aiment la pénombre et les détours du langage. Et puis il y a des francs, les viveurs, les généreux ; ceux qui aiment le grand soleil et le verbe droit. Les Maloret et les Haudouin.

D’un côté les prudents qui ne s’engagent jamais ; les incestueux qui assouvissent leurs désirs en famille, persiennes tirées ; les cléricaux qui suivent la messe et craignent que leurs péchés ne compromettent leur récolte. De l’autre les insouciants, les spontanés, capables de laisser en plan une fille pour admirer le jeu du soleil au-dehors ; les laïques aimant vivre au rythme puissant de la terre et pour qui la République est une belle femme aux seins gonflés qu’il faut défendre contre les barbares.

Dès lors, la césure des opinions se fait non par choix librement déterminé, mais bien plutôt par complexion. Honoré est large, bon, fougueux, aimant la vie ; il sera laïc. Zèphe est rusé, prudent, hypocrite et un peu lâche ;  il sera clérical. La différence des tempéraments induit l’écart politique ; en quelque sorte une différenciation ethnique. « La famille Haudouin mesurait un mètre soixante-dix, elle avait les cheveux châtain foncé, les yeux gris, les traits du visage très accusés, les membres secs, mais musclés, le pied cambré. (…) La famille Maloret chaussait 42, elle était trapue, de visage pâle et de cheveux noirs » (XV).

Cette césure peut exister à l’intérieur d’une famille : ainsi Ferdinand et Honoré. Mais survient alors un autre critère, celui du lieu d’habitation. Ferdinand, bourgeois installé en ville, assoiffé de respect, est dans le fond un clérical bien qu’il défende la République. Honoré, paysan insouciant et volontiers anarchiste aime la liberté de mouvement, de travail, d’opinion et de comportement. Tout ce qui représente un frein, une tentative de brimade est rejeté instinctivement : le resserrement des rues en ville, les horaires fixes, l’opinion villageoise, les commandements de l’Église.

Il en est ainsi pour l’éducation des enfants ou pour l’amour des femmes. Honoré laisse les gosses libres de jouer aux jeux érotiques de leur âge, bien qu’il les reprenne avec fermeté (mais tendresse) lorsqu’ils s’égarent. Malgré des tentations, il reste fidèle à sa femme qui lui a donné des gamins et partage sa vie. Sa fidélité est instinctive et affective. Dans sa famille, l’union règne par-delà les disputes occasionnelles. L’entente est à un niveau profond : celui de l’amour de la vie et de la passion pour la liberté. Il est de très belles pages sur l’amour paternel (V) et sur l’unisson familial (IX). « Dans la maison d’Honoré, l’amour était comme le vin d’un clos familial ; on le buvait chacun dans son verre, mais il procurait une ivresse que le frère pouvait reconnaître chez son frère, le père chez son fils, et qui se répandait en chansons du silence » (IX).

Ferdinand, au contraire, s’érige en censeur de ses enfants et de sa femme. Il est obsédé et sans cesse soupçonneux, torturé par la vision du péché, par des scrupules de conscience, par la peur du qu’en-dira-t-on et par la crainte de Dieu. L’atmosphère familiale est étouffante, les enfants s’éloignent des parents le plus qu’ils peuvent, s’asseyent par exemple aux coins opposés d’un compartiment de chemin de fer.

Le récit, très « païen » au sens étymologique de ‘paganus’, le paysan, confronte deux types d’hommes éternels : celui qui aime la vie et qui est porté spontanément à la joie ; celui qui sans cesse craint l’opinion, Dieu, et qui oublie de vivre.

Marcel Aymé, La jument verte, 1933, Folio 1972, 256 pages, €6.50

DVD La jument verte de Claude Autant-Lara, 1959, avec Bourvil, Francis Blanche, Gaumont 2011, €19.71

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Paul Harding, La colère de Dieu

paul doherty la colere de dieu

L’Angleterre, en 1379, est un royaume dont le prince est un enfant. Richard II a 12 ans, un précepteur ambitieux et un oncle régent, Jean de Gand, dont le pouvoir chancelant est convoité par des factions nobles ou des guildes bourgeoises. Les corpulents marchands de Londres verraient bien émerger une république comme à Gênes ou Anvers. Pressurés, les paysans et les petites gens de Londres forment des groupes secrets fondés sur la foi naïve des Évangiles : « Lorsqu’Adam labourait et qu’Eve filait, qui était le seigneur alors ? » Un mystérieux Ira Dei – la Colère de Dieu en latin – tire les ficelles.

Sur son ordre, sont assassinés le shérif de Londres et un puissant marchand. L’or de la guilde, gardé dans une chapelle du palais Savoy, en coffre bardé de fer et muni de six serrures dont chaque marchand a une clé, disparaît… Le petit roi s’amuse et le régent fulmine. Il mande sir John Cranston, coroner de Londres, flanqué de son clerc dominicain Athelstan, pour résoudre cette énigme, la quatrième de la série. Mais ce ne sont pas moins de quatre énigmes que le duo aura à connaître : la mort mystérieuse de sir Oliver, ami de Cranston, peut-être assassiné par son aguichante épouse (mais il reste à le prouver) ; le diable qui se manifeste chaque soir dans une maison de ville par la bouche d’une fille possédée, dont la mère est morte et révèle en rêve qu’elle a été empoisonnée (comment la croire ?) ; les étranges disparitions des têtes de décapités, exposées sur le seul pont de Londres fermé chaque soir et gardé (pourquoi voler des têtes ?) ; enfin le complot d’Ira Dei. Ce n’est pas le travail qui manque !

« Nous sommes cernés par le péché, sir John, remarqua sombrement le clerc. Comme dans la plus noire des forêts, où que nous regardions, nous voyons luire les yeux des prédateurs » p.215. On embarque larrons et catins par fournées, tandis que des vendeurs de reliques exploitent la crédulité des âmes. Les nobles méprisants vont à la chasse et les marchands fourrés se pavanent. Où est Dieu dans tout ça ? Eh bien, dans cette berceuse qu’une mère chante à son enfant ; dans ces deux adolescents, fils et fille du fossier et du ramasseur de crottins, qui s’énamourent et qu’Athelstan convainc les parents de fiancer ; dans les yeux lourds de sommeil et les cheveux ébouriffés de Crim, l’enfant de chœur fidèle au poste chaque matin ; dans l’apprenti du serrurier au visage d’ange ; et dans Benedicta, la belle veuve amicale, dont Athelstan est secrètement amoureux. Dieu est aussi dans la logique, transmise par les clercs de l’Eglise, dont Athlestan a été abreuvé. Il se remémore les maximes de son maître Paul pour trouver les solutions.

Une fois encore, la magie agit. L’humanité s’ébat et s’égare en comédies, les passions tuent ou font vivre, le monde avance, doucement. Nous sommes au moyen-âge, dans une ville dynamique et commerçante où une société se forme. Paul Harding le raconte très bien.

Paul Harding, La colère de Dieu (The anger of God) 1993, 10/18 2005, 253 pages, €7.50

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Jim Harrison, Nord-Michigan

jim harrison nord michigan

Inspirée par sa propre histoire, ce roman se passe dans l’état où il a vécu enfant, avec un personnage de 43 ans issu de « Suédois bornés » comme lui et affublé d’un handicap comme lui, sauf qu’il ne s’agit pas de l’œil mais de la jambe. Il s’agit d’une vie qui aurait pu être la sienne mais qui ne l’a pas été. Exploration d’un destin parallèle désiré ? D’une absence d’aiguillage ?

Nous sommes avec ce roman au cœur même de la personnalité de Jim Harrison : une masculinité qui frise le machisme, une faiblesse intime qui le fait toujours désirer l’ailleurs, une incapacité à se lier pour la vie peut-être parce qu’il ne s’aime pas, l’étourdissement au sexe, à l’alcool, à la perte de soi dans la nature…

Joseph est professeur des écoles dans le rural, où les élèves sont si peu nombreux que les classes sont regroupées dans les années 1950 jusqu’à l’âge du ‘college’, de 6 à 18 ans. Sa jambe prise à 8 ans dans la courroie d’une batteuse, il traine la patte et est resté à la ferme avec sa vieille mère, tandis que ses six frères et sœurs sont partis au loin ou morts. Lui s’est enraciné, pas paysan pour un sou mais aimant la campagne et la forêt, la solitude et la littérature. Il aime aussi les femmes.

Rosealee est demi-indienne, une amie d’enfance ; Catherine est l’une de ses élèves de 17 ans. Avec Rosealee, c’est une longue histoire, l’affection du primaire a failli se transformer en baise torride à 13 ans dans les maïs, mais Joseph a éjaculé par terre alors que sa sœur l’appelait. Il n’a pas recommencé, pris entre la honte biblique et la timidité adolescente. Rosealee s’est donc tourné vers le beau mâle dominant de leur groupe, Orin. « Toutes les filles de l’école, même les plus âgées, étaient folles d’Orin. Il était le meilleur partout, mais il était tout le temps fourré chez Joseph, parce qu’il n’était pas très heureux chez lui. Et Rosealee était là aussi, très souvent ». C’est ainsi que l’amour arrive.

Rosealee s’est mariée à Orin, la guerre est survenue et Orin, avide d’ailleurs, y est resté, laissant un fils, Robert. Veuve, Rosealee renoue avec Joseph, ils font l’amour, tranquilles, en parfaite connaissance l’un de l’autre. Mais Joseph ne se décide pas à l’épouser. Pourquoi ? Parce qu’il se sent coupable de son ami perdu, du fils qu’il a laissé et qu’il a dans sa classe parmi les grands, du temps qui a passé et des enfants qu’il n’aura pas. Mais aussi parce qu’il baise une délicieuse jeunette nymphomane qui prend l’air de rien en cours devant les autres (ce qui est excitant) et chevauche nue son cheval dans l’écurie en attendant son vieil amant (ce qui est encore plus excitant). Catherine s’envole sur la balançoire des petits pour montrer sa chatte sous la jupe qui se relève, Catherine se frotte les seins avec un glaçon à whisky, puis le sexe, « mets-le moi dedans et viens », dit-elle à son prof amant. Ils font l’amour dans le foin et elle aime ça, Catherine, même si aucun avenir n’est possible avec elle et le qu’en dira-t-on.

La critique sociale ne va pas sans ironie de la part de Jim Harrison : « Le prêtre [luthérien suédois] trouvait que, sur ce point [le refus d’enterrer les suicidés], les catholiques étaient des barbares, pire même que les baptistes qui se souciaient tant d’éviter de danser, de boire, d’aller au cinéma et de forniquer, qu’ils en avaient oublié le Seigneur ».

Un vieux docteur qui a connu Joseph petit arbitre en sage les tourments sentimentaux des uns et des autres. Il fait ‘partir’ la vieille mère qui souffre trop d’un cancer, il encourage Rosealee à pardonner ses frasques à Joseph, il accompagne Joseph qu’il a connu enfant à la chasse au daim et à la grouse ou à pêcher la truite dans les endroits propices. Mais l’école va fermer, trop peu d’élèves. Rosealee est engagée à la ville, pas Joseph, qui s’est fâché avec le superintendant tant le politiquement correct l’emmerde. Il veut désormais être libre, vivre de sa ferme et de ses chasses, indépendant comme un pionnier. Donc choisir la femme plutôt que la fille, Rosealee plutôt que Cathreine, les habitudes plutôt que le grand large.

L’auteur, né en 1937, publie à 39 ans son bilan à mi-vie. Un bilan de la quarantaine romancé, réinventé comme s’il avait vécu autrement. Un retour doux-amer sur une région qu’il aime et où il aurait pu rester, une enfance qu’il aurait pu prolonger à l’âge adulte en enseignant aux jeunes : il voulait être pasteur. Mais il quitte le Michigan pour Boston et l’université. Il ne reviendra dans la région qu’en 1967, à 30 ans, avec sa femme et ses filles, pour vivre près du lac Leelanau. Il aurait pu rester, être fermier. Tel est le titre du livre en anglais (Farmer). Il ne l’a pas été.

Jim Harrison, Nord-Michigan (Farmer), 1976, 10-18 1993, 222 pages, €6.60

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Amour grec après Orlando

buffiere eros adolescent

Œil impressionnable et religieux s’abstenir ! Fermez tout de suite ce texte et allez lire autre chose sur ce blog. Les illustrations comme les propos peuvent « choquer les âmes sensibles » – selon les propos convenus. Vous êtes averti.

Le massacre islamiste d’une cinquantaine de gais dans une discothèque de Floride rappelle combien les religions du Livre issues du Moyen-Orient, que ce soit la juive, la chrétienne ou la musulmane, sont intolérantes au désir sexuel. Le seul désir licite est réservé à Dieu pour Sa gloire, la reproduction en série de Ses fidèles, et l’obéissance soumise à Ses commandements. Tout le reste est péché et éternelle consomption dans les flammes de l’enfer : car c’est prendre à Dieu que de désirer autre chose que Lui, de préférer la chair à l’esprit, le matérialisme de ce monde à la gloire de (l’hypothétique) autre. Dieu est totalitaire, il commande tout et exige soumission, il veut tout pour lui, en Père archaïque.

Bien différentes étaient les sociétés européennes antiques. Thucydide fit même de la nudité en Grèce un symbole de civilisation ! Nul ne peut comprendre la civilisation occidentale et l’histoire de la Grèce antique, sans saisir au fond ce phénomène social de la pédérastie. Qu’elle que soit la position de chacun sur le sujet, approbation, indifférence ou dégoût, le désir homosexuel est un fait humain. Qu’il soit inné ou acquis, en propension dans le besoin affectif durant l’enfance ou déclenché par une éducation trop rigoriste (Mateen, l’islamiste, avait longuement fréquenté la boite gai, manifestement très tenté…), ce n’est pas un « choix » de vie. Mais ce désir multiforme n’est pas le Mal en soi, seules ses conséquences peuvent être bonnes ou mauvaises.

dover homosexualite grecque

Les sociétés antiques européennes reconnaissaient le désir dans ses multiples manifestations : polymorphes durant l’enfance (la sensualité de l’eau, des pieds nus sur la terre, des caresses maternelles), panthéistes à l’adolescence (se rouler nu dans l’herbe mouillée, se frotter aux arbres, exercer ses muscles et les voir jouer sous la peau, se mettre torse nu, s’empoigner avec ses camarades), génitales avec la maturité (le désir se focalise). Mais les Grecs n’avaient pas de mots pour distinguer homosexualité et hétérosexualité. Chacun, selon les moments, pouvaient réagir à des stimuli homos ou hétéros mais la bisexualité comme mode de vie n’était pas admise. Le désir réciproque d’hommes appartenant à la même classe d’âge, s’il était naturel dans la sensualité enfantine et la sexualité exploratoire adolescente, n’était pas socialement bien vu au-delà, vers 18 ans. Le citoyen guerrier adulte était un mâle actif, destiné à éduquer les plus jeunes et à faire des enfants, pas à s’égarer dans une sexualité stérile pour la cité. On se mariait, honorait sa femme, mais on lutinait les beaux éphèbes.

Les causes de la pédérastie grecque sont historiques. À relief haché, atomisation politique ; le problème majeur des cités en guerre perpétuelle était la survie. La fonction qui comptait le plus était inévitablement le guerrier : citoyen, adulte, mâle. Les femmes, peu aptes au combat car souvent enceintes ou flanquées de marmots, furent dépréciées à l’aune des valeurs de la cité. Du fait de leur moindre disponibilité physique, on en vint à mettre en doute leurs capacités physiques, puis intellectuelles, et même leur volonté. Pour les mâles, rompus aux durs exercices militaires et à la contrainte du danger, les femmes ne savaient pas résister aux tentations de la sécurité, du confort et du plaisir ; on les croyait portée à la soumission. Mariées tôt, vers 15 ans, peu cultivées sauf exception, elles étaient confinées au gynécée où elles avaient la garde des enfants en bas âge. Une « femme honnête » selon les critères grecs ne pouvait sortir de chez elle que pour trois raisons : participer à une fête publique, faire des achats, accomplir des obligations religieuses.

baiser eraste et eromene vase grec

Faisant de nécessité vertu, les hommes mariés tard, vers 30 ans, s’entraînaient à la guerre et valorisaient les vertus viriles. Nul ne peut s’étonner qu’ils désirassent alors des adolescents au teint frais, au corps souple, au cœur tendre, qui exhibaient leur nudité sur les palestres. Ils avaient sur les femmes plusieurs avantages : leur liberté, leur adhésion aux valeurs des guerriers, et une grâce comparable à celle des corps féminins. Les jeunes mâles apparaissaient bien supérieurs aux filles en intérêt et en disponibilité. Les vases représentent éraste (protecteur barbu) et éromène (éphèbe imberbe et cheveux longs) face à face, en caresses ou en baiser.

Les garçons étaient jugés pour ce qu’ils promettaient d’être une fois épanouis. Le courage, la résistance à la douleur, la fidélité, la musculature, étaient valorisés. La qualité des relations entre aînés et plus jeunes était pour lors différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rapports se devaient d’être complets, car la formation d’un guerrier sollicite toutes les capacités humaines : les sens, l’affectivité, l’esprit et l’idéal. Un soldat se doit d’être physiquement fort, moralement courageux, intellectuellement rusé, et de croire à ce qu’il fait. La relation la plus riche est avec un être en complète harmonie avec soi, qui valorise toutes ces qualités communes. Si les citoyens pouvaient aussi assouvir leurs désirs sexuels sur les prostituées ou sur les jeunes garçons esclaves, leur inclination profonde allait vers ces guerriers en fleur qu’ils côtoyaient et entraînaient chaque jour, dont l’admiration et la séduction leur importait.

eraste et eromene vase grec

Le combat avait induit un culte du corps fondé à la fois sur la puissance et sur la souplesse. La beauté (kalos) est avant tout physique en Grèce antique : l’allure, le teint, la conformation équilibrée, les gestes mesurés et hardis. Kalos n’est pas employé au sens moral. L’idéal traduit par la sculpture et la peinture de vase est l’éphèbe de 12 à 18 ans, au corps harmonieusement développé par la pratique du pentathlon (lutte, course, boxe, saut en longueur, lancer du disque, lancer du javelot). Ces exercices sont complets, ils donnent souplesse, endurance et force. Aucune partie du corps n’est privilégiée, donc hypertrophiée ; la musculation est générale, le corps est aimé pour ses possibilités, non pour son apparence. La beauté grecque n’a donc rien à voir avec celle de nos monsieur Muscles chère aux homosexuels contemporains, mais plutôt avec celle des nageurs juvéniles.

Durant l’été grec, sur les palestres aux senteurs balsamiques où l’on s’exerçait nus entre pairs, dans les gymnases où l’on se frottait mutuellement d’huile ambrée avant de s’empoigner et de rouler dans la poussière, la sensualité faisait partie du quotidien ; elle était naturelle, admise, encouragée. L’exercice échauffe, le contact électrise, la performance séduit, la concurrence stimule. La grâce corporelle et l’effort d’un être jeune émeuvent toujours le plus âgé. La vulnérabilité des anatomies en développement fait que les coups, les prises et le cuir participent d’une obscure fascination.

adulte et adolescent palestre

Quant aux adolescents, ils ne restent pas des anges (il n’y a pas d’abstraction éthérée que sont les anges dans les sociétés antiques). Travaillés de puberté, ne pouvant par interdit social aborder les filles, ils ne sont pas insensibles aux désirs virils ; ils admirent les plus forts, les plus glorieux, ils voudraient les imiter en tout et être valorisés par eux. Leur sensualité s’extériorise, ils cherchent à séduire, se mettent en valeur. S’était un honneur que d’être désiré ; l’estime de soi en était valorisée.

Mais le désir est lié à l’estime, et l’on ne peut estimer ce que l’on peut acheter. En outre, ni les femmes, ni les esclaves, ni les prostitué(e)s ne pouvaient parler combat ou philosophie, ni adhérer aux valeurs du citoyen guerrier. Le besoin de relations personnelles intenses ne pouvait être satisfait que par un semblable en devenir. Le mariage, les enfants, la communauté, ne satisfaisaient pas pleinement cette exigence. L’amour profond ne pouvait naître du couple, où l’égalité ne régnait pas, ni des amis politiques ; il se fixait plutôt sur un être à protéger, à éduquer, à élever au même rang que le sien.

Tout n’était pas permis : aucune fellation entre éphèbe et adulte n’est présentée sur les vases peints (alors qu’il en existe pour les couples hétéros et entre pairs adolescents), et le coït anal est une forme de mépris (réservé aux prostitués, passifs par nature) ou de domination (les bergers entre eux). Les positions de la femme (dominée) dans les représentations antiques sont bien distinctes de celles de l’adolescent. Celui-ci est aimé debout, de face, entre les cuisses ; à l’inverse, la fille est prise par derrière et penche le buste ou bien se trouve dessous si l’amour se pratique allongé.

caresse eraste et eromene vase grec

La distinction cruciale est entre actif et passif ; le citoyen libre ne peut être passif, ce serait déchoir et laisser entendre à cette société de guerriers que l’on admet être « vaincu ». L’adolescent peut encore se permettre de jouer sur l’ambiguïté, de se laisser aimer, de s’offrir à qui le valorise socialement, de se travestir durant les fêtes : il n’est pas égal de l’adulte, ni mûr, ni citoyen responsable. Une fois l’âge atteint d’être citoyen, ce genre de comportement lui est socialement interdit : ce serait vouloir rester dans l’immaturité, irresponsable et poids mort pour la cité.

L’amour entre adulte et garçon (jamais avec un enfant non pubère) n’est reconnu socialement que s’il est une véritable relation affective, dont le but est l’éducation du futur citoyen guerrier. Il s’agit d’un vieux rite d’initiation attesté en Crète et resté fort à Sparte, répandu dans tout le monde grec. Mais à Athènes, prostitution et proxénétisme sur la personne de citoyens libres, femmes ou enfants, étaient des crimes, tout comme le viol, et passibles de mort.

L’enseignement grec est chose vivante, de main à épaule, de bouche à oreille, d’esprit à esprit. Il nécessite un maître et non des livres. Il vise à acquérir le savoir par raisonnement contradictoire de l’accoucheur d’âme, mais aussi à forger les vertus par l’exemple. Éduquer, c’est élever et non gaver. Inculqué par l’érotisme, l’affection et l’estime, l’enseignement grec forme des hommes complets, robustes, trempés et brillants. Pour Platon, l’amant féconde spirituellement l’aimé en déversant son sperme entre ses cuisses, la tendresse en son cœur et le raisonnement en son esprit. Il devient le père de ses connaissances et de ses vertus, il couve ses affections, il surveille sa valeur physique, morale et intellectuelle. L’amour ouvre à la connaissance parce que l’être entier a soif et arde de remonter à la source. La beauté d’un corps incite à la beauté du cœur, prélude à découvrir la beauté d’une âme.

sergent homosexualite et initiation chez les peuples indo europeens

Dernier stade de l’amour pédérastique, le dévouement. Le garçon aimé devient sacré ; on peut mourir pour lui ou avec lui – et réciproquement. Ainsi tombèrent à Chéronée les Trois-cents de Thèbes. Là se révèle le sentiment cosmique que les Grecs avaient de cet amour. Si Aphrodite préside à l’amour entre homme et femme, c’est Éros qui préside à l’amour des adolescents. Éros apparaît avec Hésiode comme l’une des forces qui succèdent au chaos, bien avant que naissent les dieux et les hommes. Il pousse les éléments de la matière à s’assembler et à s’unir. Il apparaît ainsi comme le lien individuel le plus fort dans la cité. Celle-ci, pour sa survie, l’encourage, car Éros est liberté : il lie les guerriers, assure la transmission des vertus, protège contre les ennemis ; il assemble les citoyens et protège contre les tyrans (Harmodios et Aristogiton).

L’amour grec a donc peu à voir avec le mythe qui court les esprits aujourd’hui. Les pédérastes d’Occident qui agressent les impubères auraient été condamnés pour viol en Grèce ancienne, les homos de plus de 18 ans méprisés comme soumis, les obsédés sexuels et les pervers du fist-fucking châtiés.

L’amour grec était bien circonscrit par ses acteurs et dans ses buts. Moyen d’éducation hors pair, façon la plus efficace de former par l’exemple et l’attention des guerriers hors du commun, il respectait la personne de l’adolescent et ne se poursuivait pas après l’apparition de la première barbe, vers 16 ans. La sexualité n’était que secondaire, loin derrière l’érotisme sensuel, l’amitié tendre et l’estime personnelle. Car ce qui comptait, en Grèce ancienne, était non le Bien en soi mais la vertu, non le Mal absolu édicté par commandement de l’au-delà mais le vice ici et maintenant. L’individualisme n’existait pas : était encouragé ce qui était bon pour la cité, puni ce qui était mal pour la collectivité.

Xénophon le résume à merveille lorsqu’il évoque Lycurgue dans la République des Lacédémoniens : « Quand un homme qui était lui-même honnête, épris de l’âme d’un jeune garçon, aspirait à s’en faire un ami sans reproche et à vivre avec lui, il le louait et voyait dans cette amitié le plus beau moyen de former un jeune homme » 2.13.

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Avez-vous déjà mangé des bénitiers ?

Avez-vous des bénitiers (pahua) dans votre aquarium ? Non ? Vous avez tort ! Il paraît, c’est un thésard qui le dit, que les bénitiers peuvent faire autant de photosynthèse que les coraux, mais sur une surface bien plus petite. Cette découverte est utilisée aujourd’hui pour développer des panneaux solaires bien plus compacts. Le doctorant affirme qu’à la différence avec le corail, c’est que les coraux gardent leurs algues en une seule couche plate, alors que les bénitiers les utilisent sous forme de piliers aux configurations bizarres ; les algues en haut semblent récupérer toute la lumière et on penserait que les algues du fond  sont dans l’ombre. Mais les pigments (les couleurs du bénitier) aident à rediriger cette lumière sur toute la hauteur de la colonne… Et, toujours d’après le thésard, les bénitiers peuvent vivre une quinzaine d’années. Avec les changements climatiques, qu’en sera-t-il ?

Benitier (coquillage) de Nouvelle Calédonie

Mais qu’est-ce qu’on va manger, y a pu d’poisson ! Désolés disent les poissonniers, les pêcheurs se les gardent jalousement. Les restos, les snacks font grise mine. C’est vrai qu’en janvier/février le poisson se fait rare, mais en avril encore sœur Anne ne voit toujours rien venir. Et les prix flambent ! Le thon blanc aime les eaux fraîches, ce n’est pas le cas en ce moment, El Niño chauffe. Les armateurs rassurent : « si fin avril, début mai, le poisson n’est pas revenu au niveau des bons jours, là, il y aura matière à s’inquiéter. » Nous sommes prévenus !

La pêche en Polynésie statistiques 2014) : celle en haute mer est en baisse (-7%) mais la part des poissons exportés augmente de 27% ; la production côtière atteint 3 495 tonnes ; la pêche lagonaire est uniquement destinée à l’autoconsommation.

thon germon

Parmi les différentes techniques de pêche, la pêche hauturière la plus importante constitue les 2/3 de la production. Cette flottille comprend les thoniers palangriers répartis en thoniers de pêche fraîche (36 actifs en 2014) et les thoniers mixtes et congélateurs (26). L’exportation de cette pêche est en hausse. Les thons germon représentent 58% de la production commercialisable. Les prises de thons obèses (13%) augmentent de 17% tandis que celle des thons jaunes (10%) diminuent de 22%. Les poissons entiers réfrigérés constituent l’essentiel des exportations de produits de la pêche (70% du volume) sont pour les ¾ envoyés aux États-Unis. Les filets de poissons frais (11% des recettes et 7% des volumes) sont destinés à la France métropolitaine (55%) et aux USA (36%). Les filets de thon congelés sont achetés quasi exclusivement par la France tout comme le poisson entier congelé (3%) et la chair de poisson frais (3%).

poti marara tahiti

La pêche côtière (en mer, mais proche des côtes, de type familial), est plus traditionnelle et artisanale. En 2014, la flottille est composée de 403 poti marara (en bois et en fibre de verre, de 6 à 8 mètres) et de 45 bonitiers (en bois de 10 à 13 mètres). La production de 3 495 tonnes augmente de 12% en partie grâce à la croissance de la flottille, au bon rendement obtenu pour le mahi-mahi (dorade coryphène) et le thon jaune. 3 495 tonnes de poissons pêchés dont 2 927 tonnes pour les poti marara et 568 tonnes pour les bonitiers. Les navires sont basés essentiellement aux Iles du Vent (60%) et 20% aux Iles sous le Vent)

La pêche lagonaire est essentiellement consacrée à l’autoconsommation et est estimée à 4 300 tonnes/an, répartie de 3 400 tonnes de poissons lagonaires et de récif, petits pélagiques (700 tonnes) et fruits de mer  (200 tonnes), valeur estimée à 2 milliards de XPF ;  excepté la pêche des roris (bêches de mer), trocas et bénitiers qui sont tous ou partie exportés.

La production aquacole s’effectue sur 6 fermes et concerne la crevette bleue et le paraha peue.

La ferme chinoise de HAO (Tuamotu) n’est à ce jour qu’un projet.

Hiata de Tahiti

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Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs

jim harrison bouquins laffont

L’écrivain sauvage Jim Harrison, né en 1937 dans le Michigan, a claqué au début de cette année comme un élastique trop tendu. Il a toujours vécu dans l’excès et la camarde l’a rattrapé d’une crise cardiaque à 78 ans le 26 mars 2016. Il faut dire que whisky, tabac, herbe et filles avaient composé le menu principal de ce grizzly aux grands-parents venus tout droit de Suède. Né dans un État sauvage, il a toujours eu la nostalgie des forêts et de la prédation : pêcher, chasser, cueillir des champignons, faire du bois…

« Partis vers l’Est, sans guide, avec mes cannes à pêche et de la nourriture séchée. Vivre en ermite. Deux kilos de tabac Bugler, du papier à rouler Zig-Zag, mais ni herbe ni whisky. Rencontrer fille indienne et niquiniquer… » p.142. Ces Mémoires fictifs des années 1956-1960 commencent en solitaire dans la forêt, au bord d’un lac, loin de toute vie civilisée. L’auteur se balade à poil ou presque, selon les heures des moustiques, il se baigne et boit l’eau pure, il lance des lignes à truites, il brûle du pin pour se chauffer, cuire et éloigner les insectes à coup de fumée de fougères.

Puis il se remémore moins son enfance, très peu évoquée, que ses années de jeunesse, surtout les bouteilles qu’il a descendues et les filles qu’il a baisées. En général dans les villes, là où elles travaillent, ce pourquoi cela n’a jamais accroché : lui voulait repartir dans la nature. Il a quand même récupéré Linda dans la vraie vie, avec qui il a eu deux filles, mais il la quitte à New York où il est de passage dans ce roman pour aller acheter du chinois à bouffer.

Wolf est son premier roman à 34 ans, après des années de poésies. Il s’y montre brut, en Hemingway mal dégrossi, peu soucieux du reste du monde. Un vrai nature writer américain. Ce sont moins les grands espaces qui le font bander que le retour sur l’intime. La tente, dans la forêt, est comme une mini-ferme où l’on est chez soi, seul avec ses pensées, la carabine chargée à portée de main à cause des énormes grizzlys qui n’hésitent pas à arracher la toile d’un coup de patte s’ils sentent à manger par-là, et la tête du campeur par la même occasion « comme il est arrivé à deux filles ».

michigan forest

Mais Harrison, qui se met en scène sous le nom du jeune Swanson, n’est pas un illettré. Il a beaucoup lu dans son isolement forestier enfant, où la famille élargie vivait en fermes rapprochées. Fenimore Cooper et la Bible, puis Rimbaud et Dostoïevski, Faulkner, Arthur Miller et Jack Kerouac ensuite. S’il a voulu se faire pasteur protestant à 15 ans, il a baisé une fille à 17 (qui en avait 14), puis de nombreuses autres filles. Cela l’a rattaché à la terre plutôt qu’au ciel, et aux proches plutôt qu’au prochain. Il est concret, Harrison, il aime toucher et expérimenter, l’abstraction ne lui sied pas.

D’où ce roman âpre et familier à l’écriture vigoureuse et crue comme un t-bone steak, il se pose en vagabond littéraire, travaillant ici ou là de ses muscles, sans le sou mais avec le ciel sur la tête. Une époque post-hippie et pré-écolo où le retour aux espaces vierges compte plus que la consommation urbaine, où les relations sont réduites à leur base : bouffer, baiser, dormir. Avec qui ? Là est la question.

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, 1971, Robert Laffont collection Pavillon, 1998, 265 pages, €21.50

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, avec 4 autres romans, Bouquins Robert Laffont 2010, 156 pages sur 770, €24.50

Le site Jim Harrison en français

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Cucugnan sans curé

Nous partons à pied vers Cucugnan, ce village dont Alphonse Daudet a rendu le curé célèbre.

cucugnan cure de daudet

Parce que ces paroissiens en prenaient selon lui trop à son aise, le bon curé leur conta en chaire le songe qu’il dit avoir fait : personne du village au paradis, personne non plus au purgatoire : seraient-ils tous en enfer ? Certes : et je vis sur des fagots, au milieu des flammes : le père Gaulinier qui se grisait si souvent et qui battait sa femme ; la petite Mioune qui couchait dans cette ferme isolée, vous savez bien, garçons ! la mère Françoise qui s’est mariée trois fois : on ne sait que le nombre de ses maris ; ce païen de Bascou, l’esprit fort du village, l’instigateur de tous vos procès, et son frère l’usurier, et son cousin le voleur… Bref, tous ceux qui sont morts depuis vingt ans, même les moins pécheurs, tous étaient là, les pieds dans la braise ». À cette peinture de l’enfer, tous se repentent et courent demander confesse, au point que le curé est obligé de planifier les jours…

cucugnan vignes et butte castrale

Nous ne le verrons pas, le curé, mais visiterons l’église Saint-Julien-Sainte-Basilisse.

cucugnan eglise sans cure

Sa particularité est d’exposer une statue de Vierge Marie enceinte. Elle est en bois polychrome de 50 cm de haut et date de la fin du 17ème. Confiée au Conservatoire départemental des antiquités en 1930 par le curé qui la trouvait « spéciale », elle est réintégrée dans l’église en 1945 sur demande des habitants après un orage de grêle violent. Elle sera volée en 1981 et retrouvée par hasard à Lille, dans une consigne de gare.

cucugnan eglise vierge enceinte

Elle contient aussi un saint Jean-Baptiste.

cucugnan eglise st jean baptiste

Le soleil s’est levé mais le vent est constant, il souffle dans les 300 jours par an ici, selon le guide. Il tempère l’impression de chaleur mais n’élimine pas les UV et dessèche le corps. Il ne faut pas oublier de boire.

Même les forgerons ont chaud au village, comme en témoigne l’enseigne qui grince dans le vent.

cucugnan enseigne de forgeron

Cucugnan est situé sur une motte castrale. Si le château initial n’est plus qu’une ruine enfouie sous le gazon, un moulin à vent restauré étend ses ailes au sommet de la butte, attraction pour les touristes venus de la côte en ce dimanche de Pentecôte.

cucugnan moulin

Nous poursuivons notre marche sur un chemin caillouteux à plat, parmi les vignes.

cucugnan plaque

Il nous faut cependant vite remonter vers le village de Duilhac, au pied de notre second château. Nous le visiterons demain. Cette demi-journée de mise en jambes avec le vent, sous le soleil, nous suffit pour aujourd’hui. Nous arrivons vers 18 h au gîte municipal, presque neuf. Le dortoir unique est fait de lits superposés, au grand dam de J. qui n’avait pas demandé tant de promiscuité.

Nous dînons dans le village de charcutaille et cassoulet au restaurant La Batteuse, le seul du village, qui semble peu habité. Malgré son église Saint-Michel consacrée en 1155, sa fontaine des amours où l’on buvait l’eau fraîche, et sa place Georges Frêche et la plaque en hommage à tous les élus qui ont contribué au financement de la restauration du coin, le village semble composé de résidences secondaires. Aucune vie ce soir, sauf un « chien aimable » (comme il est précisé sur un carreau de faïence encastré dans la clôture) mais qui aboie avec force dès que l’on frôle son territoire. Quelques chats errent, silencieux, sur les murets et s’enfilent dans les herbes, mais aucun gosse à jouer dans les ruelles désertes, aucune matrone rentrant le linge – pas même un touriste à part nous.

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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Écoliers au moyen âge

daniele alexandre bidon la vie des ecoliers au moyen age
On apprenait à déchiffrer les lettres en 3 mois dès 3 ans, et à calculer en 4 mois, ce qui était très utile aux petits bergers pour compter les moutons. On ne confiait en effet jamais un troupeau avant l’âge du calcul ! La méthode d’apprentissage de la lecture était celle du b-a ba.

La directrice de recherches au CNRS Danièle Alexandre-Bidon en a écrit un album pour enfants, La vie des écoliers au moyen-âge.

L’école concernait surtout les garçons et un maître ne pouvait enseigner qu’à des garçons. Mais elle n’était pas fermée aux filles, qui pouvaient apprendre avec une femme si elles en avaient le loisir. Les durs travaux faisaient parfois des filles des garçons manqués, en témoigne Jeanne d’Arc. Christine de Pizan fut exemple d’une femme lettrée du temps, auteur de livres à succès. Mais la pesanteur traditionnelle vouait surtout les femmes à la maternité et cela ne nécessitait point d’école. Il en reste quelque chose dans l’islam intégriste, voire chez les catholiques tradi.

maitre et ecoliers moyen age

L’apprentissage commençait très tôt dans les familles, vers 8 ans pour les garçons potiers, mais il fallait attendre d’avoir quelques muscles pour devenir rémouleur. La plupart des apprentis pour les métiers délicats ou difficiles n’avaient pas moins de 14 ou 15 ans. Il fallait de 3 à 6 ans pour sortir de l’apprentissage. Mais ce n’était pas le bagne : souvenons-nous qu’un jour sur trois était fête au moyen-âge.

Doué, on pouvait entrer à l’université à 10 ans, passer le baccalauréat à 14 ans, mais on était obligé d’attendre au moins 1 an pour passer la « licence », autorisation qui permettait d’enseigner – donc dès 15 ans. L’Église imitait Jésus et les docteurs.

maitre et ecolier moyen age

On étudiait par terre, assis en tailleur sur des bottes de paille, tandis que le professeur tenait dur comme fer à sa chaire – afin de faire lever les yeux aux élèves, en signe de respect. Les profs pouvaient sans vergogne fouetter nus les élèves (c’était « le bon temps » ?). Mais il leur était quand même déconseillé de « blesser jusqu’au sang » ou de « casser un membre » (c’est dire les mœurs du temps…). La baguette de bouleau, qui cingle en laissant peu de traces, était donc l’instrument privilégié de l’enseignant : la férule.

fesser nu un ecolier moyen age

Pas de livre (chaque manuscrit valait un troupeau), l’enseignement était oral. Le but de l’éducation était de maîtriser l’art de la parole. Les trois arts qui formaient le trivium étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique Uniquement oral, le bac avait lieu à Pâques, tandis que la maîtrise se soutenait à l’été. La salle de classe médiévale pour gosses de riches était étroite, fermée. C’est qu’il faisait froid à Paris, la plupart de l’année.

pupitre moyen age

L’habitation médiévale urbaine avait un escalier qui menait aux pièces, chacune munie de latrines à fosse. Ces pièces servaient de lieux privés multi-usages : chambre la nuit, cabinet de travail la journée, pièce à manger ou à recevoir. Il suffisait de tirer les courtines du lit, où chacun dormait nu, les enfants en lit commun, ou de dresser la table sur tréteaux.

ecoliers moyen age

C’était une vie spartiate, communautaire et protégée. On vivait surtout dehors, baguenaudant dans la ville, travaillant aux échoppes. Les écoliers étaient enfermés dans les lieux sombres et austères, propices à l’étude, selon les croyances de l’église du temps. Savoir est un péché, il y faut un effort, surtout pas de confort.

N’en reste-t-il pas quelques traces dans les mentalités ?

Danièle Alexandre-Bidon, La vie des écoliers au moyen-âge, 2000, La Martinière 2005, 47 pages

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Rick Bass, Le journal des cinq saisons

rick bass le journal des cinq saisons
Dans la vallée de Yaak, au Montana, l’auteur né en 1958 au Texas vit depuis 1987. C’est « une frontière entre deux mondes : à la lisière de la nature sauvage, du Montana, de l’Idaho ; aux confins des États-Unis et du Canada. La bordure des Rocheuses et du Nord-Ouest Pacifique » p.186. Il occupe un chalet avec sa femme et ses deux petites filles de 8 et 4 ans, plus une cabane de rondins où il écrit, dont la fenêtre donne sur le marais. Écologiste engagé dans la préservation de la nature et des parcs naturels, il a travaillé des années dans l’exploration des gisements de pétrole et de gaz, après des études de géologie et de biologie. Lassé du mercantilisme à courte vue des avides que sont ses concitoyens, il s’est retiré dans la nature, comme Henri David Thoreau, afin de méditer sur les fins de l’homme et écrire des livres emplis de vie.

Ce journal conte moins son ego que son milieu naturel. Il se veut « dans » la nature et pas au-dessus, il s’y fond et s’y confond, ne prélevant en bois, airelles, champignons et gibier que ce qu’il lui faut à sa consommation familiale. Pour le reste il contemple la beauté de la forêt, des montagnes, des ciels violets ou bleuté, des plantes qui vivent et s’accrochent malgré tout, de la faune, ces bêtes moins bêtes qu’on le croit, et des gens robustes et obstinés qui l’entourent.

Il faut lire ce récit dès janvier pour comprendre, dans le froid relatif de nos contrées, ce que peut être le vrai grand froid de la nature sauvage. Le Journal commence par une réunion d’amis à la maison, devant une table bien garnie et un bar copieux ; il se terminera, un an plus tard, par une autre réunion d’amis à la maison, devant la même abondance. De quoi nous faire comprendre que l’écologie n’est pas cette macération austère des prédicateurs de fin du monde, que trop de militants adoptent volontiers. Que la nature est indifférente aux humains mais qu’elle offre à profusion tout ce qu’il nous faut pour être heureux, à la seule condition de respecter ses équilibres. « Je me sens seulement envahi par une quiétude presque mystique. (…) Vivre avec sous les yeux la beauté des uns et des autres, la beauté du matin et de la saison. Aucune autre raison ne me paraît nécessaire » p.190.

« Qu’est-ce qu’une communauté ? » s’interroge l’auteur face à la nature sauvage. « Je propose de définir le mot non comme un rassemblement de gens qui partagent des buts et des projets, ou même des valeurs mais – et c’est infiniment plus rare – un lieu et un moment où contre les forces éparses du reste du monde, ils peuvent s’unir malgré leurs différences, parfois même les différences les plus saisissantes, et ressentir néanmoins une affection les uns pour les autres et la force de leur engagement commun » p.67.

Il y a toute une philosophie dans ces pages. L’humilité devant la grandeur du monde, le courage face à la force des éléments, la ruse pour se fondre dans le paysage et chasser utilement, la responsabilité pour préserver sa famille des dangers et l’initiative pour préparer activement l’hiver dans la langueur de l’été qui pousse au farniente. Il y a surtout le sentiment que tout est lié, en harmonie, en symphonie, comme ces pins vrillés qui s’abattent lors d’une tempête, formant ainsi une barrière naturelle pour que poussent les trembles loin de la dent affamée des cerfs, durant les quatre ou cinq années nécessaires à ce que les arbres deviennent adultes, permettant une réserve de nourriture pour les futurs cerfs (p.172). Il y a la prescience de l’éternel retour des saisons (p.151), des naissances et des morts, de la révolution des planètes. « Regarder le mouvement du printemps encore en bourgeons et (…) sentir le vaste esprit du monde – la joie, le réveil – qui court comme les eaux rapides de la fonte des neiges sous la surface, au retour des brises du sud, et de se laisser emporter par cet élan » p.131 (j’ai replacé la virgule où elle devait être, le traducteur semblant être fâché avec la ponctuation en français).

C’est que le pays est immense et que tout ce qui arrive est énorme. Le froid de l’hiver est glacial avec ses tempêtes de neige, le printemps explose, l’été accablant voit naître de gigantesques incendies si durs à contenir que l’on fait intervenir B52 et C130 pour jeter par tonnes des retardateurs de feu, l’automne flamboie de couleurs et de grizzlis gourmands de plus de deux mètres et demi de haut… Les vents sont puissants, les orages monstrueux, les pluies diluviennes, la neige interminable et la glace épaisse, le soleil impitoyable. Nous sommes dans la démesure, la nature au Montana accentuant encore la démesure du continent nord-américain par rapport à l’Europe.

Il y a même une saison de plus que dans le reste du monde, tant la nature est ici dans le surcroît. La cinquième saison est, pour l’auteur, le mois d’avril. « Pas question de passer directement de l’hiver au printemps : un enfant, ou même un adolescent, devient-il adulte comme ça, d’un jour à l’autre ? » p.163. Si juillet commence page 289, presque à la moitié, les mois ne sont pas racontés de façon égale, tout comme la réflexion même qui ralentit ou s’accélère selon que la saison pousse à agir ou à méditer.

vallee du yaak montana

Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de nous charmer avec ces excès mêmes. Certes, il y a parfois trop de mots, la solitude relative rend l’auteur volontiers bavard sur ce qui le passionne. Mais il sait capter l’attention par une anecdote de trappeur, nous enchanter par une description à la Chateaubriand, nous séduire par des phrases longues et balancées. Certains s’y ennuient, moi pas. La traduction de Marc Amfreville n’est pas toujours à la hauteur, mais la richesse de la langue sous-jacente se sent malgré tout. Que veut dire entre autres, en français, « les cheveux débridés » d’une femme (p.264) ? Serait-elle vue comme une bête de somme ? Et pourquoi ne jamais traduire « cobbler » (qui n’a aucun sens d’usage en français) par le mot évident de tourte ?

Rick Bass reste américain de culture et d’habitudes, mais la nature l’aide à lutter contre. Il se décrit plusieurs fois comme « un vrai glouton, Gulo gulo » p.240, « si impulsif et impétueux, si imprudent et si mal organisé » p.239. C’est ainsi qu’il s’amuse à brûler des herbes en plein été près de sa maison, manquant déclencher un vaste incendie ; qu’il entreprend de monter une côte enneigée avec son pick-up sans avoir les pneus cloutés, ce qui fait glisser le camion qui patine lentement jusque dans le ravin (il saute in extremis). Il est toujours poussé à l’action, vertu de ce peuple de pionniers optimistes : « Ne pas faire cette tentative exigerait une acceptation fataliste des agissements de l’univers dont aucun de nous (…) n’est capable » p.422. Malgré le paganisme qui est la religion innée de la nature (religion veut dire « relier »), il garde un reste de culpabilité chrétienne, péché originel et autre soumission aux Commandements du paternel suprême. « Il y a tant de joie dans cette communion que je dois avouer m’être demandé, au début, si je n’étais pas en train d’être tenté par le diable lui-même – tant quelque chose d’aussi bon ne pouvait être que coupable, et même approcher de la luxure » p.155. Quel appauvrissement qu’une religion qui interdit ainsi tout ce qui fait du bien ! Au nom d’« autre » monde, seulement « possible »…

Le verbe de Rick Bass reste irrigué par une vitalité qui vient de l’accord avec cette nature exubérante. Il s’émerveille que les enfants y soient solides, ses petites filles n’hésitant pas à marcher en sandales malgré les fourrés – comme si le paysage vous choisissait, et non l’inverse. Le récit d’une traque de cerf avec Travis, le fils de 15 ans d’un ami décédé, est un hymne à l’endurance comme au courage, les bottes texanes n’étant guère adaptée à la neige. « Et tandis que nous avancions péniblement, je me suis soudain rappelé ce que cela veut dire d’avoir quinze ans, quel extraordinaire mélange de vigueur et d’inexpérience c’était, un moment de la vie où l’on est capable physiquement et intellectuellement de presque tout faire au monde, et où tout est, sinon complètement, du moins presque neuf » p.499.

« Je voudrais que ce journal de bord ne soit qu’une célébration, une galerie de portraits du bonheur » p.131. C’est réussi. Lisez ce livre de joie pour la vitalité de la nature et de bonheur sur ses beautés vivantes.

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, 2009, Folio 2014, 617 pages, €9.20

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Le chat de Monsieur de Buffon

buffon oeuvres pleiade
Le Bourguignon Georges-Louis Leclerc, ci-devant comte de Buffon né en 1707 et mort en 1788 (heureux homme), se méfiait des chats.

Il partageait les préjugés de la catholicité de son temps pour cet animal venu d’orient, à la fois merveilleux et diabolique comme tout ce qui vient d’ailleurs (et surtout d’orient) : « Le chat est un domestique infidèle, qu’on ne garde que par nécessité, pour l’opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode, et qu’on ne peut chasser : car nous ne comptons pas les gens qui, ayant du goût pour toutes les bêtes, n’élèvent les chats que pour s’en amuser ; l’un est l’usage, l’autre l’abus ; et quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l’âge augmente encore, et que l’éducation ne fait que masquer » (Histoire naturelle des animaux, 1749, Pléiade 2007, p.689).

De fait, Buffon écrivait admirablement mais n’a point élevé de chats. Plutôt qu’observer et décrire, il créa de toutes pièces une fantasmagorie comme on en fit au moyen-âge avec Renart et Ysengrin, prêtant à l’animal qualités et défauts d’une certaines espèce d’hommes.

chatte

Pour Buffon – et les Chrétiens du temps – seul le chien est fidèle, le chat est trop indépendant ; le chien est l’exemple que réclame Dieu, le chat n’est que la tentation du diable. « De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine. » Ne dirait-on pas les larrons du temps ? Ou la vie réelle des aigris de cour ?

Le chat apparaît pour ce qu’il est : un hédoniste, un égotiste, voire égoïste – tous péchés largement condamnés par notre sainte mère l’Église. Et pourtant, en 1751, au 15 janvier, les députés et syndics de la faculté de théologie de Paris firent parvenir à Buffon la liste des 14 extraits de L’Histoire Naturelle jugés non conformes à la religion !… Comme quoi nulle croyance a priori ne fait jamais bon ménage avec la science, adepte de la méthode expérimentale.

chatte femme

« Le chat est joli, léger, adroit, propre et voluptueux ; il aime ses aises, il cherche les meubles les plus mollets pour s’y reposer et s’ébattre : il est aussi très porté à l’amour et, ce qui est rare dans les animaux, la femelle paraît être plus ardente que le mâle. » Décidément, quel libertin ce félin !

Quel féministe ! Même si ce mot n’existait point alors, la remise en cause du principe Mâle dans la domination amoureuse ne pouvait avoir qu’odeur de soufre.

chat et garcon

L’éducation du chat, si tant est qu’elle puisse se faire, est plutôt « à la Rousseau » et nous, humains du 21ème siècle qui avons expérimenté la chose depuis 1968, savons ce que cela veut dire : « Leur naturel, ennemi de toute contrainte, les rend incapables d’une éducation suivie. (…) C’était plutôt par le goût général qu’ils ont pour la destruction que par obéissance qu’ils chassaient ; car ils se plaisent à épier, attaquer et détruire assez indifféremment tous les animaux faibles… » Quels sales gosses, quand même, ces libertaires !

Moi, j’avoue bien les aimer, ces gamins-là. Mais c’est travers de notre époque.

Georges-Louis de Buffon, Œuvres, Gallimard Pléiade 2007, 1760 pages, €66.00

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Gauchisme culturel

Cette expression heureuse de « gauchisme culturel » est de Jean-Pierre Le Goff, sociologue du présent au CNRS et auteur entre autres de La fin du village chroniqué récemment. Qu’est-ce en effet que « la gauche » ? Un tempérament peut-être, mais pas plus aujourd’hui où le social-libéralisme, l’écologie ou le populisme autoritaire se disent autant « de gauche ». Pourquoi cet éclatement ? Parce que mai 68 et ses suites, notamment son héritage impossible, continuent d’irriguer les mentalités des soixantenaires.

« La notion de ‘gauchisme culturel’ désigne non pas un mouvement organisé ou un courant bien structuré, mais un ensemble d’idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias », dit l’auteur. Cinq thèmes ont glissé de la question sociale à la question individuelle :

  1. corps et sexualité,
  2. nature et environnement,
  3. éducation,
  4. culture,
  5. histoire.

La lutte des classes a laissé place à la lutte des ego, du mouvement ouvrier au « mouvement social ». L’universalisme du « genre humain » a été délaissé au profit du droit des extrêmes minorités.

Représenté au Parti socialiste, au gouvernement, dans les médias ‘mainstream’, chez les intellos médiatiques, ce gauchisme culturel est une véritable révolution culturelle – et une plaie sociale :

  • Le boulot ? – Non, le mariage homo.
  • L’immigration ? – Non, l’islamophobie.
  • Produire pour partager ? – Non, préserver les zacquis.
  • Gouverner ? – Non, militer.

La rupture avec la démocratie est consommée : le président de gauche ne parvient pas au pouvoir pour gouverner tous les Français, mais la seule frange bobo d’entre eux. Monsieur Synthèse se dit Normal pour ressembler à la gauche intello – pas pour rassembler les Français.

Si toute différence devient une insupportable « inégalité », où va-t-on ? Mais le gauchisme culturel n’est pas sans contradictions : différence sexuelle contestée par les gais-bi-trans-et-lesbiens mais différence religieuse et même « raciale » encouragée par les « associations ».

Les Musulmans (arabes) seraient « plus égaux que les autres » parce qu’ils ont été jadis discriminés selon Emmanuel Todd at Alain Badiou par la colonisation (terminée depuis un demi-siècle). L’antiracisme, marqueur « de gauche », n’a fait que raviver le thème de la « race », que le mouvement ouvrier avait éliminé par l’internationalisme prolétarien. Le gauchisme exige un ennemi : comme « le fascisme » a fait long feu, le « racisme » en est un tout trouvé ! Mais qui a parlé à nouveau de « race », sinon les antiracistes de SOS racisme poussés par la gauche Mitterrand ?

La liberté arrive-telle dans la vie des gens les plus pauvres avec ces happenings ? Pour ma part – je le répète – le mariage gai m’indiffère, mais revendiquer des droits civiques m’apparaît autrement plus citoyen que revendiquer des droits à baiser devant le maire.

couple a trois Bruce Weber Adirondack Park New York 2002

Le gauchisme culturel n’est pas plus libéré des croyances et des religions, bien qu’il se veuille « laïque ». On peut d’ailleurs se demander si, dans quelques années, la « laïcité » ne sera pas considérée par les gauchistes bobos comme étant l’essence du « fascisme », puisque Marine Le Pen la revendique haut et fort – moyen d’euphémiser son islamophobie, croient les paranoïaques.

La nouvelle religion gauchiste, c’est l’écologie. Pour ma part – je le répète – la dégradation de l’environnement et l’harmonie avec la nature sont de vraies questions, mais la « mission » de sauver la planète, revendiquée par le gauchisme culturel est la nouvelle croyance après l’échec du communisme, du maoïsme, du castrisme et des Khmers rouges (Aragon, Sartre, Sollers, Lacouture s’y sont beaucoup fourvoyés et ont beaucoup trompé…). Le messianisme écolo dépasse de loin la lutte contre le gaspillage et l’économie des ressources : il veut tout simplement « changer l’imaginaire de la société ». En, 1981, la gauche voulait plus modestement « changer la vie ».

« Ce n’est plus désormais par le développement des ‘forces productives’ de la science et de la technique que l’humanité pourra se débarrasser d’un passé tout entier marqué par l’ignorance et les préjugés. L’utopie écologique renverse la perspective en faisant du rapport régénéré à la nature le nouveau principe de fraternité universelle et de la réconciliation entre les hommes » – analyse Jean-Pierre Le Goff.

Inégalité anthropologique homo-hétéro, inégalité raciste Blanc-Arabe, inégalité planétaire gaspilleur-écologiste – voilà qui dévalorise d’un coup toute notre histoire, toute notre culture et toute notre identité.

La France d’avant (jusqu’à aujourd’hui) était machiste, pétainiste et productiviste, dit le gauchiste culturel. Elle doit se convertir sur l’heure et proscrire comme un péché toute « domination » (sauf évidemment celle du gauchisme culturel… puisqu’il est sûr de détenir la Vérité). Les enfants sont endoctrinés à l’école comme au temps communiste, et encouragés comme Pavel Morozov sous Staline à « dénoncer » leurs parents pour leurs « fautes » : polluer au diesel, dire qu’il y a trop d’immigrés, ne pas trier ses ordures, jeter ses mégots, manger trop de viande, boire trop de lait, utiliser un mouchoir en papier.

Inquisiteur, justicier, délateur, le gauchiste culturel n’hésite pas à publier les noms et adresses de ceux qui lui déplaisent (les Jeunes socialistes lors de la Manif pour tous), voire à ester en justice (le CRAN contre l’historien Pétré-Grenouilleau à propos de l’esclavage islamique en Afrique). Moralisme bien-pensant, sentimentalisme victimaire, sentiment de culpabilité : ne retrouve-t-on pas l’attitude même de Pétain en 1940, fustigeant l’hédonisme des cong’pay’, le péché de laisser-aller pour lequel la France a été punie par la défaite, et la volonté du « redressement national » ?

carte tendances politiques france 2011

  • Penser ? – Non, s’indigner.
  • Agir ? – Non, grands principes.
  • Politique ? – Non, moralisme.

« Il ne s’agit pas de convaincre avec des arguments mais de faire partager aux autres son émotion et ses sentiments, de les englober dans son ‘ressenti’ comme pour mieux leur faire avaler ses propres positions », écrit Jean-Pierre Le Goff. Pire encore : « Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question ; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes ». Tant qu’ils ne sont pas mis en question… Certains commentaires sur mes notes polémiques sont un exemple parfait de cette « tolérance » réduite aux semblables.

L’utopie gauchiste de société réconciliée et d’individu indifférencié rencontrent la prospérité sortie de l’histoire des sociétés démocratiques européennes, ce qui la conjugue au présent. Mais en France, elle se réalise lorsque la gauche au pouvoir change subrepticement de politique économique, en 1983. Elle ne fait de cette nouvelle « rigueur » qu’une « parenthèse » (jamais refermée depuis). Le gauchisme culturel prend alors progressivement la place de l’idéologie socialiste de tradition ouvrière traditionnelle : puisqu’on ne peut rien sur l’économie, investissons les mœurs. Nous n’en sommes pas sortis, et le bonneteau de Mitterrand troquant la rigueur contre SOS racisme trouve son pendant avec la lancée du mariage homo et la déchéance de nationalité de Hollande (grands principes) pour masquer son échec cuisant sur la croissance et le chômage (réalité des faits).

Conclusion de Jean-Pierre Le Goff : « La gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien ; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement ».

Jean-Pierre Le Goff, Le gauchisme culturel, in revue Le Débat n°176, septembre 2013, pages 39-55, €18.50

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Frapper sur la table ?

« Nous frapperons sur la table. » Qui a dit cela ? Les leaders polynésiens réunis à Papeete en juillet ! Il y avait là les représentants de la Polynésie française, pays hôte, avec Niue, Iles Cook, Samoa, Tokelau, Tonga, Tuvalu, seul manquait à l’appel les Samoa américaines. Vous n’êtes pas très calés en géographie ? Prenez une loupe et regardez vers le Pacifique Sud : les confettis. En marge de la COP 21 qui se tiend à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015 et où l’on essaiera de trouver des solutions au problème du changement climatique, ces Etats du Pacifique Sud veulent des sous, c’est toujours le nerf de la guerre. Ils veulent des décisions, à commencer par « faire payer ceux par qui ce changement climatique serait arrivé et comme première solution des sous pour protéger leurs populations… ». Il faut comprendre et trouver des solutions ? Certes mais pendant tout ce temps, les îles basses ont les pieds dans l’eau. Les scientifiques : « Si vous cumulez températures chaudes et cyclones, le corail ne s’en remettra pas ». Les scientifiques apportent la preuve que lorsqu’un cyclone important passe sur un récif il le détruit complètement, et il faudra 10 à 12 ans pour qu’il redevienne florissant, à condition qu’il n’y ait pas de nouveau cyclone. Avec les taramea (Acanthaster) c’est pareil. Elles mangent tout le corail et le détruisent à 100%. Puis elles disparaîtront pendant 10 à 12 ans jusqu’à ce que le corail redevienne florissant. Donc si ces deux phénomènes se cumulent, si des cyclones et des hausses de température œuvrent entre temps. Sortez les mouchoirs.

carte polynesie

Création d’un comité de pilotage sur les ressources minérales océaniques en conseil des ministres piloté par le Président du Pays et le Haut-Commissaire. Le premier rapport devait être rendu en octobre, il est composé de 10 scientifiques… rien à l’horizon. Ces ressources minérales des fonds océaniques deviennent de plus en plus courues par les compagnies minières privées ainsi que certains États comme le Japon, les USA, la Chine, le Canada. Encore mal connues, les conditions d’exploration des grands fonds marins, situés entre 1 000 et 6 000 m de profondeur, devront être évaluées pour s’assurer de leur rentabilité et de l’impact environnemental. Vaste programme.

C’est peut-être en prévision que le « navire-hôpital » chinois He Ping Fang Zhou (Arche de la paix) vint accoster dans le port de Papeete ? Un équipage de 200 marins et 600 médecins et infirmiers ; des installations comme salle de radiothérapie, un scanner, huit salles d’opération, un laboratoire d’analyses, une salle d’examen, une zone de stérilisation, des services de gynécologie, ophtalmologie, pédiatrie, médecine interne. Il pratiquerait la coopération civilo-militaire et aurait pris en charge plus de 90 000 patients lors de « ses tournées ». Le consul chinois précise que ces actions font partie d’un vaste plan de coopération économique et militaire entre Pékin et les pays qui ont signé des accords économiques avec la Chine. La Polynésie encore française aurait signé ? Ou était-ce seulement une visite amicale ?

he ping fang hzou

En attendant l’ouverture de la neuvième merveille du monde à Punaauia, le « Mahana Beach » qui devrait être en exploitation dès 2022 mais dont la construction n’a pas encore été attribuée entre les deux promoteurs chinois restant en lice ! A la mi-décembre, le gouvernement aura choisi entre le groupement sino-hawaiien Recas-China Railway-Group 70 et le groupe chinois Towercrest. On abaisse les prétentions – à savoir pour le pays les travaux routiers et d’assainissement de la zone. Le remblai annoncé en juillet 2014 par Flosse sur 18 hectares et financé par le Pays est dorénavant transféré à la charge de l’investisseur et n’excédera pas 12 hectares et 650 000 m3.

Et toujours dans les grands projets un hub de pêche au port de Faratea, na ! On attend des investisseurs… Allo ? Vous n’auriez pas quelques réserves d’argent à placer ?

Hiata de Tahiti

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Claude Simon, Triptyque

claude simon triptyque
Je ne vous dirai rien de La Bataille de Pharsale, publié en 1969, qui est à mes yeux illisible. Triptyque l’est un peu plus, mêlant trois histoires afin de « déconstruire » le concept même d’histoire, de récit cohérent avec un début et une fin. Cette affectation de rébellion, tellement à la mode chez les auteurs du « nouveau » roman des années 1960, est une impasse littéraire. J’aimerais être contredit, mais qui lit aujourd’hui Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Chez ce dernier, certains lecteurs peuvent être envoûtés par certains textes. Pour ma part, Triptyque fait partie de ceux-là.

Car le lien entre ces histoires disparates est l’érotisme. Que resterait-il du roman sans cette fièvre érotique qui mène quasiment tous les personnages ? La scène commence par une gravure, qui deviendra puzzle à la fin, où deux garçons observent sur un pont les truites nageant dans le courant, dont le mouvement ondulant est analogue au membre viril dans la vulve de femme. Alentour, un paysage champêtre où un gamin aux cheveux filasse ramène ses vaches, une vieille paysanne qui écorche un lapin, dont l’agonie produit les mêmes soubresauts qu’un orgasme de femme.

Les deux garçons, qu’on imagine avoir 13 et 14 ans puisque l’un est « plus jeune », prennent prétexte de la pêche pour se baigner et aller nus observer une fille qui se déshabille. Ils frissonnent du bain récent autant que d’excitation, lorsqu’ils manquent d’être surpris par un gros en marcel et sa moitié de retour de pêche en un meilleur endroit. Fuite dans les maïs, pieds nus croulant les mottes, traversée de la rivière, de l’eau au ras des mamelons, rhabillage rapide sans slip, trop mouillé, enfin, l’air de rien, pêche là où rien ne vient. La nature dans ce roman engloutit l’humain dans un découpage cinématographique volontaire.

Passe une jeune domestique tenant à la main une fillette. Ils ont surpris auparavant son regard vers un beau motard viril, chasseur dont la chemise ouverte laisse entrevoir la poitrine velue. Lorsqu’elle leur demande de garder l’enfant pendant qu’elle s’éloigne un peu, ils comprennent : les deux vont baiser dans la grange. Ils laissent la gamine à trois petites filles qui passent le long des berges (laissée une fois de plus, il est à peine évoqué que la gamine va se noyer). Eux vont mater le couple effréné aux coïts multiples par un trou de la grange. Ils ne ratent rien de la vulve touffue comme un buisson ni du pénis dur comme un marteau. La chair même, chez Simon, est nature.

Une affiche sur la grange évoque un film, prétexte au second paysage, intercalé sans mise à la ligne ; les deux garçons sortent en effet de la poche poitrine de leur chemise des bouts de pellicule, images sur lesquelles ils se caressent sous la culotte : dans un palace méditerranéen, une mère s’efforce d’aider son fils impliqué dans un trafic de drogue, elle est femme nue sur un lit, un homme mûr assis qui regarde, un adolescent bouclé en blue-jean qui claque la porte, convulsé de fureur. Un troisième paysage s’intercale encore, prétexte à fantasmes : dans une banlieue industrielle où l’on boit le genièvre, une noce tourne mal et le beau jeune marié saute la serveuse à hauts talons dans une ruelle en face de l’estaminet. Des scènes de clown s’associent à tout cela en version grotesque. L’ensemble repose sur les descriptions maniaques des décors, des personnages et des choses – l’histoire n’est plaquée qu’ensuite, pour tenter de lier le tout bout à bout.

Peut-on en inférer, selon la sociologie de Marx, que Simon produit une littérature qui émane tout droit de la société bureaucratique des années 50 et 60 ? Littérature descriptive, moralement neutre, quasi comptable. Heureusement que le sperme sert de liant à ce procédé qui autrement serait chiant ! Les peintres Paul Delvaux, Jean Dubuffet et Francis Bacon ont servi de support pictural au montage cinéma des différents paysages.

Il n’y a que matière et mouvement, aucun jugement édifiant, c’est ce qui fait la modernité de l’œuvre – et sa lisibilité malgré les obstacles. Pas de bons sentiments, ni de leçon de morale, les faits bruts, décrits minutieusement comme un peintre, montés en kaléidoscope comme un cinéaste. Ce n’est pas réaliste mais est en même temps hyperréaliste : aucun enchaînement logique ou psychologique, mais des états successifs de fantasmes et de sensualité bien réels, supports libres à l’imaginaire de chacun.

Plus de phrases interminables ni d’incidentes entre parenthèses, le texte se lit facilement, même s’il saute du coq à l’âne sans arrêt. Un peu difficile à lire pour qui a perdu l’habitude des livres, mais un fabuleux efficace.

Claude Simon, Triptyque, 1973, éditions de Minuit 1973, 225 pages, €19.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
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Montcuq à toutes les sauces

Vendredi 26 août 2005

Que je vous parle un peu des ventrées de Montcuq. Le pays est plaisant, comme vous l’avez compris, entre Garonne et Périgord, bordé de vignes de part et d’autres, en plantant sur son sol. Ses vallées ont le sol riche et les échanges ne cessent point entre les fleuves et les chemins. Quant aux recettes, elles se transmettent et s’enrichissent du savoir des pèlerins de saint Jacques, apportant là le piment, ailleurs le fromage ou ce goût d’huile d’olive, tous produits que la région ne connaît point, de tradition.

Dès le premier soir à quelques-uns des blogueurs, la veille du jour J de ce 18 août premier anniversaire, ne sachant que faire et surtout pas nous séparer, nous qui venions de nous rejoindre, nous battîmes des mains à l’invitation fort chevaleresque de Jean-Louis Hussonnois d’aller voir en son gîte. Ils n’eurent été que deux à une tablée de Belges et nous vînmes en renfort pour la plus grande joie de tous. A la nuit bien tombée, sans que la lune fut levée, difficile aux gastropèlerins que nous fûmes de trouver l’étroite entrée du Moulin de Tauran. Après une pointe au-delà des limites autorisées puis avisé par les rougeurs d’arrière que la sente se trouvait fort près, je garais mon destrier couleur d’armure auprès d’autres montures, alors au picotin. Nous pénétrâmes en ligue sous le vaste hangar éclairé de quelques torches à incandescence. Dehors eût mieux convenu aux pèlerins qui les suivent mais les étoiles s’étaient faites rares, cachées de lourdes tentures nébuleuses qui n’attendaient que notre défi pour pleurer leur dépit.

gite du moulin de tauran

Gloire à la cuisinière ! Les recettes étaient aux fruits, de saison et du pays, mitonnées avec amour du créatif et du désir de plaire. Malgré nos heures de route et nos pensées ailleurs, les papilles ont connu la joie.

Apéritif maison, le vin de pêche est composé de vin du pays dans lequel ont macérées des feuilles de pêcher, le tout filtré et additionné de sucre, peut-être d’un trait d’eau de vie pour corser. Les enfants avaient du jus de pomme. L’entrée de melon en billes était parsemée de menthe fraîche poussant à la roue du moulin et, discrète originalité gustative, de billes de terrine de saumon pour un léger sucré-salé. N’oubliez pas que le saumon est élevé en Gironde, région fort proche. Pour compléter, un pâté de lapin du pays était accompagné d’un confit de poivrons verts aux agrumes doux-acide dont le contraste allait merveilleusement au palais.

montcuq peches cul

Ont suivi des aiguillettes de canards élevés dans le Lot, cuites simplement aux pêches de Montcuq. Et là, comme par un fait exprès, ces pêches plates avaient la forme requise. Imaginez une paire de fesses bien galbées dont le pédoncule vous regarde : telle est bien la pêche de Montcuq ! Cuite doucement avec un peu de graisse de canard, elle conserve la viande tendre et agrémente la saveur de gibier d’un peu d’acide tendresse. Un délice ! Le dessert était plus simple, une semoule au lait agrémenté de chocolat, mais se devait d’être léger pour terminer l’abondance. Le vin des Coteaux du Quercy se laissait boire.

vin des coteaux du quercy

Encore un grand merci à Jean-Louis (qui signe jlhuss) de cette délicate invitation ! Son blog A©tu bien pris tes comprimés [désormais fermé] est d’ailleurs un mélange d’intérêts et de styles qui s’apparente à la bonne cuisine. Qu’on se le dise.

Cette région agricole fait pousser le melon du Quercy, Identification Géographique Protégée (IGP, comme disent les fonctionnaires). Elle produit aussi la truffe noire et le safran label rouge. L’on y chasse le sanglier nourri de glands de chênes (quercynus en latin) depuis la préhistoire mais aujourd’hui oies et canards y sont à la fête, élevés et engraissés pour leur chair à confits, magrets et gésiers, et leur foie à faire gras. L’agneau fermier est aussi IGP que le melon, même si le mélange des deux n’est sans doute pas très heureux en cuisine. Le veau sous la mère est d’invention plus récente, labellisé rouge pour faire politiquement à la mode. Le chasselas de Moissac, AOC, se laisse manger tout comme la prune dont Agen a fait sa spécialité IGP. Proches, la noix et le cèpe du Périgord se mêlent harmonieusement dans ce pays sans huile d’olive. Manquent les fromages, hors le Rocamadour, précédente étape pèlerine qui l’a ici importé dans les usages.

En revanche, l’on y découvre une débauche de vins divers, depuis le Cahors AOC au cépage Malbec, au Coteaux du Quercy simple VDQS et les vins du Lot de toutes couleurs, à consommer plutôt dans l’année. Bergerac, comme Bordeaux, ne sont pas loin. Le Cahors, florissant au moyen âge, a été éradiqué par le phylloxéra en 1868. La République triomphante n’avait rien vu et n’a rien fait, suivant une tradition française désormais établie de mépris tout religieux puis étatique pour tout ce qui est réputé « économique ». Le vin s’est délocalisé à Bordeaux. Il a fallu attendre la renaissance politique de l’après Seconde Guerre mondiale et l’enthousiasme d’anciens Résistants, pour voir renaître le cépage, dont l’essor date des « années Larzac » du retour aux traditions et aux terroirs. Pour la bonne cause anti-nivellement des cultures et standardisation des goûts. Le « je suis le représentant de la France à moi tout seul » et le « je ne veux voir qu’une tête » sont les plaies du modèle politique jacobin français.

Les fraises des vallées du Lot et de la Dordogne permettent une recette où le radicalisme du melon s’allie au rose de Fraise pour un programme fédératif goûteux, au moins aux papilles sollicitées.

salade de gesiers

Le menu officiel au Café de France, lors de la journée du 18, était plus classique, à 13 euros seulement, 15 avec le vin. Salade de gésiers confits (lardons pour les derniers), confit de canard (il y avait d’autres choix mais pas en nombre suffisant), croustade aux fraises (en hommage à notre Premier ?). Le dîner a été plus ouvert – et plus cher. Je me suis contenté d’un seul plat de lotte à la tomate confite et au piment d’Espelette, pas très régional mais fort bien cuisiné.

verres et vin

En notre pays si critiquable, la convivialité passe par le partage des viandes et du vin, le tout rendant propice l’accueil des idées et le plaisir de la conversation. Conservons au moins cela que les austères Anglo-saxons des tables voisines (ce n’étaient point des Belges) nous ont envié !

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Sexe, rhum et cochon de Cuba

À l’arrivée au stade, une voiture de location recueille trois Italiens d’âge mûr, dont les adolescents en vélo qui baguenaudent alentour nous disent qu’ils viennent de se faire une ou deux putes. Cela les faite plutôt rire, ces ados ; ils n’ont pas l’austérité protestante de nos contrées coincées où baiser pour de l’argent est le péché absolu. Ils aiment l’amour, le faire, le voir et, si la femme se fait payer en plus, c’est tout bénéfice. Mais Françoise (qui ne comprend pas l’espagnol) réagit aux quelques bribes qu’elle perçoit de la traduction raccourcie de Philippe et elle se lance tel Don Quichotte contre les moulins. « Quoi ! salauds, salopo » (néologisme inventé pour la circonstance car Françoise ne parle pas plus italien qu’espagnol), « vous, pas honte ? baiser comme ça ? baisar ! » Nous rigolons ouvertement de cette morale militante (en langage « petit nègre » d’un air supérieur foutrement colon !), de ce féminisme décalé, de cette clownerie de gauche bobo. Entre adultes consentants, l’amour, même vénal, est une affaire de contrat, pas de morale publique. Mais allez faire comprendre cela à une fonctionnaire d’État socialiste en pleine psychanalyse !

fille bien roulee cuba

Le bus nous reconduit à l’hôtel en passant dans les vieux quartiers où nous revoyons une fois de plus les filles jeunes, bien moulées dans leurs boléros colorés, et les gosses caramels qui se sont mis à l’aise pour jouer après l’école. Toni nous quitte pour rejoindre sa belle, à qui il a fait en passant signe qu’il allait lui téléphoner sous peu. Encore un que l’amour va tenir occupé ce soir. Françoise, dans cette ambiance si sensuelle, se sentirait-elle frustrée ?

Si les adultes connaissent des sacrifices, la Perle des Antilles (petit nom de Cuba) semble bien être le paradis des enfants. Bien nourris, convenablement soignés, éduqués, ils vont sans guère de contraintes, ni vestimentaires, ni du qu’en-dira-t-on. Ils sont presque tout le jour les pieds nus et jouent sans chemise avec leurs frères et leurs copains. Dans cette atmosphère, même l’école intéresse leur curiosité. Ce n’est que l’âge venant qu’ils se font embrigader et vêtir au-delà du minimum. Dès 14 ans, nombre d’entre eux travaillent, surtout dans les campagnes. Même si cela leur donne une autonomie bienvenue à cet âge d’affirmation, et l’impression d’être utiles, le travail est quand même une contrainte. On les sent curieux de connaître le monde extérieur et la modernité, qui ne sont pas le diable de la propagande télévisée officielle, ils le sentent bien. Cette curiosité vivante, on la sent peu chez les adultes, plus méfiants, plus endoctrinés, moins formés peut-être – ou seulement résignés.

ecoliers torse nu cuba

Le rendez-vous est à 19h au bar pour un daiquiri fait de rhum (5cl), de jus de citron vert (1/2) et de glace pilée. On peut raffiner en ajoutant deux boules de glace au citron pour le moelleux de la crème. Certain ajoutent un trait de marasquin. Nous goûtons aussi le mojito qui est fait autrement. Prenez du rhum, toujours la même dose standard, 5cl, 1 trait de sucre de canne liquide le jus d’1/2 citron vert, un brin de menthe à écraser contre le verre, 25cl d’eau gazeuse et quelques glaçons. C’est meilleur. Je préfère le mojito au daiquiri, mais cela dépend de la température extérieure ! En revanche, je n’aime pas trop le cuba libre, 5cl de rhum et 25cl de cola avec glaçons : trop sucré pour moi.

daikiri de cuba mojito de cuba

Nous partons vers 20h pour le Rancho Toa, un restaurant chic à quelques kilomètres de la ville. La rivière Toa a le plus haut débit de Cuba, serine Sergio dans son micro. Nous sommes seuls en « salle » ; je mets ce mot entre guillemets car, sauf sur un côté, les murs n’existent pas. La nature est là, les arbres, les plantes, immédiats, température oblige. Et les moustiques s’en donnent à trompe joie. Nous sommes placés à la table principale pour les groupes, faite de planches brutes. Nous sommes assis sur des bancs de rondins à dossier. Tout cela est révolutionnaire et cow-boy à la fois, ce mélange constant de socialisme et d’Amérique qui fait la contradiction cubaine. Nous est servie une soupe épaisse de porc aux bananes, en calebasse. Puis le cochon lui-même, grillé à la broche, un long bâton enfilé de la barbe jusqu’au cul – ce qui a donné le mot « barbecue » qui vient des boucaniers. La viande est accompagnée de riz (importé du Vietnam car Cuba n’en produit pas assez pour l’avidité de ses habitants), de beignets de bananes plantains et de salade de tomates et laitue. Chacun va se servir à l’étal du cuisinier, un Noir gras qui, en bon spécialiste culinaire, connaît un peu de français. Le cochon, jeune, est tendre et goûteux (je ne parle pas du cuisinier mais de la bête embrochée !). C’est un met de luxe que nous avons là pour les normes cubaines ! Pas de dessert, invention trop occidentale, mais un café parfumé local.

Malgré la joie de cette nourriture bien choisie et bien préparée, toute conversation a été gâchée par les sempiternels musiciens qui viennent vous assourdir jusque dans votre assiette. Ils sont sept, jouent des airs « urbains » archiconnus qui deviennent des scies à touristes comme « Guantanamera » et « Siempre comandante, Che Guevara ». Les neufs dixièmes des touristes sont assez idiots pour être béatement heureux des rythmes en scie à leurs oreilles. Cela les empêche de penser. Moi, je m’emmerde. Les neuf dixièmes des touristes sont ravis qu’on vienne les tirer de la table pour se trémousser (peut-on appeler ça danser, sans rien connaître des rythmes ni des pas locaux ?). Moi, ça me gonfle. La gaieté factice n’a jamais été mon fort. Je prise plus la conversation des esprits à table que la danse du ventre. Et la chasse aux dollars continue. Les musiciens nous ennuient, mais il est « de bon ton » de les rémunérer. Les dix dollars chacun de la cagnotte créée hier soir pour régler pourboires et boissons collectives sont presque bouffés. Il s’agit ici de chasser le dollar où qu’il se trouve. Le touriste est un citron qui doit être pressé sous des airs avenants. On le prend par le gosier, par le sentiment, par la bienséance ou par la queue, peu importe. Les capitalistes doivent payer pour exister, n’est-ce pas dans la propagande ?

cochon de cuba

Nous rentrons vers 22h. Se déchaîne encore à l’hôtel l’animation des danseurs et danseuses salariés. Mais le vent est resté fort ce soir, et les mâles qui se trémoussent ont cette fois enfilé le tee-shirt qu’ils avaient quitté les soirs précédents pour s’exhiber devant les spectateurs dans une parodie de Loft Story showisée à l’américaine. Une vingtaine d’Américains justement, avachis, contemplent la viande très moussante qui se fait mousser sous leurs yeux. Ils paraissent abrutis et je ne sais si c’est l’effet du rhum traîtreusement avalé dans des cocktails sans force apparente ou si c’est l’effet hypnotique de la sono bien trop forte. Je ne les plains pas, chacun prend son plaisir où il le trouve. Mais j’avoue que ce plaisir à l’américaine n’est pas de ceux qui me sont bienvenus.

Quand la musique se tait, quelque part dans la soirée, on entend crisser les palmes et déferler les vagues. À mes oreilles, c’est quand même autre chose !

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