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Jacquou le Croquant

jacquou-le-croquant 1969 stellio loenzi

J’avais été bouleversé, comme on peut l’être à 14 ans à une époque où la télévision était rare, par la série de six épisodes du roman régional d’Eugène Le Roy, fils de domestiques d’un baron à Hautefort, devenu socialiste et anticlérical. La fin des années 1960, et surtout après mai 68, était à la lutte des classes et à la contestation des dominants. Stellio Lorenzi en 1969 s’est fait un plaisir d’en rajouter dans l’émotion primaire pour ces pauvres paysans périgourdins et contre ces nobles cyniques et cruels d’Ancien régime. Il était communiste et avait en tête l’époque contemporaine et la lutte du « peuple » contre « la bourgeoisie », comme on disait alors.

La gauche aspirait à arriver au pouvoir après les années de Gaulle et la guerre civile battait son plein avec ses cortèges de manifs et ses rebelles en tous genres. C’était aussi (on l’a oublié, tellement les intellos français en ont honte) l’époque où le culte de Mao était répandu ; tout esprit bobo grégaire béait devant le Grand bond en avant (qui fut en arrière) et la Révolution culturelle (qui n’avait rien d’une révolution, ni à voir avec la culture). Des paysans en lutte pour libérer l’Humanité au début du XIXe siècle, voilà qui « justifiait » le culte du Grand timonier dans la France de Pompidou : les Français n’étaient-ils pas (comme d’habitude) précurseurs ? Cocorico !

eric damain jacquou-le-croquant

Malgré cette caricature en noir et blanc de la lutte des classes, le petit Jacquou de Lorenzi était à la fois fragile et émouvant. Joué par un Eric Damain de 13 ans qui en paraissait 10, l’enfant avait cette tristesse résignée du visage et ces mouvements brutaux de révolte irrépressible qui cadraient bien avec son caractère. J’aimais beaucoup son personnage, que j’aurais voulu protéger. J’avoue avoir oublié l’acteur qui jouait Jacquou adulte, beaucoup plus fade. Le monde paysan, qui plaisait tellement aux petit-bourgeois socialistes nostalgiques des « lieux de mémoire », des lampadaires lanternes, du chèvre chaud sur salade et des sabots suédois, était idéalisé et présenté avec complaisance. Être vêtu de sac de jute à même la peau et avoir les pieds nus était le must pour un enfant après 68 !

Laurent Boutonnat a remis le couvert en 2007, au moment où s’achevait l’ère Chirac et où Ségolène Royal allait briguer le pouvoir. Mais la lutte des classes et la guerre civile sonnaient moins bien qu’en 1969. La gauche avait régné, la gauche avait déçu ; la mondialisation prouvait combien le monde avait changé, les crimes de Mao avaient douché les fantasmes (quelques 20 millions de morts…), et le film revenait dans l’histoire, celle du passé. Avec la mythification un peu western de l’action, des bons contre les méchants, et de l’innocence bafouée vengée à la fin.

leo legrand jacquou-le-croquant

Cette fois, les deux Jacquou, l’enfant de 9 ans et l’adulte de 24 ans sont également intéressants. Léo Legrand joue un Jacquou tout physique, bien qu’un peu cabotin et fluet malgré ses 11 ans, les joues un peu trop rondes pour figurer un petit paysan affamé et mendiant. Ses répliques et sa diction ne resteront pas dans les anthologies (Éric Damain jouait mieux !) mais Léo s’exprime avec tout son corps, à commencer par son regard. Largement dépoitraillé qu’il neige ou qu’il fasse soleil, il se douche de pluie, se roule dans la boue des cochons, se baigne tout nu dans la rivière glauque devant les filles, se bat (sans grand succès) avec des petits délurés qui lui font saigner le nez, se plaque torse nu dans la neige pour en finir par désespoir. Tout est un peu excessif dans son rôle, mais Eugène Le Roy voulait cela. Avec la vie qu’il mène aux basques de son père (un ancien soldats de l’empire fait colonel par Napoléon à Waterloo), avec son chien et ses moutons, le spectateur est un peu étonné qu’il ne soit pas plus musclé et plus costaud.

C’est juste après le premier baiser (scène de douce émotion) qu’un repli de terrain le cache – et que surgit Gaspar Ulliel en Jacquou jeune homme (subtil fondu d’époques). Les deux se ressemblent un peu physiquement, mais Gaspar joue plus avec sa diction et son expression qu’avec tout son corps. En révolutionnaire professionnel, il est parfait. Et son semi-pardon final (il laisse la vie sauve à Nansac et se déplace pour un dernier adieu à sa fille) est une belle leçon morale : ce qui compte est la liberté de tous, pas la vengeance de quelques-uns ; la réalisation démocratique de soi-même, pas l’obéissance aux règles de la naissance et du milieu.

gaspar ulliel jacquou-le-croquant

jacquou-le-croquant 2007 laurent boutonnatLe ton flamboyant, les belles images et les orages systématiques qui marquent les temps forts de l’histoire sont un peu martelés, mais les acteurs sont convainquant, les filles et les femmes bien réévaluées, et l’émotion se coule avec fluidité dans la réalité.

L’époque paysanne de 1815 à 1830 en Dordogne n’était pas à l’hystérie Hollywood, mais à la volonté – que la révolution, puis Napoléon, avaient montrée possible. On ne peut rien contre le destin, croyait-on avant, il est celui de Dieu ; or l’époque avait changé et la génération nourrie de la méritocratie napoléonienne ne pouvait plus jamais rester résignée : elle voulait sa part et la reconnaissance juste de ses qualités. Ce pourquoi le Jacquou de Boutonnat est moins larmoyant et plus dans l’action que celui de Lorenzi. Les nostalgiques de la gauche archaïque, les jacobins des années 80, le regrettent – mais tant pis : le monde n’est plus le même et il change de nos jours encore plus vite.

Il y a toujours des bastilles à prendre, mais ce doit être pour la vie et pour l’avenir, pas pour la haine ou le ressentiment.

DVD Jacquou le Croquant de Laurent Boutonnat, 2007, Pathé, €7.49

DVD Jacquou le Croquant de Stellio Lorenzi, 1969, TF1 video 2002, 3 DVD (6x90mn) €19.99

Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant, 1899, Livre de poche 1985, €5.00

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Jean M. Auel, Le pays des grottes sacrées

L’auteur, née en 1936 à Chicago et mère de cinq enfants, a publié entre 1980 et 2011 une saga préhistorique en 6 tomes, Les enfants de la terre. L’histoire se passe il y a 30 000  ans en Europe, et met en scène une Cro-mignonne de 5 ans, Ayla, devenue orpheline à cause d’un tremblement de terre et recueillie par les Néandertaliens. La petite fille grandit mais elle est le vilain petit canard de la portée. Exclue du Clan, elle est suffisamment fine et intelligente pour avoir appris à chasser et à guérir ; elle apprivoise un lion, une jument, recueille un louveteau… puis rencontre le grand amour en la personne d’un jeune homme de sa race, grand, blond aux yeux bleus, Jondalar, un Homo doublement Sapiens comme elle (et pas Sapiens Neandertalensis). Elle part avec lui et ils explorent la contrée entre Caucase et Atlantique. Ils rencontrent les chasseurs de mammouths et autres peuplades proches mais différentes, chaque « caverne » se créant ailleurs quand il y a trop de monde.

jean m auel le pays des grottes sacrees 6

Nous sommes dans l’univers darwinien de Tarzan, revu par le féminisme gender américain des années 1980. Le grand mâle blanc est une femme, les Homo double Sapiens forment une société matriarcale dans laquelle seules les femmes sont chefs de famille, prêtresses et guérisseuses, parfois « Femmes qui commandent ».

Les mâles ne sont que des bites à offrir le Plaisir, et des muscles destinés à la chasse. Pour le reste… ils sont flemmards, insouciants – des enfants. Ils sont portés sur l’alcool, bagarreurs et frimeurs lorsqu’ils sont jeunes. Seule la Mère est la déesse adorée, Doni, semblable à la statuette de « Vénus » callipyge découverte sculptée en ivoire de mammouth (dont l’auteur semble avoir pris les formes plantureuses). Il n’y a aucun dieu masculin, pas même ces « sorciers » bandant ou ces bisons sexués, peints pourtant sur les parois des grottes. Ce féminisme militant a quelque chose d’agaçant, parce que systématique.

Dans le monde réel connu des ethnologues, depuis quelques siècles que l’observation ethnologique existe, aucune société n’est matriarcale ; il ne s’agit que d’une utopie véhiculée par Engels et les marxistes, sans aucun fondement attesté. La transmission matrilinéaire existe (héritage de la famille maternelle via l’oncle), mais pas le pouvoir aux femmes : les Amazones ne sont qu’un mythe.

jean m auel

C’est dire combien le féminisme affiché par l’auteur passe mal en Europe, moins candidement naïve que l’Amérique – pour qui tout ce qui est « nouveau » est forcément vrai et bon. La doxa dit que Jean M. Auel se documente toujours plus, lisant, reprenant des cours à l’université, participant en 1990 «  pendant quatre mois » à une campagne de fouilles en Périgord, écoutant le préhistorien Jean Clottes… Mais tous les indices des fouilles ou des peintures de grottes sont tordus par l’idéologie politiquement correcte de la femme de pouvoir.

Les Néandertaliens, appelés « têtes plates » dans le roman, sont considérés comme les Noirs aux États-Unis : pas très doués mais respectables, machos mais nantis de mémoire, sachant à peine parler mais ayant le sens du rythme, les mariages mixtes avec les Blancs aboutissant toujours à des traumatismes de sang-mêlé. On croirait la description d’une banlieue de Chicago…

jean m auel ayla et la tete plate

Le pays des grottes sacrées est le dernier des 6 tomes (en 2 volumes chez Pocket). Il a été publié 10 ans après le précédent. Le couple s’est sédentarisé, parent d’une petite fille au nom composé des deux leurs : Jonayla. Il est promis un fils à la fin du tome, mais un bébé intermédiaire a été « pris par la Mère », autrement dit avorté. Puisque Jean M. Auel s’est « documentée » auprès des sources scientifiques, porte ouverte par le succès des premiers tomes, elle nous convie à un American tour des grottes ornées du Périgord. Disparues Rouffignac, Castelmerle, Laugerie, Cap Blanc, Combarelles et Font de Gaume…

Foin de la chronologie, tout est prétexte à ramener ce qui existe au fantasme auélien : Ayla-First. La tarzanide Ayla a tout vu tout compris, tout créé à partir de rien. Le monde moderne commence avec elle, comme avec les États-Unis commence le monde contemporain : apprivoiser cheval et chien, répandre le propulseur à sagaies, guérir par les plantes inconnues, communiquer avec l’au-delà, ajouter une strophe au Credo religieux récité par tous, rééquilibrer les relations hommes-femmes… Superwoman en pagne (et souvent seins nus), manipule son mâle comme un rien (et pas seulement par la queue).

Je reste sceptique sur l’idée (biblique) que les hommes préhistoriques « croyaient » en l’esprit qui apportait les enfants, resucée de Gabriel archange.

Sceptique sur l’invention (biblique) que la Femme a forcé l’homme à la Connaissance du bien et du mal, autrement dit du sexe.

Sceptique sur l’inutilité (féministe) des mâles aux époques farouches. Tous les indices matériels vont dans l’autre sens…

Étaient-ils si niais, ces humains d’avant l’histoire ? Ils avaient pourtant les mêmes capacités intellectuelles que nous. Leurs peintures et dessins des grottes sont d’une précision aiguë. Leurs outils de silex montrent qu’ils étaient ingénieux. La façon qu’ils avaient d’enterrer leurs morts prouve leur sensibilité au mystère de la vie. Observateurs, habiles et sociaux, pourquoi auraient-ils laissé la naissance hors de leur réflexion ? Le tabou biblique, revu censure morale américaine, n’étaient pas leur premier souci !

jean m auel les enfants de la terre 9 volumes pocket

Ce tome 6 est un peu long, pas toujours intéressant, avec une fin abrupte. Mais reste un vrai talent de conteuse, malgré le tourisme obligé et la psychologie de série télé dans ce dernier volume. Quelques remarques de bon sens « humanisent » le temps lointain où, pourtant les êtres étaient double sapiens comme nous. « S’ils décidaient par exemple d’aller chasser, ils ne choisissaient pas forcément de suivre le meilleur chasseur mais plutôt celui qui dirigerait le groupe de façon qui garantirait une chasse fructueuse pour tous » p.48. Le tome 6 commence d’ailleurs par une chasse impromptue aux lions des cavernes…

Mais cela ne va pas sans quelques naïvetés spontanéistes : « Le monde l’âge glaciaire, avec ses glaciers étincelants, ses rivières aux eaux claires, ses cascades grondantes, ses troupeaux gigantesques, était d’une beauté spectaculaire mais terriblement dur, et les rares êtres humains qui y vivaient avaient conscience de la nécessité absolue de maintenir des liens puissants. Vous aidiez quelqu’un aujourd’hui parce que vous auriez probablement besoin d’aide demain » p.69. Ou la préhistoire revue par les yeux américains, l’expérience des pionniers du Nouveau monde…

Il y a des restes soixantuitards tirés du baiser sans entraves avec « l’initiation » des jeunes garçons dès la puberté (vers 12 ou 13 ans) aux relations sexuelles par des « femmes-donii » plus mûres (elles existent aujourd’hui sous le nom américain de femme-cougar). Mais seules les très jeunes filles de 11 à 12 ans se voient gratifiées d’une cérémonie des « Premiers rites » en bonne et due forme, initiées au sexe par des hommes plus âgés (chose aujourd’hui réprouvée par le politiquement correct américain). Ces étalons sont cependant choisis par les Femmes qui savent… En revanche, ni gai, ni lesbienne, ni bi ou trans, dans ce naturel humain : l’auteur choisit son politiquement correct !

jean m auel film ayla jeune

Ce sont les petits détails de la vie matérielle qui font le principal intérêt romanesque. Le lecteur entre en empathie avec l’humain livré à lui-même dans la nature foisonnante et dure à vivre. Ayla se harnache de tout un équipement avant d’aller voyager : « Elle passa son bâton à fouir sous la lanière en cuir qui lui ceignait la taille et accrocha l’étui de son couteau à droite. Sa fronde lui entourait la tête et elle portait les pierres qui lui servaient de projectiles dans un des sacs qui pendaient à sa ceinture. Un autre sac contenait un bol et une assiette, de quoi allumer un feu, un petit percuteur en pierre, un nécessaire de couture avec des fils de tailles diverses… » p.169. Nous nous retrouvons tel Robinson sur son île déserte ou comme un jeune scout (jeannette pour les filles) parti camper en pleine nature.

Si l’on veut quitter le quotidien et le contemporain pour rêver à l’humanité en ses aubes, rien de tel que ces gros livres. Ne pas croire qu’ils disent le vrai, ignorer leur côté vulgairement américain, laisser aux chiennes de garde le militantisme du « genre ». Se laisser emporter par les personnages, humains et animaux, et par les péripéties de l’histoire. Il est préférable de commencer par le tome 1 et de les lire dans l’ordre.

Jean m auel les enfants de la terre 7 volumes

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 1, Pocket 2003, 537 pages, €6.84

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 2, La vallée des chevaux,  Pocket 2003,   €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 3, Les chasseurs de mammouths,  Pocket 2008,  914 pages, €7.22 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 4-1, Le grand voyage, Pocket 2003, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 4-2, Le retour d’Ayla, Pocket 2003, €6.84

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 5-1, Les Refuges de pierre, Pocket 2004, 510 pages, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 5-2, Les Refuges de pierre, Pocket 2003, 510 pages, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre – tome 6-1 – Le pays des grottes sacrées, Pocket 2012, 606 pages,  €7,69

Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre – tome 6-2 – Le pays des grottes sacrées, Pocket 2012, 568 pages,  €7,69 

Film en DVD : Le Clan de la caverne des ours, réalisé par Michael Chapman, avec Daryl Hannah et Pamela Reed, en français Metropolitan video 2009, 98 mn, €12.15 

Le site en français de Jean M. Auel avec interviews vidéo.

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