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Santiago del Pilar

La route ne dure pas plus d’un quart d’heure pour joindre le village de Santiago del Pilar. Il est serré autour de sa place centrale qui contient l’église à trois cloches, visibles dans les campaniles ouverts, le tribunal, le bureau du « Président municipal », le poste de police fédérale et les écoles primaires. Le tout sur 200 m², pas plus.

Notre arrivée sur la place perturbe certains des cours ; nous sommes une attraction rare pour les enfants en ces coins reculés. Cela me rappelle l’arrivée du cirque itinérant, chaque printemps dans un village de la Beauce isolé au milieu des champs, lorsque j’avais 6 ans. Nous allions voir les singes, le lion et les Gitans. Ici, les frimousses éveillées des enfants vont voir les touristes. Ils nous détaillent avec curiosité. Les filles gardent une certaine réserve, même à 8 ans, mais les garçons, plus hardis, plus débraillés, s’émulent en bande. Ils n’hésitent pas à se bousculer à la porte pour nous voir. Le maître s’empresse de venir nous accueillir pour reprendre la situation en main. Il échange quelques mots évidents comme « d’où venez-vous, où allez-vous aujourd’hui », avant d’ouvrir le parapluie politico-zapatiste et de nous déclarer que, pour nous promener dans le coin, il nous « faut demander l’autorisation du Président Municipal. » Je ne sais pas s’il a été formé à Cuba, mais cela y ressemble. Après ce court intermède, il fait se rasseoir les enfants et ferme sa porte. Pas de compromission avec le capitalisme, la curiosité – naturelle – des enfants doit être gérée : on passe quelques minutes avec les étrangers en orientant bien la conversation, pour que chacun puisse assouvir sa curiosité, puis on referme la parenthèse et on passe à autre chose.

Nous ne visitons pas l’église, qui date de 1979, sans être aussitôt accompagnés par quelques-uns des adultes qui badaudent sur la place. Peut-être allions-nous vandaliser quelques saints ou – pire – prendre des photos hérétiques ? Ils s’empressent de refermer la porte de l’édifice une fois que nous sommes sortis. Nous n’aurons pas droit à une seconde chance.

Nous attendons notre guide local, négocié avec le municipal. Il tarde car les horaires paysans n’ont pas la précision de ceux des villes. Lorsqu’il se présente, en chemise jaune canari, il déclare s’appeler Mateo. Il a le teint cuivré et aime se tenir au soleil.

Nous partons à pied, sac sur le dos, parmi les collines. Le paysage est varié, comprenant champs, prés, friches et hameaux agricoles disséminés sur les collines. Les champs sur la pente ont les sillons verticaux, ce qui est une hérésie environnementale, l’eau de pluie poussant la terre à descendre vers le fond de vallée. « Ces champs sont parfois si pentus que les paysans doivent s’encorder pour les cultiver », nous révèle Guillermo. La région est riche, mais isolée. Nous sommes cependant la curiosité des habitants, moins peureux que ceux d’hier. Sur le chemin, un tout petit garçon sans culotte pisse debout, tout en faisant autre chose, d’une indifférence complète aux étrangers qui passent. Plus tard, une petite fille serre un jeune poulet en guise de poupée sur la peau nue de sa poitrine.

Des caféiers poussent sous des bananiers qui les protègent des trop fortes ardeurs du soleil. Les lianes de haricots s’enroulent sur les tiges de maïs déjà mûr qui leur servent ainsi de tuteurs en attendant la récolte. Rien n’est perdu. Les carrés de béton devant les maisons sont des aires de séchage pour les grains de café. Les fruits sont mis à macérer en bassins avant d’être décortiqués par une machine actionnée à la main. Cela demande de l’énergie et un jeune homme, devant une maison de torchis, en a ôté sa chemise. Une famille se préoccupe de récolter les fruits avant la macération. J’offre ma barre de Granny que je ne mange jamais à une maman, « pour les enfants ». Cris de joie des garçons, comme s’ils avaient reçu quelque objet rare et précieux.

Soleil, humidité, la marche est plus lourde que les jours précédents. Au bout de 9 km au podomètre de Jacques, quelque part au-delà de midi, Thomas demande à Mateo de s’arrêter là pour pique-niquer. L’objectif était « le rio » mais il s’est avéré plus tard qu’il était encore loin. « 40 mn », nous disait Mateo. Certes, pour un autochtone qui marche sans sac et connaît le chemin, pas pour notre groupe où certains suivent avec difficulté faute d’entraînement.

Ceux-là ont sans doute trop d’affaires inutiles dans leur sac. J’ai aperçu hier une grosse trousse pleine de médicaments, par exemple. Le pique-nique, sous un arbre ombrageux, est bienvenu. Hélène porte un tee-shirt où figure l’inscription : « il n’y a pas de joie sans vin ». Aujourd’hui où il n’y a que la gourde, ce ne doit pas être le bonheur. « C’est une citation du Talmud », précise-t-elle. Sous le vaste oranger qui nous protège, devant le spectacle des bananiers du champ qui nous sépare du chemin poussiéreux, elle déclare rêver d’une bière glacée, « une blanche bien citronnée », tout en mâchant son sandwich à la mortadelle locale.

Nous ne reprenons pas la marche sous le cagnard. Herberto appelle le bus par talkie-walkie (il est plein de ressources, cet hombre !) et l’engin vient nous prendre à demeure pour deux heures de route jusqu’à l’étape du soir. Des gamins croisés en route font des signes au bus, d’autres nous regardent passer immobiles, comme figés par cette incongruité.

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San Juan Chamula : l’église

L’autre attrait de cette église est son paganisme affiché. Saint Sébastien est le patron de l’église de Chamula et il a du travail. Rien de catholique dans cette église, je ne sais si l’on y célèbre parfois une messe. Je comprends pourquoi il est interdit de filmer, de dessiner et même d’écrire ! Devant « l’autel », une vieille est en train d’égorger un coq en psalmodiant des paroles qui ne sont pas d’Evangile. De frêles bougies tentent d’éclairer cette scène de sacrifice, creusant les visages et amplifiant les ombres mouvantes des officiants à genoux. Les sorcières de Macbeth ne devaient pas être autres. Le sol est jonché de brassées d’aiguilles de pin qui donnent une atmosphère de crèche à cet endroit que les petites fenêtres rendent sombre. Pas de banc ni de chaise, « on ne s’assoit pas » est un autre de ces mandements menaçants affichés complaisamment en espagnol ET en anglais à l’entrée.

Les « saints » font tapisserie, j’en ai relevé (de mémoire) au moins une bonne vingtaine, pour tous les maux que vous pouvez avoir. Pas de problèmes sans solutions, même les cas les plus désespérés, « amour, affection retrouvée, retour immédiat de la personne aimée, fidélité absolue entre époux, mariage, travail, chance, désenvoûtement, impuissance sexuelle, résout les difficultés de famille, attraction de clientèle pour commerçants, neutralise toute adversité et influence néfaste ou maléfique, surmonte tout obstacle quel qu’il soit » – on croirait une litanie de griot africain dont les cartes vantent les mérites dans les boites aux lettres parisiennes.

C’est la même chose ici. Point de marabouts en cette église mais des saints qui pendent, visages de bois vers vous, prêts à écouter n’importe quelle élucubration d’un air docte et impassible, les lueurs de cierges coulés dans des verres à moutarde allumés à leurs pieds animant leurs visages de bois, leur donnant un œil qui voit tout. Les prières deviennent mélopées, la raison se perd dans le bercement chanté, la cure se fait dans la tête. C’est une psychanalyse vieille comme le monde qui fait « dire » à haute voix les maux qui, s’objectivant en mots, se rendent neutres, s’atténuent, disparaissent.

L’ambivalence des dieux païens et des saints chrétiens a permis de trouver avec pragmatisme un équivalent martyr catholique pour chacun des anciens dieux mexicains. L’ange luttant contre le Mal, saint Michel ou saint Georges, est un guerrier aztèque ; les guerriers morts au combat accompagnaient le Soleil dans sa course comme les anges compagnons de Dieu. Anne, mère de Marie est Toci « notre aïeule », Saint André le Cinquième Soleil, saint Barthélémy Xipe Totec, le dieu de l’écorchement, saint Christophe à tête de chien le dieu qui accompagne les morts.

Saint Jean-Baptiste est dieu de l’eau et protège les moutons alentours, saint Juanito serait son petit frère ; lui protégerait les saisonniers employés dans les fermes de la côte. Saint Jacques est le patron des bêtes de somme, face d’Espagnol têtue comme une mule (il y a de l’ironie méchante chez les Tzotzil). Saint Michel patronne les musiciens, on ne sait pourquoi ; peut-être parce qu’il est chargé de garder leurs femmes quand ils jouent (donc de terrasser le dragon de la luxure ?). Saint Nicolas protège les poules (!) – je ne sais s’il les ressuscite des saloirs bouchers. Saint Jérôme est appelé Jermino, il veille sur tous les guérisseurs par analogie avec son lion qui le garde, le « bolom » comme l’animal est appelé ici. Saint Manuel et saint Matthieu (dieu Telpochtli) veillent sur les gens et sur les enfants.

Saint Jean l’Evangéliste aurait été le premier à cultiver le maïs, il faut y voir la christianisation du dieu maya. Saint Laurent sur son grill a recyclé le dieu du feu Xiuhtecutli. Je trouve même un saint Judas mais ce n’est pas le roux de légende au nez crochu, appelé « pukujes » ici (Juif ou diable) et qui a vendu le Christ pour 30 deniers avant de se pendre. Il s’agit de Judas Tadeo. Il apparaît le dernier de la liste des douze apôtres selon Matthieu 10.3 et Marc 3.18. Sans doute était-il le frère de Jacques le Mineur.

Je ne tarde guère à ressortir sur la place pleine de lumière où se tient un marché aux légumes sur l’esplanade et des artisans dans une rue qui descend. Ce dernier endroit, plus libre et plus vivant offre quelques opportunités de photos. Les gens d’ici n’aiment pas cela, croyant toujours soit que l’on vole leur âme ou que l’on fait de l’argent sur leur dos. Il faut rester discret, agir avec naturel sans assaillir. La photographie est un art du regard, elle ne saurait être une agression. Pas de confrontation pour voler on ne sait quel scoop mais un accompagnement des êtres dans leur vérité d’attitude. Il faut pour cela être seul car je connais trop ce panurgisme des touristes, même des mieux intentionnés, qui, dès qu’ils voient un de leur congénère prendre une vue, se disent aussitôt : « tiens, pas mal je n’y avais pas pensé ». Et hop ! En un tour de main vous avez quatre ou cinq pékins alignés comme à la parade, l’appareil à l’œil. Pas de cela avec moi !

Trois-quarts d’heure nous suffisent largement pour humer l’atmosphère malsaine de l’église et explorer par contraste la place pleine de lumière et de trésors humains. Quelques notables sortent d’un conseil vêtus de la culotte courte, des sandales, du panama et de la tunique tzotzil en laine noire qui leur donne un vague air de yétis. Ils piétinent devant la maison commune que l’on reconnaît à son horloge. Ils portent les bâtons, signes de leur commandement annuel et instruments du respect de l’ordre.

Des gamins jouent, indifférents à l’univers, gavroches de 12 ans aux boutons défaits, petite fille traînant un bébé dans un chariot, petits patauds qui se roulent autour de leurs mamans commerçantes à étal. Passe un adolescent soigné en chemise bleu roi dessinée et en jean noir de noir. Lui aussi porte panama mais il ne doit pas vivre au village, plutôt connaître la grande ville. Est-il un rejeton de l’élite locale ? Le fils d’un fonctionnaire fédéral ou d’un cadre du parti nommé ici ?

Nous reprenons le bus pour une trentaine de minutes. Nous poursuivons à pied, parmi les villages. Le pays apparaît très rural, très fermé. Peu de « bonjour » de la part des paysans ; les enfants, à notre vue, se cachent. Des femmes s’enfuient en attrapant leur dernier né ou un agneau. Notre passage provoque un véritable choc culturel. Nous sommes le premier groupe du premier voyage. Dès la fin de l’année, les touristes qui marchent feront partie du paysage mais on nous prend encore pour des espions fédéraux ou pour des « passeurs » de clandestins vers les Etats-Unis. L’immigration sud-américaine qui traverse le Mexique est en effet très répandue.

Ici la fertilisation des champs se fait encore sur brûlis, méthode ravageuse bien qu’écologiquement « correcte ». A un moment, un verger entier de pêchers est en fleurs. Ces petits doigts roses au bout des branches, agités par la brise, semblent se tendre vers nous pour nous saluer. Ils sont plus amicaux que les gens.

Un champ de maïs séché sur pied dresse ses tiges mortes comme une malédiction vers le ciel. Nous parlons un peu avec le guide du jour ; il nous apprend quelques mots de tzotzil. Bonjour se dit « léoté », au revoir « tian mé », va doucement « oun koun », merci « kolaval » et – grâce à Hélène, qui est belge – nous apprenons que le chou de Bruxelles (appelé à Bruxelles « petit chou ») se dit « itah ».

Nous marchons 21 km en tout aujourd’hui, six heures coupées par la visite de Chamula. Le terrain connaît pas mal de dénivelés. Le groupe est plutôt fatigué de toutes ces pentes à monter puis descendre. Arrivés à la route, nombre veulent attendre que le bus, depuis la ville voisine, vienne nous prendre plutôt que de marcher encore un quart d’heure. Mais le bus, comme le Manitoba, ne répond plus (les amateurs d’Hergé comprendront). Nous poursuivons donc un quart d’heure le long de la route pour atteindre le bourg.

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San Juan Chamula : accueil tzotzil

Nous repartons à pied en traversant le village. Nous visitons à l’orée des maisons une vaste serre à roses où les employés sont en train de cueillir, d’égaliser, d’humecter et d’emballer des bouquets. Je leur demande si nous pouvons les prendre en photo et ils acceptent, heureux. Leur travail s’en trouve comme justifié.

Suit une rude montée, mais nous sommes habitués depuis hier. Il faut bien sortir de la vallée et les plissements volcaniques de la région sont jeunes. Nous aurons ensuite du plat. Le chemin nous conduit à longer une école primaire. Son bourdonnement continu se change en chant à notre vue : « lapiz ! lapiz ! » (des crayons !), crient les mioches. Le guide local du jour distribue des barres chocolatées emportées à cet effet. Les garçons se bagarrent pour les avoir mais dans un chahut plus joyeux que sanguinaire même si l’un d’eux est écrasé au sol par ses copains. Ce sont des garçons, ils aiment les jeux brutaux et savent encaisser. Ils distinguent aussi parfaitement ce qui ressort de la méchanceté ou de la simple exubérance.

Nous poursuivons par des hameaux où se construisent des maisons d’adobe (briques crues séchées) ou de pisé (argile et paille compressés) monté sur claie. Cela jusqu’au village bien connu de San Juan Chamula, chef lieu de la communauté indigène la plus vaste du Chiapas, celle des indiens Chamulas de langue tzotzil. Il chapeaute 84 villages alentours et réunit les 54 autorités indigènes et les 16 policiers locaux élus (ou plutôt « désignés ») pour un an.

Juan Perez Jolote le précise bien dans son autobiographie, Tzotzil, publiée en 1952 et traduite en français aux éditions La Découverte en 1981. Il raconte son existence d’enfant battu par son père ivrogne (qui ne le cognait que lorsqu’il était sobre) ; son départ à la fin de l’enfance pour découvrir le reste du Mexique et la révolution ; puis son retour, une fois adulte, pour se marier et vivre entre ses parents le reste de son âge. La vie des hommes Chamula, à l’entendre, tourne toute autour de l’alcool qu’on offre en toutes circonstances et qu’il est mal venu de refuser.

L’église blanche et bleue a un petit air méditerranéen. Elle a été reconstruite après un incendie et n’a rien d’ancien. Le parvis clos devant elle est la version christianisée de l’espace rituel préhispanique, l’ancien « mur des serpents » de chaque temple nahualt. Il figure le centre du monde avec des reposoirs aux quatre coins et son point central surmonté depuis le 16ème siècle d’une croix de pierre. Reposoirs et croix centrée dessinent le quinconce, signe du mouvement cosmique indien et de l’écoulement du temps.

L’attrait de l’église est tout autre. D’abord par l’interdit qui frappe toute photo à l’intérieur et toute photo sur le parvis lors des cérémonies. Si l’on voulait attirer les foules par ce « mystère », ce ne serait pas mieux ! A l’intérieur, nous constatons vite, cependant, qu’il ne s’agit pas d’une machiavélique opération de marketing mais plutôt d’une xénophobie ethnique que je n’ai aucun scrupule à dénoncer comme telle. Comme je prenais mon carnet pour noter tel ou tel nom de saint, un cerbère muni d’un bâton m’a intimé brutalement l’ordre de n’en rien faire. « Pas de photo, pas de dessin, pas d’écriture ! », m’a-t-il jeté dans un espagnol comminatoire, l’air rogue. Certes, le tourisme, notamment américain, est envahissant et la population a le droit de se préserver de ses atteintes les plus choquantes. Mais pas au prix de la vexation gratuite. La bêtise, suivie de la vanité, puis de l’hypocrisie, sont les défauts que je hais le plus en ce qu’ils changent l’homme en une version sans piles. L’Asie, ô combien plus subtile, a ses interdits touchant à la religion et aux coutumes ; mais ils sont délivrés avec un tact qui font paraître les Toztzil de cette campagne comme de venimeux barbares.

« Barbare » : je n’utilise pas ce mot gratuitement. S’il n’est pas dans ma conception du monde de déprécier les autres cultures sous le prétexte que « la mienne » serait la meilleure – mes critiques des rigidités françaises en témoignent – il n’est pas question d’en rester au très naïf « comprendre, c’est accepter ». Je pense au contraire qu’être clair dans sa tête est la seule façon de regarder les autres avec lucidité.

Les Indiens du Chiapas ne sont pas des agneaux bêlants : outre l’un des leurs déjà cité (Juan Perez Jolote) qui note leur méchanceté gratuite et leur penchant à l’ivrognerie chronique, Jacques Soustelle lui-même, ethnologue respectueux des populations et amoureux du Mexique, en témoigne. Dans Les Quatre Soleils (Plon Terre Humaine 1967, p.235), il narre cette histoire : « En 1868, les Chamula du Chiapas, convaincus que les ladinos (Espagnols) « avaient dans l’antiquité choisi l’un d’entre eux pour le clouer sur la croix et l’appeler leur Seigneur », décidèrent d’en faire autant. Ils choisirent à cette fin un garçon de dix ou onze ans appelé Domingo Gomez Checheb, du village de Chamula et, l’ayant conduit au lieu dit Tzajal-hemel, le clouèrent sur une croix par les pieds et les mains : le malheureux poussait des cris de douleur, tandis que les Indiennes au comble de l’exaltation recueillaient le sang de ses blessures et brûlaient de l’encens autour de lui. Il expira peu après sous les yeux de milliers d’autochtones accourus de toute la région. » Superstition, croyance au complot, exaltation mystique, comportement de secte, insensibilité collective – c’est bien de « barbarie » dont il s’agit.

Certes nous sommes cinq générations plus tard, mais le comportement des habitants du village de San Juan Chamula aujourd’hui ne m’a pas conforté dans l’idée qu’ils seraient désormais incapables de répéter de tels sacrifices démoniaques.

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Les Innocentes d’Anne Fontaine

Mars 1945, les armées soviétiques envahissent la Pologne occupée par les nazis ; décembre 1945, des sœurs bénédictines violées par les soldats en rut accouchent dans la douleur. Certaines ne savent pas ce qui leur arrive, entrées vierges au couvent ; d’autres dénient leur grossesse et se retrouvent en sang  avec un bébé sorti du ventre ; le reste crie de douleur et prie le seigneur – qui s’en fout.

Car c’est bien de foi dont il s’agit, avant le viol communiste ou la femme objet de proie. A quoi cela sert-il de se retirer du monde pour se marier à Jésus dans la béatitude éternelle, si c’est pour finir brutalisée, pénétrée, engrossée et forcée de vivre la honte sociale le reste de son existence ? Dieu est absent, s’il a jamais été là. L’Eglise refuse les soins et même le toucher des femmes de Dieu, alors que des vies sont en jeu. La Mère supérieure (Agata Kulesza) confie les bébés nouveau-nés « à la Providence » – c’est-à-dire qu’elle les abandonne en rase campagne gelée de décembre au pied d’une croix dans un chemin désert. Le film montre que ce ne sont au contraire que par la torsion des règles et une morale humaine supérieure à la morale de la foi que des enfants peuvent être mis au monder, leurs mères sauvées ici-bas et les orphelins grandir en paix…

Bien-sûr il y a viols et machisme de soldats frustres prêts à tout et lâchés comme des fauves, mais ce film n’est pas féministe : il est humain car tous les hommes ne sont pas des salauds. L’officier soviétique (Mariusz Jakus), le capitaine médecin juif Samuel (Vincent Macaigne), le colonel croix-de-feu de la mission (Pascal Elso), sont des êtres compréhensifs envers les femmes et les enfants.

Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), médecin de la Croix-Rouge française, fille d’ouvriers, communiste et résistante, est appelée par la sœur Maria (Agata Buzek) qui ne supporte pas que la Mère supérieure exige le silence dans la douleur parce « Dieu nous envoie des épreuves ». Mathilde, dont la mission est de soigner les blessés français avant tout, renvoie la sœur à la Croix-Rouge polonaise – mais ce serait la honte sociale pour les sœurs et le couvent serait fermé si cela se savait… En priant dans la neige devant la fenêtre pour que Mathilde change d’avis, elle voit son vœu exaucé – mais par humanité, pas par la foi. La doctoresse, après sa journée chargée, se rend le soir incognito au couvent et pratique en urgence une césarienne avec les moyens du bord.

Ce n’est que le début d’une longue suite d’accouchements car les soldats sont restés deux jours et ont violé trois fois. Ils reviennent même lorsque Mathilde est présente et ce n’est que grâce à sa présence d’esprit (et non par l’inspiration de Dieu, car elle ne croit pas) que les sœurs vont être épargnées cette fois-ci : elle se contente de dire qu’il y a le typhus. Elle devra mettre dans la confidence Samuel, son collègue médecin et son chef direct, qui acceptera de faire son devoir médical malgré les Juifs exterminés dans le ghetto, de Varsovie et les dénonciations des Polonais durant l’occupation allemande. Lui aussi, juif, mettra sa foi, sa morale et son statut social entre parenthèses pour agir en toute humanité.

Car le film est inspiré d’une histoire vraie. Le neveu de Madeleine Poliac, Philippe Maynial, a trouvé les documents confidentiels que sa tante médecin en mission pour la Croix-Rouge française en Pologne a envoyés au Général de Gaulle en 1945. Les viols de guerre font partie du butin des vainqueurs et les communistes soviétiques qui se targuaient de morale populaire ont fait comme les pires brutes incultes des pays barbares ou comme les actuels croyants imbus de leur élection divine qui considèrent les autres humains comme des bêtes à violer et à réduire en esclavage.

Le film, tourné dans la semi-obscurité glacée de l’hiver continental polonais, montre combien la vie est précieusement gardée entre les murs épais parmi les forêts enneigées. Combien la maternité transfigure certaines femmes, même vouées à Dieu. Combien la simple charité, qui devrait être l’expression la plus terrestre de la foi chrétienne tournée vers l’au-delà, embellit l’existence de tous. Surtout des enfants innocents nés de mères innocentes, qui n’ont rien demandé et qui sont jetés seuls dans un monde hostile.

Sœur Maria aura une belle idée que je vous laisse découvrir pour joindre la foi en Dieu aux bienfaits humains ; le couvent sera désormais réconcilié avec la société, même communiste et athée, et les sœurs ne seront plus des tourmentées laissées dans leurs doutes mais des êtres rayonnant d’amour qui vivent leur foi simplement ici-bas. Un très beau film d’athée pour les athées et les croyants – ou le contraire -, un film de femmes pour les femmes, les hommes et les enfants – autrement dit pour tous.

Je l’ai beaucoup aimé.

DVD Les Innocentes, Anne Fontaine, 2016, avec Lou de Laâge, Vincent Macaigne, Agata Buzek, Agata Kulesza, Joanna Kulig, Mars distribution 2016, 1h50, €22.00 blu-ray €11.50

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Premier jour de randonnée

Le bus nous conduit hors de la ville, au pied d’une cordillère au sommet de laquelle se dressent de grandes antennes relais. Il s’agit du mont Huitepec, à 2750 m d’altitude. Ce sera là notre première étape (!).

Nous poursuivons à pied par un chemin qui monte et sous la forêt. Il fait 19°, une température très agréable pour marcher. La grimpée, très pentue, est cependant rude en cette matinée du premier jour. Commencer par une pente pareille n’est pas très heureux. D’autant que le paysage vu du pied des antennes, sur la ville dans sa vallée, ne mérite pas cet effort ni cette présence industrielle. L’étape sera certainement à revoir. N’oublions pas que nous sommes le groupe des cobayes. Nous pique-niquons de sandwiches et de fruits sur le col, un peu plus bas pour ne plus voir les antennes.

Après la « sieste », un repos de près d’une heure passé à discuter de choses et d’autres tout en attendant nos guides de village, nous reprenons le sentier, à peine tracé, dans la forêt. Deux guides adolescents de Chamula nous accompagnent, moins pour nous montrer le chemin que pour nous « encadrer » et nous faire accueillir par les paysans rencontrés. Ceux-ci se méfient en effet plus ou moins de tous les Blancs, surtout ceux qui ne sont pas parqués dans des cars à touristes. Nous pourrions être des espions – on leur a tant parlé de la CIA… Dans chaque village, des jeunes vont nous accompagner ainsi, moyen pour eux de gagner un peu d’argent, de s’ouvrir au monde extérieur en observant de près de vrais étrangers et, pour nous, d’avoir des interprètes en langue tzotzil pour ne pas se méprendre sur nos innocentes pérégrinations. Mais ne nous leurrons pas, marcher ainsi « pour rien » est, pour un paysan attaché à la terre et au labeur quotidien depuis des générations, un luxe de « riche » qui dépasse son entendement.

En pleine forêt, juste au moment de la rupture de pente qui fait plonger vers la vallée, s’élève une chapelle. Elle devait être initialement en plein air mais a été enrichie aujourd’hui de béton armé. La chapelle ouverte est cependant une habitude indienne. La foule assiste à la cérémonie en dansant et en jouant de la musique sacrée.

A l’inverse, l’église fermée est considérée comme entrailles souterraines où réside le jaguar, dévoreur d’énergie, un endroit magique qui donne accès à l’origine, donc un lieu réservé aux initiés. La chapelle de la forêt comporte les trois croix rituelles de ce mélange christiano-maya qui est l’originalité de la région. On dit qu’elles représentent Chultotic le Soleil, Chulmetic la lune et saint Jean-Baptiste leur fils. Le maïs, bâton nourricier offert aux hommes par les dieux, était déjà représenté en forme de croix.

Douze bougies brûlent au pied des croix, elles-mêmes entrelacées de branches vertes et fleuries de « maril », des fleurs rouges dont on ne nous donne que ce nom indien, d’œillets et de camélias. Le sol de terre battue est jonché d’aiguilles de pin, non pour le confort des genoux lors des prières, mais pour y disposer les offrandes à la manière traditionnelle. Dans deux coupes se consument lentement des copeaux de copal, un arbre très résineux de la région, en guise d’encens. Les villages alentours montent ici pour y élever leurs prières mais aussi pour « s’ôter le mal » – physique ou spirituel – selon les habitudes chamanistes.

La descente, toujours dans la forêt, est aussi rude que le fut ce matin la montée. Le sentier est rendu plus glissant encore par les feuilles tombées. Epaisses, brillantes et sèches, elles tombent d’arbres du type eucalyptus appelé, dans la langue locale, « chiquinin ».

Elles tapissent le sous-bois d’une couche aussi crissante qu’instable. Les deux muchachos courent devant nous comme des cabris. Ils ne portent pas de sac et ont été élevés dans les montagnes. Leur jeunesse ne répugne pas non plus, sans doute, à nous montrer leur vigueur et leur connaissance de la forêt, ce qui est bien humain.

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Mexico, fresques murales de Diego Rivera

Au retour vers Mexico, nous longeons de petites cités au bord de l’autoroute. Elles sont entourées de murs et de grillages et comprennent des maisons individuelles toutes pareilles d’un étage parfois surmonté d’une terrasse fermée sur trois côtés. Chacune comprend un emplacement de parking devant. L’un des blocs récemment construits, est fermé d’une grille à code à l’entrée de la rue. Des slogans du PRI, le Parti Révolutionnaire Institutionnel longtemps au pouvoir, sont peints sur les murs qui entourent ces propriétés. Seraient-ce des « résidences du parti », ou un accès à la propriété qui récompense des fidèles militants ?

Le bus nous lâche Plaza de la Constitution. Nous visitons avant qu’il ne ferme le Palais National, siège du gouvernement. Il est bâti sur l’emplacement de l’ancien palais de Moctezuma, marquant la continuité du pouvoir. Sa façade de 200 m de long en tezontle est ornée de grilles en fer forgé et d’un porche central gardé, à l’intérieur duquel est conservée la « cloche de la liberté » dans une niche. Le curé Michel Hidalgo l’a fait retentir à Dolorès le 16 septembre 1810, premiers sons de l’indépendance du pays sous la bannière de la Vierge de la Guadalupe. Chaque année, le Président de la République la fait retentir à la même date pour ouvrir les cérémonies de commémoration de l’Indépendance.

Mais nous allons voir surtout les fresques murales de Diego Rivera, réalisées entre 1929 et 1935, qui content l’histoire du Mexique. Nous pouvons suivre la légende de Quetzalcoatl et des scènes de la vie des Indiens, puis cinq scènes de la Conquête jusqu’à la réforme agraire, enfin la lutte des classes et le Mexique moderne couronné d’un portrait du Barbu, Dr Karl Marx lui-même, montrant à l’ouvrier, au paysan et au soldat le monde futur dominé par les flammes… Le premier étage comprend des fresques plus récentes du même, peintes de 1949 à 1951. Nous y trouvons notamment une vue d’artiste du grand marché de Tlatelolco avant les Espagnols, une autre le débarquement d’Hernan Cortes à Veracruz en ce 22 avril 1519 qui allait faire basculer le monde ancien.

La peinture murale mexicaine est analogue au vitrail de cathédrale : elle joue un rôle édifiant pour perpétrer les souvenirs patriotiques et révolutionnaires et toucher les illettrés. Elle est née en 1922 après les troubles, de la volonté du ministre de l’Education José Vasconcelos. Elle a rencontré le désir d’aller au peuple et d’instruire des peintres tels José Clemente Orozco (qui a décoré l’ancien collège Ildefonso), Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros (auteur du « Manifeste du muralisme » en 1922). Socialiser l’art, créer pédagogique, ouvrir au public – tels sont les principaux points de ce réalisme socialiste avant terme. Les physiques se doivent d’être outrés, les couleurs violentes, les attitudes théâtrales. La Révolution devient un mythe exposé sur les murs.

Ces fresques publiques ne sont pas choses nouvelles. Bennassar & Vincent dans leur étude sur Le temps de l’Espagne, 16ème-17ème siècles, rappellent que les moines aux Amériques « décidèrent de faire réaliser de grandes fresques, à l’instar de celles qui décoraient les cathédrales du moyen-âge » (p.251). Il s’agit toujours d’un élitisme où les clercs se sentent intermédiaires entre Dieu et le vulgum pecus, disant aux manants quoi penser et comment. Ces mêmes auteurs notent justement un peu plus loin que « l’Eglise, après avoir favorisé l’alphabétisation jusqu’à la fin du 16ème siècle, avait modifié sa stratégie, peut-être alarmée par les progrès de la Réforme. De sorte qu’au 17ème siècle, l’alphabétisation ne progresse plus » (p.264).

Nous en revenons à l’émancipation de l’homme, à la démocratie, au progrès… Deux conceptions s’affrontent : ceux qui veulent libérer la société des carcans afin que chacun puisse s’épanouir ; ceux qui veulent que la société façonne un « homme nouveau » à la manière définie par les intellectuels, clercs et autres « élite ».

Les premiers sont les Protestants pour qui savoir lire est le premier pas vers le dialogue direct de l’individu avec Dieu ; chacun est maître de lui, exerce sa propre raison, jouit de sa liberté, et peut ainsi se lier avec les autres par contrat consenti et responsable.

Les seconds sont les Catholiques pour qui la hiérarchie est nature divine qu’il ne faut surtout pas contester, Dieu ne se découvrant que par les intermédiaires obligés que sont le Pape, les clercs et le roi oint ; chacun est soumis à la société organique, subit les enseignements obligatoires de « ceux qui savent », obéit aux injonctions de croire et de faire, et laisse le collectif décider de ce qui est bon pour tous.

Liberté contre égalité. Etant entendu que l’égalité est toujours pour les autres, ceux qui n’ont aucune place dans la hiérarchie et que seul Dieu (et les concours avec jury de cooptation) décident de la hiérarchie. Eglise catholique, Etat royal, parti Communiste, social-démocratie autoritaire – tous ces avatars d’une même idée fonctionnent ainsi : « dormez, bonnes gens, nous qui savons, nous occupons de vous – et surtout ne faites rien et ne l’ouvrez pas ! ». Nous sommes les experts, les spécialistes, les interprètes autorisés de la pensée de Dieu (de l’Histoire, de la Société, de la Volonté Générale…), voilà ce qu’il vous faut seulement savoir, pour le reste, laissez-vous manipuler car nous avons la Vérité pour nous. Dieu après la Révolution s’appelle en France la « Volonté générale », le Roi en est le Président et les clercs les énarques et les intellos qui font l’opinion. « Ne pensez pas, les technocrates et les experts décident pour vous ! » Et l’on s’étonne que – à droite comme à gauche – le bon peuple (à qui on a laissé on ne sait pourquoi le droit de vote) sorte toujours les sortants depuis un certain temps.

La contrepartie est le nécessaire abandon de toute responsabilité individuelle : la société étant organique par vérité scientifique, historique, politique ou divine – elle sait tout, peut tout, organise tout. L’individu n’y existe pas, il n’existe que comme unité catégorielle : agent de l’Etat, chômeur, pauvre, petit commerçant, gros entrepreneur, soignants, enseignants, sachant, feignant et ainsi de suite. Autrement dit il attend les ordres.

L’idéologie espagnole du 16ème siècle voulait ainsi conserver absolument la place du « Pauvre » dans la société. Un grand débat s’était même instauré entre Juan Luis Vives, qui a publié en 1526 « De subventione pauperum » visant à mettre au travail les pauvres pour les faire revenir dans l’activité sociale, et le dominicain de l’université de Salamanque Domingo de Soto qui faisait du Pauvre une catégorie presque métaphysique, une sorte de « bouc émissaire » social positif, visant à permettre à chaque Chrétien de pouvoir exercer sur lui la charité ! Le Pauvre avait donc « droit » à la faiblesse, à la paresse, à ne pas être importuné par des offres de travail, ni puni de mendier. Cet état – quasi naturalisé – permettait aux actifs d’être pleinement chrétiens en donnant des aumônes et en créant des Maisons de la Miséricorde. On se croirait dans la surenchère « sociale » de la gauche extrême, en France, aujourd’hui, avec la litanie des « sans »…

La salle du Parlement est ouverte et nous pouvons déambuler entre la tribune et les baignoires des élus du peuple, toutes de dorures, sous l’œil maçonnique lançant les rayons de la Raison sculpté au plafond. Dans l’antichambre, une vitrine contient un exemplaire de la Constitution originale mexicaine de 1857, ouvert au titre I des « droits de l’homme ». Etat fédéral (31 états) avec un Président élu pour 6 ans et un seul mandat, deux chambres avec 128 Sénateurs élus pour 6 ans dont 96 élus directement par la population et 36 attribués selon la proportionnelle des partis, la Chambre des Députés de 500 sièges, 300 élus directement et 200 attribués à la proportionnelle partisane pour 3 ans – tels sont les institutions du pays.

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Francine Mallet, Molière

C’est « la » biographie de notre auteur national, apprécié du Roi-soleil et vilipendé par les dévots en cabale. Son autrice, née en 1909, a obtenu en 1987 le Prix Roland de Jouvenel décerné par l’Académie française pour cette œuvre. Elle avait déjà écrit, dix ans auparavant une biographie remarquée de George Sand et est restée jury Médicis de 1958 à sa mort, en 2004.

Le livre est divisé en quatre parties complémentaires : sa vie, son théâtre, son temps, ses thèmes et personnages. Suivent une généalogie, une chronologie et une biographie, outre les notes, qui permettent à quiconque d’approfondir et de retrouver rapidement un détail.

Molière est né Jean-Baptiste Poquelin le 15 janvier 1622 sous le prénom de Jean ; Baptiste lui sera ajouté à la naissance deux ans plus tard de son frère prénommé Jean lui aussi. Quant à Molière, son nom de scène pris en 1644 pour ne pas entraver les affaires de son père, son origine est inconnue ; lui-même n’en a rien dit. Tout juste peut-on formuler l’hypothèse (que l’auteur ne reprend pas) d’un mot latin de cuisine si l’on fait l’anagramme syllabique de Molière : re-liè-mo. Cela ressemble au subjonctif du verbe latin religere – langue que Jean-Baptiste parlait couramment grâce au collège de Clermont, tenu par les Jésuites rue Saint-Jacques (aujourd’hui lycée Louis-le-Grand), où cette langue morte était une langue vivante : tous les cours avaient lieu en latin et les écoliers se parlaient latin entre eux ! Reliémo pourrait signifier « que je relie », du verbe religere dont le g a été élidé dans les langues modernes (l’italien foglio se prononce folio). Mais ce n’est que spéculations.

Poquelin est un nom d’origine écossaise, dont un ancêtre est venu en France sous Charles VII. Le grand-père, picard, est devenu marchand tapissier à Paris. Son fils, le père de Jean-Baptiste, reprend l’affaire, se marie avec Marie, d’une famille de marchands du quartier, et réside désormais au 93 rue Saint-Honoré au pavillon des Cynges (singes), ainsi nommé pour une sculpture en bois. Jean-Baptiste est l’aîné de six enfants, sa mère meurt lorsqu’il a 10 ans. Il suit de 7 à 12 ans les cours de l’école paroissiale de Notre-Dame avant d’intégrer jusque vers 19 ou 20 ans le collège de Clermont en externe. Outre l’apprentissage d’un catholicisme raisonné et humaniste, il fréquente assidûment les classiques latins (expurgés de tout ce qui est sexe ou matérialisme !) et s’initie à la rhétorique, à l’éloquence et au théâtre, divertissement éducatif fort prisé pour être à l’aise et briller en société. Le collège de Clermont éduque en effet beaucoup des fils de Grands.

La documentation sur la vie de Molière est rare, notamment les correspondances avec sa famille ou ses amis, et reste entachée des ragots et libelles produits contre lui en raison de ses écarts avec la dévotion ultra-catholique alors de rigueur. Le catholicisme sous Louis XIII et Louis XIV fut en effet un ascétisme de réaction, analogue à l’islamisme d’aujourd’hui, groupant les rescapés de la Ligue antiprotestante, les ex-Frondeurs et les conservateurs choqués de la liberté de mœurs de leur souverain qui n’hésitait pas à danser en société. Molière ralliera les Précieuses qui ne sauraient voir un homme nu, les Tartuffe qui ne sauraient voir un bout de sein tout en s’excitant fort à cette idée, mais aussi un Dom Juan égoïste, athée et violeur, vautré dans le matérialisme sans perspectives. Molière, en avance sur les réactionnaires de son époque, sera un catholique humaniste selon François de Sales et La Mothe Le Vayer qui fut son ami. Pour lui, le plaisir ici-bas n’est pas incompatible avec la vertu pour l’au-delà.

Remplir ses devoirs selon l’honneur est le principe de l’existence. Molière « déclare méprisable tous ceux qui nient les obligations, tant celles des lois humaines que divines, auxquelles tout homme doit se plier. Il insiste sur la responsabilité des Grands » p.206. Il respecte le roi, autour duquel tout tourne, « l’amour de Molière pour son souverain, c’est à la fois l’amour du métier et de la réussite. Les deux se confondent » p.217. Louis XIV est complice et l’utilise : « Les femmes, plus ou moins précieuses ou savantes, qui ont contesté sous la Fronde et affirmé la force de leur personnalité, n’ont pas plu au Roi. Molière s’en est souvenu. Quant à Tartuffe, il est l’exemple de ce qui déplaît au souverain. Il ruine une famille, trahit un bon sujet sous prétexte de religion et se joint à une cabale qui veut imposer son point de vue même au monarque » p.227. Après avoir fait interdire de jouer Tartuffe, mesure rapportée sur ordre du Roi, la Compagnie du Saint-Sacrement va s’attaquer à Dom Juan avant que Louis XIV ne la dissolve. « L’Eglise connaissait les âmes, voulait les malaxer comme de la cire et ne tolérait pas le pouvoir qu’exerçaient les comédiens sur les spectateurs à travers la magie de la rampe » p.233. Tartuffe sera interdit au Québec durant des siècles et les polémiques sur Molière ne s’apaiseront qu’à l’extrême fin du XIXe siècle en France.

Reste toujours la résurgence des hypocrites qui veulent « cacher ce sein » qu’ils « ne sauraient voir » tout en en mourant d’envie. La France « éternelle » de la rigueur et de l’austérité expiatoire subsiste chez nos communistes, socialistes, écologistes, gauchistes : « Tout ce qui était spiritualité catholique, et plus encore janséniste, ne cultivait pas le goût de la prospérité. Pascal, après Jansen, allait jusqu’à considérer comme presque vaine l’activité intellectuelle qui risquait de détourner le chrétien de la contemplation » p.234.

Son père aurait voulu que son aîné reprit son affaire et sa charge d’écuyer du roi, mais Jean-Baptiste se passionne pour la scène et il n’insiste pas, allant même jusqu’à lui léguer à ses 21 ans sa part par avance d’héritage. Molière prend alors son nom de scène et s’éprend de Madeleine Béjart, bonne comédienne, de quatre ans son aînée. Un arrêt de Louis XIII en 1641 a rendu le théâtre respectable, malgré les dévots rigoristes qui mettent les acteurs au même rang que les putes et les infâmes (invertis). Jean-Baptiste monte alors sa troupe avec Madeleine, l’Illustre théâtre, et entreprend une tournée de treize ans en province sous la protection du duc d’Epernon puis du prince de Conti, amoureux de l’actrice Du Parc. Ils jouent ici ou là selon les contrats des villes, des nobles ou des bourgeois.

De retour à Paris, ils deviennent les comédiens de Monsieur, qui a tout juste 18 ans. La troupe – et son auteur Molière – connait le succès en 1659 avec Les Précieuses ridicules, comédie de mœurs sur les travers du temps. Molière ne réussira jamais dans la tragédie, fort à la mode alors et où règne Corneille, mais inventera la comédie à la française, lui ajoutant même du ballet. L’échec de la tragédie obligera Molière à écrire des pièces pour que sa troupe joue.

Il se marie en 1662 avec Armande Béjart, de vingt ans plus jeune que lui, pour onze ans et trois enfants dont une seule survivra. L’Ecole des femmes connaît le succès et suscite des jalousies, ce qui fait dire en vers à Boileau : « Si tu savais un peu moins plaire / Tu ne leur déplairais pas tant ».

Mais ses deux fils, Louis parrainé par Louis XIV et Pierre, vont mourir en leur enfance, ce pourquoi Molière s’intéressera tellement à Michel Baron, introduit dans la troupe à 13 ans. Il assouvira avec lui sa paternité frustrée dans un complexe de Pygmalion pour élever l’adolescent au métier d’acteur. Les dévots vont gronder et publier moult libelles contre lui, accusant sa femme d’être légère et lui-même de caresser Michel. Le roi, qui l’a soutenu comme un pion pour sa politique anti-Ligueurs va devenir plus dévoué à la religion avec sa dernière maitresse. Molière va se sentir plus seul, il écrit le Misanthrope. Il meurt après avoir joué le Malade imaginaire – non pas en scène comme on le croit, mais dans la soirée qui suit. Nous sommes le 17 février 1673, Molière a 51 ans. On parle aujourd’hui de tuberculose et de neurasthénie ; l’époque des charlatans parlait de fluxion de poitrine à soigner par clystères et saignées. Il laisse dix-huit pièces en prose et quatorze en vers ainsi qu’une fille, Esprit-Madeleine.

« En 1674 (…) le comédien Brécourt, qui a fait partie de la troupe avant de rejoindre le théâtre concurrent, a écrit l’Ombre de Molière où il fait son portrait : « il était dans son particulier ce qu’il paraissait dans la morale de ses pièces, honnête, judicieux, humain, généreux et même, malgré ce qu’en ont cru quelques esprits mal faits, il tenait un si juste milieu dans de certaines matières qu’il s’éloignait aussi sagement de l’excès, qu’il savait se garder d’une dangereuse médiocrité ». » p.290. Rien d’étonnant à ce que la couleur de Molière soit le vert, dont il porte les rubans, vert comme la couleur centrale de l’arc-en-ciel, symbole de la vie qui renaît, de la création, de Dieu, de l’alliance contre la mort. Il a mis en scène ses propres passions, les exposant, les discutant, en humaniste soucieux de comprendre par la raison. Ainsi sa jalousie envers Armande, la passion d’Elvire, le bon sens de Madame Jourdain, la tolérance de Cléante, le sens de l’humain de Clitandre, la misanthropie d’Alceste, le pur.

Tartuffe comme Dom Juan restent actuels, le premier pour son moralisme affiché par envie des autres et ses fake news, le second comme Moi je en premier : « Se servant de son pouvoir pour faire tout ce qui lui plaît, ne respectant ni sa parole ni son père, se jouant des femmes et du pauvre, obligeant son valet à le suivre dans le mal, refusant toute obligation de quelque sorte que ce soit et voulant plier tous et toutes à sa loi, ce grand seigneur horrifie » p.108. Mais oui, vous l’avez reconnu de nos jours : Dom Juan c’est Trump !

Francine Mallet, Molière, 1986 nouvelle édition augmentée 2014, Grasset, 478 pages, €29.59, e-book Kindle €15.99

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L’Associé du diable de Taylor Hackford

Le droit est, pour les Américains, la loi divine sur terre et ses avocats sont ses clercs et ses prêcheurs. Les lois sont si complexes et proliférantes qu’il ne faut rien moins que des spécialistes pour s’en débrouiller : où l’on retrouve la loi du plus fort chère aux pionniers, ou la loi du plus riche, ce qui revient là-bas au même. Qui a la puissance a l’argent donc les meilleurs avocats – et gagne ses procès.

Lorsqu’un jeune défenseur de Floride gagne trop souvent, le soupçon vient que le diable s’en mêle. Car faire acquitter un prof pédocriminel qui a attouché une ado de quatrième ingrate et bafouillante est un crime aux yeux de Dieu (s’il s’en préoccupe). Or il semble ne rien faire au nom du « libre arbitre ». L’être humain est libre depuis la Chute où la femme, séduite par le serpent, a croqué la pomme. La connaissance s’est révélée au couple humain et « ils virent qu’ils étaient nus » (quelle horreur ! au lieu d’en jouir ils en eurent « honte »). Désormais, ayant désobéi, à eux de se débrouiller tout seul dans la jungle terrestre et avec les autres humains qui prolifèrent à cause de la frénésie sexuelle. Kevin voit son client frétiller de la main sous la table lorsque l’adolescente raconte en pleurant comment il lui a mis la main sur le chemiser, puis l’autre sous la jupe et qu’il est remonté, de plus en plus haut, et ainsi de suite. Rien que le souvenir le fait bander et l’avocat lui dit qu’il irait jusqu’à éjaculer devant le juge ! Il s’aperçoit bien que son client est coupable mais, par vanité, lui qui n’a jamais perdu aucun procès, il ne veut pas laisser la justice gagner et, malin, va discréditer devant le jury la parole de la fille, moins innocente qu’elle ne paraît.

L’adaptation Hollywood du roman The Devil’s Advocate d’Andrew Neiderman, Kevin Lomax (Keanu Reeves, 33 ans) a la beauté du diable et l’habileté qui va avec. Après l’acquittement improbable du pédocriminel, une grande firme juridique de New York lui propose un pont d’or (à cinq chiffres) pour qu’il vienne seulement deux jours choisir un jury pour un procès. Il s’en tire avec les honneurs et son dirigeant John Milton (Al Pacino) décide de l’engager en créant pour lui un service d’avocat pénaliste au lieu d’envoyer les clients habituels vers d’autres cabinets.

Tout est trop beau pour être honnête : salaire mirobolant, appartement de fonction aux trois chambres dans un immeuble donnant sur Central Park, proximité du bureau, des commerces, des écoles et du staff de la firme qui loge dans le même immeuble réservé, d’étage en étage en fonction de la hiérarchie, le dernier au sommet étant réservé au chef. Composé d’une seule pièce immense, un grand feu y brûle toujours, été comme hiver, et une composition gigantesque du Paradis perdu du poète John Milton trône au-dessus du bureau principal.

Mary Ann, l’épouse de Kevin, n’aura plus à travailler mais se fera-t-elle au climat et à la trépidation de New York ? Kevin lui laisse le choix (encore le libre-arbitre). Mais est-on libre lorsqu’on est tentée ? Séduite par le fric et le luxe comme par le discours susurré du serpent Milton sur sa beauté et sa coiffure, elle se laisse tenter et croque la Grosse pomme. Elle va vite s’apercevoir de la fatuité des autres épouses qui ne pensent qu’à se regarder entre filles seins nus pour se faire valoir, dépenser en robes à 3000 $ portées une fois et à s’envoyer en l’air pour passer le temps. Est-ce cela la vie d’une épouse ? Attendre dans l’appartement immense et vide que son mari rentre à pas d’heures et qu’il la délaisse pour un boulot si prenant qu’il passe sa vie avec son patron plutôt qu’avec elle ? Mary Ann (les prénoms de la mère du Christ et de la mère de la Vierge) voudrait un enfant mais « on » (le diable ?) lui a, dit-elle, ôté les ovaires.

Kevin Lomax, de son côté, se prend au jeu et s’active. Son orgueil (plutôt que sa vanité, ainsi qu’il est traduit en français) est le plus grand des péchés capitaux car il voit l’homme tenter de s’égaler à Dieu, offense suprême ! Kevin ne veut jamais perdre et s’investit en totalité dans la défense de ses clients, même les plus vils salauds. Un promoteur immobilier très semblable à Trump, Alexander Cullen (Craig T. Nelson), très gros client de la firme pour se trouver constamment aux marges de la loi (plus de 1600 fois en un an…), est accusé d’avoir tué sa troisième femme, son beau-fils et sa domestique au pistolet en rentrant un soir chez lui. C’est un mégalomane menteur qui ne connait de vérités que celles qu’il affirme et qui compte bien être acquitté de toute accusation. Il va jusqu’à faire témoigner pour lui son assistante : il était en train de la baiser, trois heures durant, à l’heure des meurtres (« vous avez dû être éreintée », susurre malignement Lomax). Sauf que c’est probablement faux et que l’avocat malin s’en rend compte lorsque la fille ne sait même pas si Cullen est « coupé » (circoncis). Comme en Floride, Lomax va-t-il jouer le jeu du client ou celui de la justice ? Son patron Milton lui laisse clairement son libre-arbitre, puisque son épouse Mary Ann ne va pas bien : qu’il laisse l’affaire à un autre et qu’il s’occupe d’elle pour sauver son mariage. Mais est-on libre lorsqu’on est tenté ? L’orgueil parle une fois de plus – une fois de trop – et Lomax fait son métier au détriment de toute humanité. Le diable a gagné et ce pourrait bien être John Milton, patron cynique et sans aucun scrupule dont le sourire sardonique éclate trop souvent pour être honnête.

Mary Ann qui hallucine se réfugie à poil dans la plus proche église de son appartement et, lorsque son époux sort de sa plaidoirie pour la retrouver enveloppée dans un duvet rose de clocharde, sur appel d’une âme charitable, elle lui avoue que John Milton l’a baisée tout l’après-midi – le même argument que celui du promoteur. Or John Milton a assisté au procès aux côtés de Kevin Lomax durant tout ce temps. Déjà que Lomax l’avait surpris à parler plusieurs langues (chinois, italien, espagnol), ne voilà-t-il pas qu’il prend toutes les formes et peut se trouver en plusieurs lieux à la fois ? Si ce n’est pas la définition chrétienne du « diable », qu’est-ce donc ? La mère de Kevin, Alice au pays des Marvel comics (Judith Ivey) a fauté jadis avec un barman aux yeux de braise et a élevé seul son fils ; elle sait bien que New York est la Babylone de la Bible, où la Bête a établi ses quartiers, et que son Kevin a atteint 33 ans, l’âge du sacrifice du Christ. Mais son fanatisme obsessionnel à citer sans cesse les mêmes saintes Ecritures la dessert : qui peut croire en la répétition plutôt qu’en la dialectique ? Obéir à Dieu, c’est abolir toute pensée personnelle pour se soumettre et radoter ce qui est écrit une fois pour toute sans plus penser ; c’est donc abolir son humanité et son libre-arbitre. Est-ce sensé ? Mais le libre-arbitre est-il franchement libre ? La Bible ne guide-t-elle pas l’égaré sur les chemins du juste ?

Kevin fait donc interner Mary Ann qui, malgré les calmants, reste confuse. Quand Pam, l’assistante juridique de Milton (Debra Monk), tend à la jeune femme un miroir pour qu’elle se voit belle, elle aperçoit le visage démoniaque de l’assistante sous le masque de chair et brise le miroir ; elle prend un éclat et se tranche la gorge sous les yeux de son mari et de plusieurs témoins. C’est le moment (mal choisi pour Kevin Lomax) où sa mère lui avoue qui est son père et il déboule au dernier étage de l’immeuble Milton pour y trouver ce dernier avec une fille, Christabella (la belle Christ) que John lui présente comme sa sœur (Connie Nielsen). Ce qu’il lui apprend, je laisse le spectateur le découvrir, mais tout finit comme à Hollywood, avec le libre-arbitre mais dans les flammes et l’hystérie…

…Jusqu’à ce que Kevin Lomax se réveille dans les toilettes du tribunal de Floride du début, juste avant qu’il n’interroge la gamine abusée. Sa prescience le fait changer d’avis et « la justice » pourra peut-être passer. A moins que l’orgueil, toujours présent, ne compromette une fois de plus le processus, en abyme.

Les effets spéciaux ne manquent pas, des visages qui se diabolisent jusqu’à la fresque qui s’anime, faite par William Blake pour le Paradis perdu de John Milton, effet qui aurait coûté à lui seul deux millions de dollars. Keanu Reeves est parfait dans le rôle d’ange déchu ou de diable en herbe, juvénile séducteur de toutes les femmes ; Al Pacino est remarquable en Satan incarné, regard de braise pour les hommes et de baise pour les femmes, sourire méphistophélique qui n’atteint que les lèvres sans aller jusqu’aux yeux ; Charlize Theron est superbe en hystérique devenant progressivement folle à lier (l’hystérie étant une névrose d’origine sexuelle que le Moyen Âge a assimilé à la possession par le diable). La partition musicale angoissante de James Newton Howard ajoute au charme vénéneux du film. Je ne l’avais encore jamais vu, il est très bon.

Nous sommes dans l’extrême de l’Amérique : le tout est possible se transforme en tout peut-il être possible sans y perdre son âme ? Le pacte faustien de Goethe à la Renaissance rejoint l’ambition yuppie des années 1980 et 90 pour faire croire aux jeunes loups du droit, de la finance ou de la promotion immobilière qu’ils sont les maîtres du monde, les égaux de l’Éternel. Satan les tente par le sexe, l’argent, la gloire et le pouvoir. Ils en sont ivres et perdent leur humanité à l’image de Dieu au profit du diable qui en rit et les tient. S’ils trahissent par jalousie, ils sont exécutés, tel le directeur général Eddie Barzoon (Jeffrey Jones), tabassé à mort par deux clochards nègres (aux visages de démons) alors qu’il fait son jogging (à l’envers) autour de Central Park. L’enfer est désormais sur terre.

Il faut bien sûr entrer dans la mythologie chrétienne de Dieu, du Diable, de la tentation du Paradis perdu et de l’Enfer, mais cette culture se mérite tant elle continue d’irriguer tout ce qui vient des Etats-Unis. Une façon de prédire tout ce qui allait arriver en 2000 avec la chute des valeurs Internet en bourse, le krach séculaire de 2008 et l’arrivée du clown populiste Trump au pouvoir en 2016. Ce film apparaît comme une Apocalypse de saint Taylor.

DVD L’Associé du diable (The Devil’s Advocate), Taylor Hackford, 1997, avec Keanu Reeves, Al Pacino, Charlize Theron, Jeffrey Jones, Judith Ivey, Connie Nielsen, Craig T. Nelson, Ruben Santiago-Hudson, Tamara Tunie, Debra Monk, Warner Bros 1999, 1h18, €9.48 blu-ray €14.05 

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Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure

Stupeur ! A la lecture de cette étude austère au titre à rallonge d’un chercheur au CNRS de Nancy, je découvre que la doctrine en formation de l’Eglise de France, formulée dans les écrits de l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable (1122-1157), contient en germe les doctrines ultérieures appliquées en France : L’Etat royal louisquatorzien, la volonté générale rousseauiste, la Terreur jacobine, le bonapartisme et ses avatars gaulliste et radical-socialiste jusqu’à Valls et Chevènement, et même la tentation du communisme ou du social-écologisme d’autorité qui pointe…

Mon étonnement demeure devant une telle exception idéologique française, cette globalisation sociale venue d’en haut qui ne lui permet pas d’admettre l’individualisme anglais, ni même le quant-à-soi luthérien ou calviniste suisse, scandinave ou allemand. Elle serait venue de l’an mille et de la soumission au papisme romain, à ce moment où l’Eglise établit les bases idéologiques de sa domination entre les allégeances féodales. Pour l’Eglise romaine, la féodalité médiévale est comme l’individualisme pour les jacobins et pour les gauchistes du XXe siècle : la tentation du diable – qu’il faut exorciser. L’Eglise de France conçoit le peuple chrétien comme une grande famille, de la cellule parentale à l’ordre seigneurial et royal, en passant par les liens spirituels et les relations de fidélité d’homme à homme. La charité doit irriguer l’ensemble du corps social, au miroir du sacrifice du Christ. Et le clergé en son Eglise se veut l’intermédiaire obligé du lien social ici-bas comme des rapports avec l’au-delà. Il indique aux humains les médiations nécessaires pour s’agréger en société : l’eucharistie manifeste le divin dans l’humain et permet la communion des fidèles, la morale du péché définie par l’Eglise régit les rapports entre les hommes, et les dons des riches pour assurer leur salut sont redistribués aux nécessiteux, « ayant-droits » et autres « exclus » de l’époque – à condition qu’ils se soumettent aux règles morales et cultuelles.

L’Eglise d’hier est devenue l’Etat d’aujourd’hui, avec le même rôle idéologique. La communion est le vote, la morale est la réglementation toujours volontariste, incitative et tatillonne, le don est l’impôt (dont celui, très symbolique, sur la fortune) et les taxes sont les dîmes dues à l’Eglise/Etat de par le « droit » (divin ou de « volonté générale »). Le salut est l’incantation permanente au « social », comme si tout tarissement de la redistribution rompait la sainte alliance avec on ne sait quel Dieu transcendant. Je ne peux que me demander pourquoi le contre-modèle américain, par exemple, très inégalitaire et qui s’en glorifie, continue d’attirer en permanence autant d’immigrants. Est-il cet « enfer » que les politiciens démagogues français nous agitent ?

La logique de l’Eglise de l’an mille, comme celle du communisme hier et du gauchisme écologiste d’aujourd’hui, est englobante, totalisante. Elle vise à contrôler la vie humaine pour le service du Royaume de Dieu, du Social ou de Gaïa la terre-mère. L’Eglise veut que le monde se confonde avec elle-même – elle n’est pas la seule, l’islam et le communisme aussi. D’où son intolérance, ses prescriptions morales, sa chasse aux hérétiques et aux « déviances ». Cela lui permet de définir son espace et la dynamique de son expansion. Un équilibre comme celui de l’Espagne judéo-islamo-chrétienne autour de l’an 1200 n’est pas la voie choisie ; sa fin est d’ailleurs décrite dans le roman de Gilbert Sinouhé Le livre de saphir, paru en 1996.

Pour Cluny, le Juif est un résidu de l’histoire, assassin du Christ et figé hors du temps dans le rôle du peuple témoin ; l’islam est un concentré diabolique qui récapitule toutes les hérésies et les déviances possibles, dont celles du sexe. L’Eglise, pas encore catholique, impose sa conception de l’ordre aux laïcs enserrés dans les liens du mariage et de la surveillance morale du curé, comme aux clercs chastes et obéissants sous peine de cachot et de fouet, qui doivent se consacrer sans mélange au divin. Les femmes, héritières de l’Eve biblique, sont considérés comme impures, tentatrices et diaboliques car elles ont ancré l’humanité dans la sexualité et le labeur (labourer la terre est analogue à labourer la femme pour faire germer la nature). Ceux que l’on rejette sont ainsi identifiés au corps : l’enfant non baptisé, la femme (avide et volontiers adultère ou prostituée), le Juif (attaché à la lettre qui tue tout esprit), le Sarrasin (voluptueux, adepte des harems, aspirant aux houris et aux échansons pour l’au-delà), l’hérétique (toujours considéré comme sexuellement déviant, sodomite ou obsédé). Comme sous Staline, on trouve toujours un écart à la ligne digne d’être réprimé pour alimenter la flamme du pouvoir.

La hantise sexuelle d’hier est aujourd’hui devenue celle de « l’argent ». La sublimation du sexe était conçue pour rendre les clercs plus proches du sacré, donc de contrôler les échanges de la société avec l’au-delà : la communion et la confession pour les vivants, les messes pour les morts. Ce sacrifice de la sexualité, comme une grâce divine, permettait aussi d’être légitime à définir qui faisait ou non partie de la communauté chrétienne. Aujourd’hui, les fonctionnaires ont remplacé les clercs et conservent le même rôle. Non enserrés dans les liens du capital et de la course à l’argent ils définissent « l’intérêt général » – curieusement comme celui du fonctionnaire moyen – et contrôlent l’impôt comme la redistribution – qualifiant de « riche » toute personne qui touche plus de 3470 € par mois, si l’on en croit un récent rapport. Cela ne serait pas moralement contestable si un contrepouvoir existait qui permettrait d’en débattre, mais l’Etat aujourd’hui comme l’Eglise d’hier prolifère et impose sans justification autre que celle de l’entre-soi, les partis idéologiques générant des politiciens technocrates qui mettent le Parlement à leur botte et contrôlent l’Administration. Créez un service et aussitôt une bureaucratie s’installe, qui étend ses pouvoirs comme l’huile fait tache, et produit ses règles propres pour justifier son existence. Il est très difficile ensuite d’en limiter les pouvoirs si le besoin initial qui l’a créé a changé.

Cluny est mort parce que le monastère ne s’est jamais préoccupé de produire une quelconque richesse, mais seulement de redistribuer celle qu’on lui assurait par les dons. Il est une loi mystérieuse mais bien réelle qui montre que toute distribution voit le nombre de nécessiteux porté à croître alors que celui des donateurs reste limité. La société d’égaux parfait n’existe qu’en idéologie ; l’Eglise a fait peur aux croyants avec le diable et l’Enfer pour pressurer les dons et assurer son pouvoir. L’Etat-providence d’aujourd’hui agite le spectre des manifestations de masse, des blocages du transport ou de la révolution sociale pour arriver aux mêmes fins. Or nul ne peut redistribuer que ce qu’il a : sans production, ni impôts ni taxes, donc pas de manne à distribuer. La faiblesse du modèle français, issu de l’Eglise de l’an mille, est qu’une majorité de la population rêve d’être fonctionnaire plutôt que de produire, tandis qu’une majorité d’entrepreneurs qui ont réussi rêvent de quitter la France pour échapper à la voracité fiscale, l’une des plus élevée de toute l’OCDE.

Il serait peut-être temps de réviser un modèle qui a mille ans et qui est loin d’avoir montré son efficacité dans la modernité. Même le conservatisme a ses limites !

Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure – Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam – 1000-1150, 1998, Champs Flammarion 2004, 508 pages, €11.00

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Benoit Lhoest, L’amour enfermé

Honte à l’Eglise qui a trahi le message du Christ dans ce qu’il avait de plus universel : l’amour ! Aimer son prochain commence à la prochaine, la femme, la moitié de l’humanité, et sa moitié dans le couple.

Comme le montre l’auteur, l’amour a été enfermé dans la France du XVIe siècle. « Depuis que le christianisme s’est imposé comme référence du monde occidental, il n’a cessé d’instituer, comme l’un des piliers de sa morale, une haine féroce à l’égard de la sexualité. Cause de désordre dans la société, écran corporel éphémère entre l’âme immortelle et Dieu, passage étroit entre la nature et la culture, entre l’animal et l’homme, compromise dans le règne de la mort autant que du péché, elle aura été évacuée par l’Eglise mais aussi par le courant mystique dominant au XVIe siècle : le platonisme » p.242.

Aujourd’hui, les choses n’ont pas changé en doctrine : le cardinal Ratzinger ne dit rien d’autre. En 585, la concile de Mâcon a « mis en doute l’appartenance de la femme à l’espèce humaine et il fallut des semaines de discussion pour qu’elle y fût maintenue » p.28. Eve la tentatrice, issue d’une côte d’Adam, lui est seconde et non son égale ; elle est réputé mue par une lubricité foncière qui a rendu l’homme mortel en le chassant du paradis, qui l’épuise par ses exigences sexuelles incessantes et le détourne de l’amour dû à Dieu, donc du Salut. Pis-aller venu de Paul et de Matthieu, juifs rigoristes en phase avec leur milieu et leur temps, le mariage a pour seule justification la perpétuation de l’espèce et le nombre de nouveaux croyants. Mais la virginité et le célibat clérical lui sont infiniment supérieurs. Le coït est décrit selon des métaphores animales. Il abaisse l’homme et doit être canalisé, discipliné et encadré par l’Eglise qui, seule, sait ce qui est bon pour le pécheur. La contraception est interdite pour des raisons démographiques (« croissez et multipliez ») mais aussi parce qu’elle évoque adultère et prostitution, un hédonisme haï du clergé qui a dû faire vœu d’abstinence. Ce que je ne peux accomplir, que personne ne l’accomplisse, sauf par répugnance en fermant les yeux et en se bouchant le nez.

Le mariage est un contrat et une tyrannie, la femme est vendue avec sa dot et soumise à son mari comme le sujet au roi et le roi à Dieu. L’amour n’est surtout pas la question, l’érotisme, si présent dans le monde païen, est ignoré et méprisé, culpabilisé par une longue liste de péchés à confesser. La seule technique admise pour copuler est celle dit fort justement « du missionnaire », le mâle sur la femelle et qui la défonce pour lui planter sa graine, tout comme le soc perce la terre pour y mettre le blé. Onanisme, lesbianisme et homosexualité sont bien-sûr condamnés et interdits car stériles (« contre-nature ») et donnant du plaisir illicite (qui détourne du seul amour dû à Dieu). Cette tyrannie cléricale, sociale et parentale empêchait à l’avance toute espèce de relations authentiques entre les êtres et a entaché l’amour de culpabilité. Jamais ce doux sentiment n’a pu devenir une valeur à vivre au quotidien, permettant par une sexualité rassasiée et épanouie, cet amour universel du prochain prôné par le Christ.

Au contraire, cet « enfermement névrotique » (p.241) dans le mariage surveillé a engendré de nombreux cas d’impuissance, expliqués « par un complexe de castration dû à une peur de la sexualité rendue fatale par le rigorisme du discours religieux » p.86. Les seules soupapes admises étaient sous le signe de la violence émissaire : les fêtes, charivaris et inversions carnavalesques une seule fois l’an. Les « sorcières », vieilles, seules et laides, qui soignaient par la nature et non par les prières bibliques, représentaient le Diable, l’envers de l’idéal. Il était nécessaire de les pourchasser et de les éradiquer, notamment par le feu ou l’eau, qui purifient. Le paroxysme de ce délire clérical a eu lieu entre 1560 et 1630. La société du XVIe siècle était misogyne et inégalitaire, imposant l’esclavage du « sexe faible », « un monde de terreur et d’idéologie où la répression sexuelle et morale fait naître les pires fantasmes, les pires pulsions sadiques dans les esprits de milliers d’individus qui, jusqu’au bout, croient servir la vérité » p.126.

L’amour « courtois » a été une réaction d’Oc à ce délire idéologique de l’Eglise officielle, royalement catholique et papiste. Il a inversé toutes les valeurs admises – mais seulement dans l’idéalisme, revivifiant Platon. Il s’agissait de s’éprendre d’une femme mariée, de tenir cet amour secret, de la servir comme un vassal, sans espérer autre chose qu’un entre-deux de chair et d’esprit, un baiser chaste issu de l’organe de la parole et du souffle. Stérile, individualiste, porteur de désordre mental, ce néoplatonisme prolongé par Ficin a été « la première tentative pour arracher l’amour des griffes de la douleur et de la mort » p.138.

Il a fallu attendre deux siècles, le libertinage du XVIIIe, pour que la sensualité reprenne ses droits, que la femme soit admise comme une personne à qui parler et que l’on peut séduire au lieu de la dominer en soudard. Il a fallu attendre deux autres siècles pour que la « morale » rigoriste et victorienne issue de l’Eglise et adoptée avec enthousiasme par les bourgeois austères qui se piquaient de vertu, faute de naissance, lâche les mœurs. Mais elle persiste sous prétexte « d’hygiène », de santé mentale, de vitupération du laisser-aller hédoniste, d’éducation à la discipline, voire aux menaces mortelles du sida. Mai 68 et le féminisme ont à peine « libéré » l’amour, créant des injonctions nouvelles en place de celles de l’Eglise et de la morale bourgeoise.

Nous ne sommes toujours pas sortis de la doxa millénaire de l’Eglise, renforcée par l’essor des sectes croyantes américaines qui essaiment dans le monde entier et répandent leur morale via les films et les séries télévisées, par le renouveau rigoriste des autres religions du Livre qui surveillent et punissent toute déviance aux préceptes du Coran ou du Talmud, et même par les psychiatres du politiquement correct qui crient au « traumatisme » et prônent « la normalité ». Le « nu » (même le sein féminin ou le torse masculin) est banni sur Internet sauf dans la pub et le sport, de moins en moins présent au cinéma et « signalé » comme offensant dans les blogs et sur le fesses-book – pourtant au départ créé pour évaluer les filles du campus. Alors que « le naturel » est encouragé par souci d’harmonie avec l’environnement, la « nature » reste niée dans l’humain : pour être mentalement cohérent il y a encore du travail à faire !

Benoit Lhoest, L’amour enfermé – amour et sexualité dans la France du XVIe siècle, Orban 1990, Le grand livre du mois 2000 (sur Amazon), 292 pages, €13.99

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Havre de Regnéville

Le guide a acheté le pique-nique et nous prenons deux taxis pour 9 km jusqu’à Urville, entrée du havre où se jette la Sienne et qui se termine à Regnéville, face à la pointe d’Agon. La Normandie est remplie d’eau souterraine et des puits condamnés le marquent encore, ce qui explique la multiplication des villages et hameaux un peu partout. Il était facile de trouver de l’eau. Nous allons suivre sa rive sud à pied, dans un paysage façonné par les marées où nichent de nombreuses espèces d’oiseaux.

Nous commençons par profiter du soleil revenu pour un temps, malgré le vent force 7, pour pique-niquer sur l’herbe derrière la petite église, face au havre où les prés salés excitent quelques moutons. La mer recouvre l’herbe aux grandes marées trois ou quatre fois l’an. Le guide a apporté de Bretagne de la terrine de cousin (le sien) et de la tomme de brebis bretonne bio de gens qu’il connait. Pour lui, la Bretagne imite beaucoup ses voisins pour promouvoir son image : elle crée son whisky, sa bière, son fromage, ses terrines de campagne, ses biscuits – tout ce qui n’existait pas il y a encore un siècle pour cause de pauvreté. Nous avons en outre par personne, du pain, deux tomates et deux abricots, un yaourt, du café en thermos et un carré de chocolat Lindt à la fleur de sel. Il commet cependant une petite erreur à propos du vin. Il a apporté – sur le budget – une bouteille de Chinon rouge mais annonce tout d’abord avec forces excuses que c’est pour sa consommation personnelle et qu’il ne force personne à boire du vin… avant d’en proposer à chacun. Ceux qui hésitaient un peu pour cause de chaleur et de marche ont décliné, alors qu’ils en auraient peut-être pris une lichette avec le fromage.

Le vent qui s’est levé très fort en début d’après-midi apporte des grains successifs entrecoupés de soleil. Nous devons mettre et enlever les vestes goretex constamment. Les chapeaux sont soumis à rude épreuve par les rafales. Nous longeons le havre sur l’herbe rase, ce que les gens du coin appellent « le marais ». Y pousse le chiendent de mer parmi mouettes, goélands, fous de bassan et cormorans qui se reposent près du filet d’eau qui rejoint l’estuaire. Des crottes de mouton des prés salés ont séché entre deux grandes marées. Les prés sont parsemés de bois flotté et de coquilles de bulots apportés par le flux. Sur les bords poussent des mauves, des roseaux, de la salicorne près des bermes. La « tengue », ce lœss fertilisant apporté par le vent et qui servait d’engrais jusque dans les années 1930, farine les herbes d’une fine pellicule de poussière qui reste sur les doigts.

Plus à l’intérieur, nous pouvons observer des restes du bocage traditionnel : des prés plantés de pommiers et entourés d’une haie, dans lesquels les vaches allaient pâturer. Depuis le remembrement des années 1960, les vaches restent à l’étable et sont nourries par ensilage, les prés transformés en champs de maïs qui, une fois mûr, est fauché à la racine, broyé et mis à fermenter sous bâche. L’agriculture industrielle a remplacé l’agriculture traditionnelle en une seule génération. Mais, avec les préoccupations écologiques, les urbains et les touristes engueulent désormais les paysans en Bretagne lorsqu’ils les voient traiter les champs. Ils doivent le faire de nuit… La reconversion est inévitable, vu l’opinion et la pression croissante, mais la reconversion en bio est dure à cause des investissements élevés et des dettes déjà consenties pour le matériel et les semences, et il faut plusieurs années pour obtenir le label bio. Le tournant semble pris depuis quelques années et ira en s’accentuant.

Nous suivons les bords de l’estuaire. Au loin des bateaux de plaisance sont échoués sur la grève ; ils ne seront libérés que par la mer qui remonte. Nous pouvons apercevoir le liseré blanc de la vague frontale sur l’horizon lorsque le soleil luit. Nous franchissons un échelage contre les moutons, trois marches de bois au-dessus d’une clôture en fil de fer. Il s’agit de ne pas se déséquilibrer en l’enjambant, conseil pour troisième âge mais bienvenu au vu du groupe…

A Regnéville, petite cité devenue balnéaire, un grain nous invite à entrer dans la salle des mariages qui fait office de salle d’exposition pour nous protéger du vent et de la pluie qui cingle. Une vraie « vouéchie » comme on dit ici ! Emmanuelle Delaby présente trente de ses photos du coin, portées surtout vers la lumière. Outre les couchers et levers de soleil colorés habituels, nous pouvons observer les nuances du ciel et de l’eau, la mer de nuages, les oiseaux. Je suis en admiration devant le vert glauque d’une houle au large ; elle me rappelle la mer dessinée par Hergé dans Le crabe aux pinces d’or et cela me ravit. Cette photographe amateure a du talent. Regnéville s’ensable et son port, autrefois actif pour Coutances, n’est plus que de plaisance. Le camping municipal, au ras de la mer lorsqu’elle est haute, pourtant bien garni de campeurs, est peu engageant avec ce vent : il n’est aucunement protégé, pas un arbre ni un clos. Les toiles des tentes battent et une femme s’est même réfugiée dans sa voiture.

Dans les rues perpendiculaires à la mer les maisons sont protégées du vent d’ouest et parfois de ravissants cottages en grès du Cotentin s’y élèvent, précédées d’un jardinet, dont une aux fenêtres blanches garnies de rideaux de dentelle derrière lesquels nous regarde passer, ébahie on ne sait pourquoi, une petite fille.

Un autre grain vient et nous nous réfugions dans l’église où pend, au centre de la nef, la maquette ex-voto d’un bateau de guerre à voiles et où trône, à la droite du chœur, une statue de sainte Barbe, patronne des artificiers, canonniers et mineurs de fond. Princesse devenue chrétienne et refusant d’abjurer, Barbe aurait vue, au moment d’être décapitée, ses deux bourreaux la hache déjà levée, être brutalement frappés par la foudre – évidemment divine. Face à elle, à gauche du chœur, dans une niche contenant d’autres restes, a été remisé un buste de saint Sébastien fléché un peu partout sur le torse ; seuls subsistent les trous dans la pierre, curieusement sadiques.

Lorsque nous ressortons de l’obscurantisme fervent, le soleil est revenu et nous pouvons faire le tour du château mi-XIVe en ruines, résidence royale de Charles le Mauvais. Il a été construit non pas en hauteur mais sur la rive gauche de la Sienne pour protéger le port d’échouage et le bourg de Regnéville. L’importance de son trafic était dû à la foire de Montmartin. Nous visitons les salles restaurées sur la mer qui servent aux expositions concernant le « lait et cidre » (instruments paysans) et la peinture d’un « archiculteur » (architecte qui se pique de peindre abstrait en acrylique et dont le nom ne mérite pas d’être retenu). Le château, pris plusieurs fois par les Anglais, défendait l’accès à Coutances lorsque les bateaux pouvaient y accéder avant l’ensablement. La garnison ne se composait que d’une douzaine de soldats seulement. Le bâtiment a été détruit en 1637 sur ordre de Louis XIII au moment du siège de La Rochelle lors de la révolte des Protestants ; le seigneur de Regnéville conspirait en effet avec les parpaillots, ce qui constituait un crime de haute trahison. Il ne reste du donjon qu’un chicot révélant un escalier à vis à l’intérieur.

Vers 17 h, deux taxis nous ramènent à Coutances, à l’hôtel où nous pouvons prendre une douche et nous reposer. Nous dînons une fois de plus à l’hôtel, à 19h30, et nous sommes curieux de voir si le menu a changé. Il l’est en partie. Je prends un tartare de Saint-Jacques au basilic très goûteux, du saumon malheureusement à la « sauce provençale » et malheureusement trop cuit et donc sec comme souvent dans les restaurants, et un nougat glacé.

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Huysmans, En route

Quatre ans de rédaction pour ce livre « blanc » après le livre « noir » de Là-bas ; Huysmans conte en effet non plus le satanisme mais le catholicisme mystique. En route après En rade aussi ; non plus la ruine sexuelle à la campagne mais le ressourcement spirituel au monastère. Il est attiré par la religion de son enfance au travers de l’art, croyance délaissée depuis sa communion.

Retour au Moyen Âge : « Ah ! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’il avait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore ! c’était, en peinture et en sculpture les Primitifs ; les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c’était le plain-chant ; en architecture, c’était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel ». Le plain-chant surtout est pour lui la musique véritable, sans instrument, sans polyphonie, sans modulation, sans rythme. Le pur chant humain de la prière pour « révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en un fidèle miroir, le prête encore immaculé de ses dons » p.1171 Pléiade.

C’est dire que sa « conversion » n’en est pas une, il s’agit plutôt d’un retour à « l’avant c’était mieux », d’une réaction au siècle bourgeois hanté par la question sociale. Les ouvriers comme les patrons sont égoïstes et habités par le goût du lucre, écrit-il dans le dernier chapitre, p.1459. La vie monastique de la Trappe, qu’il goûte une dizaine de jours, représente pour lui le socialisme idéal : égalité absolue, pauvreté universelle, travaux à chacun selon ses capacités et nourriture et vêtements à chacun selon ses besoins. Il montre ainsi que le socialisme de Marx et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion d’un Père. Au monastère, « le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées » dit le supérieur de la Trappe d’Igny (de l’Âtre dans le roman). Sauf que le sexe est banni et qu’il n’existe ni femme ni famille au monastère – et que toute amitié est interdite par la règle.

Ce phalanstère est aussi une utopie écolo, une Notre-Dame des landes dans la Marne, les moines cultivant leur potager, élevant leurs cochons, fabriquant leurs fromages et tissant eux-mêmes leurs vêtements. Seuls « les impôts » du siècle obligent à monter une « fabrique de chocolat » pour les payer. Il montre ainsi que l’écologie des idéologues romantiques et des partis politiques vient tout droit du christianisme, de ce rêve du pécheur qui ne veut pas que son voisin ait ou ne soit plus que lui, tous unis dans la dévotion à la terre Mère.

Durtal, personnage principal de Là-bas, a perdu ses amis des Hermies et Carhaix de maladies, le premier d’une fièvre typhoïde, le second d’un flux de poitrine. Il se retrouve donc seul et célibataire à plus de quarante ans dans Paris. Écœuré par ses expériences sexuelles, surtout depuis que la goule Chantelouve de la messe noire lui a fait souiller involontairement une hostie consacrée qu’elle avait mise dans son vagin (détail croustillant !), il songe à se retirer du monde. Il fréquente les églises de Saint-Sulpice, Saint-Séverin, Notre-Dame des Victoires, le petit couvent de la rue Monsieur ; il lit sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Catherine Emmerich, saint Denys l’Aréopagite, saint Bonaventure, Angèle de Foligno ; il s’intéresse à la bienheureuse Lidwine, Hollandaise grabataire « expiant par ses douleurs les péchés des autres » p.1205. Car le grand argument de la Mystique est qu’il s’agit de compenser par la prière et par la « substitution » les douleurs des autres : souffrir les affres de la Passion pour prendre sur son dos les péchés du monde… Un masochisme catholique suicidaire quand on y pense, bien dans la ligne de cet ici-bas méprisable et de la chair honnie. Huysmans reprend même la théorie que la Révolution française n’est advenue que parce que les couvents et monastères ont sombré dans la Commende et qu’ils se sont effondrés de l’intérieur, n’encourageant pas les vocations, donc tarissant le flux continuel des prières. « La Terreur n’a été qu’une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire » p.1463.

Durtal, personnage tourmenté d’incertitudes et ravagé de débauche – comme l’auteur – dialogue tout au long des chapitres avec lui-même, constituant l’histoire du roman. « Il avait eu jusqu’à cette heure, dans le ciel interne, la pluie des scrupules, la tempête des doutes, le coup de foudre de la luxure, maintenant, c’était le silence et la mort. Les ténèbres complètes se faisaient en lui » p.1408. Sa part d’ombre, il l’expulse sur ce bouc émissaire commode qu’est le « diable », invention des sectes apocalyptiques juives reprise avec enthousiasme par le christianisme pour imposer son pouvoir idéologique sur les âmes et la puissance temporelle de ses clercs. Le diable s’immisce au fond jusqu’au fond de lui et ergote, suscitant des arguments physiques, passionnels et rationnels pour le faire douter. La nuit, il rêve de sexe torride et « sent » au réveil une forme glisser de son lit… Il est en bref un grand nerveux dévasté, un angoissé aux fantômes imaginaires, un petit enfant qui a besoin de son Père – à 40 ans ! Il est « une âme effarée par la Grâce », écrit-il à Jules Huret en 1895.

Deux parties, la parisienne errant d’église en église sans jamais y trouver le repos ; la seconde à la Trappe dans une cellule nue en ne mangeant que des légumes à l’eau mais avec une discipline et une liturgie qui libèrent. Peu d’action mais un cheminement intérieur nourri d’érudition sur les saints et saintes mystiques (hommage aux femmes, pour une fois) – toute une suite d’inventaires que l’auteur affectionne comme un bambin compte ses jouets. Il découvre avec délices les trois étapes spirituelles monastiques : vie purgative, illuminative et unitive ; il en reste ici à la première.

L’art catholique comme vecteur de la Grâce divine, tel est le projet. « Les cagots et les dévotes » qui peuplent le catholicisme moderne le débectent car, « décidément cette religion est aussi terre à terre que la Mystique est haute ! » p.1395. « Des cafards et des pleutres ! Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains ; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain en quittant Dieu. Et les dévotes étaient encore moins rassurantes » p.1200. Le lecteur notera malicieusement que l’auteur reprend la caricature que l’on fait du Juif pour parler du Catholique, au moment même où l’affaire Dreyfus débute dans un déchaînement de haine émissaire (1894).

Mais pour suivre l’auteur, il faut y croire. Pour Huysmans, la foi « c’est l’irrésistible entrée d’une velléité étrangère en soi » p.1296. Comme le diable, Dieu agit dans sa créature – censée n’avoir donc aucune volonté, aucun libre-arbitre. Il suffit de se laisser faire… Nombre de lecteurs et lectrices se sont convertis à son époque après lecture du roman ; Péguy, Claudel, François Mauriac ont reconnu son influence sur leur génération. Certains aujourd’hui y reviennent pour « retrouver » le catholicisme essentiel.

Mais cette secte latine du christianisme continue par dogme à haïr ce monde-ci au profit d’un autre monde possible ; de vilipender la chair et le sexe sans reconnaître (comme un Platon) son statut d’intermédiaire vers le Bien, le Beau, le généreux ; de mépriser intelligence et savoir au nom de l’Obéissance et de la Soumission obscurantistes, vantant « l’idiot (…) sublime (…), la preuve que l’âme s’identifie avec l’Eternelle Sagesse, plus par le non-savoir que par la science » p.1394.

Le sexe, cette hantise, ce « péché originel » qui reproduit la faute par l’hérédité ! « Au collège où chacun s’attentait et cariait les autres ; puis c’était toute une jeunesse avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur les éviers des filles [leur vagin…] et c’était un âge mûr ignoble » p.1342. Description dantesque de l’esclavage des sens vécu dans la honte et le remords alors qu’il pourrait être vécu dans la santé et la lumière sans tous les oripeaux et falbalas de la transgression des Commandements attribués à un dieu supérieur. Ce qui fait le « mal » est le regard des autres, la honte sociale, plus que l’acte naturel lui-même ! Lui fournir un « sens » tordu est le dé-naturer, violer son innocence et rendre faussement « coupable » l’acteur. A noter le constant rabaissement méprisant de la femme perçue comme tentatrice, vase du diable, égout du péché : « De quelque côté que l’on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l’homme ! » p.1230.

En bref un roman pour les convertis ou pour ceux qui veulent comprendre et le siècle et la religion.

Joris-Karl Huysmans, En route, 1895, Folio 1996, 672 pages, €10.30

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Georges Minois, Le diable

Ce petit opus d’un docteur en histoire agrégé de l’Université fait utilement le point sur cette particularité occidentale qu’est le diable. Un concept qui n’existe quasiment nulle part ailleurs : Satan est absent de l’Ancien testament et Sheïtan se fait très discret dans le Coran. Quant aux Grecs et aux Romains, ils l’ignorent : pour Platon, le mal est l’absence de Bien, un non-être ; le polythéisme grec fait du bien et du mal deux forces inhérentes à la nature. Les maux humains sont dus au destin et aux frasques des dieux et l’on en est parfois responsable (Achille à Troie, Ulysse en son périple, Œdipe et son père). Le diable n’apparaît que dans l’extrême monothéisme, dont le christianisme est la pointe avancée : il est inséparable de Dieu, sa face sombre, le revers de sa médaille. Car comment un Dieu réputé parfait aurait-il pu créer un monde aussi mauvais ?

On l’ignore trop souvent, « Satan est né dans les milieux sectaires apocalyptiques juifs » p.4. Yahvé est ambivalent, ordonnant l’extermination des adversaires de son peuple élu, envoyant des épreuves via des anges messagers. Le Satan signifie « l’obstacle » et fait partie de la cour de Dieu, serviteur fidèle de Yahvé (Livre de Job, Zacharie) ; il prend plus d’autonomie au IVe siècle avant avec l’affirmation du pouvoir sacerdotal qui lave Dieu de la responsabilité du mal. Le démon a été inspiré des mythes cosmiques babyloniens, cananéens et zoroastriens où un héros positif combat un monstre négatif (Gilgamesh/Huwawa, Marduk/Tiamat, Ninusta/Anzu, Baal/Mot, AhuraMazda/Ahriman).

Le diable est en revanche omniprésent dans le Nouveau testament, inspiré des milieux sectaires qui bouillonnaient au tournant du 1er millénaire en Palestine (Esséniens). Les Evangiles canoniques sans le diable seraient sans signification : ils le citent 188 fois ! Jésus s’incarne sur terre pour le grand combat de Dieu contre le Mal qui, lui, s’incarne dans les possédés, induit les tentations, inspire les reniements (Pierre) et les trahisons (Judas). « Seule une explication cosmique de l’origine du mal peut ainsi justifier la nature divine du Christ » p.27. Le serpent de la Genèse ne pouvait dès lors rétroactivement qu’être le diable, « ce qu’aucun texte biblique ne dit » !

La littérature apocalyptique non retenue par l’Eglise assure la transition entre Ancien et Nouveau testament. Des anges de Dieu se révoltent et s’unissent aux femmes humaines, engendrant des géants qui répandent le mal que sont le sexe et la technique. Ce sont des activités d’orgueil qui visent à créer comme Dieu… Naît alors la théorie du complot : « Les membres de ces sectes s’imaginent être les élus du Seigneur, le petit reste promis au salut, rejetant les ennemis d’Israël mais aussi la masse du peuple infidèle dans le camp de l’Adversaire, de Satan, devenu responsable du mal, et qui va être vaincu dans la grande lutte cosmique qui s’ouvre » p.22. Tous les millénarismes resteront sur ce schéma : des croisades en l’an mille à la terreur révolutionnaire, des procès staliniens au féminisme le plus contemporain qui rejette comme « le diable » le mâle blanc dominateur capitaliste – et souvent juif – dont Weinstein est l’incarnation caricaturale la plus récente (juste après Polanski).

Le christianisme aura dès lors la permanente tentation du dualisme des deux mondes antagonistes avec les gnostiques, les manichéens, les Bogomiles, les Vaudois, les Cathares – sans parler de la Kabbale juive. Bien que le diable ne soit pas un dogme catholique, dès la fin du IIe siècle de notre ère il est devenu le personnage central de la foi. Pour saint Augustin, Satan reste un ange, mais qui a péché par orgueil ; il fait partie du plan de Dieu pour laisser le choix de la liberté de faire bien ou mal, d’obéir ou non. Saint Thomas accorde au diable une place éminente, détaillant toutes les façons qu’il a d’influencer l’être humain. Le catéchisme 1992 de l’Eglise catholique n’en fait qu’« une voix séductrice opposée à Dieu ». Ce sont les moines médiévaux qui vont amplifier et déformer le diable jusqu’au mythe : « Moines et ermites, issus de milieux populaires, menant une vie de privation et de solitude, sont assaillis de tentations, d’hallucinations, et sont facilement la proie de troubles nerveux, physiques, psychiques attribués à l’action du diable » p.36. L’anti-Christ est le bouc émissaire facile de ses propres turpitudes : c’est pas moi, c’est l’autre ; je n’y peux rien ; je suis une victime, irresponsable… Cette culture de victimisation sévit encore largement de nos jours. Ce n’est pas la personne qui cède mais le séducteur qui force ; ce n’est pas la tentation qui est condamnable mais le tentateur ; ce n’est pas la faiblesse morale mais l’emprise de l’Autre ! Les démons chrétiens sont comme les Juifs : « ils sont partout ».

La peur du Malin est une forme du pouvoir des clercs d’Eglise, institution qui reprend les traits des anciens dieux païens pour mieux les dénoncer, le chamane cornu de la grotte préhistorique des Trois-Frères, le Cernunnos gaulois, les Thor et Loki vikings, le dernier changeant d’apparence et prenant toutes les formes – comme le diable est censé faire. « L’Eglise, en condamnant tous les plaisirs terrestres, contribue à renforcer l’attrait du diable, dont le caractère ambigu se reflète fort bien dans les hésitations des artistes » p.41. La beauté du diable fait de lui un Apollon séducteur tandis que la monstruosité le rend bestialement sexuel, ogre trapu, velu et fort comme Gilles de Rais, donc fascinant.

Les grandes peurs de l’an mille font faire passer le diable de bel éphèbe païen à bouc en rut barbare et repoussant. Le Concile de Trente exige que le diable soit représenté laid ! Mais Satan disparaît dans l’art classique, revenu avec la Renaissance aux canons grecs. Il faut attendre le baroque pour qu’il fasse son retour, avant le romantisme. Du 14ème au 16ème siècle, c’est « la grande chasse au diable » en Occident. L’Eglise de Rome, pressée par les rois qui secouent sa tutelle, en butte aux hérésies, confrontée aux Sarrazins et aux Juifs accusés de pratiques « pas très catholiques », crée l’inquisition et les bûchers des sorcières. Elles sont accusées de sabbat (« tous les jeudis vers minuit ») et même « les enfants sont torturés et brûlés avec les adultes » jusqu’en 1612 ! Les protestants comme le pouvoir civil ne sont pas en reste. Les manuels de démonologie et de sorcellerie sont « un vrai catalogue des fantasmes de clercs névrotiques imaginant tous les types de perversions, sexuelles en particulier, se déroulant au cours des sabbats » p.56.

Les exorcismes publics deviennent un théâtre propre à frapper les imaginations et à assurer le pouvoir de l’Eglise sur les âmes en insufflant la peur de Dieu et de son clergé. Ce dernier est déclaré dès l’an 416 seul apte à exorciser le démon (ce sera un monopole officiel catholique en 1926 !). Paul VI ne supprimera qu’en 1972 l’ordre des exorcistes dans l’Eglise. Les procès en sorcellerie touchent surtout les femmes rurales pauvres car ce sont elles qui tentent le plus un clergé frustré, forcé au célibat, d’autant que dans les campagnes peu éduquées subsistent encore des rites bacchiques de fécondité. « Ce sont les clercs eux-mêmes qui, par leurs traités, affirment l’existence de la sorcellerie et des sabbats et en répandent la croyance, en se basant sur des aveux extorqués par la torture et qui correspondent à l’idée qu’ils se font de l’action démoniaque dans le monde » p.59. Les procès staliniens se dérouleront de la même façon en faisant « avouer » aux membres du parti considérés comme traîtres au grand Staline des crimes que leurs accusateurs inventent et qu’ils leur font signer sous la torture ou celle de leurs proches, gamins compris. Les rois reprennent cette politique pour réprimer ceux qui leur font de l’ombre : Philippe le Bel contre les Templiers, contre le pape Boniface VIII ; le pape lui-même contre les évêques de Troyes et de Cahors. Plus tard, les missionnaires attribueront la résistance des indigènes au Démon.

Les 17ème et 18ème siècle verront le scepticisme grandir, préparé par Montaigne qui, en 1588, ridiculise la chasse aux sorcières dans son essai sur « les boiteux ». En 1682 est supprimé par ordonnance royale en France le crime de sorcellerie, la supercherie de « cas » de possession démoniaques par des nonnes sexuellement frustrées ayant été éventée à Loudun en 1632 et à Louviers en 1643. Le diable devient un mythe littéraire avec le Méphistophélès de Faust qui ressemble à Monsieur Tout-le-monde (il n’a pas, comme au Moyen Âge, la gêne de devoir rouler sa queue dans sa poche, de cacher ses cornes sous un grand chapeau et de chausser de bottes ses pieds de bouc). Le mal de vivre est l’autre nom du démon, attesté chez Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix. Voltaire « considère le diable comme une autre invention de l’Eglise pour tenir le peuple en laisse » p.87. Sade récuse l’existence de Satan et Milton en fait un enjôleur.

Au siècle suivant, Dorian Gray le voit en lui par son miroir et le Mr Hyde du Dr Jekyll réduit Satan à la psychiatrie en l’homme. Le satanisme est de mode dans la bourgeoisie des grandes villes, comme le rapporte Huysmans dans Là-bas : c’est avant tout un ésotérisme sexuel, dans une époque victorienne trop répressive. Mais le 20ème siècle voit « Satan superstar ». Il est le Rebelle aux pouvoirs, le Libérateur des obscurantismes, le promoteur du progrès prométhéen. Vigny chante sa beauté maudite en porteur de lumière, Hugo chante La fin de Satan, Baudelaire le rend compagnon du désir. La fascination du cinéma rend le diable plus tentateur : le septième art n’est-il pas l’incarnation même du faux-semblant et de l’illusion ? Nosferatu incarne le mal indestructible, le Dr Mabuse l’orgueil diabolique de la science dévoyée, Rosemary’s Baby et L’Exorciste revivalisent l’image du diable qui possède sexuellement, rendant les filles pubères « victimes » et non pas actrices de leurs désirs. Le Mal, c’est les autres, au point que Charles Manson incitera sa secte à massacrer les riches hollywoodiens qui l’ont rejeté. Le satanisme est aujourd’hui une provocation ado, encouragée pour des raisons commerciales par le rock rebelle et transgressif qui pulse pour assommer l’angoisse de vivre.

Mais « tous les mouvements fondamentalistes et sectaires cultivent la hantise du diable jusqu’à l’absurde » p.107. Il s’agit de sans cesse rejouer Moi contre les autres, Nous contre les Ennemis, les forces du bien contre celles du mal : Le seigneur des Anneaux, Harry Potter, Star Wars font du combat positif contre les forces négatives les ressorts de l’histoire. Car, s’il n’y a pas de diable, il ne reste que l’homme : sa liberté, sa responsabilité, son éventuelle lâcheté. Les psychiatres, depuis Freud, font du diable l’image pulsionnelle de peur et de séduction de l’Interdit. Le sexe, parce qu’il fait l’objet de nombreux tabous, est la principale origine des maux « diaboliques » contemporains.

Georges Minois, Le diable, 1998, PUF Que sais-je ? 2000, 126 pages, €12.63 e-book Kindle €5.49

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Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme

L’auteur, disciple de Raymond Aron, a dirigé la revue Commentaires. Pierre Manent est aussi l’auteur d’un livre sur Tocqueville. C’est dire s’il a étudié et réfléchi sur ce libéralisme venu des Lumières, désormais synonyme (à tort) d’économie capitaliste et devenu, dans les bouches polémiques, un gros mot. Son Histoire remet les choses à leur place : politique d’abord, économie ensuite.

Si l’empire médiéval est une forme politique qui a sa correspondance dans l’universalité de la nature, la cité italienne qui émerge à la même époque vise à la maîtrise de ses conditions d’existence par l’association humaine. Ces doux modèles issus de l’antiquité ont laissé place à l’Eglise. Elle a pris en charge, au haut moyen-âge, les fonctions sociales et politiques par carence des autorités civiles à la suite des invasions barbares. Puis la monarchie nationale a réglé un temps la contradiction entre le devoir moral des clercs sur les actions humaines et l’indépendance du corps politique face au pouvoir de Rome.

La redécouverte d’Aristote à la Renaissance, en textes non filtrés par les moines, permet au monde laïc de penser par lui-même, hors des catégories du dogme chrétien. Il se libère de la présomption de dévoiler la Vérité unique des choses pour les expérimenter par lui-même. Enfin, les guerres de religion ont montré l’exigence d’un Etat neutre qui garantisse la liberté dans les règles.

Machiavel est le premier des libéraux. Le Prince saura prendre appui sur le peuple contre les Grands, afin de fonder un ordre stable.

Pour Hobbes, l’état de nature est la peur. L’initiative politique vise à assurer la sécurité et la paix. Hobbes réfléchit sur la guerre civile anglaise qui décapita Charles 1er bien avant que les Français ne raccourcissent leur débonnaire Louis XVI. Le fondement de la souveraineté est l’individu et son souci premier est d’éviter la mort. Société civile et Etat se rejoignent dans la représentation. La passion humaine fondamentale est le pouvoir. Pour se réunir en société, les hommes doivent construire un pouvoir au-dessus de chacun, incomparable, qui surplombe les égaux. C’est Léviathan : hors la loi, tout est libre, « le droit prend la place du bien » p.63.

Locke décrit l’indépendance morale absolue de l’individu et sa relation d’hostilité envers tous les autres. Il distingue deux types d’hommes : les aristocrates, qui préfèrent le prestige et le pouvoir à la sécurité – et les bourgeois, qui préfèrent la sécurité avant tout. Le droit de propriété est antérieur à l’institution de la société car il ne dépend pas du consentement d’autrui mais du travail personnel, seul rapport naturel de l’homme à la nature. L’invention de la monnaie répond au désir de l’individu de rendre incorruptibles les biens qu’il a produit (qu’ils ne pourrissent pas). Elle suppose en même temps les échanges, donc le contrat. Le libéralisme tend alors naturellement à l’économie, dont l’Etat doit garantir la liberté par des règles.

Montesquieu est libéral non seulement dans ses principes mais aussi dans son humeur. Il part de l’expérience politique anglaise, l’opposition du pouvoir et de la liberté, de la société civile et de l’Etat. Le désir de pouvoir naît des institutions, le pouvoir conféré rend avide de pouvoir encore plus grand. Il faut donc séparer les pouvoirs institutionnels afin qu’ils se contrebalancent. Dans un régime fondé sur la représentation, c’est le Législatif qui est tenté d’abuser de son pouvoir. Il faut donc l’équilibrer par un Exécutif consistant. Le pouvoir des citoyens doit servir leurs intérêts et ne pas trop peser sur la société. La liberté naît de la combinaison entre impuissance de chaque citoyen et impuissance du pouvoir tout seul. Le compromis est souverain. D’où les deux idées modernes : « l’idée de représentation, et celle de séparation des pouvoirs » p.139.

Pour Rousseau, le crédit (la confiance envers le pouvoir) est fixé par l’opinion, autorité sans lieu ni organe. L’inégalité, mesurée par la richesse, ne naît pas du pouvoir mais de l’opinion – car se comparer est le malheur des hommes modernes. Reprocher au pouvoir les inégalités est une façon d’évacuer sur un bouc émissaire sa propre impuissance à s’élever dans la société ou, tout simplement, son incapacité à organiser son bonheur avec ce qu’on a. L’homme de la nature est heureux et bon parce qu’il est un ; la société corrompt l’homme en le divisant par l’envie, issue de la comparaison et de l’évaluation sociale. Être heureux, dira plus tard un économiste, c’est gagner tout juste un peu plus que son beau-frère. Pourtant, objectons à Rousseau que l’homme tout seul n’est qu’une bête sauvage. La société le civilise – faut-il considérer cela comme une « oppression » ? Oui, disaient les soixantuitards (et Rousseau lui-même, ce paranoïaque) ; non, répond le citoyen adulte et responsable : éduquer, c’est émanciper la personne et assouplir le vivre-ensemble. Pour Rousseau, il faut placer l’intérêt public en contradiction avec tous les intérêts privés, ainsi l’égalité sera radicalement imposée à tous et l’envie disparaîtra. Mais qui définira l’intérêt « général » ? Uns infime minorité de représentants partisans ? Ceux qui gueulent le plus fort ? Une étroite oligarchie ? Une caste de prêtres-savants, autoproclamés guides du Peuple ou « avant-garde » du processus historique ? La perpétuelle votation par assemblées, comités ou Internet ?

Benjamin Constant voit dans l’égalité le but ultime de l’histoire humaine. Le mouvement social est histoire mais le pouvoir ne peut faire n’importe quoi car il rencontre les limites de la nature. Le principe de la souveraineté du peuple fonctionne en négatif : aucun individu n’a le droit de soumettre tous les citoyens à sa volonté particulière. Tout pouvoir légitime est nécessairement délégué par la majorité des citoyens. Les institutions ne peuvent que refléter l’état social déterminé par l’histoire au présent : imposer Sparte au XVIIIe siècle, comme le voulait Saint-Just, est un échec qui aboutit à la Terreur.

Guizot estime que le pouvoir représentatif doit chercher dans la société les moyens de gouverner, « employer la force qui existe ». L’autorité de l’histoire ne fait qu’une avec celle de la nature. Le seul souverain est le consentement du peuple. Tout acte politique est contraint de le chercher préalablement pour établir le droit.

Tocqueville montre que l’égalité est un processus dont le terme est indéfini : l’égalité croissante des conditions. Car la nature crée sans cesse des inégalités et la seule relation d’égalité valable est le contrat, donc un ordre politique humain dans l’histoire. A mesure que chaque homme se sent plus semblable aux autres, il devient plus sensible à leurs souffrances car elles pourraient être les siennes. Mais l’abaissement des différences atténue aussi les liens et le citoyen égalitaire devient de plus en plus… indifférent à ce qui n’est pas lui et ceux qui entourent son confort. La démocratie dissout la société. Deux comportements opposés apparaissent : 1/ le goût de la concurrence pour surmonter l’égalité par son talent ; 2/ le refus de la concurrence qui conduit à confier tous les pouvoirs à l’administration d’Etat pour être sûr qu’ils ne seront pas exercés par le voisin. Voilà les deux tendances issues des révolutions des années 1780 : l’américaine et la française… La démocratie, dit encore Tocqueville, rabaisse l’échange intellectuel car, si tous sont égaux, le goût de croire un autre que soi-même décroît. La confiance en la similitude conduit plutôt à avoir confiance dans le grand nombre. La tyrannie des sondages, de la pensée unique, du politiquement correct, du “lu sur Internet”, ne sont pas loin ! La démocratie devient un despotisme doux. Si le pouvoir en place prend la précaution d’éviter toute mesure brutale et d’enrober de démagogie toute décision au fond violente, les citoyens resteront particulièrement dociles. Ce que jouent les écolos d’aujourd’hui avec le chantage à l’Apocalypse du climat ou l’angoisse permanente pour la santé… mais ce que ne réussissent pas les technocrates socialistes, républicains ou macroniens, dont la démagogie est maladroite et trop enrobée pour être avalée sans soupçons.

Il est intéressant de se replonger dans l’histoire des idées pour comprendre notre société d’aujourd’hui. D’étudier surtout le libéralisme, ce mot tordu par les démagogues.

Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, 1987, Fayard Pluriel 2012, 252 pages, €9.00

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Camus le généreux

Il y a exactement 60 ans mourait accidentellement Albert Camus, né en 1913. Il avait 46 ans. Michel Gallimard conduisait la Facel Vega 3B qui a dérapé, pneu avant éclaté, avant de s’enfoncer dans un arbre. Sans ceinture de sécurité, le « coup du lapin » a tué net l’écrivain. Philosophe, journaliste, romancier, Albert était né du peuple près de Bône en Algérie et n’a pas connu son père, happé en zouave par l’imbécile guerre de 14. Mais il a, notamment après-guerre, développé une pensée humaniste qui n’a pas été contaminée par le marxisme stalinien comme Sartre. Être libre, observateur indépendant, écrivain du Moi social, Camus reste aujourd’hui un phare, bien plus que le Normalien existentialiste, compagnon de route des dictatures à la mode. Plus que Sartre, il aime les humains ; mieux que lui, il poursuit la tradition occidentale venue des Grecs et tordue par le christianisme. Il est généreux comme la terre qui l’a vu naître, lumineux comme le soleil qui irradiait sa vie, empathique comme la mer qui l’a baigné.

Dans ses Carnets IV, de 1942 à 1945, Albert Camus note au vol les idées qui lui viennent. Il ne les développe pas toujours mais ses intuitions persistent. Ainsi de l’humanisme en psychologie.

« On aide plus un être en lui donnant de lui-même une image favorable qu’en le mettant sans cesse en face de ses défauts. Chaque être normalement s’efforce de ressembler à sa meilleure image. » Tout parent le sait, tout éducateur devrait le savoir (sic !), un enfant et a fortiori un adolescent qui exacerbe en lui les réactions d’enfance, est extrêmement sensible à ce que les autres pensent de lui. Ses référents, parents, adultes et professeurs ; ses pairs pour se comparer ; ses frères et sœurs et tous ceux qui comptent dans sa vie. Un ado est une éponge sensible à tout ce qui renvoie une image de lui. L’exemple qu’on lui donne est le meilleur, l’encouragement pour ce qu’il entreprend une méthode, les félicitations pour ce qu’il accomplit devraient être une exigence.

C’est loin, malheureusement d’être toujours le cas. « Peut s’étendre à la pédagogie, à l’histoire, à la philosophie, à la politique », précise Camus. Sauf que les pédagogues, les historiens, les philosophes et les politiciens ont d’autres chats à fouetter que de rendre hommage à la vertu. Confits en eux-mêmes et occupant une position dominante, ils tentent d’en profiter. Lorsque leur petit moi est fragile, ils adorent écraser les autres, notamment les immatures qu’il est trop facile de prendre en défaut. Combien de profs jouent les fachos ? Combien de parents les caporaux ? Combien d’aînés les petits chefs ?

Mais il y a plus grave. C’est notre civilisation que Camus met en cause. « Nous sommes par exemple le résultat de vingt siècles d’imagerie chrétienne. Depuis 2000 ans, l’homme s’est vu présenter une image humiliée de lui-même. Le résultat est là. » Il est là, en effet : écrasement par les corps constitués, les privilégiés, les riches, les puissants, les sachants imbus, les âgés acariâtres, les aînés physiquement plus forts sans parler des curés pédophiles, les mâles, blancs, bourgeois et croyants en l’une des religions du Livre ! Ni le Juif, ni le Mahométan n’ont mauvaise conscience. Mâles ils sont, érudits s’ils le peuvent, ils n’ont pas honte d’être hommes. Mais le Chrétien ? Certes, les femmes y sont peut-être mieux traitées par l’idéologie (depuis peu), mais l’être humain reste quand même réduit au péché originel, fils déchu qui doit mériter la grâce de son Père, redevable d’avoir vu crucifier comme esclave le Fils venu les racheter…

Comment peut-on glorifier un esclave souffrant nu sur un instrument de torture pour en faire une religion, s’interrogeaient les antiques ? En effet, au lieu d’encourager les vertus humaines, comme le bouddhisme le fait ; au lieu d’appeler au meilleur en chacun, comme le zen le tente ; au lieu de prôner une élévation spirituelle en ce monde – et pas dans l’autre – le christianisme a écrasé l’homme, l’a humilié, l’a rendu pourriture vouée à l’enfer éternel – s’il ne rendait pas hommage ni ne faisait allégeance complète et inconditionnelle au Père. Le christianisme, peut-être pas le Jésus des Évangiles, mais le texte (déjà idéologiquement sélectionné) est submergé depuis deux mille ans par la glose d’Église. Albert Camus ne croyait pas en Dieu mais en quelque chose de supérieur à l’Homme : la vie – absurde mais désirable par seule énergie intérieure qui permet la révolte, sans que jamais la fin ne justifie les moyens. Il avait la grâce.

« Qui peut dire en tout cas ce que nous serions si ces vingt siècles avaient vu persévérer l’idéal antique avec sa belle figure humaine ? », s’interroge Camus. En effet, qui ?

Albert Camus, Carnets 1935-48, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.941, €68.00

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Jean-Louis Beaucarnot, Nos ancêtres étaient-ils plus heureux ?

Alors, c’était mieux avant ? Bof, nous dit l’historien généalogiste médiatique en étudiant systématiquement tous les domaines de l’existence.

L’espace était très fermé, cantonné au village ou au quartier. Si les immigrés ne posaient pas problème, le gars du village voisin était déjà un « étranger ». Les colporteurs, baladins et forains étaient bienvenus mais on s’en méfiait d’office. D’ailleurs, la langue restait locale et les parlers régionaux étaient marqués, on ne se comprenait pas parfois d’une vallée à l’autre. Pour voyager, seuls les pieds comptaient ; les chevaux étaient les Rolls des riches. Plus tard, les patches et autres diligences étaient inconfortables et versaient souvent dans les chemins boueux ou défoncés. Ce n’est que le chemin de fer, à la toute fin du XIXe, qui réduira les distances !

Les maisons étaient bâties par le collectif villageois et le confort était minimal : cheminée en pierre mais murs de terre et de paille, terre battue par terre et les poules qui venaient fienter sur la table et picorer les restes, comme les chiens et les cochons. C’était mal isolé des vents coulis, sombre et enfumé, glacial l’hiver. Le feu était le centre d’attraction pour la cuisine, le confort et la veillée. On dormait à plusieurs dans les lits pour avoir chaud et les couples s’ébattaient aux oreilles de tous. En revanche, tout était usé jusqu’à la corde, tout objet récupéré et la chandelle, faite du suif des bœufs ou de la graisse de cochon faisait l’objet d’économie de bouts de chandelles.

La société était équilibrée et hiérarchisée. Chacun sa place (et les vaches étaient bien gardées), l’homme aux champs et la femme au potager, le mâle à la foire et la femelle aux petits. La famille était obligatoire, rassemblant souvent trois générations sous le même toit, et le divorce rarissime (condamné par l’Eglise). Mais on mourait jeune, les hommes par accident ou guerre, les femmes en couche. Le célibat était très mal vu et les mœurs déviantes valaient le bûcher. Le curé surveillait tout, des fornications hors mariage à la pollution des culottes. Chaque âge avait ses tâches, dès 7 ans, et des rites de passage marquaient la maturité progressive (baptême, première communion, certificat d’études, service militaire, mariage). Tout était clair et prévisible. Mais aucune sécurité sociale ni aide en cas de chômage : qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Les hospices religieux recueillaient les vieux et les malades délaissés.

L’individu n’existait pas, sauf à rendre compte de ses « péchés » au moment d’accéder à « l’autre » monde possible. Tout se faisait collectivement, au vu de tous. Critique et médisance, querelles de voisinages et de clochers rythmaient la vie sociale. Les gars se battaient dès l’enfance comme dans la Guerre des boutons et les jeunes se tabassaient au bal pour un regard ou une parole, ou pour une fille. Aucun papier, sauf au XIXe le livret militaire (pour les hommes seulement) et un droit de vote quasi inexistant jusque vers la fin du même siècle (les femmes en 1945 seulement). Les noms de famille ne se sont fixés progressivement qu’à partir de la fin du Moyen Âge, calqués sur les surnoms le plus souvent, ou les lieux de provenance ; les noms qui sont prénoms dénotent des enfants trouvés. Longtemps l’habit a fait le moine et l’on se vêtait selon sa condition. La chemise longue et les braies sans aucun sous-vêtement ont été la vêture traditionnelle, une pèlerine l’hiver. Seuls les riches avaient une garde-robe plus fournie et la mode est venue de la ville.

Question hygiène, on se lavait peu par peur du froid et de l’eau croupie. Une lessive dominicale à la belle saison mais l’hiver, quand l’eau était gelée au lavoir, on ne se changeait pas. La maladie frappait là où elle voulait et les épidémies emportaient souvent la moitié d’un village. On se soignait selon la tradition, c’est-à-dire selon des remèdes de bonne fame (rien à voir avec les bonnes femmes, sinon que les « grand-mères » accumulaient le savoir) : le mot « fame », passé direct en anglais, signifiait la réputation. Les médecins des villes étaient des charlatans comme sous Molière, jusqu’à la révolution hygiéniste du XIXe. Les chirurgiens apprenaient sur les animaux de la ferme avant de se former durant les guerres de la révolution et de l’empire. Seul Dieu et les saints étaient le recours. Dieu restant le plus souvent indifférent, les saintes et saints étaient plus accessibles et chacun avait sa vertu. Y croire était déjà un début de guérison. Les campagnes n’étaient pas plus sales que les villes où l’on jetait son pot de chambre par la fenêtre pour emmerder les gens.

L’argent était rare, le troc roi. On produisait en général pour sa subsistance, n’achetant que le nécessaire, souvent les pots et le métal. Des chapons mais pas de TVA dit l’auteur, beaucoup d’impôt mais aucun à la source, tous affermés à des collecteurs qui se servaient au passage. La terre était le patrimoine le plus valorisé ; elle pouvait même anoblir le commerçant enrichi. Le travail était requis de tous mais le chômage rare, surtout à la campagne où il y a toujours à faire. Les jours fériés, la plupart religieux, faisaient que si « les vacances » n’existaient pas, on ne travaillait guère plus qu’aujourd’hui.

L’éducation se faisait à la dure et la tendresse était rare, même marmot : pas le temps pour ça et une mortalité infantile effarante. La vie était rude et les mœurs en rapport. Catéchisme et école communale exigeaient le par-cœur ; on faisait honte aux mauvais élèves par le bonnet d’âne et l’on récompensait les bons par des images en couleur (trésor en ces temps sans télé). Les loisirs étaient la fête au village, aux mariages, à la moisson, à Noël, à la tue cochon… Tout était prétexte à danses, chansons et beuveries. Les ripailles étaient alors de rigueur. Les « sports » étaient proches des nôtres : la soule pour le rugby, la paume pour le tennis, la crosse pour le golf, les joutes nautiques et la boxe (sans les règles).

Le climat général était à la violence et à l’insécurité. On se méfiait du coin d’un bois comme de la ruelle sombre, malandrins et chauffeurs volaient, violaient, torturaient, pillaient sans vergogne, entraînant souvent mort d’homme (ou de femme). La justice la plus équitable était celle de la Bible : la loi du talion. Le vol était puni le plus, les galères pour un pain. Pour le reste, les chicanes et procès pour un bout de terrain et les querelles de voisinage étaient légion. Le jugement de Dieu, au Moyen Âge, permettait à la justice des hommes de se défausser : qui tuait l’autre avait raison, qui surnageait plongé ligoté dans le fleuve était béni, la sorcière qui sortait du feu intacte prouvait qu’elle était une sorcière… Déjà il y a des siècles, « il n’y avait plus de saisons » : canicules et gels alternaient, tempêtes et inondations, surtout au « petit âge glaciaire » entre 1300 et 1860 environ. Le « grand hyver » de 1658, de 1709, de 1795, la canicule de 1765 (40° centigrades à Paris le 6 août).

La société d’avant était dominée par la peur. Celle du lendemain mais surtout celle de la mort. On se réfugiait dans la religion et dans la superstition (pas 13 à table !). Les gens étaient impudiques, n’hésitant pas à pisser dans la rue même en tenant la main d’une dame, mais très susceptibles aux regards d’autrui. Il faut dire que, constamment, tout le monde surveillait tout le monde, médisait, critiquait, jaugeait, méprisait. Les « réseaux sociaux » de notre temps reprennent ces vieilles pratiques de l’humanité envieuse et mesquine. Comme hier, il vaut mieux peu parler et peu montrer, même si la drague ne se fait plus par baffes et pinçons du gars à la fille pour dire qu’elle l’intéresse.

Au total, non, « ce n’était pas mieux avant » – c’était différent. Si l’on n’était jamais seul, on n’était jamais libre. Il fallait être conforme sous peine de farce et charivari, voire exclusion et rejet. Le monde était étranger et les informations ne parvenaient que plusieurs semaines après. Cela ne rendait pas plus sage, mais résigné.

En bref un bon livre qui fait le point sur les siècles passés et montre que seule la révolution industrielle a permis de mettre fin à l’enclavement des humains et des mentalités. La révolution numérique que l’auteur pointe à peine, comme la révolution écologique que l’auteur ignore entièrement, apparaissent à la fois comme favorisant l’individualisme le plus extrême et les comportements communautaristes au conformisme social le plus accentué. Un progrès ? Pas si sûr…

Jean-Louis Beaucarnot, Nos ancêtres étaient-ils plus heureux ? 2017, J’ai lu 2019, 480 pages, €8.10

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Jésus a-t-il existé ?

Selon Michel Onfray dans Décadence, naissance du christianisme, vol.1.2 – Brève encyclopédie du monde (volumes de 8 à 14) : « il n’y a pas de preuve de l’existence historique de Jésus. Aucune ». Si Jésus existe, c’est comme le père Noël : une fiction, une métaphore. On y croit ou pas, son existence réelle, historique, n’est pas la question.

Car les textes du Nouveau testament sont une vérité symbolique qu’il faut décoder.

Les quatre évangiles retenus ne donnent aucune description physique de Jésus. S’il avait existé, selon Michel Onfray qui n’a pas tort, « il aurait plus ressemblé à Yasser Arafat qu’à un aryen blond aux yeux bleus ». Car Jésus était juif, né dans le monde juif, de parents juifs de Galilée descendant du David de la Bible. Il était de son temps et de son peuple. Les évangiles ne disent non plus rien sur son enfance hors sa naissance (édifiante avec pauvreté, grotte, comète et mages) et ses 12 ans lorsqu’il donne des leçons aux grands prêtres du Temple juif (signe annonciateur de sa qualité et de sa mission, tout comme Moïse et Alexandre le grand). Il faut aller lire les apocryphes pour en savoir plus – mais le Dogme de l’Eglise ne les a pas retenus car « trop humains » (« Dieu est Dieu, nom de Dieu ! » éructait un catho-gauchiste des années 70).

Pas de corps donc pas de sexualité – d’où la gêne à ce sujet des pères de l’Eglise, à commencer par l’apôtre Paul (dont le nom Shaoul veut dire désiré en hébreu mais Paulus petit en latin). Du fait de son « écharde dans la chair » – peut-être l’impuissance, ou un désir homosexuel refoulé par la religion judaïque – la chair pour Paul est haïssable, les femmes des tentatrices et la chasteté un idéal auquel aspirer. Comme un écolo qui n’a pas les moyens veut imposer aux autres son austérité subie en clamant l’apocalypse, Paul récuse les caresses, le sexe, l’amour terrestre. Il suit en cela les traces du Jésus décrit par les apôtres.

Jésus tel qu’évoqué dans les évangiles ne baise pas, ne joue pas avec ses frères ni avec ses amis. Il ne rit jamais, sauf une fois gamin mais dans un évangile apocryphe pour se moquer son instituteur. Il ne mange ni ne boit – sauf des allégories : le pain qui lève comme la communauté chrétienne future, le poisson parce que son nom en grec correspond à Jésus, du vin car le sang de la terre préfigure le sang du Christ lors de la passion. Déshumaniser, c’est spiritualiser. Qui se nourrit de la Parole sera toujours rassasié. Et la Parole suffit : Dieu est Verbe, déjà dans la Genèse lorsqu’il « dit ». Que cela soit – et cela fut : Dieu est performatif.

Le Jésus des évangiles est donné comme le Messie attendu des Juifs qui vient réaliser le Dessein de Dieu : sauver les hommes. Le prénom Jésus signifie « Dieu sauve ». Tout l’annonce, et le récit de sa vie et de ses œuvres n’est que réminiscence de ce qui est déjà prédit. Onfray : « Le passé textuel (de l’Ancien testament) est devenu le présent de Jésus ». Le canevas est là : Sarah – stérile et veuve – engendre Isaac après une annonciation à Abraham, tout comme Anne et Joachim, les parents de Marie qui, elle-même mariée à 12 ans à un plus vieux qu’elle, Joseph, engendrera Jésus (à 16 ans disent les apocryphes) en étant vierge. « Tu concevras de Ma parole », dit Dieu à travers l’ange. « Et le Verbe était Dieu » dit l’évangile de Jean. Vendredi 7 avril 30, jour de la Passion. Jésus demande pourquoi Dieu l’a abandonné dans les mêmes termes que le psaume 22 de l’Ancien testament.

Comme toujours, Michel Onfray dit le vrai et le faux à la fois. Sa pensée est « radicale » – travers intellectuel de notre époque dont Mélenchon et Le Pen illustrent comme Trump la façon. Radicale, signifie « amplifiée et déformée ». La vérité devient « alternative », certaines parties soulignées, d’autres laissées dans une ombre propice au storytelling – à l’histoire que l’on veut conter.

Les sources historiques romaines sont décevantes et décrivent plutôt les effets de la croyance chrétienne, les troubles sociaux qu’elle provoque dans l’empire. Suétone (Vie de Claude) évoque cependant une mesure impériale d’expulsion des Juifs de Rome en 41 ou 49 soulevés « à l’instigation de Chrestus ». Même Flavius Josèphe, historien des Juifs, ne cite qu’un résumé de doctrine chrétienne trop beau pour être vrai ; il a semble-t-il été rajouté huit siècles plus tard par un copiste, selon « une thèse », dit Onfray. Les sources juives ne contiennent que des traces polémiques à l’égard de Jésus, dont il est dit d’ailleurs qu’il fut « pendu » et non mis en croix (Sanhédrin 43a). Toutes les sources sont donc idéologiquement orientées : chrétiennes.

« Aucun évangéliste n’a connu personnellement Jésus », affirme Michel Onfray. Mais Marc le premier évangéliste a été compagnon de Pierre, le disciple en chef ; il a transcrit et organisé vers 65 ce que racontait Pierre dans ses prêches. Paul, juif citoyen romain de la Diaspora, converti sur le chemin de Damas en étant « frappé » par la Révélation en 34 (4 ans seulement après la crucifixion du Christ), a connu un frère de Jésus (Jacques, qui dirige l’Eglise de Jérusalem). Il a connu l’apôtre Pierre lui-même, et ses épitres contiennent des informations sur Jésus dès 50 (20 ans après la mort). L’époque était à transmission principalement orale, de personne à personne, car peu savaient lire, surtout parmi les pauvres et les esclaves visés par le christianisme. Rien d’étonnant donc à cela.

La dogmatique peu à peu établie par l’Eglise va faire diverger la personne humaine de Jésus de l’allégorie du Christ comme Fils de Dieu. C’est dans son corps que Jésus va effacer la marque du péché qui vient des instincts, foncièrement désobéissants à la Raison dont une parcelle seulement a établi l’être humain comme Sapiens sapiens – fils de Dieu. Le Dieu biblique est seulement Raison et Parole, il a créé l’homme de boue avec une étincelle divine en lui due à Son souffle. Seule cette étincelle rejoindra le Royaume à la fin des temps. Telle est la croyance et Jésus, laissant torturer sa chair et vivant l’expérience de la mort physique, représente le Modèle absolu de la fidélité au Dieu transcendant aux dépens de la vie terrestre humaine. Ce sacrifice est présenté comme amour qui donne totalement et réclame un même retour : la glorification de Dieu par chacun dans son propre corps.

Mais cela est de la foi, pas de l’histoire. Chacun suivra ou non selon son tempérament et son choc de révélation. La grâce n’est pas donnée à chacun, sinon tous seraient croyants. Dieu est une projection humaine, un incommensurable qui ne se saisit pas par la raison. Le christianisme est une culture de 2000 ans qui a marqué pour le pire (plus peut-être que pour le meilleur), notre Europe et ses prolongements. Il y eu les persécutions des hérétiques et des sorcières, l’Inquisition, les condamnations à mort pour blasphème, l’insolente richesse des prélats, l’impérialisme de Rome, la justification de l’esclavage et la colonisation par les missions, les guerres de religion, la pédocriminalité des prêtres forcés à la chasteté, affecté la réflexion politique avec Robespierre, Hegel, Marx et ses épigones. Mais le meilleur existe, il a bâti les cathédrales, inspiré les peintres et la musique chorale, établi les mœurs, milité pour la paix et l’entente. Même les laïcs d’aujourd’hui sont chrétiens sans le savoir lorsqu’ils soutiennent « la morale » en vigueur et sont pris de « pitié » pour tous les sans (papiers, argent, dents, grade, logis, père, genre, frontières…) tout en rêvant d’une république « universelle » (catholique veut dire universel).

Passez un bon Noël.

Pour en savoir plus : Michel Quesnel (dir.), La Bible et sa culture, 2000, Desclée de Brouwer 2018, 1184 pages, €29.50 e-book Kindle €20.99

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Un matin à Venise

Je suis allé longtemps à Venise, et plusieurs fois. Puis le goût de l’ailleurs m’a repris. La récente acqua alta – la marée haute – m’a rappelé Venise. Je conserve une nostalgie pour la vieille cité d’or et de pourriture, toute d’apparence, qui masque sa misère sous la joie factice et les dorures, comme au carnaval. Tandis que passent les gros paquebots emplis de touristes mondialisés qui ne dépensent guère mais creusent encore et toujours la lagune, faisant trembler les pilotis sur lesquels la ville est bâtie depuis deux millénaires. La cité des marchands fait la pute depuis des siècles pour appâter les visiteurs, rien d’étonnant à ce qu’elle soit décatie. Je me souviens de mon dernier voyage il y a deux décennies, c’était un matin d’arrivée.

Amarré au Zattere dei Gesuati, un grand bateau ancien grince sous la houle légère. C’est un deux mâts en bois, une coque de vieux style. Le bruit de l’eau contre le quai, les miroitements du soleil sur les vagues et cette odeur brutale de tabac brun qui est celle du goudron de calfat qui me vient aux narines me remémorent soudain ces croisières en Bretagne, à Noël ou à Pâques il y a si longtemps, avec des amis qui se sont éloignés. Rien de tel qu’une odeur pour faire remonter les souvenirs, Proust le savait bien. C’est peut-être pourquoi je ne retrouve rien du film de Luchino Visconti, Mort à Venise, que les adolescents de 1971 avaient adorés lorsqu’il était sorti. La sensualité du jeune Tadzio, le blond et fin Bjorn Andresen, la beauté épanouie de sa mère jouée par Silvana Mangano, le désir incongru de l’artiste bourgeois Gustav Von Aschenbach incarné par Dirk Bogarde, la musique de Mahler – tout cela envoûtait les années post-1968. Sa majesté le Désir faisait irruption brutalement dans l’existence convenable toute parée de vertus et tellement bien-pensante. Le désir faisait furieusement « craquer les gaines », selon l’expressive image de Gide. Je n’ai pas vu le film à l’époque mais bien plus tard ; je n’étais pas attiré par sa trouble atmosphère. Il n’empêche que son ambiance pesante, décadente, mortifère, « fin de siècle » – malgré la sensualité impudente de l’éphèbe – ne m’a jamais paru refléter Venise, la Venise d’aujourd’hui.

D’ailleurs, du haut d’un mur de briques, face au soleil, immobile et à la mer, un enfant me regarde, placide. Il est tout nu. Il a l’air gelé comme la pierre dont il est fait, et les embruns lui ont donné la chair de poule. Avec l’acqua alta, il pourrait presque se baigner aujourd’hui. Est-il une statue des siècles libertins ? Elle paraît si incongrue de nos jours – et pourtant, elle représente le primesaut italien, la vitalité vénitienne.

Dans Venise, j’ai appris au fil des voyages qu’il faut aller au hasard, l’œil aux aguets, l’esprit ouvert à ce qui vient. On ne peut rien prévoir : une église est-elle ouverte ? Il faut entrer de suite car elle sera fermée une heure plus tard, pour la journée au moins. La lumière, jamais la même, donne aux palais et aux décors des perspectives uniques. Repassez plus tard ou à une autre saison, et vous ne retrouverez pas le même ton. Il faut jouir de l’instant. A Venise, tout est mouvement incessant ; tout bouge, comme la mer omniprésente au cœur même de la cité. L’eau de Venise, d’ailleurs, imbibe la ville par capillarité, monte et descend au rythme des marées et en fonction du vent. L’eau qui sent, l’été, qui stagne, l’automne, qui glace, l’hiver – l’eau de Venise est le miroir de la ville. Elle est verte aux reflets bleus ; elle est glauque, irisée ; elle est boue et ciel mêlés. Cette eau lisse, brillante, me fascine comme un décor qu’il suffirait de percer, comme un chatoiement qui cache la misère intime, comme un masque. Elle est vivante, traîtresse, nourricière. Tout Venise, en somme.

Venant de l’Académie, à droite du pont, l’un des lions de marbre ressemble à Voltaire, aussi ridé et malicieux que son portrait par Houdon. D’autres ont de gros nez qui pourraient appartenir au bon peuple badaud.

Il est midi. Brutalement, sur la piazza San Marco, afflue le monde. Des centaines de pigeons becquettent avidement le riz lancé par les touristes. Quelques centaines d’autres pigeons tournent autour de la place, en vol, ou se posent à l’entrée de la basilique, sur les cinq portails de la basilique. Chaque pas de touriste en fait s’envoler une dizaine. L’atmosphère est remplie d’ailes grises qui brassent l’air comme des éventails. Nietzsche rêvait d’accrocher une nouvelle rime à leur plumage, pour qu’elle s’envole avec eux dans l’azur. Je me souviens de mai 1989 et de ces petites filles en robe légères, rouges, laissant leurs épaules à nu. Elles s’étaient assises sur les pavés chauds et attendaient les pigeons, des graines à la main. C’était charnel et angélique à la fois.

A l’intérieur de San Marco la byzantine, sous les coupoles de mosaïques dorées, les messes se succèdent sans interruption. Aussitôt dits les mots sacramentels : « la missa e finita » qu’un flottement se produit dans l’assistance, comme un soulagement. Des vieilles en toques et fourrures se lèvent. Mais bien vite une autre messe commence pour ceux qui se sont levés tard. Autour de la nef quatre mille mètres carrés de tesselles illustrent la Bible sur les murs en or et couleurs. J’aime particulièrement le Déluge et l’Arche, et cette colombe lâchée par Noé qui s’envole, porteuse d’espoir. Elle reviendra, un brin d’olivier dans le bec, et ce sera le début d’un nouveau monde. L’Emmanuel, le Christ Pantocrator, la Passion, l’Ascension, rythment les coupoles. Tout cela luit dans l’obscurité comme quelques trésors. Les cierges, les chants, la fumée d’encens, font resplendir la légende ; elle vit. Avant même le gothique et ses fûts de colonnes comme autant d’arbres en forêt, la basilique aux coupoles rondes faisait déjà lever la tête.

Les touristes tournent et retournent dans les aires d’alentour, parqués sur la place qu’ils n’osent quitter, comme des moutons. Ils ont peur de « se perdre », de ne pas retrouver le troupeau qui leur a laissé quartier libre pour une demi-heure, ils veulent rester là « où ça se passe ». Misère du tourisme de masse. Beaucoup de Japonais ont fait le voyage, des Français aussi, en transit vers les pistes de ski. Quelques familles, de délicieux petits au col ouvert, au teint vif, souriants, à la démarche sautillante les pieds en dedans. Un enfant japonais est coiffé carré comme une poupée. Un bébé dort dans les bras de sa mère. Venise ? il s’en moque. Mon cœur se serre devant ces bourgeons humains. Je découvre qu’après tout, l’amour est peut-être la seule activité qui vaille dans une vie. Hors de lui, le monde est vide ! Comme Casanova avait raison.

Je passe devant le palais ducal. Ces arbres, ces colonnes, ce rythme des ombres et de la lumière, toujours, m’a séduit. Il est une raison vivante qui plaît à l’œil et à l’esprit.

Il est treize heures, l’heure de déjeuner à Venise. C’est le début d’un voyage, il y a longtemps.

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Quatre mariages et un enterrement de Mike Newell

Comédie de mœurs très britannique qui eut un grand succès en 1994, et qui le garde, le film énonce avec légèreté des choses graves.

S’engager par le mariage est s’engager devant Dieu pour les croyants, renouvelant l’alliance du Christ avec les hommes selon le pasteur – ce qui laisse à penser qu’enterrer sa vie de garçon pourrait être un équivalent de la crucifixion. C’est en tout cas un sacrifice : laisser tomber les partenaires désirables qui passent pour rester fidèle à un seul. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Charlie (Hugh Grant à 34 ans) est un jeune homme de moins en moins jeune qui avoue quatre femmes baisées au compteur mais aucun amour de sa vie. Même si une amie de longue date (Fiona jouée par Kristin Scott Thomas) est amoureuse de lui depuis le premier jour, il ne la voit pas. Comme il avance en âge, ses amis du collège ou de l’université se marient à tour de rôle et il ne cesse, le samedi, d’aller de successivement aux cérémonies. C’est qu’un mariage engendre des rencontres… qui se traduisent par de nouveaux mariages. C’est ainsi qu’Angus et Laura engendrent Bernard et Lydia, puis Carrie et Hamish, telles ces généalogies interminables de l’Ancien testament.

Un enterrement vient en contrepoint rompre le rythme : celui de Gareth (Simon Callow), homosexuel barbu bon vivant et portant un gilet coloré, en couple avec Matthew (John Hannah), qui s’effondre d’une crise cardiaque en plein mariage où il avait bu et dansé. Si le mariage est fait pour engendrer des enfants plus que pour vivre l’Hamour (comme aurait dit Flaubert qui se gaussait de l’idéalisme Bovary), le compagnonnage est une vie ensemble dans la tendresse durable. Tels sont Gareth et Matthew, ce qui fait réfléchir Charlie et les autres. Matthew, devenu « veuf » de son ami le plus cher, récite avec une grande émotion aux obsèques un poème contemporain de W. H. Auden, Funeral Blues. Le mariage homo n’a été légalisé au Royaume-Uni qu’en 2013.

Henriette (Anna Chancellor), ancienne petite amie de Charlie et surnommée par une Fiona jalouse « Tronche de cane », voudrait l’épouser mais lui résiste ; il tient trop à sa liberté d’adolescent attardé qui se lève à 10 h pas toujours dans son lit mais souvent nu dans un autre. Il finit par céder lorsque le coup de foudre qu’il a eu pour Carrie lors du premier mariage n’aboutit pas à une relation durable. Carrie (dont on apprend incidemment qu’il s’agit du prénom Carolyn et non d’une mauvaise dent ou d’une hystérique incendiaire de cinéma), est une Américaine qui retourne aux Etats-Unis (d’où la première rupture), puis s’amourache d’un laird écossais plutôt riche et politicien avec qui elle finit par se marier (d’où la seconde rupture). Cela après avoir avoué à un Charlie éberlué s’être fait trente-trois mecs, dont sept avant l’âge de 17 ans. Charlie et elle baiseront trois fois (comme siffle l’arrière-train) avant que Carrie ne jure fidélité à son mari… pour un temps. Car ils finissent par se séparer.

Charlie l’apprend le jour de son propre mariage avec Henriette, l’émotionnelle qui veut absolument se caser et à qui il cède par pitié et vague affection car, s’il aime le plaisir, il n’est pas méchant. C’est lorsqu’il retrouve Carrie devant l’église qu’il comprend qu’il ne peut pas faire ça et jurer fidélité à une fille qu’il n’aime pas. Le pasteur, réaliste, lui conseille de bien réfléchir avant de s’engager et sa promise lui envoie son poing dans la figure. Un bon scandale devant tout le monde donne au théâtre du mariage toute sa dimension sociale. Elle est accentuée par le frère de Charlie, sourd et muet (David Bower), qui communique avec lui devant l’autel par la langue des signes, suspendant la cérémonie et suscitant l’attente pleine de mystère de l’assemblée.

Si se marier paraît impossible, l’exemple de Matthew et Gareth prouve que l’institution sociale du mariage n’est pas indispensable pour s’aimer ni fonder une famille. Un bon compromis est le compagnonnage ou concubinage. Le début des années 1990 y réfléchit avant que le « mariage gay » ne vienne faire régresser les mœurs. Si les gays s’embourgeoisent et revendiquent les mêmes « droits » à l’esclavage social et juridique que les autres, c’est au détriment de leur esprit de jeunesse et de leur liberté. Tant pis pour eux, ils vivront les séparations, divorces, procès, garde alternée, dépressions et autres héritages problématiques comme les autres. Question impertinente : si une lesbienne tue son « épouse », est-ce aussi un « féminicide » ? Le montage final du film montre les protagonistes tous désormais en couple, l’un par raison (Tom), l’autre par amour (Charlie), la troisième par convenances (Fiona), la quatrième par excentricité (Scarlett, sœur et colocataire de Charles).

Le film sonne la fin de la jeunesse des années post-68, la liberté reprise par les convenances, la rentrée dans le rang social de la jeunesse dorée. Charlie est léger, insouciant, se rendort au lieu d’obéir à son réveil qui sonne lors du premier mariage où il est pourtant témoin et dépositaire des alliances. Tout en ponctuant de « putain ! putain ! » chacun de ses actes, il va réveiller en caleçon sa sœur qui n’a pas mis son propre réveil, puis s’habille à la diable, fourrant son smoking dans la Mini avant de foncer vers la cérémonie. Il en oublie les anneaux et doit solliciter sa bande pour obtenir des ersatz désopilants : une bagouse de plastique colorée de gros cabochons, une tête de mort en bague. Lorsqu’il va choisir un cadeau de mariage pour Carrie dans une boutique chic de Londres, il est en culotte courte et chemise à peine boutonnée comme un gamin de 12 ans. Il gaffe, hésite, ne se décide pas à dire quand il aime et ponctue de « merde ! merde ! » la maladresse de chacun de ses actes manqués.

Hugh Grant est parfait dans ce rôle, tandis qu’Andie MacDowell et Kristin Scott Thomas lui donnent la réplique version féminine. La gravité du thème de l’engagement social dans le couple, de la traduction du coup de foudre sexuel en tendresse durable, est euphémisée par l’humour présent en chaque scène. Lors du premier mariage, un invité avoue que le marié l’a rudement enculé lorsqu’il lui était soumis au collège ; lors du second mariage, le prêtre Gerald (Rowan Atkinson qui donnera toute sa mesure en Mr Bean) déforme les noms et les formules, transformant épouse en pelouse (traduction française) ; lors du troisième, un petit garçon d’honneur durant la photo de mariage, se cache sous le jupon de la mariée… Et, comme souvent dans le cinéma anglais, la bande son est magnifique.

DVD Quatre mariages et un enterrement (Four Weddings and a Funeral), Mike Newell, 1994, avec Hugh Grant, Andie MacDowell, James Fleet, Simon Callow, John Hannah, Kristin Scott Thomas, MGM 2003, 1h53, €15.00

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Le Dalaï lama parle de Jésus

Ce livre est né d’une rencontre entre chrétiens et bouddhistes en Angleterre en 1994. Ce qui me frappe le plus est le contraste entre la verbosité des religieux chrétiens et la concision du dalaï-lama bouddhiste. Il pratique merveilleusement la douceur, la clarté et le rire, trois qualités oubliées de l’Eglise, confite depuis trop longtemps dans le rigorisme, l’abscons et le déplorable sérieux. La rencontre visait à obtenir son commentaire sur certains textes « importants » des Évangiles – importants pour les chrétiens.

Le dalaï-lama commence par rappeler que le bouddhisme ne reconnaît ni créateur ni sauveur personnel. En revanche, « je crois que le but de toutes les grandes traditions religieuses n’est pas de construire de grands temples à l’extérieur, mais de créer des temples de bonté et de compassion à l’intérieur, dans nos cœurs » p.32. Contre les fastes catholiques (combien de divisions ?) et la volonté de pouvoir des protestants, il rappelle les origines morales de la religion, dégagée du siècle et des superstitions. Il rejoint en cela les grandes pages du stoïcisme ou des Messieurs de Port-Royal. « La pratique religieuse vise en priorité à une transformation intérieure du pratiquant, à le faire passer d’un état d’esprit indiscipliné, rebelle, dispersé, à un état qui soit discipliné, dompté et équilibré » p.33.

En Occident, nous avons la lecture des grands auteurs ; en Orient, on préfère pratiquer la méditation. Cela vise à canaliser l’énergie mentale. Nul n’attend le Messie mais prend son destin en main pour se sauver lui-même en suivant la Voie. L’unité de l’être exige que l’on fasse servir l’émotion à la raison et réciproquement : « la compassion est un type d’émotion qui détient un potentiel de développement (…), s’appuie solidement sur la raison et l’expérience (…). Ce qui se passe alors est une jonction de l’intellect et du cœur » p.42.

Pour le dalaï-lama, tous les êtres humains participent de la même nature divine et « il n’existe pas d’être humain qui n’ait rien à voir avec votre vie » p.74. Nul être ne peut laisser indifférent. Les ignorer par égocentrisme, laisser surgir des émotions fluctuantes distinguant entre amis et ennemis, nuisent non seulement aux autres mais aussi à soi-même. « On s’aperçoit que les attitudes, les émotions et les états d’esprit sains comme la compassion, la tolérance et le pardon, sont fortement liés à la santé physique et au bien-être. Ils augmentent le bien-être physique, tandis que les attitudes et les émotions négatives ou malsaines comme la colère, la haine, les états d’esprit perturbés, minent la santé physique » p.48. Ces prétextes sont très chrétiens mais avec un souci réaliste de considérer l’humain comme un esprit et un cœur, indissolublement dépendants d’un corps. Mens sana in corpore sano. Pratiquer la morale fait du bien et l’on aimerait que les chrétiens méprisent moins le corps.

Les démons sont, selon le dalaï-lama, non ces êtres métaphysiques en guerre contre le Dieu créateur, mais ces impulsions négatives au fond de chacun d’entre nous. La pratique de la méditation aide justement à maîtriser la conscience afin d’obtenir une connaissance claire du monde, donc à adopter une attitude sage ou « juste » (dans le sens de la note de musique, qui est dans le ton). L’idéal est d’entrer en harmonie avec l’univers qui nous entoure.

Mais pas d’idéalisme naïf : on ne « tend pas l’autre joue » comme cela. Il est licite d’utiliser la force pour contraindre si on l’estime vraiment nécessaire. Ici encore, le réalisme l’emporte, ce qui rend si vivants les propos du dalaï-lama. « Même quand la motivation de l’auteur de l’acte est pure et positive, si l’on a recours à la violence, il est très difficile d’en prévoir les conséquences. Pour cette raison, il est toujours préférable d’éviter une situation exigeant d’avoir recours à la violence. Néanmoins, si vous vous trouvez placés dans une situation qui exige manifestement d’agir par la force pour vous défendre, il est impératif de répondre de manière appropriée. Dans ce contexte, il est important de comprendre que la tolérance et la patience n’impliquent pas de se soumettre ou de céder à l’injustice. La tolérance, dans son sens véritable, devient une réponse délibérée de votre part à une situation qui normalement appellerait une forte réponse émotionnelle négative comme la colère ou la haine » p.122. Le bouddhisme se traduit autant dans ces propos du dalaï-lama que dans les préceptes du guerrier samouraï : la violence de l’ego ne résout rien, prendre le comportement requis et ajusté aux circonstances est ce qu’il faut. L’état d’esprit courageux évite d’être trop affecté par l’incident pour maîtriser au mieux la situation.

Tentation permanente du chrétien, la rédemption passe-t-elle par la souffrance ? Non, répond le dalaï-lama. Il est faux de croire qu’il serait bon de souffrir. Le but de notre existence est de chercher le bonheur. « Cependant, comme les épreuves et les peines font naturellement parti de l’existence, il est capital d’avoir à leur égard un point de vue qui nous permette de les aborder de manière réaliste » p.52. Je reconnais là un stoïcisme actif.

Quant aux rites, ils ne sont pas indispensables mais aident à créer une atmosphère favorable à l’éveil  spirituel. Sans dimension intérieure, ils ne sont qu’un simple cérémonial. « La foi vous conduit à un état plus élevé d’existence, conclut le dalaï-lama, tandis que la raison et l’analyse vous mènent à la libération complète (…). La foi doit être fondée sur la raison et la compréhension (…). C’est pourquoi nous voyons le Bouddha, dans ses propres écritures, admonester ses adeptes qui acceptent ses paroles simplement par vénération pour sa personne » p.128. Le bouddhisme m’apparaît plus réaliste et mieux en phase avec les gens ordinaires, moins accaparé par le pouvoir que le christianisme.

Le Dalaï lama parle de Jésus, 1999, J’ai lu 2008, 314 pages, €6.80

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Retour à San José

Nous retrouvons l’hôtel La Rosa del paseo de l’aller avec son patio fleuri, son décor traditionnel et ses chambres vieillottes mais avec de la véritable eau chaude. Mes genoux sont ankylosés par la descente et par l’immobilité dans le bus.

Nous rangeons nos affaires pour le retour, préparons les pourboires pour le guide et le chauffeur. Nous avons rendez-vous à 18h30 pour un verre, les adieux et le dîner libre. Adrian a mis les photos du groupe prises par lui via son iPhone sur un Google de partage. Chacun entre son adresse courriel et lui envoie un lien pour le télécharger. Voilà un progrès américain utile.

Nous dînons au restaurant Machu Picchu, à 50 m du Kentucky Fried Chicken, une fois passée l’Avenidad 1. Adrian ne prend qu’une bière avec nous avant de s’éclipser pour retrouver sa famille sur les hauteurs de San José. Je commande une bière Imperial, les autres un mojito ou une piña colada, un jus d’ananas pour les filles les plus jeunes.

Suit le festival des plats péruviens, spécialités du restaurant : du calmar grillé, du saumon à la sauce coco, pour moi un poisson Machu Picchu. Il est copieux et bon, un plat chacun suffit. Seul l’un de nous a pris du ceviche en plus du thon sauce barbarie (le fruit du dragon).

Le jour du départ, la matinée est libre. Nous prenons le petit-déjeuner à sept heures et partons à huit heures pour suivre l’avenue qui passe devant l’hôtel.

La statue d’une grosse femelle en bronze, les seins dressés et les cheveux tirés par le vent qui souffle semble défier l’avenue ; nous l’avions déjà remarquée à l’aller, œuvre d’un artiste moderne dans le style Botero.

Sur un côté, près de la gare des bus, l’église du pays est toujours remplie et, au-dessus de l’autel, trône un Christ en croix aux douleurs très réalistes.

Chacun ne tarde pas à se séparer pour aller au marché, à la poste, au théâtre national. Je passe devant tout cela mais poursuis sur l’avenue jusqu’au musée de jade, où je n’entre pas, faute de temps.

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Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté

« Qui veut accéder à l’enfance doit encore surmonter sa jeunesse ». L’ouvrage s’ouvre sur cette citation de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. Nietzsche, auquel l’auteur préfère Freud dans sa critique de l’église et sa tentative de reconstruire les bases de la foi. Pour Drewermann, la doctrine de l’église catholique est une aliénation, propagée et maintenue par un corps de fonctionnaires de Dieu, névrosés obsessionnels. Pour la rebâtir, il faut briser ce carcan. La foi est nécessaire, elle se construit sur les images de l’inconscient pour exorciser l’angoisse humaine. Elle est rationalisation abstraite de la peur animale.

Mais cet ouvrage me laisse partagé. Autant la critique du fonctionnement ecclésial et du parti de Dieu est souveraine, autant l’appel à Freud, à Jung et à l’éthologie sont peu convaincants. Ils apparaissent trop archaïques, pesants, « dogmatik ».

L’Eglise : « Cette manière bureaucratique qu’elle a de posséder la vérité aboutit à une trahison systématique de l’homme de Nazareth et de son existence prophétique » p.14. Dieu doit, au contraire d’être un dogme, être découvert par soi-même dans « une dialectique de l’essai et de l’erreur à l’intérieur de sa vie personnelle » p.15. Le catholicisme est l’avatar spirituel de l’impérialisme romain. Il est fétichisme conceptuel, superstition du sacrement, exacerbation névrotique des scrupules, « une religion de la peur que l’on conjure par la magie » p.26. Pire, « L’Eglise peut même attribuer à tout péché la gravité qu’elle veut » p.31. Car « le but, ce n’est pas la connaissance de soi-même ni la découverte de la vérité de Dieu, c’est seulement que le pouvoir de l’église soit reconnu comme le principe formel du salut éternel » p.32. Un pouvoir analogue à celui du parti communiste en Chine. Ce pouvoir a « la prétention (…) de détenir, préfabriquée, la vérité parfaite et étouffe toute possibilité pour l’individu d’apprendre et de mûrir par lui-même » p.35. En ce sens, la théologie « ne peut être que la science de l’adaptation aux règles prescrites » p.39. D’où son abstraction, sa dépersonnalisation, son refus du dialogue. Être en opposition, c’est se sentir « mauvais », avoir peur de soi-même, cette peur projetée dans les images du Diable, de l’Enfer, ces résidus archaïques. Selon Freud, il s’agit d’un « sadisme du Surmoi ».

« Le centre existentiel de toute peur et de toute angoisse, c’est l’individualisation de la vie humaine. Contre cette peur, la raison est impuissante (…). Il n’y a qu’une forme, et une seule, qui soit en mesure de vaincre la souffrance que cause à l’homme l’isolement dans sa singularité et sa solitude : c’est l’amour » p.117. Il consiste, selon l’auteur, « à découvrir que l’être aimé (…) possède pour moi et en lui-même une importance infinie » p.118. Or, « la faute capitale de la dogmatique chrétienne consiste à remplacer l’amour par l’intellect, la liberté par la contrainte, la peur et l’angoisse par l’hétéronomie » p.118 (ce qui signifie chercher dans les règles sociales sa ligne de conduite, et non pas en soi-même). Nietzsche l’avait bien vu : « L’homme de foi, le croyant quel qu’il soit, est nécessairement un être dépendant, un de ceux qui ne peuvent se poser eux-mêmes comme fin (…). [Il] ne s’appartient pas, il ne peut être qu’un moyen, il faut qu’il soit exploité, il a besoin de quelqu’un qui l’exploite » p.142. Mais les hommes sont peu souvent assez forts pour être libres. Ils veulent croire.

Drewermann veut refonder la foi sur les images inconscientes de Jung, sur les programmes du diencéphale, sur l’imprégnation et l’apprentissage programmé. Pour lui, « la véritable tâche de la religion c’est l’indispensable intégration de l’émotionnalité [gasp !] et de la rationalité », en établissant « une relation entre les fonctions des hémisphères et celle du diencéphale » p.257. C’est le projet de tout humanisme, et même probablement la façon pour l’être humain d’être adulte : nul besoin de Dieu dans ce processus. Drewermann ajoute, ingénu : « Nous avons l’urgent besoin d’une culture : poésie, religion, imagination, qui nous aiderait à mettre un terme à la fois au formalisme d’un savoir scientifique dominateur et au fétichisme conceptuel du dogmatisme de l’Eglise » p.259. Une fois dégonflé ce vocabulaire pédant, traduit en direct de l’allemand, il ne reste que l’aspiration éternelle au savoir maîtrisé, en bref à la civilisation – avec pour les plus faibles un nouvel opium du peuple à vision pédagogique et consolatrice.

Contre la religion de l’angoisse, clame l’auteur, reprenons le combat dont Jésus donne l’exemple. Les concepts de psychose, névrose, schizophrénie, archétype, sont appelés en renfort du raisonnement, un brin lourdement. Le bouddhisme est évacué trop vite comme « détachement » du monde et surtout du « moi », ce qui nierait « la personne ». Cette précieuse petite personne Eugen Drewermann, comme tout catholique, en reste fétichiste. La raison grecque et sa culture de lucidité est à peine évoquée (pages 319 et 320). Pourtant, eux ne croyaient pas à la Providence. Pour Épicure, « ce grand Grec, la sagesse et la véritable intelligence des choses constituaient des formes authentiques et justes de vénération du divin ». Les dieux ne sont que des reflets humains et je souscris à cela : qu’est-il besoin de Dieu ? Drewermann expliquant Épicure : « Seul un être humain dont la conscience est devenue claire jusqu’au fond, n’a plus besoin, se fuyant lui-même, de projeter des pans entiers de son propre psychisme dans le monde transcendant des dieux célestes ou de la métaphysique ». La critique est exemplaire mais l’auteur se contente de la plaquer sans conséquences pratiques sur son discours.

À ce moment, tout est dit, mais il en remet une couche de 180 pages d’une logorrhée souvent pénible (par exemple le chapitre intitulé Les champs symboliques du sentiment de sécurité). Eugen Drewermann alors se répand, s’écoute parler, se noie dans l’érudition pesante, sans la lucidité ni le courage de couper ni d’aller à l’essentiel. La lourdeur de son discours est peut-être le signe d’une pensée fumeuse, c’est du moins mon avis. Il désire remplacer le dogmatisme de l’Eglise par la démarche vivante de Jésus : mais que ne le fait-il ! Reste-t-il encore trop englué dans le catholicisme romain, ce névrosé obsessionnel de l’explication psychologique ? Ne sombre-il pas, dans ces 180 dernières pages de plomb, dans ce « crétinisme en psychologie » dont Nietzsche affublait le christianisme en son entier ?

Mais s’il avait été plus clair, aurait-il été entendu ? La presse et l’opinion louangent souvent les érudits pesants parce que la presse et l’opinion ne comprennent pas tout et se sentent admis dans un club d’initiés réservés à une élite. Les snobs ont toujours préféré Hegel à Descartes ou Kant à Montaigne. Les louanges de la presse sur le livre à sa parution en sont un bon symptôme. Ce livre secoue la vénérable poussière accumulée sur le dogme catholique mais il se contente d’entrouvrir une fenêtre. Quant à l’Eglise, elle l’a viré comme hérétique. Depuis la parution, Drewermann s’est enfin intéressé au bouddhisme et a rencontré le Dalaï-lama ; mais il reste englué dans la bonne vieille psychanalyse freudienne : ne remplace-t-il pas un dogme par un autre ?

Eugen Drewermann, Dieu en toute liberté, 1997, Albin Michel spiritualité, 598 pages, €6.00 occasion

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Liberia ville du Costa Rica

Le lendemain est un jour de route en bus. Nous nous arrêtons une heure dans la ville de Liberia pour faire quelques courses.

Puis visiter l’église moderne très lumineuse et aérée, avec sa statue de prêtre la main posée sur les épaules d’un jeune garçon en chemisette et short, les pieds nus : une condescendance très catholique, non sans arrière-pensée sensuelle peut-être.

Une statue de la Vierge toute chamarrée est entourée d’enfants et d’agneaux qui l’adorent dans le style mièvre du XIXe siècle.

Le bambin Jésus porte une tunique rose avec un triple rang de broderie au col et une auréole dorée derrière la tête.

L’église, consacrée en décembre 1972 par l’évêque Roman Arieta, est dédiée à l’Immaculée Conception – un dogme catholique qui ne date que de 1854 seulement.

Un canal gouvernemental amène l’eau depuis Arenal pour l’irrigation. Dans les champs se dressent des aigrettes blanches et un espaduro rose (spatule). L’oiseau trognon a le dos bleu-vert, le ventre jaune. Nous voyons aussi quelques cigognes. Le paysage est plus sec mais l’irrigation permet aux champs d’être plantés de riz ou de canne à sucre. Pour le riz, les Costariciens réalisent deux récoltes par an soient 250 quintaux à l’hectare. Dans la canne à sucre il y a des souris à cause du sucre, donc des serpents. Le chien qui accompagne son maître le prévient des serpents. « Il travaille de neuf heures à quatorze heures mais, lorsque le maître rentre chez lui, le chien va retrouver ses copains ». C’est ainsi qu’Adrian nous présente la chose. De même parle-t-il « d’aller nourrir le bus » pour faire le plein à la ville de Liberia.

Les arbres à calebasses étaient utiles aux Indiens, ils en faisaient des bols et des gourdes ; aujourd’hui, ils font seulement jolis dans le paysage. Sur le chemin passe en moto un macho dépoitraillé, velu avec une grosse croix en or sur la poitrine. Il plaît beaucoup à Cheyenne au point qu’elle le prend en photo pour l’envoyer à Lyon à ses copines. Cheyenne aime aussi beaucoup les énormes camions Mack américains qui passent en grondant sur les routes, pot d’échappement fumant sur le toit. Elle est attirée par la virilité exacerbée et paraît en manque depuis son divorce.

Des maisons à 10 000 $ sont données par le gouvernement à ceux qui ont vu leurs biens détruits. Une maison en béton coûte ici 300 000 $, une maison en bois et en tuiles 70 000 $ seulement.

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Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération

20 ans après mai 68, deux « anciens » tentent de comprendre. Ils font de mai le mouvement d’une génération, celle née du baby-boom d’après-guerre avec la nostalgie de Malraux, grandie sous la guerre froide, dans l’appareil de jeunesse du parti communiste puis étudiante durant la guerre d’Algérie, sensible aux écrits de Sartre et de Jeanson. Le livre se veut un « roman vrai » à base d’interviews d’acteurs, ces étudiants militants qui ont eu 20 ans dans les années 1960. C’est son côté vivant, qui se lit bien.

A l’époque, la jeunesse explose. La société mute, le monde change. Tout cela expliquerait mai 1968 et les suites de mai. C’est une partie de mon histoire personnelle, le terreau qui a irrigué mon adolescence, dans lequel et contre lequel je me suis formé. Cet ouvrage ouvre une porte, éclaire un soubassement, me permet de comprendre un peu mieux.

En 1950,140 000 étudiants étaient inscrits à l’université ; ils étaient 215 000 en 1960 et déjà 308 000 en 1963. C’est l’explosion. La jeunesse plus nombreuse, plus longtemps aux études, impose sa culture, fait sa place dans une société rigide, hiérarchique, sclérosée – à droite comme à gauche. Sartre devient Socrate, Beauvoir libère la femme, Fellini rend le sexe culturel, le Che est un Robin des bois qui auraient lu Marx. Le jean–blouson–T-shirt–baskets, venu des États-Unis, est l’uniforme de la jeunesse. Le rock, la danse et les parties servent de signes de reconnaissance. La jeunesse est lyrique, romantique et hormonale. Il faut que craque le vieux monde alors que le nouveau offre sa consommation de masse à l’appétit tout neuf d’une génération née après les bouleversements de la guerre.

La victoire des Alliés en 1945 n’a pas débouché sur la justice sociale, au contraire, les vainqueurs de la barbarie ont reproduit parfois les comportements combattus : la torture, la répression, la rigidité. Cela en Algérie, au Vietnam, en Amérique du Sud. Les militants ont tenté de restaurer le vieil instrument révolutionnaire : le parti communiste français. Malgré le rapport Khrouchtchev, les staliniens dominent le parti en France et éjectent les trublions étudiants. Force est de construire à côté : les trotskystes de Krivine, la gauche prolétarienne. Ils se réclament de Guevara puis de Mao. Sartre, qui écrit sur Nizan en 1960, a très bien su capter ce courant de jeunesse : « Il peut dire aux uns : vous mourez de modestie, osez, désirez, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de vouloir la lune : il vous la faut. Et aux autres : dirigez votre rage sur ceux qui l’ont provoquée, n’essayez pas d’échapper à votre mal, cherchez ses causes et cassez-les » II p.167. La jeunesse chrétienne et la jeunesse maoïste se rejoignent dans un romantisme boy-scout : s’embrasser à demi-nus dans les couloirs, s’immerger parmi les pauvres, renoncer à faire carrière, procéder aux examens de conscience et aux corrections fraternelles. Maurice Clavel aura bien vu cette parenté là.

Le mouvement de mai 1968 en a été la résultante. Une rencontre inattendue entre une idéologie ouvriériste du XIXe siècle et les forces de la fin du XXe siècle orientées vers la révolution culturelle, la libération sexuelle, la démocratisation politique. Le gauchisme d’appareil a rencontré le spontanéisme libertaire. La communion s’est effectuée dans la reconnaissance de ce moment clé de la vie qu’est l’adolescence – moment en soi à vivre, à reconnaître, et non simple transition. C’est la peur narcissique de s’intégrer au monde adulte, perçu comme politique, capitaliste, impérialiste ; c’est la volonté acharnée et sauvage de rester jeune, inachevé, idéaliste ; c’est la préférence pour l’action immédiate dans la société plutôt que l’attente collective d’un grand soir. Les prisons, les hôpitaux, l’école, la famille, la cité, deviennent les lieux concrets où l’on revendique ses refus : la répression, l’enfermement, la sélection, l’éducation, l’environnement. En conséquence, le PCF stalinien a été isolé, les « instruments de la révolution » (parti, dogme, centralisme) ont été récusés, le terrorisme refusé par la morale acquise dans les grandes écoles et auprès de Sartre, le renouvellement politique opéré par le changement du social, la méfiance envers le tout–état.

Les expériences de micro–totalitarisme dans les groupes gauchistes ont vacciné les militants contre le délire révolutionnaire, le jacobinisme, l’irrationnel des foules (Salmon II p.66, Burnier II p.82). « À Pékin, nous nous sommes définitivement débarrassés de l’idée du parti unique. Il suffit d’assister à un procès populaire pour mesurer l’importance des libertés formelles, d’un avocat, de l’État de droit, de la séparation des pouvoirs. Puis nous avons remis en cause de visu notre critique du capitalisme : la concurrence, le marché, ça fonctionne et ça procure de la liberté », Jacques Broyelle, II p.551. De tout cela est né la société moderne : le mouvement des femmes, l’écologie au Larzac, les médecins sans frontières de Kouchner, le parti socialiste rénové de Mitterrand.

Trop jeune en 1968, j’ai rencontré l’après–mai ensuite. J’ai participé à un sit–in dans la cour du lycée, attiré par le mouvement, grisé par la parole, en phase avec le groupe, fier de mes balbutiements intellectuels. Il est formateur de s’exprimer, seul au micro, attentivement écouté par les autres qui reprennent ensuite la parole pour confirmer ou infirmer ce que j’ai dit. Je l’ai fait quelques semaines, c’était nouveau pour moi. Cela ne m’est pas monté à la tête, mais j’en garde plutôt le souvenir d’un slogan, capté au vol, qui est resté pour moi le symbole de mai 68 : « la vérité est toujours révolutionnaire ».

Je n’ai jamais oublié cette leçon, c’est pourquoi l’Archipel du goulag de Soljenitsyne ne m’a pas surpris. J’étais déjà en révolte contre l’église de mon enfance, embrigadement et bon sentiments ; contre les convenances de la bourgeoisie bien-pensante ; je l’ai été contre le marxisme et ses dogmes, son infaillibilité pontificale, son inquisition policière, sa hiérarchie clientéliste, ses clercs arrogants qui se voulaient détenteur de la seule vérité…

Tant pis pour les jésuites de tous bords, je ne serai jamais le chien d’aucun dieu ni le sbire d’aucun chef.

Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, 1988, Points 2008,

Tome 1 Les années de rêve, €8.60 e-book Kindle €8.99

Tome 2 Les années de poudre, €8.60 e-book Kindle €8.99

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Préados sur la plage

L’été qui se déploie est l’occasion d’exposer son corps aux yeux des autres et de jouer avec le désir. Dès les prémices de la puberté, une certaine excitation vague régit les comportements. Il ne s’agit pas encore de « sexe » comme certains adultes obsédés d’interdits le croient, obscurément jaloux de leur progéniture qui les pousse vers la fin, mais d’une exubérance irrationnelle qui saisit les esprits et les cœurs via les sensations du corps.

Être quasi nu libère. A la fois des vêtements qui peuvent se salir, se craquer, qui étouffent, mais aussi des conventions sociales puisque tout le monde se met dans le même appareil, et des préjugés moraux qui placent « la vertu » au-delà du nécessaire. Les filles en bikinis sont telles que la nature les a faites ; les garçons en slip révèlent sans atours ce qu’ils sont.

L’exercice, le jeu, sont des évidences. Il faut se dépenser pour décharger cette tension du corps liée à la situation. Le sable, la vague, les contacts sur la peau nue, les regards électrisent. On saute, on fait des acrobaties, on se lance le ballon qui va claquer sur les torses nus des gars et les seins des filles, ou sur les cuisses.

On se lance à l’assaut des vagues qui s’élèvent pour se rouler, terrassé par la force, dans l’eau mousseuse qui gifle. La chair exaspérée y trouve écho à ses élans.

C’est ensuite un corps apaisé qui s’exhibe, en attente d’un jus de fruit ou d’un beignet, offert aux regards sans fausse honte, tel qu’il est.

Des amis se mettent naturellement la main sur l’épaule, complices du désir partagé.

Des adolescents un peu plus âgés commencent déjà à mimer le coït, sans le savoir, sans le vouloir, pris par l’événement.

On comprend que la plage soit un lieu de perdition pour les croyants du Livre. Les trois religions proche-orientales ont une phobie du corps, de cette chair transitoire qui habille l’âme sur la terre. Le désir, pourtant divin puisque le dieu nous a créé ainsi, est banni car il fait aimer les autres ici-bas plutôt que le seul Dieu jaloux au-delà (qui assure l’emprise des clercs).

On comprend aussi que la véritable libération de cette domination d’église comme de ces phobies et névroses passe par le côté païen, solaire, de la plage qui rappelle la nudité grecque et la sensualité romaine. Après tout, ces civilisations sans Dieu unique ont réussi ce que notre civilisation judéo-chrétienne n’a pas su : établir pour les siècles un âge d’or de la réflexion philosophique, du théâtre moral, des meilleures formes de gouvernement. Tout pour l’humain ici-bas, en laissant à l’au-delà sa part de mystère.

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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Dépendance affective et lien social

La société japonaise est pour nous étrange et familière, comme un à-côté auquel nous avons par miracle échappés. Décentrer notre regard trop français vers l’étranger est une façon de revenir à soi pour observer notre propre société d’un œil différent. Le psychothérapeute Takeo Doï a étudié la matrice culturelle et affective dans laquelle il a baigné et il en retire le concept de dépendance affective, « amae », qui engendre une attente d’indulgence en société.

Il s’agit d’un modèle de relations sociales fondé sur les relations mère-enfant, fusionnelles. Elles sont plus importantes au Japon qu’ailleurs étant donné que le mari et père part chaque matin à 7 h pour ne rentrer que vers 21 h, passant le reste du temps avec ses collègues et ses chefs dans l’entreprise où il travaille.

« A mon avis, c’est dans la mentalité d’amae que, depuis deux millénaires, les Japonais ont puisé les forces émotionnelles qui ont eu un rôle fondamental dans leur développement, qui leur ont donné l’élan nécessaire. Or, apparemment, il a fallu la défaite de la Seconde guerre mondiale pour qu’on s’avise du fait que cette mentalité est d’essence infantile » p.63.

Le Japon est une île, donc porté à l’isolement. Le pays est essentiellement montagneux, séparant les villages dans d’étroites vallées, donc porté à la communauté. La maison est le cocon de la famille, où règne la grand-mère, ce qui resserre les liens entre les jeunes et les matriarches. Le zen même engendre l’idée que sujet et objet ne font qu’un. Le respect fonde un statut sécurisant, l’individu se fond dans le groupe que mène le chef qui, lui-même, dépend de ses vassaux. Le chef ne décide pas, il est le porte-parole de l’unanimité du groupe.

« C’est celui qui incarne la dépendance infantile sous sa forme la plus pure qui est le plus qualifié pour se tenir au sommet de la société japonaise » p.46. Exemple l’empereur, les grands patrons de firmes – mais aussi les enfants et les vieillards qui ont droit à plus d’indulgence que les autres parce qu’ils sont plus dépendants.

La soumission affective aux réactions des autres engendre une attente d’indulgence qui fonde le giri : le devoir, les obligations parents-enfants, maîtres-élèves, chef-troupe, amis et voisins. Cette dépendance exalte le ninjo, le sentiment humain de compassion que vante le bouddhisme et que promeut le zen.

Le revers est la honte. « Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui » p.44. D’où le taux de suicides mâles élevé au Japon, plus qu’ailleurs. La honte est impardonnable à ses propres yeux.

A l’inverse, quiconque n’a aucun lien avec soi, ni de parenté ni d’obligations, est géré par le tanin : cette indifférente froideur qui frappe dès que l’on débarque au Japon. « Les autres » ne sont pas du cercle d’indulgence réciproque et l’on se conduit autrement avec eux.

La pathologie d’amae, selon l’auteur, est l’obsession et l’immaturité. On a besoin d’apparaître parfait aux yeux des autres parce que l’on dépend d’eux pour sa propre image. La figure de l’autre est crainte. D’où la perpétuelle insatisfaction qui, en contrepartie, motive le zèle au travail. D’où aussi la propension à se comparer, à admirer meilleur que soi, à s’égaler au miroir de l’autre. Ce qui engendre des sentiments homoérotiques vers ceux qui vous ressemblent. Il s’agit moins de pulsions sexuelles, encore que le sexe ne soit ni tabou ni péché, que de narcissisme. L’intimité entre hommes se traduit par la révérence envers le sensei, le maître, le désir étant jeune d’avoir l’air mignon, touchant, digne de protection par les autres (hommes ou femmes).

L’Eglise catholique avait quelque tendance à susciter ces mêmes comportements issus de la dépendance affective. La Vierge Marie étant la Mère à qui l’on son confiait et le curé un Protecteur qui avait une relation directe avec Dieu – et qui pouvait donc se « permettre » des comportements affectifs à la limite du sexe. Ce n’est plus admissible aujourd’hui que la société a évolué, mais peut-être faut-il chercher dans cette dépendance affective longtemps couvée en serre par la bourgeoisie conservatrice catholique ces enfermements affectifs du patronage, des scouts, des collèges et pensions ou couvents.

Un autre trait de ce sentiment d’amae est la mélancolie, l’apitoiement sur un héros défunt. Nous l’avons eu en Occident dans le romantisme comme dans la pratique religieuse où le Christ martyr suscitait des émois empathiques au point d’attraper les stigmates de ses plaies. Ce sentiment victimaire est proche du sentiment d’injustice, d’être en butte aux persécutions, surtout à l’adolescence (voir L’enfant de Jules Vallès, Poil de carotte de Jules Renard, et Vipère au poing d’Hervé Bazin).

Le moi n’est pas construit mais malléable au groupe ; au Japon il ne se construit pas. L’enfant parle de lui à la troisième personne, s’identifiant à un héros imaginaire ou à un être persécuté, se complaisant vers la puberté dans les tortures fantasmées et la mort théâtrale. Le moi n’émerge que par le groupe, sans le groupe l’individu est comme un escargot sans coquille, nu et fragile, croqué par le premier prédateur qui passe.

D’où la recherche éperdue de consensus, qui nous étonne dès que l’on s’immerge dans la société japonaise, mais qui arrive comme une vague dans nos contrées avec les réseaux sociaux, surtout à cette période immature de l’adolescence. « Être d’accord » est le mantra de tous ; la hantise de devoir penser par soi-même et s’affirmer, même gentiment, contre les autres apparaît insupportable.

L’amae ne permet jamais d’être adulte, mûr et responsable de soi et des autres. Les Japonais sont dépendants de leurs familles, connaissances et supérieurs ; les Français sont dépendant de l’Etat-providence qui les materne (trop) et a remplacé l’Eglise pour les empêcher une fois de plus de se prendre en main.

Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence, 1973, L’Asiathèque 1991, €23.85

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Une économie catholique selon Claudel

Qui lit Paul Claudel aujourd’hui ? L’édition de son Journal, disponible en 2009 en librairie, date de 1995 : signe qu’il y a bien peu d’acheteurs… Entre deux siècles, entre deux mondes, Claudel a eu 50 ans en 1918.

Elevé chez les sœurs, premier communiant, il ne devient vraiment croyant qu’à 18 ans, lors d’une extase derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame à Paris. Les curieux peuvent voir encore la plaque au sol, apposée par la hiérarchie pour cette recrue de choix. Son Journal commence tard – sur les conseils de son confesseur – mais ne s’arrête qu’avec la mort, en 1955. Claudel est un poète mystique dont la sœur est devenue folle, cette fameuse Camille Claudel maîtresse de Rodin dont un film a exhumé le souvenir voici quelques années. Le poète est intolérant, conservateur, sectaire. Il pointe dans son Journal chacune de ses confessions et messes ; il ne parle des autres que lorsqu’ils se sont convertis, surtout grâce à ses livres ; il cite abondamment les Ecritures, les docteurs de l’Eglise et les curés de sa connaissance – souvent en latin. Il note chaque « preuve » de l’existence de Dieu et de la vérité de la foi, tourmenté de cette inquiétude incessante de la conscience coupable tellement ancrée dans le tempérament catholique. Il se reproche de ne pas vivre normalement, de ne pas s’intéresser assez à ses enfants et aux gens qui l’entourent, tout à cette angoisse permanente de savoir s’il a raison de croire…

Serait-il naïf de penser qu’une foi sereine donne une assise dans la vie ? Ce ne sont pour lui, au contraire, que chocs permanents entre l’idéal au-delà et l’existence ici-bas. Telle cette obsession de la nudité qui affecte Claudel au spectacle de ces plages d’Amérique, sur lequel il revient maintes fois, et ce dégoût fasciné pour ces « enfants tout nus » de Nîmes (en fait en short), « jouant aux taureaux ». Les répulsions pré-68 d’un Bayrou, entre autres vierges effarouchées des réseaux sociaux, trouvent ici leurs racines.

Claudel hait les juifs et les protestants, encore plus que les athées peut-être. Ne trouvent grâce à ses yeux que les musulmans, prosternés devant le Dieu écrasant qui ressemble au sien, et les bouddhistes (qu’il appelle ‘les Hindous’) parce que leur façon de voir s’approche du christianisme.

Pour lui, la décadence a commencé avec la Révolution. La démocratie est une aussi vaste blague que le nationalisme qu’il a abondamment vécu durant ses deux demi-siècles. Il déteste Renan, Vigny, Lamartine et Hugo. Victor Hugo surtout n’a aucune « imagination de la proportion. Simplement une énorme capacité gazeuse résultant de la possession de beaucoup de mots » (juillet 1908, I p.63). Ce n’est pas trop mal voir l’enflure romantique… Il n’aime ni Goethe, ni Flaubert, ni Rimbaud (dont il ne parle que pour sa conversion in extremis, selon sa sœur, très catholique), ni Proust (évidemment, juif et homosexuel, pensez !). Il trouve Gide et Montherlant « dégoûtants ». Il se déclare « violemment contre » Joseph Kessel et sa ‘Belle de jour’. Il voit dans « tous les écrivains irlandais », dont Yeats et Joyce, un « galimatias d’apostats ».

Il voit chez les Français un esprit sec, allergique à la poésie de l’œuvre divine. Chez les poètes français : « L’alexandrin est bien le vers d’un peuple qui sait compter » (octobre 1921, I p.524). Il brocarde même les croyants, ses frères nationaux : « Chez les mystiques français, un peu de cet esprit de retranchement, de parcimonie, de castigation minutieuse de soi-même qui est un des traits de notre caractère, pas celui qui me plaît le plus » (avril 1915, I p.319). Notons que « castigation » est le mot snob pour punition, un anglicisme. Parce qu’il doute au fond de lui, il se veut avec orgueil un catholique : « Les catholiques à qui l’univers revient de droit. Seuls ils sont les enfants de Dieu et ils ont hérité de la terre en vertu de l’un et de l’autre Testament. Les hérétiques n’en possèdent que des morceaux déformés » (décembre 1919, I p.461).

En bref, voilà un personnage anachronique, peu recommandable et tourmenté, avec lequel notre époque ne peut « être d’accord ». Et alors ? Je ne fais pas pour ma part du fait « d’être d’accord » avec quelqu’un le préalable absolu à le fréquenter ou à le lire. Cet héritage du manichéisme stalinien qui a marqué la génération post-68 grève toujours le débat intellectuel français, au contraire des autres Européens. Il se double d’une volonté cocon qui me paraît régressive. Il s’agit de se protéger du dehors, de la contestation, de la remise en cause pour rester dans son coin, entre soi. Foin de la vérité ou du savoir, mieux vaut « être d’accord » – avec sa bande, son clan, sa tribu, ses potes. Et se défier de tous les miasmes contaminants… Le nazisme avait commencé comme cela. Au minimum, le risque est de se trouver sectaire, mou par indifférence. Mais bel et bien sectaire, autant que ces cathos d’hier et que les islamiques d’aujourd’hui (voire des archéos de la « gauche »). Tous enfiévrés de leur usage cabalistique du Livre, interdisant de dessiner la Création et de penser autrement que les prophètes, Marx y compris, cachant les femmes sous les falbalas victoriens ou les burqas afghanes.

Cet enfermement, de quelque secte qu’il vienne, n’est pas le mien. N’étant ni catho à la Claudel, ni intolérant, ni antimoderne, je lis cet auteur par liberté et bon plaisir. Tout comme Jaurès le faisait, loin du sectarisme socialiste d’aujourd’hui, selon Claudel lui-même : « Valentine Thomson me raconte que sur la table de nuit de Jaurès (après son assassinat), on trouva ‘L’Annonce faite à Marie’ qu’il était en train de lire » mars 1921, I p.505). C’est que cet homme Claudel, qui a eu la tentation du monastère, s’est marié et a eu cinq enfants. Après un bac philo et des études de droit, un passage par Science Po lui permet de réussir premier le concours des Affaires étrangères. Il sera en poste dans le monde entier, à Shanghai, Prague, Francfort, Hambourg, Rome, Rio de Janeiro, Copenhague, et notamment ambassadeur à Tokyo durant le grand tremblement de terre et l’incendie, puis à New York durant la crise de 1929. Malgré sa fermeture religieuse, il ne cessera d’observer, de comparer et de noter.

Mystique, Claudel n’en connaît pas moins l’économie. Poète, il sait négocier en diplomate. Il a cette définition catholique de l’économie qu’il nous faut méditer tant elle est dense dans sa concision : « L’économie est le sens et le besoin du juste » (mars 1920, I p.469).

Le sens du juste, car il s’agit de compter, d’ajuster, de mesurer la juste dose. Mais ni en mathématicien ni en comptable : il s’agit de compter… ce qui compte. Cette façon de faire est un besoin : produire ce qui convient à la communauté avec le moins de ressources rares disponibles (matières premières, énergie, capitaux, savoir-faire humain), administrer ce qui est possible selon la justice, c’est-à-dire l’harmonie entre les citoyens et, dans l’entreprise, l’équilibre entre employés, entrepreneurs et actionnaires. Cette façon de faire est la seule qui fasse sens : ne produire que ce qui convient, selon les ressources possibles et selon la demande de la communauté ; répartir selon les besoins, en fonction de la contribution et des moyens de chacun. Rien de plus, rien de moins. Ni spéculation ou lucre, ni macération austère ou privation inutile, ni caporalisme ou copinage. Nous traduirions aujourd’hui par : ni traders fous, ni écolos mystiques, ni bureaucrates partisans. L’économie est une science de la mesure – tout comme on dit « économie » de parole ou de moyens.

J’aime cette définition de l’économie. Elle rejoint celle de l’antiquité comme celle du libéralisme politique français. N’est-ce pas le sens qu’un catho comme François Bayrou et son courant politique veulent promouvoir ? N’est-ce pas ce que dit de façon plus brouillonne le mouvement informel qui porte un gilet jaune ? Pour comprendre le monde présent, il n’est pas inutile de relire ce vieux ringard de Claudel.

Paul Claudel, Journal I – 1904-1932, Pléiade Gallimard 1968, 1499 pages

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Porto Azzurro sur l’île d’Elbe

Après avoir exploré hier le sud des deux caps qui forment l’île à l’est, nous partons ce matin vers le nord. Un bus nous mène à Rio nell’Elba.

Dans l’église, figure une statue du Padre Pio, ce capucin italien affecté des stigmates du Christ et canonisé le 16 juin 2002 sous le nom de saint Pie de Pietrelcina.

Puis les montées et descentes se succèdent à pied  sur la ligne de crête, jusqu’au plus haut point du Cima del Monte – 516 m –  qui sert de relais aux antennes mobiles.

La vue porte sur les deux versants du cap, Portoferraio d’un côté, Rio Marina de l’autre. Nous regardons passer les traits blancs des ferries longeant la côte et le profil des îles au loin, dans l’embrumée de la distance.

Le Castello del Volterraio est à 395 m ; il date du 13ème et est le plus ancien château de l’île ; il commandait la route du fer. L’île perçue au loin est Capraia, elle sert de pénitenciers pour courtes peines.

Denis nous montre les plantes du maquis, la lavande des maures, le ciste pyrophytes, la queue de lièvre si mignonne et douce à caresser, le pistachier des oiseaux.

Il nous parle du continent proto-ligure qui enfonce l’Italie comme un bélier sous les Alpes et qui a redressé nord-sud les îles de Corse et Sardaigne. Ce pourquoi ces îles, comme Elbe, ont une géologie particulière, non calcaire, comme les îles du Levant. Flore et faune ont de même gardé l’empreinte de ce continent perdu.

La dernière grimpée au Monte Castello – 396 m – est très pentue, sous un soleil brûlant, en état de fatigue et en hypoglycémie. La pause pêche pour attendre les autres, est particulièrement bienvenue. Nous pique-niquons une demi-heure plus bas, sous des pins parasols, au-dessus de la Madonna Monserato.

La salade du jour est à retenir : roquette, tomates grelot coupées en deux, pois chiches, cœur de fenouil cru émincé, copeaux de parmesan, huile d’olive et vinaigre balsamique. Les lambeaux de jambon cru sont en option. Nous faisons la sieste sous les pins à l’adolescence du jour : les 13-15 heures, comme les ans, sont toujours les plus pénibles. La Madonna Monserato est une abbaye construite par les Espagnols sur le modèle de Montserrat. Une croix de fer sur un pic la surplombe.

Nous descendons par un « sentier de chèvre » caillouteux, avec des passages sur vire – mais dans la pinède. Il fait moins chaud. Nous rejoignons la vallée, puis la route devant le pino nonno, le pin grand-père, tricentenaire. Une branche morte vient de lui être coupée. Denis demande de l’eau à une dame qui habite une petite ferme au bord de la route ; elle cultive probablement les champs plus bas. Nous sommes assoiffés comme hier. J’ai bu aujourd’hui plus de quatre litres, ayant emporté pas moins de deux bouteilles d’1,5 l et ayant bu pas moins d’un demi-litre au petit-déjeuner. Avec le nouveau demi-litre d’eau de la dame que j’avale, cela fait bien quatre litres. Et la journée n’est pas terminée. La chaleur d’aujourd’hui (34°) et l’effort des montées et descente du jour fait consommer du liquide. Le corps s’adapte et je me sens physiquement moins fatigué qu’hier.

Nous rentrons par la plage de Porto Azzurro à la sortie de la baie, dans une calanque protégée. Le sentier du littoral longe la forteresse – centre pénitentiaire. Le comble est que de gigantesques marches casse-pattes hautes de 25 à 55 cm chacune nous obligent à grimper encore, le long d’une pinède « propriété privée ». Agaves et figuiers de barbarie agrémentent les rochers. Plus loin, de grands ados se lancent des défis à qui sautera de la falaise le plus haut dans l’eau. Le sentier passe à sept ou huit mètres des vagues et ce n’est pas très élevé, mais il faut le faire. Et c’est à grand cri que le dernier s’élance, le plus timoré peut-être. Une fois en bas, la bande des sept s’éloigne à la nage, raffermie par le défi partagé entre mâles, dans un grand sillage. Les filles attendent en maillot de bain à l’ombre, assises sur les dernières marches du sentier aménagé, juste avant les bars du bord de mer. Il faut que les garçons aillent dépenser leur énergie avant de venir flirter en douceur.

Sur la plage de la cale, juste avant le port, une colonie pour les 7 à 9 ans montre des corps souples et bien grillés, peu sportifs mais élégants. Une sirène à flotteurs est avachie sur un rocher devant eux, prenant de toute sa peau comme avidement les rayons solaires. Selon Denis, on ne salue du « salve » que les jeunes sportifs comme soi ; ce serait familier autrement – le terme vient des Romains et a été repris par Mussolini. Ciao vient de schiavo, esclave et, même s’il est répandu aujourd’hui, n’en est pas moins un peu vulgaire. Signe du tutoiement, il signifie « je suis à ton service ». La façon correcte de saluer est de dire Buongiorno jusqu’à la sieste (vers 15 h), Buonasera ensuite et Buoanotte juste avant d’aller dormir. Arrivederci est utilisée comme formule d’adieu pour ceux que l’on vouvoie ; ArrivederLa est encore plus respectueux.

Avec au moins six des filles, je prends un granité citron – 3 € le grand verre – dans une gelateria du port que connait déjà Isabelle. C’est un luxe de temps caniculaire, bien que le sirop soit un peu sucré pour mon goût. Je l’allonge d’un peu d’eau de la gourde pour faire fondre le restant de glace pilée et prolonger ce moment. Les filles veulent ensuite se baigner en mer après leur douche à l’hôtel, ce qui est peu logique. Je préfère quant à moi laisser les vagues pour aujourd’hui et me rafraîchir sous la douche avant de me reposer, d’écrire ce carnet, puis d’aller acheter de l’eau au Coop pas loin pour la marche de demain, deux bouteilles d’1.5 l.

Nous dînons le soir à l’hôtel de risotto aux fruits de mer (au riz un peu trop al dente pour moi), d’un demi-filet d’espadon grillé avec courgettes sauce menthe et asperges vertes, et d’une tarte à la crème de la nonna (étouffe-chrétien).

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