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Michel Déon, Je vous écris d’Italie…

Un délicieux roman dans le style français du XVIIIe siècle où un ancien lieutenant français de la seconde guerre mondiale revient sur les lieux qu’il a libérés en Italie du nord, cinq ans plus tard. Il désire retrouver la mystérieuse Beatrice, Contessina de Varela, descendante des condottieri qui a régné sur la ville close de remparts.

Jacques a occupé la ville en 1944 durant quelques semaines, « régent » du « roi » Cléry, son capitaine. Ce dernier pousse l’agrégé d’histoire, réduit aux étudiantes maigrichonnes et raisonneuses, à retrouver la belle Beatrice. Sous le prétexte d’une thèse sur la décadence et la chute des derniers comtes de Varela, Jacques revient, et la ville se souvient. Il est hébergé par la comtesse en son palais du centre-ville, qui lui livre les archives en même temps qu’elle lui fait découvrir l’âme de la vallée.

Car le pays est un monde à lui tout seul ; nombreux sont les Varélins à ne jamais l’avoir quitté. Ils vivent entre eux, des produits du terroir, se méfiant du reste du monde autant que de la modernité. Il n’y a guère que le feuilleton à la radio – en 1949 – qui les cloue chez eux le soir à la même heure. L’actrice en jeune soubrette désire épouser le veuf qu’elle sert, alors que la famille veut l’en empêcher.

Jacques fait vite la connaissance de Francesca la sœur de Beatrice, garçon manqué experte en mécanique, qui chevauche une grosse moto et mange peu, ainsi que d’Adriana, gamine délurée de 15 ans que lui présente son jeune frère Umberto, 12 ans, filleul de la Contessina. Sa sœur a les mêmes seins que la nymphe nue de la fontaine de bronze au cœur de la ville, à en croire le jeune garçon. Et Jacques ne tarde pas à les découvrir, après un bain innocent à la cascade par forte chaleur avec les deux adolescents. Il verra aussi ceux d’Emilia, sœur du poète confiné Gianni, qui les montre sur ordre de son frère. Amoureux de l’aristocratique Beatrice, dont il apprendra peu à peu qu’elle est inapte au jouir, il signor Professore se perd entre le vif désir qu’il a de la nymphette offerte et l’esprit de décision très moderne de la Francesca de son âge.

Nous sommes en 1986 à la parution du livre, et les amours sont licites dès 15 ans. Plus âgée comme Beatrice, 35 ans, plus jeune comme Adriana, 15 ans, à peu près de son âge comme Francesca, 25 ans – de laquelle de ces trois femmes désirables Jacques, 29 ans, va-t-il s’éprendre ? Tout le sel de ce roman joyeusement érotique est contenu dans ce quatuor.

D’autant que l’aventure se double d’une recherche enfiévrée dans les archives où les journaux intimes, les gravures licencieuses du cabinet secret, les lettres d’amour et les factures montrent les ambitions et les passions – jusqu’à la fête annuelle instaurée par Ugo III, l’un des derniers comtes, qui fait éclater les conventions de la ville une fois l’an. A cette occasion, la jeune Adriana se déchaîne seins nus en grimpant sur la nymphe comme un double d’elle-même, puis portée en procession sur les épaules des jeunes mâles du cru !

Un mystère est également éclairci, celui de l’automitrailleuse allemande qui, en 1944, rôdait autour de la ville occupée par les goumiers de Cléry, se jouant des patrouilles et des pièges. Jacques, l’ex-lieutenant français, va découvrir où elle se cachait et qui était son pilote.

Arrivé en Topolino, cette petite FIAT d’après-guerre, le professeur repartira en Topolino. Il en saura un peu plus sur la ville et sur son histoire, mais surtout sur lui-même.

C’est une réussite que ce roman guilleret où l’amour surgit en nature malgré curé et docteur, où la vie triomphe à chaque page de la morale étouffante et des conventions qui enserrent. L’irruption de l’étranger fait craquer les gaines. Michel Déon, qui se dédouble en Jacques et en Cléry, a réussi ici ce roman de l’Italie dans une ville inventée près de Pérouges, aussi artiste que puritaine, aussi passionnée que prude, éprise de musique et d’amour autant que de bonne chère et de gros vin. « Varela tendait des pièges. Il n’en évitait aucun, tombant dans tous, découvrant la vie comme s’il ne l’avait jamais connue : secrète, fruitée, innocente, perverse, poétique, triviale, sans cesse secouée d’obsédants désirs » p.389.

Comediante, tragediante – ainsi apparaissent les Italiens – « une beauté de mystères et de sous-entendus » p.227, mais si vivants sous la plume d’un auteur qui les aime ! De quoi vous mettre en joie pour l’été.

Michel Déon, Je vous écris d’Italie…, 1984, Folio 1986, 414 pages, €8.20

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Camilla Läckberg, L’enfant allemand

Les meurtres se succèdent tandis que l’on n’arrête pas de naître dans ce volume. Deux accouchements nous sont contés dans les moindres détails, l’un hier, en 1945, l’autre aujourd’hui, en 2007. Rien à voir, sauf les liens entre les personnes. Le titre en français donne malheureusement une clé que le titre suédois laisse dans l’ombre… Le marketing éditeur est si frivole, en France.

camille lackberg l enfant allemand

Comme souvent dans les séries, il est bon de lire les opus dans l’ordre, ce qui laisse au lecteur le temps d’assimiler les personnages, de s’en faire des amis. Si l’on suit ce précepte, on retrouve avec plaisir Erica, écrivain à la maison, épouse de Patrick, policier qui, cette fois, a pris un congé parental pour s’occuper de leur fille, Maja, bébé d’un an exigeant. Pas facile d’écrire dans les hurlements et les cavalcades… pas facile d’être en congé de police quand un meurtre vient exciter le commissariat de la station balnéaire de Fjällbacka.

Deux ados de 14 ans se sont introduits dans la maison d’un ex-prof, collectionneur d’insignes nazis. Ils découvrent un cadavre. Qui a tué l’inoffensif Erik ? Des néo-nazis comme il en surgit de plus en plus ? Un vengeur pour ce que fait le frère, Axel, chasseur de nazis impitoyable depuis la fin de la guerre ? Un être surgi du passé ?

Si la Suède était neutre lors du second conflit mondial, elle a collaboré ; dans le même temps, les pêcheurs suédois aidaient la résistance norvégienne, pays stratégiquement placé, occupé par les nazis. Une bande de quatre ados se sont connus durant ces années noires, plus un cinquième, tout jeune Norvégien évadé qui s’est caché chez le père de l’une des filles. Qui en est tombée amoureuse : qu’est-ce qu’avoir 15 ans quand votre héros en a 17 ? Enceinte à la fin de la guerre, elle voit son promis amoureux partir pour « régler quelques affaires » – et ne jamais revenir.

Cette fille, c’est la mère d’Erica, qui découvre au grenier quelques carnets intimes. Curieusement, manquent les derniers : où sont-ils passés ? Y aurait-il eu quelque chose à cacher ? Quel rapport avec le présent ?

Le meurtre d’une autre des filles de la bande survient, après celui d’Erik ; désormais, deux sur quatre ne sont plus. Sans parler du disparu. L’enquête piétine, rien ne sort, et il faut que l’écrivain Erica mette son talent de romancière noire pour que cette somme d’efforts conjugués produise quelques résultats. Tout n’est pas inscrit dans les archives et il faut savoir chercher et savoir lire. Pas simple, d’où la taille du roman.

D’autant que la petite vie des gens se poursuit, dans le quotidien prosaïque. Quand ils ne sont pas flics, chacun a ses amours, ses regrets, ses soucis. Patrick aimerait bien revenir travailler, mais il savoure chaque moment passé avec son bébé fille ; Martin son adjoint se sent devenir un homme en dirigeant l’enquête en son absence ; Paula, nouvelle venue au commissariat, a un bébé par procuration avec son conjoint… femme. On n’est pas en Suède pour rien, la blondeur nordique fait honte depuis la révélation nazie et le mélange avec le plus coloré possible est bien vu. Même si certains ne sont pas d’accord, comme Frans, l’autre garçon des quatre.

Sauf qu’il a donné le mauvais exemple à son fils et à son petit-fils, que le premier a réussi à le haïr et que le second, qui l’admire, est sur une mauvaise pente. Le passé éclaire le présent, ou l’inverse, et les chapitres alternés donnent une autre vision des remous actuels en Europe du nord. « Le présent est si puissant, bien plus que le passé », philosophe un personnage p.425. « C’est dans la nature de l’homme de ne pas regarder les conséquences de ses actes, de ne pas apprendre de l’histoire. Et la paix ? Si on ne l’a pas connue au bout de soixante ans, on ne la connaîtra jamais. Il incombe à tout un chacun de se la procurer, on ne peut pas attendre une juste punition et croire qu’ensuite la paix se présentera toute seule ».

Chasser les nazis n’a pas empêché les génocides ni les atrocités cautionnée pour le bien de l’humanité par « nos » intellectuels occidentaux : dans la Chine de Mao, au Cambodge, au Chili de Pinochet, en Iran, en Tchétchénie, en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Palestine, en Irak, en Syrie, au Nigeria… Le « nazisme » ou son équivalent est prêt à ressurgir partout, dès lors que les circonstances sont favorables. Se donner bonne conscience en jugeant du passé, des décennies plus tard, ce n’est pas de la morale mais de la pure et simple vengeance. Quelque chose d’obscur qui vient de l’Ancien testament, pas du nouveau, ni du simple humanisme…

En revenir sans cesse et toujours au passé nazi empêche de voir au présent tout ce qui ne va pas. Il est tellement plus facile de s’indigner d’une histoire déjà écrite, quand on sait comment elle s’est terminée, qui sont les bons et les méchants – plutôt que de chercher, à tâtons mais responsable, comment distinguer le bien et le mal et se débrouiller au mieux d’aujourd’hui.

Un roman policier dense et humain qu’il fait bon savourer lors de longs voyages en train ou lors de soirées silencieuses, dans son fauteuil. Le thème en est l’amour, malgré les découvertes macabres.

Camilla Läckberg, L’enfant allemand, 2007, Babel noir 2014, 602 pages, €9.90

Format Kindle €9.99

Livre audio éditions Suspense 2CD €25.40

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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Daniel Cordier, Alias Caracalla

Article repris par le blog du Cercle Jean Moulin

Roger Vailland dans Drôle de jeu a donné le pseudonyme de Caracalla au jeune Daniel Bouyjou-Cordier, faisant de lui un personnage littéraire. C’est ce pseudo, qu’il n’a jamais porté dans la Résistance où il était parfois Alain, parfois Talleyrand, Toussaint ou Michel, que l’auteur adopte de nos jours pour publier ses souvenirs reconstitués. Car la mémoire, même photographique et passionnée comme on peut l’avoir à vingt ans, est parfois trompeuse. Cordier le sait, qui s’appuie autant que les archives lui permettent, sur des documents authentiques. Dont son Journal tenu en Angleterre et laissé à Londres – ce pourquoi l’activité dans la Résistance ne commence que page 385.

daniel cordier alias caracalla folio

Mais ne vous rebutez surtout pas du pavé de 13 x 11 x 5 cm que vous tenez entre vos mains. L’épaisseur du livre vous donnera des heures de lecture passionnée, car son auteur écrit direct, tout entier dans l’action, ne livrant avec pudeur que de rares naïvetés qui le rendent touchant. L’adolescence trop chaste rend fervent, l’exigence d’identité a besoin d’admirer des modèles.

Daniel Cordier avait 19 ans lors de l’armistice. La voix chevrotante du défaitiste auréolé pourtant de la gloire de Verdun le glace d’un coup. Lui qui était maurassien naturellement – fondateur à Bordeaux du Cercle Charles Maurras à 17 ans, élevé dans une famille bourgeoise de province aux convictions traditionnelles, catholique, antisémite, conservatrice – voit s’écrouler brutalement son univers. Cela s’appelle grandir. Il quitte tout, famille, ami(e)s, nid de province, pour s’embarquer le 21 juin 1940 vers l’inconnu : l’Afrique du nord où il veut continuer le combat. Mais le cargo belge rallie l’Angleterre, plus proche. Qu’à cela ne tienne, Daniel Cordier sera auprès des Français libres. Il y en avait bien peu en juin 40… « Sur les 19 000 militaires réfugiés en Angleterre, il n’y eut que 900 ‘légionnaires’, dont 37 chasseurs alpins et 7 officiers, les autres ayant choisi de rentrer en France » note p.145.

Il faut dire que l’époque était au chaos, personne ne savait vraiment quoi faire et il fallait la hauteur de l’intellectuel, la judéité, ou la passion réactive de la jeunesse pour choisir d’un coup son camp. Raymond Aron, qu’il rencontre en Angleterre, « expose l’incapacité des militaires à préparer la guerre de mouvement faute d’imagination dans le choix des armes et des stratégies, la démission des milieux politiques qui ne représentaient plus rien au moment où il fallut décider de la survie de la nation. Enfin, on ne devait pas négliger le défaitisme des milieux bourgeois et capitalistes, qui craignaient par-dessus tout le danger communiste » p.164. Daniel Cordier ne fait ni une ni deux, le patriotisme est chez lui viscéral, il n’accepte pas que son grand-père se soit battu pour rien en 14. Même si son idole Maurras se rallie au Maréchal, lui préfère écouter le Général – qui deviendra son idole à son tour. Mais c’est le mérite de ce livre de replacer les choix politiques dans leur histoire, chacun aveuglé par le choc de simplification que fut la défaite, puis l’Occupation et les nécessités quotidiennes de survie de sa famille. Rares sont toujours les héros, rares furent les vrais résistants.

Entraîné durant deux ans en Angleterre au maniement des armes, au sabotage, aux liaisons radio, Cordier n’est parachuté en France que fin juillet 1942 près de Montluçon. Il sera coopté immédiatement par Rex, dont il n’apprendra qu’après sa mort, à la fin 1944, qu’il était le préfet Jean Moulin ; il le croyait peintre ou ministre. Jeune, aimant peu l’école (une pension catholique où les adolescents restent en couveuse et entretiennent des amitiés ‘particulières’), naïf et peu cultivé, Cordier est, comme lui dit l’un de ses amis, « un émotif, un romantique (…) [sa] vie est réglée selon [son] imagination fantasque, [ses] coups de foudre, [ses] enthousiasmes, et non (…) par une sagesse tempérée de la raison » p.323. C’est son patron, Rex, qui l’initiera à la politique – où tous les coups sont permis – et à l’art moderne – dont il fera après la guerre son métier comme peintre et galeriste (il donnera sa collection en 1989 au musée Georges Pompidou).

Une fois dans le bain, le jeune homme s’aperçoit vite que l’Armée secrète est du vent, que les résistants sont plus passifs qu’actifs, que « les chefs » font tout pour se faire mousser, entretenant la division, que l’action principale de la résistance est de paperasser, de communiquer, de rendre compte, « un bazar insensé » dit-il p.703. Ce n’est qu’en 1943, après les Alliés débarqués en Afrique du nord, les nazis battus à Stalingrad, la zone sud occupée, la flotte sabordée à Toulon et le STO établi, qu’une part croissante des Français se sent une âme de rebelle et gonfle les maquis. Mais si les patriotes deviennent légion, les activistes réels sont en nombre infime ; ils resteront souvent inconnus, l’histoire les oubliera au profit des grandes gueules à l’ego plus gros que les capacités. Cordier règle ses comptes avec Frenay, Brossolette et d’Astier de la Vigerie, tous plus « chefs » les uns que les autres, regimbant à l’autorité de Londres et encore plus à celle de Rex, représentant du Général.

Solitaire par sécurité, courant d’un endroit à l’autre de Lyon puis de Paris pour poster des messages, relever des boites aux lettres ou fixer des rendez-vous, Daniel Cordier est le secrétaire efficace de Jean Moulin durant un an, du 26 juillet 1942 à son arrestation, le 22 juin 1943. Il rencontre à peu près tous ceux qui comptent dans les mouvements, les syndicats et les partis, il observe, il assimile les leçons de politique de son patron. « L’emprise de son autorité (…) consiste en un mélange de curiosité, de gentillesse et de respect des convictions de ses interlocuteurs, prouvant qu’ils sont compris. Je crois que ce mélange de simplicité et de compassion font tout son charme » p.585. Il évolue aussi politiquement, passant du nationalisme intégral des Camelots du Roy à l’humanisme socialiste du Club Jean Moulin.

Rappelé à Londres, il s’évade par l’Espagne où il est interné un temps par les sbires de son ancienne idole Franco. De retour en Angleterre fin mai 1944 il devient chef de la section des parachutages d’agents du BCRA puis, en octobre 1944, archiviste avec Vitia Hessel des archives du BCRA. Chef de cabinet du colonel Passy (André Dewavrin), il démissionne après le départ du général de Gaulle en janvier 1946 avant d’oublier volontairement toute cette période. Grand Officier de la Légion d’Honneur, Compagnon de la Libération par décret du 20 novembre 1944, Croix de Guerre 39/45, ce n’est que l’obstination de Henri Frenay à (selon lui) tordre l’histoire qui le fait revenir sur ses propres souvenirs en 1977. Il entreprend une carrière d’historien de la mémoire avec une biographie monumentale de Jean Moulin et des réflexions sur l’histoire.

Daniel Cordier, Alias Caracalla, 2009, Folio 2011, 1145 pages, €10.07

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Exposition 14-18 au Sénat

senat expo 14-18 excelsior affiche

Jusqu’au 22 juin, le Sénat organise à l’Orangerie du jardin du Luxembourg une exposition gratuite de 120 photographies d’époque, prises par les journalistes de l’Excelsior durant la guerre 1914-1918. Ces photos sont numérisées par la Parisienne de photographie, dans le cadre d’une délégation de service public.

senat expo 14-18 excelsior entree

Dans la grande salle aérée et lumineuse où dorment les orangers des sénateurs durant l’hiver, les photos noir et blanc, tirées en grand format et légendées de façon précise, donnent une image de la grande guerre.

senat expo 14-18 excelsior salle

Une image seulement, très consensuelle avec populo ébahi, victoires alliées des avions abattus et zeppelins capturés…

zeppelin capture bourbonne les bains 1917 senat expo 14-18 excelsior

… ramadan des mobilisés arabes de l’armée française…

ramadan 1917 senat expo 14-18 excelsior

…et décoration des Sénégalais. Il y a même une photo de travailleurs chinois.

medaille militaire aux senegalais 1917 expo 14-18 excelsior

On dirait le monde contre l’Allemagne – déjà – bien avant le nazisme. Du traité félon « de Versailles », aucun mot, les badernes moustachues qui paradent pour la victoire sont responsables mais, selon l’habitude socialiste, pas coupables. Un avion abattu rue d’Assas à Paris est (quand même) allié. Il n’y a pas eu que des victoires, mais il faut chercher.

chute avion rue d assas paris 1917 senat expo 14-18 excelsior

Les soldats russes (pas encore soviétiques) débarquent à Marseille, accompagnées de leur mascotte, un gamin d’une douzaine d’années…

troupes russes a marseille avec mascotte 1916 senat expo 14-18 excelsior

Pétain nous est même présenté arpentant les avenues de Metz à cheval. Le « père la victoire » a pourtant bien mal fini…

petain a metz 9 novembre 1918 senat expo 14-18 excelsior

Pas de cadavre, sauf un Allemand (bien fait pour lui semble montrer « la presse » patriotarde). Les Français ne sont montrés que lisant le journal, bâtissant la cagna, tirant au canon de 75 ou de 120, se faisant soigner. Ils ne meurent jamais ? Jamais en photo en tout cas, malgré les « 1.4 millions de morts militaires » comme l’indique une notice.

cadavre allemand senat expo 14-18 excelsior

Et ils attendent les Américains, dont les premiers débarquent en 1917 à Saint-Nazaire.

premier navire americain st nazaire 1917 senat expo 14-18 excelsior

Les civils subissent – comme d’habitude – mais c’est amplifié par la propagande : les « gothas » bombardent Paris, flanquant une bagnole au trou.

attaque des gothas 8 mars 1918 senat expo 14-18 excelsior

On protège les monuments, même les enfants inventent de nouveaux jeux avec masque.

protection des monuments contre raids aeriens porte st denis 1917 senat expo 14-18 excelsior

Une exposition à voir, mais vite vue. Elle vaut pour la qualité des photos, jamais ressorties des archives depuis un siècle. Mais elle est limitée, patriotarde, vue du « bon » côté (qui a gagné). Il ne s’agit en rien d’une illustration de « la » guerre de 14-18, mais de quelques moments qu’on dirait choisis par des bisounours, tellement l’image qu’on en retire est pâle, édulcorée, de synthèse.

autos requisitionnees invalides 1914 senat expo 14-18 excelsior

Quand il fait trop chaud au jardin du Luxembourg, un détour par l’Orangerie permet d’ajouter un peu de culture à la nature ambiante. Un peu seulement, bien insuffisante et très politique, orientée consensus socialiste pour 2014, mais le livre de Jean-Noël Jeanneney, Jours de guerre (1914-1918) – Les trésors des archives photographiques du journal Excelsior, permet peut-être d’aller au-delà de cette mièvre apparence.

transfert cendres soldat inconnu 28 janvier 1921 senat expo 14-18 excelsior

Et l’expo va même jusqu’au 28 janvier 1921, où les cendres du « soldat inconnu » sont transférées sous l’Arc de triomphe.

D’autres document d’archives numérisés sur le site du Sénat : 1914-1918 : la Grande Guerre vue du Sénat, procès-verbaux et rapports des commissions

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Les étudiants ne lisent plus

Depuis qu’existent les nouvelles technologies de l’information, les étudiants ne lisent plus. Ou plutôt ils lisent différemment, principalement sur écran : c’est gratuit, disponible à tout moment, ludique. Cela n’encombre pas la poche, les étagères ou les bagages; cela ne tache pas les doigts ni ne prend la poussière.

J’ai eu accès à une enquête réalisée cette année dans une école de commerce sur près de 140 élèves. C’est édifiant !

  • Presque un sur deux n’achète plus aucun ouvrage en libraire (même en ligne), mais préfère les emprunter à la bibliothèque quand c’est indispensable.
  • Presque un sur deux n’achète que très rarement, voire jamais la presse papier.
  • Moins de un sur dix consent à payer l’information en ligne.

L’idée est que tout passe et que rien n’est digne de rester.

Pas plus les oeuvres (toujours disponibles sur le net au cas où) que les gens, voués au nomadisme, ou que les métiers, qui évoluent sans cesse.

D’où ne pas s’encombrer : ni d’archives, ni de documentation, ni de références. Tout sera différent demain.

Depuis moins de vingt ans, nous avons basculé dans un autre monde, une autre façon de le voir et de le penser.

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Les médias font-ils une élection ?

Réponse : non, mais ils y contribuent.

Jeudi 5 avril en soirée avait lieu à l’amphithéâtre François Furet de l’EHESS, boulevard Raspail à Paris, un ‘Rendez-vous de crise’. Le monde médiatique est-il en connivence avec le monde politique ? Trois chercheurs ont ouvert le dialogue avec un journaliste. Brigitte Le Grignou professeur de science politique à l’université Paris Dauphine, Bernard Manin et Cyril Lemieux tous deux directeurs d’études à l’EHESS ont donné la théorie. Thomas Legrand, éditorialiste politique à France-Inter, jouait « le machiniste » (dixit), l’homme de pratique, rendant le discours concret et plus vivant. Le « débat » était modéré par Michel Abescat, journaliste à Télérama.

Débat y avait-il ? c’est un bien grand mot, si l’on utilise le vocabulaire précis de la science politique. Les gens de l’estrade se parlaient entre eux et l’assistance a été frustrée de ne pouvoir poser que trois questions, un quart d’heure en tout sur les deux heures. Nous avions, étagés dans l’amphithéâtre, un public d’intellos piliers du quartier et amateurs de SS, plus quelques étudiants en science politique et en école de journalisme. Ces derniers étaient reconnaissables à leur vêture mode, décalée, déstructurée et décolletée, qui apportait un air de printemps à ces doctes débats. Mais printemps n’est pas démocratie, la bonne parole était délivrée d’en haut, le savoir imposé à des « apprenants ». Selon une formule de Bernard Manin, la meilleure forme de contrepouvoir politique consiste pourtant dans le débat.

Les médias participent du débat démocratique, comme hier l’agora d’Athènes, mais le monde a changé, les techniques ont évolué. Bien que durant ces deux heures de colloque aucun plan clair ne soit apparu, la gentille animation des débateurs a révélé deux points importants : l’importance des communicants et la révolution numérique.

L’importance des communicants

Depuis trois décennies, nulle politique sans spécialistes de la com qui disent ce qu’il faut dire, comment le dire et à quel bon moment. Les meetings sont ainsi organisés et orchestrés selon un plan de com, allant jusqu’à produire les images du direct pour les télés. Il est vrai, remarquait Thomas Legrand, que si les centaines de caméras envoyaient toutes au même moment leur signal au même satellite, il n’est pas certain qu’il n’y aurait pas saturation… Le rôle des médias devrait alors de « réaliser » le reportage en choisissant leurs images dans le flot, en privilégiant une caméra sur une autre selon le fil du discours et en découpant les séquences eux-mêmes. Faute de temps, avides de scoop immédiat, et par facilité, les médias du direct le font de moins en moins. Rassurons-nous (?) : c’est le même professionnel vidéo qui officie pour les meetings Sarkozy ou Hollande.

Mais la communication isole le politicien des électeurs. Le filtre du spécialiste inhibe le discours et réduit le projet à un catalogue d’économiste. Il y a donc, note Bernard Manin, divorce entre les promesses et la réalité. Sauf qu’il y a malentendu : les promesses, pour un politicien, sont réalisées par des lois ; pour l’électeur, c’est le résultat qui compte. Drame de la com : pour mobiliser, il faut avoir une idée choc par semaine ; pour réaliser, il faut cependant passer par la fabrication du droit. Cela prend bien plus de temps que de le dire, passe par plusieurs filtres de débats au Conseil d’État, à l’Assemblée, au Sénat, parfois au Conseil constitutionnel. Le temps qu’une décision soit traduite en loi, il se passe des mois, parfois des années. Le communicant est-il donc compatible avec le politicien ?

Il faut probablement voir dans le chiffrage des programmes, dit Thomas Legrand, un effet de ce grand écart qui a marqué le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Lui candidat de 2007, comme Ségolène Royal, avaient su mobiliser l’électorat populaire, obtenant un niveau d’abstention au minimum depuis 1974, rappelle Cyril Lemieux. Mais on voit le résultat : promesses non tenues en termes de résultat réel, électorat populaire déçu, largement tenté par l’abstention, tout en déclarant voter extrémiste (Le Pen ou Mélenchon) dans les sondages.

La révolution numérique

Les sondages, justement. La technologie avec le mobile, l’iPhone et l’Internet a permis de les multiplier en baissant leur coût. Bernard Manin s’étonne de les voir aussi importants en France, ce qui n’est absolument pas le cas dans les autres pays. Sont-ils instantanés d’opinion ou prophéties ? La montée de Mélenchon participe probablement plus du second aspect que du premier selon Cyril Lemieux. Ladite « opinion » en effet se résume à un millier de personnes seulement, à qui l’on pose des questions pas toujours neutres, et pour lesquelles certains « ne savent pas ». Les médias mettent en scène trop souvent des informations qui n’en sont pas, du style « les Français déclarent… » alors qu’une lecture fine du sondage montre que seulement 52% des gens interrogés qui se sont exprimés, soit quelques centaines de personnes, « penchent plutôt vers… »

Second effet de la révolution numérique : les archives. Il y a 15 ans, dit Thomas Legrand, lorsqu’un homme politique faisait une déclaration choc, il fallait que le journaliste décide de garder le ‘bobino’ de l’enregistrement. C’étaient ses archives personnelles dans des armoires, l’index dans sa tête. S’il changeait de rubrique, cette mémoire était perdue, ou bien l’archiviste mettait des heures à retrouver le son. Terminé aujourd’hui. Mémoire et indexation sont facilités par le numérique, d’où le surgissement des comparaisons. Le politicien se trouve confronté à ce qu’il a déclaré auparavant, souvent en contradiction. Même le net s’y met, c’est le grand jeu du YouTube relayé sur Facebook. Ce qui décrédibilise le discours politique et fait des médias, parce c’est facile et fait scoop, de purs critiques qui ne cherchent pas à approfondir. Les grands enjeux du pays ne sont donc pas débattus entre candidats ; ils préfèrent leur débat interne, ou la césure droite ou gauche est moins pertinente aujourd’hui que la césure souverainisme ou ouverture.

Y a-t-il donc révolution dans l’approche des médias par le public ? Pas vraiment, note Brigitte Le Grignou. Seule la télévision reste un média de masse, qui touche les campagnes et surtout les catégories populaires, grosses consommatrices (40 mn de plus par jour que les CSP+). La presse quotidienne continue de n’être lue que par les surinformés (seulement 4% des électeurs) ; elle reste « élitiste » – même ‘Le Parisien’, déclare Cyril Lemieux, en nuançant. Quant à Internet, il reste marginal en France. Il a une influence réelle, mais limitée au cercle restreint du réseau (Twitter, Facebook, blogs). La radio n’a guère été évoquée.

Alors, quelle influence des médias ?

A la marge. La plupart des gens sont déjà ‘convaincus’ du fait de leur appartenance aux groupes primaires : famille, clan, cercle d’amis, réseaux du net (pour les jeunes). C’est donc « la conversation » qui est le lieu privilégié de la cristallisation de l’opinion, comme le dit Cyril Lemieux en citant Gabriel Tarde. Conversation qui peut se prolonger sur Internet dans les commentaires, chats et échanges fessebookiens. Les gens votent comme leur groupe, sauf aux moments d’émotion où un événement ou un personnage les emporte au-delà de leur sensibilité de base. Ce fut le cas en 2002 avec le thème de l’insécurité et le passage en boucle par les télévisions du vieux monsieur agressé. Mais cette influence émotionnelle est très courte, quelques jours à quelques semaines. Cela ne change pas l’opinion de fond.

Le rôle ultime des médias, outre d’informer et de faire se confronter les opinions divergentes, reste donc surtout de mobiliser. Faire venir l’électeur aux urnes par dramatisation des enjeux est probablement l’influence la plus forte qu’ils ont. Rien de plus, mais ce n’est déjà pas mal.

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P.D. James, Les meurtres de la Tamise

Nous sommes à Londres en 1811 et l’histoire de meurtre est vraie. P.D. James n’a pas été qu’écrivain, elle a aussi travaillé dans un hôpital puis pour le ministère de l’Intérieur britannique de 1968 à 1979, à la section criminelle. Elle se replonge ici dans les archives, qu’elle cite en sources, tant celles du Home Office que celle ses journaux du temps. Avant Jack l’Éventreur, ces quartiers populaires de l’est de Londres, près des docks, recelaient des bars à matelots, des garnis et de petits commerces. Si la violence était omniprésente, les meurtres étaient rares. C’est dire l’émotion sociale qu’a élevée le massacre de deux familles, à douze jours d’intervalle, dont celui d’un bébé au berceau.

Critchley est historien, James écrivain. Les deux complices livrent ici une enquête originale, sur documents d’archives et journaux quotidiens à grande diffusion. Les débats à la Chambre interpellent même le gouvernement, non sans un certain humour sur l’inertie pompeuse et bureaucratique du ministre de l’Intérieur. Le Premier ministre sera même assassiné par un révolté hurlant qu’on ne fait rien. C’est dire combien la police, dans ces années Napoléon, était rudimentaire et inadaptée en Angleterre.

Question d’idéologie avant tout. Les Anglais ont toujours été réfractaires à un État puissant, apte à surveiller leur vie privée. Leur haine va à Bonney, ce Bonaparte devenu dictateur de l’autre côté de la Manche, qui a repris l’unanimisme révolutionnaire pour lui faire servir l’État – donc sa personne. Son ministre Fouché a créé une police parisienne très efficace, mais qui ne recule devant aucune violation de la vie privée pour servir la politique. Tout ce que le peuple anglais a en horreur, lui qui a coupé la tête de son roi un siècle avant les Français. S’il y a une police fluviale à Londres, pour protéger le commerce mondial de la flotte des vols innombrables qui s’y produit, la sécurité de la ville n’est assurée que par des milices locales non armées, composée de vieux qui se font un complément de retraite en patrouillant dans les rues le soir, agitant une crécelle et égrenant les heures.

Par un jour sombre de décembre 1811, sept personnes en deux maisons vont être sauvagement assassinées à coup de marteau et de couteau. Le motif en serait le vol, bien que par deux fois l’assassin ait été dérangé. Brutalité et cruauté frappent la population ; la milice ignare et la justice impuissante s’empressent de trouver des boucs émissaires commodes aux passions de la foule : un Portugais, puis des Irlandais, enfin un matelot dandy qui, arrêté, se pend dans sa cellule. Sauf qu’en reprenant les indices laissés par l’histoire dans les procès-verbaux, les rapports au ministre et les journaux de l’époque, P.D. James ne croit pas la thèse officielle. On a voulu masquer les manques administratifs par la désignation à la vindicte publique d’un coupable idéal, jamais présenté dans un procès : Williams le suicidé.

Mais ne l’a-t-on pas « aidé » à se pendre ? N’a-t-on pas relâché trop vite le probable assassin ? Les « preuves » apportées, parfois deux mois après les faits, sont-elles fabriquées ? Sans céder à la théorie du complot, P.D. James laisse entendre que l’administration n’avait aucun moyen digne de ce nom et que la désignation d’un bouc émissaire était la seule façon de calmer les esprits. Le vrai coupable ne sera jamais retrouvé pour raison d’État : non qu’il cache un quelconque grand personnage, comme on l’a dit plus tard de Jack l’Éventreur, mais seulement pour mettre sous le tapis l’incurie policière du temps. Il faudra attendre 1829, dix-huit années plus tard, pour que naisse enfin une police métropolitaine digne de ce nom. Elle fut créée par Peel et les policiers, cette fois jeunes et formés, porteront pour la postérité le nom de Bobbies, diminutif du prénom du ministre, Robert dit Bob. Tout comme le préfet Poubelle a donné son nom aux récipients écologiques à Paris.

Les auteurs déroulent les faits rapportés et l’enquête poussive avant de livrer, dans un éblouissant chapitre 11, une critique moderne des balbutiements du temps. A part dans l’œuvre de la romancière anglaise fascinée par le meurtre, cet ouvrage de la Baroness James of Holland Park depuis 1991, a mis beaucoup de temps à être traduit en France (23 ans) et encore plus de temps à être reconnu en poche. Même la librairie en ligne Amazon ne référence pas sa réédition récente, quatre mois après sa parution, c’est dire ! Il mérite cependant d’être lu.

Phyllis Dorothy James et T.A. Critchley, Les meurtres de la Tamise (The Maul and the Pear tree), 1971, traduction française 1994, Livre de poche policier 2011, 285 pages – version antérieure Fayard disponible sur Amazon

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Françoise Chandernagor, La chambre

Garder la chambre, c’est être malade. Quelle maladie avait donc ce gamin de 7 ans pour être ainsi forcé de garder la chambre jusqu’à ses 10 ans ? Tout simplement celle de naître. Le pays des « Droits de l’Homme » les a déniés à un enfant. Cette tache indélébile sur la geste révolutionnaire est l’une des Hontes de la Nation. Françoise Chandernagor fait parler les textes, les registres, les factures. Elle ressuscite la bêtise populaire, l’ignorance des gueulards, les grands mots vides dont se grisent les « commissaires » de la République. Car la « chose » publique n’est pas l’État, elle est cet enfant réduit à l’état d’objet, petit Chose jamais jugé, otage des Grands Principes dont la gauche morale se gargarise toujours « au nom du Bien ».

Le panthéonisé Totor, avide de gloriole théâtrale, auteur de vers au kilomètre, n’a jamais eu une allusion à l’enfant du Temple. Il avait honte, sans doute, de cet œil dans la tombe qui regardait Caïn. Certes, juger après deux siècles est peut-être facile. Je ne suis pas partisan de l’Ancien régime et j’aurais peut-être voté en son temps la mort du roi. Mais les Bolchéviks ont été plus honnêtes en fusillant d’un coup toute la famille du tsar plutôt que de torturer le dernier-né à petit feu durant quatre longues années. Si la Révolution fut nécessaire, au nom du droit, elle est passée très vite en de mauvaises mains. La rage égalitaire, comme on dit d’une rage de dents, a écrasé la liberté sous le soupçon permanent et réduit la fraternité à se surveiller les uns les autres entre deux beuveries. Ainsi était la vie à la prison du Temple comme le raconte Françoise Chandernagor, où plus de deux cents « gardes » cernaient la tour où croupissaient Louis-Charles Capet et sa sœur Marie-Thérèse. Ces Messieurs beaux-parleurs de l’Assemblée ne savaient qu’en faire, ils ont donc édictés des « règlements ».

Pas besoin d’être nazi pour perpétuer des crimes de bureau. Éradiquer les Juifs d’un trait de plume sur décret et quelques épures techniques de chambres à gazer n’est guère différent qu’éradiquer l’enfant-roi avec des arrêtés clôturant la chambre du Temple par cinq portes à verrous et interdisant toute parole, tout livre et tout crayon. Il s’agissait encore et toujours de nier l’humanité de « la race » honnie, le « fils du gros cochon » et de « sa pute de mère ». Toujours accuser son chien de la rage pour le noyer sans remords. D’où la rééducation du gosse par le vulgaire Simon, cordonnier promu instituteur, qui lui lisait l’argotique Père Duchesne et lui apprenait des chansons paillardes pour le pervertir à son niveau. Comment s’étonner qu’en 1793 Louis-Charles affirme avoir été branlé et violé par sa mère, ses tantes, sa sœur et qui on voulait ? Simon au moins, avec sa femme, s’occupait de lui. Mais quand le grand Vertueux invente le Bureau politique dit Comité de Salut public pour court-circuiter l’Assemblée du peuple, soupçonnée d’être « tiède », chacun dénonce chacun pour être le premier à retourner sa veste toujours du bon côté. Et Simon laisse tomber : s’occuper d’un Capet est passible du rasoir national. Jamais la promesse de raser gratis demain n’a été autant réalisée – sauf que ledit rasoir national était à lame unique, on ne mettait plus jamais « la tête à la fenêtre » après ça.

Le gamin est donc laissé à l’abandon, otage national laissé pour compte, enfermé dans la chambre à gaz puisque les tinettes sont condamnées et qu’il doit chier dans la cheminée et le long des murs… Imaginez les odeurs ! Personne ne s’occupe de lui, personne se ne préoccupe de son sort, jamais lavé, jamais changé, sans aucun jouet ni livre, ni présence humaine hormis les fonctionnaires qui apportent et remportent les plats sans dire un mot – c’est « interdit par le règlement ! » L’enfant sombre dans la dépression, se sépare du monde. « J’ai trouvé un enfant idiot, mourant, victime de la douleur la plus abjecte, de l’abandon le plus complet, un être abruti par les traitements les plus cruels et qu’il est impossible de rappeler à l’existence » – docteur Desault, médecin-chef de l’Hôtel-Dieu.

Le 8 juin 1795, Louis-Charles dit « Louis XVII » meurt d’une possible tuberculose osseuse ou d’une péritonite – personne ne sait vraiment – en tout cas d’asthénie grave par abandon. Nul ne s’est jamais intéressé à lui, fils de tyran, peut-être pas fils de son père. Les Autrichiens ont racheté la fille, les Espagnols ont laissé tomber le fils, par hypocrisie catholique car, si tout le monde est fils de Dieu, certains sont plus fils que d’autres. Les oncles ont temporisé, l’enfant gênant leurs prétentions dynastiques. Les Vendéens ont négocié en oubliant leur enfant-roi symbole. La République n’est donc pas seule coupable devant la Raison d’État. La politique est une saloperie autant que la guerre et les enfants en sont plus que d’autres victimes.

Dans ce roman sensible, constitué à partir des archives citées en sources, Françoise Chandernagor ne peut s’empêcher de tracer un parallèle entre l’enfant Louis-Charles, fils de « race maudite », et son ancêtre Charles-François, métis nègre des îles, émancipé par la République mais jamais vraiment « des nôtres » parce que son visage est noir, pas de chez nous, vaguement satanique. Il y a une grave intolérance dans la République 1793, les hommes ne sont « tous frères » que s’ils se soumettent à l’unanimité braillée, mobilisation citoyenne épurant sans cesse les tièdes, ceux qui ont pitié, ceux qui doutent, ceux qui ont d’autres idées.

Divorce entre les Grands Principes inscrit sur les affiches, dont l’enfant Louis-Charles avait sans cesse un exemplaire devant la face dans sa prison du Temple, et la réalité vécue où qui n’est pas avec nous est contre nous, pas de débat possible, tous pareils, j’veux voir qu’une tête ! « Nul homme ne pourra être arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrite » Où est le jugement dans son cas, où ? Il n’est pas ‘détenu’, il est captif ; pas ‘incarcéré’, enlevé ; pas ‘prisonnier’, otage. Mais des droits de l’homme et de ceux de ce gamin de neuf ans [tout le monde] se fout éperdument ! » p.326.

Au commencement était la bêtise. Malheureusement pour la France, elle perdure…

Françoise Chandernagor, La chambre, 2002, Folio 2004, 458 pages, €7.98

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Paul Doherty, L’homme masqué

L’énigme du Masque de fer a fait couler beaucoup d’encre. L’homme emprisonné ici ou là pour finir à la Bastille était-il le frère jumeau de Louis XIV ? Impossible, répond Paul Doherty, professeur anglais d’histoire médiévale. La cour ne connaissait aucune vie privée et la reine accouchait en public. Mais pourquoi son visage devait-il rester caché sous un masque de velours ou de fer, sauf à quelques personnes – dont le superintendant Fouquet ?

Dans ce roman policier historique, le spécialiste anglais des intrigues moyenâgeuses ouvre une hypothèse audacieuse. Il se fonde sur la correspondance amoureuse secrète et chiffrée de la reine Anne d’Autriche, mère du roi Louis XIV. Il crée le personnage de Ralph Croft, faussaire anglais recherché par les polices du monde connu et emprisonné à la Bastille. Le Régent, avide de belles femmes qui veulent savoir, le gracie officiellement s’il réussit à percer l’énigme. Il devra enquêter dans les archives, lui qui les connait sur le bout des doigts, percer les codes, et dire le fin mot. Inutile de dire que chacun cherche à utiliser l’autre pour ses propres intérêts et que le Régent n’a guère l’intention de laisser filer le détenteur d’un terrible secret si celui-ci parvient à le connaître…

L’homme au masque a été arrêté près de Dieppe sur lettre de cachet royale en 1669. Il devait être surveillé de près durant trente ans dans diverses prisons, Sainte-Marguerite puis Exilles, jusqu’à sa mort à la Bastille le 19 novembre 1703. A chaque fois, sa cellule ne devait pas être visible de l’extérieur, les murs, sol et plafond devaient être grattés pour éviter tout message, sa vaisselle réservée et surveillée après chaque repas pour qu’il ne fasse passer aucun écrit, son linge lavé et repassé sous surveillance constante, puis mis en coffre et brûlé une fois usé.

Louis XIII, fils d’un roi baiseur mort trop tôt, avait du mal avec les femmes. Très pieux, la chair lui répugnait et son épouse, reine venue d’Espagne, était trop jouisseuse et expansive pour lui. Mariés à 14 ans, ils attendirent dix-huit années et des promesses à la Vierge avant d’engendrer Louis XIV. S’il est certain que le Roi-Soleil était bien le fils de sa mère, certains doutent qu’il fut fils de son père. On dit que les testicules du roi Louis XIII étaient celles d’un enfant et qu’il n’atteignit sa maturité qu’à 30 ans passés… Mais ce ne sont que des on-dit. En ce cas, si le Masque de fer ne devait pas montrer son visage, était-ce parce qu’il ressemblait fort à Louis XIV ? S’il ne pouvait être son jumeau, pouvait-il être son demi-frère ? Ou bien Louis XIV et le Masque étaient-ils tous deux fils d’un autre, un amant de la reine qui ressemblait au duc de Buckingham, son éternel amour?

Ralph progresse pas à pas, captivé par cette énigme qui pourrait changer la politique du temps. Voilà que surgissent les malandrins, les gitans et même les Templiers ! Nous sommes entre ‘Da Vinci code’ et Hugh Corbett. Avec les mêmes approximations topographiques sur Paris que Dan Brown : de la cour du Louvre on ne peut, même à l’époque, apercevoir les tours de Notre-Dame (p.20) ; ni tourner de la rue aujourd’hui de Rivoli « vers l’Opéra », qui n’existait pas encore (p.54) : il a été fondé par Napoléon III ; ni dire que le grand Maître templier Jacques de Molay a été « exécuté sur le parvis de Notre-Dame (p.92) : il a été brûlé dans l’île face au Louvre, de nos jours square Henri IV où une plaque le rappelle. Malgré ces détails, l’enquête est enlevée, agréable à lire et offre une passionnante solution à cette énigme historique.

Paul Doherty, L’homme masqué, 1991, 10-18 2010, 213 pages, €6.65

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