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Anne Perry, Lisson Grove

Pour ce 26ème tome des aventures de Thomas Pitt, inspecteur à la Special Branch, et de sa femme née dans la bonne société Charlotte, Anne Perry quitte les salons pour le terrorisme politique. Nous sommes en 1894 sous la reine Victoria et les socialistes internationalistes veulent avant tout déstabiliser les vieux empires.

La France de Robespierre a donné le la en coupant la tête à son roi, emprisonnant et expropriant ses aristocrates, et en sombrant dans la surenchère paranoïaque de la Terreur. L’empire d’Autriche-Hongrie se délite, l’empire de Russie explose en attentats fréquents, l’empire allemand sous la férule prussienne, devient une dictature sociale. Reste le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande et ses possessions des Indes et d’ailleurs.

Les révolutionnaires ne manquent jamais de relais dans la bonne société pour les aider. Ceux-ci croient – bien naïvement – accéder au pouvoir renouvelé, leurs compétences leur semblant indispensables. C’est rarement ce qui se produit dans l’histoire… L’élite précédente est toujours balayée et les renégats massacrés ou engoulagués comme les autres. Mais l’ambition, comme l’amour, est aveugle.

Voici donc Pitt emmené en France à la poursuite d’un suspect qui vient d’assassiner un informateur, tandis que son patron Narraway est accusé de détournement de fonds. La voie serait-elle libre pour les socialistes réunifiés sur le coup ? Les rapports sont en effet alarmants. Les sectes révolutionnaires qui se haïssent et s’excommunient mutuellement d’habitude semblent renouer amitié sous la pression d’un dessein supérieur. Qui tire donc les ficelles à haut niveau ?

Anne Perry, 73 ans, a trop vu comment se terminaient les révolutions socialistes pour être révolutionnaire. Mais elle n’est pas pour cela conservatrice. Son message – très anglais – est diffusé plusieurs fois durant le récit. « Je suis en faveur des réformes, monsieur, pour de nombreuses raisons. Mais la violence n’est pas un bon moyen d’agir, parce qu’elle n’en finit jamais. Si on exécute le roi, on se retrouve soit avec un dictateur religieux comme Cromwell, dont il faut se débarrasser à son tour, soit avec un monstre comme Robespierre à Paris et la Terreur, et Napoléon après. Au bout du compte, il y a de nouveau un roi. » La voie législative des Fabians – ces socialistes syndicaux qui deviendront les Travaillistes – début à peine dans l’Angleterre de 1894.

Les convenances et le complot modulent un récit d’action où Pitt n’est pas le seul à payer de sa personne. Charlotte s’en mêle, devant trouver in extremis une nouvelle bonne de confiance pour garder ses enfants qui ont grandi : Jemima a 13 ans et Daniel 10. La tante Vespasia n’est pas à court d’idée malgré son âge canonique – qui est celui de l’auteur… Une fois de plus nous ferons la connaissance à quelques mètres de la reine Victoria, petite et fripée, tout en noir, l’honneur personnifié.

Anne Perry, Lisson Grove, 2010, édition française 10-18 Grands détectives avril 2010, 439 pages, €8.80 e-book Kindle €10.99

Les romans policiers historiques d’Anne Perry déjà chroniqués sur ce blog

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Anatole France, L’anneau d’améthyste

Où le lecteur retrouve ce bon Monsieur Bergeret, professeur de littérature latine dans une université de province, qui vient de se séparer de sa femme, d’adopter un chien, et qui commente avec un humanisme républicain l’Affaire en cours. Anatole France plonge cette fois-ci dans l’histoire de son temps, très fin de siècle, tout entière accaparée par le jugement pour trahison du capitaine Dreyfus en 1894.

L’antisémitisme se déchaîne à la fois contre le Prussien aidé par un apatride, et contre le Juif volontiers républicain et hostile à la religion catholique. La France se cherche, blessée par la défaite de Sedan sous Napoléon le petit ; elle se croit le phare universel du monde, sans voir qu’elle n’a de puissance que celle qu’elle se forge, notamment en économie. Or le rêve de toute fille à marier est d’épouser « un propriétaire, un rentier ou un fonctionnaire » – toutes professions de statut qui produisent peu mais vivent en parasites sur l’État et la société, comme sous l’Ancien régime.

L’antisémitisme est le bouc émissaire idéal qui permet d’attaquer le financier, le libre-échangiste, le rationnel libre-penseur et le républicain – tous ces industrieux optimistes aimant le progrès. Même si le Dieu des chrétiens est juif, Jéhovah comme Jésus et Saint-Esprit. La Contre-révolution veut effacer 1789 pour retrouver la société organique des ordres voulus par Dieu, dans un immobilisme national (qui n’a pas disparu en 2013) : une foi, un roi, une loi. Anatole France est le deuxième sur la pétition des intellectuels après Émile Zola pour la révision du procès Dreyfus. Ses romans contemporains ne peuvent qu’y faire allusion.

Monsieur Bergeret est bien seul dans sa petite ville, rares sont ceux qui pensent comme lui que l’armée n’a pas forcément raison, ni que l’église catholique doive édicter ce qu’il convient de penser. Que sept ou même quatorze officiers en conseil de guerre puissent se tromper plus qu’un seul, Bergeret et Anatole France en sont convaincus. L’esprit de corps, la révérence hiérarchique et la peur de ne pas dire comme tout le monde poussent à un unanimisme fusionnel propice à toutes les erreurs judiciaires. Que vaut « la vérité » contre la raison d’État ? Eh bien tout, répond France avec esprit de libre examen ; surtout rien, rétorque la foule moutonnière avec esprit d’autorité.

Si la discipline fait la force des armées, elle fait aussi sa bêtise : il suffit qu’elle soit mal commandée, comme à Sedan, mal guidée par les politiciens, comme Napoléon III. La suite verra que rien ne change, en 1914, en 1940, sous la IVème République… Un bel outil entre des mains débiles ne fournira que de mauvais services.

Anatole France démontre la progressive inculture intellectuelle par le duc de Brécé : la déchéance de sa bibliothèque, commencée au XVIIème siècle par les grands classiques et censurée par l’actuel duc devenu prude bourgeois.

Il montre aussi la progressive influence de l’argent par les parvenus Bonmont – nés Wallstein – qui ont racheté l’antique château de Montil pour y entreposer une collection d’armes et de tableaux cosmopolites pour se créer un statut.

C’est à ces deux puissances que s’oppose le républicain cultivé Bergeret, nommé professeur à la Sorbonne à la fin du roman. Méritocratie républicaine contre le fait de naître ou la fortune spéculative : voilà Anatole France.

Antimilitariste, anticlérical, antiprivilèges – et volontiers socialiste-libéral à la Jaurès – Anatole France distille sa critique acerbe de la société de son temps dans une langue française limpide et précise. C’est un bonheur de le lire. L’histoire commencée avec L’orme du mail et poursuivie avec Le mannequin d’osier, va de l’avant avec la victoire de l’abbé Guitrel par les femmes : il obtient sa titulature d’évêque de Tourcoing du ministre et du nonce, après les multiples intrigues et coucheries des grandes bourgeoises de son milieu. L’une d’elle, juive convertie et mariée à un baron d’empire (le summum de la parvenue pour le temps), veut lui offrir une bague sertie d’améthyste (d’où le titre du roman)… mais l’oublie dans la garçonnière de son amant militaire.

amour couple printemps

Ce n’est pas le seul trait d’ironie du livre. Contre les croyances imbéciles, Anatole France évoque cette jeune Honorine « de 13 ou 14 ans » qui a « des visions de la Vierge » dans la chapelle – mais qui n’oublie pas d’aller retrouver dans la forêt Isidore « de deux ans plus jeune » : « ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. (…) Isidore (…) avait une longue habitude des choses de l’amour » p.27. C’est mignon, et berne par la nature les bons bourgeois idéalistes.

En ces temps de renouveau de la haine et de la guerre civile idéologique, il est bon de relire cet Anatole France.

Anatole France, L’anneau d’améthyste – Histoire contemporaine III, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Format Kindle, 434 pages, €0.89

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