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Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine

Il est d’usage d’opposer ‘démocratie’ à ‘république’, la première étant réputée plus progressiste que la seconde. La démocratie mettrait au pouvoir le peuple, la république n’étant que la chose commune. Nous serions tentés de dire : Ô peuple, que de crimes commet-on en ton nom ! L’incantation au ‘peuple’ n’est en rien un gage de démocratie, en témoignent les dictatures technocratiques partisanes des fameuses « démocraties populaires ». Tellement démocratiques que l’on allait en prison pour un pet de travers, après avoir été forcé d’avouer par des moyens coercitifs auprès desquels Guantanamo paraît presque anodin (film L’Aveu, avec Yves Montand). Tellement populaires qu’il fallait un Rideau de fer pour empêcher les populations de l’est de s’exiler dans cet « enfer » de l’Ouest où l’on vivait pourtant tellement mieux… Ou, plus proche de nous, ces pénuries criantes du régime Chavez-Maduro au Venezuela – pourtant le « modèle » du démagogue tribun Mélenchon.

L’originalité de l’Amérique est d’avoir été la première à traduire les idées des Lumières en institutions. Et la première encore à avoir fait de l’équilibre, sur le modèle de Montesquieu, le secret du pouvoir populaire. Les Etats-Unis ont inventé cette « démocratie républicaine » qui laisse toute sa place au débat de tous – tout en corrigeant les errements démagogiques ou les tentations autoritaires par les institutions. Nous l’observons sans peine avec le clown Trump, forcé de mettre de l’eau dans son vin par les juges fédéraux et les Etats locaux – en attendant peut-être d’être « démis » par ses pour l’instant « amis ».

Dick Howard, Américain parlant parfaitement français, enseigne les sciences politiques à l’université de Stony Brook dans le New Jersey. Il analyse les débuts tâtonnants de la pensée politique américaine durant la guerre d’indépendance. Il montre l’invention d’institutions nouvelles à l’œuvre, la richesse des propositions, les revirements issus des arguments des autres.

Il mène son étude en trois parties historiques : l’indépendance, les institutions, la politique effective. Chacune des parties est analysée en quatre étapes : le vécu, le conçu, le réfléchi et le repensé. Cette approche est toute pragmatique, partant de la vie réelle et des problèmes concrets pour s’élever, par degrés dialectiques, à l’abstraction des rouages, à la rétroaction de leur fonctionnement et au retour sur expérience. Il s’agit d’un état d’esprit typiquement américain et qui a fait ses preuves : la Constitution initiale n’a pas quasiment pas bougé depuis son origine – contrairement à celles de la France qui sont sans cesse amendées ou refaites.

Le cœur de l’écart entre la pensée politique américaine et la française est ce comportement « antipolitique » décrit dès la page 16 : « Il s’agit d’un refus de toute forme d’indétermination historique, et d’un rejet de toute division sociale, quelle que soit sa manifestation, refus et rejet qui se doublent de l’incapacité d’accepter la responsabilité de ses propres jugements. Nous avons là une des expressions d’une politique de la volonté. » Car ni la ‘main invisible’ du marché libre régi par la juridification des rapports sociaux, ni le ‘Plan’ d’un État-providence censé régler la société entière, ne sont « politiques ». Les acteurs politiques y refusent d’exercer leur jugement et d’en assumer les conséquences, sur l’exemple célèbre du « responsable mais pas coupable » du Fabius national.

La politique, c’est l’art de trancher après débat entre des intérêts légitimes mais contradictoires. Or, les technocrates politiciens préfèrent de beaucoup « laisser faire » les choses comme elles vont, les rapports de force tels qu’ils s’établissent ou la Raison pure des administrations. L’Amérique dans ses débuts s’est gardée d’une telle façon de considérer la politique – ce qui est une leçon pour notre régime dévalué par nos deux derniers présidents. Par la suite – et notamment sous George W. Bush – les Etats-Unis ont connu « une rapacité économique aussi bien qu’un nationalisme devenu d’autant plus agressif que l’on est moins sûr de soi-même. » Mais « il est surtout nécessaire d’insister sur le fait que ces excès ne sont ni nécessaires, ni fatals » p.17.

Contrairement à la France, la République américaine n’est pas née toute armée du cerveau de philosophes politiciens. Elle est issue de l’expérience à ras de terre du self-government des Associations durant la guerre d’indépendance. La naissance tâtonnante des institutions est issue d’une intense réflexion sur cette adaptation entre la démocratie directe (avec ses élections étendues à beaucoup de postes officiels) et les institutions républicaines (aptes à créer un Etat acteur des relations internationales et arbitre des divergences d’intérêts à l’intérieur). Les « factions » sociales (Publius) menacent l’unité, mais elles ne peuvent ni ne doivent être éliminées par une Raison d’État masquée sous la démagogique « volonté générale » (Rousseau). Il faut donc en contrôler les effets :

1/ par la représentation « qui épure et élargit l’esprit public » p.349 en rationalisant les passions et argumentant les intérêts (d’où les idées justes chez nous de démocratie participative et de décentralisation de certaines décisions au niveau local – y compris pour les entreprises),

2/ par l’étendue du territoire de la république qui oblige à s’adresser à ce qu’il y a de commun en l’homme – sa raison – plutôt qu’à la diversité des passions, et qui dilue la multiplicité des intérêts particuliers au profit d’un intérêt commun, « à savoir la nécessité de protéger les droits de la minorité » p.351 (d’où le rôle du Parlement comme creuset des idées, lieu de débats et d’élaboration de la loi).

On le voit, ce livre est riche d’informations, de réflexions et d’une façon de penser différente de la nôtre. Ce pourquoi il est précieux : non seulement pour saisir le « moment » Trump dans l’histoire des Etats-Unis, mais aussi pour repenser notre rapport français à l’Etat, dans les errements de la gauche comme de la droite avant les dernières présidentielles.

Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine, 2004, Livre de Poche Pluriel 2008, 412 pages, 10,70€

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Jean-François Parot, La pyramide de glace

jean francois parot la pyramide de glace
Dans cet hiver glacé de 1784 à Paris, Nicolas Le Floch veille. L’éruption volcanique en Islande de 1783 a étendu un petit âge glaciaire sur le nord de l’Europe et la famine tue dans les villes. Le roi Louis XVI, dans sa bénévolence, fait entrer du grain par charrettes parce que la Seine a gelé. Le populaire érige des pyramides de glace pour célébrer l’événement.

Mais le guet découvre lors d’une journée de dégel une femme morte, ensevelie toute nue sous une pyramide des faubourgs. Elle ressemble étonnamment à la reine Marie-Antoinette, que les libelles intellos vilipendent depuis 14 ans bien qu’elle ait donné un fils à Louis XVI. Une émeute populaire est en train de naître à la découverte du cadavre, que le commissaire a du mal à mater. Ne serait-elle pas attisée en sous-main par des agents stipendiés ? Quelque Grand ne comploterait-il pas contre ce roi trop faible, afin de lui ravir le trône, aidé de l’étranger ?

Étranges sont en effet ces parties fines où des femmes se font besogner à la chaîne, dans le plus simple appareil, par des nobles dans des maisons isolées pourvues d’un décor de grand luxe et où coulent les vins et les liqueurs. Le duc de Chartres, branche Orléans, les organise volontiers, même s’il fait élever ses propres enfants au couvent.

Mais cette fois, des porcelaines de Sèvres au monogramme de la reine, volées à Versailles, accréditent la rumeur selon laquelle son sosie n’en serait pas un mais qu’elle participerait elle-même à ces débauches. Le Dauphin serait-il alors l’héritier de Louis XVI ? N’accuse-t-on pas déjà le comte de Fersen, le beau Suédois, d’être l’amant de la reine et le véritable père de son enfant ?

Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, allie sagacité à prudence. Dans cette toute dernière enquête, il avance pas à pas dans un écheveau de faits embrouillés par la politique, où la justice vaut moins que la Raison d’État.

Un brin bavard mais fort documenté, ce dernier opus des enquêtes du commissaire au Châtelet ensorcelle. Il est émaillé à l’habitude de délicieux mots d’époque et de recettes de cuisine qui revigorent en plein hiver.

Jean-François Parot, La pyramide de glace, 2014, éditions Jean-Claude Lattès, 477 pages, €19.00

La première enquête de Nicolas Le Floch, chroniquées sur ce blog

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Anne Perry, L’inconnue de Blackheath

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L’empressement des éditions 10-18 à publier, l’année même de sa parution anglaise, le livre en français et en poche montre combien Anne Perry est appréciée de son public d’amateurs. Il faut, certes, aimer ces longs romans où l’atmosphère compte plus que l’action, aimer la sociologie historique et se plonger dans l’Angleterre victorienne fin de siècle (le 19ème), aimer les personnages devenus familiers que sont Pitt, Charlotte, Emily, lady Vespasia, Narraway et Stoker. Bien loin, donc, de ces étudiants issus de « prépas » qui croient « aimer la littérature » (expérience personnelle en jury) en ne citant… qu’Harry Potter.

L’inconnue de Blakcheath est une jeune femme retrouvée morte et mutilée dans une carrière juste derrière la maison de Dudley Kynaston, inventeur naval pour l’armée et détenteur de secrets d’État. Est-ce la femme de chambre de sa femme, dont la ressemblance est forte ? L’enquête établit tant bien que mal qu’il ne s’agit pas d’elle, lorsqu’un second cadavre de jeune femme aux mains soignées mais présentant les légères traces de brûlure des lingères est retrouvé au même endroit. Cela devient « embarrassant » pour Dudley, membre de la haute société, en une époque où tout scandale est fatal aux relations sociales comme à tout poste officiel.

Qui en veut donc à Kynaston ? Un député à frasques pose la question à la Chambre ; Pitt est pressé par un conseiller du Premier ministre de faire la lumière, ses origines sociales modestes lui attirant un mépris affiché. Y aurait-il quelque intérêt personnel à mettre Pitt, chef de la Special Branch, sur la touche ?

L’enquête de police est ingrate, il faut avancer pas à pas, interroger tout le monde au risque d’impolitesse, n’affirmer qu’avec preuves… Thomas Pitt ne serait probablement pas à la hauteur sans sa femme Charlotte toujours prête à l’aider, sa belle-sœur Emily qui s’ennuie mais introduite dans la bonne société, sa tante Vespasia intelligente et non-conventionnelle, et lord Narraway l’ancien chef de la Special Branch. On ne travaille pas bien tout seul, c’est une équipe qui gagne ; vérité et société ne font jamais bon ménage.

Outre les descriptions détaillées des robes des dames et des intérieurs familiaux confortables, bonbonnières pour se garder du climat et du mépris social en ces temps impitoyables, Anne Perry fait prendre conscience de la place (inférieure) des femmes, de la situation de classe (due à la seule naissance) et de l’importance primordiale accordée au qu’en dira-t-on. Un « gentleman » doit rester en toutes circonstances égal à lui-même, protecteur envers la gent femelle, préservant tous les mineurs (femmes, enfants, domestiques) des choses graves de l’existence. D’où la gêne immédiate de toute conversation directe, l’émotion à fleur de peau envers tout écart et le scandale absolu que signifie le crime pour les apparences d’une société tout entière portée au décor.

Le 20ème siècle croit avoir inventé la société du spectacle, comme si le monde commençait avec les intellos qui l’ont théorisée dans les années 60. Anne Perry nous montre qu’il n’en est rien, et que le siècle victorien n’avait rien à apprendre du storytelling politique, de l’euphémisme social ni de la raison d’État !

Le lecteur ne voit rien venir et le finale est bien élaboré. Un grand roman d’Anne Perry, ce qui constitue une performance au bout d’une longue série, L’inconnue de Blackheath constituant le 29ème.

Anne Perry, L’inconnue de Blackheath (Death on Blackheath), 2014, 10-18 2014, 383 pages, €7.98

Les autres romans d’Anne Perry chroniqués sur ce blog

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Anatole France, L’anneau d’améthyste

Où le lecteur retrouve ce bon Monsieur Bergeret, professeur de littérature latine dans une université de province, qui vient de se séparer de sa femme, d’adopter un chien, et qui commente avec un humanisme républicain l’Affaire en cours. Anatole France plonge cette fois-ci dans l’histoire de son temps, très fin de siècle, tout entière accaparée par le jugement pour trahison du capitaine Dreyfus en 1894.

L’antisémitisme se déchaîne à la fois contre le Prussien aidé par un apatride, et contre le Juif volontiers républicain et hostile à la religion catholique. La France se cherche, blessée par la défaite de Sedan sous Napoléon le petit ; elle se croit le phare universel du monde, sans voir qu’elle n’a de puissance que celle qu’elle se forge, notamment en économie. Or le rêve de toute fille à marier est d’épouser « un propriétaire, un rentier ou un fonctionnaire » – toutes professions de statut qui produisent peu mais vivent en parasites sur l’État et la société, comme sous l’Ancien régime.

L’antisémitisme est le bouc émissaire idéal qui permet d’attaquer le financier, le libre-échangiste, le rationnel libre-penseur et le républicain – tous ces industrieux optimistes aimant le progrès. Même si le Dieu des chrétiens est juif, Jéhovah comme Jésus et Saint-Esprit. La Contre-révolution veut effacer 1789 pour retrouver la société organique des ordres voulus par Dieu, dans un immobilisme national (qui n’a pas disparu en 2013) : une foi, un roi, une loi. Anatole France est le deuxième sur la pétition des intellectuels après Émile Zola pour la révision du procès Dreyfus. Ses romans contemporains ne peuvent qu’y faire allusion.

Monsieur Bergeret est bien seul dans sa petite ville, rares sont ceux qui pensent comme lui que l’armée n’a pas forcément raison, ni que l’église catholique doive édicter ce qu’il convient de penser. Que sept ou même quatorze officiers en conseil de guerre puissent se tromper plus qu’un seul, Bergeret et Anatole France en sont convaincus. L’esprit de corps, la révérence hiérarchique et la peur de ne pas dire comme tout le monde poussent à un unanimisme fusionnel propice à toutes les erreurs judiciaires. Que vaut « la vérité » contre la raison d’État ? Eh bien tout, répond France avec esprit de libre examen ; surtout rien, rétorque la foule moutonnière avec esprit d’autorité.

Si la discipline fait la force des armées, elle fait aussi sa bêtise : il suffit qu’elle soit mal commandée, comme à Sedan, mal guidée par les politiciens, comme Napoléon III. La suite verra que rien ne change, en 1914, en 1940, sous la IVème République… Un bel outil entre des mains débiles ne fournira que de mauvais services.

Anatole France démontre la progressive inculture intellectuelle par le duc de Brécé : la déchéance de sa bibliothèque, commencée au XVIIème siècle par les grands classiques et censurée par l’actuel duc devenu prude bourgeois.

Il montre aussi la progressive influence de l’argent par les parvenus Bonmont – nés Wallstein – qui ont racheté l’antique château de Montil pour y entreposer une collection d’armes et de tableaux cosmopolites pour se créer un statut.

C’est à ces deux puissances que s’oppose le républicain cultivé Bergeret, nommé professeur à la Sorbonne à la fin du roman. Méritocratie républicaine contre le fait de naître ou la fortune spéculative : voilà Anatole France.

Antimilitariste, anticlérical, antiprivilèges – et volontiers socialiste-libéral à la Jaurès – Anatole France distille sa critique acerbe de la société de son temps dans une langue française limpide et précise. C’est un bonheur de le lire. L’histoire commencée avec L’orme du mail et poursuivie avec Le mannequin d’osier, va de l’avant avec la victoire de l’abbé Guitrel par les femmes : il obtient sa titulature d’évêque de Tourcoing du ministre et du nonce, après les multiples intrigues et coucheries des grandes bourgeoises de son milieu. L’une d’elle, juive convertie et mariée à un baron d’empire (le summum de la parvenue pour le temps), veut lui offrir une bague sertie d’améthyste (d’où le titre du roman)… mais l’oublie dans la garçonnière de son amant militaire.

amour couple printemps

Ce n’est pas le seul trait d’ironie du livre. Contre les croyances imbéciles, Anatole France évoque cette jeune Honorine « de 13 ou 14 ans » qui a « des visions de la Vierge » dans la chapelle – mais qui n’oublie pas d’aller retrouver dans la forêt Isidore « de deux ans plus jeune » : « ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. (…) Isidore (…) avait une longue habitude des choses de l’amour » p.27. C’est mignon, et berne par la nature les bons bourgeois idéalistes.

En ces temps de renouveau de la haine et de la guerre civile idéologique, il est bon de relire cet Anatole France.

Anatole France, L’anneau d’améthyste – Histoire contemporaine III, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Format Kindle, 434 pages, €0.89

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Donna Leon, De sang et d’ébène

Faut-il être américaine pour saisir mieux que les Italiens eux-même l’essence de la vie vénitienne ? Sans doute. Jamais le lecteur non-italien ne comprendra mieux qu’en lisant Donna Leon les combinazione et les petits arrangements entre amis exigés par le devoir citoyen ou pour faire correctement son travail. Le commissaire Brunetti est chargé de faire respecter la loi. Or, son supérieur le convoque pour lui dire de n’en rien faire. Un Noir a été tué sur la piazza, un vendeur de faux sacs de luxe, immigré illégalement et sans papiers ? – Aucune importance, faites comme si vous ne pouviez rien trouver.

Donna Leon De sang et d ebene

Cela choque l’Italien humaniste qu’est Brunetti, respectueux du travail et soucieux d’élever ses enfants dans le droit chemin. Sa fille adolescente ne déclare-t-elle pas qu’il s’agit « seulement » d’un ‘vu compra’, ce terme vénitien méprisant pour les immigrés au parler petit-nègre ? (Du ‘vous’ français avec le ‘compra’ italien qui veut dire achetez). Où l’on apprendra d’ailleurs qu’une ado de 15 ans est complètement incohérente, et que c’est normal. « Si suffisamment de personnes approuvent telle idée ou telle opinion, il y a des chances pour qu’elle considère que cette idée ou cette opinion sont raisonnables ; si suffisamment de personnes les rejettent, elle révisera ce qu’elle en pense et changera peut-être d’avis. Et, du fait de son âge, il y a tout ce qui lui bourdonne dans la tête ; il lui est difficile de réfléchir longtemps de manière autonome » p.247. Cette description dit mieux que tous les savants traités pédagogo enfeignants pourquoi lycéens et étudiants font grève sur n’importe quelle manipulation…

Dans le cas qui l’occupe, le commissaire Brunetti va agir à l’italienne : dire oui-oui à sa hiérarchie et n’en faire qu’à sa tête, aidé par les amis sur lesquels il peut compter dans la brigade et dans la ville. L’astucieuse signora Elettra, secrétaire du chef et experte en maniement d’ordinateurs, trouve les adresses des loueurs possibles de logements aux immigrés ; elle aura l’habileté de se faire payer un nouvel ordinateur juste avant Noël, période que les agents du Ministère de l’Intérieur (équivalent de notre DST) mettent à profit pour fouiller partout et détruire tous les éléments sur cette enquête devenue – on ne sait pourquoi – sensible. Et l’on apprend (p.285) la bonne manière d’utiliser les règlements bureaucratiques pour remplacer un ordinateur presque neuf par un autre. Un ancien ami de son père, courtier en pierres précieuses, puis son beau-père introduit dans les milieux huppés, le comte Falier, enfin un associé à la mafia qu’il tient par une affaire ancienne, aideront tous Brunetti à y voir clair.

Pour une fois, justice ne sera pas rendue, mais le lecteur saura pourquoi : affaire d’Etat. Sous le régime Berlusconi d’alors cela n’étonnera personne, et surtout pas la démocrate Donna Leon. Elle est d’autant plus libre de dénoncer les passe-droits et l’affairisme qu’elle n’est pas italienne. Sachez que l’immigré anodin que personne ne voit vraiment n’est pas toujours celui qu’il paraît. Et que la poudre aux yeux offerte aux Européens par l’Italie berlusconienne vaut bien qu’on se penche sur son fonctionnement concret. Il y a la loi théorique – pour l’extérieur, pour justifier les critères de Schengen – et la pratique – laxiste, personnelle, centrée sur les intérêts pécuniaires. Un pays du club Med, l’Italie ? A découvrir les histoires désabusées et fort documentées de Donna Leon, on le croit volontiers.

Donna Leon, De sang et d’ébène (Blood from a stone), 2005, Points policier 2009, 318 pages, 6.93€

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Françoise Chandernagor, La chambre

Garder la chambre, c’est être malade. Quelle maladie avait donc ce gamin de 7 ans pour être ainsi forcé de garder la chambre jusqu’à ses 10 ans ? Tout simplement celle de naître. Le pays des « Droits de l’Homme » les a déniés à un enfant. Cette tache indélébile sur la geste révolutionnaire est l’une des Hontes de la Nation. Françoise Chandernagor fait parler les textes, les registres, les factures. Elle ressuscite la bêtise populaire, l’ignorance des gueulards, les grands mots vides dont se grisent les « commissaires » de la République. Car la « chose » publique n’est pas l’État, elle est cet enfant réduit à l’état d’objet, petit Chose jamais jugé, otage des Grands Principes dont la gauche morale se gargarise toujours « au nom du Bien ».

Le panthéonisé Totor, avide de gloriole théâtrale, auteur de vers au kilomètre, n’a jamais eu une allusion à l’enfant du Temple. Il avait honte, sans doute, de cet œil dans la tombe qui regardait Caïn. Certes, juger après deux siècles est peut-être facile. Je ne suis pas partisan de l’Ancien régime et j’aurais peut-être voté en son temps la mort du roi. Mais les Bolchéviks ont été plus honnêtes en fusillant d’un coup toute la famille du tsar plutôt que de torturer le dernier-né à petit feu durant quatre longues années. Si la Révolution fut nécessaire, au nom du droit, elle est passée très vite en de mauvaises mains. La rage égalitaire, comme on dit d’une rage de dents, a écrasé la liberté sous le soupçon permanent et réduit la fraternité à se surveiller les uns les autres entre deux beuveries. Ainsi était la vie à la prison du Temple comme le raconte Françoise Chandernagor, où plus de deux cents « gardes » cernaient la tour où croupissaient Louis-Charles Capet et sa sœur Marie-Thérèse. Ces Messieurs beaux-parleurs de l’Assemblée ne savaient qu’en faire, ils ont donc édictés des « règlements ».

Pas besoin d’être nazi pour perpétuer des crimes de bureau. Éradiquer les Juifs d’un trait de plume sur décret et quelques épures techniques de chambres à gazer n’est guère différent qu’éradiquer l’enfant-roi avec des arrêtés clôturant la chambre du Temple par cinq portes à verrous et interdisant toute parole, tout livre et tout crayon. Il s’agissait encore et toujours de nier l’humanité de « la race » honnie, le « fils du gros cochon » et de « sa pute de mère ». Toujours accuser son chien de la rage pour le noyer sans remords. D’où la rééducation du gosse par le vulgaire Simon, cordonnier promu instituteur, qui lui lisait l’argotique Père Duchesne et lui apprenait des chansons paillardes pour le pervertir à son niveau. Comment s’étonner qu’en 1793 Louis-Charles affirme avoir été branlé et violé par sa mère, ses tantes, sa sœur et qui on voulait ? Simon au moins, avec sa femme, s’occupait de lui. Mais quand le grand Vertueux invente le Bureau politique dit Comité de Salut public pour court-circuiter l’Assemblée du peuple, soupçonnée d’être « tiède », chacun dénonce chacun pour être le premier à retourner sa veste toujours du bon côté. Et Simon laisse tomber : s’occuper d’un Capet est passible du rasoir national. Jamais la promesse de raser gratis demain n’a été autant réalisée – sauf que ledit rasoir national était à lame unique, on ne mettait plus jamais « la tête à la fenêtre » après ça.

Le gamin est donc laissé à l’abandon, otage national laissé pour compte, enfermé dans la chambre à gaz puisque les tinettes sont condamnées et qu’il doit chier dans la cheminée et le long des murs… Imaginez les odeurs ! Personne ne s’occupe de lui, personne se ne préoccupe de son sort, jamais lavé, jamais changé, sans aucun jouet ni livre, ni présence humaine hormis les fonctionnaires qui apportent et remportent les plats sans dire un mot – c’est « interdit par le règlement ! » L’enfant sombre dans la dépression, se sépare du monde. « J’ai trouvé un enfant idiot, mourant, victime de la douleur la plus abjecte, de l’abandon le plus complet, un être abruti par les traitements les plus cruels et qu’il est impossible de rappeler à l’existence » – docteur Desault, médecin-chef de l’Hôtel-Dieu.

Le 8 juin 1795, Louis-Charles dit « Louis XVII » meurt d’une possible tuberculose osseuse ou d’une péritonite – personne ne sait vraiment – en tout cas d’asthénie grave par abandon. Nul ne s’est jamais intéressé à lui, fils de tyran, peut-être pas fils de son père. Les Autrichiens ont racheté la fille, les Espagnols ont laissé tomber le fils, par hypocrisie catholique car, si tout le monde est fils de Dieu, certains sont plus fils que d’autres. Les oncles ont temporisé, l’enfant gênant leurs prétentions dynastiques. Les Vendéens ont négocié en oubliant leur enfant-roi symbole. La République n’est donc pas seule coupable devant la Raison d’État. La politique est une saloperie autant que la guerre et les enfants en sont plus que d’autres victimes.

Dans ce roman sensible, constitué à partir des archives citées en sources, Françoise Chandernagor ne peut s’empêcher de tracer un parallèle entre l’enfant Louis-Charles, fils de « race maudite », et son ancêtre Charles-François, métis nègre des îles, émancipé par la République mais jamais vraiment « des nôtres » parce que son visage est noir, pas de chez nous, vaguement satanique. Il y a une grave intolérance dans la République 1793, les hommes ne sont « tous frères » que s’ils se soumettent à l’unanimité braillée, mobilisation citoyenne épurant sans cesse les tièdes, ceux qui ont pitié, ceux qui doutent, ceux qui ont d’autres idées.

Divorce entre les Grands Principes inscrit sur les affiches, dont l’enfant Louis-Charles avait sans cesse un exemplaire devant la face dans sa prison du Temple, et la réalité vécue où qui n’est pas avec nous est contre nous, pas de débat possible, tous pareils, j’veux voir qu’une tête ! « Nul homme ne pourra être arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrite » Où est le jugement dans son cas, où ? Il n’est pas ‘détenu’, il est captif ; pas ‘incarcéré’, enlevé ; pas ‘prisonnier’, otage. Mais des droits de l’homme et de ceux de ce gamin de neuf ans [tout le monde] se fout éperdument ! » p.326.

Au commencement était la bêtise. Malheureusement pour la France, elle perdure…

Françoise Chandernagor, La chambre, 2002, Folio 2004, 458 pages, €7.98

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