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Henry James, Roderick Hudson

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Premier roman d’un auteur qui avait déjà nombre de nouvelles, de récits de voyage et d’essais à son actif, Roderick Hudson est un portrait psychologique en même temps qu’un récit romantique bien dans l’air de son temps. Américain vivant en partie en Europe, Henry James côtoie cette société de riches oisifs, grands bourgeois actionnaires, aristocrates à métayers, veuves pensionnées, où les salons et les mariages sont les lieux de sociabilité. D’où cette description maniaque de minutie des moindres mouvements des âmes que l’auteur affectionne, avec force adverbes et adjectifs. Il se voulait Balzac mais n’avait pas ce souffle qui mêle le décor à l’inconscient.

Le roman aujourd’hui peut encore se lire, mais il faut avoir du temps et lamper à grandes goulées les pages pour ne pas en perdre le fil. Découpé en 13 chapitres, peut-être par réminiscence biblique, le dernier se passe sous un orage dantesque sur les sommets des Alpes, où le Destin en statue du Commandeur semble se jouer des misérables volontés humaines.

Rowland, jeune et riche rentier américain, a la sagesse de dépenser modérément sa fortune tout en faisant le bien autour de lui. Il est épris de beauté et s’entiche de Roderick, un jeune homme extravagant à la beauté stupéfiante, qui montre en outre quelques talents de sculpteur. Sa statue d’un jeune Buveur d’eau irradie à la fois la force et la santé de la jeunesse, l’innocence et la soif de connaître. De l’éphèbe de bronze au jeune homme de chair, quoi de plus « normal » (bien qu’un peu érotique) d’envisager le talent ? Rowland emmène donc Roderick en Europe, à Rome même, où il le plonge dans l’ambiance du Beau selon les critères classiques : ce ne sont que lumières, paysages et ruines inspirées, que corps bronzés aux muscles affinés de travailleurs ou aux silhouettes de jeunes latines. Le coup de foudre artistique interviendra pour Roderick en la personne de Christina Light – la Lumière – d’une beauté froide de déesse, mais époustouflante d’inspiration.

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Roderick sculpte dans la fièvre. Son Buveur d’eau assoiffé, c’était lui-même adolescent ; son Adam nu, c’est « le torse bronzé d’un gondolier » dans l’épanouissement de la maturité dont il rêve ; sa Miss Light est son idéal de beauté féminine éternelle ; son Lazzaroni ivre (et dépoitraillé), c’est lui encore, désespéré de n’être pas aimé ; enfin sa Vieille femme, c’est son propre amour enfantin pour sa mère. Par ces œuvres, Roderick s’exprime. Même s’il n’exprime jamais que lui-même, il se vide. A la fin, hanté par la Beauté inaccessible d’une Light qui se refuse obstinément, prise elle-même dans les rets matrimoniaux exigés par son entremetteuse de mère, il ne sera plus rien : une coque sans noix. Ses œuvres auront pompé sa sève et sa vie même.

Entre temps, l’auteur nous entraîne dans les oppositions de caractères : Mary la fiancée de Roderick contre Christina la fille impossible ; Roderick le génie romantique contre Singleton le petit besogneux obstiné ; Rowland le riche et sage contre Mrs Hudson la mère de Roderick, veuve économe et craintive. Certains sont raisonnables, les autres passionnés. Certains s’ennuient courtoisement en société, d’autres y vivent des drames vertigineux.

A ces personnes s’ajoutent des thèmes, tout aussi contrastés : Northampton (Massachussetts) est la ville de province du Nouveau monde confite en calviniste austère ; à l’opposé, Rome la catholique est la capitale de l’art du Vieux monde depuis le paganisme. Comment ne pas se sentir pousser des ailes lorsque l’on est jeune et que l’on passe de l’une à l’autre ? A la création sortie des tripes, s’oppose alors le goût esthétique très moyen de la société ; à l’idéal s’oppose le commerce ; à la volonté, le destin. Car si Mary est fille, petite-fille et sœur de pasteur, si elle ne vole pas haut mais avec rigueur, morale et raison – Christina est une bâtarde illégitime, hantée d’idéal et flirtant avec la beauté du diable. Si Rowland ressemble à Mary au point d’en tomber amoureux, c’est avec Roderick qu’elle s’est fiancée, par contraste, tant il est émotif, tourmenté, égoïste et génial. Pourquoi les âmes désirent-elles à chaque fois leur contraire ?

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Ce roman est le bal de la fascination et de l’aveuglement. Il est un peu bavard et s’étale complaisamment sur les méandres de la pensée comme elle va ; il est un peu long pour nos habitudes un siècle et demi après, mais brasse des « types » humains éternels : le créateur et le rentier, le passionné et le raisonnable, la beauté et la réalité, le garçon (qui peut tout oser) et la fille (qui doit se conformer).

Car la société de son temps est la cible des critiques de Henry James, trop observateur pour n’être pas acéré : « Tout est vil, sombre, minable, et les hommes et les femmes qui composent cette prétendue brillante société sont plus vils et plus minables encore que tout le reste. Ils n’ont aucune spontanéité véritable ; ce sont tous des lâches et des fats. Ils n’ont pas plus de dignité que des sauterelles » p.184 Pléiade.

C’est pourtant dans cette société-là qu’il nous faut vivre et tracer son chemin. Créer ? – impossible sans l’inspiration, et elle ne vient que de l’idéal ; faire le bien ? – impossible sans abnégation totale, car les espérances sont gaspillées ; vivre à propos ? – impossible dans la rigueur mercantile nord-américaine, mais tout autant dans l’immersion de beauté italienne. Roderick, Rowland et Mary sont tous trois, à des degrés différents, déçus, ils s’étaient faits des illusions sur l’avenir : sur son talent pour le jeune sculpteur, sur l’épanouissement artistique de son compagnon pour le rentier, sur sa capacité à faire craquer son rigorisme et à accepter le génie pour Mary.

Henry James, Roderick Hudson, 1875, Livre de poche Biblio 1985, €9.00

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Madeline Miller, Le chant d’Achille

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Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.

Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?

Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?

Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.

L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?

Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :

  • Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
  • L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
  • L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
  • La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
  • La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
  • Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.

Achilles chez Lycomedes sarcophage athenien v240 Louvre

Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.

L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.

achille et patrocle amourmadeline miller the song of achilles new york times bestsellers

A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.

Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.

Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.

Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99

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Thorgal 32, La bataille d’Asgard

Thorgal 32 couverture

Tandis que Thorgal recherche toujours son dernier fils Aniel, enlevé par des magiciens, Jolan poursuit sa mission dans les autres mondes. Thorgal lie connaissance avec un Russe vigoureux, Petrov, qui va l’aider à remonter le fleuve jusqu’à Bagdad où la confrérie de la Magie rouge semble avoir ses quartiers. Pièges, bagarres, assaut d’honneur, Thorgal reste dans son rôle humain, bien humain.

thorgal cherche son fils

Pas Jolan, éphèbe blond de 15 ans qui a réussi à emprunter le bouclier du dieu Thor dans sa forge d’Asgard, le monde des dieux. Manthor lui confie une armée de poupées, ancien guerriers morts au combat et délaissés par les Walkyries, auxquelles sa mère, la déesse Vylnia, a insufflé une seconde vie.

jolan au lit

Jolan doit aller conquérir une pomme d’immortalité pour la déesse reléguée dans le monde humain où elle vieillit inexorablement. Jolan est un meneur avisé qui réfléchit toujours avant de se lancer. Il n’a pas besoin d’user toujours de force mais d’abord d’astuce. C’est ainsi qu’il parvient sans encombre au verger où vit la déesse Idun, amie de Vylnia.

jolan et la deesse

Celle-ci adore les blonds, encore plus les très jeunes, et elle initie maternellement Jolan aux premières amours.

jolan et la premiere fois a 15 ans

Le dessin de Rosinski se fait très pudique et la scène du dépucelage, qui s’étale sur deux pages, est très mignonne. Tout père aimerait que ses garçons en connaissent une semblable.

jolan depucele

jolan nu

Mais voilà que Loki, le dieu du désordre, le malin qui fait des niches aux dieux, vient fourrer son museau pointu dans les affaires de la déesse. Il veut la séduire par une chevelure blonde qu’il a coupée à la propre femme de Thor. Le brave petit Jolan, tout nouvellement devenu homme, ne se laisse pas faire.

jolan contre loki

Loki lui lance alors un défi : que leurs armées s’affrontent et l’enjeu en sera le bouclier de Thor pour lui si Jolan est vaincu, ou la pomme pour Jolan s’il vainc l’armée de Loki. Ruse valant mieux que force, les poupées de Jolan aveuglent les géants de Loki avant de leur taillader les jarrets. Mais Loki a tout prévu et un filet vient ramasser le gros des soldats de Jolan : Loki met la main sur le bouclier. C’est alors que Thor surgit et reprend son bien, tout en protégeant Jolan du feu craché par Loki.

jolan a vaincu loki

Vigrid, le messager d’Odin, survient comme la querelle des dieux semble s’envenimer ; il appelle tout le monde à la table du dieu suprême qui jugera en équité. Jolan expose son cas, Loki le sien, et le témoignage de la déesse Idun comme de la femme de Thor convainquent tout le monde que Loki est un fourbe – une fois de plus. Il est condamné à l’exil pour 5000 lunes, tandis qu’Odin rappelle les règles de séparation des mondes pour le bon ordre cosmique.

jolan repos du guerrier

Jolan, 15 ans, qui a baisé une déesse, vaincu un dieu et s’est fait reconnaître d’Odin en personne, est ramené dans son monde humain par Vigrid métamorphosé en cheval ailé. On peut dire qu’il a vécu !

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C’est un peu tiré par les cheveux (blonds flottant), mais la geste de Jolan est émouvante et jolie. Même un adulte, qui l’a vu grandir au fil des albums et des années, s’attache à ce garçon qui pourrait être le sien. Il met en acte les qualités qu’il a acquises de son père et dont il est fier. Les scènes alternées où Thorgal, dans le sombre monde humain du nord, se met en quête d’Aniel font redescendre régulièrement sur terre les jeunes lecteurs, ce qui est bienvenu.

Rosinski & Sente, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Jean M. Auel, Le pays des grottes sacrées

L’auteur, née en 1936 à Chicago et mère de cinq enfants, a publié entre 1980 et 2011 une saga préhistorique en 6 tomes, Les enfants de la terre. L’histoire se passe il y a 30 000  ans en Europe, et met en scène une Cro-mignonne de 5 ans, Ayla, devenue orpheline à cause d’un tremblement de terre et recueillie par les Néandertaliens. La petite fille grandit mais elle est le vilain petit canard de la portée. Exclue du Clan, elle est suffisamment fine et intelligente pour avoir appris à chasser et à guérir ; elle apprivoise un lion, une jument, recueille un louveteau… puis rencontre le grand amour en la personne d’un jeune homme de sa race, grand, blond aux yeux bleus, Jondalar, un Homo doublement Sapiens comme elle (et pas Sapiens Neandertalensis). Elle part avec lui et ils explorent la contrée entre Caucase et Atlantique. Ils rencontrent les chasseurs de mammouths et autres peuplades proches mais différentes, chaque « caverne » se créant ailleurs quand il y a trop de monde.

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Nous sommes dans l’univers darwinien de Tarzan, revu par le féminisme gender américain des années 1980. Le grand mâle blanc est une femme, les Homo double Sapiens forment une société matriarcale dans laquelle seules les femmes sont chefs de famille, prêtresses et guérisseuses, parfois « Femmes qui commandent ».

Les mâles ne sont que des bites à offrir le Plaisir, et des muscles destinés à la chasse. Pour le reste… ils sont flemmards, insouciants – des enfants. Ils sont portés sur l’alcool, bagarreurs et frimeurs lorsqu’ils sont jeunes. Seule la Mère est la déesse adorée, Doni, semblable à la statuette de « Vénus » callipyge découverte sculptée en ivoire de mammouth (dont l’auteur semble avoir pris les formes plantureuses). Il n’y a aucun dieu masculin, pas même ces « sorciers » bandant ou ces bisons sexués, peints pourtant sur les parois des grottes. Ce féminisme militant a quelque chose d’agaçant, parce que systématique.

Dans le monde réel connu des ethnologues, depuis quelques siècles que l’observation ethnologique existe, aucune société n’est matriarcale ; il ne s’agit que d’une utopie véhiculée par Engels et les marxistes, sans aucun fondement attesté. La transmission matrilinéaire existe (héritage de la famille maternelle via l’oncle), mais pas le pouvoir aux femmes : les Amazones ne sont qu’un mythe.

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C’est dire combien le féminisme affiché par l’auteur passe mal en Europe, moins candidement naïve que l’Amérique – pour qui tout ce qui est « nouveau » est forcément vrai et bon. La doxa dit que Jean M. Auel se documente toujours plus, lisant, reprenant des cours à l’université, participant en 1990 «  pendant quatre mois » à une campagne de fouilles en Périgord, écoutant le préhistorien Jean Clottes… Mais tous les indices des fouilles ou des peintures de grottes sont tordus par l’idéologie politiquement correcte de la femme de pouvoir.

Les Néandertaliens, appelés « têtes plates » dans le roman, sont considérés comme les Noirs aux États-Unis : pas très doués mais respectables, machos mais nantis de mémoire, sachant à peine parler mais ayant le sens du rythme, les mariages mixtes avec les Blancs aboutissant toujours à des traumatismes de sang-mêlé. On croirait la description d’une banlieue de Chicago…

jean m auel ayla et la tete plate

Le pays des grottes sacrées est le dernier des 6 tomes (en 2 volumes chez Pocket). Il a été publié 10 ans après le précédent. Le couple s’est sédentarisé, parent d’une petite fille au nom composé des deux leurs : Jonayla. Il est promis un fils à la fin du tome, mais un bébé intermédiaire a été « pris par la Mère », autrement dit avorté. Puisque Jean M. Auel s’est « documentée » auprès des sources scientifiques, porte ouverte par le succès des premiers tomes, elle nous convie à un American tour des grottes ornées du Périgord. Disparues Rouffignac, Castelmerle, Laugerie, Cap Blanc, Combarelles et Font de Gaume…

Foin de la chronologie, tout est prétexte à ramener ce qui existe au fantasme auélien : Ayla-First. La tarzanide Ayla a tout vu tout compris, tout créé à partir de rien. Le monde moderne commence avec elle, comme avec les États-Unis commence le monde contemporain : apprivoiser cheval et chien, répandre le propulseur à sagaies, guérir par les plantes inconnues, communiquer avec l’au-delà, ajouter une strophe au Credo religieux récité par tous, rééquilibrer les relations hommes-femmes… Superwoman en pagne (et souvent seins nus), manipule son mâle comme un rien (et pas seulement par la queue).

Je reste sceptique sur l’idée (biblique) que les hommes préhistoriques « croyaient » en l’esprit qui apportait les enfants, resucée de Gabriel archange.

Sceptique sur l’invention (biblique) que la Femme a forcé l’homme à la Connaissance du bien et du mal, autrement dit du sexe.

Sceptique sur l’inutilité (féministe) des mâles aux époques farouches. Tous les indices matériels vont dans l’autre sens…

Étaient-ils si niais, ces humains d’avant l’histoire ? Ils avaient pourtant les mêmes capacités intellectuelles que nous. Leurs peintures et dessins des grottes sont d’une précision aiguë. Leurs outils de silex montrent qu’ils étaient ingénieux. La façon qu’ils avaient d’enterrer leurs morts prouve leur sensibilité au mystère de la vie. Observateurs, habiles et sociaux, pourquoi auraient-ils laissé la naissance hors de leur réflexion ? Le tabou biblique, revu censure morale américaine, n’étaient pas leur premier souci !

jean m auel les enfants de la terre 9 volumes pocket

Ce tome 6 est un peu long, pas toujours intéressant, avec une fin abrupte. Mais reste un vrai talent de conteuse, malgré le tourisme obligé et la psychologie de série télé dans ce dernier volume. Quelques remarques de bon sens « humanisent » le temps lointain où, pourtant les êtres étaient double sapiens comme nous. « S’ils décidaient par exemple d’aller chasser, ils ne choisissaient pas forcément de suivre le meilleur chasseur mais plutôt celui qui dirigerait le groupe de façon qui garantirait une chasse fructueuse pour tous » p.48. Le tome 6 commence d’ailleurs par une chasse impromptue aux lions des cavernes…

Mais cela ne va pas sans quelques naïvetés spontanéistes : « Le monde l’âge glaciaire, avec ses glaciers étincelants, ses rivières aux eaux claires, ses cascades grondantes, ses troupeaux gigantesques, était d’une beauté spectaculaire mais terriblement dur, et les rares êtres humains qui y vivaient avaient conscience de la nécessité absolue de maintenir des liens puissants. Vous aidiez quelqu’un aujourd’hui parce que vous auriez probablement besoin d’aide demain » p.69. Ou la préhistoire revue par les yeux américains, l’expérience des pionniers du Nouveau monde…

Il y a des restes soixantuitards tirés du baiser sans entraves avec « l’initiation » des jeunes garçons dès la puberté (vers 12 ou 13 ans) aux relations sexuelles par des « femmes-donii » plus mûres (elles existent aujourd’hui sous le nom américain de femme-cougar). Mais seules les très jeunes filles de 11 à 12 ans se voient gratifiées d’une cérémonie des « Premiers rites » en bonne et due forme, initiées au sexe par des hommes plus âgés (chose aujourd’hui réprouvée par le politiquement correct américain). Ces étalons sont cependant choisis par les Femmes qui savent… En revanche, ni gai, ni lesbienne, ni bi ou trans, dans ce naturel humain : l’auteur choisit son politiquement correct !

jean m auel film ayla jeune

Ce sont les petits détails de la vie matérielle qui font le principal intérêt romanesque. Le lecteur entre en empathie avec l’humain livré à lui-même dans la nature foisonnante et dure à vivre. Ayla se harnache de tout un équipement avant d’aller voyager : « Elle passa son bâton à fouir sous la lanière en cuir qui lui ceignait la taille et accrocha l’étui de son couteau à droite. Sa fronde lui entourait la tête et elle portait les pierres qui lui servaient de projectiles dans un des sacs qui pendaient à sa ceinture. Un autre sac contenait un bol et une assiette, de quoi allumer un feu, un petit percuteur en pierre, un nécessaire de couture avec des fils de tailles diverses… » p.169. Nous nous retrouvons tel Robinson sur son île déserte ou comme un jeune scout (jeannette pour les filles) parti camper en pleine nature.

Si l’on veut quitter le quotidien et le contemporain pour rêver à l’humanité en ses aubes, rien de tel que ces gros livres. Ne pas croire qu’ils disent le vrai, ignorer leur côté vulgairement américain, laisser aux chiennes de garde le militantisme du « genre ». Se laisser emporter par les personnages, humains et animaux, et par les péripéties de l’histoire. Il est préférable de commencer par le tome 1 et de les lire dans l’ordre.

Jean m auel les enfants de la terre 7 volumes

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 1, Pocket 2003, 537 pages, €6.84

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 2, La vallée des chevaux,  Pocket 2003,   €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 3, Les chasseurs de mammouths,  Pocket 2008,  914 pages, €7.22 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 4-1, Le grand voyage, Pocket 2003, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 4-2, Le retour d’Ayla, Pocket 2003, €6.84

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 5-1, Les Refuges de pierre, Pocket 2004, 510 pages, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 5-2, Les Refuges de pierre, Pocket 2003, 510 pages, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre – tome 6-1 – Le pays des grottes sacrées, Pocket 2012, 606 pages,  €7,69

Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre – tome 6-2 – Le pays des grottes sacrées, Pocket 2012, 568 pages,  €7,69 

Film en DVD : Le Clan de la caverne des ours, réalisé par Michael Chapman, avec Daryl Hannah et Pamela Reed, en français Metropolitan video 2009, 98 mn, €12.15 

Le site en français de Jean M. Auel avec interviews vidéo.

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Thorgal 23, La cage

Thorgal la cageCet album est tout entier dédié aux femmes : séductrices, jalouses, vindicatives. Dans les deux albums précédents, Jolan a délivré sa mère et sa sœur, puis Thorgal a été délivré par la déesse Frigg avec l’autorisation d’Odin. Chacun est dans son exil, Aaricia sur l’île domestique, Thorgal chez le prince Galathorn avec qui il s’est évadé.

Mais chacun veut retrouver l’autre, d’où le chassé-croisé de bateaux sur la mer libre, Aaricia et Jolan partis chercher l’aide d’un soudard défiguré, Sardaz l’Écorché, aussi bête que brute ; Thorgal revenant sur son île, après maille à partir avec les envoyés de la princesse jalouse d’avoir été délaissée. Le destin rit de se jouer encore une fois du couple, Thorgal croisant Aaricia sans la voir, Aaricia croisant le bateau désemparé des envoyés sans le voir.

princesse seductrice de thorgal

Reste qu’une fois rentré sur l’île, Thorgal se trouve assommé dans un piège et capturé dans une cage par les ingénieux enfants chargés de se protéger tout seul. Sauf Louve, qui n’a jamais vu son père mais qui comprend les animaux : son chien Muff lui affirme qu’il s’agit bien de Thorgal. Mais comme elle n’a que 3 ans, elle laisse Aaricia décider.

aaricia impardonnable

Et celle-ci décide de mettre « l’homme » en pénitence. C’est ainsi qu’elle le nomme, son Thorgal ayant disparu et – pire – vécu deux années à côté d’elle sans même la voir, allant coucher sans vergogne avec la Kriss qu’elle devait servir. Aaricia a du mal à se faire à l’idée d’oublier tout ça et de pardonner. Elle laisse donc Thorgal en cage – une fois de plus – à peine sorti du couple en l’île pour tomber entre les griffes de Kriss en son noir château, puis prisonnier des exigences d’Odin et enserré dans les filets de la bienséance au château de Brek Zarith avant d’être gardé en cage où le maintient Aaricia !

Thorgal enfants dans le meme lit

La vérité en amour appartient aux enfants, chœur antique qui dorment tous dans le même lit.

aaricia dans l antre de sardaz

Chacun utilise ses « pouvoirs », Jolan en dématérialisant un fouet et en coulant un bateau, petit blond fluet face aux gros mâles avinés et couturés qui rient de sa menace… à tort ! D’ailleurs Jolan plus sage que son âge, l’avait bien dit à sa mère déboussolée que ce n’était pas une bonne idée. Compensation enfantine délicieuse.

Thorgal amour enfant jolan lehla

Louve parle aux bêtes jusqu’à la séquence hitchcockienne des Oiseaux. Derek se montre inventif en piège et Lehla intuitive en amour. Louve reconnaît son papa qu’elle n’a encore jamais vu, Jolan s’élance immédiatement vers lui, Lehla rêve d’être amoureuse un jour et dit comment elle verrait ça. La vérité est d’innocence et Aaricia, qui aperçoit des signes de connivence entre son petit garçon et sa copine, finit par prendre sur elle.

Thorgal la verite sort de la bouche des enfants jolan lehla

Rien de tel pour cela qu’une bonne bagarre avec les soudards de Sandaz, venus sur l’île la relancer pour ce trésor qu’elle leur a fait miroiter afin de sortir Shaïgan du château rempli d’or de Valnor. Une baffe et un coup de fouet plus tard, voilà Aaricia ramenée à la raison. Après tout, son homme revenu, ce n’est pas si mal.

thorgal aaricia comme adam et eve

Dans un paysage de paradis terrestre, Adam-Thorgal et Ève-Aaricia se reconnaissent, loin des morsures du serpent de la jalousie. Rien ne vaut le couple et les enfants qui vont avec. La forteresse fusionnelle de la famille se reconstitue dans le monde hostile.

Oui, vous avez deviné, ça risque de devenir ennuyeux. L’une des dernières case est de style patriarcal, à l’ancienne – sauf qu’il y a inversion : Aaricia préside la table debout, partageant à sa droite les garçons, à sa gauche les filles ; Thorgal n’est qu’en face et décalé, vue de dos par les lecteurs. Ce sont bien les femmes et les filles qui commandent dans cette histoire, du souvenir de Kriss à la vengeance de la princesse bafouée, du pardon arraché d’Aaricia à la confiance de Lehla envers Jolan et de Louve envers ce père qu’elle n’a jamais vu.

aaricia partage garcons filles

Mais l’exil recommence, ce qui redonne du piquant au final ; l’île est trop connue pour rester discrète. Il faut partir, à la grande joie des garçons avides d’aventures. Le couple y résistera-t-il encore une fois ?

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 23, La cage, 1997, Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Naoya Shiga, A Kinosaki

Né en 1883 et mort en 1971, Naoya Shiga appartient à la dernière génération lettrée du Japon, celle avant Internet et l’explosion des techniques de communication. C’est dire s’il prend son temps pour observer, aiguise sa plume pour délivrer, bâtit clairement ses courts récits pour édifier. Rien de cette précipitation névrotique de qui n’est pas branché en permanence sur l’autisme de sa bande et de ses potes : Shiga est dans la société japonaise comme un poisson dans l’eau et il la dit.

Noble et aspirant à la beauté humaine, le jeune Shiga a été influencé par Tolstoï. Il recueille des miettes de vies pour en écrire la phosphorescence. Récits de soi, étude du détail, édification d’une sagesse personnelle, tels sont les facettes qui composent une attitude.

Tout commence par la jalousie d’une déesse de la montagne pour une jeune fille courtisée par le beau berger qui lui offre les meilleures fleurs (Fil d’aragne). L’amour aveugle, l’amour terrestre n’a rien d’absolu et les dieux font ce qu’ils veulent des sentiments impurs des hommes. Cela se continue par l’obsession d’un coiffeur obsessionnel pour la gorge de ses clients (Le rasoir). Un jongleur lanceur de couteaux tue sa femme sur scène : volonté ou accident ? (Le crime de Han) – difficile de départager l’intention de l’erreur…

Un vieil homme trouve une seconde jeunesse avec une épouse plus jeune, de qui il accepte les enfants que lui fait son amant (Le vieil homme). Pour ne pas être seul. Un jeune homme qui veut écrire s’isole dans une île, mais l’absence de présences lui fait échafauder des plans de rapt (Le voleur d’enfant). Jusqu’au passage à l’acte aussi bête qu’inéluctable. L’incompréhension de couple va jusqu’au suicide de l’un, sans que l’autre ne l’ai voulu (Mari et femme / Kuniko). Alors que la bêtise campagnarde peut parfois conduire à l’adultère sans le vouloir (Les rainettes). Ou à se venger dans l’autre monde (Métempsychoses). Mais il existe des couples très attachés (Rage d’amour), qui obligent. Car on ne vit pas seul, ni exclusivement pour soi.

La nouvelle qui a pour titre ‘A Kinosaki’ est autobiographique. L’auteur se remet d’un accident de la circulation à la campagne. S’en étant sorti de justesse, il médite sur la mort, d’autant que nous sommes en 1917 et que la guerre mondiale fait rage en Europe. Il voit un rat luttant désespérément pour se hisser sur la rive, une abeille solitaire morte de froid, une salamandre malencontreusement tuée en lançant un caillou… Toute une méditation sur l’existence en quelques paragraphes.

Une autre résonne comme un destin. Un petit commis rêve de déguster des sushis. A 14 ans, il n’en a pas les moyens. Un client content décide, sans jamais le lui dire, de lui offrir ce plaisir (Le petit commis et son dieu). Il est comme un ange tutélaire, une divinité favorable, et l’enfant accepte ce don du ciel sans comprendre, mais reconnaissant d’exister. Entre adultes, le destin prend parfois l’apparence d’une mystification (Une farce). Qui fait bien rire, mais finit par peser, sans que jamais la victime ne comprenne la leçon.

D’autres, des adultes, ont peur des fantômes, chiens aboyant dans le lointain ou ombres amplifiées par le brouillard (La flambée au bord du lac). Mais la prescience des proches est parfois bénéfique. Le mystère n’est pas seulement démoniaque…

Ainsi s’égrènent ces quatorze nouvelles s’échelonnant de 1908 à 1954. Plus ou moins courtes, plus ou moins denses, en tout cas directes et laconiques, explorant toutes les faces de la compacité humaine. Un bien beau moment, dans l’âme même du Japon.

Naoya Shiga, A Kinosaki, choix de nouvelles 1908-1954, collection Unesco d’œuvres représentatives, traduit du japonais par Marc Mécréant, Picquier poche 1995, 287 pages, occasion

Biographie wikipède

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Fêtes traditionnelles en Tahiti

Le va’a est un sport à forte valeur culturelle. Le va’a est la pirogue polynésienne. Symbole du passé polynésien, elle était utilisée dans toutes les îles ancestrales. La course de pirogues ne faisait cependant pas partie des coutumes polynésiennes. En Nouvelle-Zélande le terme originel est waka ama, à Hawaï wa’a, aux Marquises vaka, à Tahiti va’a. Les premières compétitions de pirogues datent des années 1850. La traditionnelle fête du Tiurai (au mois de juillet), célébrée pour la première fois en 1881, a fait perdurer ces compétitions de pirogues.

Jusqu’en 1970, ces courses étaient une animation folklorique, aujourd’hui c’est devenu une compétition sportive. Ce sont toutefois de petites entreprises, des artisans, qui fabriquent sur le fenua (le pays) pirogues et rames. Dépositaires d’un savoir-faire ancestral ils ont su perfectionner les équipements afin de les rendre plus performants. On compte 30 000 pratiquants ici. En moins de vingt ans le va’a est devenu le sport roi au fenua. La bonne rame est légère, solide, elle a une bonne accroche dans l’eau. C’est toujours la rame en bois qui demeure la favorite des rameurs. Le va’a par contre (la pirogue elle-même) est construit en matériaux composites, l’usage du bois a pratiquement disparu.

Partie fin octobre d’Hawaï, la pirogue traditionnelle Faafaite rentre au bercail. Début novembre elle passait l’équateur et devait être rapidement à Papeete. Le passage de la ligne imaginaire est marqué par une cérémonie Pito o Atea avec évocation et éloges de la déesse Atea Tao nui, présentation de la calebasse du vent sacré Maoa’e i Raianeane et passage du Oti’a moana. Tous les membres d’équipage étaient en paréo et tee-shirt marron. Des offrandes de tapa tressés, des noix de coco contenant des senteurs naturelles et des couronnes  de auti ont été déposées sur l’océan en l’honneur de la divinité sur un fond de himene ru’ au (cantique). Elle est arrivée devant les jardins de Paofai. Au moment où elle franchissait la passe, les pu (conques) résonnaient. La pirogue arrivait d’Hawaï où avec six autres embarcations du Pacifique elle s’était rendue sur l’île de Kaloolawe-Knalaoa, symbole de la renaissance culturelle des peuples du Pacifique.

La marche sur le feu, 59e umu ti, a bien eu lieu le 11 novembre en soirée. Ceux qui n’y croient pas n’ont qu’à constater, étudier et se faire leur idée. La cérémonie culturelle était à la marina Puunui à Taiarapu-Ouest. C’est le tahu’a (guérisseur), le grand prêtre Raymond Graffe, qui a ouvert la marche sur le feu. Avant chaque cérémonie, le tahu’a jeûne une semaine pour se purifier et ses assistants jeûnent pendant 48 heures.

Une fosse de 5 m de long sur 2,5 m de large et profonde de 70 cm est remplie de 150 palmes de cocotiers et de troncs de aito, puis de pierres. Le feu est mis à 2 heures du matin, la température des pierres a oscillé entre 375° et 872°C en soirée. Le tahu’a donne les consignes au public. Trois cents personnes sont venues assister à la cérémonie.

Dans les temps anciens c’était une cérémonie de fête qui, en période de disette, permettait de demander aux dieux le retour de l’abondance. Des tubercules de ti (auti ou Cordyline fructicosa) étaient placées dans le four et distribuée à la population après 5 jours de cuisson.

C’était au début de ce mois de novembre la fête du monoï. La production actuelle ? 300 à 350 tonnes par an ! 10 millions de produits commercialisés chaque année sur la planète. 260 marques à travers le monde utilisent régulièrement du monoï labélisé de Tahiti. C’est au départ de Tahiti un demi-milliard de chiffre d’affaires !

Quelques recettes de monoï traditionnel avaient été diffusées sur le blog d’Argoul. Vous avez eu tout le temps pour vous familiariser avec les denrées. J’y reviendrai donc à peine au risque de me répéter.

Pour un litre de monoï ce sont 10 cocos secs qu’il faut, mais surtout n’oubliez pas la queue de u’a (celle de Monsieur Bernard l’Hermite) environ 7 ou 8, ou les têtes de chevrettes (crevette d’eau douce) sinon ce sera raté ! Cette année, le thème était : cheveux de rêve. Quel programme !

Malgré tout, quelques petits conseils. Ne cueillez pas le tiare quand vous êtes malade, pas en forme, ou que vous avez vos règles. Demandez aux vieux : « je peux casser ? Ils vous répondront « tu n’es pas malade ? ». Vous ne cueillerez le tiare Tahiti qu’entre 7 et 13 heures. « Si tu vois les bouteilles de monoï  trop clair, ils ont mis moins de tiare Tahiti, si c’est plus foncé, on a mis beaucoup de tiare Tahiti », tels sont les conseils d’une mama de Tahiti. Alors Mesdames, Messieurs et Bébés, usez et abusez du monoï de Tahiti !

Une cérémonie officielle ce 12 novembre pour marquer le 196e anniversaire de la mort d’Opuhara, tué au cours de la bataille appelée ironiquement la bataille de Fei pi (bananes de montagne pas encore à maturité) le 12 novembre 1815. Il s’agit d’une moquerie façon polynésienne attribuée par les  gens de Pomare aux guerriers en déroute d’Opuhura.

A cette occasion une pierre de 12 tonnes a été déposée dans la cour de la mairie de Papara, dans l’alignement du buste de son frère aîné Tauraatua i atea dit Tati le grand, premier tavana (maire) de Papara en 1816. Au-delà de la commémoration, cette cérémonie cherchait d’abord à réconcilier la mémoire des deux frères ennemis Opuhara et Tati, celui-ci ayant épousé la cause de Pomare, adversaire inconditionnel d’Opuhara.

C’était donc à l’aube de la colonisation, afin de protéger ses dieux, ceux de ses pères, ses lieux de culte et ses valeurs religieuses contre l’invasion du Christianisme. Opuhara se leva à la tête du clan des Teva et devint un des rares Arii Nui à avoir régné sur tout Tahiti, les divers clans lui ayant fait acte d’allégeance. Il renia son frère Tati lorsque celui-ci fit alliance avec le chef de Pare qui avait attaqué Papara en 1807 et exterminé la ligné royale des Temari’i, descendant de Amo. De 1808 à 1815, Opuhara réussira à chasser de Tahiti Pomare II, représentant le bras armé des missionnaires de la London Missionnary Society qui se réfugia alors à Moorea où il prépara sa revanche tout en se convertissant au christianisme.

C’étaient quelques nouvelles des îles lointaines.

Hiata de Tahiti

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Les filles dans Alix

Alix le Gaulois romanisé est un héros mâle initialement pour les garçons. Créé en 1948 dans une société restée autoritaire, hiérarchique et militaire, il devait inciter la jeunesse à être bon collaborateur, scout débrouillard et vertueux écolier. Mais l’irruption d’un jeune compagnon Enak à protéger, l’explosion sociale de mai 1968 qui a libéré les publications destinées à la jeunesse du carcan juridique et moral du patriarcat catholique, enfin l’extension du lectorat aux filles, ont rendu Alix plus sensible à l’élément féminin dans les albums.

Il faut distinguer trois parties chronologiques dans l’oeuvre :

  1. avant 1968 où la loi restrictive pour la presse de jeunesse inhibait le dessin de filles,
  2. de 1969 à 1996 où Jacques Martin écrivait et dessinait seul ses albums,
  3. après 1996 où le dessin lui échappe en raison d’une macula aux yeux puis, progressivement, le scénario qui est repris, revu et réinterprété par divers scénaristes.

Jacques Martin avec sa femme et ses deux enfants en 1966.

Avant 1968, les filles sont vues soit comme mère autoritaire castratrice (Athéna dans le cauchemar d’Alix, Adrea reine du Dernier Spartiate), soit comme une alliance politique et bourgeoise (Lidia nièce de César dans Le tombeau étrusque).

De 1969 à 1996, on assiste à une explosion des filles dans les aventures d’Alix et d’Enak. On ne compte plus les amoureuses déçues d’Alix : Héra dans Le dieu sauvage, Ariela dans Iorix le grand, Saïs dans Le prince du Nil tandis qu’Enak joue la pute torse nu sur la fourrure devant pharaon…

Il y a encore Sabina dans Le fils de Spartacus, Samthô dans Le spectre de Carthage, Malua dans Les proies du volcan, Archeola (qui se révèle le garçon Archeoloüs) dans L’enfant grec, Marah dans La tour de Babel, Yang dans L’empereur de Chine, Cléopâtre dans Ô Alexandrie.

Enak est alors trop jeune pour qu’on tombe amoureux de lui ; il est en revanche le prétexte tout trouvé pour que le héros ne s’encombre pas d’une fiancée, encore moins d’une épouse. Un preux chevalier reste chaste dans l’imaginaire scout dont Jacques Martin est issu. Il ne connait de l’amour que l’élévation de l’âme, le plus haut degré selon Platon, pour qui la beauté d’un corps devait conduire à aimer la beauté en soi, puis vouloir le Bien absolu universel.

Après le retrait de Jacques Martin du dessin, puis progressivement du scénario (il en avait préparé quelques dizaines, mais certains plus précisément que d’autres, restés à l’état d’idées), l’élément féminin se diversifie pour coller de plus près à la réalité de notre siècle – pour le meilleur et pour le pire !

Apparaissent les intrigantes (Julia dans La chute d’Icare, Cléopâtre qui veut marier Enak), les divertissantes (les danseuses des Barbares puis du Démon du Pharos, les filles de bain du Fleuve de Jade et de C’était à Khorsabad), la druidesse Folamour de La cité engloutie.

Innovation : comme Enak a atteint désormais non seulement la puberté mais aussi l’âge légal actuel d’être sexuellement actif (15 ans), l’histoire fait tomber amoureuses les filles : Markha n’est pas preneuse dans Le fleuve de jade, ce qui est réciproque, mais Sirva veut l’entraîner dans C’était à Khorsabad. Il résiste.

Tandis que le garçon, pas encore mûr, préfère observer en voyeur un couple dans L’Ibère, les ombres lui fouaillent le torse, façon allusive de dessiner son excitation !

Ou encore les convives des banquets seins nus de Cléopâtre (réminiscence du Banquet de Platon…) et les danseuses dévoilées du Démon du Pharos.

Femme ou fille, c’était l’interdit dans la société patriarcale traditionnelle catholique romaine. Athéna ou Adrea étaient des maîtresses femmes, déesse ou reine, qui disaient ce qu’il faut faire. Cet interdit a sauté en 1968, mais renaît avec la mode banlieue depuis une dizaine d’années, ce qui s’observe en 2007 dans L’Ibère où l’Espagnol (forcément un peu arabe dans l’imaginaire) fait un sort à sa sœur pour l’honneur. La compagne de Vercingétorix, dans l’album du même nom, est réduite elle aussi dès 1985 à l’état de mère qui suit son mâle, mais Jacques Martin n’a jamais aimé les Gaulois, leur vanité, leurs fanfaronnades et leurs archaïsmes.

Les filles sont introduites comme compagnes acceptables dès 1969 avec Kora enfant amoureuse du héros dans Le dieu sauvage (qui saute dans le sable torse nu avec les garçons), pendant d’Héra jalouse veut dompter Alix. Mais Alix a déjà deux compagnons, dont le petit Héraklion est à éclipse en raison de son jeune âge, il ne peut s’adjoindre une fille en plus.

Ce serait rejeter Enak qui n’est pas son petit frère mais un filleul adopté, son compagnon de toujours, auquel s’identifient le plus ses lecteurs (filles comme garçons). Qu’on ne croie pas que les filles lisant Alix aimeraient qu’Enak soit une fille ! Elles préfèrent être garçonnes et que les combats, épreuves et tortures physiques des garçons aient lieu, plutôt que de tordre la réalité historique.

Les filles acceptables pour les lecteurs et lectrices sont les amoureuses éphémères (Ariela, Saïs, Samthô, Malua, Yang), les ambitieuses ou putains (Maïa et sa mère, Archeoloüs, Cléopâtre, Archeola), les filles soignantes qui aident Alix pour Enak (Yang en Vierge Marie dans la crèche où Enak git) ou les petites à protéger comme on protège les enfants (Kora, Marah).

L’impossibilité du couple est posée dès Le dernier Spartiate par Alix à la reine Adrea : « Sache que je ne suis venu ici que pour délivrer mes compagnons de voyage, et surtout le plus jeune, mon ami Enak ». Elle est renforcée par Iorix qui déclare à Ariela, amoureuse : « son seul compagnon est ce garçon qu’il dorlote dans son chariot ». Elle est rationalisée par un Enak grandi et jaloux dans Les proies du volcan, lorsqu’il dissuade Alix de prendre Malua (les seins nus provocants) sur le radeau qui les fait s’évader de l’île.

Elle est clairement dessinée dans ce contraste des couples entre Ollovia et Vercingétorix tenant l’enfant mouillé, et Alix et Enak presque nus qui leur tournent le dos.

Elle est relativisée en « passes » admises entre Alix et qui le veut, s’il accepte, comme avec Cléopâtre qui le viole (après l’avoir vu crucifié avec son petit ami) dans Ô Alexandrie, puis le baise une fois encore dans Le fleuve de Jade.

Une allusion sexuelle est faite par la servante de Cléopâtre dans Ô Alexandrie : « ils reviennent sans rien d’autre que de petits sacs !… Peu de choses !… » Rien dans la culotte, quoi.

Les garçons ont la main devant le sexe mais ils ne tiennent pas leurs bijoux de famille : seulement les gemmes précieuses ramassées par l’économe Enak dans le désert. Ce qui va les faire pardonner par l’avide Cléo – qui va remercier Alix en nature en le mettant dans le bain.

Mais Alix refuse Julia qui veut baiser dans le bateau devant Enak endormi, dans La chute d’Icare. En revanche il « s’égare » avec Lidia, nièce de César, qu’il veut forcer dans le bassin de la villa, la nuit dans Roma Roma – un très mauvais album tant pour le dessin que pour la morale.

Quant à la druidesse qui sonne la fin du monde (le sien) dans La cité engloutie, elle est Méduse, la sorcière diabolique, mère nationaliste castratrice. Mais ce n’était plus Jacques Martin aux commandes et la cohérence comme la vertu s’en ressentent !

Les 20 albums scénarisés et dessinés par Jacques Martin seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Thorgal, les quatre albums au pays de Qâ

Thorgal, le héros viking venu enfant des étoiles, a rencontré l’amazone Kriss de Valnor dans l’album 9. Les albums 10 à 13 sont une saga à rebondissements due à cette peste brune. Thorgal a à peine rejoint son île avec ses nouveaux amis, le vieux Pied d’arbre et l’adolescent fantasque Tjall, que son gamin Jolan est enlevé avec Pied d’arbre par un commando venu en secret de la côte. A l’origine : Kriss de Valnor. Toujours en quête de richesse, une mission dangereuse la tente, payée d’un chariot entier d’or tiré par deux bœufs.

Elle a pour cela besoin d’un compagnon rusé, fort et intelligent comme Ulysse – et elle choisit Thorgal, dont cette féministe pleine de ressentiment envers les mâles est inconsciemment amoureuse.

Lui ne veut pas mais est obligé pour revoir son gamin. Aaricia, sa femme, veut l’accompagner. il tente de la dissuader mais elle est jalouse de Kriss de Valnor, trop belle et trop guerrière pour ne pas tenter – un peu – son guerrier viking de mari… Et puis Jolan n’est-il pas son fils à elle aussi ?

Cela ne convient guère au héros, qui aspire à vivre en paix parmi les siens qu’il aime, mais tel est son destin. Les auteurs sont cruels avec leur création, pour le plus grand bonheur des jeunes lecteurs de ‘Tintin’.

« Pourquoi ma vie doit-elle être sans cesse traversée de souffrance et de mort ? » s’interroge Thorgal alors que Tjall, qui l’a trahi mais qui s’est racheté, vient d’être tué. « Parce que tu n’appartiens pas à la destinée de ce monde », lui dit la statue de la Déesse sans nom, qui fut autrefois sa mère céleste sous le nom d’Haynée.

Le pays de Qâ est une sorte de tyrannie aztèque où un dieu sorti nu de la mer, Ogotaï, s’est imposé aux indigènes par la puissance de ses ondes mentales. Il les a réunis en un État puissant, aux technologies nouvelles comme ces vaisseaux volants soutenus par des ballons. Le peuple des Xinjins est le seul qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. Il est dirigé par un autre dieu lui aussi venu d’ailleurs, Tanatloc. C’est sur sa volonté que la mission de tuer Ogotaï pour établir la paix est créée.

Thorgal n’est pas un tueur mais il ne supporte pas qu’on attente à la vie des siens et défendra toujours les faibles. S’il tue, c’est par nécessité, pas par plaisir comme Kriss, ni par soif de pouvoir comme Ogotaï.

La tragédie est que Thorgal y soit mêlé. Tanatloc est en effet ce vieil homme qu’a rencontré Thorgal à douze ans, qui lui a appris ses origines : il est son grand-père. Le tyran Ogotaï qu’il doit tuer est son père et la déesse sans nom Haynée, sa mère, morte depuis longtemps. Le petit Jolan, six ans, enlevé pour convaincre Thorgal d’obéir, est l’arrière petit-fils du vieux Tanatloc près de mourir.

Il apprendra au gamin presque nu à se servir de sa puissance mentale pour décomposer la matière en ses éléments avant de la recomposer à son gré. Pas facile quand on n’a que six ans. Il faut être pressé par la nécessité ou saisi d’une forte passion pour libérer ce pouvoir. Le vieil homme guide son descendant pour guérir Thorgal saisi de fièvre dans la forêt, à des milles de là.

Tout finira bien parce que la tyrannie suscite toujours ses antidotes, même sans héros catalyseur. Mais elle renaît sans cesse dès qu’une parcelle de pouvoir exclusif peut être acquise par une seule personne : user de ses pouvoirs extraterrestres comme Ogotaï, se revendiquer d’un dieu vivant comme Uébac, engranger de l’or pour plusieurs vies comme Kriss de Valnor. Celle-ci sera punie par son péché majeur : la vanité. C’est l’innocent Jolan qui sauvera ses vingt ans forts compromis. Elle ne lui en sera pas reconnaissante pour autant, prête à l’égorger pour qu’on fasse ses quatre volontés, puis ligotant le gamin pour qu’il se tienne tranquille. Le destin ne lui sera pas favorable, mais ce n’est que partie remise.

Quant à Jolan, ses pouvoirs potentiels lui montent à la tête. Il n’est qu’un enfant facilement influençable. La déférence de proches comme Uébac, qui le flattent après la mort de Tanatloc, en font un dieu vivant nommé Hurukan. Le gamin se croit tout permis et devient capricieux. Soucieux d’éducation, et pour son bien, Thorgal châtie ces penchants à l’égoïsme et à la vanité par une bonne fessée cul nu devant les autres.

Mais il tient à lui et le petit sait que ses parents ne peuvent l’abandonner, même si on lui fait croire. Il pleurera de repentir dans les bras de son père, un peu plus tard, alors qu’il a chu dans un fleuve, attaché au chariot de la Valnor alors qu’elle tentait de le battre comme plâtre.

La leçon de cette tétralogie au pays de Qâ est que le pouvoir corrompt : celui de l’or qui pousse Kriss de Valnor à vouloir tout faire pour réussir cette mission de tuer ; celui du désir sexuel qui pousse le jeune Tjall à trahir Thorgal qui est pourtant son modèle ; celui de la puissance qui monte à la tête d’Ogotaï comme de Uébac et de Jolan. Mais il y a toujours une chance de s’en sortir, dit Thorgal. Et, outre l’aventure qui fait hérisser la peau, il y a de bien belles filles à moitié dénudées par la jungle et les combats, dans l’album…

C’est ainsi que l’amour, le courage et la tempérance, tout comme l’érotisme et la domination de soi, qui sont des vertus vikings aussi bien qu’occidentales, sont enseignées aux gamins des années 1980.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 10, Le pays Qâ, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 11, Les yeux de Tanatloc, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 12, La cité du dieu perdu, 1987, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 13, Entre terre et lumière, 1988, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

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Le mythe de la vahiné

Bougainville qui découvre Tahiti associe la femme à la déesse Vénus. L’amour libre et innocent dans une nature paradisiaque enflamme l’imagination des Européens et, aujourd’hui encore, la vahiné compte beaucoup dans l’attrait touristique pour Tahiti. Vahiné : être humain de sexe féminin adulte. La vahiné, femme-fleur, est l’image de la sensualité, celle qui allume l’œil de toutes les personnes du sexe masculin. La parure : chevelure étalée et odorante, fleur à l’oreille ou bouquet odorant dans les cheveux, paréo drapé mettant en valeur la peau nacrée grâce au monoï, les seins nus au naturel. L’Européen tombe amoureux d’une image traditionnelle alors que la femme « exotique » regarde vers la modernité et adopte les manières européennes, parfum parisien de prix ou eau de Cologne bon marché.

La société polynésienne est très attachée à l’idéal de beauté de la vahiné. Preuve en est le nombre de concours où s’affrontent chaque année la fine fleur des jeunes filles, de miss Tahiti à miss Motocross en passant par miss Université et miss Moorea… Il existe en tout plus de 50 compétitions pour 250 000 habitants ! Tout semble fait pour répondre aux fantasmes de l’homme. La femme polynésienne jouissait traditionnellement d’une certaine liberté, d’une certaine forme d’égalité avec les hommes.

Mais il faut vite s’éloigner du mythe, même s’il irrigue les esprits, même celui des vahinés elles-mêmes. Il faut évoquer le nombre d’affaires de viol et d’inceste, affaires qui ne sont que la partie émergée d’un immense problème social. Ouvrez le journal, vous y trouverez des affaires de mœurs devant le tribunal de Papeete : 50% des dossiers traitent de l’inceste. La souffrance et la maltraitance des filles est l’envers du mythe de la vahiné libre de son corps et vouée au plaisir.

Les jeunes femmes qui ont goûté à la vie plus libre de la ville vivent leur choix comme autant de déchirements entre les obligations traditionnelles dues à leur famille et leurs aspirations personnelles. Ce mal de vivre entraîne des suicides, des SOS de femmes qui ne savent pas où se situer. En Océanie, une étude récente montre que le taux de suicide a augmenté de 20 à 30% à partir de 1980. La femme polynésienne est l’objet d’une double représentation masculine : celle de la société traditionnelle et celle de la société européenne. D’où les drames relatés par la presse.

Version comique : Au Club Med de Bora Bora, en début 2006, l’ancien footballeur Maradona en vacances avec sa famille a jeté un verre à la tête d’une ancienne miss Bora Bora. Cela a fait les gros titres de la presse internationale et a suscité des reportages des télévisions du monde entier. Plainte, plainte en rétorsion à la gendarmerie, finalement un accord a été conclu entre le concubin de l’ex-miss et Maradona pour 8000$. Sur quoi l’ex-miss a filé acheter vêtements, CDs, téléphone portable, avant que le cours du dollar ne dégringole…

Version tragique : Une Polynésienne d’à peine 18 ans succombe à la suite d’un viol collectif de 13 personnes (dont 4 mineurs). Après avoir abusé d’elle, son corps dénudé a été jeté dans un caniveau ; le plus jeune violeur a 15 ans et le plus âgé 37. Tout le monde s’insurge, crie au scandale, même la ministre de la Condition féminine, mais toutes les associations dignes de ce nom avaient prévenu les pouvoirs publics que de tels agissements étaient susceptibles de se produire si rien n’était fait. Il s’agit d’un drame dans le quartier déshérité de Faaa, drame de la solitude, de l’ignorance, de l’alcool. La réflexion d’une avocate fait frémir : « dans de tels procès vécus au Palais de Justice, on s’aperçoit que ces violeurs n’ont eu qu’une vie sexuelle très pauvre. Il arrive souvent que ces hommes n’aient eu que 2 ou 3 expériences sexuelles dans leur vie. » Leur seul « enseignement » se limite trop souvent aux seuls films pornos. Certains jeunes violeurs ne vont plus à l’école depuis l’âge de 10 ou 12 ans et traînent dans les quartiers, fréquentent des adultes encore plus paumés qu’eux, goûtent à l’alcool. Les parents n’évoquent jamais la sexualité avec leurs enfants, c’est un sujet tabou en Polynésie – malgré le mythe !

Versions misérables en juin 2006 au tribunal de Papeete : Une fillette a été abusée par son grand-oncle faamu de 36 ans son aîné. A 9 ans les premiers attouchements, à 11 ans les rapports sexuels, à 13 ans le premier bébé. Trois enfants naîtront. Cette fille n’a porté plainte qu’une fois adulte, après avoir rencontré un autre homme. Certains faits sont prescrits. Le violeur : « elle était comme ma femme, elle ne se refusait pas ; c’est même elle qui me provoquait ! » La mère biologique : « je ne sais rien, j’avais d’autres enfants à charge. » La grand-mère : « j’ai honte de cette affaire. C’est ma petite-fille qui m’a amenée ici, au tribunal. Pourquoi elle me fait ça ? Elle a couché avec mon mari… » La famille est un huis clos : 14 ans de prison. Autre affaire : à 14 ans violée par l’ami de sa mère, elle la prévient mais celle-ci ne la croit pas. C’est sa grand-mère qui avertira les gendarmes. Le beau-père est arrêté. Au tribunal, il dira qu’elle était consentante car elle ne l’avait jamais repoussé. Au lieu des 20 ans de prison prévus par la loi, il est condamné à 14 ans et n’en fera que 6…

Hiata de Tahiti

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Thorgal, de la Magicienne trahie à la Bataille d’Asgard

J’étais déjà adulte lorsqu’est parue en 1980 la première aventure de Thorgal le Scalde (le poète en norrois). Il est Viking, fils d’Aegir, et naît dans le Journal de Tintin. Dessiné par Rosinski et scénarisé par Van Hamme, il se situe loin dans le temps, vers l’an mille, et loin dans l’espace, le nord de la Norvège. La mer y est glacée et la côte rocheuse surmontée de forêts isolées où courent en bande les loups. L’époque et le lieu sont propices à la magie, l’obscurité donne du mystère à tout ce qui existe.

Douze ans après 1968 et son hédonisme facile qui encourageait la transhumance vers les suds (Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Népal, Inde, Bali), la jeunesse en herbe aspirait à autre chose de plus rude où l’aventure signifiait encore quelque chose. La Norvège viking était le lieu rêvé et Thorgal le héros humain auquel s’identifier.

La première scène le voit enchaîné, torse nu, par le père macho et brutal de sa fiancée Aaricia, au rocher des sacrifices. La neige tombe et la marée monte. Thorgal va mourir par l’eau et le froid, lui qui rêvait d’amour à deux. Nul ne sait d’où il vient, pas même lui, ce pourquoi il se dit fils de la mer, où règne le géant Aegir. Il veut vivre et la passion gronde en lui, désir et colère mêlés. Ce vouloir-vivre plaît aux dieux, notamment à Odin, chef suprême de la mythologie viking, que le jeune homme invoque. Surgit alors une fille aux cheveux roux qui n’a qu’un œil, comme Odin lui-même. Elle le délivre à condition qu’il lui obéisse durant une année entière.

Elle aussi veut se venger de Gandalf le Fou, roi des Vikings du nord. Thorgal sera son héros. Il dérobera pour elle les instruments de la vengeance et ira défier la brute en son fief. Tout ne tournera pas comme la fille le voudrait, et l’on apprend qu’elle est magicienne. Mais Thorgal n’en a cure. Un cœur chevaleresque met encore en émoi les petits garçons en 1980 ; je suis moins sûr que ce soit le cas de nos jours, malgré Harry Potter. « Assez de sang ! » crie le héros à la magicienne et à Gandalf. « Je n’ai que faire de vos haines et de vos avidités de rois. Moi, Thorgal le Scalde, Thorgal le Bâtard, j’ai soif maintenant d’amour et de paix. » C’est bien dit !

Et il est vrai que les albums suivants montreront un Thorgal marié à Aaricia, qui lui donne deux enfants, un fils blond prénommé Jolan et une fille brune appelée Louve, qu’il chérira et élèvera avec tendresse. Le héros n’est pas seulement guerrier mais constitue autour de lui une petite communauté. La famille reste une valeur lorsqu’elle est liée par l’affection. Le respect est dû aux adultes lorsque ceux-ci protègent, élèvent et donnent l’exemple. Il fallait bien ce refuge idéal à la génération qui fit mai 68 et dont les enfants étaient nés en même temps que ceux de Thorgal… L’interdit d’interdire ne tient pas face à la réalité d’élever concrètement des petits dans le monde tel qu’il est.

Cette histoire m’a accompagné jeune adulte jusqu’à aujourd’hui. Le dessin a changé récemment, donnant moins dans la ligne claire et plus dans le lyrisme peint. J’aime moins, mais le récit garde sa magie, dont le ciment est cet amour de vivre fidèle à l’amour filial, si puissant dans les personnages depuis le premier album. Thorgal est épris de liberté et de justice, en vrai viking. Si je n’ai ni son origine ni son existence, il est mon autoportrait héroïque.

Le tout dernier album conte les aventures parallèles du père et du fils. L’adulte cherche son tout dernier rejeton, Aniel aux curieux pouvoirs, enlevé par des hommes en rouge qui l’emportent en bateau sur les fleuves de l’est. L’adolescent vit sa quête magique et se retrouve à la tête d’une armée de chiffon pour rapporter une pomme d’éternité dans le jardin des dieux. La magie se fait plus forte qu’en 1980, question d’époque. Peut-être est-cela que le coloriste manifeste en chargeant les encres. Les émois sexuels se mêlent aux combats courageaux, question d’époque encore qui voit Harry Potter baiser enfin sa copine dans le 7ème film. Dans le dernier album de Thorgal, ‘La bataille d’Asgard’, Jolan se fait dépuceler par une déesse blonde. Il a dans les quatorze ou quinze ans et la femme est toute de tendresse. Le dessin très pudique, a soin de ne jamais montrer les attributs sexuels, pas même les tétons du garçon ! On est loin du dessin viril de Jacques Martin dans Alix et plus proche des usages des mangas japonais dont c’est la caractéristique. Mais la scène est belle, intermède émouvant entre deux batailles de titans.

A chacun sa quête : Thorgal aspire à une vie paisible, tout comme Jolan veut devenir un homme. Mais le monde n’est pas ainsi fait. Il est plein de bruit et de fureur, comme si les dieux voulaient mettre les meilleurs éléments à l’épreuve avant de les admettre dans le demi-monde des héros.

Faites lire Thorgal aux jeunes garçons. Leur imagination en sera excitée par la magie des lieux, leurs passions seront remuées par la rudesse des aventures et la force des sentiments ; quant à leurs sens, ils seront émoustillés par l’eau glacée sur la peau nue, les combats virils à l’épée, la beauté bien dessinée des femmes. Ce qui n’est pas si mal, avouons-le, pour une histoire d’enfants.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 1, La magicienne trahie, 1980, éditions du Lombard, 48 pages 10.40€

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions du Lombard, 48 pages, 11.35€   

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