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Eliot Pattison, Le seigneur de la mort

Depuis l’an 2000, l’Américain juriste Eliot Pattison écrit sur le Tibet. Il déplore le colonialisme chinois et l’acculturation forcée de ceux-qui-savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous. Le communisme, cet héritage de gauche dévoyé des Lumières, rencontre le nationalisme du Pays du milieu pour imposer par la force sa vision du monde aux « arriérés » que sont les populations non-Han.

Le Tibet est donc envahi, normalisé, les « dissidents » placés en camps de travail ou en hôpital psychiatrique, les morts servant aux juteux trafics d’organes de la corruption endémique chinoise.

C’est dans ce contexte que l’auteur situe ses romans policiers. Shan est un ancien inspecteur trop intègre de Pékin relégué au goulag parce qu’il a révélé quelques malversations de hauts pontes du Parti. Il n’est personne. Avec les moines tibétains rencontrés dans le camp, il a appris une autre résistance, celle toute intérieure de l’esprit. Les liens des causes et des effets sont enchevêtrés et seule la Vérité permet de comprendre, donc d’avancer. Il le démontre à ses divers maîtres du Parti ce qui lui donne une semi-liberté pour enquêter. Son but ultime est de faire libérer son fils Ko, menacé d’être décérébré comme irrécupérable. Cette dernière enquête est donc cruciale pour lui, comme pour son ancien tortionnaire le colonel Tan, accusé de meurtre.

Car lorsque la ministre du Tourisme de la République populaire et une alpiniste américaine connue sont assassinées de deux balles de gros calibre sur la route de l’Everest, tout ce que la province compte de flics et de services s’entend à dissimuler la réalité pour accuser le colonel Tan, les moines renégats et faire porter le chapeau aux éléments « indésirables » de la société communiste. Mais Shan a vu, il était là. Toute sa tactique va consister à diviser les pontes entre eux pour faire surgir la vérité des faits – et obtenir ce qu’il désire : son fils.

Vérité qui ne va pas plaire, sauf à la petite juge implacable venue de Pékin pour faire le ménage dans la corruption ambiante, selon les directives du Parti. Car la vérité est que la ministre Wu a été à la tête des gardes rouges qui ont mis à sac la région du temps de Mao, et que la région s’est particulièrement braquée contre les oukases de Pékin, aidée en sous-main de 1942 à 1971 par les Etats-Unis qui faisaient passer des armes et entraînaient l’armée de résistance du Tibet depuis le Népal. Cette double histoire oubliée, celle de la Révolution culturelle qui a fait beaucoup de mal à la Chine et celle de la trahison américaine aux résistants tibétains, est volontiers occultée par les livres d’histoire. La vérité est en général ce qui plaît, pas ce qui est…

Le mérite de l’auteur est de resituer ces événements passés dans le présent, avec ses intérêts économiques et ses rivalités politiques, dans un Tibet dont la spiritualité se meurt parce que la région est stratégique pour l’empire.

L’enquête est lente et décousue comme un puzzle dont il faut rattacher les morceaux. Mais tout prend son sens à la fin, sous le regard de Chomolungma, la montagne la plus haute du monde, où Milarepa a passé le bouddhisme en poèmes, il y a mille ans.

Eliot Pattison, Le seigneur de la mort (The Lord of Death), 2009, 10-18 2012, 429 pages, €9.10

Les autres romans sur le Tibet d’Eliot Pattison sur ce blog

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Tolstoï et ses enfants

Léon Tolstoï a eu 13 enfants, dont 5 sont mort en bas âge ; des 8 restants, 5 garçons et 3 filles.

Comme tous les pater-familias de l’ancien style autoritaire, Tolstoï a préféré ses filles, notamment Macha, décédée à 35 ans sans enfants. « Les fillettes m’aiment bien [Tatiana et Marie dite Macha]. – Macha est tenace », écrit-il le 17 juin 1884 à 56 ans. « Elle seule me fait joie » écrira-t-il encore le 21 septembre 1889, p.1034. Tatiana deviendra peintre et directrice du Musée Tolstoï après la mort de son père. Alexandra a fait deux ans de prison pour « activité contre-révolutionnaire », puis s’est exilée aux États-Unis en 1922, déclarée « ennemie du peuple » par les dirigeants de l’URSS, aussi sectaires et bornés en communisme que Tolstoï le fut en christianisme. Eux aussi étaient persuadés de détenir « la » vérité. L’Eglise avait préparé le socialisme d’Etat depuis des siècles par la culpabilisation et l’obéissance aveugle aux Commandements de la Morale immanente, par la prétention de détenir l’unique Vérité (Pravda en russe…).

Les journaux et carnets du volume 1 ne portent que jusqu’à l’âge de 61 ans. Marié tard avec Sonia (Sophie Behrs), Léon ne s’est senti adulte et responsable qu’à la naissance de son premier fils, Sérioja (Serge) en 1863 ; il a alors 35 ans. Il ne s’entendra pas avec lui une fois adulte, « l’esprit châtré de sa mère », dira-t-il. Serge sera musicien.

Il n’a aimé ses garçons que petits, encore animaux, mignons. « Seuls les petits enfants sont vivants », écrira-t-il le 17 mai 1884, à 56 ans. Et encore, le 29 juillet 1889, en plein été continental russe à la campagne de Yasnaïa Poliana : « Première impression – les petits tout nus [Andreï 12 ans et Mikhaïl 10 ans] faisaient je ne sais quelle polissonnerie. Ensuite leurs apprêts pour un pique-nique – bouffer dans un nouvel endroit » p.999. Lui va se baigner – pourquoi pas les enfants ? André est décédé jeune et Michel s’exilera en France pour être musicien. Le 22 mai 1878 : « Les enfants : Ilya [2ème fils, 12 ans] et Tania [1ère fille, 14 ans] se racontaient leurs secrets, leurs amours. Comme ils sont terribles, abominables et mignons » p.650.

Dès qu’ils ont grandis, la manie lui a pris de les dresser à la morale chrétienne, leur faisant la leçon de lancinante façon, sans jamais les écouter, puisque lui détenait « la » vérité révélée. 16 avril 1884 : « Je ne peux pas sympathiser avec eux. Toutes leurs joies, l’examen, les succès mondains, la musique, l’ameublement, les achats, tout cela je le regarde comme un malheur et un mal pour eux et je ne peux pas le leur dire. Je peux, et je leur dis, mais mes paroles n’accrochent personne. Ils ont l’air de savoir – non pas le sens de mes paroles, mais que j’ai la mauvaise habitude de dire cela. (…) Si j’accepte de participer à leur vie – je renonce à la vérité, et ils seront les premiers à me jeter à la figure cette renonciation. Si je regarde avec tristesse, comme maintenant, leur déraison – je suis un vieillard grognon, comme tous les vieillards » p.808.

16 mai 1884 : « Les aînés des enfants sont grossiers [18 et 20 ans], et cela me fait mal. Ilya passe encore. Il est gâté par le gymnase et par la vie, mais en lui l’étincelle de vie est intacte. En Serge il n’y a rien. Toute sa futilité et sa lourdeur d’esprit sont à jamais consolidées par une imperturbable satisfaction » p.822. Ilya est parti en Serbie après la révolution. Le 8 juin 1884 : « Les enfants, Ilya [18 ans] et Lelia [Léon, 15 ans], sont arrivés – pleins de vie et de tentations, contre lesquelles je ne peux presque rien » p.832. Se souvient-il des siennes, de tentations, durant sa jeunesse sans freins ni discipline ? Il juge, condamne et pardonne – et tout cela le fait souffrir (inutilement). Lev (Léon, dit Lélia) a fui en Suède pendant la révolution.

Pour le chrétien, et Lev Nicolaïevitch Tolstoï en était un de l’espèce mystique, il faut souffrir pour être éduqué et sauvé. Sans contraintes ni épreuves, pas de rédemption. Le « péché originel » a puni les humains pour avoir voulu connaître au lieu d’obéir ; dès lors les hommes devront travailler « à la sueur de leur front » et les femmes « enfanter dans la douleur ». Tel est le christianisme, et des enfants heureux ne font pas partie du programme. Surtout les garçons : c’est au père de les éduquer à son image (comme l’Autre) ; les filles seront formatées par leurs maris et leurs grossesses. « Si au moins ils comprenaient que leur vie oisive, entretenue par le labeur d’autrui, ne peut avoir qu’une justification : profiter de leurs loisirs pour réfléchir, pour penser. Non, eux emplissent soigneusement ce loisir de vaine agitation, si bien qu’ils ont encore moins le temps de réfléchir que ceux qui sont accablés de travail », déplore-t-il le 5 avril 1885 p.863. Mais les éduque-t-il ?

Non… « Hier encore avec ma femme j’ai failli engager une dispute sur le point de savoir pourquoi je n’enseigne pas mes enfants », avoue-t-il le 12 décembre 1888 (son aîné a déjà 25 ans !). Mais il ne répond pas à la question, il élude aussitôt avec des généralités chrétiennes, par déni, par offrande de sa souffrance ; il poursuit la phrase ci-dessus directement par : « Je ne me suis pas souvenu à ce moment-là qu’il est bon d’être humilié. Oui : il y a la conscience. Les hommes vivent soit plus haut que leur conscience soit plus bas. Le premier est une torture pour soi, le second est détestable » p.882. Quel est le rapport avec l’enseignement à ses enfants ? Le lecteur ne peut que donner raison à sa femme et à ce qu’elle lui déclare, le 20 janvier 1889 : « Elle a dit que j’ai des principes et pas de cœur. Le Christ non plus n’en a pas ? » p.898. Toujours la paranoïa d’être dans son bon droit et persécuté, la mégalomanie de se vouloir comme le Christ et donc de ne jamais écouter le bon sens des autres. Conduire « toute sa vie pour l’exécution de la volonté de Dieu » (14 avril 1889, p.945) dispense-t-il d’agir ici-bas pour les siens ?

Léon Tolstoï ne pouvait s’empêcher de baiser, il aura même un bâtard avec une paysanne en plus de ses enfants, mais la progéniture est sa croix. Pourquoi ne pas se contenir si s’occuper des enfants qu’il procrée lui pèse ? Il se donne en exemple, mais ses contradictions infinies ne dictent pas une conduite. Au lieu d’aimer pour comprendre et corriger, il appelle « amour » une surveillance de loin, avec jugement et douleur. Lui n’a pas été élevé, orphelin de mère à 18 mois, de père à 9 ans et de grand-mère à 10 ans. Il a été incapable aux études et s’est engagé comme militaire pour se discipliner – sans grand succès comme en témoignent ces pages de « règles » contraignantes qu’ils se donne entre 19 et 22 ans… sans guère les suivre.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Tolstoï et la vérité

Comme tout croyant de n’importe quelle obédience, Léon Tolstoï a cru découvrir « la » vérité. Il écrit, le 25 septembre 1889, à 61 ans : « Je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité et de ce qu’il me semble toujours que c’est moi qui l’ait reconnue et que je parle de mon propre mouvement, je l’attribue à moi et non à Dieu et je ne parle pas de la part de Dieu » p.1036.

La vérité, c’est moi, et Dieu ma bite m’habite… Orgueil présomptueux que d’affirmer connaître « la » vérité ; tentation du diable que de se substituer à Dieu pour parler comme si l’on était Lui. Même si « Dieu » n’existe pas, se sentir Dieu est une enflure humaine que l’on doit railler et condamner. Nul n’est Dieu, ni son équivalent omniscient et omnipotent ; nul ne détient « la » vérité ; nulle « vérité » n’existe même en soi, dans l’absolu, mais toujours partielle et provisoire.

Repentance immédiate de l’éternel coupable chrétien : « Il faut me souvenir toujours et parler de telle sorte que je ne parle pas de mon propre mouvement, mais que je dis ce qui est dit dans la révélation (toute la sagesse des hommes) et dans la conscience de chacun » p.1037. C’est encore pire !

Non seulement Tolstoï s’efface comme individu au nom de « la » révélation, mais il s’en fait le véhicule neutre et impersonnel. Il n’existe plus, s’avilissant devant Dieu – qui ne demande pas ça (sauf Allah).

Ce faisant, non seulement il n’agit plus dans le monde, ne rayonne plus par son exemple personnel, mais se veut une icône sainte, simple reflet figé d’En-haut, un Commandement-fait-homme, un soldat du Christ qui obéit sans jamais comprendre et ne réfléchit que comme une banale vitre.

Il fige de plus tout mouvement de civilisation dans une « révélation » faite une fois pour toute, qui a « découvert » la seule vérité du monde (qui existait de tout temps mais « cachée » aux mécréants) et engendré la seule Morale acceptable et immuable. Comme si la morale n’était pas sociale, donc sujette à l’histoire de chaque société ; comme si la vérité du monde n’était pas sans cesse à remettre en question, à tester et approcher.

Non, « la » révélation engendre « la » vérité car c’est le « seul » Dieu qui l’a dit aux nuls, un jour de bénévolence…

Heureusement, ni ses fils, ni ses moujiks, ni ses amis, ni les intellectuels de son temps, ni la société russe, ni l’humanité entière, ne se sont trouvés prêts à croire Lev Nicolaïevitch Tolstoï sur parole. Qu’il se croie le Christ, passe encore, mais qu’il prétende régenter les autres, alors ça non ! L’arrogant écrivain le constate – pour évidemment se faire une gloire intime de s’en repentir – : « Une grande part de l’insuccès de ma prédication vient de ce que je ne me suis pas encore remis de la joie de connaître la vérité… » p.1036. Lui croit « vivre selon Dieu » ; il vit selon ce qu’il croit venir de Dieu. Mais le Père ne lui a pas murmuré à l’oreille sous la forme d’un éphèbe guerrier comme Mahomet ; ni ne l’a engendré comme fils via le même vigoureux messager Gabriel comme le Christ ; ni n’a même tonné devant lui sur la montagne comme devant Moïse. Tolstoï n’est qu’un lambda qui pense et qui croit. Pas mieux qu’un autre.

  • Sa sagesse est celle de l’obéissance, pas de la maîtrise de soi.
  • Sa voie est celle de la Morale révélée, pas de ses expériences méditées.
  • Son austérité est celle de l’impuissance progressive due à l’âge, pas d’une saine tempérance de ses appétits.

Nietzsche disait à peu près que chacun adopte la philosophie de son tempérament. Tolstoï joue de l’argument d’autorité pour se faire l’Exemple que veut son Dieu. Il est ainsi comme tous les croyants en n’importe quelle cause, qui s’effacent devant elle, qui nient leur personne et leur humanité pour un Destin abstrait tout tracé.

Mais ce qui importe est de savoir qui trace ce destin : se trouvent en effet là les manipulateurs, ceux qui utilisent les croyants pour réaliser leur politique et assurer leur pouvoir.

« La » vérité n’existe pas, nulle part et jamais. Elle n’est jamais qu’à élaborer, provisoire et fragile, menacée par la bêtise et l’ignorance, mais surtout par la rigidité mentale de tous les « croyants » en quoi que ce soit. Par faiblesse devant l’incertitude et peur devant les changements, ils désirent figer à jamais les lois de la nature, de l’histoire et de la morale en un credo unique, qu’il suffirait de suivre pour obéir au Destin !

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Max Gallo, Richelieu

Dans l’un de ses derniers livres historiques Max Gallo, mort en juillet 2017, délivre un message de foi patriotique. Sa biographie de Richelieu n’est pas œuvre d’historien mais de militant chevènementiste. Le sous-titre, La foi dans la France, en témoigne. Il s’agit d’admirer les grands hommes, pas de connaître la vérité. Ainsi le mythe patriote peut-il servir aujourd’hui.

L’opération est sympathique, pédagogique, mais fait bon marché de la complexité des hommes – et des femmes ! Car, à lire Max Gallo, tout n’était qu’intrigues et manigances autour du roi faible Louis XIII, intronisé à neuf ans alors que son père, le tonitruant Henri, était troué par l’assassin charentais Ravaillac. Louis fut terrorisé par papa, grand baiseur et truculent bavard, qui eut six enfants et douze bâtards ; il fut dominé par maman, Marie de Médicis jalouse et très dévote qui s’accommoda fort bien de la régence et eut beaucoup de mal à laisser les rênes du pouvoir à l’adolescent lorsqu’il eut 16 ans.

Par religion, le jeune Louis a en horreur la chair femelle ; par rébellion, il prend le contre-exemple de ses parents. Mais comme il est épris d’affection, il a besoin de jeunes favoris et d’un vieux mentor. Les favoris seront Luynes puis Cinq-Mars, « marquis de quinze ans », ainsi que Mlle de La Fayette parce qu’elle voulait rester chaste et entrer au couvent. Le mentor sera Richelieu.

Armand Jean du Plessis n’est devenu cardinal-duc que par la faveur du roi, et « de » Richelieu qu’à la mort de son frère aîné. Il était de 16 ans plus vieux que le roi et a su faire allégeance à maman avant de séduire fifils. Comme il n’a jamais dévié des conseils d’aîné avisé et de la ferveur qu’il a mis au service du royaume, d’après Max Gallo, Louis XIII l’a laissé faire, en pleine confiance. Adolescent bretteur et occupé de femmes, Armand Jean est vite contraint par sa famille à entrer dans les ordres pour conserver le bénéfice de l’évêché de Luçon. Il serait resté obscur évêque sans les intrigues de la Cour.

Mais il va dès lors accomplir sa « mission » – comme si, selon Gallo, elle lui avait été confiée par En-haut : « car telle est la volonté de Dieu qui a choisi de faire d’un homme, d’une dynastie, ses représentants sur terre. Le roi est sacré » p.250 (édition XO). L’ordre établi doit être respecté, telle est « la foi » de Max, « Dieu » venant en argument imparable. Or ce n’est pas « la France » qui est en jeu, mais « le royaume » – ce qui est un peu différent. Sous l’Ancien régime la nation existe peu, bien que le sentiment d’appartenance soit né contre les Anglais au moyen-âge, se soit affirmé contre les Espagnols au siècle des Louis, avant les Allemands aux 19ème et 20ème. Le royaume est surtout l’apanage du roi : tout ce qui l’enrichit conforte sa gloire, signe que Dieu est avec lui.

C’est tout ce qui importe à Richelieu, joignant son propre orgueil à celui de la dynastie, éminence rouge tuteur du roi. Le peuple ? Il s’en moque ; il fait réprimer les croquants va-nu-pieds en les pendant « par grappe ». Les Protestants ? Ce sont des traîtres en puissance, que les Grands manipulent avec l’aide de l’Espagne afin d’asservir le royaume à leurs intérêts particuliers. Gaston d’Orléans est ainsi habillé pour l’hiver, fat, inconstant, lâche. L’Eglise ? Elle doit servir le royaume, fille aînée vassale spirituelle du pape, mais bras armé bien plus puissant.

Dès lors, la geste du héros est écrite, et foin des détails qui ne cadreraient point. Le « trop joli enfant » qui accompagne Richelieu dans une campagne contre l’Espagne ? Pur instrument de propagande pour faire parler les soldats et rapporter leur moral au cardinal. L’enrichissement personnel incommensurable ? Rien que de très normal pour parler en égal aux Grands. Le népotisme familial ? Pratique courante de clientélisme d’époque.

Max Gallo nous offre une biographie qui se lit bien, phrases courtes, temps présent de rigueur. Des vérités simples à retenir, assénées et répétées comme un prof, pour bien ancrer dans la tête de linotte les points essentiels. Mais la « vraie » vie ? A quoi servirait-il de savoir ? Le lecteur ne doit retenir que ce qui reste dans l’histoire, le personnage et non la personne, le symbole agitable aujourd’hui et non la réalité humaine du temps.

Car Richelieu est l’Exemple du politicien voué à son pays… tout l’inverse de ceux d’aujourd’hui, des Grands serviteurs socialistes qui se servent avant tout eux-mêmes, et des barons de droite qui servent leur famille. Vite lu car  écrit au Gallo, mais un peu court quand même.

Max Gallo, Richelieu – La foi dans la France, 2015, Pocket 2017, 416 pages, €7.40

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Écrire avec Tolstoï

Dans ses Journaux et carnets écrits de 19 à 61 ans pour ce premier recueil, Lev Nicolaïevitch Tolstoï évoque parfois sa méthode pour écrire. Mal portant, dispersé, il a beaucoup de mal à se concentrer et n’est jamais content du premier jet. La lecture de ses Journaux le montre, il est parfois filandreux et se perd volontiers dans l’abstraction.

Le 26 juin 1855, à 27 ans, il note pourtant : « On écrit mieux quand on va vite » p.309. Tout auteur le sait, ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. Tout prof aussi, et Tolstoï se piquait d’être pédagogue. Ecrire, ce n’est pas labourer mais concevoir. Lorsque l’on sait quoi dire, l’expression coule de source. Et c’est ainsi qu’on fait un « plan », méthode si chère à nos enseignants… qui ne l’apprennent quasi jamais aux élèves.

Le 29 juin de la même année, Tolstoï précise, dans une forme un peu alambiquée qui montre combien il est peu sûr de lui : « Je prends pour règle pour écrire de dresser un programme, d’écrire au brouillon et de recopier au net sans chercher à mettre définitivement au point chaque période. On se juge soi-même inexactement, désavantageusement, à se relire souvent, le charme de l’intérêt de la nouveauté, de l’inattendu disparaît et souvent on efface ce qui est bon et qui semble mauvais par fréquente répétition. Et surtout, avec cette méthode, on est entraîné par le travail » p.309. Combien scolaire est cette « méthode » encore ! Tolstoï ne s’aime pas, il veut se discipliner et il appelle une règle extérieure comme un carcan pour se dresser. Mais le tronc reste mou, le fond incertain.

Il opère déjà mieux l’année suivante, cherchant à « imaginer » ses personnages avant de les faire agir sur le papier. 1er août 1856 : « J’étais réveillé tôt et dans mon réveil j’essayais d’imaginer mes personnages [du livre Jeunesse]. Représentation terriblement vive. Réussi à me représenter le père – excellemment » p.356. Partir des siens aide à imaginer les autres ; ce rappel du vrai libère pour inventer ensuite des personnages imaginaires.

Le 10 avril 1857 : « Mon ancienne méthode d’écriture, quand j’écrivais Enfance, est la meilleure, il faut épuiser chaque sentiment poétique, que ce soit dans du lyrisme, ou dans une scène, ou dans la description d’un personnage, d’un caractère ou de la nature. Le plan est chose secondaire, je veux dire les détails du plan. La parole de l’Evangile : ne juge pas est profondément vraie en art : raconte, dépeins, mais ne juge pas » p.462. Tolstoï a compris qu’écrire un roman ne s’effectuait pas comme on écrit un essai. Le « plan » ne dit rien de la chair – et elle seule compte : l’humain, la passion, l’émotion face à la nature ou « dans une scène ». Il faut laisser être les personnages et le décor, il faut laisser courir la plume sans jugement a priori – ni moral, ni formel. La vie va, il sera temps ensuite de la toiletter, de la civiliser et de la mettre en forme.

Parfois, le désir d’écrire est plus fort que le sujet sur lequel on écrit. C’est l’expérience que fit l’auteur le 25 janvier 1853, à 35 ans – âge de sa maturité d’adulte (sa jeunesse fut très indisciplinée…) : « C’est vrai ce que m’a dit je ne sais qui, que j’ai tort de laisser passer le temps d’écrire. Il y a longtemps que ne me rappelle pas avoir senti en moi un aussi fort désir, un désir tranquillement assuré d’écrire. Pas de sujets, je veux dire qu’aucun ne me sollicite particulièrement, mais, illusion ou non, il me semble que je saurais traiter n’importe lequel » p.546.

D’autant qu’un premier fils lui est né, Serge, le 28 juin 1863. Il écrit, le 9 août suivant : « J’écris maintenant non pour moi seul, comme autrefois, non pour nous deux, comme naguère, mais pour lui » p.551. Il écrira ensuite pour le public, puis pour l’humanité, enfin pour Dieu. Ecrire pour être lu, pour transmettre, enseigner « la » (sa ?) vérité. Dès lors que l’on est convaincu, il faut parler « vrai », c’est-à-dire, dit Tolstoï, direct. Il note le 3 février 1870 (à 42 ans) : « Pour dire de façon compréhensible ce que tu as à dire, parle sincèrement, et pour parler sincèrement, parle comme la pensée t’est venue » p.593.

Ce qui le conduit à cette surprenante façon, de 1881, d’écrire « chrétien » : « Mon journal sera précisément un journal, presque un rapport quotidien des événements qui se déroulent dans ma vie campagnarde isolée. J’écrirai seulement ce qui a été, sans ajouter ni inventer, j’écrirai comme si je m’attendais que tout ce que j’écris sera vérifié et étudié. Le temps, le lieu, le nom, les personnes – tout sera vrai. Je ne choisirai pas les faits et les jours, j’écrirai dans l’ordre tout ce qui arrive, dans la mesure où je trouverai le temps de le noter » p.716. A la fois soucieux de vérité en Dieu (qui sait seul pourquoi les choses arrivent) et de vérité romanesque (le miroir promené au long d’un chemin), Tolstoï intervient moins, « juge » moins. Qui est-il en effet, infime vermisseau, pour « juger » de ce qui arrive – et qui est « voulu » par le Dieu omniscient, tout-puissant et infini auquel il croit ?

Par la suite, il ne reviendra pas sur sa façon d’écrire : il a compris à 53 ans. Mais son cheminement, qui lui est personnel, est intéressant à suivre. Il montre qu’il n’y a pas de méthode unique mais un travail d’apprentissage de soi pour manier son outil qu’est la plume. Il s’agit de bien savoir quoi dire avant de le dire, puis de beaucoup écouter et lire pour avoir de l’expression, tout en restant simple parce que sincère. Dieu vient par surcroît, pense-t-il.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

Voir aussi sur l’écriture :

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Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance

Le credo véhiculé par les gaullistes et par les communistes était que « la » Résistance (à majuscule) était purement française, les « alliés » n’étant qu’accessoires. La vérité des historiens est différente et bien plus nuancée. Michael Foot, auquel on ajoute R.D. pour le différencier d’un politicien, est un historien universitaire de Manchester, ancien officier SAS (Special Air Service) durant la Seconde guerre mondiale. Il a été mandaté au début des années 1960 par le gouvernement anglais pour faire le point des succès et des échecs de l’entreprise de formation et d’armement des groupes clandestins en France, afin d’en tirer des leçons.

Il ne s’agit pas de froisser de Gaulle (encore au pouvoir ces années-là), mais de rendre objectifs des faits complexes, et embrouillés à dessein de propagande. Le livre n’a pas été autorisé à paraître en France par les Anglais du Foreign Office (un éditeur français voulait en acheter les droits de traduction). Il ne le sera qu’en 2008, les passions s’étant apaisée et l’histoire neutre devenant possible.

C’est dire combien « la vérité » importe peu aux politiciens et à leurs partisans. Trump, mettant ses gros pieds dans le plat médiatique avec sa notion de post-vérité, n’a fait qu’actualiser le mensonge pour l’action – cet autre nom de l’idéologie que Nietzsche, Marx et Freud ont théorisée pour notre monde contemporain…

Ce livre épais et érudit est écrit « à l’anglaise », dans ce mélange de citations classiques et de fluidité de conversation ; il se lit avec délices. Il fait le point de façon précise sur ce foisonnement de groupes, groupuscules et d’initiatives venues de Londres comme de France occupée. Il n’occulte en rien les réticences des militaires de carrière, tant anglais que français, envers le travail clandestin considéré comme mineur et ignoble. Il dit le chaos des premières années entre improvisations, querelles d’ego et rivalités hiérarchiques. Il montre les insuffisances de sécurité des Français – criantes ! – l’anarchie initiale des mouvements, la politisation moscovite côté communiste et progressive côté gaulliste, l’échec de Jean Moulin malgré la symbolique.

Ce livre de 800 pages comprend plus de 200 pages d’appendices sur les sources, les noms, les réseaux, les messages BBC, la chaîne de commandement ; il est flanqué de 46 pages de notes dans l’édition française et d’un index de 18 pages. Plus quelques photos en noir et blanc. C’est dire s’il est documenté, étayé et précis. Il est une somme – provisoire car la recherche historique avance comme toute recherche scientifique.

Une première partie décrit les structures du mouvement clandestin ; une seconde fait le récit de ce qui fut réalisé.

La naissance du Special Operations Executive le 16 juillet 1940 est due à la défaite de la France, il n’existait pas avant. Il sera supprimé juste après la guerre, le 30 juin 1946, sa fonction remplie. Il s’occupait de désinformation de l’ennemi, de sabotages, de renseignement – mais surtout d’entretenir le moral combattant de Français abattus par une défaite imprévue et écrasante, et anesthésiés un temps par le conservatisme repentant du vieux maréchal de Verdun. Tout nous est dit sur le recrutement (disparate), la formation (trop rapide) et les communications (handicapées par une technologie lourde et archaïque).

Le récit montre les tâtonnements des années 1940 et 1941, le développement 1942 et la série de fautes 1943-44, avant les succès de juin à septembre 1944 lors des deux débarquements. Les résistants, formés et armés par les Anglais, mais bien Français sur le terrain et voulant en découdre, ont ralenti la progression des divisions vers les différents fronts et ont permis l’ancrage du débarquement de Normandie, malgré des représailles cruelles d’une armée aux abois (Vercors, Tulle, Oradour…).

Complémentaires aux bombardements, mais bien plus précis, les sabotages réussissaient à l’économie ce que la débauche d’aviation et de bombes ne parvenaient pas toujours à réaliser. Mieux : le moral des Occupants a été sévèrement atteint, ce qui n’était pas explicitement prévu : « Le résultat final de ses actions en France (et de celles d’autres acteurs de la guerre souterraine) fut bien de briser la combativité des Allemands dans ce pays. L’influence du SOE à cet égard a été inestimable, au double sens du mot, c’est-à-dire à la fois très forte et impossible à quantifier » p.583. Maitland « Jumbo » Wilson, « l’autre commandant suprême allié qui a opéré en France », « a estimé, sans que cela ait valeur officielle, que la présence de ces forces a abaissé de soixante pour cent l’efficacité au combat de la Wehrmacht dans le sud de la France au moment des opérations de débarquement en Provence » p.588.

Malgré les rodomontades des partisans communistes et des tard-venus « naphtalinés » de la mi-1944, « tout historien attaché à la vérité doit reconnaître que l’influence du SOE sur la résistance française a été importante, parfois même cruciale. C’est grâce à lui que parvinrent à destination des milliers de tonnes d’armes et d’explosifs envoyés pour aider les réseaux. Sans ces livraisons, elle n’aurait pas accompli le dixième de ce qu’elle a accompli » p.92. Chacun a fait sa part, gaullistes, communistes et Américains, mais le SOE anglais fut le plus précoce et le plus constant dans l’aide apportée aux résistants de France.

« En 1941, la section F n’avait envoyé sur le terrain que 24 agents opérationnels ; en mai 1944, elle faisait tourner plus de 40 réseaux, dont la plupart comprenaient plusieurs agents entraînés en Grande-Bretagne » p.496. C’est bien de le rappeler, et mieux de le montrer de façon étayée, en historien plus qu’en histrion. Ce gros livre est un livre de faits, utile à ceux qui veulent savoir, mais plus utile encore à ceux qui veulent comprendre les leçons de l’histoire.

Michael R.D. Foot, Des Anglais dans la Résistance 1940-1944 (SOE in France), 1966, préface et notes de J.L. Crémieux-Brilhac 2012, Tallandier collection Texto, 799 pages, €12.50, e-book format Kindle €4.99

La résistance au nazisme sur ce blog :

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La tentation de l’Occident, c’est terminé !

En une décennie, l’Occident a pris un coup de vieux. Les Etats-Unis, leader du progrès, vacillent de plus en plus, leur bateau ivre étant piloté par un clown narcissique, infantile et dangereux. Leur modèle apparaît pour ce qu’il est devenu, la force pour le droit, l’avidité pour l’argent, l’égoïsme pour tous. Il y a pire : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, l’Arabie Saoudite -sans parler de la Russie – contestent désormais ouvertement l’idéologie progressiste, démocratiste et droidelomiste de l’Occident en général. La “tentation” de l’Occident devient aversion. Il n’y a plus UN progrès – scientifique et humain – et promis à tous dans l’avenir, que seuls des archaïsmes résiduels empêcheraient d’advenir. Il n’y a plus de Raison obligée, hier des Lumières, chrétienne et colonialiste, aujourd’hui technologique, culturelle et de marché. « La crise du capitalisme financier ? C’est une crise de la tête, hé ! » disait, dans le journal de France-Culture, Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. Que dire de la crise démocratique du mandat Trump ?

Dans ce qui survient en finance, ce n’est pas « le capitalisme » qui est remis en cause (il n’est qu’un outil d’efficacité économique), mais la pensée malade de qui l’utilise. Comme si la société avait tordu toute une génération d’individus. Formaté télé, engraissé aux maths et au marketing, peu lettré donc peu réfléchi, préférant de beaucoup les jeux vidéo prévisibles, le col blanc financier d’aujourd’hui, formé dans les années 1980, est féru de laisser-faire parce que c’est dans cet univers virtuel qu’il fait les meilleures affaires. Ce qui est remis en cause dans le krach des subprimes, le domino financier et même les prévisions sur le climat est l’impérialisme des « modèles », du calculable, de la mathématisation du monde, du risque « maximum probable ». En bref tout ce qui fait l’originalité occidentale depuis le Platon de l’Idée et le Galilée de la Vérité jusqu’à Cox, Ross et Rubinstein, ces inventeurs du modèle des risques boursiers options en 1979.

Dans cette modernité proposée au monde, la rationalité règne mais les processus que cette forme de raison déchaîne n’ont rien de raisonnable. Car, lorsque la seule Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. La Révolution française en a été la caricature dans sa période folle. Les Sans-culottes (que Mélenchon affecte d’imiter par son sans-cravate) ont voulu faire table rase selon un esprit de système orgueilleux. Ils ont allègrement vandalisé les monuments, les traditions et la sagesse des autres. En compensation, ils ont fait à leur esprit une confiance sans borne, le spontanéisme au pouvoir. La Révolution russe a poursuivi, avec les moyens offerts par la technique, tout comme Hitler avec ses fantasmes de purification « biologique » et de « race » scientifiquement parfaite. L’« homme nouveau » du communisme était aussi un fantasme de « pureté », idéologique mais pas plus désirable : Vassili Grossmann, dans Vie & Destin, parle de « la force implacable de l’idée de bien social ». Avis aux indulgents pour qui le Mélenchon démagauchiste émet de sympathiques « yakas » moralisateurs. Après Staline, on a pu voir les ravages de l’Idée en Chine, à Cuba, au Cambodge, dans les forêts colombiennes et ailleurs. Après Chavez et Maduro – ces « modèles » de Mélenchon, chacun peut voir les conséquences du populisme sur un pays : le Venezuela.

Tout cela était issu de l’Occident et des Lumières :

  • la Vérité-en-soi du calcul « scientifique »,
  • le scientisme qui allait apporter le Progrès au genre humain tout entier,
  • l’impérialisme qui allait apporter la démocratie à tous les attardés,
  • le colonialisme qui allait imposer travail, « décence », culture de masse et produits standards à tous les animismes,
  • jusqu’à la « transparence » exigée des media comme un « droit », avatar de la confession chrétienne accentué par la morale protestante, qui rassasie les instincts de concierge du bon peuple tout en restant une « apparence » de démocratie – l’opinion se réduisant à la dictature de la majorité conformiste.

Il s’agit d’une dérive des Lumières tenant à l’idée – sûre d’elle-même – d’avoir trouvé le fin mot de la Nature et de l’Histoire. Et d’être l’avant-garde du genre humain – macho, blanc, éclairé, dominateur.

Nombre de peuples du monde se détournaient déjà de la doxa occidentale :

  • Les ex-colonisés, vite déçus des recettes socialistes (avatar des Lumières et du scientisme), ont refondé leur destin sur la religion – que l’intégrisme leur réclame aujourd’hui en intégrale, comme si l’humanité ne pouvait évoluer depuis les bédouins médiévaux.
  • La Chine, toujours communiste, a compris l’efficacité incomparable de l’outil capitalisme pour le pouvoir – s’il est appliqué hors de l’idéologie libérale occidentale. Le capitalisme botté est un nationalisme où l’initiative n’est pas le laisser-faire et où les diverses strates du parti contrôlent étroitement l’économie (un fantasme qui a échoué pour la gauche jacobine française…).
  • L’Inde a adapté la démocratie aux castes et aux innombrables ethnies d’un pays immense.
  • Le Brésil a retourné la social-démocratie pour en faire le filet de sécurité d’une classe moyenne en plein essor et qui en veut. D’où la lutte du droit contre la pratique, la loi contre la corruption.
  • Venezuela et Équateur, fort du sous-sol, ont choisi le populisme, moins au nom du « peuple » que de la revanche ethnique des Indios contre les Gringos. Avec les déboires amers que l’on constate : pas plus le racisme que la guerre de classe ne réussissent à un quelconque pays…

Avec la crise 2008, le dollar n’est plus roi et, s’il va rester un temps monnaie de réserve, gageons que les échanges internationaux vont diversifier plus encore leurs devises. Malgré le Brexit et peut-être grâce à lui, l’Europe étant enfin dégagée du boulet anglo-saxon et la zone euro pouvant se constituer sans compromis. Argentine et Brésil échangent de plus en plus en monnaies locales pour éviter les écarts violents du dollar ; la Chine met une partie de ses réserves en euros ; l’Inde use de temps à autre de la livre sterling. Avec l’écroulement de l’arrogance néo-cons, du « fondamentalisme de marché » comme dit George Soros, de l’exemple démocratique américain avec Trump, c’est toute la voie vers le Progrès, la Démocratie, les Droits de l’Homme et le dollar-étalon qui s’écroule aussi.

Du moins ce que « nous » – Occidentaux – appelions jusqu’à il y a peu progrès, démocratie, etc. Pourquoi croyez-vous que le parangon de cette idéologie progressiste, le parti socialiste français, se soit écroulé ? Et que même Hamon-râ quitte le navire pour imiter Macron et Mélenchon en fondant lui aussi un « mouvement » ! – Parce que l’idéologie universaliste occidentale est morte. Désormais, chaque culture a envie d’ouvrir sa voie originale. Son progrès avec un petit « p », sans vouloir comme nous (dans les instances internationales) l’imposer au monde entier. Nous sommes dans un monde éclaté et plus dans un monde unique. Désormais, « les échanges » – ce phare de la mondialisation – ne se font plus à sens unique, des pays « développés » vers les « moins avancés » ; ni avec une méthode unique, prônée par les Américains du FMI et de la Banque Mondiale ; ni avec un objectif unique, tout déréglementer et laisser agir les forces entre elles. Il n’y a plus de Modèle – même s’il reste la force américaine à imposer sa loi où elle le peut (amendes record UBS et BNP, razzia sur Alstom sous peine de procès, coup d’épaule au président du Monténégro par un Trump imbu de sa personne…).

Reste seulement la puissance de distinguer le vrai du faux, qu’on appelle le ‘bon sens’ – ce que Trump refuse avec toute la force de son narcissisme : n’est « vrai » que ce que lui déclare comme tel – tous les autres sont des menteurs.

En situation de risque, lorsque l’incertitude règne, la décision relève du ‘sens commun’. Le vrai peut parfois se distinguer du faux par le calcul ; mais l’incertitude n’est jamais réduite par le calcul des probabilités. Confondre les deux, croire « la méthode » triomphante, conduit à former de faux savants, des apprentis sorciers imprudents. Ceux qui prennent le procédé pour la vérité, l’interrogatif pour l’impératif, se trompent. L’objectivable et le calculable sont leur seule métaphysique. Ils n’ont plus qu’un rapport purement technique au monde : les valeurs sont des marchandises, les gens des clients ou des pions, les électeurs des pantins, les collègues des « prix » via les écrans de trading. Au contraire, prônait Heidegger, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité des choses. Et Hannah Arendt déclarait qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive et d’accepter qu’il y ait du non-maîtrisable et de l’imprévisible justement parce qu’il y a d’autres hommes. Le réel n’est pas seulement le rationnel…

La puissance, la connaissance et la moralité changent de mains parce notre discours occidental au monde est dans une impasse intellectuelle, culturelle, économique – donc politique. La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux, qu’il suffirait de « découvrir » pour la révéler dans sa gloire. C’est bel et bien aux hommes qu’il appartient de faire naître la justice par un lent apprentissage des limites, des relations et de la mesure.

Nous l’avons oublié, dans notre arrogance occidentale dont les Etats-Unis ne sont que la caricature exacerbée. La science n’est pas le scientisme – cette croyance en la toute-puissance du calculable, accolée à l’ignorance de tout le reste. Maintenant que l’incertitude (financière, économique, climatique, biotechnologique, sanitaire, géopolitique, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique pour bâtir un monde nouveau où nous cohabiterons avec les autres, sans l’arrogance qui a été la nôtre depuis cinq siècles (et qui devient celle de l’islam régressif, en retard de l’histoire).

C’est tout cela la leçon des événements récents: la faillite de la finance américaine est la faillite du tout-calculable, de la Raison pure sans débat, du Moi-je-sais-tout sans réflexion ; la faillite de la guerre « démocratique » en Irak et en Syrie est la faillite du « progrès » à l’occidentale, de la liberté imposée de l’étranger, du meccano des peuples et des ethnies ; la faillite du système républicain aux Etats-Unis (mais aussi des partis de gouvernement en Europe) est la faillite des promesses non tenues, de la manipulation des foules, des fausses sincérités idéologiques. La vérité n’est jamais absolue – ni « révélée », ni « scientifique », ni unique – elle se cherche à tout moment par des hypothèses qui se corrigent, des lois provisoires remises en cause, de nouvelles idées dues à de nouveaux savants et de nouvelles expériences. Les « bons élèves », on le voit, ne sont pas ceux qu’on croit !

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Magnolia de Paul Thomas Anderson

Malgré son Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2000, je n’aime pas cet éclatement mosaïque où tout est décousu, rassemblé seulement par le pseudo « hasard » des choses – trop bien écrit et calculé par l’auteur.

Les neuf personnages sont tous antipathiques, sauf peut-être le policier un peu trop assistant social. On se demande comment Tom Cruise, dans son numéro de macho sexuel hystérique, a pu gâcher ainsi sa plastique et son talent (contre 13 millions de $ et une participation aux bénéfices quand même…). Il apparait évidemment une fois torse nu (« direction la queue ! », hurle-t-il à ses fans payants) devant une journaliste noire manucurée et maquillée de violet…

Les pendus du générique servent-ils à réduire l’humanité au destin de pantins tirés par les ficelles du destin ? Nous sommes juste avant l’an 2000 et la terreur millénariste, qui a hanté les âmes faibles américaines, a probablement joué dans ce grand n’importe quoi. Rappelez-vous : le Bug informatique qui allait tout faire sauter, les self-made men réfugiés dans les Rocheuses sous bunker, avec armes et provisions, les manuels de survie dans la jungle future… L’obsession biblique n’a pas fini de faire des ravages dans la pauvreté d’esprit yankee.

Tous sont pécheurs, tous sont coupables, tous seront pardonnés ! Le vieux Earl Partridge (Jason Robards), magnat de la presse et producteur d’une émission de singes savants, va crever d’un cancer bien mérité : il a largué sa femme et son fils il y a des années lorsque celle-ci a été atteinte de la même maladie. Il n’a pas voulu être « contaminé » et continuer à tringler des bonnes femmes plus saines. Le gamin (Tom Cruise) lui en a voulu à mort, assistant à la fin de sa génitrice, mais n’a cessé de suivre l’exemple paternel en douce en créant une société de consultant pour jeunes mâles en mal de séduire. Pour lui, pas de problème : il faut vouloir, donc oser, puis tringler. Simplicité yankee.

Le cacochyme Partridge demande à son infirmier Phil (Philip Seymour Hoffman), dans le dos de sa seconde femme en jument à forte mâchoire (Julianne Moore), de retrouver ce fils qu’il a manqué (Tom Cruise). Ce dernier a pris le nom de sa mère et le prénom de son grand-père maternel et se fait appeler Frank T. J. Mackey. Une journaliste de minorité visible (April Grace), éprise de « vérité » et de « transparence démocratique » (symbole de la rédemption des esclaves dans le christianisme) veut à toute force percer la baudruche, ce qui déstabilise le Frank et lui fait répondre à l’appel ultime de l’infirmier pour se rendre auprès de son père. Il l’injurie et l’aime en même temps – façon hystérique de jouer le repentant, style fils prodigue ou bon larron.

Jim le policier (John C. Reilly ) rencontre Claudia (Melora Walters), fille cocaïnée au dernier degré de Jimmy (Philip Baker Hall), présentateur vedette de 65 ans du jeu télé produit par la société de Partridge où un trio de gamins savants est opposé à un trio d’adultes encyclopédiques (vous suivez ?). Dans ce show « populaire », nul ne tient compte des personnes, tous se mettent au service du Jeu (et du fric). Claudia aurait été « attouchée » adolescente par son père qui ne s’en souvient pas et se meurt d’un cancer des os pour punition de ses péchés (réels ou imaginaires). Jimmy le vieux pourri s’effondre en représentation – permettant trois minutes de pub – avant qu’on le remette sur pied pour finir son rôle. Stanley, le gamin vedette (Jeremy Blackman), a une forte envie d’aller aux chiottes, ce qu’empêchent à la fois l’assistante robotisée de l’Émission – et son Père (Michael Bowen) qui veut se rendre célèbre et gagner beaucoup d’argent via son fils… En bref un imbroglio de nœuds œdipiens et sado-maso qui rendent compte de toute la névrose chrétienne de la société marchande yankee.

Ce qui aboutit au pathétique pédé Donnie (William H. Macy), ancien gamin savant vainqueur du jeu il y a trente ans et même pas beau, qui veut se faire refaire le râtelier afin de séduire le barman athlétique de son nid de consolation favori, dont les pectoraux pointent sous le polo ajusté. L’apparence : tout ce que l’infantilisme et l’exploitation éhontée des gens réussit à produire…

Ce film est la psychanalyse de l’Amérique au tournant du millénaire ; elle expie ses peurs, ses péchés, ses turpitudes. « Même si nous en avons fini avec le passé, le passé lui, n’en a pas fini avec nous », pontifie le Narrateur en chœur à l’antique. Mais, une fois passé le fatidique Y2K, tout reprendra comme avant – en pire même avec Bush Jr, puis Trump l’infantile.

Non, décidément, je n’aime pas ce film car je n’aime pas cette Amérique. Et le côté décousu éclaté me gêne parce qu’il noie le poisson dans l’esthétisme intello (formaté aux normes réduites américaines). La seule ‘réflexion’ est d’émotion, la seule ‘philosophie’ la religion, la seule beauté humaine une vallée de larmes. Son formalisme et ses effets de travelling ennuient profondément sur la fin (le film ose durer 3 h !). Une pluie de grenouilles aussi grosses que des steaks s’abat sur la ville, en réminiscence grotesque d’Ancien testament. Décidément, quelle bouillie ! L’Amérique dégueulasse vue du côté interne des yeux. Beurk !

Rassurez-vous, beaucoup aiment ce film. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis pas « beaucoup ».

DVD Magnolia de Paul Thomas Anderson, 1999, avec Tom Cruise, William H. Macy, Julianne Moore, Metropolitan Video 2011, €19.71 blu-ray, €4.57 édition simple,  €35.07 en coffret Anderson avec The Master + Magnolia + Boogie Nights

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Droit et morale

Le droit est une consécration des Lumières, un triomphe de la raison sur le bon plaisir et sur les passions. Le droit n’est pas la morale. Ni droit du plus fort, ni loi de Lynch, « le » droit est au-dessus des personnes. Il est appliqué par un Etat au-dessus des individus, il exerce seule la puissance légitime. Certes, les individus et les groupes peuvent contester l’Etat, mais c’est en général pour l’investir : ils chassent le clan au pouvoir pour l’occuper eux-mêmes. Sans Etat comme instrument social, pas de droit applicable – ni droit national, ni droit « universel », ni droit sans limite.

D’une part, aucune anarchie ne crée de droit ; les façons de faire sont des coutumes admises, qui changent au gré des gens, une morale versatile selon « ce qui se fait », la mode, les mœurs, le goût – pas de « droit » au-dessus d’eux. C’est ainsi que l’autogouvernement ou les chartes éthiques des entreprises ne sont que des cahiers des charges que l’on promet de respecter – mais rien ni personne ne peut en sanctionner les écarts.

D’autre part, il n’y a pas de société universelle, il n’y a que des sociétés particulières. Le paradoxe des Lumières, mais aussi sa tension créatrice, est que certaines sociétés particulières d’Occident attribuent des droits universels à leurs membres. Mais leur réalisation passe obligatoirement par les sociétés elles-mêmes. L’universel est donc réduit à la communauté de pensée et aux accords internationaux.

Enfin, les Lumières ont élaboré un droit abstrait pour que l’individu puisse s’arracher à ses déterminismes – mais pas sans limites. Toute revendication n’est pas un droit, la loi doit faire l’objet d’un débat contradictoire et être emportée par une majorité qualifiée. Il ne suffit pas de naître pour faire ce qu’on veut, tous les « droits » sont accordés par les sociétés et leurs frontières définies par elles.

Cette révérence au droit au-dessus des intérêts particuliers et des passions politiques collectives est un trait occidental, notamment anglais et français, les deux premières nations à avoir créé des parlements modernes. Elle s’oppose pour les Anglais à l’absolutisme royal d’essence catholique, calqué sur la hiérarchie papale ; pour les Français aux lettres de cachet et aux privilèges de l’Ancien régime (mais aussi ou oukases du régime jacobin de la Terreur).

Malgré la résistance réactionnaire du romantisme, où instincts et passions définissent l’appartenance et l’action de chacun plus que la raison, cette conception abstraite de la loi et « du » droit est restée jusqu’à nos jours.

Jusqu’à ce que l’on extrémise « le » droit issu de la majorité en « droits pour tous » qui font de multiples exceptions pour chaque minorité biologique (le genre), sexuelle (gai, bi, trans, lesbien), sentimentale (contre la corrida, contre la viande, contre les OGM, contre etc…), régionale (Catalogne, Corse, Ecosse, Bretagne…), communautaire ou religieuse (islamistes, juifs, témoins de Jéhovah, etc.). Le droit quitte alors le domaine de la raison pour entrer dans celui des passions ou des instincts bruts. La société se diffracte en ses multiples composantes, on ne « fait » plus société en admettant une loi commune, on revendique chacun pour soi – tout en croyant naïvement que la majorité démocratique va accepter poliment sa remise en cause.

En Occident, « j’ai le droit » remplace « le droit », l’égoïsme personnel la référence collective. En Orient, la morale remplace le droit, la coutume ou la volonté du parti la référence au-dessus de tous.

En Chine, le Parti communiste ne connait pas d’appareil judiciaire indépendant. Il profère des injonctions morales en prenant pour référence la philosophie de Confucius – mais déformée par l’État pour l’accommoder aux besoins du Parti. Condamner un responsable « corrompu » vise à éradiquer un opposant politique tout en se parant de vertu dans les médias (tiens ! ces mœurs réapparaissent en France sous les socialistes avec « l’affaire » Fillon… mais Cahuzac est oublié). Il s’agit de faire un exemple pour que tous suivent « le droit » – réduit à la ligne du Parti.

Depuis le milieu des années 90, la direction politique chinoise craint une dérive idéologique vers les concepts occidentaux d’indépendance des militaires à l’égard du Parti. La référence au droit dans les armées permet de corriger l’absence de discipline, d’idéologie, d’idéal et de foi dans le métier. Il s’agit, pour les dirigeants communistes, d’« éradiquer le mal » – la loyauté aux dirigeants du Parti étant le seul critère du « Bien ».

C’est la même chose en Russie, où les pratiques de l’ex-URSS sont revenues avec Poutine, gamin des rues sauvé par l’armée et formé par le KGB. Le « droit », il s’assoit dessus, seule compte la force d’imposer les vues de son clan et la vertu patriotique de rendre la Russie grande puissance. Les arrestations, procès et jugements ne sont là que pour l’édification des foules qui seraient tentées d’imiter les dissidents et de contester le dirigeant. Plus efficace, mais uniquement lorsqu’il y a urgence ou aucune preuve juridique, l’assassinat ciblé est pratiqué. Le « droit » est ainsi celui du plus fort…

Droit de contrainte morale ou droit de contrainte physique, peut-on encore parler de droit ? Il s’agirait plutôt d’obligations, comme en Chine celles des grands parents à qui l’on confie les petits-enfants, ou les responsabilités des enfants envers leurs parents. Bien que « garantis par la constitution » pour l’affichage international, les droits fondamentaux des citoyens restent soumis à la discrétion du Parti qui gouverne et ne sont pas fonction des individus. Les priorités de sécurité, de cohésion et de stabilité sociale l’emportent sur le confort individuel des minorités ou des personnes. Liang Huixing, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, prévient depuis des années que l’inscription des droits individuels dans la loi conduirait inévitablement à une révolution pareille à celles des anciens pays de l’URSS. Mettre le droit au-dessus des partis remplacerait le clanisme par la démocratie…

Même Confucius, maître de morale en Chine, fait obligation d’une justice qui doit tempérer l’exercice du pouvoir ; il insiste sur le devoir moral des intellectuels à critiquer les erreurs du souverain et de s’opposer à ses abus, même au prix de leur vie. Avant le droit, Confucius croyait à la vertu. Elle aussi s’impose à tous, mais de l’intérieur ; elle est inculquée dès l’enfance par l’éducation et seuls les vertueux peuvent gouverner, sous peine de voir s’effilocher la confiance du peuple, ressort même de l’État ; quand cette confiance se perd, le pays est condamné. L’important, pour Confucius, n’est pas d’accumuler de l’information, du savoir-faire technique, ni d’acquérir une compétence spécialisée, mais de développer son humanité générale. L’éducation ne relève pas du domaine de l’avoir, mais de l’être. Ainsi le droit rejoint-il la vertu pour imposer la raison aux bas instincts égoïstes et aux passions sans limites.

Sur ces mauvais exemples russes, chinois, turcs, arabes et autres, il semble que nos sociétés éteignent de plus en plus les Lumières pour en revenir à l’obscurantisme de « l’avant ».

Le droit ne serait plus le même pour tous, pas plus que la vérité selon des critères scientifiques ne serait plus « la » vérité. Chacun veut n’exister que pour lui-même et jouir de tout ce qu’il peut ; il fait de tous ses désirs « des » droits, au rebours « du » droit commun à tous. L’Occident perd donc sa vertu, qui est de raison, au profit d’un retour aux instincts et aux passions – qui sont proprement réactionnaires.

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Flaubert, politicien très actuel

Dans une lettre au grand historien libéral que fut Jules Michelet, dont le lyrisme et l’analyse sont encensés aujourd’hui, Gustave Flaubert rend compte de sa lecture de Préface de la Terreur, dans la fameuse Histoire de la Révolution française. Michelet n’hésite pas à y écrire : « ce temps fut une dictature ». Flaubert l’en remercie : « Je hais comme vous la prêtraille jacobine, Robespierre et ses fils que je connais pour les avoir lus et fréquentés. (…) Je crois qu’une partie de nos maux viennent du néo-catholicisme républicain. J’ai relevé dans les prétendus hommes du progrès, à commencer par Saint-Simon et à finir par Proudhon, les plus étranges citations. TOUS partent de la révélation religieuse » (2 février 1869).

Flaubert vit dans un siècle positiviste où la science cherche à s’établir contre toutes les croyances, à commencer par la religion. Mais les cléricaux derrière leurs curés ne sont pas les plus dangereux, selon lui : les Jacobins le sont aussi. Laïcs, ils n’en croient pas moins détenir une Vérité qu’ils se sentent la mission d’imposer à tous pour leur bien. Rien n’est pire que les bonnes intentions : l’enfer en est pavé, la politique française aussi. Hier comme aujourd’hui : voyez les socialistes et les écologistes, ou les économistes ultra-libéraux.

Dans une lettre à George Sand, Flaubert précise qu’il est contre le culte de l’État qui a remplacé celui de l’Église. « L’expérience prouve (il me semble) qu’aucune Forme ne contient le bien en soi ; orléanisme, république, empire ne veulent plus rien dire, puisque les idées les plus contradictoires peuvent entrer dans chacun de ces casiers. Tous les drapeaux ont été tellement souillés de sang et de merde qu’il est temps de ne plus en avoir du tout ! A bas les mots ! Plus de symboles, ni de fétiches ! » (5 juillet 1869). Durant la guerre de 1870, lorsque la Prusse envahit la France jusqu’en Normandie, Flaubert écrit à sa nièce Caroline : « La société qui va sortir de nos ruines sera militaire et républicaine, c’est-à-dire antipathique à tous mes instincts. ‘Toute gentillesse’, comme eût dit Montaigne, y sera impossible » (22 septembre 1870). Il faudra être pour ou contre, militant d’abord, bien croyant et très discipliné. Flaubert n’avait pas tort, la IIIe République a bel et bien créé ses ‘hussards noirs’, profs et instits chargés d’évangéliser les villes et les campagnes selon le Bien républicain (et revanchard). C’est ce cléricalisme laïc, cet embrigadement du tout politique, que vomit Flaubert.

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Un peu plus tard, il précise : « On sera utilitaire et militaire, économe, petit, pauvre, abject » (à Claudius Popelin, 28 octobre 1870). L’existence formatée par l’industrie et l’esprit formaté par le tout calculable du commerce, renforceront la militarisation des esprits et la surveillance des consciences. On entre dans l’ère du « muflisme », dit-il à George Sand. « Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne ! (…) Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamations sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète ! » (11 mars 1871). Ce n’était pas si mal vu pour l’avoir été ainsi à chaud… Mais remplacez Allemands par ultralibéraux (américains), et vous avez de nos jours les mêmes « hypocrisies nouvelles » social-protectionnistes, jacobino-mélanchoniques ou écolo-mystiques (vertu, diatribes, austérité…). La cuistrerie a-t-elle changé ?

Flaubert revient auprès de George Sand sur le ‘démocratisme’, ce militantisme clérical des laïcards missionnaires : « Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), parce qu’elle s’appuie sur ‘la morale de l’évangile’, qui est l’immoralité même, quoi qu’on dise, c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du Droit, en un mot l’anti-sociabilité » (30 avril 1871). « Le Sentiment est tout, le droit rien ! » (8 septembre 1871). La grâce est verticale : la faveur, le pardon concédé d’en haut, paternellement, le bon plaisir de Dieu ou du prince, l’oukase politique du Jacobin-chef. Le droit est à l’inverse horizontal : l’ensemble des règles débattues et négociées en commun, ce qui fait société.

Seul le droit est démocratique ; la grâce est féodale. Le droit organise les différents intérêts dans la société tandis que le militantisme jacobin ne cherche qu’à imposer systématiquement ses propres vues à tout le monde. Rien n’est neutre dans le jacobinisme militant (ni dans le léninisme ou le trotskysme, ni dans l’écologisme) : qui est avec eux est pardonné, quoiqu’il ait fait ; qui veut l’équilibre et la mesure se place de fait contre eux, parce qu’il n’applaudit pas à tous ce qu’ils font au nom de leur Bien. Sommes-nous sortis de la religion ?

« Au théâtre, même histoire », dira Flaubert un peu après. « On ne s’inquiète pas de la pièce, mais de l’idée à prêcher. (…) rappelez-vous une pièce du père Hugo, dans ‘La légende des siècles’, où un sultan est sauvé parce qu’il a eu pitié… d’un cochon. C’est toujours l’histoire du bon Larron ! béni, parce qu’il s’est repenti. Se repentir est bien ; mais ne pas faire le mal vaut mieux. L’école des réhabilitations nous a amenés à ne voir aucune différence entre un coquin et un honnête homme » (12 octobre 1871). Monsieur Fillon comme Monsieur Bayrou, Monsieur Hamon comme Messieurs Hollande ou Mélenchon, après Monsieur de Chirac et sa majesté François III Mitterrand, auraient dû lire Flaubert.

Gustave Flaubert, Correspondance IV (1869-1875), édition Jean Bruneau 1998, La Pléiade Gallimard, 1484 pages, €73.50

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Michel Déon, Les poneys sauvages

Les poneys sont ces jeunes hommes, trois Anglais, deux Français, qui se rencontrent à Cambridge avant de vivre la guerre, puis l’après-guerre. Leur sauvagerie est déboussolée par la médiocrité et le sordide de l’époque. Ils sont aussi le rappel de la nature, ces poneys aperçus un matin de Blitz par la fenêtre d’une auberge de la New Forest par Georges, l’un des membres. Symboles de la vie obstinée qui va, de la nature vigoureuse sans cesse recommencée, des enfants de ces pères désabusés qui forceront leur destin dans le déclin de l’homme blanc. « Nous avons tout à apprendre de cette génération à laquelle nous avons inoculé, sans le savoir, un immense dégoût de l’humanité, du bien, du mal, de l’ordre comme du désordre » p.266.

Comme chacun sait, les Trois mousquetaires étaient quatre, plus l’auteur. Michel Déon reprend le mythe avec Georges le Français en Athos, flanqué d’un fils de hasard (Daniel en Bragelonne), Barry en Porthos ayant une revanche de bâtard à prendre sur la vie (rapprochement avoué p.374), Cyril en Aramis beau, séduisant et poète, et Horace en d’Artagnan – tout aussi fidèle et mourant au service de la patrie. L’auteur se pose en Dumas, ayant nommé son fils Alexandre.

Tout commence en 1938 et se termine juste avant 1970, la guerre chaude se transformant très vite en guerre froide où les étudiants doués de Cambridge trouvent leurs repères mais s’y perdent, changeant d’existence comme d’identité. Seul l’auteur, en quête des personnages, reconstitue le fil. Ce ton distancié, ce style enquêteur, la variation des récits, des témoignages et des lettres, font le charme de ce gros livre.

Michel Déon y rassemble tout son propre univers : Cambridge, Florence, Positano, l’Algérie, Spetsaï, Paris. A 41 ans, il livre une sorte de bilan littéraire de ses inspirations. « La Grèce et la mer Egée où tout est toujours si beau que l’on a envie de se dépouiller, de retrouver la nudité antique pour que le corps entier goûte à la vie » p.461.

Mais ses personnages le mènent, tous un peu fous, hantés de passions qu’ils ne savent porter qu’à l’incandescence. « La passion rétrécit la vie parce qu’elle la dévore. Elle brouille les heures et les jours, elle emplit nos rêves et nos veilles, elle efface la réalité paisible, le sain mûrissement des êtres et des choses. (…) La passion reste la seule dynamique de la vie. Il faut lui être reconnaissant des œillères qu’elle pose, de son entêtement, de ses folies et de l’état de veille extralucide où elle nous maintient » p.466.

Passion que le renseignement et la manipulation ; passion que le communisme clandestin en Occident ; passion que l’amour impossible ou que l’aventure guerrière. Tous y cèdent, fors le narrateur, dont la passion est d’analyser celle des autres. Il sait chroniquer avec affection l’évolution de Daniel, son filleul, que sa mère ignore carrément et que son père trop souvent absent connait mal. Avec le petit garçon le parrain va camper dans la montagne, lui fait avouer une grave faute à dix ans, main dans la main à Nice, et prendre sa responsabilité, le recueille dans son île grecque à 18 ans, le conseille sur l’amour qu’il voue à la sœur de Cyril, Délia, possédée par son frère mort… « Daniel est comme un fils. Je l’aime et le protège autant qu’il me le permet » p.445. « J’ai été son ami depuis sa petite enfance et il m’a appris à aimer les enfants, ce dont je ne lui serai jamais assez reconnaissant » p.177. Ces remarques remuent quelques cordes en moi.

Ce qui a « choqué » les bien-pensants de 1970 sont la « révélation » que les massacres de Katyn (p.147) ont bien été le fait des communistes soviétiques, et le rappel d’une vérité soigneusement occultée qui veut qu’en 1962, la reddition des combattant de la Willaya IV de Si Salah (pp.205 et 223), ait été méprisée pour des raisons de vile politique, le général de Gaulle ayant préféré négocier avec les politiciens du FLN soigneusement planqués au-delà de la frontière tunisienne. Se mettre à dos les communistes et les gaullistes ne pardonnait pas dans la France étriquée qu’on nous vante aujourd’hui par nostalgie du « c’était mieux avant ». Rien de plus con qu’un dogmatique, qu’il soit de gauche ou de droite. Ces querelles de « vérité » sont insignifiantes en 2017, non que les imbéciles aient changé, mais ils ont investi un autre dogme à croire. « Il était possible que la vérité ne servît plus à rien, sinon à fausser les rapports de force, autre vérité plus profonde dont, un jour, sortirait un nouvel équilibre » p.302.

Roman d’une époque, d’une impitoyable critique sociale, d’une intense curiosité pour la vie – il se dit que Les poneys sauvages est le meilleur qu’ait produit l’auteur. Ce qui est sûr est qu’il a reçu le prix Interallié (décerné par un jury de journalistes) à sa parution. Je l’aime beaucoup.

Michel Déon, Les poneys sauvages, 1970, nouvelle éditions revue Folio 2010, 564 pages, €9.30

e-book format Kindle, €8.99

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Qu’est-ce que la post-vérité ?

Il y a la vérité et il y a le mensonge ; il y a aussi la vérité « relative », qui dépend du point de vue d’où l’on se place. Il n’y a pas de « post » vérité, qui signifierait un dépassement (dialectique ?) de la vérité en soi. Le terme utilisé est donc un raccourci : nous nous trouvons dans une ère de « post » vérité parce que « la » vérité ne fait plus recette pour la majorité de nos contemporains.

A cela quatre raisons :

  1. La vérité est indifférence : tout est relatif ! Ne nous a-t-on pas assez serinés depuis deux générations ce slogan tiré de la théorie d’Einstein ? Puisque toute vérité dépend du point de vue, choisissons notre point de vue et ce sera notre vérité. Pas « la » vérité en soi mais celle de notre œil, de notre cœur, de notre raison. Nous appellerons cette vérité un mythe et le croire sera le socle qui nous fera agir. La vérité « scientifique » elle-même – qui devrait rester pure, a été mise à mal par le socialisme « scientifique » de Marx et Engels (qui n’était qu’une croyance philosophique) et par les multiples fraudes de chercheurs qui cherchaient surtout la notoriété, et moins à trouver qu’à prouver.
  2. Le réel est indifférent, trop « raisonnable », trop contraignant. Il est souffrance, mieux vaut l’illusion. L’intrusion des philosophies orientales, et la mode New Age qui va avec, conduit dans nos sociétés matérielles confortables, à « préférer » les illusions apportées par les croyances – dont les religions -, par le groupe fusionnel, les drogues, l’alcool. Puisque la société ne nous force pas à nous colleter au réel grâce à ses filets de sécurité sociale, santé, chômage, retraite, vivons dans le rêve ou la foi, nous aurons toujours à bouffer. Le revenu universel du dieu Hamon rencontre ici toute sa place, comme le message daechiste des vierges futures (rien que pour les mecs, aucune brochette d’éphèbes prêts à servir n’est prévue au paradis d’Allah pour les méprisables femelles). L’indifférence au réel se manifeste par le dédain de la raison et l’inclination vers la passion : celle-ci emporte, la volonté supplante le raisonnable, il suffit de dire « je veux » pour que toutes les planètes se mettent à tourner autour du même soleil impérieux, la foi vous sauvera. Le volontarisme furieux des Le Pen et des islamistes rencontre ici son public.
  3. Le temps est indifférent, seul compte présentement le présent. Les gadgets électroniques remplacent la pensée par « l’information » continue, le lien par « le réseau », la sensation par « le choc » répété. Un clou chasse l’autre – d’où la meilleure défense qui est l’attaque, et plus c’est gros, plus ça passe, ces deux piliers fondamentaux de toute propagande. Donald Trump, amuseur de téléréalité, a piqué ses procédés de show aux télévangélistes, même s’il imite sans le savoir Hitler. En France, le Front national est expert mais tire ces techniques du Dr Goebbels – que l’on étudiait jadis à Science Po. François Fillon est trop naïf pour user de ces méthodes pas très catholiques, ce qui le dessert.
  4. Le pouvoir de l’élite est indifférent, ce qu’elle dit n’est que du performatif, les actes suivent trop rarement les mots pour qu’on les croie encore. Il y a eu trop de « mensonges d’Etat » depuis l’origine de la république pour que cette répétition des mêmes erreurs ait ancré dans la tête du citoyen qu’il ne faut jamais faire confiance au pouvoir. Rappelons-nous l’affaire Dreyfus, le scandale de Panama, Pétain comme « bouclier », l’attentat de l’Observatoire, le « je vous ai compris » sur l’Algérie, les dénis successifs sur les méfaits du nucléaire (le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière…), le Rainbow Warrior – et aux Etats-Unis entre autres le Watergate et les armes de destruction massives en Irak… Sans parler des impostures intellectuelles à la Maurras, Sartre ou Althusser. La « vérité » officielle est une communication qui disqualifie les politiciens, les intellos, les « sachant » (qui n’en savent pas plus que vous quand on y pense). Critiquer, contester, élaborer une communication « alternative » apparaît comme un devoir civique – au risque de sombrer (trop souvent) dans la théorie du Complot.

Au fond, seuls les vrais chercheurs scientifiques sont forcés de croire encore en « la » vérité. Les autres n’adhèrent qu’aux vérités partielles, relatives, « utiles ». La fameuse transparence démocratique dont les intellos civiques nous bassinent les oreilles n’apparaît que comme une arme de communication pour le combat politique. Ce sont les fameuses « affaires », qui surgissent curieusement aux moments où un intérêt électoral ou le vote d’une loi est en jeu. Ce n’est pas la vérité qui pousse ces « lanceurs d’alerte », mais le militantisme partisan – loin, très loin de l’intérêt général.

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La vérité est exigée nue, par volonté de naturel

Nietzsche est peut-être le seul philosophe qui se soit interrogé sur les présupposés du concept de « vérité ». Pourquoi croire à cette dualité du vrai et du faux ? N’y a-t-il rien de gris, d’intermédiaire, de yin dans le yang et réciproquement ? Pourquoi cette croyance fanatique en les bienfaits de la vérité et cette horreur du faux ? Est-ce bien la réalité humaine constatée ? Si l’erreur est humaine, ne serait-ce pas parce qu’elle a une certaine utilité, au moins pratique ? Ne sert-elle pas à mieux vivre ?

La vérité est alors une valeur, pas une essence objective. La volonté de vérité est une volonté comme une autre – même si elle caractérise notre civilisation occidentale plus qu’une autre dans l’histoire. « La question des valeurs est plus fondamentale que la question de la certitude » (Fragments posthumes XII, 7). La prétendue vérité se réduit alors à la position relative, humaine, de certaines erreurs devenues conditions d’existence. Une erreur ancienne apparaît plus vraie qu’une vérité trop récente, que l’on ne croit pas encore tout à fait. Même la science n’établit de vérités que réfutables, « falsifiables » selon Karl Popper. Ce qui est vrai à un moment donné ne l’est plus que partiellement à un moment ultérieur. Parce que la connaissance avance, la puissance de calcul, l’exploration de l’univers, l’approfondissement de ses lois mathématiques.

Puisque la vérité est une valeur, elle est en concurrence avec d’autres valeurs qui peuvent apparaître un moment comme plus importantes : « La question est de savoir jusqu’à quel point [un jugement] favorise la vie, conserve la vie, conserve l’espèce », suppute Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, 4). La vérité cherche à établir la certitude, sans laquelle il ne peut y avoir de sécurité pour les humains. Le connu inspire confiance, donc « est vraie une chose qui suscite un sentiment de sécurité » (Fragments posthumes, XII, 7).

D’où les Trump et autre Le Pen ou Mélenchon : affirmatifs, pirouettant, aptes à retomber toujours sur leurs pattes. Ce n’est pas la vérité qui compte, mais leur habileté. Ils disent ce que « tout le monde » croit, changent d’avis aussi vite lorsque la réalité les rattrape, baignent dans la com’ le public comme des amuseurs de foire. Mais la politique n’est-elle pas une grande foire, un Beauty contest où il s’agit de choisir le plus séduisant ?

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Jules César de Joseph Mankiewicz

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Un peu péplum, mais pas trop, un brin théâtre filmé car tiré de Shakespeare, un peu western sur la bataille de Philippes avec le défilé des chemises bleues attaqué à coups de flèches par les Indiens au son lancinant du tambour. Mais ce film, tourné sept ans après la fin du nazisme et en plein barnum du communisme stalinien, met en garde contre le culte de la personnalité. Il montre aussi combien sont versatiles les foules, avides d’un sauveur et manipulables à merci par tout grand mâle qui sait parler et use des effets de bras et de suspense.

Le discours de Marc-Antoine (Marlon Brando) sur les marches du Capitole, après l’assassinat de César (Louis Calhern) par Brutus (James Mason) et sa bande, manipulés par le haineux Cassius (John Gielgud), est un chef d’œuvre de William Shakespeare. Je me souviens encore de ma découverte éblouie de la pièce, guidée par ma professeur d’anglais de Première, ce grand art oratoire de la politique.

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Mankiewicz reprend Shakespeare dans l’opposition psychologique entre Brutus le fils et Marc-Antoine le dauphin. Brutus enlève la foule des Romains, hostile aux assassins, en expliquant que la démesure de César allait ramener la royauté comme sous Tarquin le Superbe et que lui, Brutus, bien qu’aimant César, a protégé la République en éliminant le potentiel tyran. Marc-Antoine retourne la même foule le moment d’après comme un tribun chevronné, en expliquant combien ces « hommes remarquables » qu’a cité Brutus ont massacré de coups un César qui a pourtant refusé par trois fois la couronne, et combien le testament qu’il bandit (mais qui n’est pas le vrai) allait donner au peuple les parcs et les jardins pour son propre agrément.

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Le cinéaste filme des plans de foule comme des fourmis agitées et en contreplongée les orateurs qui dominent et domptent la même foule. Démagogue, subtil, tortueux, Marc-Antoine n’est pas Brutus ; il est bien plus politique, plus serpent que lion. La politique est la puissance des mots sur les hommes (et les femmes de la foule) ; elle est rapport des citoyens à la vérité et au mensonge, masque ou instrument du pouvoir. Brutus est attachant car entier et humain, porté par un amour sincère pour la République et la liberté. Marc-Antoine, le dauphin de César, prendra la place et le fauteuil du dictateur, un temps avec le neveu Octave. Lorsqu’il a retourné la foule, qui crie désormais contre Brutus, Marlon Brando (alors 28 ans) lui tourne le dos et esquisse pour le spectateur un sourire satisfait : il a habilement usé d’art oratoire et de démagogie, il garde à sa main cette foule pour qui il a au fond un profond mépris comme pour tous les ignorants et tous les passionnés. Il ne fera exception que pour Brutus parmi les conjurés, rendant hommage à sa droiture, mais critiquant en filigrane sa rigidité. La politique est l’art de la souplesse.

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De 44 avant à 1944 après, presque deux millénaires ont passés mais l’humanité est toujours aussi bêtement grégaire, elle croit tout ce qu’on lui dit avec art. Chacun joue un rôle comme sur une scène, et le verbe reste performatif – bien plus que les actes. Et la foule est toute surprise lorsque le démagogue fait ce qu’il dit…

Le devin (Richard Hale) a beau mettre en garde César contre les ides de Mars, les éléments se déchaîner pour annoncer sa fin, les cauchemars poursuivre le sommeil de Calpurnia (Greer Garson), la femme de César, l’angoisse saisir la belle Portia (Deborah Kerr), la femme de Brutus – le destin s’accomplira. Brutus a des scrupules, il aime César comme son père, mais il aime la patrie au-dessus et condamne l’ambition dont on l’accuse. Il ne portera pas les premiers coups mais achèvera l’assassinat d’un coup de glaive.

Il n’y a guère que son jeune serviteur Lucius (John Hardy) qui ne soit hanté ni par les scrupules ni par la république ; il fait son travail d’un ton égal, malgré la fatigue qu’il peut ressentir ; il affectionne son maître Brutus, sans l’aimer vraiment. Il est ailleurs, il est esclave, il est étranger à tout ça. Ne restera d’ailleurs de lui que sa lyre, cassée, après le sac du camp des vaincus. Nul ne sait ce qu’il est devenu. Son personnage donne la mesure de la tragédie de Brutus, le garçon en étalon d’humanité qui n’est saisi ni par la passion, ni par l’exaltation politique, ces maux qui aveuglent les hommes.

DVD Jules César de Joseph Mankiewicz, 1953, avec James Mason, Marlon Brando, John Gielgud, Deborah Kerr, Warner Bros €13.99

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Gide et la post-vérité

Le président Donald Trump, aussi éléphantesque dans le magasin de porcelaine démocratique que l’appendice dont il porte le nom, n’a rien inventé. La post-vérité est le nom contemporain du mensonge déconcertant. Staline en était passé maître, élevé au cynisme de Lénine (qui était certain d’avoir ‘scientifiquement’ raison) et à la propagande de Goebbels (qu’il admirait fort). André Gide le rappelle dans son Journal.

Il l’a seriné contre le moralement correct bourgeois de son temps, jusqu’à ce que Freud montre que « le sexe » pouvait faire l’objet d’une réflexion, d’un discours et d’un savoir – pas seulement d’une réaction offusquée ni du déni le plus honteux.

Il l’a affirmé contre la pression catholique, « scandalisée » évidemment – moins d’ailleurs par ses mœurs que par son esprit de libre-examen. Cette propension protestante ne pouvait être qu’hérésie pour un catho, sentir le souffre et montrer la griffe du diable.

Il l’a réitéré à propos de l’URSS dont il avait vu les débuts avec bienveillance et même optimisme, et qui l’a déçu rapidement dès qu’il a pu en mesurer sur place les limites orwelliennes : « Toute pensée non conforme devient suspecte et est aussitôt dénoncée. La terreur règne ou, du moins, s’efforce de régner. Il n’est plus de vérité qu’opportune ; c’est-à-dire que le mensonge opportun fait prime et triomphe partout où il peut. Les ‘bien-pensants’ seuls auront droit à l’expression de leur pensée. Quant aux autres, qu’ils se taisent, ou sinon… » 15 janvier 1945, p.1009.

Sinon, c’est le goulag pour les sans-grades, le procès public où les « aveux » sont extorqués par torture, torture des proches, ou carrément inventés. La lutte antinazie oblige à composer avec le stalinisme soviétique, « mais demain, c’est contre ce nouveau conformisme qu’il importera de lutter » p.1010.

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Contre tous les conformismes. Qu’ils soient raciaux, nationaux, sociaux, familiaux ou amicaux. Certes, nul ne pense tout seul, nul n’a raison sans raison – mais les bêtes humaines sont moins intelligentes qu’elles le croient. Le mimétisme, la pensée unique, l’influence du groupe, les mots d’ordre de foule, tout cela inhibe la raison au profit de la horde. Gide affirme donc avec raison : « Ce n’est que lorsqu’elle diffère des autres qu’il m’importe d’exprimer mon opinion, et qu’il m’apparaît que celle-ci mérite d’être dite, vraie ou fausse » 18 janvier 1945, p.1012.

Chacun peut y réfléchir, opposer des arguments, en bref débattre. Ce qui est le propre de la politique comme de l’expression démocratique. Sans débat, sans opinions contradictoires, sans liberté de penser, d’exprimer et de croire – pas de démocratie possible. C’est ce que Lénine, Staline et leurs épigones Mao, Castro, Pol Pot, Kim Jong-Il, Daech ont montré par expérience in vivo. C’est ce que Poutine, Erdogan, Maduro, Duterte, Trump assument aujourd’hui sous l’apparence démocratique – et l’islam salafiste sous l’apparence religieuse. En attendant tous les autres, qui piaffent à la porte : Le Pen ou Mélenchon en France notamment, mais aussi les idiots utiles à toutes les pensées totalitaires.

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Pour tous ces gens, seul compte la force. Le droit légitime est celui du plus fort. La loi, celle de la jungle. L’histoire n’est faite que par les vainqueurs. Celui qui se veut roi peut se pavaner nu, aucun courtisan ne le verra, sous peine d’avoir la tête tranchée. Seul l’enfant dit que le roi est nu. Andersen ne dit pas ce qu’il advint de l’enfant. Nous, nous le devinons.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

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Paul Veyne, Foucault – sa pensée, sa personne

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Michel Foucault était philosophe, Paul Veyne historien ; le premier homosexuel, le second hétéro. Mais ils étaient amis, après avoir été ensemble à Normale Sup, Foucault de quatre ans plus vieux déjà enseignant.

Dans un court essai de 217 pages, qu’il a porté « 20 ans » (p.217), le professionnel et l’ami Veyne cherche en quoi Michel Foucault l’a marqué, en quoi il parle à son époque et offre un exemple. C’était « un samouraï » (chap.XI), un fervent de liberté personnelle, conquise par autodiscipline, contre tous les pouvoirs et notamment celui de la doxa – cette opinion commune qui fait les poncifs de chaque époque. Depuis la « bêtise » de Flaubert au « politiquement correct » dont la gôchmorâl comme la droitekon-passionnelle ne cessent d’inonder les média.

Michel Foucault, « ce gauchiste prétendu qui n’était ni freudien, ni marxiste, ni socialiste, ni progressiste, ni tiers-mondiste, ni heideggérien, qui ne lisait ni Bourdieu ni ‘Le Figaro’, qui n’était ni nietzschéen de gauche (…) ni d’ailleurs de droite, a été inactuel, l’intempestif de son époque… » p.201. Il avait « cette attitude attentive et qui ne jugeait pas » p.203. Point de Vérité existant de toute éternité quelque part qu’il suffirait de dévoiler ; pas de Raison dans l’histoire, ni de Projet divin qui nous serait révélé : il n’existe que des variations historiques, humaines trop humaines. « Rien d’humain n’est adéquat, rationnel ni universel. Ce qui surprend et inquiète notre raison » p.23. Et là deux attitudes depuis Platon et Aristote, depuis même les cavernes, sait-on jamais :

  • les frileux qui préfèrent les bras de Maman qui rassure et obéir aux ordres de Papa qui se charge de tout ;
  • les curieux qui préfèrent se jeter à l’eau pour apprendre à nager, explorer le monde pour découvrir des choses nouvelles, et se former eux-mêmes le jugement par observations, échanges, comparaisons et réflexions.

Michel Foucault, bien sûr, était de ces derniers. Ce pourquoi il n’était ni freudien, ni marxiste, ni socialiste, ni… « Chose rare en ce siècle, il fut de son propre aveu un penseur sceptique, qui ne croyait qu’à la vérité des faits » p.9.

« Nous ne pouvons rien connaître de certain sur le moi, le monde et le Bien, mais nous nous comprenons entre nous, vivants ou morts » p.27. Supposons que « la folie » ne soit qu’un concept : « dès lors, quelle est donc l’histoire que l’on peut faire de ces différents événements, de ces différentes pratiques qui, apparemment, s’ordonnent à ce quelque chose supposé qu’est la folie ? » (Foucault, Naissance de la biopolitique, p.5). La société n’explique pas tout, l’idéologie non plus ; chaque événement est singulier, mais pris dans un « discours » et encadré par un « dispositif ».

  • « Les discours sont les lunettes à travers lesquelles, à chaque époque, les hommes ont perçu toutes choses, ont pensé et agi ; elles s’imposent aux dominants comme aux dominés » p.46.
  • Le dispositif est tout l’appareil qui impose le discours aux personnes, à une époque. Par exemple, « le savoir médical justifie un pouvoir, ce pouvoir met en action le savoir et tout un dispositif de lois, de droits, de règlements, de pratiques, et institutionnalise le tout comme étant la vérité même » p.50.

C’est le mouvement historique qui fait changer les discours, qui fait passer l’esclavage de normal à haïssable, la peine de mort de réaffirmation du pouvoir royal symbolique à une pratique barbare. Chez chaque individu, c’est le mouvement de la pensée qui permet de prendre du recul  sur les « vérités » du temps.

« Foucault doute de toute vérité trop générale et de toutes nos grandes vérités intemporelles, rien de plus, rien de moins » p.63. Il est un intellectuel critique, pas un gourou ni un nihiliste. Peu importe ce qu’est la « vraie » démocratie : ce qui importe, c’est comment nous la voulons ici et maintenant. L’histoire humaine ne dépend pas – et c’est heureux ! – de l’histoire de la philosophie. Nietzsche, penseur dont Foucault se sentait proche, « n’était pas un penseur de la vérité, mais du dire-vrai », disait-il à Paul Veyne (p.140). Il y a de la liberté partout parce qu’il y a du pouvoir partout et que, si certains se laissent faire, d’autres entrent en résistance, voire en rébellion : ils pensent par eux-mêmes. « Ce qui fait bouger ou ce qui bloque une société, ce sont les innombrables petits pouvoirs autant que l’action du seul pouvoir central » p.142.

Ce pourquoi nous croyons la démocratie être le régime qui offre le plus de liberté, puisqu’il est nécessaire de confronter les idées et de débattre publiquement afin qu’une majorité de petits pouvoirs convergent pour agiter les idées et changer les choses. La passivité, c’est le consentement. Nous l’avons vu, il y a les éternels fatigués et les éternels explorateurs ; les chercheurs d’une éthique personnelle et les adorateurs des règles morales toutes faites ; les vieux rassis (même à 20 ans !) et les jeunes en devenir (encore à 80 ans). Michel Foucault se plaçait sans nul doute au côté des seconds. Par style de vie peut-être, par énergie intime sans doute. Il avait la force et le courage d’établir son éthique personnelle en relation (et parfois contre) les convictions et les pratiques de son époque.

Mais c’est un travail sur soi que bien peu de nos contemporains semblent effectuer. Indigence de caractère ? Ennui de la « prise de tête » ? Goût du troupeau ? Ils se sentent plus à l’aise à brailler de concert des slogans vides de pensée, plutôt que d’analyser eux-mêmes les choses, pour en convaincre les autres avec des arguments. L’argument d’autorité est le seul qu’ils connaissent – comme en banlieue : les poings, pas les points ; où chez les politocards : les petites phrases, pas le programme. « N’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité », écrivait Michel Foucault (cité p.10).

« Qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux dire l’activité philosophique -, si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? » (cité p.175). « Le rôle d’un intellectuel est de ruiner les évidences, de dissiper les familiarités admises ; il n’est pas de modeler la volonté politique des autres, de leur dire ce qu’ils ont à faire. De quel droit le ferait-il ? » (cité p.178). Foucault, c’est l’anti-Bourdieu. Trop nombreux sont ceux qui, dans les media et même sur les blogs, se prennent pour des intellectuels alors qu’ils ne répondent en rien aux critères. C’est le grand mérite de ce petit livre de Paul Veyne, écrit sans jargon et avec une affectueuse attention, de nous le rappeler.

Paul Veyne, Foucault – sa pensée, sa personne, 2008, Livre de poche Biblio essais 2010, 256 pages, €6.10

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Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières

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Tzvetan Todorov vient de mourir. Ce Bulgare devenu Français après sa fuite de l’oppression socialiste a sorti, à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue en 2006 à la Bibliothèque Nationale, un opuscule sur les Lumières. Je réédite la note que j’avais fait paraître à l’époque sur un blog précédent, puis à nouveau en septembre 2014 sur ce blog.

Pour Todorov, les Lumières ne sont pas une innovation mais un aboutissement. Les idées viennent de l’Antiquité, reprises à la Renaissance et épanouies à l’âge classique. Nous sommes alors à une époque de débats où l’on privilégie ce qu’on choisit plutôt que ce qui est imposé, et où l’on découvre (après les Évangiles) que des droits inaliénables existent du fait seul d’appartenir au genre humain.

  • La raison, par ce qu’elle permet la connaissance, libère des peurs et des superstitions. Dès lors,
  • la quête du bonheur remplace celle du Salut, car un délit n’est plus un « péché » mais une faute sociale,
  • la propriété n’est plus un privilège « divin » attaché à une caste élue mais le fruit de l’initiative et du travail
  • il n’y a pas de Dessein de Dieu ou de l’Histoire (le Progrès) mais une perfectibilité de l’homme (selon Rousseau) recommencée à chaque génération.

Oh, certes, les Lumières ont amené la table rase de la Révolution, puis l’exacerbation paranoïaque de la Terreur, le rationalisme dévoyé du Scientisme et le moralisme condescendant du Colonialisme avant celui de « la gauche morale »… Les Raisonnables savent tellement mieux que tout le monde, n’est-ce pas, ce qui est bon pour les autres ! Ils ont reçu la révélation de la Vérité de leur propre esprit, tout comme Mahomet avait reçu la Parole d’Allah de Djibril (Gabriel) même.

C’est à la gloire du christianisme d’avoir décidé que tous les êtres humains avaient une âme (les Jésuites du Paraguay ont été à la pointe et se sont fait mal voir pour cette raison). Par la suite, l’inertie des mentalités a été celle de l’aventure et des gros sous, mais avec cette idée lumineuse qu’il fallait les aider à sortir de l’obscurantisme en faisant travailler les « peuples-enfants » pour les éduquer. La France en Afrique, il y a quelques décennies, avait ce même raisonnement chez les coopérants profs.

lumieres experience electricite naturelle

Les règlementations françaises en ont gardé un travers bien connu : dire le Vrai et l’Unique, pour le Monde entier, de toute Éternité – sans jamais tenir compte des particularités individuelles, ni de la maturation sociale, ni des conditions historiques. La gauche en France reste remarquablement imbibée de cet état scientiste, clérical et autoritaire de penser : il y a ceux qui sont « éclairés » et tous les autres ne sauraient savoir (ni décider) par eux-mêmes de ce qui est bien pour eux (d’où l’idée de dictature du prolétariat inventée par Lénine).

Mais, fort heureusement, les Lumières sont bien autre chose que cette caricature pour intellos dépressifs. Elles sont un combat constant contre les obscurités, y compris celles qui subsisteront toujours en nous : tout simplement parce que nous ne sommes pas des dieux. Pour les Grecs, ce combat personnel et collectif permanent était tout bonnement la civilisation, cet épanouissement humain à reconstruire à chaque génération. Ils opposaient le citoyen éclairé partie au débat public au barbare, soumis aux clans, aux coutumes et au despotisme.

lumieres droits de l homme

Todorov relève cinq vertus des Lumières : l’autonomie, la laïcité, la vérité, l’humanité et l’universalité.

Oser penser par soi-même avait ravi Diderot. La tradition constitue un être humain mais ne suffit pas à rendre quoi que ce soit légitime ; il y faut la raison. Celle-ci n’est pas seule en l’homme, mais flanquée de la volonté et des désirs. La raison peut éclairer l’homme, mais elle peut aussi faire le mal car l’autonomie n’est pas l’autosuffisance : l’homme n’est humain qu’en société… et toute société exerce sur l’individu une pression, positive par l’éducation et l’exemple, mais aussi aliénante par la mode, l’opinion commune, le qu’en-dira-t-on. C’est pour cela que Rousseau fit élever Émile hors des villes. De même, la critique qui émane de la raison est utile mais, lorsqu’elle s’exacerbe et tourne à vide, elle devient un jeu gratuit, une ‘private joke’ stérile entre intellos.

Avec les Lumières, le pouvoir spirituel regagne enfin son empyrée, laissant à lui-même le pouvoir temporel. Déjà, le Christ annonçait que son Royaume n’était pas de ce monde, demandant de rendre à César ce qui appartenait à César, réservant le reste à Dieu. Si l’empereur byzantin Constantin impose le christianisme comme religion d’État au IVe siècle, la Réforme protestante crée la laïcité en libérant la conscience et les conduites de « l’infaillibilité » des représentants terrestres. La laïcité refuse toutes les « religions », qu’elles soient papales ou politiques : la Terreur jacobine, le nazisme, le communisme, le positivisme, la loi de la jungle financière, la mystique écolo…

Aucun jugement de valeur ne doit inhiber la recherche scientifique qui, si elle ne dit pas « le vrai », recherche par essais et erreurs le « vraisemblable », n’hésitant jamais à remettre en cause dès le lendemain les certitudes les mieux acquises. Penser, croire, critiquer, rechercher la vérité, sont des libertés de l’homme du fait même qu’il appartient à l’humanité.

jeune grec nu et satyre barbare

Mais il est entendu que toutes les « opinions » ne sauraient se valoir : seuls les humains « éclairés » (hommes et femmes informés et capables de raisonnement), savent appliquer la méthode expérimentale pour connaître la vérité des sciences, puis en débattre lors de dialogues argumentés. La libération de l’homme est un processus qui s’apprend. La démocratie est l’état où la souveraineté populaire s’exerce dans le respect des droits de l’individu.

Dès lors, la vérité n’est pas le Bien transcendant, mais ce qu’on trouve ; pas l’éternel immobile, mais le provisoire observé ici et maintenant. Pouvoir n’est pas du même ordre que savoir. Éduquer aux valeurs n’est pas du même ordre qu’instruire les faits. Nulle volonté collective ne peut rembarrer l’indépendance de la vérité si elle est recherchée selon les méthodes de la raison. Le réel n’est pas de convenance idéologique mais s’impose, sous peine de délirer, ce qui signifie « sortir du sillon de labour »,  perdre la raison. Et se trouver alors gibier tout trouvé pour le n’importe quoi d’une volonté, des désirs ou des pulsions.

Avec les Lumières, ce n’est plus Dieu mais l’homme, qui devient le centre. Son existence n’est plus un « moyen » que la Providence a trouvé pour faire son « Salut » dans un Dessein intelligent. L’homme a sa fin en lui-même comme être vivant sur une planète globale : sa préservation, son épanouissement, son bonheur – à l’égal de toutes les espèces vivantes. L’État n’est plus sauveur sous l’égide d’un Roi oint de Dieu mais protecteur des libertés et fournisseurs de services négociés en commun en échange de l’impôt.

Détourner ce mouvement des Lumières est, hélas, fréquent mais pas pour cela justifié : l’art pour l’art, le scientisme, le colonialisme, la technocratie, le social-collectivisme ne sont que des Lumières dévoyées. On ne peut atteindre une fin noble par des moyens ignobles. L’universalité des Lumières veut que tout être humain ait droit à la vie, à la dignité et au bonheur. Simplement parce qu’il appartient à l’espèce humaine – pas parce qu’il serait « élu » de tel Dieu ou citoyen de tel État. En revanche, le respect de chacun ne limite pas la nécessité de normes communes.

Les Lumières se sont épanouies dans l’Europe du 18ème siècle, mais il s’agit bien, selon Todorov, d’une pensée « universelle ». Il en retrouve les traces dans l’Inde du 3ème siècle avant, dans le christianisme proche-oriental bien sûr, mais aussi dans l’islam des 8ème au 10ème siècle, dans le confucianisme Song et même dans l’Afrique anti-esclaves du 17ème siècle. Le mouvement éclot en Europe en raison de l’autonomie politique des pays qui la composent et de la séparation acquise de haute lutte entre Dieu et César. Le Papisme a laissé dégénérer le savoir selon Hume ; au contraire, la séparation du spirituel et du temporel l’a régénéré. Le morcellement des puissances, allié à un espace culturel et commercial commun a rendu l’Europe foisonnante d’échanges matériels et spirituels ; les idées neuves ont circulé sans entraves. Tout au contraire des espaces unifiés à autorité affirmée, comme celui de la Chine.

Malgré les dérives et les excès, puissent les Lumières irradier le monde entier afin que l’être humain s’y épanouisse sans heurt. Ce petit livre de 126 pages est un bien beau livre. Une mine politique pour une grande partie du globe, si l’on y réfléchit.

Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières, 2006, Livre de poche 2007, 160 pages, €5.60

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Foi et bonne foi…

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Lu dans le Journal de Gide II, 1926-1950, ces remarques étonnantes sur la religion et ses diktats :

« En littérature, le catholicisme offre encore cet immense avantage d’autoriser un ton d’assurance que, sans lui, le critique n’oserait jamais prendre. Non point seulement une assurance, mais le droit et le devoir à la fois de la manifester violemment ; n’est-ce pas à sa foi même qu’il la doit, cette assurance ? La foi, pour peu qu’elle soit vive (et la foi se doit d’être vive), exige, pour manifester son ardeur, des jugements pareils à des verdicts ; non point sommaires peut-être mais absolus, indubitatifs, sinon indubitables, assénés du plus haut qu’il se peut et vraisemblablement tombant du ciel. C’est au nom de Dieu que les critiques catholiques condamnent ; ils ne peuvent se tromper, car Dieu les inspire ; toute hésitation, tout contre-balancement, toute nuance même, devient indice de transigeance et, partant, de tiédeur. Pour n’être pas vomis par Dieu, c’est nous qu’ils vomissent. On dit de tels critiques qu’ils ont une grande autorité, ou même, plus absolument, ‘de l’autorité’. Exécuteurs de hautes œuvres, toutes les armes leur sont bonnes, les plus vulnérantes les meilleures ; et le condamné n’est en droit de protester ni de se plaindre, car c’est au nom de la Vérité que parle le juge, truchement de Dieu, qui ne condamne point tant un auteur, que le mal et l’erreur que cet auteur manifeste et propage ; que tout ce qui, de Satan, vit dans l’œuvre de son suppôt » 11 août 1929, p.139.

Le catholicisme, à l’époque, était comme l’islamisme aujourd’hui : impérieux, conquérant, n’hésitant pas à brandir l’Index. Nous nous étonnons aujourd’hui de ce qu’une foi jeune veuille imposer sa loi, une paille, mais que ne regardons-nous d’abord la poutre dans notre œil ? La pensée laïque et les Français avisés ont su cantonner le catholicisme à sa place, dans la vie privée ; avons-nous encore la force de faire de même pour cet islam qui croît en attirance et en démographie ?

C’est essentiel, pourtant, si nous voulons raison garder. Car la foi se moque de la raison et de la vérité. « La bonne foi est une vertu essentiellement laïque que remplace la foi tout court », écrit Gide le 13 décembre 1927 p.62. Chrétien, mais ni catholique ni protestant, André Gide croit en Dieu mais pas en l’Eglise, croit au Christ mais pas dans les Evangiles interprétés par saint Paul. Sa croyance ne l’empêche pas de penser, et c’est heureux.

Il a même cette formule de combat que nous pourrions faire nôtre avec profit : « Retournant l’aphorisme célèbre, il faut dire : Nous sommes las de vous accorder, au nom de nos principes, une liberté que vous nous refusez au nom des vôtres », 18 juin 1929 p.134.

André Gide, Journal II 1929-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

André Gide sur ce blog

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André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925

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Un Journal d’écrivain est sa vie même sans brouillon. Mais hachée, incomplète, sucée par ses autres œuvres et publications. André Gide commence un Journal à 18 ans, en 1887 ; il ne le terminera – volontairement – qu’à 80 ans, en 1949. Ce premier tome en Pléiade offre les 38 premières années de Journal. Il a été complété, corrigé, rétabli. Partant de l’édition partielle 1889-1939 approuvée par l’auteur en 1939 chez Gallimard, il a été augmenté des publications antérieures et postérieures, des manuscrits de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet et des cahiers et papiers de Catherine Gide. Les erreurs de dates et les fautes d’attribution de noms ont été corrigées d’après les manuscrits, les textes évacués concernant sa femme Madeleine et les noms propres des contemporains rétablis.

Ce Journal devient donc une œuvre à part entière. Il est l’existence faite littérature, miel élaboré de tous ces petits riens cumulés et distillés, inégaux ou insignifiants, mais qui prennent leur sens dans l’ensemble. « Absurde théorie qu’on inventa en France, d’après Gautier et Flaubert, qu’il faut séparer l’œuvre de l’homme comme si l’œuvre se plaquait sur l’homme en postiche, comme si tout ce qui est dans l’œuvre n’était pas dans l’homme auparavant, comme si la vie de l’homme n’était pas le soutien de ses œuvres, sa première œuvre » (16 janvier 1896) p.213. Sartre en a été impressionné et analyse, dans ses Carnets de la drôle de guerre en 1939 : « Il s’agit en somme de se jeter dans l’univers pour que l’univers vous renvoie votre image » (cité p.1321).

Le Journal ressort de l’histoire personnelle et de la psychanalyse, de l’individualité agissante et pensante, de la sociologie d’un milieu et d’une époque. Direct et cumulatif, il accompagne l’œuvre d’écrivain et d’éditeur. « Il me faut, par tous les moyens, lutter contre la dislocation et l’éparpillement de la pensée. C’est aussi pour cela que je me suis réattelé à ce journal » (2 janvier 1907) p.545. Il connait plusieurs départs, dus à plusieurs motivations. En 1887, il est celui d’un adolescent encore scolaire qui note des faits et des idées pour son premier roman, Les cahiers d’André Walter (1891) : « Il serait intéressant pour moi, plus tard, de retrouver comment les idées me sont venues, et de voir quelles sont les lectures ou les événements qui les ont fait naître » (25 août 1888), p.28. En 1902, c’est l’exemple de Stendhal, dès 1905 une habitude ponctuée de silences : « Un journal est utile dans les évolutions morales conscientes, voulues et difficiles » (8 octobre 1891) p.143. Les journaux de voyages sont tirés à part – et rétablis ici à bonne date. Entrainement à s’exprimer, « ce carnet, comme tous les autres ‘journaux’ que j’ai tenus, a pour but de m’apprendre à écrire rapidement » (4 juillet 1914) p.802.

Il n’est jamais facile de publier son Journal de son vivant, les contemporains s’offusquent des remarques ou jugements, l’épouse se trouve violée dans son intime, les mœurs particulières ne sont pas acceptées. L’intérêt, ou la gloire, ne peuvent qu’être posthumes, le décalage du temps permettant d’apaiser les susceptibilités et les chocs. Lorsque Madeline brûle en 1918 ses lettres de 30 années, c’est une partie de sa vie qui lui est arrachée. Il gardera dès lors sous clé ses carnets et cahiers, et désignera des exécuteurs testamentaires de confiance au cas où. Il effectuera même quelques publications confidentielles d’une douzaine d’exemplaires pour certaines parties auxquelles il tient le plus. Rien ne dira en effet assez les ravages de « la famille » sur les papiers non publiés des écrivains ! Honte sociale, pudeur personnelle, volonté morale de censure – ce ne sont qu’élagages et déformations pour paraître. Tolstoï et Nietzsche en ont été victimes, entre autres.

André Gide, de parents protestants et orphelin de père dès 11 ans, couvé par sa mère (elle meurt quand il a 26 ans), est un être complexe. Très sensible, il se met trop à la place des autres et reste souvent timide dans l’expression directe. Son écriture est en général apprêtée par souci de dire exactement les nuances de sa pensée, ce qui ne la rend pas toujours lisible. Dans le Journal, au contraire, il est le plus souvent sans apprêts. Même si la migraine ou la fatigue laissent parfois des phrases alambiquées courir ou des coupures abruptes survenir, force est de dire que la lecture de ces premières 1293 pages (sans les notes) est agréable. Le lecteur se trouve confronté à des textes variés et vivants, à une pensée par fragments qui se mûrissent et se complètent, en bref à un être perçu en devenir sur la durée. Ma première confrontation il y a une quarantaine d’années avec le Journal partiel, publié en édition ordinaire, ne m’avait pas laissé cette impression de finitude.

La personnalité de l’auteur s’y dévoile avec ses qualités d’âme, ses doutes métaphysiques et ses scrupules littéraires, sans oublier le désir qui le tourmente. Car Gide, jamais en accord social avec son être intime, est tourmenté entre sexe et religion, sans ce recours à l’absolution catholique qui permet toutes les frasques si la repentance suit. « Mon christianisme ne relève que du Christ. Entre lui et moi, je tiens Calvin ou saint Paul pour deux écrans également néfastes » (30 mai 1910) p.637. Le travers d’être seuls détenteurs légitimes de la Vérité révélée ne touche pas que les catholiques de son époque, il est un trait constant de toutes les sectes, y compris socialistes, libérales, écologistes ou islamistes : « La vertu doit rester leur monopole et tout ce que l’on obtient de soi sans le secours de patenôtres ne compte pas. De même, ils ne nous pardonnent pas notre bonheur : il est impie ; eux seuls ont le droit d’être heureux. C’est du reste un droit dont ils usent peu » (1er juillet 1923) p.1222.

La « Belle époque » était moins belle que rêvée, encore très corsetée, la bourgeoisie était moraliste et la société littéraire minuscule, vendant peu, fort envieuse des autres. « Dans le public, on ne connait de moi-même que la caricature et comme elle n’invite guère à me connaître mieux, l’on s’y tient. Que dis-je ? si même certains ont la curiosité de me lire, c’est avec un esprit si prévenu que le sens vrai de mes écrits leur échappe. Ils ne finiront par y voir que ce qu’on leur a dit qu’il s’y trouvait ; et par n’y voir plus autre chose » (3 décembre 1924) p.1266. Cette remarque est toujours actuelle – ô combien !

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Mais André Gide n’est pas que sexe en rut, il a nombre d’amis véritables (Ghéon, Pierre Louÿs, Jacques Copeau, Marcel Drouin, Charles du Bos, Paul Claudel, Philippe Berthelot, Roger Martin du Gard, Jacques-Emile Blanche, Paul Laurens, Francis Jammes, Paul Valéry, Jean Schlumberger, Théo Van Rysselbergue, les parents et les enfants Allégret…) ; il élève chiens, chat et même oiseau à Cuverville en Normandie ; il s’intéresse aux métayers et à leurs enfants, faisant servir une soupe populaire durant les restrictions de 1914-18 ; il se mobilise en 1914 pour les réfugiés belges et parraine activement un Foyer d’accueil ; il édite les talents nouveaux via la NRF (Aragon, Breton, Montherlant), aide les jeunes à trouver leur place dans la société et donne des leçons ou des lectures aux petits. Tristan Bernard et un comité d’autres intellectuels vont même jusqu’à proposer à Gide en août 1914 de s’occuper des 12-18 ans désœuvrés à Paris ! (p.843) – il décline… Ce Journal nous permet de découvrir un Gide humain, d’une bonté naturelle qui ne se réduit ni à ses désirs, ni à son devoir. « Je n’ai écrit aucun livre sans avoir eu un besoin profond de l’écrire » p.661 ; de même est-il dans les relations humaines. Il évoque en lui « le don de sympathie qui, toute ma vie, a fait mon heureux tourment et ma plaie », p.1157.

Il ne renonce pas pour cela à juger : « Plus passionné qu’intelligent », dit-il d’un certain Jean-Marc Bernard, poète et critique maurassien heureusement oublié ; « prodigieusement peu cultivé, comme tous ces nationalistes qui, sous prétexte de cultiver uniquement leur terre et leurs morts, ignorent à peu près tout le reste du monde » (7 mai 1912) p.726. S’il s’étend longuement sur l’angoisse de 1914, « on achète huit journaux par jour » (12 août 1914) p.835, il n’évoque même pas l’armistice de 1918. Car « voici que s’établit un poncif nouveau, une psychologie conventionnelle du patriote, hors quoi il ne sera plus possible d’être ‘honnête homme’. (…) Chacun a peur de rester en retard, d’avoir l’air moins ‘bon Français’ que les autres » (15 août 1914) p.837. Brexit et Trumpisme rivalisent avec Poutinisme et Erdoganisme pour patrioter à tout va. Et les Français, toujours à la traîne mais très scolaires, vont probablement suivre… Relire ces pages de Gide en pleine mêlée a quelque chose de salubre pour l’esprit.

Gide, lui, voyage et lit beaucoup, en français mais aussi en allemand, en anglais, en italien ; il joue régulièrement de la musique, traduit des livres. Il s’intéresse au monde et à tout le monde. Il n’est pas pour cela universaliste béat comme nos intellos bobos. Cosmopolite parce qu’il goûte le monde entier, il n’aspire pas à imposer la morale unique des élites occidentales (de moins en moins) sûres d’elles-mêmes. Ainsi lors d’un voyage : « C’est de Turquie qu’il est bon de venir, et non de France ou d’Italie, pour admirer autant qu’il sied le miracle que fut la Grèce ». Il éprouve « une aversion » pour la Turquie, qui n’a rien d’européen ni d’exotique : « Dans cette malheureuse Anatolie, l’humanité est non point fruste, mais abîmée », écrit-il (mai 1914) p.785.

L’ailleurs des lieux, des gens et des pensées lui permet une vue plus juste de la France. « Peuple oratoire, habitué à se payer de mots, habile à prendre les mots pour les choses et prompt à mettre des formules au-devant de la réalité » dit-il le 8 octobre 1915. Il ne s’en excepte pas, en tant qu’intellectuel ‘indigné’ : « Pour averti que je sois, je n’échappe pas à cela et reste, encore que le dénonçant, oratoire » (p.894). Encore en est-il conscient, de même que des qualités au revers des défauts : « Nul plus que le Français, en général, ne vit pour les autres, ou en fonction des autres, ou par rapport aux autres ; de là tout aussi bien sa vanité, sa politesse, son amour de la politique, la prise qu’il offre à l’émulation, la peur du ridicule, le souci de la mode, etc. » (5 février 1916) p.925.

Sur ceux qui se piquent d’être écrivains (à méditer par les actuels !) : « Oui, je crois que l’application manque beaucoup plus souvent que le don. L’insuffisance d’application provient souvent d’un doute sur sa propre importance ; mais est due plus fréquemment encore à une suffisance excessive » (1er mars 1918) p.1060. Et de mettre en garde : « J’appelle ‘journalisme’ tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » p.1160.

« Bien peu de gens aiment vraiment la vie ; l’horreur du changement en est preuve. Ce qu’on aime le moins changer, avec son gîte, c’est sa pensée. Femme, amis, cela passe ensuite ; mais gîte et pensée, c’est une trop grande fatigue. On s’est assis là ; l’on s’y tient. On meuble alentour à sa guise, en faisant tout à soi très ressemblant, on évite qu’il contredise ; c’est un miroir, une approbation préparée ; dans ce milieu l’on ne vit plus, l’on s’invétère. Bien peu, je vous assure, aiment vraiment la vie » p.306. Ecrit en 1900… c’est non seulement toujours d’actualité, mais de plus en plus, tant Facebook, Google et les réseaux sociaux vous renvoient en miroir ce que vous laissez de traces ! Décidément, ce Journal est aussi une lecture utile pour notre temps.

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Gauche et droite : inversion

Selon Pierre Bourdieu (vidéo en fin de note), être de droite c’est « avoir un rapport à l’ordre » ce qui, une fois traduit en langage commun, signifie « vouloir que rien ne change, être autoritaire, avoir toujours raison ». Outre que cette définition s’applique tout uniment au gourou comminatoire qu’était devenu Bourdieu, je suis infiniment heureux de constater que le libéralisme… est bel et bien « de gauche » !

En effet : la libre-pensée, la libre-circulation, la laïcité, le laissez-faire laissez-passer, qui vont du libertinage amoureux au libéralisme moral, puis politique jusqu’à l’économique, avant d’aboutir au « libertaire » des mœurs, est bel et bien « libéral ». Et pas autre chose : ni communiste, ni conservateur, ni bien-pensant, ni politiquement correct. Non – seulement « libéral » !

Pourquoi donc la gauche accuse-t-elle la droite d’être (ô infamie !) « libérale » ? Parce qu’elle a perdu de vue sa boussole émancipatrice et qu’elle est devenue la caricature d’elle-même. Elle apparaît aujourd’hui, comparée aux pays voisins, comme la gauche la plus bête du monde.

D’où son échec avec Hollande sur le pouvoir d’achat (entre autres) :

pouvoir-d-achat-des-menages-france-2006-2015

A droite, on a la conviction que le monde est soumis à la volonté de Dieu ou des lois naturelles, que les chances sont « de nature » (voire « génétiques »), que « l’on n’y peut rien » et qu’il faut s’y soumettre. Dans les trois droites françaises, il s’agit de s’en remettre à plus fort que soi : le Dieu (légitimistes), le temps (libéraux), l’Etat Sauveur (bonapartistes).

A gauche, on a la conviction que l’important n’est pas ce qui différencie « de nature » mais ce qu’on a en commun « par condition » ; que l’homme peut créer un destin, la société orienter son histoire et l’humanité maîtriser la nature. Dans les trois gauches françaises (mais pas dans la quatrième, libertaire), il s’agit de créer « un autre monde » et de « changer les hommes » : par l’Histoire scientifique (communistes), par la démocratie sans cesse à préciser (socialistes) ou par l’utopie globale incarnée localement (gauches radicales). Seule la gauche libertaire, qui se réfère à Proudhon, préconise le moins d’État possible parce que la société se prend en main à la base (comme sous la Commune). Il n’en reste pas moins que même les écologistes – en France – ont ce tropisme stalinien de vouloir « imposer » aux gens ce qu’ils doivent penser, aimer et faire…

La droite serait le plus souvent indifférente aux idées et aurait tendance à ne se déterminer que par la passion, enthousiasme ou indignation. Le laisser-faire serait l’usage.

La gauche aurait trop tendance à croire au Progrès comme en Dieu et à ne pas faire confiance à la société civile. Elle placerait la politique dans la dépendance de la morale, l’a priori préféré à l’analyse, le souhaitable au possible.

Selon cet ideal-type, « l’aventurier » serait plutôt de gauche, et « le soldat » plutôt de droite ; l’un explore le changement, ne craint pas le désordre, doute avec ironie – l’autre obéit à l’ordre, aux commandements, à Dieu et à la patrie, avec sérieux et sens du sacré. L’un serait hiérarchique et autoritaire, l’autre libéral et libertaire.

Las ! Ce serait trop facile…

C’est bien sous « la gauche » du PS, des radicaux et d’EELV que le chômage a massivement augmenté :

chomage-2003-2015Tout bouge et, si les tempéraments demeurent, ils ne votent plus comme avant. La gauche française, n’est-elle pas aujourd’hui réduite à l’Illusion et au Moralisme, ces justifications d’impuissants ? Elle l’a abondamment montré lors de la dernière campagne de 2012 ; n’en sera-t-il pas de même dans la prochaine en 2017 ?

Le débat remonte à Platon et Aristote. Le premier croit que tout est inné, figé, reflet terrestre d’un Souverain Bien ; le second suggère que nos idées viennent plutôt de l’expérience pratique que nous acquérons du monde. Idéalisme de Platon l’aristocrate contre Réalisme d’Aristote le plébéien, Croyants contre Matérialistes, Moralistes contre Pragmatiques : point besoin de décortiquer les diverses sectes qui pullulent à gauche, tous ceux qui dénient la réalité des choses et croient dans une essence idéale de l’homme apparaissent (aujourd’hui, en France) “à gauche”.

Oh, certes, il y a des illusionnistes et des manipulateurs-de-grands-sentiments à droite mais, et c’est là où c’est drôle : ils n’y croient pas eux-mêmes – souvenez-vous de Sarkozy… La réalité retrouve très vite ses droits et c’est probablement plus sain. La méfiance légitime du citoyen contre les pouvoirs reste personnelle à droite, mais plus difficile sous la gauche (actuelle, française), tant celle-ci vous force au moralement-socialement-écologiquement-politiquement correct.

Cette distinction entre Moralistes et Pragmatiques n’a rien à voir avec le légitime souci des hommes, le juste gouvernement de la société et les aménagements pour rendre meilleure la vie du plus grand nombre. Je ne parle pas de bonheur, je parle d’épanouissement.

Le libéralisme (l’originel, celui qui vient de la France 18ème – et pas cette illusion construite, ce Diable épouvantail de la gauche) est historiquement :

  • pragmatique : féru de calcul et de rationalité bénéficiaire puisque soucieux du commerce qui rapporte – il regarde ce qui est,
  • négociant : puisque né avec l’essor du commerce – il discute avec tout le monde, il est prêt à concéder,
  • explorateur : puisque né avec les grandes découvertes… liées au commerce – il va voir ailleurs et cherche en scientifique si l’on peut adapter ce qui est mieux en consommant le moins de matière première, d’énergie et de temps; il aime l’innovation, la création, la curiosité pour l’autre et pour l’ailleurs.

Voilà ce qu’est l’“idéologie” du libéralisme – car il en est une. Cette idéologie exploite “le capitalisme”, qui est un outil d’efficacité économique mais ne se confond pas avec lui. La droite française actuelle n’est pas « libérale » mais autoritaire, donc les sempiternelles « craintes », « dangers », « dérives » et autres « dénonciations préalables » de la gauche ne sont là encore que constructions fantasmatiques, réaction de démons aspergés d’eau bénite…

Raison contre fanatisme, liberté contre oppression, révolte contre aliénation, savoir contre ignorance ont marqué l’idéologie de “la gauche” française selon l’historien Maurice Agulhon. Et comme tout cela est bon lorsque la gauche est portée par sa jeunesse ! Les baby-boomers qui ont fait irruption sur la scène en 1968 ont fait gagner la gauche pour une génération (2×7 ans de Mitterrand + 5 ans de Jospin). Mais aujourd’hui ? Ils sont vieux, rassis, confits en privilèges et acquis ; ils n’aspirent plus qu’à la retraite, à la campagne, au soleil déclinant de leurs idéaux trop anciens. Ils disent pis que pendre de la politique de François Hollande. Pour l’homme ils ont raison, son hésitation névrotique et ses manipulations le desservent ; pour sa politique économique qui vise à desserrer ce qui empêche l’emploi, c’est moins sûr.

Mais sur les palinodies Hollande à propos de l’immigration (l’affaire Léonarda !), son déni, la minimisation de ses conséquences, la démissions de l’école à intégrer, sur les freins à l’embauche renforcés par le côté « visible » des minorités : RIEN ! Et pourtant, elle monte :

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Dites-vous raison ? La gauche (actuelle, française) “croit” plutôt que constater, elle dénie et naïvement s’illusionne : à propos des banlieues à qui il suffisait de « plus de moyens », de l’islamisme qui ne serait qu’une radicalité comme le gauchisme, du sentiment d’insécurité culturelle qui ne serait que celui des cons, du code du travail qui est comme un texte sacré. La crispation est à gauche, le défensif, le maintien du « modèle », la conservation de ce qui est. On l’a vu avec la loi El Khomri. Quant à la gauche extrême, le sénateur Mélenchon adule le régime de Castro, comme s’il était l’acmé des libertés et de la démocratie… alors qu’il emprisonne les homosexuels, qu’il tue ses opposants, qu’il dénie tout parti et toute élection. Ségolène Royal, reine des gaffes, en a fait l’un de ses derniers morceaux. Une « belle raison » de gauche que cet hymne au totalitarisme – tandis que l’on vante sans vergogne la libération des peuples !

Dites-vous liberté ? La gauche (actuelle, française) “espère” plutôt qu’elle n’agit. Elle reste velléitaire, sans programme autre qu’un catalogue catégoriel, sans souffle ni esprit, ressassant inlassablement les vieux clichés (qui servent d’analyses) ou créant des boucs émissaires commodes (l’anti-sarkozysme comme seul programme) et cherchant désespérément la faute des autres, nécessaire pour se garder bonne conscience. La gauche conforte l’existant, elle « subit » le changement, elle « résiste » sans autre projet que l’inertie à tout ce qui explose alentour : la globalisation, les compromis européens, la pression américaine, le poids chinois, la menace turque et russe, l’immigration explosive, la radicalisation de l’islam qui finance les mosquées en France, la transition vers une société de services, la mutation numérique du travail…

Dites-vous révolte ? Elle reste dans les mots, tournant en rond et rejetant sur « les autres » la faute. La gauche (actuelle, française) “se réfère”, elle ne produit rien elle-même. Référence/révérence à l’au-delà, qu’il soit celui des Idées platoniciennes, du Paradis des religions du Livre, de l’Histoire qui avance, ou comme une “Natûr” providentielle contre laquelle nul ne peut rien, nécessaire conscience écologique qui va « obliger inévitablement », comme un destin. Cette conscience que nous appartenons comme les autres être vivant à la même terre est une belle et bonne chose, mais se vautrer dans l’apocalyptique pour se venger du monde qui va sans vous est une attitude négative – et elle est plus celle de la gauche que de la droite (aujourd’hui, en France).

La seule révolte de gauche serait-elle la redistribution clientélistes des « cotisations » sociales obligatoires ?

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Oui, je dis bien « aujourd’hui » et « en France » – ni hier, ni ailleurs. Car la gauche n’était pas ainsi, en France, jadis ; les autres gauches européennes sont moins idéologues et plus soucieuses d’efficacité sociale pragmatique ; il y a même des idées utiles dans la gauche française d’aujourd’hui, malheureusement cachées par l’histrionisme médiatique des ego en mal de candidature.

Tout n’est donc pas perdu, à condition que la pensée-de-gauche se débloque de la fameuse moraline qui fait sans cesse la leçon à tout le monde. Car tout « débat » sur, par exemple, la sélection à l’université dérive aujourd’hui aussitôt sur l’apprentissage à 14 ans puis, comme argument atomique de la “Morââll” au « travail des enfants dans les mines » – un repoussoir évidemment ! Dans le réel, il ne s’agit pas de cela, mais simplement de l’université – après 18 ans, et après le bac.

Comment voulez-vous ouvrir un quelconque « débat » avec ceux qui ont l’impression d’être engagés sans merci dans une « guerre sainte » pour « les Valeurs » ? Toute « négociation » ne peut qu’être exclue dans ce monde idéal du Bien en noir et blanc. L’aveuglement croyant bloque toute volonté de discuter des modalités pourtant nécessaires à éviter l’échec social de tant d’étudiants recalés par naïveté. Car laisser les choses en l’état conforte le système de reproduction sociale… sans « le vouloir », sans doute, comme tous les Croyants qui ne cessent de paver l’enfer de leurs « bonnes » intentions !

Le mouvement est plutôt à droite, avec ce que veut changer François Fillon et les idées à foison de sa majorité. Qu’il les réalise telles quelles, c’est autre chose : mais le propre de la droite n’est-elle pas la souplesse d’adaptation ? En tout cas il existe un cap, un projet, un présidentiable. Pas à gauche, où Normal 1er vient de jeter le gant.

La campagne de la primaire, puis celle de la présidentielle, va nous offrir probablement de beaux exemples supplémentaires de cette façon de voir le monde en Bien et Mal, en petits soldats fanatisés de la guerre morale… Au détriment de la gauche et de ce qu’elle pourrait apporter de positif aux chômeurs, aux pauvres, aux retraités – en bref aux vrais gens.

« Être de droite » selon Bourdieu commence à 4mn25. Notez aussi les bruits agaçants de moulinette de ces deux-roues tellement valorisés par les écolos de la Mairie de Paris !

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Se situer à droite

Qu’est-ce donc qu’être « à droite » ? A part une injure stalinienne, reprise volontiers par les intellos et les politiciens « bien sous tous rapports » de la gauche mainstream, se trouver à droite de l’échiquier politique renvoie à une façon différente de voir le monde.

  • Les Girondins voyaient l’homme dans son humanité mêlée, vertus et vices, générosité et égoïsme, élans et préjugés ; la pratique politique devait pour eux tenir compte de l’existant : des gens, des circonstances et du possible.
  • Les Montagnards, à l’inverse, faisaient de la Vertu un angélisme abstrait, poussant la pureté au fanatisme ; la pratique politique devait tout aux principes et rien aux négociations, méprisant contraintes et doutes, visant à conduire l’Homme-en-soi (et pas les gens concrets) vers la perfection malgré lui.

De cette distinction fondatrice de la Révolution se distinguent deux tempéraments : la droite veut coller à l’expérience et au « réel » ; la gauche lui oppose l’idéalisme des bons sentiments et des « principes » rationnels, le monde des Idées immuables.

Est-ce à dire que la droite serait férue d’identité historique collective alors que la gauche préférerait l’individualisme émancipateur sans cesse à creuser ici et maintenant ? Les gens de droite se montrent volontiers individualistes et les gens de gauche plutôt collectivistes : nous voyons bien combien la distinction fondée sur l’identité est compliquée ; comme le mot « libéral » (que nous verrons ultérieurement), il s’agit d’un concept flou. Le particularisme peut très bien se conjuguer à l’universalisme, chacun peut se sentir Corse ou Breton ou autre, et en même temps Français, puis Européen, Occidental du monde libre, et habitant d’une même Terre. Il n’y a que lorsque l’on radicalise sa position que tout bascule… à droite comme à gauche.

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L’universalisme dégénère vite en colonialisme « civilisateur » avec la mission d’apporter le progrès à une humanité à demi-sauvage dans les brumes de l’obscurantisme : c’est pourquoi la gauche était volontiers pro-coloniale fin XIXe. Plus tard, ce même universalisme des « droits » (droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droits de l’Homme, libre-échange) a pu dégénérer en impérialisme, les Etats-Unis, l’ex-URSS et la Chine en sont les derniers exemples – mais aussi l’ingérence « humanitaire » pas toujours distinguée de l’ingérence tout court.

Le particularisme vire à l’identarisme ethnique ou au communautarisme religieux. Poussé au bout, il engendre le racisme, où le même fantasme de pureté et de purge qu’en religion atteint le biologique et l’ethnique. Ce sont alors les génocides (létaux) et les épurations ethniques (par l’exil). De la Turquie anti-arménienne puis anti-grecque à l’Allemagne nazie anti-juive et anti-tsigane, à la Serbie, au Rwanda et ailleurs, jusqu’à l’islam salafiste ou wahhabite, l’identité mythifiée proscrit les mariages mixtes, jette la suspicion sur les origines et exige l’adhésion enthousiaste et fusionnelle avec le groupe national ou religieux dominant. Nous avions l’Inquisition catholique, nous avons eu l’étoile jaune nazie : c’est bien un même processus d’affirmation des dogmes et de cohésion morale et sociale qui est mis en œuvre.

Or ce particularisme n’est pas l’apanage d’une droite qui s’extrémise, il a été et demeure aussi une façon de gauche.

Juger sur un mot, coller une étiquette, cataloguer une fois pour toute – sont des travers staliniens, générés par la certitude de posséder LA Vérité révélée par l’œuvre scientifique du prophète Marx et mise en œuvre expéditive par les procédés sans scrupules de Lénine. Il en reste quelque chose chez les énarques bon teint comme chez les universitaires « de gauche, forcément de gauche » comme disait la Duras. Déduire l’être du paraître – et en faire une essence – est le processus de la pensée totalitaire qui permet de cataloguer comme « ultra-libéral », « réactionnaire », en bref « de droite » quiconque n’a pas l’heur de vous plaire. Les mêmes qui adorent hurler à la « stigmatisation » des pauvres minorités opprimées, stigmatisent sans complexe – dès qu’il s’agit de leur adversaire idéologique. Puisqu’ils ont la Vérité infuse, la Pravda disait-on en URSS…

Méfions-nous donc du mot « droite ». La France droite n’existe que comme slogan NKM ; la France des droites est plus réelle – et n’est pas cette caricature inventée par la gauche, mauvaise perdante, trop souvent poussée au fanatisme de pureté.

La droite française sur ce blog

(Nota : je parlerai de la gauche lorsque la primaire de gauche aura lieu)

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Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça

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Sauf le titre – vénal – ce livre de science politique en action mérite mieux que les « petites phrases » arrachées de leur contexte que les médias – vénaux – ont surtout retenu. Il est écrit sec, sans état d’âme, sur le mode du constat par deux grands reporters du Monde, auteurs déjà de Sarko m’a tuer en 2011. Issu de 61 rencontres sur quatre ans et demi (la dernière in extremis en juillet), ce livre se fonde sur plus de 100 heures d’enregistrement verbatim. Le président a vraiment dit ce qui est entre guillemets. Fallait-il le dire, en sachant que ce serait publié en fin de mandat ? C’est toute l’hypocrisie de la caste médiatico-politique française que de penser que non – alors que « la transparence » est ce qu’elle fait vertu d’afficher sans vergogne.

François Hollande ne ressort pas grandi de cet exercice de vérité sur sa pratique, ses doutes, ses analyses – mais il a au moins le mérite de le montrer en toute transparence – comme un message. Y compris ses dénis, ses refus de voir combien sa personnalité a obéré la fonction. Il déplore de n’être pas compris, mais à qui la faute ? Ayant horreur du conflit, il croit tout négociable, accessible au compromis : est-ce clair pour les citoyens ? N’est-ce pas l’origine même de la fausse « normalité » une fois devenu président, de la cacophonie et autres querelles de bac à sable entre ministres, députés « frondeurs » et autres petits ego plus préoccupés de leur image médiatique que de bonne politique ?

L’erreur initiale : « d’avoir accepté la mise en place, dès avant son élection, d’une majorité hétéroclite, composée de ministres dont l’expérience est inversement proportionnelle à l’ego. En moins de deux ans, on a recensé pas moins de 20 couacs d’importance, dont 13 ont nécessité un recadrage présidentiel » p.45. « Entre les ministres insoumis, en désaccord avec la ‘ligne’ Hollande-Valls (Montebourg, Hamon, Filippetti…), les frondeurs du PS, Martine Aubry et ses amis, sans même parler des états d’âme de la famille écolo ou de la radicalisation de la gauche dure, il n’a pas manqué de procureurs, dans son propre camp, pour juger sévèrement l’action du chef de l’État » p.162.

Faiblesse du premier ministre, laxisme présidentiel, il s’agit « d’un triple déficit de préparation, d’autorité et d’incarnation a conduit à un affaiblissement sans précédent de la fonction de président de la République. Les ministres se sont cru tout permis – un peu comme sa compagne, Valérie Trierweiler » p.46. Le président et ses 3 femmes, Ségolène, Valérie, Julie : aussi indécis et mou que par ailleurs – ce qui n’améliore pas son image ; 73 ministres en moins de 5 ans : un record sous la Ve République ! « Significatif, car il illustre l’amour de François Hollande pour le maquignonnage politique, cet art fondé sur la subtile répartition des ego, l’évaluation des rapports de force et le goût de l’intrigue » p.60. Comment ne pas reconnaître que ces subtilités sont illisibles au public, lui qui se moquent de l’idéologie si les mesures sont claires, efficaces et prises par des gens qui savent où ils vont ? Le gouvernement n’est jugé enfin correct que… fin 2015 !

Quant à la gauche, ce tas de ruines, Manuel Valls résume son apport en 2014 : « Ce qui est aujourd’hui mis à nu, nous assure-t-il, c’est l’impréparation du PS. Ces deux années sont ratées, au-delà du problème sérieux de méthode, car en fait on ne s’est pas préparés » p.38. Les auteurs : « Le PS est équipé pour gérer des villes, des départements, des régions, mais gouverner un pays, traiter une opinion fragile, c’est autre chose ». Hollande : « Ça m’a toujours frappé sur le plan parlementaire qu’une agrégation de gens intelligents peut faire une foule idiote. C’est ce que Marx appelle le ‘crétinisme parlementaire’, c’est-à-dire, en gros, un corps qui se défend. Vous mettez des gens dans une salle, ils sont tous intelligents, et ensemble ils deviennent bêtes… » p.328. « Je pense qu’on a une gauche – une partie de la gauche – qui n’a pas compris qu’il y avait des mutations, je ne parle pas que des mutations économiques. Par exemple, on ne traite pas l’immigration avec ou sans la religion musulmane, telle qu’elle est devenue. Avant, cette question ne se posait pas. Aujourd’hui, vous êtes obligé de l’intégrer, avec les risques que l’on sait de djihadisme, de départs – une toute petite minorité » p.332.

Le problème de François Hollande est que son pouvoir, au sens de Max Weber, n’est ni traditionnel, ni charismatique, mais rationnel. Le parti socialiste reste traditionnel – épris de la sainteté des traditions séculaires (même si le monde a changé…) ; les citoyens aspirent à un président charismatique – à un chef qui entraîne avec un projet cohérent et dynamique ; alors que Hollande reste désespérément rationnel : contraint par les règles, autocensuré affectivement, technocrate jusqu’au bout des ongles…

« Je fonctionne par cercles, sans que jamais ils ne se croisent », explique-t-il, théorisant ainsi la technique du cloisonnement dont il est le maître incontesté » p.24 – mais qu’il a piqué à son mentor Mitterrand. Stéphane Le Foll : « Il est très urbain et sympa, mais c’est un dur, une lame. Une carapace douce, et un noyau de métal. Il peut être très dur, ce salopard, sans te le dire franchement ! » p.12. Sauf qu’il est atteint d’une double incapacité : « créer un authentique lien avec les Français et définir sa conception du rôle de président de la République » p.87. L’affaire Leonarda, Kosovare expulsée avec sa famille, que Hollande tente de ramener en France – et qu’elle refuse, poussant le ridicule au comble : « en tentant de ménager tout le monde, une nouvelle fois, François Hollande a fait l’unanimité contre lui » p.86.

Le livre est écrit en 7 parties : le pouvoir, l’homme, la méthode, les autres, les affaires, le monde, la France. Je ne peux tout évoquer, ce serait trop long, ce qui prime à mon avis est la personne, ce « puzzle Hollande » dont il importe de connaître la trame. Social-libéral, adepte du pragmatisme, partisan de la politique de l’offre, républicain apaisé, habile en politique étrangère – ce président avait tout pour plaire, surtout après la dernière période Sarkozy, agitée et affairiste. S’il a raté son quinquennat, c’est moins pour avoir mal géré la France (cela s’est plutôt bien passé), que pour n’avoir pas su imposer une stature. Il n’a été président, pour les Français, qu’au lendemain de l’attentat à Charlie, soit vraiment très tard dans son quinquennat. Il est trop lent, trop indécis, trop ambigu – trop technocrate analytique – pour incarner véritablement la fonction très particulière qu’a créé de Gaulle et que Mitterrand avait su immédiatement adopter. Fait significatif de son manque de capacités relationnelles avec les vrais gens : « il ne lit jamais de romans, tout juste s’il feuillette parfois quelques récits historiques… » p.99.

Inversion de la courbe du chômage, mon ennemi la finance, renégocier le compromis européen, sauver la Grèce, les trublions Batho, Montebourg, Hamon, Duflot (l’ado attardée, auteur d’une loi illisible de 100 pages qui a plombé durablement le logement au détriment de l’emploi…), les fraudeurs Cahuzac, Aquilino Morelle, Thévenoud, Arif, Lamdaoui (irénisme ou aveuglement ?), la déchéance de nationalité, la loi El Khomri : « C’est le Houdini de la politique, un magicien de l’esquive, un professionnel de l’escamotage. Le genre de type qui, dans chaque situation périlleuse, trouve toujours une échappatoire. Le chef de l’État, qui fuit l’affrontement, n’a qu’une idée en tête lorsqu’il se présente à lui : le désamorcer en douceur, en essayant de ne mécontenter personne » p.142.

« Mais il se trouve que je suis président… » p.14 est sa phrase fétiche, comme s’il ne croyait pas en être arrivé là. Un spécialiste de la politique à gauche a parfaitement cerné le personnage : « Dans sa dernière interview, publiée par Le Point en juin 2016, Michel Rocard, décédé le 2 juillet 2016, avait émis ce diagnostic implacable : « Le problème de François Hollande, c’est d’être un enfant des médias. Sa culture et sa tête sont ancrées dans le quotidien. Mais le quotidien n’a à peu près aucune importance. Pour un politique, un événement est un “bousculement”. S’il est négatif, il faut le corriger. S’il est positif, en tirer avantage. Tout cela prend du temps. La réponse médiatique, forcément immédiate, n’a donc pas de sens. Cet excès de dépendance des politiques aux médias est typique de la pratique mitterrandienne, dont François Hollande est l’un des meilleurs élèves. Or le petit peuple de France n’est pas journaliste. Il sent bien qu’il est gouverné à court terme et que c’est mauvais » p.97.

Son avenir ? Vague, il n’a pas décidé, comme d’habitude ; il le fera selon les circonstances, sans rien fermer. Si Sarkozy est investi par la primaire à droite il ira sûrement, afin de protéger les Français des excès de l’autre. S’il s’agit de Juppé, pas sûr qu’il se décide, vu les sondages catastrophiques – et constants. Selon les auteurs, « Un soir de juin 2015, François Hollande nous livre une troublante confidence. Paraphrasant très involontairement l’aveu apocryphe prêté à Flaubert, il lâche : « Emmanuel Macron, c’est moi » p.203. « Je pense que Macron est authentiquement de gauche, redit-il. Et qu’il l’est depuis très jeune. Après, il est plutôt de l’inspiration qu’on a appelé la ‘deuxième gauche’, qui pense, et ce n’est pas tout à fait faux, que les partenaires sociaux sont parfois mieux placés pour déterminer leur avenir que le législateur. Il veut faire bouger les choses, c’est le rôle que je lui ai assigné » p.205. « Emmanuel m’a dit : “Moi j’ai envie de faire quelque chose, il y a des gens qui me demandent. Je peux toucher des électeurs, loin de la politique.” Je lui ai répondu : “Oui, fais-le » p.208. Macron se présentera-t-il contre lui ? Probablement pas, « par contre, si je n’y vais pas, c’est autre chose… » p.211.

Au total un bon livre. Pour comprendre le quinquennat, relativiser l’utile et le raté, saisir l’anguille Hollande. Un bilan…

Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, 2016, Stock, 672 pages, €24.50

e-book format Kindle, €16.99

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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

henry de montherlant photo

Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
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Montherlant contre la morale petite-bourgeoise

Henry de Montherlant est mort – volontairement – depuis plus d’une génération. Engagé volontaire en 1918, rengagé volontaire en 1939, il a soutenu sa patrie malgré son désir d’indépendance. Mais qui aime bien châtie bien. Il n’a cessé de stigmatiser la perte de vitalité française depuis 1918, le laisser-aller moral, la lâcheté petite-bourgeoise… qui dure encore.

Lui, aristocrate picard dont une branche remonte à la noblesse de Castille, il a cherché aux sources : l’enfance dans la ‘Relève du matin’, la soif dans Aux fontaines du désir’, l’ailleurs stimulant dans ‘Un voyageur solitaire est un diable’, les raisons de vivre et de mourir dans ‘Mors et vita’, l’éthique personnelle dans un siècle matérialiste avec ‘Service inutile’.

Il a vu le retour possible de la guerre dès 1919 ; il a raconté l’impréparation politique, le je-m’en-foutisme du commandement, le crétinisme des vieilles badernes parlementaires et le conformisme des militaires en 1938 ; il a décrit le désastre, l’exode et la débâcle de 1940. Il y eu certes la perte d’énergie d’un peuple saigné entre 1914 et 1918 – mais l’Allemagne le fut aussi. Il a mis plutôt en cause la morale du pastis et de la belote avec ce mot d’ordre national « Pas d’histoires ! ». L’âme de tout réduire au « petit », au « gentil », à l’insignifiant. L’effondrement de 1940 était écrit.

Devant la persistance de la société de Cour, du conformisme bachoteur des Grandes écoles, de l’hypocrisie devant l’argent, des coups politiques permanents, de l’histrionisme télé et footeux, on se dit que notre XXIe siècle commençant ressemble étrangement au XXe siècle débutant. Et que Montherlant a écrit quelques pages d’une morale française qui perdure. Citations :

« Car je méprise moins la dernière des bigotes que ceux qui, levant la tête et se prétendant libres, vacillent devant la première liberté qu’on leur offre » Aux fontaines du désir 1925, p.244. Les burkinis sont plus fières de leur provocation que les chiens couchants de la soumission à prétexte tiers-mondiste et repentant.

burkini vahine

« C’est suivre les autres sur leur terrain, que répondre à l’aiguillon ; c’est se faire manœuvrer. Tenons que l’absence d’amour-propre est quelquefois vertu, si laisser dire est toujours force de caractère. Il montre le courage qu’il faut pour ne pas céder à cette terreur d’être seul, ou seulement de la minorité, qui est une des plaies de la France d’aujourd’hui » Service inutile, 1935 p.668. La plaie de de bêler avec les moutons, de « réagir » (d’être donc « réactionnaire ») à toute provocation fomentée exprès par une clique d’islamistes qui cherchent à déstabiliser le consensus républicain et forcer à la guerre civile.

« Un imbécile est fait pour être homme de parti : ne voyant que sa vérité, il ne saurait en renier d’autres » Aux fontaines du désir 1925, p.280. Nos partis politiques, nos « zassociations » toujours promptes à revendiquer et à crier au scandale, sont remplis d’imbéciles – leur vérité bornée par leur petit esprit et par le groupe fusionnel.

2014 paysage partisan france

« Quant à ce qui est simplement hors du commun, cela paraît ‘ridicule’. Surtout en France, nation petite-bourgeoise et qui adore le petit. Dante, Michel-Ange, Shakespeare, Byron, Wagner ont été d’abord jugés ridicules, ici, parce que ‘bizarres’, c’est-à-dire autre chose que petit-bourgeois. Le XVIIe siècle est pour nous le grand siècle parce qu’il a affadi tout ce qu’il a touché : l’antiquité comme l’épopée moresque » Aux fontaines du désir 1925, p.260.

Fonctionnaires et système scolaire pour un même combat : le convenable. « Cette grande conspiration française contre la naïveté et le naturel ! Les mots d’ordre du primaire ne sont pas si différents de ceux du classique : pas de lyrisme, pas de fantaisie, pas de vision vraie de la réalité, pas d’expression directe de ce qui est ressenti, tout cela est ou ridicule ou choquant : un peuple avec perruque, aujourd’hui avec certificat d’études, ne saurait le supporter. Le jargon de nos petits intellectuels avancés sert un idéal bien opposé, certes, à celui des beaux esprits de Versailles ou à celui des scolastiques : n’importe, ‘tarte à la crème’ et ‘baralipton’ y montrent le nez. Le lit de Procuste sur lequel un professeur de 1928 étend une page d’écrivain, pour la mutiler de tout ce qu’elle a de vigoureux et d’inspiré, ou une copie d’écolier, pour y barrer rageusement tout ce qu’elle a de personnel et qui sente la valeur, c’est un meuble national, le même depuis des siècles : le duc de Roannez y étendit Pascal, Fontanes y étendit Chateaubriand, lequel y avait étendu Dante, etc. Quand Hugo et Zola veulent parler du peuple, ils en font une description « littéraire », c’est-à-dire fausse, tout comme un auteur de bergeries du XVIIIe siècle, et c’est seulement parce que cette description est fausse qu’elle a plu et qu’elle a été acceptée » Service inutile, 1935 p.610. L’idéalisme, le monde en Bisounours – cette plaie du petit-bourgeois bien-pensant.

droite ou gauche

La « morale de midinette » plus que jamais à l’œuvre : « Peur de déplaire, peur de se faire des ennemis, peur de ne pas penser comme tout le monde, peur de peindre la réalité, peur de dire la vérité. Mais, en fait, ce sont tous les Français qui, depuis le collège et dès le collège, ont été élevés sous le drapeau vert de la peur. Résultat : le mot d’ordre national « Pas d’histoires ! » ; la maladie nationale : l’inhibition. Depuis près d’un siècle, depuis vingt ans plus encore [1918] on injecte à notre peuple une morale où tout ce qui est résistant est appelé « tendu », où ce qui est fier est appelé « hautain », où l’indignation est appelée « mauvais caractère », où le juste dégoût est appelé « agressivité », où la clairvoyance est appelée « méchanceté », où l’expression ‘ce qui est’ est appelée « inconvenance » ; où tout homme qui se tient à ses principes, et qui dit non, est appelé « impossible » ; où tout homme qui sort du conformisme est ‘marqué’ (comme on dit dans le langage du sport) ; où la morale se réduit presque exclusivement à être « bon », que dis-je, à être « gentil », à être aimable, à être facile ; où la critique se réduit à chercher si on est moral, et moral de cette morale-là » L’équinoxe de septembre, novembre 1938, p.843. La gauche dégoulinante de jérémiades déconsidère ce qui a fait longtemps le souffle de la gauche ; les associations anti, professionnels du choqué, déconsidèrent ce qui a fait longtemps la noblesse de leur combat, la défense des faibles et des minorités ; les politicards courant derrière les sondages à coup de communication et de petites phrases déconsidèrent ce qui a fait longtemps la noblesse de la politique : servir l’État.

Aboitim avait raison : voir le monde au bout de la truffe en dit plus sur le monde politico-médiatique français que bien des analyses. « Montre-moi ton chien, je te dirai qui tu es. Une certaine petite bourgeoisie française, en supportant, que dis-je, en adorant le contact journalier, la cohabitation avec d’immondes roquets, que nous ne regardons qu’avec nausée, nous ouvre un jour sur elle-même. Il y a dans le mystique musulman Al Hallaj l’histoire d’un chien qui suivait un homme, et qui était l’âme de cet homme. Le roquet de cette petite bourgeoisie française, c’est son âme » Service inutile, 1935 p.641.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
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Musulmans ou islamistes

Comme beaucoup de ceux qui réfléchissent avant d’énoncer, je fais une claire distinction entre ceux qui croient simplement et ceux qui veulent imposer leur foi. Ainsi entre catholiques et intégristes, ou musulmans et islamistes. Notons ce fait particulier qu’aucun juif ne veut convertir les autres, et que les bouddhistes ne proposent que leur exemple de vie bonne pour attirer les adeptes.

N’oublions pas qu’Arthur Rimbaud, Henri de Monfreid et Isabelle Eberhart se sont convertis à l’islam. Mais cela restait de la foi intime, pas du prosélytisme intolérant, une manière aussi de pénétrer les sociétés étrangères de l’intérieur pour mieux les comprendre. La foi est du domaine individuel, intime, et Sadiq Khan élu en mai 2016 Maire de Londres a laissé le djihad au vestiaire.

Certes, les croyants peuvent tenter de convertir « de bonne foi », étant sûrs non seulement de détenir la Vérité absolue révélée par le seul Dieu suprême, mais surtout de « sauver » les âmes des mécréants. Ce fut le cas des Jésuites du Paraguay et des missions en terres étrangères. Mais nul besoin de religion pour cela : aider les autres est un mouvement généreux universel. La médecine et l’école furent les vertus d’une certaine colonisation faite pour de « grandes idées » – en général républicaines puis humanistes.

Ce qui n’est pas allé sans dérives. Le positivisme scientiste et la foi républicaine, socialiste voire communiste, ont été aussi des autoritarismes visant à dominer les peuples-enfants et à discipliner l’anarchie sexuelle africaine et polynésienne. Pour mieux exploiter le travail, faire « suer le burnous » et « éradiquer la paresse congénitale » (hum !).

ibn khaldun le livre des exemples tome 1

Mais la vertu des pays occidentaux est de s’être rendu compte de ces dérives, qu’elles soient celles des missions évangélisatrices dont les Jésuites sont revenus, de la « volonté générale » de 1789 que la révolution voulait étendre à toute l’Europe avant tout le genre humain, du communisme soi-disant « scientifique » qui devait libérer le monde entier des chaînes de l’exploitation – au service d’une étroite élite soumise au grand Parti unique…, ou du socialisme jacobin dont les technocrates savent mieux que vous ce qu’il vous faut. Tous se méfient de « la démocratie », le peuple leur paraissant ignare, manipulé ou beauf réactionnaire. Les discours sur le Brexit, après celui sur la montée du Front national aux européennes, en témoigne.

Ces croyances religieuses ou séculières, qui sont légitimes car elles font avancer l’humanité, sont désormais cantonnées dans la sphère privée pour ce qui est de Dieu, et dans la sphère politique pour ce qui est du débat sur les valeurs. La guérilla catholique contre la révolution a cessé ses effets après 1945 – non sans avoir sali les idéaux humanistes puis étriqué la pensée durant un siècle et demi – jusqu’au pétainisme de soumission (la « manif pour tous » est restée sans lendemain). L’agitation permanente marxiste depuis 1945 n’a jamais cessé (avec la CGT, Besancenot et Mélenchon) – mais elle se maintient dans les normes démocratiques, même si « la rue » exige plus de démocratie directe et moins de démocratie représentative. Le Parlement, en France, étant réduit à voter selon l’appartenance partisane sans discuter – ce qui est pourtant son rôle.

Mais aujourd’hui, seul l’islam renaît comme religion conquérante, intolérante, terroriste.

Pourquoi ? Parce qu’il veut en revenir aux origines et que ces origines sont la guerre tribale mêlée à la guerre idéologique au nom de la Révélation. S’il n’est de dieu que Dieu, il commande en tout et les minables humains doivent s’humilier devant Lui et obéir en tout aux Paroles qu’il a distillées via l’archange Djibril à l’oreille de l’illettré Mahomet, puis aux paroles du Prophète en son vivant, puis des gloses des érudits après le Prophète, puis des fatwas de savants autoproclamés qui se veulent détenteurs de l’unique interprétation de la vraie Vérité…

Les Musulmans sont des croyants légitimes s’ils pratiquent leur foi en privé, acceptant le compromis de la vie en commun. Mais les islamistes sont des croyants guerriers qui veulent imposer leur foi particulière au monde entier, surtout dans les pays qui les acceptent mal. C’est leur vengeance – que ce « surmusulman » (Fethi Benslama, psychiatre) : le renversement de l’humilité en arrogance analogue au Superman inventé en 1933 par un Juif américain sur le modèle de l’Übermensch de Nietzsche – déformé par l’aryanisme nazi. Le ressentiment intime projette une image boursoufflée de soi, déformée par la haine et dominatrice, qui conforte le moi blessé. Surtout de ceux qui ne sont pas encore des hommes, entre 15 et 25 ans, eux qui cherchent leur virilité dans la fraternité garçonnière d’où les femelles sont bannies, et qui justifient la raideur du sexe interdit par la kalachnikov rigide qui crache son jus puissant.

Cette quête de la Pureté, qui est l’un des ressorts du radicalisme adolescent confronté à la « souillure » du désir sexuel, trouve dans le corpus islamique de quoi se justifier.

Car les textes sacrés sont loin d’être innocents… Ils sont considérés par les oulémas comme véritablement authentiques. L’islam doit être étendu par les armes ; le djihad n’est pas qu’intérieur mais se manifeste dans la société et contre les ennemis ; les Juifs de Médine ont été exterminés par Mahomet lui-même – par calcul politique ; les minorités non-musulmanes des autres religions du Livre doivent être « soumises » et reléguées avec des droits inférieurs, payer un impôt communautaire.

fesses mediavores

L’islam, dans sa pureté croyante originelle, est dans ses effets analogue au nazisme – sauf que la foi remplace la race et que quiconque peut toujours se convertir. Ceux qui ne le font pas sont des sous-hommes, ceux qui résistent des cafards à exterminer. Toute la littérature militante de Daech – proclamé État islamique – le répète à l’envi.

De l’administration de la sauvagerie’ (édité en français sous le titre ‘Gestion de la barbarie’ et un temps disponible sur Amazon, à la Fnac et à la Librairie catho…), rédigé vers 2003 par Abou Bakr al-Baghdadi, explique en détail comment s’emparer d’un territoire, le soumettre brutalement par la terreur et l’application stricte de la charia wahhabite, puis porter la guerre au cœur de l’ennemi occidental et juif par les techniques mêmes du trafic financier, de la communication et de l’information occidentales. Mentir, voler, violer, vendre des œuvres d’art ou des êtres humains, crucifier, torturer, tuer – sont des pratiques permises et même légitimes « au nom d’Allah ». Comme si Dieu avait créé les bas instincts pour qu’ils servent sa Gloire.

L’historien de l’islam Ibn Khaldun (1332-1406) démontre clairement combien la religion est ce qui donne corps et forme au peuple arabe. « L’islam – la religion musulmane – est le seul monothéisme qui implique les devoirs de la guerre dans ceux de la religion », selon le professeur d’histoire médiévale de Nanterre Gabriel Martinez-Gros dans un numéro de la revue L’Histoire (423, mai 2016, p.56). C’est la progressive instauration de l’État, avec sa division des tâches entre guerriers, experts et lettrés, qui pacifie la violence originelle de la croyance. Pour Ibn Khaldun, les Turcs, les Mongols et les Berbères dans l’Oumma ont affaibli les Arabes – puisque la religion n’avait plus d’utilité politique pour l’empire. Or, rappelle Ibn Khaldun : « Dans la communauté musulmane, la guerre sainte est un devoir religieux parce que l’islam a une mission universelle et que tous les hommes doivent s’y convertir de gré ou de force » (Muqaddima – Le Livre des Exemples, p.532).

C’est cet écart entre l’origine et aujourd’hui qui fait que des musulmans deviennent islamistes. Le retour aux sources est un danger, aussi bien pour les racistes que pour les croyants. Mais c’est bien ce qui guette notre monde, déçu de la tournure des choses.

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice : le Surmusulman, 2016, Seuil, €15.00

e-book format Kindle, €10.99

Ibn Khaldun, Muqaddima – Le Livre des Exemples tome 1, Gallimard Pléiade, 2002, 1555 pages, €76.50

Jean Lafontaine, Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech », 2016, Atlantico

 

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Utopie ou projection pour Nuit debout ?

La mentalité utopiste est un fait psychologique proche de la schizophrénie. L’utopie est fixiste alors que tout ne cesse de changer et que chacun le sait. Elle est antihistorique alors que l’histoire ne cesse de se faire malgré tout et malgré la réticence de tous. Ce pourquoi qui rêve d’un « autre monde » parfait, ici-bas ou au-delà, se situe en-dehors de la réalité. D’où la schizophrénie, perceptible lors des Nuits debout, « un désir de fusion aussitôt remplacé par une envie de séparation définitive » selon le site Doctissimo.

Certains ne le voient pas, qui se contentent de rêver en poètes, certains autres en sont conscients, qui organisent leur utopie rationnellement comme on prévoit le tableau de financement d’une entreprise. Ceux-là savent que le réel va modifier les données et que leur épure ne sera jamais réalisée telle qu’elle a été pensée – mais elle est un guide pour l’action.

Laissons les rêveurs à leurs rêves, leur cas est désespéré. Perpétuellement insatisfaits de ce qu’ils sont et où ils sont, ils n’ont que ressentiment pour ce monde qui ne les a pas récompensés comme ils le voudraient, pour cette société dure qui les ignore comme perdants. Ils ne se posent pas la question de savoir quelle est leur part de liberté qu’ils n’ont pas utilisée, leur part de responsabilité qu’ils n’ont pas prise, leur part d’infantilisme qu’ils n’ont pas surmontée. Ressentiment, paranoïa et complot est leur lot. Soit ils sont niais, soit ils ont « l’intelligence d’un cendrier vide », selon la formule belge à qui l’on doit les Molenbeek et autres lâchetés du laisser-faire et du renoncement.

vierge a l enfant dans le metro alexey kondakov

Gardons le cas de ceux qui anticipent, leur utopie étant la projection dans le futur des choses telles qu’ils voudraient qu’elles soient. Cette tendance-là de l’utopie est un phénomène socio-historique plus qu’une tendance psychologique de fond. Les choses vont mal, et de mal en pis : donc que pouvons-nous penser pour qu’elles aillent mieux, ou dans un meilleur sens ?

Nul ne devient révolutionnaire par savoir, mais par indignation. Le savoir ne vient qu’ensuite remplir et préciser la protestation initiale. Bien sûr, il y a les professionnels du choqué qui se content de gueuler et sont pour cela très contents d’eux. Ils ne veulent surtout pas sortir de cette posture, car il s’agirait de s’engager, de proposer du positif, du concret ; il s’agirait de faire – de s’investir. Ceux-là restent sur « l’Indignez-vous ! » du papy de la résistance, ils discutent à perdre haleine durant les nuits debout (sagement assis devant ceux qui « s’expriment »). Ceux-là « posent des questions », « cherchent à comprendre ». Ils ne feront jamais rien, jamais sûr d’eux ni des autres, surtout pas prêts à aliéner leur individualisme à un projet collectif avec lequel ils seraient – forcément – « pas tout à fait d’accord », puisque telle est l’essence de la démocratie que le débat suivi du compromis. Vous avez là ce qui explique l’échec permanent de la fausse révolution permanente du parti écolo hé hé el Vé (écho à hé ho la gauche) !

La dernière grande utopie laïque fut celle du communisme, dégénérée en socialisme, lui-même crevé par perte de sens. Les intellectuels qui ont adhéré au communisme, tout comme les dirigeants d’origine ouvrière, ont été influencés à la fois par les Lumières et par le catholicisme – les grandes utopies qui ont précédé. L’instituteur et le curé ont inspiré les gamins qui, devenus adultes, ont adhéré aux idées généreuses du paradis futur. Thorez, Duclos, Vassart (secrétaire à l’organisation et représentant du parti communiste français au Komintern) ont eu une très forte éducation religieuse, Benoît Frachon avait un frère curé, Vaillant-Couturier avait été avant 1914 l’auteur de poèmes mystiques. Dostoïevski lui-même, dans son Journal d’un écrivain (Pour 1873, Pléiade) écrivait : « Il est de fait, à la vérité, que le socialisme naissant était alors comparé, même par certains de ses meneurs, au christianisme : il était pris en somme pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation ». Raymond Aron dira, dans L’opium des intellectuels (1955) que « le communisme me semble la première religion d’intellectuel qui ait réussi ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre Nuit debout, du moins la fraction qui discute et veut changer le monde – pas celle qui vient pour jouir, se faire voir et casser du bourge. Fraction qui « cherche à comprendre » et qui est nuit après nuit récupérée par les seuls un tant soit peu organisés, Lordon et son Fakir, par exemple.

Le débat démocratique sur l’agora, mouvement spontané sympathique, dégénère en réunion informelle de toutes les sectes utopistes pour qui le yaka compte plus que la proposition politique pour la cité. S’y manifeste volontiers une pensée alimentée de surenchère révolutionnaire, d’idées courtes et de slogans simplistes « pour les nuls ». Car toutes ces réflexions tournent autour d’une même obsession : la pureté – de la représentation, des votes, des élus, du droit, du travail, des salaires. Rien de plus dangereux que ce fantasme de pureté ! Que ce soit la race, la classe ou l’idée, le pur exclut tous ceux qui lui paraissent contaminés ou carrément impurs. C’est que ce font les islamistes (qu’on ne saurait confondre avec les musulmans), c’est ce que font les gauchistes, les écologistes, hier les communistes, les catholiques – en bref tous ceux qui croient détenir LA vérité unique et éternelle…

me myself and i mediavores

Rien de positif dans cette utopie de « pureté », rien que du négatif au contraire : « ne pas » ci ou ça, empêcher la casse, résister. L’exemple du concept de socialisme nous éclaire à ce sujet. Inventé vers 1840 pour désigner le contraire de ce qui faisait mal, « le capitalisme ». Personne ne savait trop ce qu’était en réalité le capitalisme (système d’efficacité plutôt qu’idéologie) mais cette poupée-vaudou était un repoussoir commode pour tout ce qui n’allait pas. Quant au « socialisme », cette chimère (à qui Marx ne donnera que plus tard une caution « scientifique »), il était un peu en 1840 comme la licorne : une bête fabuleuse qui n’a jamais existé, composée d’éléments disparates pris dans les bêtes réelles. L’utopie de Nuit debout ressemble fort au socialisme infantile d’il y a quasi deux siècles…

Il est vrai que le peuple a besoin d’illusion car la vérité lui parait trop effrayante. Les manipulateurs ont toujours joué sur ce besoin « religieux » de donner du sens là où il n’y a que l’histoire en train de se faire, sans dessein ni volonté. Les Bolcheviks ont ainsi offert la paix, la terre, le pain et le pouvoir aux soviets locaux – leur réalité au pouvoir fut la guerre civile, la collectivisation, la confiscation du grain et la famine, la dissolution de l’Assemblée constituante et le pourvoir absolu du Parti unique et de la Tcheka, son bras armé. Alors que la société occidentale s’appauvrit, économiquement et intellectuellement, que le travail est perçu comme exploitation (sauf aux États-Unis où l’on « crée » des entreprises), que le jouir est élevé au rang de philosophie (après les attentats du 13 novembre), que le terrorisme incite au repli et à l’intolérance, que le matérialisme le plus ras de terre occupe les cœurs et les esprits – l’utopie de la nuit debout semble apporter la lumière.

  • Oui si cette utopie est projection dans l’avenir, consciente des négociations exigées avec les autres citoyens et des adaptations nécessaires avec le réel.
  • Non si elle se contente d’être ce rêve béat du niais qui croit au grand « yaka », aussi intelligent qu’un cendrier vide prêt à s’emplir de n’importe quel mégot capté sur Internet ou auprès des sectes manipulatrices.

Le phénomène religieux, au sens étymologique d’être relié, est un élément permanent du rapport au monde – même si religion ne signifie pas forcément croyance en un quelconque dieu. Mais ce phénomène n’est utile à l’être humain que comme élément dialectique pour le faire avancer, entre transcendance et finitude, entre collectif citoyen et personne individuelle. Pas sûr que la Nuit connaisse jamais son Aube…

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Tchernobyl ou l’échec du socialisme

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Trente ans déjà : le 26 avril 1986, à 1 h 23 mn 4 s du matin, le réacteur n°4 s’emballe subitement. Une quarantaine de secondes plus tard, deux formidables explosions secouent le site. Selon Grigori Medvedev, l’ingénieur en chef qui construisit la centrale de Tchernobyl, « une boule d’énergie électrique, légèrement aplatie et mesurant près de 7 m de diamètre et 3 m de hauteur, s’est formée dans le tiers supérieur de la zone active du réacteur. Près de 50 tonnes de combustible nucléaire se sont alors évaporés sous l’impact de cette boule et ont été projetées dans l’atmosphère, à une hauteur variant entre 1 et 11 km » p.42.

Dix ans déjà : Galia Ackerman, journaliste à Radio France Internationale, historienne de formation et chercheur associé à l’Université de Caen et parlant couramment le russe, a enquêté sur le sujet pour une exposition à Barcelone. Cet « accident » survenu au pays du « socialisme réalisé » montre combien l’idéologie, le scientisme et la bureaucratie peuvent mener un peuple à la catastrophe. L’idéologie a privilégié l’activisme, le pharaonique, et le secret.

  • Activisme autoritaire : « Fort d’une idéologie nouvelle qui prônait le dévouement total du citoyen à sa patrie socialiste, l’État sacrifiait ses sujets, par milliers ou par millions, selon les circonstances, pour assurer sa marche glorieuse vers un avenir radieux et briser toute velléité de résistance chez ceux qui ne voulaient pas marcher au pas. C’est aussi ce qui s’est produit à Tchernobyl » p.15.
  • Le pharaonique ne coûtait « rien » puisque les hommes-fourmis étaient innombrables et corvéables à merci. Le pharaonique servait l’ego surdimensionné des bureaucrates qui s’étaient hissés à la tête du Parti avant-garde. « De l’utilisation de détenus du Goulag, sous Staline, à l’exploitation de jeunes komsomols dans les ‘chantiers du communisme’ sous Khrouchtchev et Brejnev, tous les moyens étaient bons pour fournir une main-d’œuvre très peu coûteuse à des projets colossaux comme, par exemple, ceux des centrales hydroélectriques du Dniepr ou de Bratsk » p.18.
  • Le secret était le ressort du pouvoir de l’élite dirigeante : « Les données précises ont été occultées par les autorités soviétiques désireuses de sauver la face devant le monde extérieur et devant leur propre peuple » p.11.

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Avant 1986, nombre d’accidents s’étaient déjà produits mais, « à l’exception d’une vague allusion en 1982 dans la ‘Pravda’ (qui signifie la Vérité !…), aucun de ces 11 accidents, sans compter les centaines d’incendies, ne fut rendu public » p.27.

Le scientisme, issu de la pensée de Marx, est une perversion de la Raison les Lumières. « Les bolcheviks rêvaient de devenir non seulement les maîtres des hommes, mais aussi de la nature, les maîtres de l’univers. ‘Le communisme, c’est le pouvoir soviétique plus l’électrification de tout le pays’, proclama Lénine en 1920 » p.17. L’URSS, dotée de gaz, de pétrole et de nombreuses rivières, n’avait nul besoin de centrales nucléaires. Mais l’idéologie de conquête de la nature et le fantasme de toute-puissance mondiale ont forcé dès 1954 la construction de tels symboles technologiques, dérivés du militaire. Surtout, « le personnel des centrales avait été élevé dans l’idée qu’un réacteur nucléaire ne pouvait pas exploser » p.47. Il s’agit de croyance par défaut d’information, parce que l’idée même d’une incertitude technologique était impensable à l’idéologie, sensée détenir la « seule » méthode « scientifique » pour parvenir à la Vérité.

La bureaucratie du Parti s’est bien sûr emparée de cet instrument de pouvoir symbolique qu’est dompter l’énergie de l’atome. « Bien que supervisées par l’Institut de l’énergie nucléaire Kourtchatov de Moscou, leur construction et leur exploitation (des centrales) se trouvaient en fait entre les mains des apparatchiks du Parti. Or, pour ces apparatchiks, seule la réalisation des plans quinquennaux importait. (…) On construisait à la va-vite, sans investir suffisamment dans la formation de cadres compétents » p.26.

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Aucune bureaucratie n’a d’âme et tout humanisme se perd dans les règlements « neutres » des bureaux cloisonnés : « La Commission gouvernementale eut automatiquement recours à la logique stalinienne où seule la victoire compte, alors que les pertes militaires ou civiles n’ont aucune importance » p.78. Aucune décision d’ensemble, rejet de toute responsabilité, je-m’en-foutisme généralisé, tels sont les maux des bureaucraties. « L’académicien soviétique Legassov : « impréparation, gabegie, effroi… C’était exactement comme en 1941, mais en pire » p.81.

igor kostine tchernobyl confessions d un reporter

« Naturellement, il fallait étouffer au plus vite cette affaire. Le Politburo prit alors une décision ingénieuse. Dans ses protocoles du 8 mai, on lit : ‘Le Ministère de la Santé de l’URSS a décrété les nouvelles normes de niveaux admissibles en matière d’irradiation de la population par des rayonnements ionisants, supérieures de 10 fois par rapport aux normes précédemment en vigueur. Dans certains cas, il est possible d’augmenter ces normes jusqu’à 50 fois » p.84. La viande provenant des régions contaminées sera utilisée « pour la confection de charcuterie, de conserves et de produits cuisinés, en la mélangeant avec de la viande normale, en proportion de 1 pour 10 », a décidé d’un trait de plume la bureaucratie à Moscou (très loin de Tchernobyl), « texte signé par le président du Comité d’État à l’agro-industrie, Vsevolod Mourakhovki » p.110.

Bilan : près d’1 million de liquidateurs du site contaminés, 116 000 personnes déplacées, souvent trop tard, près de 20 000 morts, 200 000 invalides selon Gueorgui Lépine (rapport au colloque de Berne, 12 novembre 2005). 9 millions de personnes vivent toujours sur des terres plus ou moins contaminées. La bureaucratie s’en fout, la technocratie règne. Là-bas comme chez nous. Sauf que…

Les pays « libéraux » peuvent avoir des accidents similaires ou commettre des bévues bureaucratiques du même genre telles le sang contaminé, la vache folle ou le Mediator – mais l’opinion ne tarde pas à le savoir et les têtes tombent, les procès jugent et indemnisent, les procédures sont changées. Pas dans une société où l’État est tout-puissant !

Ne jamais laisser un État devenir tout-puissant, si une ‘élite’ se croire au-dessus des lois communes. Même socialiste – et surtout socialiste, si l’on en croit leur croyance définitive à détenir la Vérité !

Galia Ackerman, Tchernobyl, retour sur un désastre, 2006, Folio Documents 2007, 163 pages, broché €14.20

Igor Kostine (photographe), Tchernobyl : confessions d’un reporter, éditions des Arènes, 2006, 240 pages, €35.50

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Inconséquences à gauche de la gauche

Il y a « la gauche », celle qui gouverne et qui aspire à gouverner ; et il y a la « gauche de la gauche » qui ne veut surtout jamais gouverner pour rester au chaud dans le nid des « principes » – puisque ces principes sont LA Vérité révélée un jour par un prophète barbu (qu’Allah en soit loué !… Euh, non, il s’agit d’un juif et allemand en plus, un certain Marx, Karl).

Belle et rebelle, la gauche de la gauche attire les immatures, les Clémentine Autain passées directement des barricades étudiantes à la vie trépidante de militante politique. Sans espoir d’en sortir… Elle cumule, Clémentine, égérie de jeunesse, mère suicidée, auteur d’une maitrise d’histoire sur la colonisation en Algérie et d’un DEA sur le féminisme, violée à 23 ans dit-elle aux marches de l’université Paris VIII, UNEF et MLF, engagée auprès des sans-papiers, à gauche de la gauche de la gauche, écolo et adepte de refaire le monde (sur RTL). Elle pousse l’ivresse à être plus dans le vent que le vent ne peut la porter, à l’extrême pointe de « ce qu’il faut ». C’est que, fille de comédienne et de chanteur, elle est tombée dans la com’ toute petite. Jack Ralite le communiste et Alain Krivine le trotskiste ont été ses mentors.

Clémentine Autain a parfaitement le droit d’être ce qu’elle est et de militer comme elle veut. Mais elle ne possède ni LA vérité révélée, ni même la cohérence qui la rendrait légitime. Elle parle fort, trop vite, assène sans complexe ses idées, intervient partout – mais cet activisme ne vaut pas qu’on la suive. Au contraire.

L’exemple Autain n’est pas unique mais exemplaire. La gauche de la gauche se déconsidère par ses outrances, ses postures et ses inconséquences. Que propose-t-elle de concret ? Couper des têtes à la Chavez (Mélenchon) ? Tout nationaliser et augmenter les salaires (Besancenot) ? Yaka et encore yaka – mais surtout ne jamais faire front uni pour accéder au pouvoir, ni même accepter des concessions réalistes pour faire de l’entrisme dans un gouvernement de gauche comme EELV. La politique est un combat où il ne s’agit pas d’être dans le vrai mais d’imposer sa raison.

Et cette raison est l’absence totale de frontières. L’idée vient de Marx, qui la voyait dans l’avenir, évoquant l’internationalisme des prolétaires, définis comme soumis aux puissants. Les prolétaires ont bien régressé, moins nombreux parce que l’industrie s’est robotisée et surtout exilée dans les pays émergents, mais aussi parce que la hausse des salaires ouvriers a suscité chez eux une « trahison de classe ». Les ouvriers mieux payés n’ont plus autant revendiqué mais sont devenus petit-bourgeois, aspirant au frigo, à la bagnole, à la télé, au Smartphone, aux congés payés à Sousse ou Antalya.

Et la gauche de la gauche crie à la trahison de l’idéal, elle qui est composée surtout de fonctionnaires pour qui ni l’emploi, ni la santé, ni la retraite ne sont – leur vie durant – un problème, et de petits intellos qui se croient aptes à refaire le monde en moins de deux sans jamais avoir travaillé en usine ni même à la caisse d’un supermarché.

Délaissant les prolos, trop réactionnaires à leur goût, ils ont investi massivement sur l’immigré, l’ex-colonisé, le musulman, devenus Victimes puissance dix puisqu’à la fois pauvres, peu éduqués, « différents » et mal considérés. La grande idée socialiste s’est dévoyée dans le maquignonnage spéculatif du toujours plus « petit » selon le Christ, celui qu’il faut absolument aduler pour entrer au paradis (« Ce que vous faites au plus petit, c’est à moi que vous le faites »). Pas mal pour des gauchistes athées laïcards…

Donc toutes les victimes ont « droit », toutes les victimes du monde doivent pouvoir entrer librement dans cet Eldorado qu’est l’Europe, sans qu’aucune frontière ne puisse les en empêcher.

Penser à l’envers est le propre de la gauche de la gauche… Démonstration :

gamins torse nu en croisiere

Les frontières, dites-vous ? Ne sont-elles pas les bornes de la souveraineté, où les citoyens décident de vivre ensemble et d’organiser leurs relations ? Ouvrez tout grand les frontières et vous n’aurez plus de citoyens souverains – à moins de considérer les immigrés comme des hilotes exclus de tous droits. Première inconséquence de la gauche de la gauche.

Si les frontières sont abolies, comment interdire aux marchandises de passer avec les gens, aux escrocs et aux terroristes de pénétrer partout sans contrôle, aux échanges généralisés (rêves du libre-marché intégral) de se produire ? Ah non ! fulmine la gauche de la gauche, pas les OGM ni le produit du travail des enfants, ni… Alors, faut-il rétablir les contrôles, donc les frontières ? Deuxième inconséquence de la gauche de la gauche.

Et si la majorité des citoyens (qui ne sont pas tous à gauche de la gauche) ne sont pas d’accord ? Faut-il abolir la démocratie au nom de la Vérité qu’on croit détenir ? Hélas ! l’immigration fait peur. Moins la concurrence pour les emplois ou le spectacle de la pauvreté que le choc des mœurs et des religions, dont on voit bien, depuis une vingtaine d’années, les inconvénients dans le « vivre-ensemble » (pourtant incantation à gauche de la gauche). Les citoyens veulent avoir leur mot à dire : certains disent carrément ça suffit (ils votent Front national), d’autres pas trop ni trop vite (ils votent plutôt centriste), d’autres établissons des règles claires de ce qui est permis et de ce qui n’est pas permis (ils votent un peu Républicain), d’autres encore commençons par améliorer les procédures d’éducation et d’intégration avant d’ouvrir (ils votent plutôt socialiste). Il n’y a que la gauche de la gauche à réclamer le laisser-faire, laisser-passer des immigrés sur tous les sols. Troisième inconséquence de ces gens.

Les gauchistes de la gauche se sont monté le bourrichon, haletant de « s’exprimer », pas le temps de penser, zappant d’une wiki-fiche à l’autre sans jamais lire, étudiant à peine et comprenant à demi-mots – puisque l’idéologie donne toutes les clés. Pour eux, l’Histoire est en marche et le mouvement social induit par le mouvement inéluctable de l’économie va amener l’internationalisme planétaire. En parlent-ils aux Chinois, aux Russes ou même aux Indiens (deux-tiers de la planète) ? Que nenni !

  • NOUS Européens sommes coupables de colonialisme, même si les colonies sont indépendantes depuis deux générations.
  • NOUS sommes donc sommés d’expier ce péché originel, par des laïcards athée qui ne craignent pas d’en appeler au préjugé chrétien si cela sert leurs intérêts de pouvoir.

Le Français de souche appelé Souchien vote Front national, c’est entendu à gauche de la gauche. Faisons de ce sous-chien notre Bête noire, notre pire ennemi – car chacun sait, depuis le proto-nazi Carl Schmidt qu’il faut désigner l’ennemi pour se créer une identité. Identité ? Mot tabou à gauche de la gauche mais qu’on est bien obligé d’employer pour se différencier et simplement exister. Quatrième inconséquence de la gauche de la gauche…

La cinquième ne serait-elle pas d’inciter à voter massivement Front national les citoyens effrayés des outrances posturales des militants sans-frontières ?

Et je suis certains qu’on peut en trouver d’autres !

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Belinda Cannone, La bêtise s’améliore

belinda cannone la betise s ameliore
Je voudrais vous parler aujourd’hui d’un petit livre léger (210 pages), pétillant (36 chapitres) et qui rend joyeux. Il n’est que de voir en premier la photo de couverture de l’édition originale qui représente l’auteur, toute souriante et malicieuse, belle, jeune, pleine de vie. Depuis, l’auteur s’est effacée devant « la » bêtise : l’autruche qui se cache la tête dans le sable pour ne pas voir les dangers. Belinda Cannone a un beau nom qui enfle sous la langue, qui ronfle dans le palais. Romancière et essayiste, elle analyse les mots et les attitudes. Dans ce petit livre, il s’agit de la bêtise.

Vaste programme ! se serait écrié l’Autre (de Gaulle, évidemment !). Certes, mais elle cerne surtout la bêtise intelligente, bien différente de l’inintelligence ou même de la sottise. Chez tout le monde, aussi sophistiqué et cultivé qu’il soit, des mécanismes produisent de la bêtise : chez vous, chez moi, chez les autres. Pourquoi cela ?

  • Pour se sentir au chaud dans un groupe ;
  • Pour se sentir dépositaire de la force du nombre ;
  • Pour attirer l’attention sur soi en rappelant les évidences de la mode ;
  • Pour dire quelque chose alors qu’on en sait peu.

« Nous avons identifié des mécanismes bêtes ou qui incitent à penser par omission, comme le réflexe, la paresse, la pensée-mode, les bons sentiments, la réduction… – Nous avons aussi repéré des notions ou des pratiques conformistes comme le relativisme, la crainte de la censure, la pétition, le réactionnaire… » p.204. Le réactionnaire est par exemple une figure imaginaire qui sert de posture morale pour faire allégeance au ‘bon côté’. Elle masque par son aspect d’épouvantail, bien évidemment des enjeux de pouvoir ici et maintenant : « A force de pourchasser le réac imaginaire, on ne voit pas le promoteur de l’adaptation qui, lui, nous ruine véritablement » p.61.

Rassurez-vous ! Cette philosophie analytique n’est en rien pesante sous la plume de Belinda (décidément, j’aime ce prénom). Elle met en scène trois personnages et quelques comparses ou faire-valoir, pour imaginer des dialogues plein de sève et ancré dans la vie vraie. « Il n’y a que l’amooûûûr ! » beuglait untel – ici, il n’y a de l’amour, mais aussi de la pensée. L’amour rend bête, mais d’une bêtise joyeuse, non pontifiante, qui ne fait de mal à personne – sauf à soi quand il rend malheureux. Le narrateur aime Clara, belle femme intelligente ; mais il travaille avec Gulliver, célibataire anxieux qui n’a de cesse de creuser les travers d’époque. Clin d’œil flaubertien, tous deux sont copistes, comme les célèbres Bouvard & Pécuchet, mais – modernité oblige – photocopistes (ils travaillent dans une officine de photocopies à la demande). Cela leur laisse le temps de penser, de controverser, d’analyser. Puis ils testent leurs théories dans les « dîners en ville ». Le chapitre sur les bobos (pp.103-109) est à cet égard délicieux !

Le danger de l’accord entre-soi – qui fait si chaud au cœur et rend tout le monde si « sympathique » – « consisterait à privilégier l’accord aux dépens de la vérité, à penser AVEC l’autre plutôt qu’à penser juste, pour la pure jouissance de l’accord » p.15.

Surtout quand cet autre fait partie « de ce relativement petit groupe – les gens intelligents – qui domine la pensée contemporaine » p.21. La pire traduction en serait dans la manifestation festive à motifs ‘humanitaires’ qui cumule tout le politiquement correct de la bêtise de mode : « étalage de bons sentiments, fête et transgression, le résultat est ébouriffant » p.130. Une autre illustration est dans « l’art contemporain » : parce qu’il n’a pas d’enjeu social, parce qu’aller voir ses expositions est une démarche gratuite, parce qu’il « pose » en société (en fonction des valeurs de jeunisme, d’avant-garde, de nouveauté permanente que prône l’époque, d’ésotérisme qui donne l’impression de se sentir initié).

« Ceux-là qui se déclarent le plus résolument dérangeants aujourd’hui se signalent par le fait qu’ils ne dérangent personne et ils s’affichent d’ailleurs dans les musées nationaux et les maisons d’édition huppées. La bêtise, ici, consiste premièrement à se faire le héraut d’une idée terriblement datée en ayant l’impression d’être à la pointe avancée de la pensée – car, je te le dis sans ambages : ça date, de se prétendre dérangeant. Deuxièmement, à ne pas se rendre compte que, quand tout le monde (ministres, présidents de la République et directeurs d’affaires culturelles tout ensemble) aime le dérangement, c’est que ce dérangement ne dérange personne. Donc, aveuglement » p.29.

Que faire pour se garder de la bêtise autant que faire se peut ? « Qui vive ? L’intelligence, selon moi, c’est d’abord cette qualité qui est à la portée de tous : garder l’esprit en alerte » p.56. « S’il avait utilisé intelligemment son intelligence, il aurait ouvert ses oreilles à la nouveauté, il aurait entendu qu’à côté du terme familier l’idée n’était pas habituelle, tandis que lui, comme un vieux crocodile dans son marigot, n’avait cessé de guetter ce qui lui paraissait connu pour le happer et le régurgiter » p. 138. N’a-t-on pas reconnu en cette attitude ce que sont le ‘commentaire’ standard des blogs ?

Désirs, peurs, fragilités, complaisances, ce ne sont que défauts véniels en démocratie apaisée. Mais que deviennent-ils en société totalitaire ? Sait-on que la majorité des Allemands ‘ordinaires’ durant le nazisme n’ont en rien ‘résisté’ au piétinement des valeurs d’humanisme dont ils étaient pourtant pénétrés ? C’est l’objet d’un chapitre pp.185-195 fort éclairant.

sauvons la democratie

« Voilà. La bêtise de l’intelligence tiendrait peut-être à cette fragilité qui rend l’individu incapable de résister à l’idéologie dominante et qui fait que ça REAGIT en lui au lieu qu’il pense » p.80. Et pourtant, « qui ne prend pas le risque de dire des bêtises à toute chance de végéter » p.181. Nous ne sommes ni ange ni bête – soyons déjà, avec nos capacités, pleinement homme ! « Il ressortait de tout cela que la seule attitude responsable était la vigilance : la bêtise s’améliorant et, de ce fait, pouvant toujours nous saisir à notre insu, il fallait sans cesse réexaminer ce qu’on pensait, éventuellement balayer devant sa porte, peut-être retomber dans le conformisme, réexaminer et balayer à nouveau… » p.207.

La seule bêtise est la vanité ; la seule intelligence, l’humilité, me disait très justement l’un des (rares mais ils existent) commentaire judicieux du blog, lors de la première parution de ce billet en 2007. La bêtise est probablement dans le “groupisme” (donc faire la roue devant les autres) et l’intelligence dans la capacité à penser de façon autonome (donc être souvent tout seul avec ses doutes). Hommage donc au christianisme d’avoir encouragé cette autonomie progressive de l’individu – mais heureusement que les Lumières sont venues par-dessus, l’Église ayant tendance à se scléroser, comme tout pouvoir content de soi.

Nulle croyance n’est illégitime – pas plus “être chrétien” qu’autre chose. Ce qui compte est d’être conscient de sa croyance. C’est la seule façon d’écarter les “préjugés” qui naissent d’eux-mêmes sur un peu tout, faute d’intérêt et de connaissance. Les préjugés (juger de tout avant même de savoir) sont les balises incontournables de “la bêtise”. L’effort d’être conscient est cette “vigilance” qu’évoque Belinda. Bien sûr, il s’agit d’un effort, pas seulement d’une attitude quelque peu passive (bien qu’indispensable) du doute.

Belinda Cannone, La bêtise s’améliore, 2007, Pocket agora 2016, €7.30
e-book format Kindle €9.49

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L’ouverture comme état d’esprit

Ouvert, fermé, un esprit occidental ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement – imaginez une porte. Noir ou blanc, bien ou mal, 1 ou 0 – l’Occident ne fait pas dans la nuance, peut-être parce qu’il se croit « à l’image de Dieu » et que tout le reste est vile matière…

Quand la porte est fermée tout va bien : on est dans son domaine, au chaud, entre soi.

Dès que la porte s’ouvre commence la crainte, le frisson, l’aventure. Qu’y a-t-il donc au-delà de la porte ouverte ? La jeunesse est curieuse, elle désire y aller voir, explorer ; elle réagit par l’excitation. L’âge rassis est revenu de tout, il aspire au repos, à surtout que rien ne change ; il réagit par le refus. Réactif ou réactionnaire, il faut choisir.

pierre bonnard fenetre

Une fenêtre ouverte ? – ce n’est pas l’air du printemps, c’est le rhume qui rentre !

« Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que « c’est une pitié de rester enfermé à la campagne » et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1).

ouverture chemise

Une chemise qui s’entrouvre ? – c’est obscénité adolescente, âge qui ne sait pas se tenir, sans cesse travaillé du dedans. Swann s’émeut de l’ouverture du corsage d’Odette lorsqu’il lui refixe ses fleurs de catleya :

« Pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore «faire catleya», devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique—où d’ailleurs l’on ne possède rien—survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié » (id. 2. Un amour de Swann).

Une porte qui s’ouvre ? – et voilà le dehors qui s’instille, l’étranger, le virus, le différent qui remet en cause, inocule le mal et bouleverse !

« Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les fenêtres de l’entresol paraissaient conscientes d’être refermées, ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de Gilberte » (id. 3. Nom de pays).

Alors un esprit qui s’ouvre, parlez ! – c’est la remise en cause, l’hérésie, le chamboulement des façons de penser, en bref « le mal ».

« Les deux sœurs de ma grand’mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif — ayant fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers — mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie » (Du côté de chez Swann, 1).

Le latin populaire, d’où vient le mot, dit bien le sentiment d’effroi de « l’ouverture » : un trou béant. Une image de l’enfer pour ces gens du bas-empire subissant invasion sur invasion, délitement de l’État et querelle des chefs. C’est fou ce qu’un pays peut conserver d’histoire lointaine dans son mental.

  • Ce n’est qu’au « beau 13ème siècle », en ce temps optimiste d’explosion démographique, que le mot « ouverture » va désigner l’action d’ouvrir, toute simple.
  • Ce n’est qu’au « siècle des découvertes », ce 15ème siècle optimiste où la terre se dilate et où l’on découvre des hommes différents, que le mot « ouverture » va prendre son sens abstrait d’aborder un sujet, d’entreprendre, de négocier – tout ce qui « commence ».
  • L’« ouverture d’esprit », elle, ne date que de l’extrême fin du 17ème siècle, juste lorsque commence ce « siècle d’or de la pensée française », optimiste, qui donnera les encyclopédistes et les libéraux, puis entraînera la chute des vieilleries d’Ancien Régime.
  • L’ouverture ne s’appliquera aux successions qu’au « siècle bourgeois », vers 1835, lorsque les paysans enrichis par la spéculation sur les biens du clergé, et confortés par le Code Civil Napoléon, prendront la mentalité d’accumuler… C’est fou ce qu’un pays peut conserver d’histoire sociale dans sa langue.

Evgeny Mokhorev famille a la fenetre

Ouvrir déplace ce qui empêche le libre passage. Telle est la définition « dès les premiers textes (1080) » que relève le Robert historique de la langue française dirigé par Alain Rey (1998). C’est aussi, notez-le bien, la définition du libéralisme dès sa fameuse devise première : « laissez faire, laissez passer ». L’inverse d’ouvrir est « fermer » : fermer les frontières, fermer l’accès au pouvoir, fermer les négociations, fermer les yeux, fermer son esprit. Déplorons-le, c’est trop souvent la pensée de « la gauche » en France, qui ne rêve de « changer la vie » que pour mieux enfermer l’homme dans la chimère de « l’homme nouveau ». Cela sous la contrainte d’État, guidé par la Morale et inspiré par quelques textes « gravés dans le marbre » (sinon « scientifiques »). Point d’ouverture à qui connaît de soi La Vérité ! Pravda jamais ne ment, foi de Lénine.

Aujourd’hui (cela n’a pas toujours été le cas), la gauche apparaît figée en politique, protectionniste en économie, conservatrice dans le domaine social malgré des réformettes, sans idée autre que de suivre aveuglément le gai et le spontané dans le domaine des mœurs. A l’inverse, c’est la droite (sauf l’extrême) qui prône la rupture, l’ouverture, la réforme. N’est-ce pas drôle ?

De quoi dérider ces fronts trop sérieux des cléricaux de tous bords. Barbus, austères, économes – chez les cohortes socialistes, ça ne rigole pas ! Dommage car, répétons-le, l’ouverture est l’apanage de la jeunesse, tout ce qui donne du neuf : le jour, l’entrée, la brèche, la lumière, l’orifice, le passage, l’échancrure, la vue.

« Un réveil d’enfants, c’est une ouverture de fleurs », disait Victor Hugo dans Quatre-vingt-treize.

La gauche manque d’être jeune, la droite se renouvelle-t-elle ? A quand la relève ?

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Jean de La Bruyère, Les Caractères

jean de la bruyere les caracteres livre de poche

Une Corneille bossue est perchée sur la Racine de La Bruyère et boit l’eau de La Fontaine Molière. Certains lecteurs, formés en un autre temps, auront peut-être reconnu le procédé mnémotechnique conservé des Grecs pour garder une leçon. A l’époque où l’enseignement apprenait à retenir, accumulant ainsi les bases pour réfléchir par soi-même, cette phrase résumait la liste des principaux auteurs de talent du Grand Siècle. De cette liste, je veux tirer un nom que l’on ne lit plus guère – à tort. Jean de La Bruyère, né à Dourdan (Essonne) en 1645, qui fut baptisé dans l’île de la Cité à Paris avant de mourir à Versailles.

Il est l’auteur d’un seul livre, le reste de ses œuvres étant fort mince et de peu d’intérêt autre qu’historique. Les Caractères, ou les Mœurs de ce Siècle, publié pour la première fois en 1687, est resté immortel. Le duc de Saint-Simon le décrit comme « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes ».

Réédité continûment jusqu’en 1696 du vivant de l’auteur, celui-ci l’a enrichi et complété jusqu’à sa mort. Son livre résume une vie ; il expose sous forme archétypale les types humains et les relations sociales de la Cour de son roi, Louis XIV. Né quelques années après lui, Jean de La Bruyère est parti avant lui, en 1696, d’une attaque d’apoplexie à 51 ans. Ami de Bossuet, qui le recommandera auprès des Condé pour qu’il éduque le dernier de la lignée, il entrera, après parution des Caractères à l’Académie Française en 1693. Son élève, le duc de Bourbon, avait 16 ans lorsqu’il le prit en main pour lui enseigner l’histoire, la géographie, les institutions de la France et les dynasties royales. Le garçon, très petit de taille et plus féru de chasse et de danse que de livres, avait cependant de la curiosité pour les causes des décisions royales et pour les logiques des batailles. Il épousera la fille de Louis XIV et de Madame de Montespan un an plus tard, suivant les leçons de son mentor une année de plus.

la bruyere maison a paris rue st augustin

« Je rends au public ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage », commence La Bruyère. Il veut son livre édifiant sur les mœurs du temps, avec la vague idée de participer à leur réforme par ce simple miroir. Bien que construit a posteriori, son plan va de l’individu (‘Des ouvrages de l’esprit’, ‘Des mérites personnels’) à la religion dernière (‘De la Chair’, ‘Des esprits forts’), en passant par toute la société (‘Des femmes’, ‘Du cœur’, ‘Des biens’, ‘De la ville’, ‘De la Cour’, ‘Des Grands’, …). En 16 chapitres, il conduit de la personne à Dieu – ainsi le dit-il.

Mais ce n’est pas cette édification, bâtie sur la philosophie catholique de l’homme dont la nature est le vice s’il n’est touché par la grâce, qui nous plaît aujourd’hui. Ni le succès de scandale en son temps, ni sa participation aux débats moraux qui le font discuter Descartes, Pascal ou Bossuet, et contester Corneille, jugeant Racine bien plus fin. Ce qui reste, de nos jours, est le beau langage et le style.

Sa phrase court par périodes, rythmée par les virgules ou les subordonnées comme dans la conversation. On sent l’influence de la rhétorique latine comme l’usage permanent des alexandrins en poésie ou tragédie. L’époque est élitiste, hiérarchique, centrée sur la Cour, et ce microcosme se regarde, se parle et se jauge. Comme en toute société resserrée, la parole et la civilité prennent une importance cruciale dans le « rang » que l’on acquiert à l’ombre de la faveur.

la bruyere plaque a paris rue st augustin

La Bruyère invente donc en littérature le style français. Il est caractérisé à notre sens par trois dispositions : la maxime, le bon mot et le trait.

  1. La maxime se veut édifiante parce qu’elle élève le cas particulier au cas général, dans la lignée des philosophes antiques.
  2. Le bon mot est la façon de faire passer ses avis dans une société encombrée où chacun veut la parole et ne retient que ce qu’il peut répéter. Les Anglais avec plus d’affectif en feront l’humour, les Français le réduiront aux « petites phrases » ironiques et mordantes, dont les media de nos jours raffolent.
  3. Le meilleur du style français est cependant le « trait ». Ce terme foisonnant évoque à la fois le dard de l’épigramme, le crayon acéré du peintre et la traction qui enlève. Il exige maîtrise des mots et virtuosité de la langue. Il est rapide, marque une action et distingue impitoyablement.

la bruyere

C’était le propre de l’intelligence de Cour que d’être très rapide. La Bruyère le note même : « Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments : il faudrait leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre » (Des ouvrages, 29). Lui n’a pas cette ambition, en adulte réaliste qui écrit par plaisir : « Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est trop grande entreprise » (Des ouvrages, 2). « Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule ; s’il donne quelque tour à ses pensées, c’est moins par une vanité d’auteur, que pour mettre une vérité qu’il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l’impression qui doit servir à son dessein » (Des ouvrages, 34). L’impression compte plus que la vérité, déjà les bases de la com’ sont lancées…

Son observation des hommes, des vanités et des envies, de l’esprit et de la générosité, de l’être et du paraître, du « tels qu’ils sont » et du « tels qu’ils devraient être » (sur Racine et Corneille, ‘Des ouvrages, 54) – reste d’une actualité mordante. La France est encore aujourd’hui une société de cour, hiérarchique, organisée spontanément en castes et coteries, envieuse et prête à tout pour se faire valoir et obtenir la faveur. Qu’on en juge par les quelques exemples ci-après.

Nombre de commentateurs de blogs : « Les sots lisent un livre, et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible » (Des ouvrages, 35). Entre les médiocres et les grands, les « beaux » se font valoir, tout dans l’apparence, théâtreux plus qu’intelligents.

Les intellos-médiatiques : « De bien des gens il n’y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien ; de loin ils imposent » (Du mérite, 2).

La StarAc, les concours de Miss : « J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux ; et après cet âge, de devenir un homme » (Des femmes, 3)

La redistribution administrative ‘de gauche’ : « La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu’à donner à propos » (Du cœur, 47). Équité plutôt qu’égalité, ce que la plèbe va pourtant imposer depuis deux siècles, la gauche poussant toujours plus dans l’égalitarisme forcené, jamais assez égal pour l’idéal.

Des hommes populaires : « Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu’à la bonté de notre naturel » (Du cœur, 79). Le cœur a sa raison… pas toujours raisonnable, et l’esprit ne l’emporte pas toujours.

Les bobos intellos : « Il faut donc s’accommoder à tous les esprits, permettre comme un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l’intérêt des princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes » (De la société, 5). De toutes façons, on ne les changera pas, ces paons de cour qui veulent se faire mousser et se donner bonne conscience.

Les énarques : « Les hommes n’aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu’à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d’autrui » (De la société, 16). La langue de bois des euphémismes administratifs ne froisse personne, tout en diluant le sens pour tous.

Les patrons : « N’envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point : ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, et il n’y a rien à gagner à un tel marché » (Des biens, 13).

La banlieue : « L’incivilité n’est pas un vice de l’âme, elle est l’effet de plusieurs vices : de la sotte vanité, de l’ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie » (De l’homme, 8).

La Bruyere Oeuvres completes pleiade

L’arrogance française : « La prévention du pays, jointe à l’orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l’on pense juste partout où il y a des hommes : nous n’aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares ; et s’il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d’autres peuples raisonner comme nous » (Des jugements, 22). Non, nous ne sommes pas « une exception française », nous sommes comme tout le monde – encore faut-il aller y voir.

L’investisseur avisé : « Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard ; mais ils le préparent, ils l’attirent, et semblent presque le déterminer : non seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive ; ils savent même profiter par leurs précautions et leurs mesures d’un tel ou tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois : si ce point arrive, ils gagnent ; si c’est cet autre, ils gagnent encore ; un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières ; ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu » (Des jugements, 74). Ce n’est pas « par hasard » si la France a le plus fort taux de chômage, d’impôts et de taxes, de fonctionnaires par habitant, de pessimisme sur l’avenir et de politiciens… « Précautions » et « mesures » ne sont pas prises car nos politiciens, depuis des décennies, ne sont point « sages ».

Le Parti Socialiste ou tout parti idéologique : « Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l’altèrent eux-mêmes dans leur esprit par des sentiments particuliers, ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme qu’ils lui ont donnée » (Des esprits forts, 25).

Jean de La Bruyère, Les Caractères ou Les mœurs de ce siècle, 1688, Livre de poche 1976, 633 pages, €5.60

e-book format Kindle, €1.99

Jean de La Bruyère, Œuvres complètes, Gallimard Pléiade 1935 toujours réédité, 739 pages, €40.10

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