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Michel Déon, La carotte et le bâton

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Politique-fiction écrite deux ans avant les accords d’Evian avec l’Algérie, ce roman d’action psychologique reste captivant. Même si nous connaissons la suite et l’émergence de l’OAS, Michel Déon écrit ici un classique et efficace livre d’espionnage. Bien construit, rudement mené, écrit sec, il se lit avec bonheur, excitant l’imagination.

Car nous sommes dans un pays imaginaire, la Chirfanie, aux frontières de l’Algérie, tentée par le nassérisme égyptien. Le pays pourrait être un clone de la réelle Tunisie, plus ou moins avouée page 307, avec son Organisation extérieure de maquisards fellagas qui se mettent à l’abri de l’armée française puissante alors en Algérie.

En Chirfanie, Etat devenu indépendant de la France récemment, le président Ben Abkir séduit par sa parole mais reste indécis par ses nerfs. Il a nommé ses deux fils ministres, dans la tradition du népotisme oriental qui ne fait confiance qu’à la famille. Mais le pays est sous-développé et la passion idéologique empêche toute réalpolitique ; on annule un contrat céréalier avec la France pour en signer un avec les Anglais (!), on consent des concessions d’exploration pétrolière à des Américains manipulés par une confrérie islamique riche aux Etats-Unis, on lorgne vers l’adhésion à la République arabe unie (RAU) lancée par l’ex-colonel Nasser devenu raïs d’Egypte.

En bref, les nouveaux indépendants sont livrés à eux-mêmes une fois la liberté acquise. La seule chose qui les tienne est la haine à l’égard de l’Occident, dont ils font le responsable pour l’éternité de tous les maux du pays, de l’impéritie agricole à la paresse bien humaine, de la morgue des petits chefs à la corruption des fonctionnaires, de la menace des maquisards organisés de l’OE (financés par l’URSS) à la faiblesse de l’armée et de la police, mal formés, mal payés, mal considérés.

Un groupe de Français s’est constitué en organisation secrète pour contrer les grandes manœuvres du monde asservi contre le monde libre. Pierre, un Français résidant en Suisse, a été outré d’entendre dans le jardin d’à côté de sa villa au bord du lac un ancien ministre français se proposer de trahir son pays pour de l’argent à un fellaga algérien de haut rang. Il a décidé d’agir contre cette pourriture du patriotisme, à peine 15 ans après la fameuse Résistance.

Rappelons aux jeunes lecteurs qu’avant 1958 et le « coup d’Etat légal » (doyen Vedel) du général de Gaulle en mai 1958, la IVe République était celle des copains et des coquins. L’armée était envoyée mater les colonies à qui l’on avait menti, tandis que les politiciens trafiquaient la piastre ou faisaient suer le burnous. L’auteur fait dire tout son dégoût par Madeleine : « Elevée depuis l’enfance avec un certain nombre d’idées, la Justice, l’Honneur, la Patrie, qui valaient bien la haine des classes, le vive la mort de l’anarchie, et ‘les soviets partout’, elle se cognait depuis quinze ans à des imbéciles, des lâches, des petits ou des gros profiteurs qui ne voyaient dans les trois principes sacrés qu’un rempart de leur insurmontable égoïsme, le maintien d’un ordre périmé par le monde en marche » p.54.

Pierre et son groupe inventent donc de déstabiliser Ben Abkir pour le forcer à mettre au pas les bandes armées de l’OE qui menacent l’Algérie. Explosion d’un dépôt de médicaments, diffusion d’informations laissant entendre que l’impéritie bureaucratique ne les avait pas distribués aux victimes qui les attendaient, explosion d’un cargo yougoslave rempli d’armes à destination de l’OE, sabotage des micros lors du discours du président, distribution de tracts dénonçant la corruption et appelant à la grève, ce sont autant de coups d’éclat organisés pour un seul but.

Et ça marche, le lecteur est subjugué. D’autant que la littérature n’est pas oubliée. Le portrait psychologique de Pierre, un double de l’auteur, désabusé par la politique qui cause d’un sens et agit d’un autre ; le personnage à la Falstaff d’un ex-officier Allemand buveur de champagne qui a eu les pieds gelés à Stalingrad ; le bon petit soldat Madeleine, fille de déportés en camps nazis qui veut poursuivre l’esprit de la Résistance ; le bon docteur Renault et ses scrupules de conscience ; le journaliste judéo-arabe Abécassis dont le talent n’est reconnu par personne du fait de ses « origines » ; le militant Saïd qui ne croit pas aux idéologies ; l’instituteur français communiste, idéaliste à la scout ; l’instituteur égyptien, envoyé coraniser avec enthousiasme les petits Chirfaniens… tous ces personnages sont hauts en couleur et d’une certaine profondeur. Ils sonnent vrais et parlent encore à nos cœurs et à nos esprits, près de 60 ans après.

Les peuples sont mus par l’intérêt et la crainte, disait Napoléon ; c’est la carotte et le bâton qui fait le titre du roman. L’auteur écrit au galop et entraîne le lecteur avec lui dans un monde imaginaire, très proche du réel mais distinct par l’imagination – donc plus « vrai ».

Michel Déon, La carotte et le bâton, 1960 révisé 1980, Folio 1988,374 pages, €9.30

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Michel Déon, Les gens de la nuit

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Ecrit court et sec avec un aspect presque policier dans la lignée des Trompeuses espérances, cet opus de la fin des années 1950 n’a pas le charme de Je ne veux jamais l’oublier. Mais il décrit la vie frelatée de desperados pris entre la légitimité redoutable des pères après-guerre, qu’ils aient été dans le bon ou le mauvais camp, et l’absurdité des guerres coloniales offertes par les socialistes Guy Mollet et François Mitterrand sous la IVe République.

Le jeune homme dans le début de sa trentaine qui s’appelle Jean et dit « je » dans le roman est en proie à un violent et persistant chagrin d’amour pour une hypocrite manipulatrice qu’il a eu du mal à quitter. Il en est de ce chagrin comme de la migraine, il ne vous quitte plus. « Cette année-là, je cessais de dormir » est la première phrase du livre.

Les murs gris de Paris cachent les peines et sa nuit envoûte parce qu’elle fait oublier. Travaillant avec des amis dans une société de communication qu’ils ont fondée (ce qui est nouveau à cette époque), le personnage a du loisir. Il dîne avec ses amis ou seul, fait des rencontres, boit beaucoup et fume trop, écoute de la musique nègre dans les sous-sols de Saint-Germain des Prés, de Montparnasse ou de Montmartre – en bref arpente le Gai Paris qui s’assomme passées vingt heures dans les lieux interlopes.

Elle ne reste qu’un prénom, toujours à vif, dont le deuil prend du temps. Passent des demi-mondaines, des putes ou des paumées idéalistes, telles Maggy, Gisèle ou Lella. La première se suicide en se jetant de la fenêtre de son hôtel, écornant l’enseigne qui conservera un côté tordu ; la seconde se drogue et sert de passeuse à des Antillais louches qui tiennent un restaurant et jouent les gros-bras ; la troisième est la petite sœur de l’Antillais chef de gang et distribue des tracts communistes à la porte des facs, traquée par la police. Jean les sautera toutes, appréciant chacune plus ou moins.

Lors d’une bagarre, il fera la connaissance de Michel, un ex de la division Charlemagne, engagé par idéalisme à 19 ans, qui a purgé sa peine dans les prisons françaises et qui peint avec un réel talent. Mais cela ne l’intéresse plus ; il a pris sous son aile Lella, la mulâtresse communiste, et ce choc des idéologies ne choquera que les rassis : les sentiments et les passions sont bien autre chose.

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Le père de Jean, écrivain d’une certaine notoriété mais content de lui, postule à l’Académie française, où il sera élu au cours du roman. Il est désopilant de constater que l’institution n’en veut pas au jeune loup qui raille un peu les vieilles barbes lorsqu’il a 39 ans, puisqu’il y sera élu lui-même en 1978 dans sa 59ème année. Jean n’aime pas le milieu bourgeois conservateur dans lequel il est né et a été élevé. Ce pourquoi, bac en poche, il s’engage à 18 ans comme Michel – mais dans la Légion étrangère pour ne pas mêler le nom de son père à ses frasques de jeunesse. Il y passera trois ans avant de revenir mûri, mais pas guéri de son vague à l’âme dû à l’époque. L’armée fut cependant une armure protectrice dans ces années de post-adolescence où tout est trop sensible : « Nous étions les membres d’un corps solide, bien organisé, qui pourvoyait à notre santé physique, donc à la santé de notre esprit » p.81 (j’ai replacé la ponctuation là où elle devrait être).

Paris la nuit n’est pas ma tasse de thé, mais les noceurs aimeront ce livre du temps d’avant. « Atteindre le bout de la nuit est un sport dont la pratique exige de longs mois d’apprentissage et de savants perfectionnements. Il y fallait de la santé, de l’alcool un peu, pas exagérément. Il y fallait surtout beaucoup de tendresse, de patience et de curiosité à l’égard des êtres de rencontre que le hasard procure et dont le petit jour nous sépare à jamais. Et c’est l’essentielle attirance de la vie nocturne que ces amitiés soudaines qui naissent, brûlent et se consument en quelques jours » p.199. Le lecteur peut retrouver en cette remarque, comme dans tout le roman, le goût de l’auteur pour les gens et leur psychologie, qu’il excelle à tracer.

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Folio 1974, 213 pages, occasion €1.89

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Editions de la Table ronde, édition revue 2015, 192 pages, €17.00

e-book format Kindle, €11.99

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Michel Déon, Les trompeuses espérances

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Prenez un lieu magique, ici Positano en Campanie, non loin de Naples ; prenez une femme dont le visage vous a marqué un jour, vous ne parlerez pas d’elle mais elle vous inspire ; prenez votre expérience de toutes les femmes, car vous êtes écrivain et vous avez 36 ans. Cela donne un roman sur l’amour, ses espoirs et ses déceptions, ses espérances, mais trompeuses.

Ecrit en 1955 mais intemporel, ce roman met en scène Olivier, un jeune prof qui n’a jamais vraiment aimé, tombé brutalement sous le charme d’Inès, rencontré par le plus grand des hasards dans la rue alors que l’un de ses élèves de troisième, Ballu, a fait tomber par inadvertance le carton à dessins qu’elle portait. Olivier baisera la mère de Ballu, danseuse nue dans un cabaret de Montmartre, mais là n’est pas le sujet – juste pour montrer qu’Olivier n’est pas niais.

Tout commence en Italie, dans un lieu qui pourrait être Positano, où un crime vient d’être commis sur la plage…

Je ne vous raconte pas l’intrigue, car ce serait déflorer le sujet, même si le sujet reste quand même Inès, déflorée elle-même depuis longtemps. Mais je vous en dis peut-être déjà trop… Olivier tombé en amour accompagne Inès dans la rue jusqu’à son cours de dessin – où il s’inscrit aussi. Ainsi commence une idylle. Mais au chapitre deux.

Hésitations, retours en arrières, repentirs, Olivier l’amoureux, qui raconte son histoire pour s’en purger l’âme, n’a rien du cartésien linéaire et logique qu’il affecte de paraître. Au Canada où il s’est exilé pour fuir cette histoire, il confie sa confession hachée au manuscrit, souffrant dans son orgueil de jeune homme comme dans sa pudeur d’amour pur.

Hors époque, égocentré, ce roman a pour sujet le désir. Au beau milieu des années 1950 « engagées » de la littérature, cette désinvolture irrite les intellos. Mais elle prouve que c’est ainsi que l’on passe le temps. Car ce roman d’amour a passé les années et se lit encore avec bonheur.

Se succèdent les descriptions psychologiques qui font les délices de ceux qui aiment l’humain. Comme sur le métier de prof : « Ceux qui voient l’enseignement de l’extérieur ne savent pas à quel point il est un bain de jeunesse perpétuelle. (…) La gaieté, la brusquerie, la sottise, la maladresse et la confiance des garçons restent d’extraordinaires stimulants » p.33. Il faut rappeler que les classes n’étaient pas mixtes. Ou sur la gent femelle : « La force de beaucoup de femmes tient non pas à leur duplicité, mais à leur multiplicité, à ce don spécial qu’elles ont de se réincarner dans un autre personnage sans nous prévenir » p.112.

Ou les évocations de lieux, toujours incisives : « Comment j’ai pu aimer Montmartre, je me le demande encore. Ces rues noires, ces squares pauvres, cette populace crapuleuse, ces petits rentiers malingres, ces bars tapageurs et les enseignes – désolées et désolantes en plein jour – des cabarets n’ont pas grand-chose à voir avec mes goûts » p.34. Il faut rappeler que le tourisme de masse n’a pas encore investi l’endroit.

Encore ces fantasmes érotiques, l’été la nuit dans la pinède… « Cette nuit-là, j’osais ouvrir de nouveau le chemisier qu’elle avait reboutonné après notre halte en haut de la côte. Elle ne se défendit pas et je retrouvais le sein tiède qui ne palpitait plus. Dans le creux de ma main, il durcit avec une ferveur qui me bouleversa. Visage renversé, Inès respirait plus vite. (…) Je baisais son torse nu. Il avait encore le goût de sel du bain de l’après-midi » p.54.

Sensuel, fouillé, douloureux – un bon romanesque qui n’a pris aucune ride. Les ingrédients du roman qui plaît restent les mêmes de nos jours, selon les lecteurs interrogés : de la passion, du sexe et une intrigue policière.

Michel Déon, Les trompeuses espérances, 1956 revu 1990, Folio 1993, 159 pages, €6.60

e-book format Kindle, 2016, €6.49

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Michel Déon, Tout l’amour du monde

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Jeune auteur (né en 1919), passé par l’Action française et par la guerre comme engagé volontaire dans l’infanterie en 1940, Michel Déon lorsqu’il écrit ce livre n’aime pas l’après-guerre française communiste et petite-bourgeoise. La grandeur lui manque, les tripotages politiciens le débectent, la décolonisation honteuse lui fait mal. Il a soif de bonheur, de liens humains, d’amour. Pour des revues littéraires il voyage, plus à son aise intérieur dans l’exil que dans la grisaille parisienne, dans les rencontres éphémères que dans l’atmosphère d’envie du minable milieu des « écrivains » nouveaux du temps.

Il faut dire que la France intello s’enfume alors aux grands mots, encense Staline-le-Grand, se soumet aux dogmes du marxisme en trois minutes – comme Sartre et Beauvoir, que l’on croyait intelligents. Michel Déon se dit « un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le cœur plus que l’esprit » p.182*. C’est dire son décalage, à l’époque, avec la doxa littéraire.

Ce roman est issu des expériences réelles en voyage, mais est devenu une réalité rêvée. Commencé comme une suite de lettres à de douces amies, il se poursuit sur un ton plus personnel – probablement le meilleur du livre. Mais, de pays en pays, de femme en femme, d’expériences en histoires, l’auteur révèle un insatiable appétit de vivre. Et c’est cela qui reste, cette jeunesse des sens et du cœur, cet esprit ouvert à tout ce qui est humain, vivant ou mort, chair féminine ou peinture italienne. Il cite comme son harmonie femme la Marie-Madeleine du Pérugin et la sainte Cécile de Raphaël – plus une jeune tenancière de bodega dans l’île de Formentera. « Il n’est pas rare dans les coins les plus perdus de rencontrer un enfant dont la beauté confond, de ces êtres nés par miracle dans des maisons sordides, des caves tristes, des fermes puantes. Leur grâce est inexplicable. Il s’agit là d’un des mystères de la création. Mais repasse-t-on quelques années plus tard, le visage du garçon s’est bourrelé de barbe, la taille de la fille s’est épaissie. (…) Le miracle n’a pas duré » p.200. Ainsi médite-t-il sur l’éphémère après cette rencontre.

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« Puisqu’il est impossible de se passer des femmes, autant les aimer (ce qui est plus généreux que de les épouser), le leur dire (ce qui est une autre affaire que de les dominer) et ne pas lésiner sur les qualités qu’on leur prête (ce qui facilite les rapports humains » p.22. L’auteur évoque l’Italie, Rio, le Maroc, les Etats-Unis, Paris, l’Escorial ; il conte des anecdotes et dit ses rencontres des années 1953 à 1955 ; il insère une nouvelle qu’il recycle ou invente à mesure, celle du beau Manfred qui ne sait pas aimer la Rose à sa portée mais idéalise toujours une Princesse évanescente ou une belle inconnue venue se baigner nue la nuit dans le lac. Il poursuit par des souvenirs directs de 1956 à 1960 dans la seconde partie.

« Je n’ai jamais bien étudié de près mon processus de création. Je sais seulement que je n’invente rien à partir de rien, qu’il me faut des visages réels pour mes personnages les plus fictifs, même si ce qu’ils deviennent ensuite n’a plus grand rapport avec la réalité » p.109. L’écriture a une puissance de transfiguration qui crée la littérature : « ce que nous avons dit est plus vrai que ce que nous avons vu. On risque gros à retrouver une réalité que, comme un miroir, l’imagination a réfléchie » p.215. Ce pourquoi celui qui écrit trop neutre, au ras du réel, reste plat.  Michel Déon a besoin de s’imprégner avant de recréer. Il veut s’imbiber par tous les sens, avec la gourmandise de la jeunesse et l’appétit d’une austérité forcée par l’époque des dictateurs. « J’entends vivre la Grèce avant de l’épuiser. Voilà déjà sur mes lèvres le goût de l’ouzo, du résiné, du tabac d’Orient, des loukoums, des brochettes d’agneau, des feuilles de vigne farcies, de l’huile douce comme du miel, du miel doux comme de l’huile et parfumé au thym, de toute cette cuisine forte et sensuelle qui prédispose au nirvana » p.181. Il s’établira dans l’île grecque de Spetsai après 1959.

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Si l’auteur est de droite, il n’est clairement pas fasciste, comme l’amalgame gauchiste l’exige inéluctablement. Aucun engouement fasciste « ne résiste deux minutes à une confrontation avec le fascisme rouge ou rose qui monte la garde à la frontière où finit l’Europe d’autrefois », écrit-il au dernier chapitre, lors d’un voyage dans la Yougoslavie de Tito en 1960. « Quelle que soit sa couleur, le fascisme finit toujours par être intolérable, non du fait du chef, mais de ses plus bas exécutants, de ses gendarmes. Le gendarme est bête. C’est sa fonction. Sans cela, comme dirait Monsieur de la Palice, il ne serait pas gendarme » note p.306.

A l’administration, l’auteur préfère la conversation ; à la règle, la sensualité ; au rigorisme, l’amour. « Il n’a rien été inventé encore qui remplace l’amour et, mieux encore que l’amour, l’idée que nous nous en faisons et, mieux encore que cette idée, le besoin que nous en éprouvons », écrit-il p.256 (je replace les virgules dans le bon ordre, l’auteur étant fâché avec la juste ponctuation). Ce pourquoi toute époque qui redevient moraliste, rigoriste, censeur – préfigure le fascisme. Remplacer l’exubérance par la discipline, les sentiments vécus par la morale abstraite, l’imagination par le devoir, appauvrit. Les sens, les affects et l’esprit sont mis en laisse, tenus par un dogme, qu’il soit clérical ou idéologique ; les personnalités sont formatées pour le collectif. Au détriment de tout ce qui jaillit, aime et pense. Au détriment de la vie même.

Or ce monde-là revient, par peur du présent méchant et de l’avenir angoissant, par effroi de se perdre. Tout change, tout bouge, tout vit, nait, grandit et meurt – désirer figer le temps est inepte. Toute réaction conservatrice va contre la vie, la joie, l’amour. Michel Déon, que l’on commençait à oublier avant sa mort toute récente, est bien d’actualité. Sa génération, éclipsée par celle des baby-boomers après 1968, montre la voie à ces rassis de leur jeunesse, à la société frileuse qui revient, comme en 1940.

Michel Déon, Tout l’amour du monde, 1955 et 1960, la Table Ronde Petite vermillon 2011, €8.70

* Les numéros des pages cités sont ceux de l’édition Folio 1978.

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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François Huguenin, L’Action française

Article repris sur le site Action française.

Retour vers le futur ? Cette école de pensée fondée en 1898 après l’affaire Dreyfus pour faire pendant à la Ligue des droits de l’homme, a eu une vaste influence intellectuelle jusqu’aux années 1970, mais n’a jamais pu aboutir politiquement. Les raisons en sont multiples, dues aux saignées successives des guerres et aux partages binaires qu’il fallait alors opérer. L’intelligence a péri dans les tranchées, avant d’éclater entre collabos, pronazis et résistants. C’est que la droite n’est pas simple… Les idées Action française reviennent-elles ?

François Huguenin a étudié avec minutie l’embrouillamini de personnalités, de courants, d’idées, réunis autour de la figure emblématique de Charles Maurras. Il évacue avec discernement le double problème de l’antisémitisme et du maréchalisme, qui sont dérives personnelles dues à la peur de la division et de la guerre civile franco-française, doublées d’une personnalité maurassienne physiquement sourde et intellectuellement persuadée d’avoir raison.

L’Action française n’était pas en soi raciste, ni en faveur d’un pouvoir militaire. Elle voulait la monarchie comme type idéal de société « organique » tirée de « la nature », où règne l’ordre hiérarchique et les communautés d’appartenance. Le monarque n’était pas pour elle « l’État c’est moi » mais, à l’anglaise, l’incarnation de la personnalité nationale. Ce à quoi on pourrait objecter que Jeanne d’Arc a joué aussi ce rôle sous la Troisième république. Si l’auteur se pose en effet la question de la Tradition en régime républicain, il n’explique que très partiellement pourquoi les maurassiens ont exclu tout régime autre que monarchique. La pensée d’un Tocqueville apparaît nettement plus vivante et plus pratique que celle d’un Maurras…

Charles Maurras, obsédé de sensualité à l’adolescence, a rigidifié sa raison pour se dompter. Il était sourd et félibrige, aimant le localisme de son Sud. Est-ce que ceci explique cela ? L’auteur passe très vite, peu à l’aise avec les synthèses et préférant le factuel. Les racines maurassiennes sont Joseph de Maistre et Auguste Comte, l’apologie de l’Ancien régime contre la révolution et le scientisme de la Raison. Anti-cosmopolite, anticapitaliste, antilibérale, l’Action française est souverainiste : autorité en haut, libertés en bas.

L’individu n’existe pas, ce concept abstrait ne réalise la personne que dans la famille, unité communautaire de base auxquelles se superposent d’autres communautés « organiques » englobantes comme le village, la province, les associations, le métier, la corporation, la nation. L’Action française est donc résolument anti-jacobine et anti-égalité (« révolte de l’égoïsme et de l’envie »). Pour elle, il faut faire la société bonne pour que l’homme soit bon : une resucée de la Cité de Dieu sous l’égide de la bonne vieille religion (François Huguenin poursuit sa quête sur le sujet dans un autre livre, Résister au libéralisme).

Outre une Ligue, fondée en 1898, l’Action française crée en 1906 un Institut d’enseignement supérieur privé, une maison d’édition, un quotidien en 1908, un mouvement de jeunesse la même année, les Camelots du roi, plusieurs revues intellectuelles et ainsi de suite. Manque à la somme de Huguenin une chronologie pour éclairer ce foisonnement. De grands écrivains ont été influencés par l’Action française : Paul Bourget, Maurice Barrès, Léon Daudet, Jacques Bainville, Patrice de La Tour du Pin, Georges Bernanos, Jacques Maritain, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Lucien Rebatet, Claude Roy, Kléber Haedens, Georges Blond… Sans parler de ceux qui gravitent autour comme Gide, Montherlant, Malraux et Mauriac.

Charles Maurras sera élu à l’Académie française en 1938 (avant d’en être exclu en 1945… comme si l’on pouvait exclure de l’immortalité un « Immortel » – à moins que ce ne soit que du vent ?). Le Pape a condamné « les traces de renaissance du paganisme » (gréco-latin) de Maurras en 1926 et a mis ses œuvres à l’Index : il fera moins la fine gueule devant le paganisme germanique des nazis dans les années 1930…

Mais le fascisme n’attirera que quelques personnalités proches d’Action française : l’État totalitaire était à l’opposé de la subsidiarité (comme on dit à Bruxelles) entre la nation et les communautés. Henri Massis fustigera même le « bolchevisme raciste » des nazis. Traditionnaliste, l’Action française est catholique de culture, la foi étant affaire personnelle et l’Église étant exclue de l’organisation politique depuis le Moyen-âge. La Providence comme la Nation ou l’État sont des mythes barbares, totalitaires, bien loin des conceptions « de nature » sur le modèle patriarcal. L’Action française politique serait plus proche de Franco que de Mussolini, encore moins d’Hitler ! Maurras et Pujo furent maréchalistes pour faire hiberner la nation française dans la guerre (mais Maurras a approuvé les prises d’otages français et la politique antijuive !) ; Robert Brasillach, Georges Valois et Lucien Rebatet se font nazis par rancœur contre les égoïsmes et divisions de la démocratie libérale parlementaire de leur temps ; d’Estienne d’Orves, d’Astier de la Vigerie, de Bénouville, Renouvin et le colonel Rémy seront résistants pour faire vivre la nation en ses profondeurs, comme disait De Gaulle. Il n’y a donc pas de voie unique pour la pensée Action française, comme la gauche stalinienne a toujours voulu le faire croire.

L’héritage ? L’Action française ne fait plus parler d’elle, aujourd’hui que le catholicisme est revivaliste à l’américaine et que les grandes idéologies ont sombrées avec l’URSS, la maolâtrie, le Cambodge « démocratique » des Pot et la sénilité crispée des Castro. Les années 1950 ont vu la naissance d’une « jeune droite » littéraire appelée les Hussards avec Roger Nimier, André Blondin, Michel Déon et Jacques Perret. Gabriel Marcel, Michel de Saint-Pierre et Bertrand de Jouvenel ont renouvelé les idées ; l’auteur cite aussi Gabriel Matzneff. Pierre Boutang a essayé de faire revivre une politique. On pourrait aussi – l’auteur n’en parle pas… – mentionner Pierre Joubert, Serge Dalens, Jean-Louis Foncine (tous scouts de la collection Signes de piste), Hergé (François Huguenin a un petit air de Tintin) et Jacques Martin, père d’Alix, et probablement Philippe Murray et Renaud Camus. Maurras meurt en 1952, mais c’est la Nouvelle droite d’un côté et les Nouveaux philosophes de l’autre qui reprendront certaines thèses : libertés contre totalitarisme, État organique européen, nations enracinées mais ouvertes, sociabilité de l’ordre naturel. Sans parler de la Vème République, dont l’organisation doit beaucoup aux idées de Maurras…

Et aujourd’hui ? On peut trouver des rapprochements chez les cathos intégristes – mais ce n’est pas l’Action française historique. Certaines proximités se font chez François Bayrou, beaucoup moins au Front national, mais beaucoup chez les écologistes : critique de la société de consommation, du capitalisme financier, du paraître narcissique au détriment de l’être, de la croissance quantitative plus que qualitative, de la centralisation jacobine d’État ; refus des banlieues tristes au profit des terroirs enracinés ; loisir communautaire plutôt que travail en miettes ; l’Europe, mais si elle est protectrice de la diversité, en subsidiarité. Ce pourquoi il reste intéressant de se replonger dans ce mouvement de droite oublié : il court toujours sous la glace, et d’autant plus que la gauche n’a plus grand-chose à dire.

Le lecteur regrettera les coquilles innombrables du volume, issues probablement d’un logiciel de reconnaissance de caractères non relu : dans le même paragraphe Muillain pour Guillain, Aus pour plus, A la main pour les Romains, Mont-fort où le tiret a été laissé en milieu de phrase… C’est dommage pour un travail qui se veut érudit.

Si les détails sont largement exposés, manque à cette étude de vigoureuses pages de synthèse qui sortent du jargon Science Po ou de la philosophie allemande… Dire par exemple que l’Action française est « l’être de l’étant » est une cuistrerie qui n’explique rien. Développer en quoi la nature et la tradition fondent un conservatisme révolutionnaire qui n’est ni réactionnaire ni progressiste serait beaucoup plus utile. François Huguenin fait dans la dentelle (et les historiens universitaires adorent cela), mais son pointillisme névrotique manque l’essentiel : en quoi l’Action française nous intéresse-t-elle ? Pourquoi a-t-elle tant séduit, jusqu’à De Gaulle et Mitterrand (et peut-être – ce n’est pas dit – Bayrou) ? A trop se perdre dans les sous-sectes littéraires et les scrupules d’obéissance catholique, où est le mouvement ?

Malgré ces défauts, la somme ici éditée en poche a une profondeur historique qui manque trop souvent aux histoires des idées politiques. Un siècle complet, c’est rare. Comprendre la droite, c’est aussi comprendre ce que fut la France intellectuelle et ce qui reste dans la politique aujourd’hui de l’Action française.

François Huguenin, L’Action française – une histoire intellectuelle, 1998, édition revue et complétée août 2011, Perrin Tempus, 686 pages, €11.40

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