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Michel Déon, Un parfum de jasmin

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Ce sont neuf nouvelles sans date, écrites avant le milieu des années 1960. « Vous aimez les enfants ? – Pas encore » – nous sommes dans l’ancien monde pré-68. Il n’est question que de femmes et de « conquêtes » sexuelles frustrées, déguisées en relations amoureuses. Tout ce qui est sexe est appelé « pudeur », dont l’attitude courante est le non-dit.

Or ce qui ne se dit pas apparaît crucial, bien plus important que ce qui est dit. Un couple d’Américains débarqués sur une île grecque se consume l’un par l’autre, tous deux liés par une haine qui est amour, ou l’inverse. Ils sont venus pour l’affiche bleue et blanche du tourisme, ils ne trouvent que le vent et la pluie de l’hiver. L’auteur, écrivain, imagine qu’ils ont un crime en commun ou quelque autre chose non dite qui les attache l’un à l’autre.

La page arrachée à un vieux livre d’or d’hôtel au Portugal est un autre non-dit, celui d’un échec amoureux dix ans auparavant. Le nouveau mari ne veut pas visiter cette ville, pourtant pittoresque, malgré le vœu de sa toute jeune femme : pourquoi ? Il ne le dit pas pour ne pas lui déplaire. Or c’est en cet endroit qu’il s’est séparé, dans l’orage, d’une précédente. Elle l’a deviné mais le fait savoir sans le dire.

Sur les bords du lac italien, dans un hôtel tranquille, une mère et sa fille passent les vacances ; elles n’ont pas trop d’argent et le lieu est moins cher que d’autres. La passion de maman est de jouer aux cartes ; elle accapare pour cela un vieux général. La fille s’ennuie, drague, se laisse pénétrer. Ce qui incite le jeune homme seul à venir jouer aussi, se croyant amoureux. Or tous ceux-là sont de mèche pour plumer les naïfs. Dommage, la fille s’est éprise de lui – mais le jeune homme a compris. Il est trop tard.

La longue nuit est celle d’un père dont le fils a tenté de se suicider. Une femme l’a conduit à ce geste désespéré. Une femme plus âgée que lui, mais qui était très jeune adolescente lorsque le père a tenté de séduire sa mère – sans succès – sans même lui accorder un regard. Se venge-t-elle de cet amour non déclaré ? Ou l’amour subsiste-t-il malgré tous les obstacles ?

La baleine est une vielle anglaise comme il en existait après-guerre : pucelle, grosse, moche, vendeuse de chaussures à Nottingham. Dans une crique du village italien favori de l’auteur, elle appelle à l’aide ; l’auteur et Dino le jardinier se portent à son secours. L’Anglaise est amoureuse de Dino et n’a trouvé que ce subterfuge pour lui dire son désir alors qu’elle ne parle pas italien et lui pas anglais. Les vacances finies, commence une correspondance… mais avec l’auteur. Il se prend au jeu et répond à la place de Dino le jardinier qui, lui, a oublié « la baleine » et trouvé d’autres chaussures à son pied. La fin est déconcertante, comme s’il y avait un destin.

Dona Maria est une très vieille dame de Sintra, riche et excentrique. Elle n’aime rien tant que se promener en robe, bottines et voilette, dans la forêt de son domaine. Lorsqu’elle croise un couple de jeunes amoureux, elle les invite chez elle, leur sert le thé et leur fait un sermon contre le mariage, puis les renvoie. Elle engage une correspondance pour savoir ce qu’ils deviennent. Peu répondent et, au fil des années, ne restent que deux personnes. Par testament, elle leur livre son secret…

Un parfum de jasmin, qui donne le titre au livre, est l’avant-dernière de ces nouvelles. Elle met en scène une mère veuve avec sa petite fille de dix ans que l’auteur nomme Alexandra (Alexandre est le prénom de son propre fils). La gamine n’aime rien tant que raconter ses aventures : deux pirates ont débarqué sur la plage tout à l’heure et ont rançonné les plagistes, emportant des ballons – ou un capitaine de sous-marin a débarqué pour demander maman en mariage, elle a refusé et lui a proposé de revenir en cuirassé. Cela parait fantasque, mais tout est vrai. Les pirates sont deux garçons descendus d’un yacht, qui sont repartis avec un ballon sans maître ; le capitaine de sous-marin un gamin de dix ans sorti de sa pirogue et qui voulait se marier avec Alexandra. Le jeu permet à l’auteur de tomber amoureux de la mère, via la fille – et la chute est trop belle pour que je vous la dise.

Michel Déon reste un auteur secondaire, mais attachant. L’auteur avoue à 35 ans avoir « acquis la certitude –réconfortante d’ailleurs sous certains aspects – qu’il n’était pas un génie, qu’il y avait à peine deux ou trois génies par siècle, et que ses livres ne révolutionneraient pas l’humanité. Ils la distrairaient, cette humanité morose, et c’était déjà beaucoup pour vivre très librement… » p.173. Ces nouvelles autour d’un même thème sont d’un psychologue et se lisent avec bonheur, malgré le temps écoulé et le monde qui a changé.

Michel Déon, Un parfum de jasmin, 1967, Folio1980, 248 pages, occasion €3.00 

e-book format Kindle, €6.49

Repris dans Michel Déon, Nouvelles complètes, Folio 2011, 464 pages, €5.40 -e-book format Kindle €4.99

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Amour grec antique

buffiere eros adolescent

PRÉALABLE :

Je ne cautionne en RIEN les pratiques mentionnées ci-après, J’EXPLIQUE ce que fut la conception grecque antique. Il s’agit de science historique, pas de morale.

Le massacre islamiste d’une cinquantaine de gais dans une discothèque de Floride à Orlando rappelle combien les religions du Livre issues du Moyen-Orient, que ce soit la juive, la chrétienne ou la musulmane, sont intolérantes au désir sexuel. Le seul désir licite est réservé à Dieu pour Sa gloire, la reproduction en série de Ses fidèles, et l’obéissance soumise à Ses commandements. Tout le reste est péché et éternelle consomption dans les flammes de l’enfer : car c’est prendre à Dieu que de désirer autre chose que Lui, de préférer la chair à l’esprit, le matérialisme de ce monde à la gloire de (l’hypothétique) autre. Dieu est totalitaire, il commande tout et exige soumission, il veut tout pour lui, en Père archaïque.

Bien différentes étaient les sociétés européennes antiques. Thucydide fit même de la nudité en Grèce un symbole de civilisation ! Nul ne peut comprendre la civilisation occidentale et l’histoire de la Grèce antique, sans saisir au fond ce phénomène social de la pédérastie. Qu’elle que soit la position de chacun sur le sujet, approbation, indifférence ou dégoût, le désir homosexuel est un fait humain. Qu’il soit inné ou acquis, en propension dans le besoin affectif durant l’enfance ou déclenché par une éducation trop rigoriste (Mateen, l’islamiste, avait longuement fréquenté la boite gai, manifestement très tenté…), ce n’est pas un « choix » de vie. Mais ce désir multiforme n’est pas le Mal en soi, seules ses conséquences peuvent être bonnes ou mauvaises.

dover homosexualite grecque

Les sociétés antiques européennes reconnaissaient le désir dans ses multiples manifestations : polymorphes durant l’enfance (la sensualité de l’eau, des pieds nus sur la terre, des caresses maternelles), panthéistes à l’adolescence (se rouler nu dans l’herbe mouillée, se frotter aux arbres, exercer ses muscles et les voir jouer sous la peau, se mettre torse nu, s’empoigner avec ses camarades), génitales avec la maturité (le désir se focalise). Mais les Grecs n’avaient pas de mots pour distinguer homosexualité et hétérosexualité. Chacun, selon les moments, pouvaient réagir à des stimuli homos ou hétéros mais la bisexualité comme mode de vie n’était pas admise. Le désir réciproque d’hommes appartenant à la même classe d’âge, s’il était naturel dans la sensualité enfantine et la sexualité exploratoire adolescente, n’était pas socialement bien vu au-delà, vers 18 ans. Le citoyen guerrier adulte était un mâle actif, destiné à éduquer les plus jeunes et à faire des enfants, pas à s’égarer dans une sexualité stérile pour la cité. On se mariait, honorait sa femme, mais on lutinait les beaux éphèbes.

Les causes de la pédérastie grecque sont historiques. À relief haché, atomisation politique ; le problème majeur des cités en guerre perpétuelle était la survie. La fonction qui comptait le plus était inévitablement le guerrier : citoyen, adulte, mâle. Les femmes, peu aptes au combat car souvent enceintes ou flanquées de marmots, furent dépréciées à l’aune des valeurs de la cité. Du fait de leur moindre disponibilité physique, on en vint à mettre en doute leurs capacités physiques, puis intellectuelles, et même leur volonté. Pour les mâles, rompus aux durs exercices militaires et à la contrainte du danger, les femmes ne savaient pas résister aux tentations de la sécurité, du confort et du plaisir ; on les croyait portée à la soumission. Mariées tôt, vers 15 ans, peu cultivées sauf exception, elles étaient confinées au gynécée où elles avaient la garde des enfants en bas âge. Une « femme honnête » selon les critères grecs ne pouvait sortir de chez elle que pour trois raisons : participer à une fête publique, faire des achats, accomplir des obligations religieuses.

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Faisant de nécessité vertu, les hommes mariés tard, vers 30 ans, s’entraînaient à la guerre et valorisaient les vertus viriles. Nul ne peut s’étonner qu’ils désirassent alors des adolescents au teint frais, au corps souple, au cœur tendre, qui exhibaient leur nudité sur les palestres. Ils avaient sur les femmes plusieurs avantages : leur liberté, leur adhésion aux valeurs des guerriers, et une grâce comparable à celle des corps féminins. Les jeunes mâles apparaissaient bien supérieurs aux filles en intérêt et en disponibilité. Les vases représentent éraste (protecteur barbu) et éromène (éphèbe imberbe et cheveux longs) face à face, en caresses ou en baiser.

Les garçons étaient jugés pour ce qu’ils promettaient d’être une fois épanouis. Le courage, la résistance à la douleur, la fidélité, la musculature, étaient valorisés. La qualité des relations entre aînés et plus jeunes était pour lors différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Les rapports se devaient d’être complets, car la formation d’un guerrier sollicite toutes les capacités humaines : les sens, l’affectivité, l’esprit et l’idéal. Un soldat se doit d’être physiquement fort, moralement courageux, intellectuellement rusé, et de croire à ce qu’il fait. La relation la plus riche est avec un être en complète harmonie avec soi, qui valorise toutes ces qualités communes. Si les citoyens pouvaient aussi assouvir leurs désirs sexuels sur les prostituées ou sur les jeunes garçons esclaves, leur inclination profonde allait vers ces guerriers en fleur qu’ils côtoyaient et entraînaient chaque jour, dont l’admiration et la séduction leur importait.

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Le combat avait induit un culte du corps fondé à la fois sur la puissance et sur la souplesse. La beauté (kalos) est avant tout physique en Grèce antique : l’allure, le teint, la conformation équilibrée, les gestes mesurés et hardis. Kalos n’est pas employé au sens moral. L’idéal traduit par la sculpture et la peinture de vase est l’éphèbe de 12 à 18 ans, au corps harmonieusement développé par la pratique du pentathlon (lutte, course, boxe, saut en longueur, lancer du disque, lancer du javelot). Ces exercices sont complets, ils donnent souplesse, endurance et force. Aucune partie du corps n’est privilégiée, donc hypertrophiée ; la musculation est générale, le corps est aimé pour ses possibilités, non pour son apparence. La beauté grecque n’a donc rien à voir avec celle de nos messsieurs Muscles chère aux homosexuels contemporains, mais plutôt avec celle des nageurs juvéniles.

Durant l’été grec, sur les palestres aux senteurs balsamiques où l’on s’exerçait nus entre pairs, dans les gymnases où l’on se frottait mutuellement d’huile ambrée avant de s’empoigner et de rouler dans la poussière, la sensualité faisait partie du quotidien ; elle était naturelle, admise, encouragée. L’exercice échauffe, le contact électrise, la performance séduit, la concurrence stimule. La grâce corporelle et l’effort d’un être jeune émeuvent toujours le plus âgé. La vulnérabilité des anatomies en développement fait que les coups, les prises et le cuir participent d’une obscure fascination.

adulte et adolescent palestre

Quant aux adolescents, ils ne restent pas des anges (il n’y a pas d’abstraction éthérée que sont les anges dans les sociétés antiques). Travaillés de puberté, ne pouvant par interdit social aborder les filles, ils ne sont pas insensibles aux désirs virils ; ils admirent les plus forts, les plus glorieux, ils voudraient les imiter en tout et être valorisés par eux. Leur sensualité s’extériorise, ils cherchent à séduire, se mettent en valeur. C’était un honneur que d’être désiré ; l’estime de soi en était valorisée.

Mais le désir est lié à l’estime, et l’on ne peut estimer ce que l’on peut acheter. En outre, ni les femmes, ni les esclaves, ni les prostitué(e)s ne pouvaient parler combat ou philosophie, ni adhérer aux valeurs du citoyen guerrier. Le besoin de relations personnelles intenses ne pouvait être satisfait que par un semblable en devenir. Le mariage, les enfants, la communauté, ne satisfaisaient pas pleinement cette exigence. L’amour profond ne pouvait naître du couple, où l’égalité ne régnait pas, ni des amis politiques ; il se fixait plutôt sur un être à protéger, à éduquer, à élever au même rang que le sien.

Tout n’était pas permis : aucune fellation entre éphèbe et adulte n’est présentée sur les vases peints (alors qu’il en existe pour les couples hétéros et entre pairs adolescents), et le coït anal est une forme de mépris (réservé aux prostitués, passifs par nature) ou de domination (les bergers entre eux). Les positions de la femme (dominée) dans les représentations antiques sont bien distinctes de celles de l’adolescent. Celui-ci est aimé debout, de face, entre les cuisses ; à l’inverse, la fille est prise par derrière et penche le buste ou bien se trouve dessous si l’amour se pratique allongé.

caresse eraste et eromene vase grec

La distinction cruciale est entre actif et passif ; le citoyen libre ne peut être passif, ce serait déchoir et laisser entendre à cette société de guerriers que l’on admet être « vaincu ». L’adolescent peut encore se permettre de jouer sur l’ambiguïté, de se laisser aimer, de s’offrir à qui le valorise socialement, de se travestir durant les fêtes : il n’est pas égal de l’adulte, ni mûr, ni citoyen responsable. Une fois l’âge atteint d’être citoyen, ce genre de comportement lui est socialement interdit : ce serait vouloir rester dans l’immaturité, irresponsable et poids mort pour la cité.

L’amour entre adulte et garçon (jamais avec un enfant non pubère) n’est reconnu socialement que s’il est une véritable relation affective, dont le but est l’éducation du futur citoyen guerrier. Il s’agit d’un vieux rite d’initiation attesté en Crète et resté fort à Sparte, répandu dans tout le monde grec. Mais à Athènes, prostitution et proxénétisme sur la personne de citoyens libres, femmes ou enfants, étaient des crimes, tout comme le viol, et passibles de mort.

L’enseignement grec est chose vivante, de main à épaule, de bouche à oreille, d’esprit à esprit. Il nécessite un maître et non des livres. Il vise à acquérir le savoir par raisonnement contradictoire de l’accoucheur d’âme, mais aussi à forger les vertus par l’exemple. Éduquer, c’est élever et non gaver. Inculqué par l’érotisme, l’affection et l’estime, l’enseignement grec forme des hommes complets, robustes, trempés et brillants. Pour Platon, l’amant féconde spirituellement l’aimé en déversant son sperme entre ses cuisses, la tendresse en son cœur et le raisonnement en son esprit. Il devient le père de ses connaissances et de ses vertus, il couve ses affections, il surveille sa valeur physique, morale et intellectuelle. L’amour ouvre à la connaissance parce que l’être entier a soif et arde de remonter à la source. La beauté d’un corps incite à la beauté du cœur, prélude à découvrir la beauté d’une âme.

sergent homosexualite et initiation chez les peuples indo europeens

Dernier stade de l’amour pédérastique, le dévouement. Le garçon aimé devient sacré ; on peut mourir pour lui ou avec lui – et réciproquement. Ainsi tombèrent à Chéronée les Trois-cents de Thèbes. Là se révèle le sentiment cosmique que les Grecs avaient de cet amour. Si Aphrodite préside à l’amour entre homme et femme, c’est Éros qui préside à l’amour des adolescents. Éros apparaît avec Hésiode comme l’une des forces qui succèdent au chaos, bien avant que naissent les dieux et les hommes. Il pousse les éléments de la matière à s’assembler et à s’unir. Il apparaît ainsi comme le lien individuel le plus fort dans la cité. Celle-ci, pour sa survie, l’encourage, car Éros est liberté : il lie les guerriers, assure la transmission des vertus, protège contre les ennemis ; il assemble les citoyens et protège contre les tyrans (Harmodios et Aristogiton).

L’amour grec a donc peu à voir avec le mythe qui court les esprits aujourd’hui. Les pédérastes d’Occident qui agressent les impubères auraient été condamnés pour viol en Grèce ancienne, les homos de plus de 18 ans méprisés comme soumis, les obsédés sexuels et les pervers du fist-fucking châtiés.

L’amour grec était bien circonscrit par ses acteurs et dans ses buts. Moyen d’éducation hors pair, façon la plus efficace de former par l’exemple et l’attention des guerriers hors du commun, il respectait la personne de l’adolescent et ne se poursuivait pas après l’apparition de la première barbe, vers 16 ans. La sexualité n’était que secondaire, loin derrière l’érotisme sensuel, l’amitié tendre et l’estime personnelle. Car ce qui comptait, en Grèce ancienne, était non le Bien en soi mais la vertu, non le Mal absolu édicté par commandement de l’au-delà mais le vice ici et maintenant. L’individualisme n’existait pas : était encouragé ce qui était bon pour la cité, puni ce qui était mal pour la collectivité.

Xénophon le résume à merveille lorsqu’il évoque Lycurgue dans la République des Lacédémoniens : « Quand un homme qui était lui-même honnête, épris de l’âme d’un jeune garçon, aspirait à s’en faire un ami sans reproche et à vivre avec lui, il le louait et voyait dans cette amitié le plus beau moyen de former un jeune homme » 2.13.

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Roger Vailland, Les mauvais coups

roger vailland les mauvais coups
On ne lit plus guère Roger Vailland et l’on a tort. Libertin communiste, mort en 1965, il est sans égal pour décortiquer l’amour.

Milan est marié depuis 15 ans à Roberte. Les deux se sont aimés, puis quittés, puis repris, jalousés. Ils ont tué passivement à cause de leur attachement, puis la passion s’est apaisée pour laisser place à une sorte de camaraderie faite de rivalités et de peurs réciproques. La quarantaine venue, le bilan est lourd… Ne pas transformer l’amour-passion en amour paisible coûte.

Il y a bien la solution des liaisons dangereuses, en séduire une autre sous le regard de l’autre pour aviver le désir ; Milan s’y essai plus ou moins avec Hélène, institutrice-adjointe dans un village paysan de l’Ain où le couple s’est mis au vert pour une année sabbatique. Mais la fièvre persiste : alcool fort, cigarettes, chasse dans la campagne, jeu au casino – tout est bon pour s’étourdir, ne plus penser à « la Bête ».

Car « la vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine », avoue Roberte. « Elle est plus ou moins gloutonne selon les natures (…) Tant qu’elle n’est pas repue, elle griffe, elle mord, elle me déchire et me voilà jetée dans les rues et sur les routes, les narines ouvertes, le cœur battant et le ventre brûlant » (chap.VI). Pour Milan, « c’est l’occasion. Deux êtres qui ne se plaisent pas se prennent si l’occasion fait qu’ils se trouvent ensemble et sans témoin, dans un instant où l’un ou l’autre ont besoin d’amour » (chap. VI).

L’amour, c’est le désir, l’imagination, l’assouvissement sexuel, le plaisir d’être deux, la camaraderie d’égaux. L’amour est un mot-valise que les naïfs croient tout contenir alors qu’il est déjà difficile d’en accepter une seule composante. Celles et ceux qui veulent tout, en fusionnel, se trompent. On ne peut avoir du désir, du plaisir et de l’accord en commun tout le temps. De ce manque surgit parfois la haine, qui est amour inversé, ou la haine de soi, qui conduit à se supprimer.

Ainsi de Milan et de Roberte, qui initient Hélène, âme pure de vingt ans. Le premier aux arcanes de l’amour complexe, la seconde à la séduction du maquillage et du vêtement. Pour se rendre mutuellement jaloux et raviver leurs imaginations, donc leur désir, et peut-être reconstituer la camaraderie. Mais ce n’est pas si simple.

Milan aime la campagne au matin, pas Roberte qui boit trop et a du mal à émerger. « Déjà la Prairie est nue, fraîche comme après la pluie, heureuse et détendue avec ses grandes mares sans rides où se reflètent les petits nuages roses de l’orient. – J’aime cela, dit Milan. C’est comme une fille qui se déshabille » (chap. I).

Milan aime maîtriser la passion, Roberte y succombe et ne peut s’en désengluer, « c’est Vénus tout entière à sa proie attache » (chap. VIII). Sa fin dans un étang boueux est révélatrice, ses pulsions l’ont emporté. À l’inverse, Milan : « Moi, je place au-dessus de tout cette possession de soi que Descartes appelle vertu et dont l’autre nom est liberté » (chap. IV). Son exemple est Stendhal : « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Senseverina, ce n’est pas l’abandon qui soumet à l’amour mais la force de caractère qui permet de l’assouvir, c’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur, et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire » (chap. VIII). On ne peut connaître le bonheur que dans la maîtrise, l’esclavage des pulsions ou de la passion rend toujours malheureux.

Mais qui évoque encore « le caractère » ? Depuis l’hédonisme post-68, toute volonté est proscrite au profit de la circonstance, toute force au profit du courant, tout appétit au profit de l’abandon, toute camaraderie au profit du fusionnel. L’attrait pour les vampires et les loups-garous, chez les adolescentes américaines, en sont le symptôme le plus évident ; la mode du bi et du gai, chez les garçons, sont un autre symptôme. On veut être pareil, fusionner, pas être soi-même, en égaux.

Ce pourquoi relire Roger Vailland fait du bien. Sorti de la guerre qui forgeait les caractères malgré soi, l’auteur se voulait maître de lui, dompteur des passions. C’est bien plus fort que l’eau de rose de la littérature actuelle.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Les Cahiers rouges, Grasset 2011, 168 pages, €7.95
e-book format Kindle, €5.99
film DVD Les mauvais coups de François Leterrier, 1961, avec Simone Signoret et Réginald Kernan, noir et blanc Pathé 2006, €12.90

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Fantasmes sur le net

L’éditeur d’un blog n’est pas seulement celui qui écrit, illustre et qui met en page. Il est aussi l’administrateur, celui qui dispose des statistiques de lectures, de requêtes et de redirections. A ce titre, l’hébergeur met à sa disposition toute une série de statistiques fort précises sur les mots-clés qui permettent d’arriver sur le blog.

Nombre de ces mots-clés ne sont pas mentionnés ni illustrés forcément dans le sens que la requête demande : si vous cherchez « table » dans l’œuvre de Shakespeare, vous allez forcément tomber dessus – et ce n’est pourtant pas le thème d’une quelconque pièce ou poème. Même chose pour les blogs : le mot « noir » peut être mentionné pour un tableau, un ciel ou un chat – il sera retenu par les moteurs de recherche aussi pour les humains. Pareil pour « sexe », même s’il s’agit de celui des anges ou du synonyme du mot genre.

La lecture des mots tapés sur les moteurs pour aboutir sur le blog est édifiante, non seulement pour l’orthographe ou la syntaxe (tous les francophones ne sont pas également lettrés), mais pour les fantasmes qu’ils révèlent. J’en prends quelques exemples, tirés des statistiques de WordPress pour ce blog.

On constate aisément que les requêtes au hasard ont peu de choses à voir avec les articles les plus lus :

Exemples de requêtes :

requetes blog

Articles les plus lus :

articles phares blog

Le fantasme se dit fantasy en anglais, faux-ami qui montre cependant combien l’amour est enfant de Bohême, le scénario imaginaire (ainsi que Freud définit le fantasme) est proche de la liberté fantaisiste. Le fantasme met en scène un désir, mêle l’inconscient et le conscient, le reptilien et le cortex. Ainsi cette requête (orthographe respectée) : « filles togolaise de 16 ans qui cherchent des garçons adolescent poue les niquer », ou celle-ci : « noire viola une fille on lecole », ou encore toute une histoire en quelques mots : « jeunot a porte les courses a victoria qui dormait porno ». Les quêteurs sont probablement des garçons, issus de minorités ethniques, qui voudraient bien savoir comment séduire soit en se laissant faire avec les filles en manque, soit en dominant une fille plus ou moins forcée.

Il y a plus doux : « photos sexy filles a maillot mouiller avec leur tetons qui poitent », « en classe avec son peni décalotté », et plus immédiatement utilisable en pratique : (requête fille ?) « comment faire entre la mais dans la culotte d’un garcon pour sentir sa bite », (requête garçon ?) « partie a caresser d la meuf » (pour répondre à cette question utilitaire, consultez par exemple Doctissimo). Sibyllin : « je besoin l’adresse d’une femme libre qui cherche l’amitié et surtout une femme d’arabie saudit ». Ou encore, enthousiaste : « le plus beau corps feminin nue du monde » (mais chacun a ses goûts).

girodet pygmalion et galatee detail

Lacan a prolongé la définition du fantasme en montrant combien tous les mots accolés parlent plus encore que le personnage principal. Ainsi cette interrogation : « une fille nu uro sous la plui » ou celle-là : « jeune mec se fait baiser par une racaille dans un cion de rue », ou encore cette impossibilité organique : « baise de pre ados gai ». On voit sans peine que ce ne sont ni la fille, ni le mec, ni le garçon qui compte dans le fantasme, mais toute la mise en situation autour (« sous la pluie », « coin de rue ») et toute la radicalité symbolique de l’autre (« nu uro », « racaille », « préado »). Le désir fantasmatique est amplifié par ces détails que sont la nudité sous l’eau qui tombe (uro veut dire se pisser dessus), la baise en lieu public isolé avec un brutal frustre ou la fiction qu’un préado puisse être « gay » (cet âge n’est pas fixé).

Même chose pour ces jolis « beurs niqueurs scouts » et « fils generaux algerien porn » : le fait que les beurs (qui font la requête ?) se projettent en « scouts » (réputés vivre sensuellement entre eux dans la nature) ajoute du signifiant au scénario ; pareil pour les fils de généraux, fantasmés comme riches et puissants, donc libres de réaliser leurs désirs plus facilement pour l’Algérien moyen.

Ce pourquoi la syntaxe du fantasme peut être contradictoire, comme « femme en uniforme nue qui baise par un chasseur » : ce qui compte est d’accoler la nudité à l’uniforme dans l’imaginaire, pas de constater dans la réalité que ce ne peut être seulement ou l’un ou l’autre… Ou encore ce charmant « homme qui se fait defoncer le cul par une femme hermaphrodites » : quel intérêt que ce soit « une femme » ? Le clou revient quand même à « mourir torse nu » où le summum du désir semble être atteint dans le masochisme – souffrir, être nu, pour l’ultime fois. Ce que Freud appelle un « refoulement originaire » dans Un enfant est battu, 1919.

La requête peut être aussi en complet « délire », ce qui est défini par Freud comme une reconstruction du monde extérieur par restitution de la libido aux objets. Ainsi « egypte tintin circoncit femme » : la réalité est occultée complètement au profit de ce qui complaît à la foi. S’il y a très rarement des femmes dans Tintin (en raison des lois cathos sur la jeunesse), il ne saurait y avoir une quelconque circoncision pratiquée par le héros (de quoi être interdit dans la monarchie bruxelloise) – et l’Égypte n’est évoquée que par les « cigares du Pharaon » (quoique que le mot cigare soit ambigu dans l’imaginaire sexuel). De même, « oser le nu dans les tribu tribal » marque une particulière ignorance de ce que signifie une tribu (puisqu’elle doit être en plus « tribale » !) et comment une tribu sauvage (sens probable du fameux adjectif « tribale ») vit couramment : nue. Dès lors, qu’y a-t-il à « oser » ? Le garçon comme la fille fait comme tout le monde dans cet univers tribal où tout est codifié et où chaque âge est initié en son temps : il et elle sont nus… naturellement, sans avoir rien à « oser ». Le « péché » n’existe pas lorsqu’on obéit tout simplement aux normes de sa société, il n’y a que les religions du Livre qui soient totalitaires.

Lorsqu’on lit « femme jeune de 12 ans qui aime baiser », on se dit qu’il y a contradiction (on n’est pas « femme » à « 12 ans »), puis l’on se dit que la requête émane très probablement d’une secte religieuse particulière qui trouve la situation normale (Mahomet s’est marié avec une fillette de 9 ans – mais tout l’islam ne le copie pas). Dès lors, il y a plutôt endoctrinement et hors-la-loi plutôt que simple délire. Mais ce n’est pas la gauche bobo, qui nie tout problème islamique, qui cherchera à approfondir : plutôt accuser un montage d’ado en slip dans une classe d’être « pornographique » sur un blog européen classique que condamner les pratiques réelles d’esclavage sexuel de fillettes de 8 ans des musulmans de l’état islamique et les appels à faire pareil sur les sites des blacks et beurs en France. Des fois qu’eux viennent vous égorger…

Le fantasme fonctionne aussi hors du sexe, avec les mêmes contradictions, telle cette mystérieuse (mais pas si fausse) « theocratie marxiste ». C’est vrai que « le » marxisme (qui n’est pas la philosophie de Marx mais une interprétation qui varie) a pour croyance de détenir « la » vérité de l’Histoire universelle et du Progrès, posé comme inéluctable par son propre mouvement. La philosophie – qui n’est qu’un regard porté sur le monde à un moment donné – devient alors une Bible, gravée dans la pierre pour l’éternité. Vérité qu’il faut donc imposer pour que l’Histoire accouche selon les lois. Mais on parle alors plutôt d' »idéocratie » – la précision des mots montre la rigueur de la pensée.

Explorer le monde actuel par les requêtes principales sur les moteurs, qui aboutissent au blog, est une expérience enrichissante. Plutôt que d’ignorer ce qui gène (le « déni » selon Freud), pourquoi ne pas voir ce qui est ? Plutôt que de foncer sur les moulins à vent (sans aucun danger), pourquoi ne pas dénoncer ce qui est grave (et qu’on ne veut pas voir) ? Toute la frivolité bobo de notre société de soi-disant « intellos » est dans ce grand écart.

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Vote obligatoire et socialisme autoritaire

On connaissait le socialisme des imbéciles, on sait l’échec du socialisme « réel », on croyait arrivé le normal-socialisme, on déplorait la moraline socialiste, on se moquait facilement de la gauche bobo, on savait pourtant que la gauche avait lâché le peuple, on comparait la régression socialiste en Chine et en France, on remettait en perspective dans l’histoire le social-individualisme, on pointait clairement l’ignorance socialiste du droit, on remarquait que la gauche morale se raccrochait aux branches – mais on avait oublié le socialisme autoritaire !

Car le socialisme à la française déteste la liberté.

Laisser aux gens le droit ou – pire ! – la « possibilité » de faire comme bon leur semble est inadmissible pour les missionnaires de la Vérité révélée du Progrès en marche vers l’Égalité pure et parfaite de l’Avenir radieux. Ne riez pas, telle est la croyance des socialistes, une véritable religion si vous creusez un peu.

Ainsi à la Mairie de Paris où l’ineffable Christophe Girard sous la houlette Hidalgo force les noms de rues politiquement corrects – par seule croyance idéologique – dans l’ignorance de la réalité des gens et de l’histoire.

Ainsi chez Renault : l’État entreprend de monter sa participation pour « forcer » (démocratiquement…) les actionnaires à consentir au droit de vote double pour ceux qui restent 2 ans. Y aurait-il en socialisme de « plus égaux » que les autres ?

Ainsi avec la loi sur le Renseignement où, sous prétexte de « terrorisme » (sur lequel tout le monde est d’accord), on va offrir la possibilité aux fonctionnaires de capter les informations de tout le monde, en tous lieux, pour toutes raisons de soupçons – et cela sans le contrôle du pouvoir judiciaire. Seuls des fonctionnaires « contrôleront » les fonctionnaires ! La dérive en « police politique » sera aisée – même si (pour l’instant) nous ne créditons pas ce gouvernement d’y viser. Mais est-ce prudent de laisser une grenade dégoupillée dans les mains de n’importe qui ? Surtout dans le futur.

Mais ne voilà-t-il pas surtout que, sur ordre de l’Olympe socialiste (qui vit aux Champs-Élysées pour ceux qui connaissent encore un peu ce grec que Belkacem veut éradiquer), Claude Bartolone vient de pondre un rapport (vite sorti et pensé légèrement) pour forcer les Français à aller voter à chaque élection ?

bartolonne

Votez sous peine d’amende !

Le « vote obligatoire » serait-il la panacée aux inepties de doctrine, au ministères du discours opposés aux ministères de gouvernement, aux lâchetés politiques, aux démissions de l’Éducation nationale confite en syndicats « réactionnaires » de gauche pour qui il ne faut surtout RIEN changer, aux mensonges les yeux dans les yeux des électeurs, à la médiocrité des candidats aux élections… On croit rêver : la fraternité socialiste « réalisée » serait décrétée d’État par l’usage d’un « droit » dont on ferait une obligation légale par la contrainte de la force publique. Comme sous feu le maréchal Staline.

En démocratie, la liberté prime l’État. Si c’est l’inverse, nous sommes dans un État totalitaire, absolument pas en démocratie, se décrétât-elle « populaire ». Le rêve du socialisme est le vieux rêve léniniste (qui n’était pas marxiste, l’ayant tordu à sa sauce activiste) : que tout fonctionne « à la manière de la Poste », du haut en bas, jugulaire-jugulaire. Un vrai fantasme administratif de fils d’ouvrier agricole autoritaire, formé aux épures matheuses niveau basique.

La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, grand mythe fondateur de la gauche croit-on, proclame pourtant clairement en son article 2 : « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Ou encore, en son article 5 : « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. » Conçoit-on que « le vote » soit une nuisance à la Société s’il n’est pas exercé ? Il n’est pas écrit que tous les citoyens ont l’obligation, ni même le devoir, mais que « Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants » (article 6). Vous avez bien lu « droit » ! Rien de plus. Rien de l’obligation soviétique d’aller voter, par exemple…

C’était l’exigence des Lumières de convaincre les gens par la Raison. Ce devoir est bien mal rempli par un parti qui se proclame « de gauche » sans le prouver, qui promet monts et merveilles mais gouverne comme la droite précédente, qui se veut « normal » c’est-à-dire aussi mou et paresseux que sous Chirac, le charme personnel en moins mais le mensonge sur les « promesses » en pire. Le socialisme ne parvient pas à convaincre ? Changez de socialisme ! Les autres peuples européens l’ont fait et s’en portent très bien.

Non, en France on veut plutôt changer le peuple. Le socialiste ne se remet jamais en question, vieux tropisme catholique-romain mâtiné de machisme latin qui veut que le plus sage et le plus avisé soit le plus vieux et le plus puissant – comme si nous étions encore dans un groupe de singes. Or « la démocratie » implique la participation. Et l’on ne fait pas « participer » le peuple simplement en lui demandant d’approuver, ni en le forçant à élire les candidats socialistes.

Mais ni la religion d’État (ce laïcard-socialisme issu tout droit du catholicisme social), ni l’éducation « nationale » du tous-pareils notés sur vingt, ne préparent le peuple à participer, faute de savoir s’exprimer autrement qu’en gueulant avec 300 mots ou en cassant lors des manifs et, pour les plus évolués, en boudant lors de « grèves » aussi interminables que floues. Quand on n’apprend pas à développer cet élément de base des droits de l’Homme qu’est « l’expression » (sans laquelle le « droit d’expression » se résume à des coups, des borborygmes ou des balles de kalachnikov), comment oser exiger des citoyens qu’ils viennent « participer » ?

Plutôt que de rendre le vote obligatoire, proposez de rendre l’expression orale et écrite obligatoire dans les écoles, Monsieur le président de l’Assemblée nationale !

Ouvrez les débats citoyens, les référendums d’initiative populaire, abaissez le droit de vote à 16 ans avec éducation au droit à l’école, forcez au non-cumul des mandats pour que les élus soient vraiment au service des électeurs, développez le contrôle des élus par les citoyens.

C’est ce que demandaient Los Indignados en Espagne : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. »

C’est aussi, plus simplement, ce que préconise Pierre Rosanvallon dans un livre de 2008 déjà, ancien syndicaliste de gauche proche du socialisme. Mais c’est probablement trop fort pour Monsieur Bartolone, qui n’a peut-être jamais eu le temps de le lire, ni de le penser par lui-même.

bartolonne 2

Certes, des arguments sensés existent, et le vote obligatoire est pratiqué sous des régimes tels que la Belgique, la Grèce, le Costa Rica, le Brésil et la Turquie… mais constate-t-on que la politique se porte mieux dans ces pays ?… Au contraire, l’Australie et les Pays-Bas sont revenus sur une telle obligation : cela ne voudrait-il rien dire ? Un socialiste français se croit-il plus intelligent ou plus avisé que les autres ? Ou se défausse-t-il de ses carences sur le commode bouc émissaire de l’abstention – sans s’interroger sur son pourquoi ?

Disons-le tout net : le vote obligatoire n’est pas démocratique. C’est la subversion d’un droit en contrainte. C’est le recul de la liberté au profit de quelques-uns, ceux qui se croient investis d’une mission de sauver les électeurs malgré eux, les considérant comme des immatures, ouvriers, infantiles. Ce sont en effet parmi ces catégories que l’on trouve le plus d’abstention, dit-on.

Il s’agit donc bien d’éducation et de formation, d’intérêt pour les candidats, de conviction que son vote peut influer sur le cours des choses : pas de paresse ni de refus d’être un citoyen. D’ailleurs, l’abstention est-elle grande aux élections présidentielles ou au municipales ? Non, bien sûr, parce que les électeurs voient directement leur intérêt personnel direct dans de telles élections. À l’inverse des dernières « départementales » où personne ne savait plus à quoi va servir un département, censé disparaître en 2021 selon Valls – quand même Premier ministre. Il s’agit donc de séduire, pas de punir ! Et de proposer des urnes désirables – où les promesses se réalisent ou ne sont pas proférées à la légère.

urne seins nus

Si la proposition de loi est votée par une Assemblée à la botte, l’inévitable va se produire :

  • la « résistance » d’une grande partie de la population qui préférera payer l’amende (à condition qu’il y ait assez de flics pour les y forcer) – se défaussant par l’argent du devoir civique (bel exemple de « socialisme » !)
  • le « tant pis pour vous ! » d’une autre partie de la population qui fera exprès de voter populiste ou extrémiste – ou qui systématiquement va sortir les sortants
  • la manifestation plus grande qu’auparavant du vote blanc (enveloppe vide ou papier vierge) ou du vote nul (injures gribouillées sur le bulletin du candidat) – en ce cas : pourra-t-on encore « ignorer » le vote blanc ?

Il faudrait la voir la tête du Bartolone lorsqu’il se verra « élu » par seulement 13 ou 15% des électeurs inscrits… Son « mandat » sera-t-il légitime ? Pourra-t-il toujours prétendre agir pour le bien de tous, si ces tous se réduisent à presque rien ? Il y a décidément de vraies têtes de linotte dans le socialisme à la française. Et un vieux tropisme autoritaire qui ferait bien préférer l’original à la copie.

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Arabie saoudite et djihad intégriste jusque dans nos villes

La vision sectaire de l’islam ne vient pas de nulle part. Elle est la rencontre historique du féodalisme bédouin et de l’argent du pétrole, encouragé longtemps par les États-Unis, pays respectueux jusqu’à l’imbécilité envers toutes les croyances religieuses. Mais la situation semble remise en cause.

  • 1744, le sabre de Mohammed ben Saoud se croise avec le goupillon de Mohammed ben Abdelwahhab : en témoigne le drapeau du royaume, un verset coranique au-dessus d’un cimeterre. Abd el-Aziz III ibn Séoud (1880-1953) prend, avec l’aide des britanniques à partir de 1915, le contrôle de la péninsule arabique en investissant La Mecque en 1924, Djeddah et Médine en 1925 ; il se fait proclamer roi en 1932 : l’Arabie saoudite est née.
  • 1945, ibn Séoud conclut avec le président américain Roosevelt sur le croiseur USS Quincy un pacte de défense, pétrole contre protection, renouvelé en 2005 pour 60 autres années par George W. Bush : le royaume wahhabite n’a qu’une vingtaine de millions d’habitants dans une région qui compte des mastodontes démographiques musulmans menaçants sa mainmise sur les lieux saints.
  • 2013, l’Arabie saoudite est vexée par l’absence d’intervention militaire américaine en Syrie, ennemie du royaume, et par le rapprochement avec l’Iran après l’élection d’Hassan Rohani à la présidence. Dans le même temps, l’exploitation qui monte en puissance du pétrole de schiste défait la dépendance des États-Unis vis-à-vis du pétrole saoudien. C’est l’une des raisons de la politique de non-intervention sur le prix du baril en 2014, la chute des cours devant forcer les producteurs américains à revenir acheter du pétrole moins cher dans le Golfe.

arabie saoudite drapeau

État théocratique qui ne subsiste que par le pétrole et la religion, que l’un ou l’autre fléchisse et s’en est fait du pays. Mais la religion a peu à peu asservi l’État. La formation idéologique permanente des mosquées et des écoles coraniques a une emprise plus forte sur les âmes faibles que le prestige militaire ou tribal de la famille régnante. Aujourd’hui, l’État a besoin de la religion et finance son expansion dans le monde entier. Djihad pacifique par les imams envoyés prêcher et enseigner mais aussi – et de plus en plus – djihad violent pour aider les mouvements islamistes sur tous les points chauds de la planète. Au risque d’un retour de flammes de la part des activistes musulmans comme des alliés occidentaux. Pour l’Arabie saoudite, nous sommes probablement à un tournant.

arabie saoudite en sursis

La concurrente directe et active des chiites iraniens depuis la révolution cléricale de Khomeiny en 1979 a incité Arabie saoudite et émirats satellites à donner toujours plus d’argent pour défendre – non la vraie foi – mais la vision étriquée wahhabite, appelée aussi salafiste, de salaf as-salih ou compagnons du Prophète aux origines. Il s’agit d’en revenir à la lettre du texte sacré, avant tout commentaire.

Mais, une fois sur le terrain, les moudjahidines saoudiens n’ont plus de contraintes, ils peuvent enfin donner libre cours au wahhabisme pur qu’on leur a seriné depuis tout petit (14 h de cours par semaine sur 35 dans les écoles saoudiennes) mais que leur propre pays les empêche d’appliquer intégralement : prendre femme avec une pubère de 9 ans comme le Prophète, se « marier » ici ou là en prononçant juste une formule pour forniquer légalement, torturer les impies, amputer les voleurs, flageller les fornicateurs, pendre les homosexuels, crucifier et massacrer tous les non-musulmans et tous les musulmans non wahhabites, glorifier la kalachnikov et le couteau comme instruments de Dieu, commettre les pires exactions possibles – du moment que c’est au nom d’Allah.

C’est ainsi que les femmes sont considérées par nature inférieures aux hommes, manquant d’intelligence et de religion car elles abandonnent prière et jeûne durant menstrues et accouchements. Le Coran indique clairement qu’il faut le témoignage de deux femmes pour contrer celui d’un seul homme. « Chaque fois qu’un homme s’entretient avec une femme, Satan est présent », traduit aussi le Prophète – donc c’est vrai. Ce pourquoi les femmes ne sauraient enseigner aux garçons car « dès 10 ans » l’adolescence qui commence est attirée par la femme… Le troisième calife Othman (gendre de Mahomet, qui a régné de 644 à 656) fit procéder à la rédaction officielle du texte coranique, ordonnant en même temps la destruction de tous les documents fragmentaires contraires.

Le wahhabisme fait de l’islam une religion haïssant toutes les autres. Le recours à la force contre les hérétiques et les égarés est encouragé (versets 5 et surtout 29 de la sourate 9), l’esclavage permis sans limites. Il faut détruire tous les livres autres que « le Livre » (« Boko haram » – books interdits) et démolir les tombes des saints musulmans car elles créent un échelon entre Allah et ses serfs. Le Coran est la seule source de légitimité et détache de toute obéissance au pouvoir temporel. Tout y a été dit une fois pour toute, ce pourquoi la terre ne saurait être ronde et l’homme n’a jamais pu marcher sur la lune. Qu’on ne s’étonne pas des « théories du complot » qui fleurissent sur le net à ce sujet : c’est moins le sionisme ou la CIA qui sont mis en cause que l’impossibilité pour un musulman sectaire wahhabite de concevoir que tout ce qui arrive ne soit pas contenu dans le texte littéral du Coran.

2015 je suis mohamed

Ce tout-est-permis a rencontré le nihilisme des jeunes de banlieue européens du no future. Les armes fascinent parce qu’elles sont un substitut de sexe plus facile à utiliser que le vrai : pas besoin de séduire pour jouir. La mort fascine depuis les jeux violents, les conduites à risque, la drogue et la baston, les règlements de compte « barbecue » (exécution rôti dans le coffre d’une voiture, très courante à Marseille). Nos marginaux se sentent tout-puissants par la violence et se mettent en scène en vidéos narcissiques postées sur YouTube et Facebook. Ils se moquent bien du savoir : contrairement à Jésus, qui débattait à 12 ans avec les docteurs du Temple, Mahomet ne savait ni lire ni écrire et cela ne l’a pas empêché d’être pur aux yeux de Dieu. Mal appris et mal intégrés, ils sont indifférents aux valeurs de la république française mais ils n’ont pas pour ambition de bâtir l’État islamique ou de combattre pour la foi collective –  seule compte leur image virile dans le regard des autres et leur détermination personnelle aux yeux d’Allah : ils veulent être reconnus. La mort au bout, mais pas sans avoir joui comme jamais – avant les plaisirs promis au ciel (ou en enfer…). En rupture, les jeunes de troisième génération ou convertis de nos ghettos sont des suicidaires, manipulés par un acteur régional, le daechiste Baghdadi, qui ne représente que lui-même.

La présence de 30 millions de musulmans dans une Europe ouverte et tolérante pose un problème sans précédent s’ils sont gagnés par la propagande haineuse. Les intégristes nihilistes sont pour l’instant minoritaires, mais le trou noir syro-irakien crée un violent appel d’air. Une fois la barrière psychologique de tuer franchie, pas de retour en arrière : quiconque revient en Europe revient pour son djihad et pour se valoriser à ses propres yeux en massacrant sous prétexte d’Allah. La prise de conscience des intellos de gauche iréniques sur les dangers du cléricalisme armé semble avoir enfin eu lieu avec le choc Charlie.

Fanatisme saoudien

Il nous reste donc maintenant à faire plusieurs choses :

Assurer le droit français et européen, sans surenchère mais surtout sans faiblesse : les lois existent, elles doivent être appliquées sans « polémiques ». Et contrairement aux affirmations gratuites, il existe bel et bien en France des lois « contre le blasphème » : par la loi Gayssot, on ne peut tout affirmer sur la Shoah ni rire des victimes en prônant le négationnisme.

Après le « Charlie du souvenir » éviter de multiplier les insultes bêtes et méchantes qui mettent en danger toute une société pour amuser la galerie ; on peut rire de tout, mais pas de tout le monde, et pas de la même façon brute. Dénoncer par l’ironie le cléricalisme oui, injurier gratuitement et de façon répétée Allah, le Prophète et les croyants n’a aucune utilité durable – au contraire. Je ne dis pas « se taire », je dis « mesurer ses propos » à ce qu’on veut dire comme notre civilisation a su longtemps le faire : voir la note Quand l’Europe parlait français.

Inciter les musulmans non intégristes à assumer leur propre critique des dérives de l’islam et promouvoir mieux encore les œuvres de Mahmoud Hussein, Abdelwahab Meddeb, Hamadi Redissi et d’autres. Non seulement leur donner la parole (comme cela commence à se pratiquer ici ou là) mais aussi monter des colloques sur les différents courants de pensée historiques en islam, soutenir les musulmans non salafistes au lieu de se taire, lorsqu’ils sont attaqués par les réactionnaires d’Arabie saoudite ou d’ailleurs sur des points de conduite. Comme par exemple ces « mille coups de fouet » pour un blog ! Ou l’emprisonnement des militants anti-esclavage en Mauritanie (car La Mauritanie pratique encore l’esclavage, bien qu’officiellement illégal).

Prendre de vraies initiatives diplomatiques pour faire pression sur les États qui financent, directement ou par l’impôt islamique privé, le djihad armé et les prêches intégristes. L’Arabie saoudite et les Émirats, mais aussi le Yémen, l’Égypte, le Pakistan, l’Algérie, la Turquie doivent faire l’objet de vigilance. Les desperados convertis ne sont pas vraiment religieux, mais le prétexte religieux, le financement, les armes et les encouragements viennent de sectes financées plus ou moins en sous-main par ces États. Ce pourquoi « demander des imams en Algérie ou en Turquie » (comme je l’ai entendu d’un fonctionnaire de l’Intérieur) me paraît une idée d’enfer… pavé de bonnes intentions culcul. De même, laisser financer le club de foot Paris Saint-Germain par le Qatar ou participer aux coupes du monde dans les pays cléricaux du Golfe, est une ineptie. C’est laisser croire que l’argent peut tout acheter, y compris l’âme républicaine. Faire preuve de lâcheté, est-ce vraiment ce qu’on veut ?

Et ne plus suivre des États-Unis aussi naïfs que courte-vue dans les interventions contre tous les pays arabes. Nos intérêts ne coïncident pas avec les leurs.

Géopolitique de l’Arabie saoudite

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Stefan Zweig, Amok et autres nouvelles

stefan zweig amok

Zweig a l’art des salons : il captive par sa conversation. Les préliminaires sont parfois longs et tortueux pour situer l’histoire, l’ancrer dans la bienséance. Comment un Grantécrivain pourrait-il connaître tant de malades passionnés, rencontrer tant d’auteurs de turpitudes ? Ce procédé est un peu désuet, hérité du romantisme allemand. Mais une fois passé le cap des premières pages, l’auteur sait emporter le lecteur par son style. Il écrit fluide, il décrit les mouvements de l’âme, les conflits de morale.

Amok est probablement la plus aboutie des trois nouvelles recueillies en ce volume. Elle dit le choc de la passion et du devoir, la brutalité du civilisé redevenu sauvage pour avoir vécu des années au fin fond de la Malaisie. Un médecin colonial, Allemand méticuleux et bon chirurgien, est brusquement sorti de sa jungle par une impérieuse riche anglaise, enceinte de trois mois alors que son mari va rentrer d’un périple de presqu’un an. Elle veut ce qui est interdit par la religion, les convenances et le serment d’Hippocrate : avorter. Scandale dans la société bourgeoise de la monarchie austro-hongroise 1922 !

Elle propose de l’argent, mais l’orgueil du médecin se cabre. Il ne veut pas obéir à cette Madame, trop fortunée pour croire que rien ne peut lui résister ; il ne veut pas céder au regard impérieux qui ordonne, comme à un domestique. Pour qui donc se prend-t-elle, cette femelle qui a fauté, à exiger l’interdit pour son bon plaisir ? C’est donc par fierté masculine autant que médicale qu’il va refuser l’acte rémunéré ; il veut bien « aider un être humain » mais pas se faire acheter comme un serviteur. Pour cela, il ne demande qu’une chose : être aimé pour lui-même, donc se voir accorder les faveurs de l’amant. Le refus sec et orgueilleux de la matrone lui sera fatal. Tout comme son refus trop humain sera fatal au médecin.

Nous restons dans le romantisme incurable avec ce tragique moral : la passion comme le devoir, poussés à l’absolu, conduisent à la mort. L’amok est cette folie meurtrière qui transforme en Malaisie les humains en bêtes féroces. Ils vont en courant, l’écume aux lèvres, le kriss à la main, et poignardent tout être vivant qui se trouve sur leur passage. Seule une balle les arrête, ou l’épuisement final de la course. Ils sont comme drogués, hors d’eux-mêmes, saisis de folie. Zweig dépayse cette possession hors de l’Autriche-Hongrie tellement civilisée… mais la guerre de 14-18 qui venait alors de finir n’a-t-elle pas été un amok collectif qui a changé en bêtes les civilisés affrontés ?

Lettre d’une inconnue est le récit épistolaire d’une fille de 13 ans tombée amoureuse de son voisin, un jeune riche oisif. Elle fera tout pour se faire reconnaître et le séduire durant des années. La passion, ici encore absolue, va jusqu’au bout de son accomplissement. Le séducteur, jamais en mal de femmes durant sa jeunesse bien remplie, est un miroir de Stefan Zweig, érotomane obsédé. Il prend la jeune fille un soir comme il prend les autres, lestement, et ce n’est que des années plus tard qu’il reçoit cette lettre ; il ne se souvient même pas de la fille. Mais il lui a laissé un « cadeau » et elle l’en informe. Pas pour se plaindre ni réclamer, mais pour lui dire son amour absolu et son adieu éternel à la fois.

Ruelle au clair de lune (ou Rue du clair de lune), place dans le clair-obscur de la salle une étape de voyage à Boulogne-sur-Mer. L’auteur, qui attend son bateau, arpente les ruelles du port et se perd jusqu’à un bistrot où il découvre une scène pitoyable. Encore une fois la passion : celle d’un homme fou d’une femme. Celle-ci l’a quitté et est devenue pute. Lui la cherche de port en port pour la supplier de revenir, en une relation sadomasochiste mortifère. La nouvelle est publiée en juillet 1914, et ce n’est pas par hasard. Toute la société européenne joue la passion torturée. En ces temps de « commémoration » – trop bienveillante et nostalgique pour être honnête – prière de ne pas oublier ces bas-fonds qui conduisent à la guerre !

La passion est une plaie quand elle est débridée ; seule la volonté peut dompter les instincts, seule la raison peut tempérer la passion. L’un des trois ne va jamais sans les autres, mais l’humain ne reste humain que s’il sait mettre de l’ordre dans ses conflits internes. Qu’est-ce qui te fait homme ? Si la raison seulement te distingue des bêtes, alors fait de la raison le maître des passions et des instincts bruts !

Stefan Zweig, Amok – Lettre d’une inconnue – Ruelle au clair de lune, 1922, Livre de poche 1991, 190 pages, €4.85

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

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Yasunari Kawabata, Le lac

yasunari kawabata le lacUn jeune homme ne peut s’empêcher de suivre les jeunes filles dans la rue. Obsédé, attiré, ravi. Car il ne pense pas les violer, ni même leur faire du mal ; il est simplement attiré par leur beauté, comme les enfants par les lucioles.

Pourquoi ne pas les aborder, draguer comme tout le monde, séduire selon les normes ? Parce qu’il a des pieds simiesques dont il a honte, parce qu’il est orphelin et qu’il a fait la guerre, dépensant ses meilleures années à rien. Il est devenu prof dans un lycée de jeunes filles d’où il est renvoyé. Car il tombe amoureux d’une élève de 17 ans qui en parle à sa copine. Scandale ! Une mineure au Japon dans les années 1950 n’a aucun droit, sinon de se taire et d’obéir. Il lui fait un enfant sans le savoir, qu’il abandonnera sans le vouloir, comme lui l’a été.

Roman noir, bien différent de Pays de neige. L’auteur s’est suicidé peu après. Gimpei, le jeune homme dans la trentaine, s’est pris un soir un sac à main sur la gueule parce qu’il suivait de trop près une jeune femme décidée. Le sac contenant une grosse somme en liquide, il a pris peur et est parti s’exiler dans le nord. Il y réfléchit, revoit son enfance et sa vie récente. Un ratage.

Il était amoureux de sa cousine Yagoï, près du lac. Mais celle-ci, plus âgée que lui, se moquait. Il aurait voulu que la glace cède sous ses pas pour la regarder se noyer, comme lui aurait aimé se noyer dans les regards liquides des filles. Au Japon, les sentiments et la nature sont un. Ce n’est pas un romantisme intellectuellement reconstitué comme en Occident, mais une fusion intime due à la religion shinto. Ce pourquoi les rues la nuit, le sentier à l’automne, les bords du lac glacé ou le pont aux lucioles sous la pluie, sont les révélateurs des émotions et des sentiments sur le monde.

Incessante transformation des plantes, fragilité des êtres, éphémère des lucioles. L’amour qui fonde la stabilité d’un couple avec des enfants n’est pas pour lui, rejeté depuis tout petit. Lui le personnage Gimpei, lui l’auteur Yasunari. Car l’écrivain a été orphelin lui aussi, a vu sa sœur mourir, puis son grand-père, se retrouvant tout seul à 15 ans. Tout seul dans une société collective où la famille est la base.

Un beau roman doux amer que l’hiver alentour rend plus facile à comprendre. Mais ne l’entreprenez pas si vous êtes déprimé, seule la fin ouvre à la lumière : celle des lucioles, insectes phosphorescents qui séduisent tant les enfants et permettent la fête collective.

Yasunari Kawabata, Le lac, 1955, Livre de poche 2004, traduction Michel Bourgeot 1978, 126 pages, €3.89

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Dessins de Rodin

François-Auguste-René Rodin est un sculpteur parisien bien connu, né en 1840 et mort en 1917. Il était très myope et quitté l’école pour le dessin à 14 ans et la sculpture à 15 ans avec Barye, le romantique sculpteur officiel de Napoléon III. L’adolescent Rodin réussira les Beaux-Arts en dessin mais échouera en sculpture, étant fort loin des canons classiques en usage dans le conventionnel bourgeois du temps.

Il commence donc à travailler comme aide dans les ateliers de sculpture. Sa première grande œuvre date de sa maturité, à 37 ans. ‘L’Âge d’airain’ est un jeune homme vivant, bien que de plâtre. Auguste Rodin trouve peu à peu son style propre, très affectif. Contre le rationalisme français et l’impressionnisme en peinture, il se rattache au courant expressionniste, qui sévit notamment en Allemagne. Il s’agit de déformer la réalité pour affirmer l’émotion. Les mains et les pieds des statues de Rodin sont ainsi Héneaurme, comme aurait dit Flaubert, plus que nature ; les torses et les cuisses sont quasi ‘néandertaliens’ alors que les têtes restent en proportions sapiens sapiens.

Mais s’il est très connu par ses statues (dont celles du Totor national, aussi outré que Rodin dans son romantisme des mots), Auguste Rodin est au fond un dessinateur. Restent de lui plus de 6000 croquis et dessins finis, dont le musée Rodin à Paris recueille 4300. L’artiste aimait bien ces œuvres, il en a même exposé une sélection de quelques 300 à Berlin en 1903, puis à Paris en 1907. Ils sont « la clé de son œuvre ». C’est ainsi qu’il le déclare en 1910 au journaliste René Benjamin.

La raison ? C’est que l’œil sculptural passe par l’architecture des formes, que la main traduit en deux dimensions la structure avant de modeler la matière. L’artiste aime le modèle vif, la chair féminine et le muscle masculin, le squelette sinueux ou planté, l’attitude. Ses dessins sont des traits de l’érotisme des êtres, saisis dans ce qui fait l’essence de leur vie même. C’est dire si le cérébral a peu de place : il suffit de regarder la statue célèbre du Penseur pour observer ce qu’a de « sérieux » l’activité cérébrale dans la bourgeoisie Napoléon III – la même tronche de gravité sourcils froncés de certaines candidates de la course présidentielle aujourd’hui… Comme si, en France, penser était un effort et non une légèreté ; comme si le tropisme latino poussait naturellement à la paresse de l’affectif et des sens, bien loin de Voltaire ou de Montaigne.

L’exposition actuelle (jusqu’au 1er avril) permet au musée Rodin de passer l’hiver et la période de travaux entrepris dans l’hôtel de Biron, où les œuvres ne sont plus accessibles jusqu’au 3 avril. ‘La saisie du modèle’ présente 300 dessins de la période de la maturité 1890-1917, de l’âge de 50 ans à la mort de l’artiste. Elle se développe en 15 panneaux, sur des thèmes d’historien d’art que le grand public ne comprend pas toujours. Ainsi, quelle différence fait un néophyte entre le dessin « d’après nature », « instantané » ou « synthétique » ?… Plus clairs sont les passages du trait au lavis ou de l’aquarelle aux collages. Plus clairs aussi les ensembles sur les mythes, la figure de Psyché, les dessins érotiques (appelés avec pudibonderie bobo « les figures de l’indécence »), les portraits de personnages ou les danseuses cambodgiennes.

Ce qui intéresse Rodin est de saisir le mouvement. Le corps parle, érotique et vivant, justement vivant parce qu’érotique. Rodin aime à capter ces instants où le corps s’exprime et donne forme au désir dans des étirements, des contorsions ou des lascivités. La femme nue veut accrocher le regard, séduire par ce qu’elle est, chair matérielle qui appelle le ventre, fait battre le cœur et élève l’âme. Le dessin fixe à la fois l’instant et l’essentiel. Même si ces ébauches sont des brouillons d’artiste qu’il semble curieux de voir encadrés et cérémonieusement accrochés comme des icônes précieuses… L’un des miens, écolier d’art de vingt ans, m’a déclaré que tous les dessinateurs en faisaient des milliers, de ce genre de dessins, des crobars à la va vite pour fixer une forme, un sentiment, une idée, capter un détail à reprendre plus tard.

Il est vrai que le snobisme bourgeois prend parfois des proportions grotesques, on lui reproche par exemple de publier les ‘notes de blanchisserie’ d’un écrivain. Il est vrai aussi que le coupage de cheveux en quatre permet de justifier le métier d’historien d’art et que le cérémonial est l’essence même du conservateur de musée. Malgré tous ces penchants parasites de l’oeuvre, il reste que les dessins de Rodin méritent d’être vus, surtout par les non-spécialistes. La technique est une chose qui parle aux techniciens ; le dessin en est une autre qui est universelle. Même si sa ‘Femme nue couchée sur le ventre et dressée sur les mains’ laisse dubitatif, l’enroulement du torse sur les jambes dessine une vision : celle d’un ‘soleil rouge’ fait de chair éclatante, féminine, plantureuse. Un message qui va au-delà des simples mots mis sur les choses. Une explosion de vie dans la forme et la couleur.

Tout comme le corps féminin écartelé devient ‘pieuvre’, au sexe dévorant situé en plein milieu, les danseuses cambodgiennes attirent l’œil sur les figures expressives du corps ou l’étirement des mains. Le portrait de la secrétaire de Jules Vallès au ‘Cri du peuple’ capte la véhémence révolutionnaire de l’égérie figée dans le ressentiment.

Exposition ‘La saisie du modèle – Rodin : 300 dessins 1890-1917’, musée Rodin, 79 rue de Varenne, Paris 7ème jusqu’au 1er avril 2012

Du mardi au dimanche 10h-17h45, avec accès au jardin et aux bronzes.

Nocturnes tous les mercredis de 18h à 20h45.

Audioguide, conférences, visites thématiques collèges et lycées, formation enseignants, boutique, catalogue 39€.

Plein tarif exposition : 7€, jeunes de 18 à 25 ans et enseignants : 5€, gratuit jusqu’à 18 ans et pour les chômeurs.

Site www.musee-rodin.fr

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Thorgal 9, Les archers

Thorgal Aegirsson, fils d’Aegir trouvé au bord de l’eau dans une capsule spatiale jadis par les guerriers vikings, vit désormais sur une île proche de la côte de Norvège avec sa femme Aaricia, princesse, et leur fils Jolan, petit blond de 6 ans aux étranges pouvoirs. Par un crépuscule de tempête, Thorgal tente de regagner son île mais une barque folle défonce la sienne et le flanque à l’eau.

Il vient de rencontrer Tjall dit Le fougueux, adolescent blond au corps souple qui n’a pas plus de cervelle qu’un étourneau. Ce sera un compagnon pour des aventures comme il n’en arrive qu’à lui, entraîné par l’engrenage des circonstances. Tjall vit chez son oncle, appelé Pied d’arbre parce qu’il a une patte de bois. Lequel oncle est un fabricant d’armes réputé, notamment de flèches équilibrées pour tous usages. Alors que les rescapés se remettent de leur soirée maritime, arrivent deux clients venus acheter des flèches.

C’est à ce moment que Thorgal rencontre pour la première fois Kriss de Valnor, superbe fille de 20 ans qu’il retrouvera souvent sur sa route. L’amazone méprisante et sûre de son habileté leur parle d’un concours d’archers doté d’un prix de cent marks d’argent, une belle somme pour l’époque. L’oncle et le neveu sont tentés, comme Thorgal qui doit remplacer sa barque.

Une fois les clients partis, ils se mettent en route pour le défi. C’est alors que tout s’enchaîne. Tjall s’aperçoit en croisant des soudards qu’ils ont enlevé la belle Kriss. Il n’a qu’une idée à la fois dans sa tête d’ado : la délivrer. Thorgal se méfie de l’arrogante donzelle mais ne peut que suivre le gamin tant il se lance sans réfléchir. Les voilà à surveiller le camp des rustres, puis à délivrer la fille, attachée dépoitraillée après avoir été collectivement violée. On ne rigole pas plus dans les banlieues vikings que dans celle des années Mitterrand.

Mais, au lieu de faire profil bas et de remercier ses sauveurs, Kriss de Valnor hurle qu’on l’enlève afin d’engager le combat collectif et de forcer ses compagnons à la venger. Elle aime tuer. Le poignard lui est un pénis de substitution, elle adore défoncer le bas-ventre trop arrogant des mâles. En général ils n’en reviennent pas. Le concours sera de même. Par équipe, Pied d’arbre et Tjall, puis Thorgal et Kriss le remporteront, mais la pétasse envoie le coffret récompense au loin avant de plonger par la fenêtre pour le suivre en criant : « je ne partage jamais ». Avide, avare, égoïste, voilà une fille bien campée.Les personnages de cet album sont de caricature, ce pourquoi il a eu force prix : le Grand public 1985 de la XVIIe convention de Paris et la Presse au festival international de BD à Durby. Le public adore les caractères tranchés qui donnent de la morale en noir et blanc. Nous sommes 17 ans après la naïveté 1968 du peace and love mais Thorgal ne s’en laisse pas conter. Il corrige l’arrogance et les rodomontades : Tjall le chauffard, Kriss la pétasse, le chef calédonien trop sûr de lui. Il préfère les actes aux vantardises et ne supporte pas l’égoïsme. C’est que la gauche utopique au pouvoir a été forcée d’enclencher « la rigueur » dès 1983, après trois dévaluations successives du franc ; que les années de baise sont remises en cause par le SIDA dès 1984 ; qu’un certain ordre moral revient dans la société…

Ce récit enlevé pour jeunes lecteurs de ‘Tintin’ montre la voie normale, tout comme sur le Mont Blanc : ni celle des touristes, ni celle des allumés. Comment être humaniste sans être idiot, courageux sans être impulsif, amoureux sans sauter sur tout ce qui porte seins. Thorgal est un modèle adulte pour les ados déboussolés comme pour les féministes de ressentiment.

Kriss est la femme qui se croit plus que les hommes et veut sans cesse le prouver, bite poignard à la main et flèches au but. Elle manipule le désir à son seul profit. Mais elle est séduite sans se l’avouer par le viking viril qui la remet à sa place tout en assurant son rôle d’homme. Lui ne pense qu’à retrouver sa femme et son gosse, ce qu’elle ne peut comprendre, avide de tout ce qui frime, brille et flambe.

Thorgal est l’adulte dans lequel ma génération se reconnaît, maturité des années 1980. Ce pourquoi son odyssée me touche, bien plus que celle des supers héros qui viennent par la suite, ou celle des financiers malgré eux. J’aime quand il aime ou quand il se bat. Ce n’est jamais pour la gloire, mais pour survivre en paix avec ses chers.

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 9 Les archers, 1985, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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