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Philippe Hériat, La foire aux garçons

Raymond Gérard Payelle dit Philippe Hériat, né en 1898 et décédé en 1971, est un auteur oublié. Peut-être parce qu’il s’est fourvoyé dans le théâtre, genre qui fascinait sa génération et que le théâtre passe beaucoup plus vite que le roman. Mais, engagé à 18 ans dans la Grande guerre, il est devenu acteur de cinéma, assistant metteur en scène notamment de René Clair, comédien, ne devenant romancier que plus tard. Rares sont cependant ceux qui ont eu successivement le prix Renaudot (1931), le prix Goncourt (1939) et le Grand prix de l’Académie française (1946). Comme quoi connaître les honneurs de son vivant ne présage en rien de sa notoriété future – au contraire.

Ce roman du milieu des années trente, lorsque l’auteur en est lui-même au milieu de sa trentaine, évoque ses souvenirs de jeune comédien après-guerre durant les années folles. La guerre de 14 a émancipé les femmes car elles ont pris du pouvoir et de la fortune tandis que les maris, frères et fils étaient tués au front. Veuves ou célibataires, ces dames ont pris des gigolos, ces très jeunes hommes bien faits et bien membrés qu’elles mettent volontiers dans leur lit tout en les sortant dans le monde et lançant souvent leur carrière. Ainsi en est-il de Rémy, le héros d’une bande de jeunes avec Loulou, Bébé, Jojo, Nino, Boris. Il est lancé par Léone, l’épouse du directeur d’une revue de music-hall qui réclame, dès les premières pages : « je veux des boys ! et à poil ! ». C’est pour créer un tableau intermédiaire entre les scènes des girls mais dit combien le public a changé : ce sont désormais les femmes qui font la mode au théâtre et même les bourgeoises vieillies aiment se rincer l’œil d’anatomies masculines fraîches et fermes, autant que leurs vieux maris des seins et des gambettes féminines.

C’est donc la foire aux garçons dans ce milieu artistique où les réputations se font et se défont dans les alcôves. L’auteur nous fait suivre Rémy de ses 18 ans (« un corps charmant » formé à la piscine d’Auteuil avec ses amis) à ses 27 ans (où il se marie avec une provinciale après de multiples expériences). Rémy est gentil, cultivé, bien fait de sa personne, ce qu’il entretient par la musculation torse nu avec ses potes à Paris. Mais il cherche l’Hâmour comme aurait dit Flaubert, cette fusion des corps et des âmes qu’il croit naïvement survenir lors d’un orgasme partagé en même temps. Las ! il lui faut déchanter. Car, attentif à bien faire, il sort de lui dans l’acte pour s’observer, se contraindre, et si, au dire des dames, il « fait bien l’amour » avec souci de sa partenaire et délicats préliminaires, lui reste insatisfait. Il connait la volupté sexuelle avec de nombreuses femmes, dont les étudiantes de l’hôtel Jussieu, véritable phalanstère pré-68 où toute amitié génère rapide coucherie et échanges, sans plus de lendemain. Mais il ne connait l’amour véritable qu’avec une seule, Aimée dite Mémé, la plus vieille (plus de 35 ans) – et hors du sexe, lorsqu’ils échangent des confidences et des secrets de famille. Amour et volupté en phase ne se rencontrent jamais. La fin le voit se résigner à aimer d’un amour tendre sans rêver au grand soir, la vie de couple partagée sans idéal inaccessible.

Mais l’itinéraire initiatique du garçon donne un roman bien mené, féru de descriptions cocasses et de scènes d’anthologie, comme ces quatre pages du chapitre V où Rémy, encore adolescent, décrit comment, étape par étape, il faut faire l’amour à une femme pour qu’elle jouisse et s’attache ; pour lui ce sera Pierrette, qui l’introduit auprès de Léone. Un véritable manuel des préliminaires et de l’attention digne d’intérêt pour nos puceaux qui commencent souvent trop jeunes et dans la presse d’être découverts. Ou encore ce petit port inventé de Saint-Ruffin sur la Méditerranée (un décalque de Saint-Tropez) décrit chapitre XVI où, le soir venu, devant les boites à la mode déambulent des garçons « de 14 à 40 ans » peu vêtus ou torse nu pour se faire admirer des rombières et choisir pour une passade et un cadeau. Le lecteur se croirait chez Gide, à Saint-Ruffin, cerises à plein jardin dit le dicton… Dans la villa des femmes les garçons se baignent nus tandis que les invitantes commentent leur anatomie et disent leurs désirs, ce que découvre Rémy qui fait la sieste la peau à même la terre entre les vignes.

Gigolo est un métier qui demande de l’entretien permanent : de l’hygiène, de la culture physique, du soin capillaire et manucure, du cosmétique. Rien d’homo chez le gigolo mais du narcissisme devant miroir et le souci des bourses (celles des femmes qui ont l’épargne). « Leur extérieur luxueux et fabriqué dénaturait leur virilité », écrit l’auteur au chapitre IX. Car, comme la comédie ou le cinéma, ils sont truqués, artificiels, construits. Ils jouent un rôle. Et c’est lorsque Rémy s’aperçoit que sa partenaire préférée Aimée joue un rôle elle aussi avec son demi sourire sans cesse plaqué sur son visage, qu’elle ne quitte qu’en secret dans les profondeurs d’une église sombre pour s’en reposer, qu’il s’aperçoit que sa relation avec elle n’est pas authentique. Peut-être moins dépendant que ses amis parce qu’il sait travailler et gagne son propre argent au lieu de se laisser entretenir, Rémy perçoit chez Aimée ce côté « ogresse » – qu’on feint de découvrir aujourd’hui comme une incomparable nouveauté sous le nom anglo-saxon de « couguar ». Or ce comportement est de tous temps car l’apparence compte plus que la réalité dans l’attrait sexuel : le mâle doit faire parade, comme le paon. Ce pourquoi « l’amour » n’existe pas, cet amour au sens global en français qui fusionne sexe et âme, exploit physique et affection tendre, plaisir et respect. « Trop faire l’amour sans amour, peut-être cela tue l’amour », se dit Rémy au dernier chapitre, après ses multiples chevauchées.

Un roman du siècle écoulé qui vaut d’être relu et médité.

Philippe Hériat, La foire aux garçons, 1934, Gallimard Folio 1973, 256 pages, €5.99

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Stephen King, Différentes saisons

Elles sont quatre les saisons, comme les Trois mousquetaires, mais la comparaison s’arrête là. Elles content chacune une histoire, l’espoir d’une évasion pour le printemps, la fascination pour l’horreur nazie en été, l’aventure d’un quatuor de garçons de 12 ans pour retrouver un cadavre dans la Maine encore sauvage à l’automne, et l’histoire d’un accouchement post-mortem racontée dans un club de vieux bourgeois newyorkais un peu particulier en hiver.

Stephen King écrit mal mais sait conter. Il écrit comme il cause, direct et banal, mais sa verve est sans égale, ses observations très justes et son imagination galopante. Il sait se mettre à la place de ses personnages et frôler à chaque fois les abîmes.

Andy Dufresne est un ex-banquier accusé d’avoir tué sa femme adultère avec son amant alors qu’il jure ne pas l’avoir fait. Emprisonné à Shawshank dans le Maine (état qui n’a pas la peine de mort), il commande une affiche de Rita Hayworth pour orner le mur de sa cellule. A l’aide de cette photo presque grandeur nature, il réussira à s’évader au bout de 27 ans… Et contrairement à d’autres, moins intelligents, il ne sera pas repris.

Todd Bowen, 13 ans, a tout du petit Américain type, râblé avec ses 1m72 et ses 65 kg déjà, casque de cheveux blonds et yeux bleus, bon en classe et en sport. Mais il s’est trouvé fasciné brutalement un après-midi de congé dans le garage d’un copain par une pile de magazines à sensation qui évoquaient la Seconde guerre mondiale. Notamment les nazis, les juifs et les camps. Les profs adultes ne voient pas, dans leur stupidité scolaire bien-pensante, combien le spectacle complaisamment étalé de l’Horreur peut fasciner un prime adolescent. Les corps torturés, l’uniforme, les armes, le fantasme de domination remuent les instincts primaires exaltés par les hormones et suscitent de violentes émotions. Cet âge-là bascule facilement dans l’extrémisme et la cruauté. Croire qu’exposer le pire de l’humanité pour vacciner les ados est une erreur psychologique : depuis trois générations que sont diffusés le film Nuit et brouillard, la terreur de la Shoah et les scies moralistes « contre le racisme », l’attrait pour le nazisme ne s’est jamais aussi bien porté. Stephen King est juif et il a peut-être le tort de prendre comme héros un jeune WASP car il prête probablement une part de sa propre fascination pour ce que les zélateurs de la Race supérieure ont fait à son peuple qui se croyait le seul Elu. J’ai souvent constaté cette hypnose morbide quasiment suicidaire de ceux qui se sentent juif pour leur Ennemi historique qui voulait les éradiquer de la surface de la terre. Toujours est-il que le jeune Todd sonne à la porte d’un vieil homme de 76 ans immigré d’Allemagne des décennies auparavant, Arthur Denker : il a reconnu en lui le portrait d’un commandant du camp de Bergen-Belsen puis d’Auschwitz, Kurt Dussander, qu’il a vu en photo dans son uniforme tiré à quatre épingles sur les magazines. Dès lors qu’il est reconnu, le vieux est piégé et le gamin le fait chanter : il veut qu’il lui raconte toutes les horreurs, mais en détail. Cela enfièvre son imagination, l’excite, le fait bander dès que la puberté le tourmente. Il niquera sa première copine en pensant aux cadavres encore chauds d’Auschwitz puis, se rendant compte qu’elle est youpine, la vire ; elle le dégoûte. Pourtant elle aime ça, la bite, et croyait avoir trouvé son étalon fougueux pour la ramoner tant et plus. Todd vient voir le vieux cinq jours par semaine et ses notes scolaires s’en ressentent, même s’il a obtenu un A+ pour une rédaction sur les camps nazis. Stephen King donne la recette infaillible pour évoquer avec délectation les Interdits : il suffit de dire toute la répulsion que cela doit inspirer – mais on en a parlé quand même… Morale King, le vieux sera reconnu à l’hôpital et se donnera la mort mais l’adolescent américain Todd, à 17 ans, sera abattu par la police après avoir tué une bonne dizaine d’inconnus par fantasme de toute-puissance, lui devenu impuissant à cause de la pornographie des camps. On comprend mieux, par cette longue nouvelle publiée en 1982 et intitulée Un élève doué, combien « le nazisme » représente le summum de l’emprise du Mal sur la jeunesse déboussolée aujourd’hui. Du grand King.

L’histoire suivante du recueil, tout aussi longue et passionnante, a pour titre Le corps. Il est celui d’un garçon de 12 ans disparu depuis des jours et que des jeunes retrouvent mort au bord de la voie ferrée de marchandises qui traverse les forêts du Maine. Des jeunes prolos de 17 ou 18 ans qui rôdent en voiture, se bourrent à la bière et baisent les filles à la va-vite sur les sièges arrière. De vrais cons. Mais leurs petits frères sont encore à l’âge où l’on croit à l’Aventure et à l’Amitié et, lorsque l’un d’eux entend le grand frère évoquer leur découverte avec son copain, il décide ses propres camarades à tenter une expédition pour aller voir le cadavre. C’est encore une fascination pour l’horreur, un jeune garçon comme eux bousillé par un train ou peut-être massacré par un violeur, mais elle n’est ici que le prétexte à une épreuve en commun quasi scoute, une initiation au monde adulte et à la mort. Gordon le narrateur, son ami Chris le leader et les comparses Teddy le taré fils de taré et Vern le nullard, forment une drôle de bande mais c’est la leur. Ils sont un pour tous et tous pour un. Dans la touffeur de l’été du Maine, les garçons vont se déchirer le torse aux ronces, échapper de peu à un train lancé à toute vitesse sur une passerelle au-dessus du vide, se terroriser aux hurlements de femme violée des lynx dans la nuit, se faire griller la peau au soleil ou meurtrir le cuir aux grêlons, parcourant 25 km aller et autant au retour pour enfin découvrir leur alter ego mort, Ray Brower, sauf que… Mais je vous laisse le découvrir, comme ce qui va s’ensuivre. Stephen King n’est pas tendre avec les gamins de 12 ans et il les éprouve presqu’autant que Dickens ses petits Anglais. C’est ce qui fait son charme, d’autant que Gordon est celui qui aime raconter des histoires et que ses copains sollicitent, le soir à la veillée, serrés torse nu sous les couvertures. Le cinéma en a tiré un film, Stand by me (Compte sur moi) en 1986, avec Will Wheaton (13 ans) en Gordon et River Phoenix (15 ans) en Chris (Young Artists Awards 1987), avec une musique de Nitzsche.

La dernière « novelle » (plus de 20 000 mots qui font nouvelle mais moins de 40 000 qui donnent un roman, dit l’auteur en postface) ressort plus du fantastique habituel de Stephen King. La méthode respiratoire est celle pour accoucher. Mais elle prend un autre relief lorsque la mère est morte d’accident de voiture et décapitée ! Contée par un vieux médecin dans un club confortable en plein hiver de New York, parmi une bibliothèque aux romans très bons mais inconnus et aux poèmes jamais publiés, devant un cognac hors d’âge servi par un maître d’hôtel étrange, cette dernière histoire fournit de quoi terminer la soirée avec de quoi penser pour toute la nuit.

Cette œuvre un peu décalée du Stephen King classique de Shining, Carrie et autres Cujo ou Christine – dont on a tiré autant de films à succès ! – est captivante, surtout les novelles du milieu, les plus longues et les plus ressenties.

Stephen King, Différentes saisons (Different Seasons), 1982, Livre de poche 2004, 735 pages, €8.90 e-book Kindle €9.49

DVD Stand By Me – Compte sur moi, 1986, Columbia, 1h29, €9.90

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Les garçons sauvages de Bertrand Mandico

Cinq ados d’une quinzaine d’années, obsédés de sexe comme ils l’étaient après 68 du fait de la société autoritaire répressive – et pires encore dans le roman de William Burroughs paru en 1971 dont est librement inspiré le film – boivent, déclament du Shakespeare, bondent, violent et tuent dans l’ivresse dionysiaque leur prof de lettres (Nathalie Richard) dans un champ de maïs. Déférés devant le procureur (Christophe Bier), ils plaident l’irresponsabilité de leur état d’ébriété, des pulsions sexuelles irrésistibles de leur âge, des invites de la femme. En bref ils n’assument pas.

Plutôt que le centre de redressement, un capitaine (Sam Louwyck) se propose de les adoucir comme il en a adouci d’autres, en les emmenant tous faire une croisière sous ses ordres. La croisière éducative en bateau était fort à la mode dans les années post-68 pour faire retrouver aux adolescents (surtout garçons) l’accord de leur être avec la nature et avec leur nature – selon le projet philosophique de Marx. Il s’y passait d’ailleurs des choses du sexe aujourd’hui réprouvées mais qui allaient de soi dans la mentalité libertaire d’époque. Les parents l’acceptent, sauf une mère mais son fils Tanguy rejoint in extremis ses copains. Ils sont donc six sur le bateau plus le chien du capitaine. La voile est un sport dur, surtout lorsqu’il n’y a à manger que des fruits. Selon la doxa vegan, inspirée des philosophies orientales, les fruits diminuent l’agressivité et abaissent le taux de testostérone – ce pourquoi les ayatollahs écolo interdisent de manger de la viande sous divers prétextes plus ou moins contestables. Le capitaine ne ménage pas les garçons, curieusement toujours en uniforme de collège, pantalon noir à bretelles et chemise blanche cravatée.

Pour les mater, il les attache comme des chiens avec une corde au cou, surtout le meneur Romuald (Pauline Lorillard), qui est le plus dangereux de tous. Diviser pour régner est un autre talent. Son privilégié est Hubert (Diane Rouxel) à qui il montre sa bite toute tatouée d’une carte. Le garçon suit toujours les autres mais tombe peu à peu épris du capitaine ferme et barbu. Les ados ont besoin de se mesurer aux limites d’un modèle autant que d’imiter leurs pairs.

Pour refaire provision de fruits, l’équipage aborde une île étrange qui n’est pas sur les cartes. Tropicale, luxuriante, vénéneuse, l’île recèle quelques mystères. Notamment ces arbres à bites qui délivrent un vin doux crémeux au bout de ses branches, ces fruits ramboutans qui ressemblent à des couilles ou ces plantes vulvaires qui offrent un réceptacle au plaisir. Les garçons s’enivrent de vin et de sexe, avides de jouir et de se perdre. Sauf un, Hubert, qui suit le capitaine qui va à ses affaires. Il a envie de lui. Mais il découvre le docteur qui commande au capitaine (Elina Löwensohn), celui qui a eu l’idée d’exploiter les propriétés des plantes particulières de l’île pour adoucir les jeunes mâles. Le docteur est devenu femme et même le capitaine a vu pousser sur sa poitrine un sein. Hubert horrifié se recule et se perd, ne retrouvant pas les autres lorsqu’ils quittent l’île pour rejoindre le bateau.

Le garçon ne sera pas abandonné, contrairement à ce dit aux autres le capitaine pour les effrayer, mais recueilli par le docteur qui le surnomme Friday (Vendredi, comme le copain de Robinson). Devant cet sacrifice qui révulse leur sens de la bande, les quatre qui restent profitent d’une tempête où ils ne sont pas attachés pour maîtriser le capitaine qui tombe à l’eau. L’équipage tente alors de regagner l’île paradisiaque où le sexe est roi (comme Tahiti dans l’imaginaire occidental).

Les quatre se saoulent avec le rhum du bord après naufrage lorsqu’ils se retrouvent sur la plage, se donnant des bourrades affectives comme des gosses, puis hallucinent leurs fantasmes secrets : ils se chahutent, s’arrachent les chemises, s’embrassent, se roulent et se font l’amour convulsivement par couples sur une musique ensorcelante. Une vraie partouze. Le film est en noir et blanc expressionniste mais les hallucinations sont filmées en couleurs. De même la langue est le français mais certains propos adultes sont en anglais (sous-titrés). Le roman de William Burroughs est plus clairement homosexuel et drogué mais le réalisateur élude cet aspect pour insister sur l’indétermination adolescente tentée par les pairs mais échauffé par l’idée qu’ils se font des femmes.

D’ailleurs, le propre de l’île est de féminiser les mâles car l’île tout entière est une gigantesque huître, dont l’odeur est sexuelle et les fruits ou le lait d’arbre évocateurs du sperme. Les garçons ne tardent pas à s’en apercevoir, les seins leurs poussent et leurs attributs masculins tombent comme des fruits secs au grand désespoir de ceux qui se croient les plus virils. Mais la nature est là qui les invite et qui les aiment, androgyne de sexe, et ils ne tardent guère à accepter leur nouvelle apparence. Elle comble le besoin qu’ils ont de se donner tout en refusant l’homosexualité, et élimine le besoin qu’ils ont aussi d’en rajouter sur la virilité pour prouver à tous qu’ils sont bien des garçons. « Rien n’est bon ou mauvais en soi, dit le docteur devenue femme, tout dépend de ce qu’on en pense ». En ce sens le film est porté au féminisme, bien plus que le livre du romancier américain camé qui ne rêve que de fusions garçonnières. Seul Tanguy (Anaël Snoek), le plus blond et le plus frêle du groupe, ne se voit pousser qu’un seul sein et fuit devant cet entre-deux.

Des marins débarqués sur l’île où un feu des garçons les a attirés trouve le jeune garçon, lui découvrent la poitrine et le violent, avant d’être attirés par les quatre autres sirènes torse nu qui les baisent avec ardeur avant de les massacrer avec le pistolet du docteur Séverine. Tous sauf Tanguy embarquent pour rejoindre le bateau et ils promettent au demeuré sur l’île de revenir le chercher lorsqu’il sera devenu entièrement femme. Et les garçonfilles défilent torse nu devant les marins comme de jeunes mousses désireux de se faire croquer. « Mais écoutez un conseil, Mesdemoiselles, dit encore le docteur, ne soyez jamais vulgaires ».

Ce film onirique et érotique est bienvenu dans la production de plus en plus politiquement correcte inspirée des Etats-Unis. Il pervertit même le mythe américain en osant reprendre son auteur sulfureux post-68 vautré dans la drogue et le sexe le plus débridé de gaîté. Mais quelques éléments gênent un brin l’histoire. Faire jouer les rôles de garçons par des filles donne des scènes peu réalistes : une fille ne court pas comme un gars et cela se voit, les gars après la puberté et entre eux ont la vêture plus libre et n’hésitent pas à s’empoigner plus vivement, les visages et notamment la façon de manger n’est pas celle de garçons. Les filles n’agissent à peu près comme des gars, sans hésitation et torse nu, que lorsqu’elles sont toutes devenues femmes et sont face aux marins. Dans tout le corps du film, les actrices font plus déguisées que transgressives, sauf peut-être Tanguy, personnage plutôt réussi qui a eu un oscar. Malgré cela, il faut se laisser emporter par l’atmosphère, même si les débuts donnent envie de baffer ces sales gosses, plus cyniques au fond que pervers, prêts à tout pour assouvir leur besoin de baise, seule façon de les calmer selon Wilhelm Reich, le psy favori de ces années post-68.

Prix Louis Delluc 2018 du premier film.

Sur Arte au 15 avril 2021, en replay durant quelque temps

DVD Les garçons sauvages (The Wild Boys), Bertrand Mandico, 2017, avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Elina Löwensohn, Anaël Snoek, Sam Louwyck, Mathilde Warnier, import mais langues français ou anglais, 1h45, €19.86 blu-ray €25.02

William Burroughs, Les Garçons sauvages : Un livre des morts (The Wild Boys: A Book of the Dead) 1971, 10-18 1993, 248 pages, €7.90

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Bain caraïbe

Nous revenons au village lacandon en taxi, appelé par radio depuis la cabane du gardien. Le déjeuner n’est pas prêt : si nous n’étions pas revenus, il aurait été inutile de gaspiller de la marchandise. J’ai le temps (je suis le seul) de prendre une douche à l’eau froide du rio passé en force dans les tubes sanitaires. J’ai le temps encore d’acheter à la case-boutique, puis de boire, une bière Modelo pour 15 pesos. J’ai le temps enfin de regarder œuvrer les deux jeunes garçons en tunique blanche, les fils de Poncho. L’aîné peut avoir onze ans, le cadet huit, peut-être. Ils construisent en lattes de bambous et fines lianes une cage pour un oiseau vivant qu’ils ont attrapé au filet. La bête est à leurs pieds, entortillée dans les mailles, et se débat faiblement.

Le poulet, derrière lequel on a couru à notre arrivée, est enfin plumé, vidé et grillé. Accompagné de frites françaises et de riz, il fera notre repas. Des tranches de fruits de la forêt, ananas, papaye et pastèque l’achèveront, servis dans une bassine en plastique. Nous avions faim d’avoir marché toute la matinée !

Le bus est cette fois correctement climatisé, malgré les sempiternelles remarques elles aussi « à la française » des frileuses chroniques que tout changement hante, même d’atmosphère. Il nous reconduit plus vite qu’hier à Palenque. Thomas veut se servir d’internet et nous avons tout le temps. Le bus nous arrête donc au centre de la ville de Palenque, que nous n’avions pas encore vue. Nous déambulons par la rue principale de ce qui apparaît comme un gros bourg sans intérêt autre que commercial. Ici se rencontrent les produits des campagnes comme ceux venus de la ville. C’est un lieu d’échanges où règne en maître l’électroménager. Quelques agences de tourisme proposent des circuits en anglais ou en espagnol.

Sur le Zocalo où nous attendons le retour des flâneurs, assis sur un banc à quelques-uns, j’observe trois filles qui passent. Elles aiment sortir en groupe, faisant front solidaire contre les dragues des mâles s’il en est. Deux d’entre elles se tiennent par le bras. Elles portent un jean très moulant ou un bermuda noir, de hauts talons pour mettre en valeur leurs mollets, des hauts colorés et ultramoulants pour mettre en valeur leurs mensurations et attirer le regard qu’il faut là où il faut. Elles ont, comme les garçons d’ici, un visage quelconque, mais savent mettre leur physique en valeur. Un nuage de parfum persiste dans leur sillage pour qu’on puisse les suivre à la trace. Elles jouent les leurres pour les machos. Ceux-ci, déjà allumés, les suivent du regard. Les filles d’ici sont sans doute « sages », la province étant encore plus traditionnelle dans les sociétés traditionnelles. Mais elles ont appris de la télé et des feuilletons américains qu’il est bon de séduire avant d’épouser. Une fois la première maternité intervenue, adieu minceur, drague et vêtements moulants.

Après cette exploration ethnologique de la faune locale, après avoir croisé de gros flics au pétard macho pesant dans les deux kilos sur la hanche et des ménagères attirées par les vitrines de frigos, machines à laver et autres cafetières électrisées, nous rejoignons les Cabañas de l’hôtel Pancham pour y prendre une vraie douche et dîner.

Il a plu cette nuit, une longue averse tropicale qui crépite sur les feuilles et le toit et goutte ensuite, interminablement. Cet égouttement prolongé provoque le glapissement de filles, des anglo-saxonnes ivres qui rentrent dans leurs cabanes aux premières heures de la matinée sans se soucier des autres. Ces douches venues du ciel m’apparaissent comme un déversement providentiel sur leur égoïsme obtus, un vrai châtiment protestant pour les laver de leurs excès et de leur irrespect foncier du sommeil des autres. Mais, sensualité de la nuit brusquement fraîchie, le diable les guettait derrière un bananier, poilu et en sandales, j’imagine. Car les glapissements se sont mués subitement en râles.

Une part de la jeunesse nord-américaine vient au Mexique traîner son spleen indécrottable et rechercher les sensations fortes de l’exotisme. La morale protestante est si stricte qu’une fois passée la frontière, tout semble permis. Et l’on se vautre alors dans les débauches offertes par les « barbares » (ceux qui ne parlent pas anglais). Coiffures afro ou barbes rousses, toutes et tous portent l’invariable uniforme de l’anglo-saxon en détente : short, débardeur et sandales. Cela sans la moindre considération non plus pour la pudeur du pays. Les Etats-Unis n’éclairent-ils pas le reste du monde ? Cette bonne conscience messianique les éloigne inexorablement des autres sans qu’ils en prennent conscience. Ils sont tout effarés lorsqu’on leur en fait la remarque.

La route vers Campeche, plus de 300 km à faire, regorge de « topes », ces cassis volontairement placés pour ralentir les véhicules. Nous traversons une plaine arborée où la culture s’effectue encore sur brûlis. Des haciendas aux nombreuses vaches sont surmontées d’éoliennes pour donner l’énergie à la pompe qui remonte l’eau du sous-sol pour abreuver les bêtes. Antennes radios, quelques chevaux et pick-up yankees complètent la panoplie des parfaits cow-boys d’ici qui singent leurs grands frères du nord. Nous suivons de gros « semi-remolque » (en mexicain dans le texte) chargés de fret qu’il nous faut doubler « con precaution », ainsi qu’il est pédagogiquement indiqué au-dessus des feux arrière. La route est droite, mais mal stabilisée. Des cars de transports scolaires ont souvent vidé leur cargaison de garçons et de filles sur un pré pelé ou dans une cour bétonnée d’une école de campagne. Où vont-ils ainsi à la journée ? Visiter un site ? Voir une grande ville ? Est-ce l’heure de la pause ou du pique-nique ? Les garçons, chemise blanche et pantalon noir, jouent au foot sur l’herbe pelée avec leurs chaussures de ville. Les filles, assises à plusieurs autour du terrain, les regardent et commentent peut-être leurs sourires.

Près du viaduc : la mer. L’océan Atlantique du golfe du Mexique, jaune pastis et bleu turquoise tel qu’aux Caraïbes, à quelques centaines de milles en face. Le fond est de sable coquillier blanc et les vagues sont mousseuses. L’eau est chaude, autour de 26° probablement. Le goût du sel et l’odeur de poisson grillé qui monte de la paillote installée les pieds dans l’eau mettent en appétit.

Après le bain et le séchage au soleil, après quelques photos de mer, de mouettes et d’ambiance, après avoir ramassé et trié quelques gros coquillages qui prolifèrent sur l’estran, nous allons déjeuner. Une bière fraîche de marque Sol pour changer, une soupe de légumes en entrée, un rouget grillé humé depuis déjà quelque temps et une salade de fruits divers pour finir. La bière est acide, un peu dans la saveur de la Gueuse, elle est meilleure encore avec un peu de citron comme nous le conseille Hélène qui s’y connaît. L’étiquette revendique « la bière de Moctezuma ». Il n’est plus là pour le contredire.

Nous repartons pour deux heures de route sur des chansons angevines du groupe La Tordue qu’aime Thomas et qu’il a apporté sous forme de CD.

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Chenalho le village

A Chenalho nous attend la Posada, une auberge riante au bord du rio dont le chant nous accompagne en contrebas. Les douches sont froides parce que le garçon de service ne commence à allumer un feu de bois sous le ballon d’acier que lorsque nous faisons la queue devant les cabines, nos serviettes à la main. Il a lu la Bible et retenu que « les premiers seront les derniers ». En effet, qui passe après les autres bénéficie d’une eau qui commence à tiédir. Thomas, qui prend sa douche juste avant le dîner pour que tout le monde aie ses aises, a eu tout son content d’eau chaude. Mais la douche, même froide, est un luxe après la chaleur de l’après-midi et la terre récoltée sur le chemin de la grotte. Les chambres de l’auberge font comme des stalles à chevaux. La porte est double, s’ouvrant en haut et en bas, une entrée inutile devait être la mangeoire. Nous voici comme des bêtes parquées à l’écurie. Mais les lits sont grands et les matelas confortables.

La fraîcheur tombe avec le soir ; nous sommes à 1200 m d’altitude. Le dîner commence par une soupe épaisse de maïs au goût chaleureux de pain qui sort du four. Suit un bifteck de bœuf coupé fin et très cuit accompagné de sa demi pomme de terre en robe des champs, de quelques rondelles de tomate et d’oignon doux, et de son fragment de piment vert. « Comment peux-tu avaler une chose pareille ? » se récrie une fois de plus Marie-Abel, épouvantée par la brûlure du piment. Herberto nous offre un verre de vin « Califia », un rouge mexicain fort en teinte issu de la Baja California. Il est râpeux, robuste en alcool, trop capiteux sur de la viande rouge ; il réclamerait plutôt du gibier. Mais nous apprécions cette attention. Une rondelle de « dulzano » (la pêche-abricot) et un biscuit aux amandes « maison » (véritable cette fois) achèvent le menu.

La nuit est calme, sans les bruits des précédentes. Le petit-déjeuner est, comme chaque jour, plantureux, à croire que nous devons marcher la journée. Entre omelette et papaye s’insèrent des céréales, des galettes, du yaourt, du jus de mangue, deux sortes de thé, du café…

Nous allons à pied par les rues de Chenalho en direction du cimetière situé sur la pente. Un coin de rue nous permet de garder le souvenir photographique d’une plaque à la gloire d’Emiliano Zapata. Le gauchisme de bon ton dans les milieux intellectuels ne garde de la révolution mexicaine que le souvenir des redistributeurs de terre Pancho Villa et Emiliano Zapata.

Il occulte volontairement le combat des paysans mexicains contre l’ordre nouveau que toute révolution apporte aussi. Au nom de Dieu, la modernité révolutionnaire mexicaine fut aussi rejetée. La Christiade entre 1926 et 1929 ne fut pas qu’un mot. Les Cristeros se sont dressés contre l’entreprise d’adaptation de la laïcité mexicaine, contre la séparation brutale de l’église catholique d’avec l’Etat. La « grande peur » de la masse des campagnes a surpris les intellectuels et, aujourd’hui encore, ils ne veulent pas la voir, ni s’en souvenir. Casser les règles et les coutumes, surtout quand elles touchent au sacré, traumatise les paysans peu cultivés et passablement superstitieux. Le peuple aussi peut être « réactionnaire ». Et, sauf à éradiquer en masse, comme Staline ou Pol Pot, pour créer un improbable homme nouveau à la Frankenstein, il faut composer avec cette réalité là. Au Mexique, il a fallu revenir sur les mesures radicales pour adopter une laïcité tempérée.

Un peu plus loin, ce sont de jeunes garçons qui se rendent à l’école, vêtements lâches et sacs sur le dos. Chemises défaites, peau bronzée, grands yeux noirs veloutés taillés dans leurs traits encore incertains, ils hésitent vers 12 ans entre enfants et adultes. Teint de pêche mais traits peu mobiles, ils ont la curiosité naïve des garçonnets mais déjà l’air bravache des machos.

Ils répugnent à se faire photographier et, quand nous prenons toute la rue, détournent le visage. Cela donne une scène curieuse où chacun semble fuir quelque chose d’invisible sur la photo.

Certains garçons sont en vélo. Ce type d’engin est très à la mode ici. Ils traînent avec des copains sur le chemin de l’école, retardant le moment de se retrouver assis en classe. Certains s’arrêtent en bande à la boutique de jeux vidéo près de l’église.

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San Juan Chamula : accueil tzotzil

Nous repartons à pied en traversant le village. Nous visitons à l’orée des maisons une vaste serre à roses où les employés sont en train de cueillir, d’égaliser, d’humecter et d’emballer des bouquets. Je leur demande si nous pouvons les prendre en photo et ils acceptent, heureux. Leur travail s’en trouve comme justifié.

Suit une rude montée, mais nous sommes habitués depuis hier. Il faut bien sortir de la vallée et les plissements volcaniques de la région sont jeunes. Nous aurons ensuite du plat. Le chemin nous conduit à longer une école primaire. Son bourdonnement continu se change en chant à notre vue : « lapiz ! lapiz ! » (des crayons !), crient les mioches. Le guide local du jour distribue des barres chocolatées emportées à cet effet. Les garçons se bagarrent pour les avoir mais dans un chahut plus joyeux que sanguinaire même si l’un d’eux est écrasé au sol par ses copains. Ce sont des garçons, ils aiment les jeux brutaux et savent encaisser. Ils distinguent aussi parfaitement ce qui ressort de la méchanceté ou de la simple exubérance.

Nous poursuivons par des hameaux où se construisent des maisons d’adobe (briques crues séchées) ou de pisé (argile et paille compressés) monté sur claie. Cela jusqu’au village bien connu de San Juan Chamula, chef lieu de la communauté indigène la plus vaste du Chiapas, celle des indiens Chamulas de langue tzotzil. Il chapeaute 84 villages alentours et réunit les 54 autorités indigènes et les 16 policiers locaux élus (ou plutôt « désignés ») pour un an.

Juan Perez Jolote le précise bien dans son autobiographie, Tzotzil, publiée en 1952 et traduite en français aux éditions La Découverte en 1981. Il raconte son existence d’enfant battu par son père ivrogne (qui ne le cognait que lorsqu’il était sobre) ; son départ à la fin de l’enfance pour découvrir le reste du Mexique et la révolution ; puis son retour, une fois adulte, pour se marier et vivre entre ses parents le reste de son âge. La vie des hommes Chamula, à l’entendre, tourne toute autour de l’alcool qu’on offre en toutes circonstances et qu’il est mal venu de refuser.

L’église blanche et bleue a un petit air méditerranéen. Elle a été reconstruite après un incendie et n’a rien d’ancien. Le parvis clos devant elle est la version christianisée de l’espace rituel préhispanique, l’ancien « mur des serpents » de chaque temple nahualt. Il figure le centre du monde avec des reposoirs aux quatre coins et son point central surmonté depuis le 16ème siècle d’une croix de pierre. Reposoirs et croix centrée dessinent le quinconce, signe du mouvement cosmique indien et de l’écoulement du temps.

L’attrait de l’église est tout autre. D’abord par l’interdit qui frappe toute photo à l’intérieur et toute photo sur le parvis lors des cérémonies. Si l’on voulait attirer les foules par ce « mystère », ce ne serait pas mieux ! A l’intérieur, nous constatons vite, cependant, qu’il ne s’agit pas d’une machiavélique opération de marketing mais plutôt d’une xénophobie ethnique que je n’ai aucun scrupule à dénoncer comme telle. Comme je prenais mon carnet pour noter tel ou tel nom de saint, un cerbère muni d’un bâton m’a intimé brutalement l’ordre de n’en rien faire. « Pas de photo, pas de dessin, pas d’écriture ! », m’a-t-il jeté dans un espagnol comminatoire, l’air rogue. Certes, le tourisme, notamment américain, est envahissant et la population a le droit de se préserver de ses atteintes les plus choquantes. Mais pas au prix de la vexation gratuite. La bêtise, suivie de la vanité, puis de l’hypocrisie, sont les défauts que je hais le plus en ce qu’ils changent l’homme en une version sans piles. L’Asie, ô combien plus subtile, a ses interdits touchant à la religion et aux coutumes ; mais ils sont délivrés avec un tact qui font paraître les Toztzil de cette campagne comme de venimeux barbares.

« Barbare » : je n’utilise pas ce mot gratuitement. S’il n’est pas dans ma conception du monde de déprécier les autres cultures sous le prétexte que « la mienne » serait la meilleure – mes critiques des rigidités françaises en témoignent – il n’est pas question d’en rester au très naïf « comprendre, c’est accepter ». Je pense au contraire qu’être clair dans sa tête est la seule façon de regarder les autres avec lucidité.

Les Indiens du Chiapas ne sont pas des agneaux bêlants : outre l’un des leurs déjà cité (Juan Perez Jolote) qui note leur méchanceté gratuite et leur penchant à l’ivrognerie chronique, Jacques Soustelle lui-même, ethnologue respectueux des populations et amoureux du Mexique, en témoigne. Dans Les Quatre Soleils (Plon Terre Humaine 1967, p.235), il narre cette histoire : « En 1868, les Chamula du Chiapas, convaincus que les ladinos (Espagnols) « avaient dans l’antiquité choisi l’un d’entre eux pour le clouer sur la croix et l’appeler leur Seigneur », décidèrent d’en faire autant. Ils choisirent à cette fin un garçon de dix ou onze ans appelé Domingo Gomez Checheb, du village de Chamula et, l’ayant conduit au lieu dit Tzajal-hemel, le clouèrent sur une croix par les pieds et les mains : le malheureux poussait des cris de douleur, tandis que les Indiennes au comble de l’exaltation recueillaient le sang de ses blessures et brûlaient de l’encens autour de lui. Il expira peu après sous les yeux de milliers d’autochtones accourus de toute la région. » Superstition, croyance au complot, exaltation mystique, comportement de secte, insensibilité collective – c’est bien de « barbarie » dont il s’agit.

Certes nous sommes cinq générations plus tard, mais le comportement des habitants du village de San Juan Chamula aujourd’hui ne m’a pas conforté dans l’idée qu’ils seraient désormais incapables de répéter de tels sacrifices démoniaques.

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Le port de Paul

Le minibus de ce matin vient nous reprendre pour descendre vers Paul, un port sur l’océan au bas de la vallée. Nous nous entassons dans cette boite à sardines où il fait vite très chaud malgré les fenêtres ouvertes ; le véhicule n’avance pas, toujours bloqué par un camion qui négocie lentement les virages, des travaux en milieu de chaussée ou une vieille dame chargée de ballots, qui occupe la moitié de la route.

Nous visitons en passant une distillerie de cannes à sucre. Tout est archaïque et bricolé : le four de pierres alimenté de restes de cannes, les grands bidons récupérés où macère le jus, agrémenté de divers débris et d’écorces d’orange pour donner du goût. On laisse faire cinq jours et le sucre fermente. Il suffit de mettre le nez au-dessus des gros bidons pour sentir un lourd parfum de vinasse et entendre le glouglou discret de centaines de bulles de fermentation qui viennent éclater en surface. L’alambic est de même facture : la tête en cuivre et de longs tuyaux raccordés à des rigoles alimentées en eau pour la condensation. Piétinent dans les déchets de distillation une brochette d’enfants, les nichées des ouvriers. Trois garçons et une fille, de neuf à un an, jouent à l’inévitable foot, avec un vrai ballon. L’aîné s’appelle Freio. Il a un visage large, tout de suite illuminé d’un sourire joyeux. Il porte une chemise vert pomme décorée de motifs en peau de serpent. La couleur va bien à son teint bronzé. Le plus petit est son frère, qu’il prend par la main pour enjamber les débris de cannes trop hauts pour lui.

Ribeira Grande est une ville, un grand centre avec un lycée. On voit déambuler lycéens et lycéennes en pantalons ou jupes vert olive et chemise ou blouse vert clair. Chaque école a son uniforme. Les cadets sont en bleu clair, les plus petits en vichy rose. Les églises sont désertes et fermées – il y en a au moins deux. Les boutiques sont les seuls endroits vivants, avec les cafés et les placettes où se réunissent les adolescents après les cours. Les commerçants peignent soigneusement leur façade aux couleurs des îles : tout pastel. Tandis que je prends une bière avec Yves dans un café local, un lycéen arrive en coup de vent, commande un sandwich et un coca, engouffre le tout, paye et s’en va. Il s’agit de son goûter avant de refaire la route pour rentrer chez lui, peut-être assez loin dans la montagne…

La Toyota nous mène ensuite par une piste cahotante au village de José, notre aide-cuisinier, enfoncé dans la Ribeira da Torre. Nous campons dans la cour d’école. Les cours ne sont pas encore finis, du moins ceux de l’après-midi. La pénurie d’instituteurs les oblige à faire deux classes dans la même journée. Il faut attendre cinq heures et demie pour voir sortir les élèves, sagement disciplinés, deux classes de 6 et 8 ans, garçons et filles mélangés. Quelques délurés nous font des signes, presque tous des sourires. Ils sont curieux mais sages ; on leur a fait la leçon.

La douche est à la fontaine du village, un enclos muni de cabines, de bac à laver et d’une fontaine. L’eau est tiède, conservée en citerne. Les peaux caramel, minces et souples, nous regardent arriver de leurs grands yeux d’enfants. Les petits garçons qui ne sont pas allés à l’école cet après-midi ne portent qu’un short pour être à l’aise et ne salir ni abîmer leurs vêtements. Deux d’entre eux nous regardons justement écrire ou lire, du haut du muret qui entoure l’école où nous sommes installés.

Le punch du soir, après la douche, nous rend joyeux. Pour le dîner, Angelo nous a préparé une cachupa mémorable – hénaurme ! – garnie de maïs, bananes plantain, patates douces, chorizo, lard de porc, le tout longuement mijoté au piment. Un délice des goûts divers et assortis ou contrastés qui fait qu’à chaque bouchée on a l’impression de manger un morceau différent. Pour le reste, « la fête » se prépare au village. En guise de fête, c’est une terrasse aménagée comme les autres, vaste plan bétonné avec deux gros baffles à un bout. Celle-ci est au troisième étage d’une maison à laquelle nous accédons après moult détours dans les ruelles une fois la nuit venue. La sono, manipulée par des adolescents, fait déjà pulser le disco à pleins tubes. L’endroit est sombre, vibrant, et peuplé uniquement de garçons autour de douze ans. Ils se sont changés depuis l’après-midi. L’un des fils cadets de José a ôté son infâme casquette jaune et sa chemise qui ne fermait que par un seul bouton et opté pour un maillot de foot rayé noir et vert. Les touristes sont attendus, surtout les filles. On sent déjà, palpable, l’émotion sensuelle des garçons, ici précoces. Je suis venu pour voir. La danse ne me dit rien, la sono m’use très vite les oreilles.

Impossible de dormir : la lune brillante, la moiteur de l’air, la pulsation disco, la consistante cachupa. Mais je reste allongé, l’œil aux étoiles, songeur. Les filles ont dansé longtemps. Avec qui ? Mystère. Les gamins de douze ans n’avaient ni la taille, ni la sensualité requise pour exciter les corps sevrés après dix jours de nature – même pour des femmes couguars. Mais les filles sont revenues fébriles, sans pouvoir s’endormir de suite. Marie-Claire m’explique tout cela sous la lune, avant d’aller avec les autres « finir la cachupa » en l’assaisonnant d’oignons grillés et d’œuf battus en omelette ! Elles ont cuisiné tout cela pour un souper clandestin de minuit. Comme quoi le sexe a un rapport subtil avec la nourriture ; faute de l’un on se contente avec l’autre.

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Cartes postales

Depuis que l’Etat-papa autorise ses enfants à sortir de la maison et, pour les plus grands, à aller vaguer au-delà de 100 km autour du domicile, un air de vacances a saisi les Français. Ce n’est pas encore l’étranger, mais presque : les frontières européennes sont plus ou moins ouvertes (avec quatorzaine pour entrer dans certains pays), pas encore le grand large.

C’est le moment de se replonger dans le passé pour voir comment les voyages ont été vécus. Pour cela, la collection familiale de cartes postales est un trésor inépuisable. Certaines datent de la fin du XIXe siècle déjà ! Mais oui, on écrivait en ce temps-là et la Poste fonctionnait.

C’était la grande époque du chemin de fer, pas très brillant ni confortable, pas vraiment rapide malgré les noms qui le laissaient espérer : « express », « rapide », « direct » … En réalité, ils s’arrêtaient moins mais n’allaient pas plus vite. En 1939, un oncle de mon père notait même qu’il pleuvait dans les wagons et que l’averse avait fait ralentir le train Paris-Lille à 30 km/h ! La culture de l’excuse SNCF ne date pas d’aujourd’hui. Je reste toujours étonné que le Canada, la Suède ou la Russie fassent rouler des trains par -30° centigrades alors que notre franchouille ferroviaire connait immédiatement des « retards » et des « encombrements » par -5°. « On ne l’avait pas prévu ! » Ah bon ? Pareil pour la chaleur, les trains roulent en Espagne par +45° mais pas en France où le fer a le rail qui s’dilate, la caténaire en galère et le chauffeur en touffeur. Je m’en foutisme ou fonctionnariat syndical adepte du perpétuel petit travail tranquille ?

Les vues envoyées, en sépia ou en noir et blanc sur cartoline assez forte, montraient presque exclusivement la France (quelquefois le nord de l’Italie), et principalement des villes de garnison (pour les jeunes envoyés au « service »), des villes d’eau (pour les bourgeoises adeptes de la « cure »), ou les provinces traditionnelles des vacances à l’hôtel : Normandie (car pas trop loin de Paris), Bretagne (plus exotique et surtout vivifiante), la Provence (pour le soleil, malgré l’ail et l’assent). Un déjeuner tout compris (service et boissons) revenait à 353 francs 1953, soit 3.53 francs 1958, soit 8.02 euros compte-tenu de l’inflation. Aujourd’hui, avec les taxes et charges sociales, en France t’as plus rien.

L’évolution des textes avec les années est révélatrice. Au début du précédent siècle, on parle surtout nourriture puis, après-guerre (la Première), climat : il fait beau, il pleut, il y a du vent – donc de la chance ou pas de chance. Sautons une guerre (la Deuxième) et surgissent le grand air, l’air pur, le calme ; le scoutisme est passé par là, et les maquis de la Résistance. Les gens sont plus nature, dégagés des soucis matériels (Sécurité sociale, emploi de reconstruction des Trente glorieuses, première automobile) et lassés de la ville ou de la villa banlieue.

Les années 1970 élargissent l’horizon. Les cartes sont de plus en plus envoyées de l’étranger comme si l’on avait presque honte de passer ses vacances en France (comme les vieux). Sauf les familles avec enfants petits qui adorent la plage comme on adore la Vierge Marie chez les cathos, quoiqu’avec la pointe de sensualité supplémentaire d’aller en habit de peau un mois durant. Les commentaires sont sur le bain, le garçon qui nage comme un poisson et ne porte jamais de vêtement, les copains de la plage qui font pareil « même sous la pluie ! », la fille qui ne veut pas porter de haut de bain à 12 ans comme les garçons ou qui s’obstine à faire de la balançoire sans avoir mis de culotte sous sa robe courte à cause de la chaleur, « vous vous rendez compte ! ». Mais c’est l’Espagne qui a la cote, pas trop loin, pas chère, avec des plages immenses et un exotisme quasi arabe dans le grand sud. L’Italie remporte les suffrages des adultes qui se cultivent en visitant Venise, Florence, Rome, Naples et Pompéi. La Grèce fait son apparition avant L’Egypte puis la Turquie.

Le Royaume-Uni est la destination des ados en séjour linguistique ; ils se disent en général contents (mais la bouffe et la conduite à gauche en vélo les désorientent). Ils sont aussi surpris que les Anglais fassent souvent coucher les garçons dans le même lit. La même carte précise que le mois d’août est très chaud et, surprise ! qu’il ne pleut pas tout le temps.

Je retrouve sur les cartes postales des anecdotes familiales très anciennes, datant des grands-parents, lorsqu’ils étaient jeunes et pas encore mariés et se traitaient de « mon chéri » en 1911. Durant la guerre de 14, ils montraient le souci de savoir qui de connu au village avait été blessé ou si l’on avait bien reçu le colis. Beaucoup de soldats ou de jeunes partis en ville annoncent leur venue par carte postale vite écrite bien longtemps à l’avance car, avec les trains, même une fois la guerre finie, on ne sait jamais.

Au début des années 1950, c’est le temps des stages pour les parents – loin des maisons familiales. Caen est en ruines et des bâtiments neufs surgissent de terre, comme à Brest ou au Havre. Cela fait « moderne » et nouveau monde… avant de devenir triste et entassé. Les fins de semaine (du samedi après-midi au dimanche soir) sont l’occasion de visiter les alentours et d’aller « manger une omelette de la mère Poulard » au Mont Saint-Michel ! Le voyage de noces se fait en car, moins cher et plus souple que le train, pour aller visiter la grande bleue en passant par toutes les villes intéressantes : Limoges, le barrage du Castillon, les gorges du Verdon, Avignon, Aix, Nîmes, Cannes, Menton – et même une incursion d’une journée à Gênes (sans passeport), quelle audace !

On apprend que le père n’avait jamais pris le bateau avant d’aller de Marseille à l’île d’Aix, ni ne savait nager avant de s’être plongé en Méditerranée. On apprend que la mère a voyagé seule en Algérie (alors département français) et qu’elle a pris l’avion, un Dakota Douglas DC3 non pressurisé de Marseille à Alger qui volait à 2300 m d’altitude ; qu’elle a vécu en camp de toiles puis en auberge de jeunesse avant d’aller visiter en car Philippeville où les femmes « arabes » étaient rares dans les rues – et voilées. On apprend que le jeune oncle à l’époque enchaînait les colos pour se faire de l’argent de poche durant les vacances tandis que l’autre, officier du génie, détournait les mineurs (en bouchant une entrée de mine mal stabilisée). Que les grands-pères emmenaient les grands-mères systématiquement en vacances dans la maison familiale de leurs propres père et grand-père, « retapée » en vue de la retraite. Dans leur nouvelle 4CV Renault dont le moteur faisait bzzt ! bzzt ! comme une abeille, ou en Dyna Panhard, véhicule que j’ai toujours trouvé fort laid avec un bruit de casserole. Curieusement, j’ai toujours eu le mal de la route en Panhard, rarement dans les autres véhicules.

Dans les années 2000, la famille décrit la pousse des petits, offre des nouvelles des vieux, s’informe des jeunes qui étudient ou commencent à travailler, dit qui envisage de se marier. Les liens se distendent, la correspondance fait moins recette que le téléphone, en attendant l’Internet. Le virtuel ne laisse que peu de traces, rares sont ceux qui enregistrent leurs communications Skype ou autres. L’aujourd’hui se méfie même des réseaux sociaux et ne dit plus rien d’intime ni de compromettant, ne publie plus de photos qui soient interprétables (par une ex, un patron, un juge, un ennemi). La Poste devient aussi en retard et peu fiable que le train, toujours par ce même je m’en foutisme de « service » public (qui « sert » surtout à être payé, être garanti d’emploi et de retraite). D’où l’invention de la « lettre suivie » pour ne pas qu’elle se perde ! Avec un tarif plus cher, comme de bien entendu.

L’envoi des cartes postales se raréfie depuis des années. Avec la télé et le net, à quoi cela sert-il de montrer des vues du pays ou du monde ? Avec le téléphone mobile et les courriels, à quoi cela sert-il de correspondre par carte ou lettre ? L’écrit se perd et la parole est d’or, mais surtout l’écrit reste et la parole s’envole. En notre époque de zapping et en notre pays de particulière méfiance envers les autres, mieux vaut écrire le moins possible et en dire peu.

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George Sand, La petite Fadette

Fadette est un surnom qu’on ne peut plus donner à cause du sens que le mot a pris avec la police scientifique : facture détallée du téléphone. Mais Fadette est ici un surnom, raccourci de farfadet ; elle est aussi un diminutif de Françoise, alias Fanchon. George Sand poursuit ses romans édifiants paysans avec ce troisième tome, après La mare au diable et François le Champi ; elle en fait une trilogie qu’elle intitule Les veillées du chanvreur.

Ce dernier roman m’apparaît comme le plus abouti. Déjà, l’avant-propos est réduit et plane moins dans les hauteurs snobs de la philosophie de salon qui nous hérisse aujourd’hui. Ensuite, les personnages se complexifient ; Fadette est le réactif des amours tourmentés de deux bessons, des jumeaux blonds et bien bâtis que le fermier Barbeau a eu de son épouse à la suite de trois enfants. Enfin, le milieu paysan est croqué de façon moins idéale, laissant entrevoir ses revers : les cancans et les boucs émissaires, les jalousies de biens et de mépris, les amourettes qui révèlent la vanité ou le caractère, les préjugés qui tendent à garder un monde fermé sur lui-même. Une sorte de gémellité sociale peut-être.

Il est irrésistible de comparer les noms des protagonistes avec ceux imaginés par Tolkien dans le Hobbit et le Seigneur des anneaux : les Berrichons ont-ils inspiré les Hobbits ? Fanchon Fadet côtoie Landry Barbeau, ami de Cadet Caillaud, tout comme Bilbon Saquet est père de Frodon Saquet.

Or voici les bessons Sylvinet et Landry qui s’aiment d’amour tendre, toujours ensembles et épris l’un de l’autre dans cette petite Vallée-Noire proche du Nohant de l’auteur. Jusqu’à leurs 15 ans où le fermier doit les séparer pour que l’un se loue comme ouvrier. C’est un drame ! Heureusement que Landry, le second de naissance mais le plus fort et viril des deux, se dévoue pour aller… chez le voisin – soigner les bêtes. Son jumeau peut le voir tous les soirs et tous les dimanches. Mais il est tendre et se fait un cinéma de jalousie : Landry ne prend-t-il pas trop cœur à son ouvrage ? Ne lie-t-il pas amitié avec les fils et filles de l’autre fermier ? Ne s’éloigne-til pas du nid gémellaire ? Sylvinet, plus féminin, se ronge et dépérit ; il n’est rien que sa mère et son père, et bien-sûr son besson, ne soient prêts à faire pour soulager sa peine. Mais est-ce lui rendre service que de compatir à son auto apitoiement ?

C’est un beau portrait en miroir que peint George Sand de ces garçons attachés et attachants. L’un songe à mourir, l’autre se dit qu’il n’y survivrait pas. La petite Fadette, d’un an plus jeune qu’eux, va opérer la métamorphose de la gémellité enfantine en fratrie adulte. La mère Sagette, accoucheuse, avait bien prédit aux parents qu’à les habiller pareils, à les gronder ensembles, à les faire travailler de concert, ils seraient comme deux bœufs sous le joug, jamais l’un sans l’autre et liés pour la vie. Mais les parents qui aiment s’aveuglent volontiers aux conséquences des désirs de leurs gamins. C’est donc un adjuvant extérieur qui va opérer la séparation de raison.

Fadette est une fille de vivandière partie faire la vie avec un soldat en laissant ses enfants à la grand-mère un peu sorcière, Fanchon le grelet et son jeune frère bancal Jeannet le sauteriot (le grillon et la sauterelle en patois). Pauvre mais débrouillarde, la gamine vit en garçon, hirsute et mal lavée, curieuse des herbes mais la langue bien pendue. Méprisée, elle se hérisse. Les bessons suivent l’avis de leurs parents que ce n’est pas une fréquentation honorable, sans pour autant l’accuser de diableries.

Mais voilà qu’en revenant de sa ferme un dimanche, Landry ne trouve pas son besson Sylvinet. Il est parti en solitaire ronger sa peine de jalousie. Landry a peur que son double ne se noie par suicide et son inquiétude grandit alors qu’il arpente bois et berges sans le découvrir. Il avise alors la Fadette dont la grand-mère est dite devineresse et pourrait être de bon conseil. La vieille le jette mais la gamine le rejoint au-dehors ; elle commence par le railler un peu parce qu’il la prend de haut mais perçoit son inquiétude d’amour pour son frère et finit par lui livrer l’information : elle l’a vu près d’une berge dans les joncs. Landry lui promet ce qu’elle veut et court rejoindre son frère pareil. Il le voit au-delà de la rivière et, pour ne pas l’effrayer d’un trop grand bonheur au point qu’il ne tombe de la berge friable, siffle comme si de rien n’était et feint de le rencontrer naturellement. Sylvinet, dans sa paranoïa de jalousie, croit que son frère l’aime moins tant il apparaît tranquille à sa vue au lieu d’être transporté.

La situation ne s’améliore pas avec les mois qui passent. A 17 ans, Landry sort avec la belle Madelon et apprend la bourrée. Un soir qu’il rentre à la ferme de ses parents, un (feu) follet l’égare et lui fait manquer le gué ; il a de l’eau jusqu’aux épaules et risque de se noyer. Revenu sur ses pas, il se demande comment passer lorsque Fadette survient ; elle le guide par la main et le voilà sauvé. Mais elle pose sa condition : il la fera danser sept fois devant tout le monde à la prochaine fête de la Saint-Andoche, le patron du village. Landry, fidèle à sa promesse, se compromet avec elle aux yeux de tous et vexe la Madelon. Mais sa vigueur et sa réputation font qu’il évite la bagarre que les moqueries faisaient monter. Il trouve un peu plus tard la Fadette pleurant sur le sol et s’arrête par bon cœur pour savoir ce qu’elle a. La conversation le captive et il passe sur sa laideur apparente malgré ses yeux noirs profonds, lui faisant les reproches que chacun peut lui faire sur sa maigreur, son air de mâlot (de garçon) son attifement et son attitude envers les autres – un décalque de l’adolescence même de l’auteur.

C’est le début d’une idylle, la petite Fadette apprend au besson Landry qu’elle est tombée amoureuse de lui dès ses 13 ans, le suivant et l’asticotant pour qu’il la considère. Landry voit que Fadette est autre qu’elle ne paraît, serviable aux malheureux et pourvoyeuse de recettes d’herbes guérisseuses sans paiement à ceux qui en ont besoin, fidèle à sa grand-mère qui décline et à son frérot malbâti. Il se prend lentement d’amour pour elle, d’autant qu’elle embellit à son contact, prenant soin de sa personne, se frottant le visage, s’habillant mieux et se voulant plus aimable avec les gens. Mais tout cela doit rester caché tant la Fadette est diabolisée par l’opinion.

A la mort de la grand-mère, et pour faire taire les rumeurs propagées par la Madelon qui veut se venger de Landry, elle décide d’aller se placer en ville chez une vieille religieuse noble pour acquérir une réputation. Non, le garçon ne l’a pas mise enceinte, ils se sont contentés de parler et de s’embrasser chastement (une marotte rousseauiste de Sand que cette continence « morale »). Un an plus tard, Landry peut épouser Fadette avec la bénédiction du père qui a pris ses renseignements ; son ami Cadet, fils du fermier chez qui il travaille, épouse sa petite sœur Nanette ; quant à son besson Sylvinet, guéri de sa fièvre par les mains de « charmeuse » imposées au front, puis de sa paranoïa par les paroles de cure de la Fadette, il s’engage dans l’armée. Tout comme l’enfant gâté qu’était le père de George Sand qui y a trouvé sa rédemption.

C’est qu’un jumeau ne peut connaître qu’un amour absolu « fol et désordonné », sur l’exemple de celui qu’il a vécu avec son frère et que, si Landry épouse Fadette, Sylvinet en tombe amoureux aussi sans pouvoir regarder une autre femme. Telle est du moins la théorie de l’auteur ; mais l’armée, ce monde d’hommes, peut aussi avoir un autre sens pour ce besson sensible d’amour exclusif pour son double.

George Sand, La petite Fadette, 1848, Gallimard Folio 2004, 288 pages, €6.30 e-book Kindle €0.99

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Eric Jeux, Les chimères de Karl

Ce roman de science-fiction pour ados fait suite au premier volume, L’envol de Lena, paru en 2017 en autoédition sous le titre Le maître des temps et chroniqué sur ce blog. Le succès est venu : les ados adorent. Les éditions Pierre Guillaume de Roux ont alors repris la saga sous le titre Le temps des Infralents et publié la suite, en reprenant le premier volume.

Autant le premier tome privilégiait les filles, autant le second est destiné aux garçons. Il mêle la technologie qui libère l’imaginaire, la pédagogie qui fait alterner recherche en bibliothèque virtuelle et réalisation de cas pratiques en commun, la vie de groupe qui oppose ou allie les Maisons du collège entre elles. Roman d’initiation à la vie adulte et au monde complexe tel qu’il est, le tome de Karl, 14 ans, est consacré à l’écologie. Le tome premier de Lena, 13 ans, était consacré aux relations politiques pour travailler ensemble.

J’avoue préférer le second tome, celui de Karl, à mon avis mieux réussi dans sa démonstration initiatique. L’écologie est une chose trop sérieuse pour qu’on la confie aux écologistes autoproclamés, qui font de la tactique politicienne plus que de l’équilibre harmonique. Ici, les adolescents mettent la main à la pâte, filles comme garçons. Ils sont guidés par leurs professeurs, parfois un brin mystiques ou apprentis-sorciers. Mais ils doivent tout explorer, même le pire, pour avancer. Ce n’est que par l’erreur que l’on progresse en expérience et – tel est l’idéal – en sagesse.

Le monde virtuel dans lequel les jeunes évoluent est expliqué en une page d’introduction : le « réchauffement climatique » a engendré des « famines » et « en Europe, la seule échappatoire a été la virtualisation ». En Europe seulement ? Les corps physiques ont été « abandonnés » à l’état de cadavres pour vivre dans un monde virtuel, informatique, où le Système s’autoproduit. Les adultes virtuels ont ainsi pu avoir des enfants virtuels qui grandissent et atteignent désormais la période adolescente. Ce sont eux que le collège Poltec forme « à programmer les systèmes virtuels ».

Tout est permis et, l’année de Karl, il s’agit de créer du vivant. L’environnement du collège est donc ensemencé de plantes au hasard, mais un cactus prolifère et étouffe toutes les autres ; il faut alors créer un insecte prédateur qui va réguler l’espèce. Mais l’insecte prolifère et bouffe tout ce qui pousse ; il faut alors créer araignées et oiseaux comme prédateurs qui vont réguler l’espèce. Et ainsi de suite. La tâche consiste à recréer un milieu équilibré entre tout ce qui vit, autorégulé comme dans la vraie vie sur la vraie terre.

Les élèves commencent par copier ce qu’ils trouvent en bibliothèque : les panthères, les zèbres, les rats, les chats. Puis on leur demande de l’imagination – c’est alors que tout se complique. Rien de tel, dans l’univers scolaire, que la compétition pour motiver les individus et les forcer à travailler en équipe. Marco, le fondateur de l’école, invente un concours de chimères. Il s’agit de créer des animaux imaginaires puissants et rusés, et de les faire combattre à mort. Le survivant fera gagner son équipe. Aussitôt dit, aussitôt fait, et les programmes d’hybridation sont mis à contribution pour créer des sortes de dragons volant crachant le feu quasi invulnérables. Mais, le jour de la compétition, rien ne se passe comme prévu…

Le collège finit par être détruit et ses élèves comme ses professeurs éventrés, croqués, avalés, incendiés (l’imagination raffine de sadisme). Heureusement que nous sommes dans le virtuel et que le programme de Restauration fonctionne ! Chacun est recréé tel qu’il était avant, sans même le souvenir des douleurs atroces qu’il a vécu juste avant sa mort. Dans l’action, le collège se recrée grâce à la diversion d’une petite chatte que je connais dans la réalité de notre monde : Jasmine. Elle permet de détourner l’attention d’une chimère assez longtemps pour que Karl restauré puisse se cacher et entreprendre de sauver tous les autres. La chatte de l’attachée de presse devient un personnage littéraire pour ados, elle devrait susciter un engouement et donner son nom à de vrais chatons.

Ce second tome en reste aux platitudes puritaines sur l’attrait entre garçons et filles. Le bal » conventionnel de fin d’année scolaire, calqué sur les traditions des collèges américains, permet à la fille la plus riche de la famille la plus puissante de parader dans le virtuel comme dans la réalité, sans que les émois du corps aient leur part autrement que par la musique et la danse.

Il reste cependant assez bien écrit, tout au présent et sans difficultés de langage, sauf quelques fautes de français ou d’orthographe que les logiciels de correction (évidemment américains) ont laissé passer dans leur ignorance : « tâche » ou lieu de tache (sur une panthère), « résonner » au lieu de raisonner, « qu’il meurt » au lieu du subjonctif qu’il meure, « afféré » au lieu d’affairé. Une relecture professionnelle serait de rigueur pour présenter aux ados une langue française exempte de tout laxisme.

Présentée à titre d’exercice pédagogique dans certains collèges remerciés en fin de volume, la saga semble enthousiasmer les jeunes imaginations. Elle est mieux adaptée à l’esprit cartésien que les références gothiques de Harry Potter mais fonctionne sur le même thème. De quoi encourager la lecture, la programmation et le jeu avec le monde !

Eric Jeux, Les chimères de Karl – Le temps des Infralents 2, 2019, édition Pierre Guillaume de Roux, 270 pages, €17.99

Eric Jeux, L’envol de Lena – Le temps des Infralents 1, 2017, réédition Pierre Guillaume de Roux 2019, 240 pages, €17.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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A pied vers le Roraïma

Le petit déjeuner est salé ce matin. Il y a à peine du café, ce ne semble pas l’habitude d’en boire, au Venezuela. Un « jus » de goyave est issu de la poudre de Tang. L’omelette est aux oignons et aux poivrons tant que l’on a encore accès aux produits frais. Le cuisinier a préparé des galettes de cassave, cette farine de manioc blanche et plutôt consistante. Cela tient au corps et est le plat national des Indiens amazoniens.

Le départ se traîne, il faut du temps pour tout, ici. Les Indiens Pémons sont lents mais besogneux. Selon Javier, il faut faire attention avec eux car ils sont très susceptibles. La considération et le prestige sont pour eux plus importants que l’argent et ils sont capables, sur un coup de tête, de planter là leur charge pour rentrer chez eux. Ceux qui nous accompagnent sont pour le moment très réservés – c’est le premier matin – mais, on le voit à leurs regards, ils ont une certaine curiosité pour les étrangers que nous sommes. Certains, jeunes et bien découplés, sont allés dans les villes. Ils y ont acquis ce goût du vêtement à la mode, du baseball et de la musique disco. L’un d’entre eux, en débardeur noir, a déjà un baladeur sur les oreilles.

Près de la fontaine, Chris a découvert un petit serpent mort. Dans les 30 cm de long, corps rouge corail et tête noire, c’était peut-être encore un bébé. Il est désormais tout ce qu’il y a de mort et c’est peut-être heureux pour les petits enfants qui jouaient alentour hier soir. L’aîné est un petit garçon de 6 ans qui part fièrement à l’école, ce matin, en pantalon et non plus en short comme hier, mais portant le même polo jaune débraillé au col. Son père l’accompagne au village en portant ses cahiers.

Nous partons enfin – en file indienne, il est bon de le noter – sous le soleil. Les porteurs portant nos sacs ont commencé à partir juste avant nous. « Il ne faut pas que nous fassions semblant d’aller plus vite pour ne pas avoir l’air de les presser », nous avoue Javier. Le paysage de la Grande Savane est vallonné, à un peu plus de 1000 m d’altitude. Il est couvert d’herbe agrémentée de quelques buissons d’arbres aux trous d’eau et le long des rios.

L’étape de quatre heures prévue, nous la réalisons en trois. Il faut dire que nous sommes un groupe de garçons – sauf Françoise, mais considérée a priori à l’égal d’un garçon par ce qu’elle supporte (nous) et par son rythme de marche. Une paillote de style indien, piliers de bois et murets de torchis, au toit de feuilles de palmier, nous accueille à son ombre, sur une butte aride qui descend vers la rivière en contrebas. Il y a même une table et des bancs. Le parc national est ainsi bâti aux étapes dans le style du pays. Deux tranches de saucisson local, sec et salé, deux tranches de toasts et une salade de chou rouge au thon et aux oignons, composent l’assiette principale. Une fine tranche de melon jaune sert de dessert. Deux grands pots d’eau de rio, traités à l’Aquatabs et assaisonnés de Tang, complètent le festin. Françoise et « les Anglais » sont allés se baigner dans la rivière Tek.

Les Anglais, ce sont Chris et Yannick. Le premier est authentique, produit à Manchester. Il a appris le français à l’école comme nous l’anglais mais, paresse bien anglo-saxonne, il ne converse pas en français – pourquoi faire un effort puisque tout le monde parle sa langue dans le monde entier ? S’il le comprend plutôt bien, il se refuse à le parler vraiment. Aussi, discutons-nous parfois en anglais avec lui. A l’aéroport de Roissy, il est arrivés avec Yannick et ses parents et l’on a pu les prendre un moment pour deux frères : aussi grands l’un que l’autre, le même teint pâle, la même attitude nonchalante et réservée. C’est plutôt le climat anglais qui a déteint sur Yannick, très mimétique tant il aime faire plaisir. Tous deux travaillent dans la même société pharmaceutique d’envergure mondiale.

Ni biblio ni disco près de la rivière Tek, mais une seconde bâtisse construite comme la première. Elle est la résidence du paysan propriétaire. Il récolte peu de choses, probablement pour sa consommation personnelle, dans les champs vaguement grattés ici ou là, que l’on reconnaît surtout parce qu’ils ont été brûlés pour les fertiliser.

Certains porteurs, plus jeunes que les autres, ont descendu les bagages en VTT. Je vois ainsi arriver mon sac à près de 30 km/h dans la pente. Il faut avouer que la terre y est très aplanie et vierge de pierres et d’herbes, tant le passage est fréquent. Nous avons croisés des touristes de retour du sommet.

Nous repartons pour une heure. Il fait chaud sur le chemin, le soleil se réverbère sur la terre sèche et sur les rochers qui la parsèment. Deux rivières sont à traverser. Elles sont bien remplies. Si les plus obstinés arrivent à trouver un gué à pied sec pour la première, la seconde oblige à quitter les chaussures. Après la Tek, la Kukanan. Mais nous sommes arrivés à l’étape du soir. Nous nous baignons avec délices dans la rivière. Les porteurs veulent se baigner aussi, mais ils veulent que nous sortions de l’eau et, en attendant, ils regardent comment nous sommes faits, surtout Françoise qui se contorsionne sous sa serviette pour retirer son maillot mouillé.

Le campement est toujours composé d’une paillote cuisine entourée d’une aire sèche et dégagée pour y planter les tentes. Après le bain dans la rivière, le ciel se couvre et il commence à pleuvoir. Cette pluie du soir dure trois bonnes heures ; elle n’est pas forte mais suffisante pour bien mouiller. L’avantage est qu’elle rafraîchit l’atmosphère qui en avait bien besoin. L’inconvénient est que les tentes, mal aérées, font cloches, retiennent la chaleur du jour et attirent moustiques et mouches à feu qui s’y réfugient. Ces bestioles sont agaçantes, appelées puri puri dans le Routard, « jejen » par Gheerbrant et « mouches à feu » par les Canadiens. Les moustiques sont plus dangereux car paludéens résistants, mais les petites mouches mordent carrément et injectent un venin qui démange fort. Elles laissent une cicatrice durant plus d’une semaine. Aucun produit contre les moustiques ne les répugne, elles s’en foutent ! Ne reste peut-être qu’à s’enduire de boue comme les Indiens d’Amazonie ? Il faut surtout s’habiller : chaussettes, pantalon et manches longues.

Bu seul, le rhum vénézuélien a une suavité de type cubain, différente de l’âpreté propre aux Antilles. Nous dînons de spaghettis bolognaise à la vraie sauce tomate et au bœuf haché. Seul le fromage diffère du parmesan d’Italie ; il est produit ici mais le tout est fort bon. Plat unique. Si les Vénézuéliens, comme tous les Américains, sont très sucre, ils ne connaissent pas vraiment les « desserts ».

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Canaïma

Je me réveille avec l’aube ; nous nous levons avec l’aurore. Rien ne nous presse ce matin, mais le décalage horaire nous chasse de nos couches d’autant que l’air a cette subtile odeur que l’on ne trouve pas dans les villes. Le petit-déjeuner est composé de café – dans de minuscules gobelets en plastique comme s’il s’agissait d’un alcool fort, alors que le Venezuela est producteur dans les Andes – de jus d’orange en brique et de crêpes faites maison avec de la poudre toute prête. Une telle préparation est vendue d’un bout à l’autre des Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Le Venezuela a manifestement la flemme de produire localement.

La femme qui tient le campement nous apporte sur son avant-bras un bébé toucan, recueilli dans la forêt. Son long bec réussit à représenter un tiers de la longueur de son corps, sait-on vraiment à quoi il lui sert ? Celui qui nous est présenté a la tête et les pattes bleues, le dos noir et une queue rouge en houppette. Il reste perché sur les avant-bras humain comme sur des branches et avale des morceaux de pain qu’il attrape au vol. Il faut lui montrer avant pour qu’il y fasse attention. Pour qu’il change de perchoir, rien de plus simple : il suffit de lui présenter une « branche » juste un peu plus haute que la sienne. La tentation est irrésistible, il fait le saut.

Après cet intermède animalier, nous allons nous baigner. Mais pas à la plage d’hier, tout à fait à l’opposé. Il nous faut marcher dix minutes à travers la forêt. Juste au pied des paillotes, nous croisons une procession de fourmis « 24 h ». On les appelle ainsi parce qu’elles piquent et que leur taille de deux à trois centimètres de long leur permet de donner la fièvre une journée et une nuit à un homme normalement constitué. Alain Gheerbrant décrit les fourmis « 24 h » comme servant à l’initiation des jeunes garçons, vers 12 ou 13 ans, lorsqu’ils veulent devenir des hommes. Le chamane réalise des plaques d’osier tressé entre les interstices duquel il serre des fourmis « 24 h ». Lors d’une cérémonie rituelle où tous absorbent beaucoup de chicha, cette bière de manioc fermenté, les adolescents sont fouettés par les hommes de la tribu puis, à demi ivres de douleur et d’alcool, soumis sur tout le corps à la piqûre de ces centaines de fourmis emprisonnées en plaque. Ils joignent ensuite leur hamac en titubant pour dormir le temps qu’il faut pour dissiper tout cela. Est-il plus résistant qu’un enfant qui a la volonté de devenir « grand » ? Je crois tout à fait possible une telle volonté, même pour un garçon des villes. Tout est affaire de circonstances et de contexte.

Un sentier de jungle serpente entre les troncs écroulés, les arbres, les lianes et les fourmilières. Il suit la rive de loin puis, à un moment, aboutit directement à de petites cascades sur la rivière. C’est là que nous nous baignons. Le jeu est de se mettre dessous et de recevoir sur nos épaules et sur la tête l’eau qui s’écoule avec force. Elle nous masse les muscles et tout le torse. Elle est de la même couleur qu’hier et aussi tiède. Le Japonais se met en lotus sous la cascade et des Allemands qui sont venus ce matin le prennent en photo. Une fois rentrés en Allemagne, le prendront-ils pour un sauvage ?

L’Indien qui nous guide nous montre, un peu plus en aval, des nodules de jade brut apportés par la rivière. Ils sont denses et assez purs. Le jade est une roche cristalline, métamorphique. Le Guatemala était le fournisseur des civilisations d’Amérique centrale.

Parmi les gadgets élaborés par les Indiens du coin, une sarbacane est à disposition pour l’essayer. Nous faisons un concours. C’est une sarbacane jouet pour les enfants, de 50 cm de long seulement, facilement transportable pour les touristes. Les flèches sont de longues épines, équilibrées d’un peu de coton à la queue. La cible est, à cinq mètres, un perroquet en bois de balsa. Il est étonnamment facile de viser avec une sarbacane et l’épine s’enfonce facilement dans le bois dur – dans la chair aussi, sans doute. Cette arme, silencieuse et légère, apparaît diablement efficace !

Adios au campamente. Nous prenons une longue pirogue pour retourner à l’aéroport. Deux gavroches locaux passent leur matinée à pêcher sur les bords, vêtus d’un slip réduit, le corps brun comme l’eau et les roches ; ils se fondent dans le paysage. L’école, cet après-midi, leur sera un supplice, il leur faudra quitter l’eau en pleine chaleur, enfiler un tee-shirt et des sandales, et aller s’asseoir pour apprendre des choses abstraites comme les chiffres ou les schémas. Je les plaindrais presque.

Avant la piste, nous faisons une halte obligatoire à la boutique de vente d’artisanat indien. Tout y est très cher, même pour nos références occidentales. Un plat en bois incrusté d’autres essences coûte par exemple 160 000 bolivars, soit près de 80 euros 2004. Tout est à l’avenant. Les commerçants « acceptent cartes bancaires et billets en dollar » (c’est écrit sur une pancarte) – mais pas encore en euro. Pourtant, le principal des touristes est composé d’Allemands et de Français, selon ce que nous disait hier Javier. Malgré les accents martiaux antiaméricains des Vénézuéliens chavistes, le dollar reste le dieu-roi, l’euro inspire toujours la méfiance, conduite par l’ignorance.

 

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Alain Braconnier, Le sexe des émotions

« Ma conviction profonde de médecin et de psychologue est que la plupart des malentendus entre hommes et femmes reposent sur la différence qu’instaure le langage affectif propre à chacun des sexes et que, par conséquent, une meilleure lecture de nos émotions réciproques devrait nous aider à mieux nous comprendre » p.9. Telle est la thèse de l’auteur, psychiatre dans le 13ème arrondissement et enseignant à l’université Paris V. L’expression des émotions favorise les liens affectifs et sociaux, or filles et garçons les expriment différemment, du fait des hormones, de l’éducation parentale sexuée et des stéréotypes culturels. Comprendre ces différences permet de relativiser et de faire un pas chacun vers l’autre. L’auteur ne milite pas pour une androgynie mythique (« aimons nos différences ! » dit-il p.195), mais pour une empathie réciproque.

Hommes et femmes ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes goûts, ne sont pas blessés par les mêmes mots. Les six grandes émotions ont un langage universel sans écart entre les sexes (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise), mais les émotions secondaires touchent différemment. L’amour de l’homme est souvent un coup de foudre, celui de la femme une cristallisation progressive ; à la télévision, la femme préférera la comédie musicale, l’homme un film d’action ; au travail, les femmes ont des rapports et des échanges intimistes, les hommes voient le statut et l’indépendance ; en disant « qu’en penses-tu », l’homme aura toujours l’air de demander une permission et la femme l’avis de son compagnon.

L’histoire occidentale peut-elle expliquer cet écart sexué ? L’effet « charrue » aurait différencié dès le néolithique les rôles masculins (portés sur l’action et la force physique) des rôles féminins (portés sur la maison et la gestion familiale). Au mâle Moyen-âge, agricole et guerrier aurait succédé la tendre Renaissance. Dès la fin du 16ème siècle débute la « guerre des sexes » où les femmes cherchent à s’émanciper de la tutelle patriarcale par les salons des Précieuses ou les dérèglements des émeutières. Au 19ème siècle, la technique ramène la domination mâle et fait des femmes des névrosées hystériques (Flaubert, Zola, Freud…). Chez Freud, la femme a une psychologie marquée par le manque : l’envie du pénis. La crainte de l’homme est à l’inverse la castration. Ces préjugés théoriques vont durer jusqu’au féminisme des années 1960 qui, dans son excès, va contribuer à rééquilibrer les rôles.

Mais les études de psychologie ont montré que les bébés n’expriment déjà pas leurs émotions de la même manière. « Les garçons sont, dès les premiers mois, d’humeur changeante. Ils sont aussi plus difficiles à consoler. Les filles, en revanche, sont émotionnellement plus stables. Elles sourient et vocalisent avant et plus souvent que les garçons » p.43. Les bébés garçons sont plus agressifs en raison des hormones androgènes mais le comportement parental encourage aussi les écarts biologiques : les mères sont plus expressives avec leurs bébés filles ; dans l’enfance, elles diront plus volontiers « soit gentille » à leur fille – mais « défends-toi » à leur fils. Passé 1 an, le garçon va extérioriser son agressivité dans le choix de ses jouets : « Donnez un séchoir pour poupée à une petite fille, elle sèchera les cheveux de son ‘enfant’, parfois avec un certain sadisme. ‘Tu me brûles’, lui fait-elle dire. Quant au petit garçon, il a déjà transformé le séchoir en pistolet ! » p.53. D’où le ridicule de l’idéologie du « pas d’armes » chez les bobos naïfs. Mieux vaut encourager l’expression des émotions chez les garçons et les échanges entre filles et gars dans les jeux – que de prononcer des interdits ineptes en croyant, par là seul, avoir bonne conscience.

Car c’est de façon spontanée que les filles se mettent en petit groupe et les garçons en bande. Chaque communauté renforce ses propres tropismes, l’affectivité chez les filles et l’agressivité chez les garçons. « Il amène à recommander aux parents de veiller à ne pas exagérer l’effet des stéréotypes éducatifs. Filles et garçons, hommes et femmes, nos émotions seront plus variées si nous nous tournons vers l’autre sexe au lieu de rester entre nous » p.57. Les adolescents, en apparence rebelles, adoptent avec angoisse les stéréotypes sociaux les plus courants pour polir leur image sexuée : tendres cousines et machos volages. L’agressivité des mâles et l’anxiété des filles se renforce à cet âge, d’où l’intérêt de les avoir préparés durant l’enfance à se comprendre.

D’autant qu’une fois adultes, les réactions continueront d’être différentes. « On sait aujourd’hui que la testostérone, l’hormone mâle, émousse l’expression émotionnelle et inhibe les pleurs : un homme qui pourrait pleurer bouderait sans doute moins ! Mais c’est aussi le contexte culturel qui interdit au sexe masculin cette manifestation de sensiblerie mieux acceptée d’une femme. Le statut social joue également » p.79. L’homme se défend en projetant sur les autres et en rationalisant ; les femmes culpabilisent et pleurent plus volontiers. Anxiété pour les filles, troubles obsessionnels pour les garçons ; la dépression est beaucoup plus fréquente chez les femmes, mais la paranoïa chez les hommes (névroses féminines, psychoses masculines). Rumination féminine, vantardise masculine : là encore les hormones sont en cause, renforcées par les stéréotypes sociaux : les œstrogènes favorisent la dépression, les androgènes l’agressivité.

Ces écarts peuvent être réduits par l’éducation, mais surtout selon l’auteur par le développement en soi-même de son intelligence émotionnelle. Capacité socialement utile : « De fait, les vrais problèmes sur lesquels butent les spécialistes de l’intelligence aujourd’hui – résolution des difficultés en cas de buts multiples, prise de décision en milieu incertain, coordination de plusieurs systèmes intelligents – sont des problèmes dans lequel le facteur affectif semble toujours avoir une part » p.111.

Ni « mâle mou », ni « femme métallique », l’auteur ne prône en rien l’égalité réelle des sexes. Il consacre tout le chapitre 5 à faire la revue des idées reçues sur les comportements sexués concernant l’égoïsme, la passivité, la domination, la jalousie, la fierté, la diplomatie, etc. Il en vient à montrer qu’il s’agit le plus souvent de comportements différents – mais pour parvenir au même but. La femme n’est pas moins avide de pouvoir que l’homme, elle y parvient non par la confrontation directe mais par des voies plus discrètes ; elle met moins en avant son agressivité et son esprit de compétition, et plus ses facultés éloquentes, son intuition à comprendre l’autre et son goût pour les relations durables. Les femmes sont plus influençables par les autres, mais les hommes le sont par ce qu’exige leur statut social.

L’imagerie IRM montre des irrigations des parties du cerveau différentes entre hommes et femmes pour les mêmes tâches. Les hommes montrent des hémisphères plus fortement spécialisés que les femmes, d’où la difficulté de ces dernières à dissocier trop l’émotionnel du rationnel. Ces écarts sont confortés par la société et par l’éducation, qui voient mieux réussir les filles dans le verbal et l’empathie (littérature, psychologie) et les garçons dans l’intelligence spatiale et abstraite (maths, physique, architecture). Mais ce ne sont que des tendances moyennes et des stéréotypes sociaux, les études montrent aussi que les filles sous-estiment leurs compétences alors que les garçons, soucieux de leur image, les survalorisent.

Citant le professeur Gottman, l’auteur expose les quatre attitudes néfastes qui conduisent un couple au divorce : la critique acerbe, le mépris, l’attitude défensive et le repli sur soi. La gestion des émotions par chaque sexe, et notamment le « droit à la fragilité » pour les hommes, le respect des différences et l’écoute de l’autre, devraient éviter ces drames. « Apprendre à écouter les similitudes et les différences de nos sentiments représente la formule magique. Il faut favoriser l’harmonie de la raison et des sentiments » p.191. Car « Le secret de l’efficacité de ce dialogue nous a été enseigné par Socrate. C’est le désir d’apprendre de la personne avec qui nous nous entretenons. Tout le contraire de l’injonction : ‘réponds quand je te parle !’ » p.193.

Alain Braconnier, Le sexe des émotions, 1996, Odile Jacob Poche 1998, 211 pages, occasion €2.00 à 6.00

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Le cercle des poètes disparus de Peter Weir

Ce film culte des années 1980 a passé le temps. Il est certes un peu naïf et grandiloquent mais pose les questions de toute éducation : comment la société prépare-t-elle les futurs citoyens ? comment les parents voient-ils l’avenir de leurs garçons ? comment les jeunes envisagent-ils eux-mêmes leur vie ?

L’école Welton, en 1959, est un collège américain calqué sur le modèle aristocratique anglais, les traditions de la noblesse en moins : on y vient bourgeois privilégié et l’on en ressort futur bourgeois privilégié. Les bâtiments sont ceux de Saint Andrew à Middletown dans l’État du Delaware. Les quatre piliers de l’école sont : Discipline, Excellence, Honneur et Tradition. Il s’agit de préparer les concours d’entrée dans les universités prestigieuses et d’obtenir ensuite une carrière rémunératrice de notable : pas grand-chose à voir avec le gentleman.

Le récit cueille un jeune Todd, presque 17 ans (Ethan Hawke, 18 ans au tournage), admis à l’école à la suite de son frère aîné prestigieux. Il est placé dans la chambre de Neil, espoir de l’école et bon élève (Robert Sean Leonard, 20 ans au tournage, qui deviendra le James Wilson de la série Dr House). Son groupe de travail et d’amis joue au potache en moquant la devise de l’école : Travestis, Décadence, Horreur, Excréments. Mais prendre systématiquement le contrepied est-il une preuve de liberté ? Est-ce une « révolution » ? Pas du tout ! Quand l’esprit devient lion qui se révolte contre le devoir, dit Nietzsche, il ne fait que se révolter, il ne crée aucune valeur nouvelle mais reste esclave de sa révolte, tout comme les gilets jaunes. Pour opérer une véritable révolution, il ne faut pas se contenter de nier la tradition mais en recréer une, la renouveler. Seule « innocence et oubli » – apanage de l’enfant – en sont capables.

Le nouveau professeur de lettres, Mr Keating (Robin Williams), un ancien de l’école, veut épanouir leur esprit et les révéler à eux-mêmes, dans la grande tradition de l’Antiquité revue par le pionnier américain Henry David Thoreau. C’est toujours la même appropriation yankee de la culture des autres : l’affirmation que l’Amérique recrée l’humanité sur une terre nouvelle. Keating veut faire penser les jeunes gens par eux-mêmes, ce qui est dangereux dans une société corsetée de convenances et de rites mais surtout – en 1959 – obsédée d’obéissance. Pour cela, le professeur les fait juger de la préface du manuel littéraire officiel dans laquelle un éminent agrégé traite de la poésie comme de tonnes d’acier, en quantité et qualité – les élèves sont incités à déchirer les pages : la poésie ne se mesure pas, elle se ressent. Il en fait marcher trois dans la cour, pour faire constater qu’ils se mettent d’eux-mêmes au pas – et que les autres applaudissent en rythme. Il les incite à monter sur le bureau professoral chacun leur tour – pour voir le monde d’un œil différent. Il cite le poète Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence » (The Road not Taken).

Les photos de classes du passé, affichées dans le hall de l’école, incitent à la réflexion : ces jeunes gens naïfs et gonflés d’hormones – tout comme les nouveaux – ont-ils vécu pleinement leur vie ? En 1959, la guerre mondiale n’est pas éloignée et la guerre froide bat son plein : les anciens ont-ils eu le temps de vivre ? D’où le Carpe diem antique, cueille le jour présent en français, saisis le jour en anglais, suce toute la moelle secrète de la vie en américain pionnier (Thoreau, Walden ou la vie dans les bois). Cette dernière expression est assez ambigüe pour des adolescents entre eux, volontiers nus aux vestiaires après le sport, mais le film n’effleure jamais l’homoérotisme pourtant inéluctable.

La matière littéraire les ennuie ? Le professeur fait du théâtre, s’accroupit pour leur chuchoter un secret, susurre Carpe diem derrière leurs oreilles, imite la voix d’acteurs de cinéma. Il fait le clown pour capter l’attention de l’auditoire. Il est original par rapport aux autres professeurs, passionné, il captive. Dans l’annuaire de l’école, il est écrit qu’il avait créé un cercle avec quelques condisciples, le Cercle des poètes disparus, pour s’évader de la pesante tradition cuistre. Ils se réunissaient le soir dans une grotte indienne près de l’école et déclamaient des poèmes d’auteurs perdus ou leurs propres œuvres. Ils se libéraient sur l’exemple de Thoreau et de sa promotion de la vie dans les bois. « Pas sûr que l’administration voie cela d’un bon œil aujourd’hui », leur dit-il cependant.

Les ados sont séduits, peu à peu ils se libèrent. L’un d’eux (Josh Charles), tombé amoureux de la fille de son correspondant (Alexandra Powers), ose lui téléphoner, braver sa brute de copain le capitaine de l’équipe de football américain du collège public, et l’emmener au théâtre. Pour se motiver, il a dessiné en rouge un éclair de superman sur sa poitrine nue.

Todd, astre mort après son frère supernova, est ignoré de ses parents qui lui offrent pour la seconde fois le même « nécessaire de bureau » pour son anniversaire. Il se rencogne dans sa solitude mais Neil, dans l’enthousiasme de sa jeunesse et l’affectivité qui lui donne du charisme, ne l’accepte pas et l’inclut dans la bande. Le professeur le fait sortir de lui-même devant tout le monde en le pressant de questions, lui fermant les yeux et lui tournant la tête : une poésie sourd naturellement de ses mots, à l’ébahissement empathique de ses condisciples.

Las ! Ni les parents, ni la société ne sont prêts à la liberté. Face au communisme, l’Amérique maccarthyste se renferme dans ses valeurs sûres, figées, contrôlées – tout comme en 1989 à la fin de l’ère Reagan. Les adolescents sont considérés comme des mineurs qui doivent être dressés, disciplinés à obéir. Plus tard, une fois adultes, ils « feront tout ce qu’ils voudront » – mais ce sera trop tard, ils seront formatés, à jamais abîmés. Le père de Todd veut qu’il suive les traces de son frère, sans considération de sa personnalité ; le père de Neil est socialement minable, alignant de façon maniaque ses deux mules au pied de son lit, et projette sur son fils unique sa revanche en soumettant son épouse à sa volonté. Malgré ses bonnes notes dans toutes la matières et l’estime de l’école, Neil est trop faible pour opposer sa passion à son père et n’ose pas lui dire qu’il a postulé et a été pris pour jouer Puck, le jeune sauvage espiègle dans Le songe d’une nuit d’été, pièce de Shakespeare qui va être montée en amateur. Cette passion d’enfance pour le théâtre n’a pas été suscitée par Mr Keating, mais renforcée par la maxime de cueillir le jour présent. Le jeune homme pourrait en même temps réussir son année et jouer la pièce, mais son père considère qu’il se disperse, que le théâtre n’est qu’une futilité pour efféminé et n’a aucune utilité sociale pratique : il veut que son fils intègre Harvard puis qu’il fasse médecine – autrement dit qu’il dirige sa vie sans discuter durant les dix prochaines années !

Par son intransigeance, il n’obtiendra ni l’un ni l’autre mais perdra tout. Neil brave les ordres stricts de son père et joue la pièce – c’est un triomphe mais le père, venu impromptu, l’emmène aussitôt à la maison, le retirant de Welton pour l’inscrire dans « un collège militaire ». Pas question qu’il cède à ses penchants pour le travestissement et devienne pédé ! Neil, désespéré, ne voit aucune issue à sa vie : il est piégé. Incapable de tenir tête, il ne trouve qu’une unique solution, radicale. Symboliquement, il ouvre sa fenêtre à l’air glacial de la nuit de plein hiver, caresse la couronne de branchages du lutin Puck, se laisse glacer torse nu par la nature aussi hostile que sa famille et la société, et va vers son destin. Il n’a pu revêtir le pyjama bien plié et conforme aux normes bourgeoises que sa mère sa placé sur son lit. Il refuse définitivement de revêtir les uniformes.

Une éducation à la liberté, sans tomber dans la licence, est-elle possible dans la société américaine vingt ans après 1968 ? Le film dessine à gros traits les parents qui en ont peur, la société impitoyable aux faibles et les jeunes qui ont volontiers la paresse d’être conformes malgré quelques frasques hormonales vite passées. Sont-ils en train de s’éveiller ou aspirent-ils au bonheur d’adapter sans cesse leur opinion, leur idéal, leur devoir à ce qu’on leur demande – dans le troupeau ? Les élèves « sont choqués », comme on dit aujourd’hui, du retrait de Neil mais la tactique du bouc émissaire est toujours efficace. La traître du cercle (Dylan Kussman) – qui a symboliquement les cheveux roux, comme Judas – avoue et signe tout ce que l’administration veut et il incite tous les autres à faire de même – ce qu’ils font, sauf un, celui qui a séduit la fille et a éprouvé le bonheur d’être libre parce qu’il savait ce qu’il voulait : lui est renvoyé – inadaptable, non conforme. Tout comme le professeur trop original, que le père de Neil accuse d’avoir perverti intellectuellement son fils par son enseignement. Tel Socrate, l’éducateur est condamné et boit la cigüe de quitter l’école sans recommandation.

Lorsqu’il vient chercher ses affaires personnelles dans sa classe où le directeur de l’école lui-même (Norman Lloyd) reprend en main les élèves et leur fait relire la préface de l’agrégé cuistre sur la poésie (guère différent de ceux qui sévissent dans nos manuels littéraires), le jeune Todd se lève et lui crie qu’il a dû signer mais ne croit pas à sa culpabilité. Comme le directeur se fâche et ordonne, il monte sur sa table… et (presque) tous les élèves le font à sa suite. Au revoir Ô Capitaine, mon capitaine ! Keating est ému et les remercie : les germes de son enseignement sont en train d’ouvrir les personnalités. Il n’a pas œuvré en vain.

DVD Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), Peter Weir, 1989, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke, Josh Charles, Gale Hansen, Dylan Kussman, Allelon Ruggiero, James Waterston, Norman Lloyd, Kurtwood Smith, Alexandra Powers, Touchstone Home Video 2013, 2h03, standard €7.98 blu-ray €17.83

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Tony Parsons, Des garçons bien élevés

La première scène donne le ton, il est à la violence. Une bande de garçons viole une fille collectivement, en rite d’initiation ; ils n’ont guère que 15 ans, comme elle. Ceci se passait en 1988. Un saut au présent nous met dans l’ambiance policière : un banquier de la City a été égorgé. Ce n’est pas un crime islamiste mais le fait d’un poignard de commando en usage depuis la Seconde Guerre mondiale, que l’on peut trouver via Internet. Sur le bureau du mort, une photo de sept garçons en uniforme de cadets pour la préparation militaire dans leur collège privé de Potter’s Field – le champ du potier : celui où il ne pousse rien, là où les Juifs ont enterré Judas.

Le thème du collège anglais et du dressage des élites qui perdure de nos jours est au cœur du sujet. Tony Parsons, la soixantaine, n’a pas fait d’études ; il est devenu journaliste de musique pop et romancier. Il est donc critique de la société dans laquelle il baigne, de ses traditions et non-dits. Rien de tel, pour diriger l’empire, que de former de jeunes mâles comme à Sparte durant leur puberté, avant de les ouvrir à l’esprit comme à Athènes durant les années d’université. Potter’s Field est un collège prestigieux fondé par Henri VIII il y a cinq siècles ; encore jeune et athlétique, il y a enterré ses chiens favoris avant de consommer ses femmes. Le système du collège vise à briser l’enfant pour reconstruire l’adolescent ; pour cela, rien de tel que les vexations, les humiliations, les abus sexuels – mais aussi l’attention personnelle des professeurs, la bande soudée des garçons, la ferveur des fêtes et des grands auteurs. Un univers d’où les filles sont exclues, étrangères, d’une autre espèce.

Comme le résume la veuve riche du banquier mort, le collège anglais se résume ainsi : « Professeurs sadiques. Nourriture infecte. Douches glacées. Cette obsession permanente du sport. Quelques brimades de temps en temps. Beaucoup de relations homosexuelles. Il disait toujours que c’était les meilleures années de sa vie » p.60.

Après le banquier, un clochard est égorgé de la même façon, un ami plus que frère des années collège ; il était sur la photo, rêveur et joueur talentueux de hautbois. Mais il n’a pas résisté. Comme les dix petits nègres, les sept garçons disparaissent un à un ; ne survivent que les plus forts de caractère. Qui leur en veut à mort ? Pourquoi après si longtemps ? Qu’est-ce qui, dans leur passé, leur vaut cette punition ? L’un des sept, devenu prof de sport au collège et qui adore forcer ses élèves de 13 ans à ramper dans la boue du terrain de rugby après le match avant de courir une demi-heure pour se vider pour la douche (et le défoulement sexuel qui suit), est égorgé dans le bois d’à côté ; il revient en sang, se tenant la gorge, tandis que ses élèves en pleurs voient s’effondrer leur dieu du stade. Il les dominait et les abusait ; ils l’adoraient.

Puis c’est au tour d’un peintre doué qui s’est fait passer pour mort à 18 ans, noyé dans l’Adriatique ; il a vécu en reclus, couvé par sa sœur, pour échapper à l’Acte qui tourmente sa conscience – mais lequel ? Il ne supporte pas la vérité que découvrent les enquêteurs et se suicide cette fois réellement. Un entrepreneur de travaux, « paki » (d’origine indienne), plus anglais que les Anglais parmi les sept de la fraternité, y passe lui aussi – dans l’incendie complète de sa maison. Impossible de savoir s’il a été préalablement égorgé. Un capitaine de commando y reste en Afghanistan ; il a sauté sur une mine. Ne reste que son jumeau, député au Parlement, le leader du clan des sept.

Les badauds jouent du smartphone pour filmer les scènes de crime et les poster sur les réseaux sociaux ; une journaliste brode sur quelques mots livrés par le constable et fait naître une « histoire », celle de Bob le Boucher, analogue au Jo le Plombier de Barack Obama durant sa campagne : une fake news issue du storytelling, autrement dit un mensonge marketing pour se faire mousser (tous termes venus d’Amérique comme farniente vient d’Italie et bakchich des pays arabes). Bob le Boucher a sa page sur Facebook ; l’histoire a révélé en lui sa vraie personnalité perverse. Car le tueur inventé s’incarne, même s’il est peu probable qu’il ait égorgé justement un à un la même bande de garçons d’un collège huppé où n’est jamais allé. La police contemporaine doit non seulement traquer les criminels, mais tenir compte aussi des imitateurs dus aux réseaux sociaux. Le numérique ne simplifie pas la tâche de tout le monde.

Le DC, Detective Constable, autrement dit inspecteur de la police criminelle londonienne Max Wolfe a de l’intuition et de la persévérance. Il est humain et se préoccupe des états d’âme : celui de sa fille de 5 ans, Scout, dont il a la garde après le divorce ; celui du chien cavalier king-charles Stan, pas encore éduqué à la propreté ; celui du constable Green, encore béjaune devant un cadavre mais bien courageux sur le terrain ; celui de sa comparse Wren qui manie l’ordinateur comme pas un ; celui de son chef le DCI Mulligan, qui trouvera une fin tragique ; celui de la veuve du banquier, Natasha, avec il prendra du plaisir une fois, l’enquête dûment terminée. Ces respirations personnelles dans la série des crimes enrichissent le roman policier en donnant de la profondeur aux personnages. Le lecteur suit leur raisonnement et leurs réactions affectives comme s’il était leur ami, ce qui l’implique dans l’enquête et le fait frémir dans l’action.

La société anglaise est disséquée comme sur une table de morgue car les crimes qu’elle génère ne sont pas sans lien avec ce qu’elle est et ceux qu’elle produit. Société de classe, éducation élitiste, croyance que tout vous est dû dès que vous sortez d’un collège réputé, toute-puissance mâle – on ne tue que tel qu’on a été formé.

Un bon roman contemporain haletant qui en dit long sur les Anglais.

Tony Parsons, Des garçons bien élevés (The Murder Bag), 2014, Points policier 2016, 424 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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Retour à Pise et envol

Adio à la casa familiale de Simone et des gamins. La nonna surveille leur sommeil tandis que Simone met au four les croissants et les boules de pain surgelés pour notre petit-déjeuner avancé à L’Ogliera.

Nous prenons près de l’église le bus de 7h40 pour Portoferraio : 1h30 de virages avec le soleil dans l’œil. Nous repassons par Zanca puis par Marciana, sur nos traces. Puis nous allons directement au ferry de 9h30, Un Moby nommé Kiss. Il est rempli de familles sur le retour.

A l’arrivée, avec retard, nous avons juste le temps de courir pour attraper le train qui nous mènera à Campiglio, d’où nous changerons pour le « rapide » de Florence qui s’arrête à Pise. Sur le quai de Campiglio est élevée une statue de pierre au chien Lampo, plus une peinture à l’intérieur du bar. Ce fameux chien était celui du chef de train, il le suivait partout. Un jour, il s’est fait écraser dans une manœuvre.

En attendant à la gare, je vois une fille de 15 ans au short en coton souple couleur chair si court et si tiré qu’il dessine le pli de la vulve comme le pli des fesses. Cette blonde a un joli visage mais met tellement en valeur ses jambes de pin-up que s’en est gênant.

Dans le train, outre deux Albanais gras et vulgaires, une bande de garçons de 16 ans accompagnés de leur coach vont à Milan. Ils rentrent semble-t-il d’un stage de voile et sont tout dorés par le soleil et blondis par le sel. Un costaud bouclé lit La case de l’oncle Tom en italien, un gros pavé dont il a laborieusement regardé deux pages avant de le refermer. Est-ce la mode ? Est-ce au programme ? Son copain Riccardo, appelé par ses copains Riki, écoute la musique téléchargée sur son smartphone ; il a la voix grave et roule les r à la perfection. Son italien est très agréable à entendre.

Nous ne sommes plus que cinq à prendre le vol EsayJet de 19h20 – qui sera en retard d’une bonne demi-heure. En attendant, nous faisons un petit tour dans Pise, des courses. Les filles cherchent du parmesan, de l’huile d’olive et du vin de Toscane. Au Coop, d’énormes barils de spaghetti de marque La Molisana attirent mon attention.

Les boutiques regorgent de charcutaille artistement présentées, de fromages divers, de pâtisseries.

Je retrouve le restaurant de l’autre jour et nous y mangeons des pizzas. Un caboulot spécialisé dans le tout-cochon, juste en face, nous fait acheter des sandwiches pour le soir. Ils sont assez bourratifs et de fait pas très utiles.

Pour rentrer, huit moyens de transport successifs sont requis : le bus, le ferry, le train 1, le train 2, la navette, l’avion, l’Orlybus, enfin le métro ligne 4 jusqu’à Odéon. L’une des filles me dit que cela fait partie du voyage, elle qui doit encore rejoindre La Rochelle, puis Surgères, puis le bled à côté où elle habite…

F I N du voyage sur l’île d’Elbe

Voyage réalisé avec l’agence Chemins du sud

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Valentin vendu comme esclave

Valentin fêtait le sexe chez les Romains ; il est aujourd’hui vendu comme esclave par les marchands du temple commercial. Des adolescents nus, symboles de l’énergie sexuelle, couraient jadis les rues et fouettaient les filles pour qu’ils procréent car il fallait profiter de l’été à venir pour bien nourrir les mères. Aujourd’hui, ils leur offrent une boite de petites pilules et de petits cœurs niais sur de petites cartes roses (car elles ont déjà la bleue, l’orange, la grise, la noire dans le café, et parfois la verte si elles sont assurées ou immigrées aux States). La seule qui manque, c’est carte blanche.


Le romantisme est venu après Rome et, avec lui, l’idéalisme du grand amour fusionnel pour l’éternité – comme si la vie entière ne suffisait pas déjà. C’était au temps pudibond de l’après révolution politique et de la vraie révolution industrielle qui fit quitter la nature agreste pour s’entasser dans les taudis des villes. Promiscuité et labeur encourageaient à se défrustrer sauvagement, d’où l’appel à « la morale » des bourgeois bien-pensants, accessoirement croyants, effarés de tant de foutre et de gosses pullulant. Le jour de Valentin était pour eux celui des Cendres. Ils réactivaient de la Bible tout ce qui contraint, ignorant volontairement tout ce qui encourage l’accouplement par volonté de cacher ce sein qu’ils ne sauraient voir.

L’histoire a passé, la société du spectacle est née avec le cinéma d’abord, la télévision ensuite et le phénomène des chanteurs enfin, le tout désormais relié par Internet via le téléphone mobile. Elle a fait de l’amour une marchandise. On s’achète un look dans les boutiques de fringues, on file le grand amour (en fait la baise torride) sur le modèle des acteurs, on divorce et trompe aussi vite que dans les films pour rester à la mode.

Les filles se veulent plus égales que les garçons pour compenser leur histoire d’avant droit de vote-divorce-droit au chèque-pilule-avortement et j’en passe. Les garçons, plus timides car plus regardés par la société et à qui l’on demande plus, restent parfois entre eux, à la mode gaie servie par le cinoche et les boites de nuit, ou baisent ici ou là comme les footeux dont ils font des idoles (petite tête, grosse queue).

Alors, puisqu’il faut bien vanter « l’amour », le parer de sentiment ou même d’estime pour masquer le sexe sous-jacent qui ne fait pas « bien », le spectacle a inventé « la » saint Valentin. Ni celle des Romains, ni celle de l’Eglise, mais celle du marchand.

Pauvres adolescents, galvaudés par la société narcissique. Pauvre Valentin, esclave réduit à trimer pour vendre des fringues et des cadeaux, lui qui courait libre dans les rues de Rome jadis…

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Le dernier jour de Rodolphe Marconi

Ce n’est pas un grand film, presque une réalisation d’amateur. Car l’histoire est faible, révélée à la fin comme dans une nouvelle littéraire, ce qui réussit peu au format long métrage. Mais les acteurs sont tellement présents que leurs relations emportent tout et que l’histoire se crée de cette trame, sans insister.

Simon (Gaspard Ulliel), à 18 ans (20 ans au tournage), est fragile et intense. Parti de la maison familiale d’Oléron après le bac, il a passé le bac afin de poursuivre les Beaux-Arts à Paris (il est en deuxième année). Il revient dans le cocon familial et îlien pour Noël. Artiste évaporé qui laisse sa sœur dans l’ignorance du lieu et de l’heure de son arrivée, tout le touche et il a peur de blesser. Il ne se promène jamais sans une caméra ancien modèle, avec laquelle il filme tout et rien, ces petits moments du souvenir. Comme s’il était absent à l’existence, spectateur de lui-même.

On le rencontre dans le train de nuit pour La Rochelle où une jeune fille jolie et placide (Mélanie Laurent) lui demande une cigarette. Ce poncif des films qui n’ont rien à dire était l’entrée en matière classique des années fin de siècle (le XXe) ; ce parti-pris d’enfumage est aujourd’hui très agaçant. Les deux tirent sur leurs tétines en se jetant l’un l’autre des regards subreptices. Puis le garçon va se coucher dans son compartiment – et la fille le suit un moment plus tard, alors qu’elle ne le connaissait manifestement pas avant. Premier jalon du mystère.

Et l’on retrouve les deux sur le bac pour Oléron, la fille invitée chez le garçon ; tout le monde pense qu’elle est sa fiancée ramenée de Paris. Dans l’histoire elle a 17 ans et lui 18. Second mystère.

Le spectateur fait la connaissance de la famille, recuite en passions sous serre, dans cette île où tout le monde se connaît et dont on ne peut sortir sans que tout le monde le sache. La sœur aînée lance des piques à son frère, manifestement jalouse de voir qu’il reste le chéri à sa maman. Le père, évidemment maladroit (encore un poncif), lance des piques à sa femme tout en proposant plus ou moins à son fils de lui montrer le nouveau bateau qu’il vient d’acquérir. Mais comme on est fin décembre, les jours sont courts et l’eau à 10°.

Les deux jeunes couchent ensembles dans le même lit comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Tu couches à poil ou en tee-shirt ? », interroge la fille le premier soir, entièrement nue devant la glace. « En tee-shirt », répond le garçon interloqué et vaguement pudique. Ils sont couchés, ils ne baisent pas, et leurs fantasmes se tiennent tout droit dans leurs têtes. Même le lendemain, lorsque Simon a trop chaud et ôte son tee-shirt, Louise n’est pas excitée par ce beau corps ; et si le garçon vient sur elle, c’est pour… lui masser le dos. Troisième mystère.

Comme il n’y a rien à faire dans l’île sauf se promener et observer les pêcheurs, le garçon propose à la fille d’aller dans le café qui sert de boite à la fois aux adultes et à la jeunesse. Au retour, dans la vieille Aronde coupé qui est un autre signe de la date antique de cette histoire (après le train de nuit et le bac), Simon demande à Louise de l’attendre un moment. Il monte dans le phare où son ami Matthieu (Thibaut Vinçon) est en service. Lasse d’attendre son retour, Louise suit ses traces et ne peut qu’être présentée à Mathieu. Simon aurait manifestement voulu garder son ami d’adolescence pour lui seul, mais il ne peut faire autrement. Quatrième mystère.

Alors tout s’enchaîne enfin.

Mathieu en pince pour Louise qui se laisse faire. Simon ne comprend pas, à la fois timide parce qu’il n’a manifestement jamais enfilé une fille, et jaloux parce qu’il a dû avoir quelques relations intimes avec Mathieu avant son départ pour la capitale. Chacun embrasse chacun devant l’autre – sur la bouche – mais c’est plus long pour les deux garçons. Mathieu et Louise vont admirer le corps de Simon qui nage dans la piscine. Louise, seins nus sous une robe transparente pour une soirée prêtée par la mère (!), essaye le rouge à lèvres sur Simon, « ça te va bien », lui dit-elle tandis que le père entre dans la pièce (!). Les trois se retrouvent dans le lit de Mathieu (!), mais c’est Louise qui l’enserre. Simon en sera réduit à se branler sur le lit, fantasmant sur l’odeur de son ami, lorsque le couple aura été se promener.

La mère de Simon reçoit un coup de téléphone qui la laisse sans voix ; son amant d’il y a 20 ans se manifeste. Elle va le voir à l’hôtel, ne veut pas renouer mais, son mari lui étant trop pesant, elle finit par rebaiser. Puis déclare à son mari qu’elle le quitte.

De ce fait, elle avoue à Simon que son père n’est pas son père et que le « vrai » (disons plutôt le biologique, qui n’en a rien eu à foutre autrement que pour la première seconde) désire le voir. Mais lorsque Simon, déstabilisé, veut rencontrer ce géniteur, l’hôtelière lui annonce qu’il est parti le matin et a réglé sa note. Sa mère s’est fait engrosser (dit-elle) « par le premier venu » parce qu’elle venait de perdre un bébé et qu’elle a voulu tout de suite en faire un autre, alors que son mari refusait.

Tout s’écroule dans l’univers du garçon. Son père est un faux et le vrai ne veut pas de lui ; sa mère a couché avec un autre, a menti à tout le monde, n’a désiré qu’un fils de substitution pour compenser le vrai, et elle quitte le foyer pour aller on ne sait où ; sa « fiancée » (qui ne l’a peut-être pas accompagné par hasard) couche ouvertement avec son meilleur ami (et ex-amant).

Roulé dans la farine depuis l’enfance, manipulé par tout le monde, rejeté par tous – comment trouver sa vie avec une identité explosée ? Sur un coup de tête, Simon brise une vitre – et s’égorge sans vraiment le vouloir (?) Le boy toy de l’un et l’autre, protégé jusqu’ici par le cocon de la vitre, fait éclater la transparence. La vérité tue ! C’était le dernier jour

Raconté avec pour début cette dernière scène, dans une tentative maladroite d’appâter le spectateur et de le sensibiliser aux « mystères ». Avec un ultime rajout final inutile du « je ne sais pas si je suis mort, mais… » qui enlève de l’intensité dramatique.

En bref un film gauche, trop tiré, à l’histoire mal écrite – mais qui réussit à toucher parce que les acteurs ont les rôles dans leur peau. Et voir Gaspard Ulliel à 20 ans mérite bien quelques maladresses.

DVD Le dernier jour de Rodolphe Marconi, 2004, avec Nicole Garcia, Gaspard Ulliel, Mélanie Laurent, Bruno Todeschini, Lancaster 2007, 105 mn, €14.99

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Boukhara 4

A la mosquée Bolo Khaouz, un vieux tout à fait authentique se dirige vers nous et vient s’asseoir tout près. Il observe, il veut bien se faire prendre en photo, il ne dit pas un mot.

Toute une théorie de babouchkas vient prier. La mosquée est en activité, mais vide de fidèles en ce jour et à cette heure. Elle est donc visitable aux étrangers. La vaste salle sous la coupole est recouverte de tapis, sur lequel on n’entre que pieds nus. Rien de remarquable, sinon quelques tracts imprimés appelant au pèlerinage ou aux dons, comme dans nos églises.

Je prends les babouchkas en photo à l’extérieur ; elles veulent se voir ; les autres veulent être prises aussi, en notre compagnie. C’est un moment d’échanges populaires. Nous ne nous comprenons pas par les mots, mais c’est bon enfant. S’agit-il d’une superstition de l’image ? La résistance à l’interdit islamique ? Quelque chose à voir avec le culte orthodoxe des icônes peut-être ?

Nous sommes trois à monter dans le petit minaret élevé sur la place, en face de l’entrée de la mosquée. Cela par autorisation du porte-clés de la mosquée, qui nous ouvre la porte. Les marches sont hautes chacune de 50 cm, la spirale étroite. D’en haut, à une quinzaine de mètres du sol, rien de remarquable à voir. A la redescente, les sept autres, sans doute jaloux, ont enfermé les trois que nous sommes au cadenas. C’est juste une blague.

Nous revenons à pied par les quartiers de ce matin. Etonnant comme le groupe se laisse guider en aveugle, comme personne ne fait attention où il se trouve. Les filles ne se reconnaissent pas, elles n’ont aucun « sens de l’orientation ». Or, ce sens, c’est de l’observation surtout, pas quelque chose d’inné dont on serait apte ou inapte ! Comme un certain nombre est emmené par Rios à « la boutique de chemises », ces hauts sans manches ni col, brodés exotique, j’en ramène deux à l’hôtel par les rues empruntées dans l’autre sens ce matin même. Ils sont incapables de les reconnaître…

Garçonnets et ados aiment à se faire prendre en photo ; c’est tout juste s’ils ne disent pas merci. Est-ce un moyen d’échange avec les étrangers ? de reconnaissance qu’ils existent ? Faute de langage commun, l’image est peut-être la première forme de communication, spontanée et immédiate ? A Naples, je me souviens, les gamins étaient de même il y a dix ans encore. Les filles ? Elles sont voilées et passent comme des apparitions, loin de toute foule – surtout mâle ! Il est d’usage que les mâles musulmans ne savent pas se retenir, si l’on en croit les commentaires de Mahomet rapportés par ses zélateurs.

Rios possède une grosse Volga dernier modèle. Ce pourquoi il nous bassine avec les Volga. Il me reproche de toujours désigner les vieilles Volga d’époque soviétique, comme s’il n’y en avait pas de plus neuves. Il est vrai qu’elles étaient à l’époque reconnaissables comme voitures des cadres du parti. Pas les limousines Tchaïka, ni les Zil des pontes moscovites, mais le véhicule du tout-venant à parti d’un certain grade, plus spacieuse, plus puissante et plus confortable que les Moskvitch et autres petits modèles. La marque a arrêté sa production en 2006, trop obsolète, trop peu aux normes pour poursuivre. Les derniers modèles consomment encore 12 litres d’essence aux 100 km. Rios aime les voitures grosses et puissantes, signe d’arrivisme ou, plus gentiment, d’ambition sociale. Ce n’est pas un reproche : nos parents, dans les années 60, avaient exactement le même comportement. Aujourd’hui, la voiture est moins marquée socialement en nos pays développés, le riche peut très bien rouler en petite voiture pour la ville, ou le smicard s’acheter – d’occasion – une grosse BM. A 25 ans, Rios veut exister. Il aurait bien acheté une Mercedes, mais le prix, même en seconde main, reste dissuasif pour ses moyens. Il joue alors le ‘vintage’ avec cette Volga de l’époque d’avant. Il me rappelle ces étudiants des années 70 qui roulaient en Traction-avant Citroën.

Nous sommes quelques-uns à prendre une bière à 3000 soums en fin d’après-midi, à une terrasse de café bordant le bassin. L’un des garçons a remplacé sa chemise blanche par une sorte de gilet traditionnel de feutre, trop chaud sur le corps, mais sans manche ni col, qui lui laisse les épaules et la gorge à nu, tout comme le nombril. Il arrose au jet la surface sous les tables, voire les pieds des consommateurs. Cela rafraîchit l’atmosphère mais montre un comportement un peu brut, « administratif », du style « rien à f…aire que vous soyez mouillés, le règlement doit être appliqué, tout le monde pareil. » Cela reste très soviétique.

Nous dînons dans la medersa près du bassin, mais en retrait. La maison de couture Ovaciya présente un défilé de mode locale, en alternance avec des danses folkloriques. De quoi animer la cour, qui est dûment fermée au reste du public, et faire les affaires tant des restaurants qui ont installé leurs tables tout autour, que des boutiques ouvertes sur les galeries. Le repas, servi durant ce temps, est composé de salades-soupe-raviolis. Nous nous mettons en frais d’un vin rouge ouzbek. Nommé ‘Omar Khayam’, il ne fait pas honneur au poète, amoureux du vin. Il est épais, âpre, presque vinaigré. Dans le verre, il a l’aspect du jus de framboise.

Pas un enfant n’est admis dans l’enceinte fermée de la medersa. En cause, le défilé des femmes. Leur attitude apprêtée, provocante, les pervertirait. L’islam tolérant d’ici est resté très prude en tout ce qui concerne l’autre sexe. Entre eux, les garçons peuvent faire quasiment ce qu’ils veulent, du moins aller très loin ; avec les filles ou les femmes, ils ne sont autorisés à aller nulle part – jusqu’au dû mariage. Lorsque les portes s’ouvrent quelques moins de 15 ans s’engouffrent à l’intérieur, alléchés par l’interdit. Hélas ! Il n’y a plus rien à voir, que quelques étrangères qui ont largement l’âge d’être leur mère, fagotées de jeans d’hommes et sans aucune des attitudes lascives qu’ils ont pu fantasmer.

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Vallée d’Artcha Maidan et gorges de la Sarimat au Tadjikistan

Notre nuit est chaude, dans le calme étonnant de la maison de terre. Ni les ânes, dont le braiment hystérique est vraiment laid, ni le chant matinal des coqs déplumés aperçus hier ne nous troublent. Le jour, par la fenêtre, nous réveille vers 6 h. Cela paraît tôt, mais nous nous sommes couchés dès la nuit tombée, avant 20 h. Les malades semblent aller mieux, altitude, fatigue et parasites cédant progressivement la place.

La bouillie d’avoine, servie ce matin pour caler les estomacs, rencontre un certain succès mais pas le saucisson, de porc cette fois, pour la minorité non-musulmane et essentiellement russe du pays. Rios nous dit « qu’en hiver » même les musulmans du pays se laissent tenter par la viande de porc puisqu’il n’y a rien d’autre d’assez gras à manger pour résister aux basses températures.

Lorsque nous quittons la ferme, c’est pour rejoindre la piste d’hier et la prolonger. Il fait plus frais au matin et c’est moins désagréable. Lorsque nous marchons au soleil il est très vite accablant, mais de larges plages d’ombre dues aux falaises nous ménagent des instants glacés. Nous longeons le même torrent, sur les bords duquel poussent des eucalyptus. Ils donnent de l’ombre pour les pauses.

Lors de l’une d’elles, nous rencontrons une famille russe de Saint-Pétersbourg. Leur origine est reconnaissable et je la donne à Lufti avant qu’il ne parle avec eux. Comment en juger ? Eh bien par ce chic décontracté de citadin cultivé, un rien branché à l’américaine, par lequel un Pétersbourgeois veut se distinguer des moujiks et surtout des administratifs Moscovites. Lufti en est soufflé. Outre le guide tadjik aux cheveux longs, les Russes sont quatre. Un jeune homme d’environ 18 ans est le plus flamboyant avec sa chemise blanche ouverte sur la gorge, son teint rose, ses lunettes noires et son foulard noué sur la tête en pirate. Elancé et musclé, il porte un gros sac à dos avec les affaires de sa mère (qui ne porte rien). Le garçon est le portrait du père en plus fin, avec encore cette grâce de poulain qui n’a pas fini de croître. Il est manifestement la fierté des parents, de sa mère qui lui pose la main sur le bras, du père qui le couve du regard. Sa sœur, plus effacée, semble un peu plus âgée.

La piste reprise, en sens inverse des Russes, les ânes ne tardent pas à nous rattraper et nous pausons pour les laisser passer. Une petite brise tiède sèche la transpiration dès que l’on s’arrête. Sur la basse continue du torrent s’élèvent des cris aigus d’oiseaux, rares parce qu’il y a trop peu d’arbres. Parfois poussent quelques têtes de coquelicot d’un rouge vif. Nous croisons quelques gamins montés sur des ânes et des adultes qui se rendent aux villages voisins.

Des bergeries de pierres sèches, aux toits en claie de bois recouvertes de terre, sont installées le long de la piste à un endroit.

Nous suivons la rivière, donc sa vallée appelée Artcha Maidan. Lors d’une pause, à la fin, je veux remplir ma gourde déjà vide de la chaleur du matin. Le groupe s’éloigne sur le sentier. Mais je glisse sur le rocher mouillé et me voilà à prendre un bain glacé dans le torrent à remous. L’eau est peu profonde et je me redresse bien vite, mais je suis trempé. Le soleil est tel que c’en est presque un bonheur. Je ne tarde pas à sécher, seul le slip restera mouillé plusieurs heures. Je comprends pourquoi les soldats dans la jungle n’en portent jamais : l’humidité qu’il garde, dans les plis serrés sur la peau, engendre irritations et mycoses.

Une heure plus tard, sous un gros bouquet de saules, au bord du torrent, nous nous arrêtons pour le pique-nique. Lufti veut rafraîchir la bouteille de Fanta, mais l’impétuosité de l’eau finit par l’emporter sans qu’il s’en aperçoive. La boisson fera peut-être le bonheur d’un gamin en aval ? Riz, salade de tomate-concombre-oignon, fromage fondu en rouleau, saucisson de porc et conserves de poissons font notre ordinaire.

Sieste sous le saule aux feuilles vert-doré. Certaines sont trouées par quelque insecte et le soleil joue dans leur dentelle. La brise qui monte dans la vallée les agite doucement, fracassant la lumière comme dans un kaléidoscope. La chaleur est intense par intermittence, lorsque l’astre réussit à percer le feuillage.

Nous poursuivons la vallée par les gorges qui se resserrent autour du torrent, les gorges Sarimat. Puis nous bifurquons brutalement à la perpendiculaire pour attaquer directement la montée. Notre déshydratation est telle que nous avons du mal à grimper les dernières pentes – les plus dures selon le topo d’hier. De petites pommes acides nous rafraîchissent un peu dans le premier tiers, mais nos pauses nécessaires se font chaque fois plus longues. Cela fait déjà onze heures que nous marchons depuis ce matin, avec deux pauses d’une heure à une heure et demie. Le circuit, tel que décrit dans la brochure, est trompeur. Il accumule les temps de marche (que les soviétiques comptent hors de toute pause, au contraire de nous !), les dénivelées (nous partons de 1700 pour arriver à 3000, soit 1300 m dans la seule après-midi), et l’altitude (aucune adaptation, direct à plus de 3000 m le premier jour…).

Nous montons donc ces dernières heures à pas lents, dans la chaleur, vers les bergeries d’altitudes situées sous le col. J’ai descendu trois gourdes d’un litre aujourd’hui, en plus du litre habituel de thé ou café du petit-déjeuner ! Avec la soupe et les boissons du soir, cela fera largement 5 litres.

Des enfants en brochette nous accueillent, en contrebas des bergeries. Ils sont au courant de notre venue, plusieurs treks par an passent rituellement ici. Lufti les connaît bien à force de passages. Les enfants adorent cet événement dans leur existence toujours pareille. Ils vivent rythmés par les saisons : d’avril à octobre en altitude à garder les troupeaux ; le reste du temps en bas, au village.

Nous ne voyons que les plus petits, jusque vers l’âge de dix ans. Les autres sont à l’école ou au travail avec les adultes.

Parvenus aux bergeries, après une forte pente, nous sommes invités à entrer dans une cabane. Elle est tout en longueur, éclairée seulement par la porte. Les pierres sèches laissent filtrer quelques rais de lumière et passer des filets de vent, parfois. Le feu de bois fume, allumé près de la porte. Des tapis usés et terreux sont installés au sol, mais l’altitude semble-t-il les immunise de parasites. Le toit est bas, plat, fait de troncs d’arbres posés sur les murs et étanchéifiés tant bien que mal au torchis. Assis en tailleur tout autour du tapis central, nous buvons le thé rituel (j’en descends six tasses !), mangeons le yaourt de brebis, des abricots et des pommes fraîches du coin. Des bonbons brillants et du sucre candi, achetés en magasin, donnent à l’accueil traditionnel un éclat moderniste. Ils montrent que l’URSS a posé son empreinte. Les petites filles, prenant très au sérieux leur rôle de futures maîtresses de maison, sont aux petits soins pour nous, surtout pour les garçons.

Il nous reste encore une quarantaine de minutes de montée raide après cet intermède de repos. Le camp est installé sur un pâturage à peu près plat, au milieu des bouses, sous le col Tavassang à 3300 m, que nous passerons demain.

Je m’empresse de monter la tente, avec Bénédicte, afin de pouvoir me poser à plat sur le dos, sans plus rien à grimper, et écrire quelques pages reposantes. Le vent thermique qui coule du col nous glace et, dès qu’elle est montée, nous sommes bien sous la tente.

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Entrée au Tadjikistan

Notre réveil, à 5 h du matin, n’est pas trop dur, compte-tenu du décalage horaire. Nous avons une longue route à faire. L’air sec déshydrate. Le petit-déjeuner, que nous prenons sous la coupole de tradition islamique, nous revigore. Le pain de Samarcande, réputé, est très sec selon nos normes. Il se conserve bien, sans doute, mais n’a rien de la brioche ! A la russe, saucisson rose et fromage standard de type gouda agrémentent les fruits frais et la confiture avec le thé ou le café. Le décor en stuc pastel est très bien fini et les garçons, jeunes et lisses, sont discrets et efficaces. L’un d’eux a le visage et le torse triangulaires, cette apparence géométrique est accentuée par l’ouverture triangulaire de la chemise sur la gorge. C’est assez frappant. Son acolyte a l’air plus russe, blond et rose, moins anguleux. Il n’a pas la finesse du jeune homme de l’accueil, un Biélorusse aux yeux bleus. Aucune femme ne sert, dans cet hôtel. Nous sommes en pays musulman…

Le soleil qui se lève passe un rayon doré qui donne une teinte chaude à tout cela. Fromage, saucisson, œufs, fruits, yaourt, pains, divers, jus de fruit, en plus du thé et du café, sont le signe d’une abondance que l’URSS était bien incapable de fournir.

Nous partons vers 6 h 45 en bus jusqu’à la frontière tadjike. Les alentours de Samarcande voient pousser la vigne. Cette culture est très ancienne dans la région, nous dit Rios, on pressait déjà le raisin au IVe siècle avant. Des archéologues français ont découvert un pressoir de pierre dans l’ancienne Samarcande. Les Ouzbeks ne boivent pas tellement de vin. C’est moins la religion que l’habitude qui prévaut : ils préfèrent nettement la vodka russe ! Affaire économique aussi : « la vodka, nous précise Rios, est moins chère que gratuite. » Tellement peu chère, d’ailleurs, que sa production a été arrêtée « jusqu’en 2012 ». L’économie post-soviétique se préoccupe en effet d’efficacité plutôt que d’administration des choses. Les musulmans ouzbeks – « et même les pratiquants », selon Rios – ne voient aucun mal à boire un coup de temps en temps. Il est de tradition que toute fête ne peut être réussie que si tous les mâles ayant l’âge sont ivres à la fin. Sinon, la réputation de l’hôte en prend un coup : « il n’a pas bien régalé ses amis. »

A la frontière, 70 km plus loin, les véhicules ne passent pas. C’est curieux pour deux républiques « sœurs », qui faisaient toutes deux parties de l’Union Soviétique il y a 15 ans encore… Nous quittons notre bus pour traverser à pied, bagages à la main, les quelques deux cents mètres qui séparent les barrières. A l’intérieur, dans des bâtiments de béton éclairés comme des salles de classe, les bureaucrates s’en donnent à cœur joie. Il faut paperasser, vérifier, recopier, tamponner. Un premier employé vérifie passeport, visa, document rempli (en anglais), déclaration de devises. Il remplit soigneusement un registre, comme dans l’ancien temps. Le stylo-bille a remplacé la plume, mais c’est tout juste. Un second tape sur un antique ordinateur les données d’identité du passeport. Il frappe d’un seul doigt. Il faut dire que les caractères latins ne sont pas sa lecture maternelle. Les bagages sont passés aux rayons X. Barrières, miradors, hauts grillages, fossé antichar ou presque… Côté tadjik, aucune voiture ne peut enfoncer la barrière pour forcer le passage, un fossé rempli d’eau la bloque. Ce qu’ils appellent ici une « dezobarrier ». Les voitures autorisées peuvent le franchir, mais en roulant au pas. Le Tadjikistan est très fier de son indépendance, acquise le 9 septembre 1991.

Côté tadjik, des paysans massés à la barrière piétons attendent le passage. Ce n’est pas l’heure, mais ils s’accrochent à la grille comme s’ils étaient prisonniers ou qu’une distribution de soupe devait avoir lieu. Ils ont la longue habitude de la queue à la soviétique, cela se voit. Ils sont parents de familles de l’autre côté, que des frontières artificielles et jalousement gardées isolent depuis quelques années seulement. On pourrait comprendre la méfiance des Ouzbeks envers les Tadjiks, car c’est bien au Tadjikistan qu’ont eu lieu ces attentats islamiques et cette quasi guerre civile dans la vallée centrale de Gharm/Karatéguine. Mais c’est au contraire côté tadjik que les contrôles sont les plus méfiants et les plus tatillons. Le Tadjikistan est le seul état de langue perse de l’Asie centrale. Et, de ce fait, il a connu de 1992 à 1997 une guerre civile entre « néo-communistes » et « islamo-démocrates ». Les premiers étaient évidemment soutenus par la Russie, les autres par l’Iran et l’Afghanistan. Les sudistes du Kouliab alliés aux nordistes Khodjentis majoritairement ouzbeks, s’opposaient aux régions perses de Gharm et du Pamir. La guerre civile aurait fait 60 000 morts et provoqué l’exode de milliers de réfugiés vers les pays alentour. Les combattants islamistes radicaux sont partis continuer la guerre en Afghanistan, tandis que les dirigeants de l’opposition se sont exilés en Iran. La situation politique intérieure est stable depuis l’Accord général sur la Paix et la Réconciliation Nationale du 27 juin 1997, conclu par l’ONU, la Russie et l’Iran.

143 100 km² pour 6,5 millions d’habitants musulmans sunnites à 85%, le Tadjikistan apparaît comme le petit frère de l’Ouzbékistan avec un taux d’alphabétisation de 99% et une espérance de vie de 64 ans aussi, tout comme un régime présidentiel fort. Les élections du 6 novembre 2006 ont vu la réélection « de facto » du Président Rakhmonov. L’agriculture compte pour 24% du PIB mais pour 67% de la main d’œuvre. De mœurs encore rurales, il est recommandé par le site des Affaires Etrangères de proscrire « la nudité. Il est déconseillé de porter le short et plus encore de se déplacer torse nu. Il est également recommandé, dans les zones rurales, de ne pas se baigner en maillot à proximité des lieux d’habitation. » Plus arriéré que son voisin turcophone, le Tadjikistan est aussi plus rigoriste musulman.

Nous prenons place dans deux véhicules 4×4 russes, ces fameux UAZ-452 déjà empruntés en Mongolie, rustiques et solides. UAZ, Ulyanovsky Avtomobilny Zavod, est l’acronyme de la fabrique d’armes d’Ulianovsk, ville à qui fut donné le véritable nom de Lénine. Aujourd’hui Simbirsk sur la Volga, les usines y furent décentralisées depuis Moscou sur ordre de Staline qui craignait l’avancée des troupes allemandes. Elles ont fabriqué des camions ZIS en plus de la fabrique d’armes. L’usine fut vouée aux Jeeps russes, les GAZ-69 militaires, dont la version civile fut produite sous le nom d’UAZ-469 au milieu des années 1960. C’est en 1958 que la première version 4×4 van UAZ-450 est sortie, améliorée deux fois pour aboutir à l’UAZ-452. Elle était à destination militaires et des policiers, mais fut vendue aussi et fort appréciée des fermiers et autres géologues. Le surnom russe de ce véhicule est « le bélier ».

Pendjikent (qui signifie « cinq villages ») est la ville frontière, à deux ou trois km du poste. Bien que nous soyons dimanche, les gens travaillent aux champs. Ils sèment des pommes de terre. Nous croisons de jeunes femmes au foulard sur la tête, des gamins en débardeur, noirs comme des pruneaux, des vieux ridés et fatigués. Tracteurs, vélos, antiques autos d’époque soviétique cahotent sur la route ou sur les chemins de terre entre les champs. La Volga des notables paysans dénote un certain prestige social ; c’était la voiture officielle des apparatchiks de rang moyen en ex-Union Soviétique. Des vaches, des ânes, broutent consciencieusement les bas-côtés ; il faut dire que l’herbe est rare, tout ce qui n’est pas roche est champ cultivé. La route étroite a des accotements évanescents.

La plaine dure à peine. Bientôt, nous apercevons la montagne. Elle s’élève brusquement, altière avec ses neiges éternelles. Domine le Chim Targa, 5489 m. « Le Tadjikistan, c’est 85% de montagnes », nous assure Rios. D’où ses ressources minières. « Le reste, c’est de l’élevage, il y a peu d’agriculture. » C’est au Tadjikistan, dans la chaîne du Pamir, qu’existe le Qullai Ismoili Somoni, ex-plus haut sommet de l’URSS connu sous le nom de « Pic du Communisme. »  La grand route vers Douchambe, la capitale de l’état, est en très mauvais état. Elle n’est bientôt plus qu’une piste trouée où les camions se croisent à grand peine. Le paysage se fait plus sec ; les seuls îlots de verdure sont les villages. L’ensemble est gris fer, triste, strict. La terre ici réclame du travail et encore du travail. Un fleuve roule à grands flots d’un ocre métallique et il attaque violemment et obstinément le schiste des méandres, se chargeant un peu plus de particules. C’est de cette Asie centrale contrastée que sont partis migrer les peuples indo-européens, au moins les Celtes, avançant lentement mais obstinément vers l’Atlantique à raison de 30 km par génération, défrichant la terre en chemin et y essaimant des gosses. Nous en sommes les descendants.

Nous déjeunons dans un restaurant sombre, tout en longueur, dans le bourg d’Aini. A l’extérieur, des gamins nous proposent à la vente de petites pommes cueillies sur l’arbre, des abricots frais dont c’est la pleine saison, des boules de fromage. Ils sont patients, professionnels, soucieux de gagner quelque argent.

Au-delà du fleuve, la piste de fait étroite, elle monte dur. Elle longe le fleuve d’en haut et est fort ravinée par les pluies. Nous remontons la vallée de Zeravshan vers le massif des Fan’s. Le véhicule quitte la piste pour une autre, plus étroite encore et plus défoncée dans la vallée de Passudaria. De 2×4, nous passons en 4×4, puis en 8×4 avec la démultipliée. Les moteurs chauffent. Trous, cailloux, prés avec vaches, ânes chargés d’herbe et guidés par des gosses, l’endroit n’est pas désert. Un peu plus bas, toute une tribu de garçons de 7 à 13 ans se baigne tout nu dans un trou d’eau. Bronzage intégral et fraternel. « Ils ont l’habitude ici », décrète Rios. Rares sont les véhicules qui empruntent cette voie, en témoignent les ânes. Ils sont maladroits face à cet animal inconnu d’eux qui gronde. Leurs maîtres ne sont pas moins empruntés, ne sachant trop où orienter du bâton leurs bêtes. L’un va à droite, l’autre à gauche, le troisième, indécis, reste carrément au milieu. C’est l’occasion de quelques scènes épiques. Les gosses maîtrisent mal les animaux, habitués à aller où ils veulent. Les pères, encalottés et enveloppés des amples vêtements de tradition, sont plus posés, mais ne voient pas d’autre issue que de stopper leur monture, ne sachant trop que faire. Aux voitures de la contourner. Ils saluent d’un signe de tête et la main sur le cœur.

Dans les villages, aux abords des prés où les adultes travaillent, des jeunes filles vêtues de couleurs vives s’occupent des petits et de la bouilloire à thé, ou bien font la vaisselle. Nous en sommes en pleine saison de récolte des abricots, dont les fruits orange vif parsèment les branches. Les arbres sont massés autour des habitations. Il s’agit de les étaler pour les faire sécher sur les toits de terre lissée, comme au Pakistan. Tous ces gens sont heureux de voir du monde, même si quelques coupoles sur les toits montrent qu’ils ont électricité et télé.

Les vaillants 4×4 russes nous montent au camp de base des alpinistes soviétiques. Nous avons 20 mn à pied à faire pour atteindre notre bivouac, qui est installé au premier lac, l’Alaoutdine, à 2600 m. Des ânes nous suivent avec les gros sacs. Nous sommes au pied du mont Chapdara, 5040 m. Il fait frais après la chaleur de la plaine et nous ne tardons pas à enfiler les polaires. L’eau immobile du lac est cristalline et le ciel s’y reflète comme en parfait miroir.

Rios l’Ouzbek francophone est accompagné de Lufti, le Tadjik sirdar et de sa femme russe Liouba, cuisinière. Nous sommes entre « frères » issus de l’Union Soviétique. Un adulte et trois adolescents servent comme âniers. Sur ce terrain pentu, boisé et caillouteux, nous plantons les tentes aux rares endroits plats. Elles sont dispersées un peu partout, montées tant bien que mal.

Le soleil descend, le vent tourne et s’inverse dans la vallée – comme toujours. Deux du groupe ont « payé un supplément » pour avoir une tente single – mais ce n’est pas prévu ici où les mœurs restent ‘kollectiv’. Ils sont vexés. L’égoïsme avance à grand pas. Moi, je fais tente avec Bénédicte, une ravissante lyonnaise blonde née à Marseille et qui travaille dans l’océanographie. Nous sommes en accord.

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Tolstoï et ses enfants

Léon Tolstoï a eu 13 enfants, dont 5 sont mort en bas âge ; des 8 restants, 5 garçons et 3 filles.

Comme tous les pater-familias de l’ancien style autoritaire, Tolstoï a préféré ses filles, notamment Macha, décédée à 35 ans sans enfants. « Les fillettes m’aiment bien [Tatiana et Marie dite Macha]. – Macha est tenace », écrit-il le 17 juin 1884 à 56 ans. « Elle seule me fait joie » écrira-t-il encore le 21 septembre 1889, p.1034. Tatiana deviendra peintre et directrice du Musée Tolstoï après la mort de son père. Alexandra a fait deux ans de prison pour « activité contre-révolutionnaire », puis s’est exilée aux États-Unis en 1922, déclarée « ennemie du peuple » par les dirigeants de l’URSS, aussi sectaires et bornés en communisme que Tolstoï le fut en christianisme. Eux aussi étaient persuadés de détenir « la » vérité. L’Eglise avait préparé le socialisme d’Etat depuis des siècles par la culpabilisation et l’obéissance aveugle aux Commandements de la Morale immanente, par la prétention de détenir l’unique Vérité (Pravda en russe…).

Les journaux et carnets du volume 1 ne portent que jusqu’à l’âge de 61 ans. Marié tard avec Sonia (Sophie Behrs), Léon ne s’est senti adulte et responsable qu’à la naissance de son premier fils, Sérioja (Serge) en 1863 ; il a alors 35 ans. Il ne s’entendra pas avec lui une fois adulte, « l’esprit châtré de sa mère », dira-t-il. Serge sera musicien.

Il n’a aimé ses garçons que petits, encore animaux, mignons. « Seuls les petits enfants sont vivants », écrira-t-il le 17 mai 1884, à 56 ans. Et encore, le 29 juillet 1889, en plein été continental russe à la campagne de Yasnaïa Poliana : « Première impression – les petits tout nus [Andreï 12 ans et Mikhaïl 10 ans] faisaient je ne sais quelle polissonnerie. Ensuite leurs apprêts pour un pique-nique – bouffer dans un nouvel endroit » p.999. Lui va se baigner – pourquoi pas les enfants ? André est décédé jeune et Michel s’exilera en France pour être musicien. Le 22 mai 1878 : « Les enfants : Ilya [2ème fils, 12 ans] et Tania [1ère fille, 14 ans] se racontaient leurs secrets, leurs amours. Comme ils sont terribles, abominables et mignons » p.650.

Dès qu’ils ont grandis, la manie lui a pris de les dresser à la morale chrétienne, leur faisant la leçon de lancinante façon, sans jamais les écouter, puisque lui détenait « la » vérité révélée. 16 avril 1884 : « Je ne peux pas sympathiser avec eux. Toutes leurs joies, l’examen, les succès mondains, la musique, l’ameublement, les achats, tout cela je le regarde comme un malheur et un mal pour eux et je ne peux pas le leur dire. Je peux, et je leur dis, mais mes paroles n’accrochent personne. Ils ont l’air de savoir – non pas le sens de mes paroles, mais que j’ai la mauvaise habitude de dire cela. (…) Si j’accepte de participer à leur vie – je renonce à la vérité, et ils seront les premiers à me jeter à la figure cette renonciation. Si je regarde avec tristesse, comme maintenant, leur déraison – je suis un vieillard grognon, comme tous les vieillards » p.808.

16 mai 1884 : « Les aînés des enfants sont grossiers [18 et 20 ans], et cela me fait mal. Ilya passe encore. Il est gâté par le gymnase et par la vie, mais en lui l’étincelle de vie est intacte. En Serge il n’y a rien. Toute sa futilité et sa lourdeur d’esprit sont à jamais consolidées par une imperturbable satisfaction » p.822. Ilya est parti en Serbie après la révolution. Le 8 juin 1884 : « Les enfants, Ilya [18 ans] et Lelia [Léon, 15 ans], sont arrivés – pleins de vie et de tentations, contre lesquelles je ne peux presque rien » p.832. Se souvient-il des siennes, de tentations, durant sa jeunesse sans freins ni discipline ? Il juge, condamne et pardonne – et tout cela le fait souffrir (inutilement). Lev (Léon, dit Lélia) a fui en Suède pendant la révolution.

Pour le chrétien, et Lev Nicolaïevitch Tolstoï en était un de l’espèce mystique, il faut souffrir pour être éduqué et sauvé. Sans contraintes ni épreuves, pas de rédemption. Le « péché originel » a puni les humains pour avoir voulu connaître au lieu d’obéir ; dès lors les hommes devront travailler « à la sueur de leur front » et les femmes « enfanter dans la douleur ». Tel est le christianisme, et des enfants heureux ne font pas partie du programme. Surtout les garçons : c’est au père de les éduquer à son image (comme l’Autre) ; les filles seront formatées par leurs maris et leurs grossesses. « Si au moins ils comprenaient que leur vie oisive, entretenue par le labeur d’autrui, ne peut avoir qu’une justification : profiter de leurs loisirs pour réfléchir, pour penser. Non, eux emplissent soigneusement ce loisir de vaine agitation, si bien qu’ils ont encore moins le temps de réfléchir que ceux qui sont accablés de travail », déplore-t-il le 5 avril 1885 p.863. Mais les éduque-t-il ?

Non… « Hier encore avec ma femme j’ai failli engager une dispute sur le point de savoir pourquoi je n’enseigne pas mes enfants », avoue-t-il le 12 décembre 1888 (son aîné a déjà 25 ans !). Mais il ne répond pas à la question, il élude aussitôt avec des généralités chrétiennes, par déni, par offrande de sa souffrance ; il poursuit la phrase ci-dessus directement par : « Je ne me suis pas souvenu à ce moment-là qu’il est bon d’être humilié. Oui : il y a la conscience. Les hommes vivent soit plus haut que leur conscience soit plus bas. Le premier est une torture pour soi, le second est détestable » p.882. Quel est le rapport avec l’enseignement à ses enfants ? Le lecteur ne peut que donner raison à sa femme et à ce qu’elle lui déclare, le 20 janvier 1889 : « Elle a dit que j’ai des principes et pas de cœur. Le Christ non plus n’en a pas ? » p.898. Toujours la paranoïa d’être dans son bon droit et persécuté, la mégalomanie de se vouloir comme le Christ et donc de ne jamais écouter le bon sens des autres. Conduire « toute sa vie pour l’exécution de la volonté de Dieu » (14 avril 1889, p.945) dispense-t-il d’agir ici-bas pour les siens ?

Léon Tolstoï ne pouvait s’empêcher de baiser, il aura même un bâtard avec une paysanne en plus de ses enfants, mais la progéniture est sa croix. Pourquoi ne pas se contenir si s’occuper des enfants qu’il procrée lui pèse ? Il se donne en exemple, mais ses contradictions infinies ne dictent pas une conduite. Au lieu d’aimer pour comprendre et corriger, il appelle « amour » une surveillance de loin, avec jugement et douleur. Lui n’a pas été élevé, orphelin de mère à 18 mois, de père à 9 ans et de grand-mère à 10 ans. Il a été incapable aux études et s’est engagé comme militaire pour se discipliner – sans grand succès comme en témoignent ces pages de « règles » contraignantes qu’ils se donne entre 19 et 22 ans… sans guère les suivre.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Retour à Oulan Bator

La chef nous l’a répété trois fois sans, à cette occasion, se demander au milieu de sa phrase ce qu’elle voulait dire : aujourd’hui est son anniversaire. Silence poli ; je ne crois pas qu’elle puisse s’attendre de notre part à un cadeau ; elle n’a été ni assez aimable, ni assez efficace pour cela. D’ailleurs, certains soupçonnent qu’elle fait le coup de la date d’anniversaire à chaque groupe pour grappiller quelques sous de plus.

Nous la quitterons sans regret, sauf Cruella et celui que l’une d’entre nous s’est mise à appeler depuis peu « Bijou ». Cette référence aux caniches du 16ème arrondissement est bien peu charitable à cette pauvre race de compagnie, pour désigner Francis. Pourtant, ce matin, l’horaire est respecté. Il faut dire que la bien-en-cour Cruella a son avion dans la soirée ! Les autres ont une folle envie de faire à nouveau des courses à Oulan Bator et nul branché ne traîne plus.

La conversation, dans la voiture, porte sur les Maldives, la plongée et – encore et toujours Francis. « Pourquoi avoir donné un prénom pareil à quelqu’un qui zozote ? », se demande ingénument l’une d’entre nous, effectivement, devoir dire « ve m’appelle Franfif, fé pas de fanfe ! ». Je ne participe pas vraiment à ces bribes de conversations car le bruit du moteur soviétique nous empêche de nous entendre d’une rangée de sièges à une autre et je n’ai pas le goût d’accabler un peu plus le bouc émissaire. Un autre me parle des militaires et de sa vocation. Il veut « servir sa patrie » même si cela a été peu à la mode ces dernières années. Depuis que le contingent n’est plus appelé, le métier s’est spécialisé et est devenu plus technique.

Nous pique-niquons de bentos mongols au sempiternel mouton et riz. Le paysage de la steppe s’étale autour de nous dans toute sa vastitude. Biture, dégrisée ce matin, récapitule pour ceux qui souhaitent le noter sur une carte en vente à la capitale (qu’elle se charge d’acheter car « vous ne la trouverez pas » – mais son prix sera le sien) les noms des lieux où nous sommes passés. Nous bataillons avec les voyelles phonétiques qu’il faut doubler ou écrire avec des trémas pour qu’elles se prononcent autrement qu’en français.

Poussière et vent nous dessèchent. L’arrivée à Oulan Bator est un retour au pire de la modernité inachevée : ordures, mauvaises odeurs, usines brutes, pollution, échappements, embouteillage, bruits. Le pire du socialisme industriel peu soucieux – malgré l’idéal affiché – de « réconcilier l’homme avec sa nature ». Sauf à considérer l’homme comme une brute prédatrice et obtuse, ce que nombre de communistes ayant réussi étaient sûrement.

Le nomade des steppes ne doit pas s’y retrouver : d’un mode de vie ancestral, il s’est trouvé plongé dans le soviétisme 19ème siècle et, en quelques années, dans la nouvelle modernité de la concurrence sauvage où, après copinages, privatisations et corruption, les scandaleusement riches côtoient les scandaleusement pauvres. L’acculturation n’en est que plus féroce. Les nomades sont attirés par les instruments du progrès : moto, auto, stéréo, télévision, mobiles. Biture le regrette comme si elle voulait les figer indéfiniment dans un mode de vie archaïque. Pourquoi l’empêcherait-on ? Chacun ne doit-il pas pouvoir choisir sa vie ? Mais je reconnais qu’il faudra bien une ou deux générations pour que cette modernité brutale soit digérée et adaptée à la sauce mongole. Nos grands-parents n’avaient-ils pas gardés des réflexes de paysans, bien que vivant et travaillant à la ville ?

Pas de cabines téléphoniques ici, peu de portables, mais des femmes-téléphones qui, dans la rue, portent dans les bras un gros appareil blanc et antédiluvien muni d’une antenne. Pour quelques tugriks on peut téléphoner dans la ville en mongol. Val note que les voitures vues dans la rue sont surtout coréennes, quelques-unes japonaises, d’autres, plus rares, allemandes. Anne-Sophie observe que la jeunesse se pare plus qu’en Occident. Les filles portent de jolies robes à froufrou ou ces shorts en jean ultra-courts des publicités pour les sites roses. Les garçons ont les cheveux peroxydés et arborent des débardeurs moulants qui font ressortir leur teint de bronze et leurs muscles imberbes.

La majorité du groupe est déposée devant « le » Grand magasin de la capitale, héritage de l’unique magazin de l’ère soviétique. Une boutique de laine cashmere s’élève tout près, trustée par les marchands chinois, la Poste centrale s’élève un peu plus loin.

Nous sommes quelques-uns à rallier directement l’hôtel Bayangol, certains pour ranger leurs affaires et prendre une douche avant de ressortir pour aller à pied dans les magasins, moi pour prendre un long bain, pour écrire et pour lire.

Le dîner est prévu vers 20h dans une yourte en pleine ville aux dimensions d’un cirque. Trois plats fort copieux alourdissent notre estomac, déshabitués de telles mangeailles. La salade variée est fraîche à nos dents, le canard accompagné de purée aurait pu clore le festin mais ne voilà-t-il pas qu’arrive encore le fameux mouton mongol cuit aux pierres chaudes ? La viande est absolument délicieuse, un tantinet plus sèche que celle des chauffeurs mais très goûteuse. Hélas, nous n’avons pas l’habitude de ces dîners pantagruéliques de paysans privés.

Durant le repas a lieu un concert à la vielle à tête de cheval, cithare à 14 cordes et yataga. Les mélopées de la steppe sont toujours aussi prenantes et le chant du Gobi aussi sautillant et nostalgique. La contorsionniste s’est entièrement vêtue d’une combinaison synthétique qui imite la peau d’un serpent et elle se tord en équilibre avec, parfois, un sourire inquiétant. Le prestataire et sa femme dînent avec nous.

Le camp est tôt levé. Biture en a marre de son septième groupe de la saison et elle aspire aux trois jours de battement qu’elle va pouvoir savourer avant le huitième groupe, la semaine prochaine. Comme un calligraphe en écriture mongole se propose d’écrire votre nom au pinceau pour une vingtaine de dollars, cela retarde le départ des voitures pour l’hôtel, tous les amateurs de « souvenirs » voulant au dernier moment faire comme les autres. Cette écriture est curieusement tournée de haut en bas, venue de l’ouïgour dérivé de l’araméen. C’est Gengis khan qui l’a imposée en 1210. Elle est délaissée au profit de l’alphabet cyrillique depuis 1941, plus pratique et plus politique pour contrer les Chinois trop proches qui réenvahissent insidieusement le pays.

F  I  N

du périple en Mongolie

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Karakorum

Au matin, nous allons visiter l’ancienne capitale, à une lieue de là. Les Mongols nomadisent et seuls les étrangers habitaient l’endroit. Selon Guillaume de Rubrouck, qui y est arrivé le 5 avril 1254 et qui ne l’a quittée que le 10 juillet, « sauf le palais du Khan, elle n’est pas aussi grande que le village de Saint-Denis. » Elle comprenait deux quartiers, le marché tartare et les artisans chinois, plus « une douzaine de temples d’idolâtres de diverses nations ». Guillaume a même rencontré un orfèvre parisien dont la famille habitait sur le Grand Pont. Les Mongols n’étaient pas très nombreux, environ 129 000 cavaliers selon les estimations des spécialistes, mais ils étaient entraînés par leur existence de nomades et tous les mâles de 15 à 60 ans représentaient une nation en armes comme en rêvent les Suisses. Ils régnaient surtout par la terreur qu’ils savaient inspirer, « massacrant tout le monde » quand ils prenaient une ville, se délecte à nous conter Biture, « sauf les artisans ». Respect pour le travail des mains que tout nomade obligé à se débrouiller seul sait reconnaître ? Ce n’était pas pour embellir leurs villes mais pour amuser le khan par leur virtuosité. Ce Guillaume Boucher, par exemple, construisait pour le petit-fils de Gengis une fontaine à qumis « surmontée d’un ange qui sonne de la trompette » quand les réservoirs étaient vides. Ce lait de jument fermenté titre 3 à 12° comme la bière. Le lait de la journée des juments allaitantes (les poulains ne sont autorisés à téter que la nuit) est conservé dans des outres de cuir, exposé à la chaleur et brassé pour activer la fermentation. Entourée d’une enceinte sur l’ordre d’Ogodeï en 1235, la ville a été incendiée par les Chinois en 1382. Ce que nous voyons est une reconstruction bien postérieure. L’actuelle ville basse est divisée prolétairement en carrés égalitaires et géométriques entourés de palissades en bois. Dedans s’élève une cabane ou une yourte, parfois les deux.

Le temple Erdeni Zuu a été érigé en 1586 après la conversion du khan Altan au lamaïsme en 1575. Il a invité à sa cour le chef spirituel des Bonnets Jaunes de Lhassa et lui a octroyé le titre de Dalaï Lama, « lama immense » ou « lama océan ». En échange, Altan est proclamé réincarnation du grand Qubilaï : la religion demeure très politique. Les divers bâtiments du temple sont entourés d’un mur de briques peint de blanc de 400 m de côté, agrémenté de 108 stupas peints en jaune. Cette enceinte date du début 19ème. Elle est ouverte de quatre portes, lieux de marché ou d’étals à touristes.

Après les diverses destructions dues aux invasions et à la rage de détruire les « vieilleries contre-révolutionnaires » des années 1930, restent aujourd’hui à l’ouest trois temples de style chinois suivis des tombeaux d’Altan khan et de son fils puis d’un temple de style tibétain datant de 1765.

A l’est s’élève le Labrang, résidence du « Bouddha vivant ». Entre les deux se dresse un stupa de 10 m de haut datant de 1799, Bodhi Suburgan. Nous allons visiter.

La chef se fend de quelques explications « culturelles », s’interrompant parfois au milieu d’une phrase avant de dire : « qu’est-ce que je dis, déjà ? » ou « je ne sais plus où j’en suis, moi ». La vodka au litre a clairement fusillé nombre de neurones.

J’en apprendrai bien plus dans le livre de Michel Hoang, Gengis Khan, paru en 1988 chez Fayard. Gengis signifie quelque chose comme « océanique », universel. Le vrai nom du khan était Temoudjin. Il a mis 20 ans à unifier les nomades, puis 20 ans pour conquérir un empire du Pacifique à la Caspienne, qu’il fallait un an à cheval pour parcourir. Union symbolique du loup tacheté et de la biche fauve, Temoudjin unit les qualités mâles du loup, force, ruse et hardiesse, aux vertus femelles de la biche, agilité, endurance et grâce. Il est né une année du Cochon, vers 1155, sur la rive droite de la rivière Olon, territoire aujourd’hui en Russie, au-dessus de la frontière nord-est de la République Populaire de Mongolie. Son père empoisonné, orphelin à 9 ans, il lui fallut attendre son âge adulte pour faire alliances et batailles qui allaient le propulser par élection au titre de « khan ». Il avait une exigence d’obéissance absolue à sa personne et la soif d’un pouvoir sans partage.

Despote têtu et brutal, ce sont probablement ces traits de caractère qui fascinent autant les Français, en témoignent la révérence de la culture nationale pour les rois absolus et les chefs d’Etat les plus autocrates. Ceux qui sont industrieux mais trop bons sont méprisés : plutôt Louis XIV que Louis XIII, plutôt Napoléon 1er que Napoléon III, plutôt De Gaulle que Pompidou. Temoudjin savait susciter la fidélité et se faire des amis, même des petits amis, si l’on en croit l’Histoire secrète des Mongols écrite en 1240 pour l’édification des souverains de la dynastie. Jamuqa était « frère juré » de Temoudjin depuis l’âge de 11 ans : « ils dormirent ensemble sous la même couverture », dit la chronique, insistant même « ils s’aimèrent ensemble une année et la moitié d’une seconde année ». Les mœurs de la steppe ne sont pas différentes de celles des cités, d’autant que le jeune Temoudjin n’a été élevé que par sa mère – une maîtresse femme – depuis l’âge de 9 ans ; les femmes servent à tenir la yourte, à faire la cuisine et à produire des enfants ; pour le reste, les garçons apprennent entre eux la vie exaltante des hommes, équitation et chasse, très bon entraînement pour la guerre qui fonde les amitiés durables. Ou les inimitiés : Temudjin, aidé de l’un de ses demi-frères, a quand même assassiné d’une flèche à 12 ans son autre demi-frère de 13 ans avec qui il ne pouvait s’entendre.

Avant d’entrer dans l’enceinte, pendant que nombre d’autres se précipitent une fois de plus sur les étals de babioles à touristes, fascinés par « la trouvaille » à piller, je vais faire le tour des fouilles russo-mongoles qui se tiennent près de l’inévitable tortue de pierre, « la plus photographiée de Mongolie .

Ils dégagent à la pelle ce qui semble les soubassements de piliers de pierres, régulièrement espacés. Peut-être quelques-uns des 64 piliers du palais d’Ogodaï ? Les jeunes archéologues qui supervisent et mesurent, filles et garçons, contrastent avec leurs cheveux blonds, leurs traits aigus et leur prestance élancée avec les travailleurs Mongols qui creusent, plus ramassés et aux traits arrondis.

Nous entrons dans l’enceinte par une porte devant laquelle se pressent encore les étals. Dans le temple de style tibétain, des moines récitent des sutras d’une voix monocorde tandis que brûle une ligne d’encens en U sur le sable d’un ostensoir. Au-dehors, de longues dalles libres permettent la grande prosternation lamaïste. Tournent autour du temple de jeunes novices au crâne rasé sauf une houppette sur le front. Ils sont vifs et bronzés. A l’époque soviétique, après les grands massacres idéologiques de l’ère stalinienne, quelques moines avaient été autorisés mais, fonctionnaires d’Etat, ils avaient été obligés de se marier. La tradition demeure, et les Mongols sont les seuls des Gelugpas à avoir femme et enfants. Les rares monastères autorisés étaient très surveillés par les autorités ; malgré cela, la ferveur populaire continuait à se manifester, notamment au Jour de l’An.

Le labrang, « l’auberge du Dalaï-Lama quand il vient en visite », date du 18ème siècle. Il est consacré au culte de Mahakala, le Grand Noir terrifiant. Le bouddhisme tantrique a plutôt bien pris chez les Mongols car, pour cette pratique, tout est relié au cosmos, comme c’est le cas dans le chamanisme qui a précédé. Prier se dit « s’encorner » – comme les cerfs en rut ; il est nécessaire de se taper le front sur la pierre. Des mères poussent ainsi de la nuque leurs enfants à cette « prière » d’un genre spécial. Adultes, ils garderont cette habitude répugnante de frotter leur gras sur les vitrines, rendant la vision des statues bouddhiques bien floue. En revanche, la jeunesse des villes a plutôt adoptée l’athéisme officiel durant plus de deux générations. Un jeune homme n’entre-t-il pas visiter les temples le torse aussi nu que sa mère l’a fait ?

Le temple « Main Zuu » (« temple principal ») a été bâti au 16ème siècle par Avtaï Saïn khan, l’été du fiery male dog – du dogue flamboyant. Les dragons s’enroulent, queue et griffes, autour de chacun des piliers centraux. Ces bâtiments divers, temples et oratoires, sont ornés de fresques et de vitrines contenant statuettes et statues. Souvent volées dans les années d’anarchie qui ont suivies la fin du soviétisme, elles sont désormais un peu mieux protégées.

Les heures passent et la digestion s’opère. Biture nous signale que, « si vous voulez aller voir votre cheval, c’est par là ». Quoi ? Les chevaux nous attendent ici ? Première nouvelle ! Le quiproquo est rapidement dénoué : en Mongolie, « aller voir son cheval » a la même signification que, pour les Anglais, « aller se repoudrer le nez ». C’est moins civilisé, c’est tout. Mais un neurone avait encore dû être fusillé, Biture avait « oublié » que nous étions nouveaux dans ce pays ; elle « croyait » avoir encore affaire au groupe précédent.

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Gérard Guerrier, L’opéra alpin

En juillet 2013, l’auteur et son épouse Eva partent de Neuschwanstein au sud de la Bavière pour rallier à pied Bergame dans le nord de l’Italie, via les Alpes autrichiennes et suisses, où ils parviendront en août. Ils prennent le plus souvent les itinéraires hors-pistes, se fiant à la carte, à l’altimètre et à la boussole. Ce trek au long cours est de moyenne montagne, même si les éléments font parfois friser l’alpinisme.

Un exploit ? Non, une obstination. Il ne s’agit pas d’héroïsme ni de sport, mais de volonté. « 400 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelée positive à parcourir en 23 jours. Cela fait une honnête moyenne de 18 kilomètres et 1400 mètres de montée par jour, soit 8 heures de marche en terrain facile et jusqu’à 11 heures en terrain montagneux. Rien d’héroïque, vraiment ! » p.140.

L’auteur, féru de montagne et d’itinéraire sauvages, cite volontiers Nietzsche qu’il aima à l’adolescence pour « la qualité de son écriture, son impertinence, son originalité ». Il ajoute, malicieux, « et puis louer le sulfureux philosophe, c’était envoyer promener ces bouffons de trotskistes, fumeurs de shit à la barbe naissante » p.150. Il ne cite pourtant pas l’aphorisme célèbre de Nietzsche, si bien adapté à son périple à pied : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». La solitude et le courage, ces vertus du philosophe au marteau, sont les vertus que l’auteur cultive volontiers.

Sauf que l’on n’est jamais seul en montagne. Outre sa compagne, parfois plus lente et précautionneuse, mais qui marche comme un montagnard, le paysage riant, grandiose ou menaçant suivant le temps, les vaches paisibles, les plantes et les arbres selon l’altitude et le versant, les chèvres coquines, les bouquetins fantasques ou les marmottes vigilantes, les bergers ou les paysans, les randonneurs ou les promeneurs en famille – composent un milieu où la solitude n’est que toute relative. Car l’être humain n’est pas en-dehors de la nature, il en est une partie.

Ne croyez pas non plus que le présent seul compte, un pas devant l’autre et le regard capturé par le bord du chemin. La grande histoire du choc des peuples dans ce carrefour des Alpes entre Allemagne, Autriche, Suisse et Italie se rappelle souvent au souvenir, jusqu’au dernier carré de miliciens de Darnan, capturé dans les Alpes italiennes.

L’histoire personnelle vous suit, avec les enfants au loin. Même devenus adultes et construisant leur expérience personnelle de la vie, ils vous sont liés. Ainsi Misha, le fils cadet de 25 ans, devenu guide de montagne sur les traces de son père, qui baroude avec un groupe de trekkeurs avertis dans les étendues sauvages de Yakoutie. Il ne donne pas de nouvelles, le téléphone satellite russe ayant quelques éclipses. La météo là-bas est mauvaise, les inondations coupent l’itinéraire, l’autonomie en vivres est réduite. Qu’advient-il de Misha ? Un cauchemar d’une nuit le montre désespéré, agitant la main dans les eaux noires avec un appel d’enfant à son papa ; est-il prémonitoire ?

Son aventure au loin court au fil des pages de l’aventure ici, comme si l’amour obéissait aux lois quantiques qui font que deux particules intriquées n’ont pas d’état indépendant, quelle que soit la distance qui les sépare. L’émotion du père pour son fils pilote le périple, rendant l’itinéraire de la Bavière à Bergame anodin, une promenade de vieux dans un paysage civilisé où le premier secours est à portée de téléphone. Ce qui offre une profondeur humaine à la randonnée, élevant la réflexion au-delà des belles images du chemin.

S’il donne envie de partir, ce livre peut se lire aussi dans un fauteuil, l’imagination suppléant au réel. Verlaine et Hölderlin poétisent les étapes, Willy et Misha, les deux fils, donnent un avenir à l’aventure. Car le futur est passé, ce qui se passe maintenant la résultante de ce qui n’est plus. Gérard Guerrier se souvient de ce conte qu’il improvisait pour ses garçons petits, alors que sa femme jouait au violoncelle sur un disque de Dvorak. Les enfants se perdaient dans la forêt et le père mobilisait tous les animaux, avec chacun leur sens, pour les retrouver « il les aime tant ! » p.181. C’était un moment émouvant et familial, qui s’achevait par tout le monde blotti l’un contre l’autre sur le canapé, faisant nid contre l’hostilité du monde.

Si le bonheur est à portée de pieds, puisqu’il suffit de cheminer dans la nature qui vous invite et vous aime, le tragique est que ce monde-ci n’est pas le paradis ; il est mêlé de bon et de mauvais, de réel et d’imaginaire. Si l’amour du couple est contenté, l’amour filial est tourmenté. Le vertige ne vous saisit pas seulement sur les crêtes, mais aussi au fond de vous. L’un comme l’autre sont illusions – mais ils font croire qu’ils sont vrais.

Gérard Guerrier, L’opéra alpin – A pied de la Bavière à Bergame, 2015, éditions Transboréal, 251 pages, €9.90

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Jeunesse napolitaine

Nous passons piazza Carita, dans un quartier plutôt populaire. Piazza Gesu Nuova, des ragazzi jouent au foot tout contre l’église. L’un d’eux s’est mis torse nu malgré les 19° qui frigorifient en général tout Napolitain. Mince et musclé, brun comme un arabe mais les cheveux châtains tirant vers le clair, il peut avoir 14 ans et est fier de son corps. Sa chaîne d’or tressaute à son cou et pare de rayons furtifs sa chair translucide, comme enfarinée.

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La lumière joue sur ses muscles en mouvement, tout en rondeur, aussi pleins qu’un marbre. Cet adolescent est superbe à regarder. Il le devine confusément et il en joue, multipliant les passes, s’exaltant dans le mouvement, criant plus fort que ses copains parce qu’il montre sa vigueur et que la société le regarde.

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Nous visitons l’église Santa Chiara de style gothique provençal, bâtie en 1328 par les Angevins. La nef est immense et rectangulaire, « rationnelle » pourrait-on dire, éclairée par des fenêtres à ogives. Le tombeau de Robert d’Anjou – ce qu’il en reste – s’est réfugié derrière le maître-autel.

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Sur le flanc de l’église, nous allons voir le cloître des Clarisses aux carreaux de majolique bleus et jaunes du 18ème siècle.

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Deux chats s’y poursuivent, souples et hardis comme de jeunes garçons. Il y fait calme, par contraste avec la place aux ragazzi que nous venons de quitter.

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L’église de Gesu Nuova, en face, contre laquelle jouent toujours les adolescents, a une façade taillée en pointes de diamant, dite « à bossages ». C’était celle du palais Sanseverino datant de 1470, du temps des Aragon. Trois nefs lumineuses éclairent les fresques des voûtes.

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Jean-Paul Sartre n’aimait pas Naples, du moins pas la ville fasciste qu’il a visité en 1932. Il en a fait une mauvaise nouvelle que son héros date de « septembre 1936 » – un anti-Front Populaire ? Intitulée Dépaysement, elle n’a pas été reprise dans ses nouvelles du Mur mais figure dans les Œuvres romanesques de la Pléiade, en annexe, dans son édition de 1981. Sartre qualifie Naples de « ville vérolée », il évoque « le purin des ruelles », « ça se colle à vous, c’est de la poix », « les chambres moites », l’air comme « de l’eau de vaisselle ». Une ruelle « c’est une colonie animale », les gens « jouissaient avec indolence de leur vie organique ».

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Le Nauséeux par philosophie avait un dégoût curieusement bourgeois de ce peuple vivant. Il décrit avec un sadisme érotique les ébats des petits : « des enfants rampaient (…) étalant leurs derrières tout nus près des viandes, des entrailles de poissons (…) raclant contre la pierre leurs petites verges tremblantes. » Faut-il ne pas aimer les enfants pour les décrire complaisamment dans l’ordure ? Toute l’humanité, d’ailleurs, est tirée par lui vers la bassesse de « l’organique » ; son héros est « pris par le bas-ventre. Ce n’était pas la Vierge qui régnait sur ces ruelles, c’était une molle Vénus, proche parente du sommeil, de la gale et du doux désir de chier. » Il n’a que mépris pour ce « quartier indigène » où même le vin a « un goût boueux ». Tout cela est matériel ; tout cela est le fascisme. L’idéologie l’aveugle, le Tartre (comme disait Céline), ce ne sera pas la première fois. Et moi qui aimais l’Existentialiste responsable de ses actes, je découvre un philosophe vil, usant de son esprit pour mépriser l’humanité, le regard obnubilé par l’ordure.

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Un tour dans le quartier populaire nous montre son animation, plus forte ces jours-ci en raison de la proximité de la Coupe nationale de foot. Les embouteillages y sont monstres. Des manifestations de rues défilent en faveur de Naples et de son équipe. Les ragazzi testent leur virtuosité en fonçant dans la foule avec leurs mobylettes ; les voitures, coincées, klaxonnent, sono à fond. Trompes, sifflet, c’est toute une cacophonie bon enfant, un théâtre qui exprime un trop-plein d’exubérance. Beaucoup d’Italiens de passage à Naples, photographient les décors populaires, les affiches sauvages, les banderoles spontanées.

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Un faire-part mortuaire, entouré d’un bandeau noir caractéristique où figurent en blanc des roses et deux croix de cercueil, profère : « après 34 jours d’interminable souffrance, elle est passée, pour la gloire de Naples et de ses tifosi, l’AC Milan, et son président Berlusconi (…) Les obsèques auront lieu au stade San Paolo à 17h45 le dimanche. Pax » Affichée un peu partout avant le match, cette propagande d’outre-tombe était une bouffée de Naples.

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Deux guaglione (gamins de Naples) d’à peine dix ans échangent des passes au ballon sur le pavé de la rue peint d’un grand écu aux couleurs du drapeau italien vert-blanc-rouge, frappé d’un « N » dans le blanc – comme Napoléon – « N » pour Naples… Une toute petite fille danse debout sur un étal de gadgets, sur l’air de la Lambada. Elle est vêtue de bleu et de blanc, aux couleurs de l’équipe napolitaine de football. Elle peut avoir trois ou quatre ans et elle danse avec lenteur, application, indifférente aux gens qui rient de la voir comme à ceux qui la photographient. Sa mère m’encourage à le faire. La fillette est déjà une actrice professionnelle, elle a conscience du spectacle qu’elle donne et du sérieux que l’on attend de sa prestation !

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De nombreuses églises sont fermées à nos regards touristiques. Nous réussissons quand même à voir San Lorenzo et le Duomo. San Lorenzo Maggiore a la pureté des églises cisterciennes de France. Elle a été bâtie par les Angevins au 13ème siècle. Boccace y aurait rencontré Fiametta en 1334 et en serait tombé éperdument amoureux.

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Le Duomo a une façade imitée du gothique, d’une laideur à pleurer, mais la nef centrale est ornée d’un plafond en bois orné de peintures. La chapelle de Saint-Janvier – dont le sang se liquéfie rituellement deux fois par an – a été érigée après la peste de 1526 et elle n’est qu’excès de richesses dédiées à la dévotion superstitieuse. Du marbre, de l’argent, du bronze, de la peinture, s’entremêlent comme dans une orgie. J’ai toujours la même réticence devant cet excès de décor, cette surcharge qui dégouline, et ces anges partout qui volettent. Cette chapelle San Genaro en est le clou avec son autel tarabiscoté en argent massif ! Nous sommes déjà en Orient où la profusion remplace le goût, où la richesse remplace la foi, où la démonstration remplace la morale.

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De retour à la piazza Dante, nous nous posons pour boire une bière, lire les guides, écrire les cartes dans l’intention de les poster dans la première boite venue. Notre promenade est courte dans la nuit tombante. Les familles sortent les gamins et déambulent, en apéritif, pour se montrer aux autres comme dans toutes les villes du sud. Nous décidons de dîner au Dante & Béatrice, sur la place Dante. Des pâtes composent l’entrée, comme dans tous les menus traditionnels italiens. Nous les faisons suivre d’un kid rôti, comme indiqué en anglais sur la carte – non pas un gosse, mais un chevreau. Nous terminons par un tiramisu glacé fort bon. Le vin rouge de l’année – et « de la maison » – pétille et n’est pas terrible, sauf pour nos estomacs. Nous regagnons notre hôtel à pied. L’effervescence de la foule s’est calmée avec la nuit.

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La vie en fleur

Enfin un air de printemps ! Des températures qui montent, le soleil qui luit, et voilà que les corolles des fleurs s’ouvrent, que les oiseaux lancent des trilles.

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La tulipe « noire » luit doucement en absorbant les couleurs, comme douée d’une intense concentration.

Même les bêtes se prélassent, les chats au soleil, les chiens aux clôtures.

Il a fallu attendre le mois de mai, déjà entamé, pour qu’enfin la succession des saisons se manifeste, elle qui fait tout le charme de nos pays tempérés. Les jours sont plus longs, les nuits plus courtes.

Les vêtements s’allègent après le long hiver, la peau ose peu à peu s’offrir. Avez-vous remarqué ? Au printemps, les filles s’ouvrent du bas et les garçons du haut. Pour les demoiselles, les robes se font plus légères, corolles inversées incitant à venir butiner. Pour les adolescents, les cols s’ouvrent, polos ou chemises ; les cous se dressent, les gorges se dégagent des gangues de lourd coton, pistils virides à l’affût.

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Le cerisier offre la fragilité de ses pétales, roses comme des joues adolescentes.

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Le dahlia blanc exhibe le diaphane de ses falbalas, comme de la tulle à mariée.

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Les arbustes se peuplent de fleurs jaunes ou violettes, dressées en essaims.

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Le vert tendre du lierre montre combien il a manqué de soleil ces temps derniers, tout comme le prouve le teint encore pâle des enfants, la gueule enfarinée.

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Les pâquerettes de Pâques vivent leur plein épanouissement – un peu en retard cette année.

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Les pensées sauvages surgissent entre les pierres, de vraies nuits debout à elles seules, vivaces. On ne fera jamais taire la nature, la vie qui pousse, les êtres qui vont, désirent et s’aiment.

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La vie en fleur renaît, chaque année. J’ai toujours aimé le printemps.

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L’Accueil familial 1 : Les anges gardés

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Les « 5 A » sont une union d’associations au service de l’enfance dont l’Accueil familial fait partie. Ce premier pilier « défend l’idée qu’une famille – ou un climat de parentalité – est primordial pour qu’un enfant puisse rester un enfant et s’épanouir » p.13. Les quatre autre A après l’Accueil familial sont l’Attachement, l’Accompagnement psychoéducatif, l’Accès aux soins et l’Apprentissage. Chacun des 5 A fera l’objet d’un ouvrage de présentation : l’Accueil familial est le premier.

Il s’adresse aux professionnels de la protection de l’enfance, éducateurs et assistants familiaux diplômés, au grand public qui apprendra combien la famille éduque même sans le savoir, aux enfants eux-mêmes, assez grands pour comprendre ou devenus grands grâce à l’aide des familles d’accueil et des équipes d’accompagnement.

Le livre se présente sous la forme double d’une histoire romancée et d’un manuel pratique. Les chapitres alternent entre vécu et technique, ce qui est assez original et psychologiquement fort, car toute émotion qui monte se voit rationalisée par des encadrés et des décorticages. L’objet livre a l’apparence de cette pâtisserie qu’on appelle opéra, composée de plusieurs ganaches alternées chocolat et café entre deux biscuits. L’image me vient en hommage à Achille, premier personnage de 16 ans qui rêve de devenir pâtissier.

Car l’auteur de la partie romancée, Carole-Anne Eschenazi, a créé une bande des Trois mousquetaires (qui comme chacun sait sont quatre) à partir du patchwork des vies réelles des 217 gosses remerciés en-tête du volume. Achille, camerounais adolescent qui entre en seconde, a été sorti de sa famille biologique pour cause de frénésie sexuelle de son père et de sa belle-mère – cela l’a perturbé dès la puberté. Marie-Pierre et Fabien sont de faux-jumeaux blonds de 14 ans issus d’une famille de bobos riches parisiens, mais placés par lourde indifférence parentale. Samir, 10 ans, est un marocain battu par son père.

Sexe, violence, indifférence sont les trois chocs de ces gamins. Plus de garçons touchés que de filles, peut-être parce qu’ils sont plus fragiles dans la petite enfance comme au début de l’adolescence. Plus de minorités visibles, parce que le choc culturel de la vie occidentale laisse toute liberté aux parents sans aucun garde-fou traditionnel. Mais les riches bourgeois cultureux sont touchés aussi et Fabien a « la rage ».

Si les trois autres semblent réussir à poursuivre leur construction manquée dans les familles d’accueil (toutes « idéales » pour cette histoire, il faut le remarquer), seul Fabien y parvient mal. C’est lui le plus difficile, sorti trop tard peut-être de son père héroïnomane pris par ses affaires et de sa mère éternelle dépressive et démissionnaire. Carencé affectif grave, Fabien peut-il trouver en lui-même la force d’une résilience ? Peut-il s’attacher à un modèle adulte qui le tire vers le haut ? Peut-être… L’inverse absolu de sa virilité violente qui s’affirme est une fragile grand-mère qui lui dit tout net et calmement ce qu’elle pense : au garçon d’en faire son miel – s’il le veut. « Jusqu’où m’aime-t-on ? » s’interroge p.171 la partie technique après l’anecdote. Laisser provoquer mais rester toujours présent est la réponse théorique.

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Se construire une autonomie, vivre sa pleine enfance (un enfant a besoin d’insouciance et de jeu), restaurer l’image de soi, renvoyer chacun à sa propre humanité sont les quatre grands thèmes illustrés et expliqués d’une éducation réussie. Avec l’exemple des abîmés de la vie qui ont encore plus besoin que les autres de ces quatre piliers. Comment faire et comment faire avec.

Mais la peur hystérique de la perversion « invite l’adulte à établir une certaine distance entre lui et l’enfant par crainte de se voir accuser d’abus. Cette distanciation contrainte suppose notamment l’absence de manifestations de tendresse à l’égard de l’enfant (…) alors qu’il s’agit pourtant de la manifestation éducative la plus appropriée » dans certaines circonstances (encadré p.108). La société, au fond, ne sait pas ce qu’elle veut.

Pour qui s’intéresse aux enfants et à leur grandir, pour qui voudrait aider ceux en difficultés plutôt que d’adopter (qui est devenu très difficile aujourd’hui), pour qui voudrait connaître le schéma administratif quelque peu complexe de la Protection de l’enfance, ce livre emplis de renseignements et d’émotions apporte sa richesse.

Carole-Anne Eschenazi, Amandine Lagarde, Thierry Rombout, L’Accueil familial 1 : Les anges gardés, 2015, éditions Cent Mille Milliards – Union pour l’enfance, 218 pages, €10.00
e-book, €6.00 www.centmillemilliards.com

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