Articles tagués : garçons

Le dernier jour de Rodolphe Marconi

Ce n’est pas un grand film, presque une réalisation d’amateur. Car l’histoire est faible, révélée à la fin comme dans une nouvelle littéraire, ce qui réussit peu au format long métrage. Mais les acteurs sont tellement présents que leurs relations emportent tout et que l’histoire se crée de cette trame, sans insister.

Simon (Gaspard Ulliel), à 18 ans (20 ans au tournage), est fragile et intense. Parti de la maison familiale d’Oléron après le bac, il a passé le bac afin de poursuivre les Beaux-Arts à Paris (il est en deuxième année). Il revient dans le cocon familial et îlien pour Noël. Artiste évaporé qui laisse sa sœur dans l’ignorance du lieu et de l’heure de son arrivée, tout le touche et il a peur de blesser. Il ne se promène jamais sans une caméra ancien modèle, avec laquelle il filme tout et rien, ces petits moments du souvenir. Comme s’il était absent à l’existence, spectateur de lui-même.

On le rencontre dans le train de nuit pour La Rochelle où une jeune fille jolie et placide (Mélanie Laurent) lui demande une cigarette. Ce poncif des films qui n’ont rien à dire était l’entrée en matière classique des années fin de siècle (le XXe) ; ce parti-pris d’enfumage est aujourd’hui très agaçant. Les deux tirent sur leurs tétines en se jetant l’un l’autre des regards subreptices. Puis le garçon va se coucher dans son compartiment – et la fille le suit un moment plus tard, alors qu’elle ne le connaissait manifestement pas avant. Premier jalon du mystère.

Et l’on retrouve les deux sur le bac pour Oléron, la fille invitée chez le garçon ; tout le monde pense qu’elle est sa fiancée ramenée de Paris. Dans l’histoire elle a 17 ans et lui 18. Second mystère.

Le spectateur fait la connaissance de la famille, recuite en passions sous serre, dans cette île où tout le monde se connaît et dont on ne peut sortir sans que tout le monde le sache. La sœur aînée lance des piques à son frère, manifestement jalouse de voir qu’il reste le chéri à sa maman. Le père, évidemment maladroit (encore un poncif), lance des piques à sa femme tout en proposant plus ou moins à son fils de lui montrer le nouveau bateau qu’il vient d’acquérir. Mais comme on est fin décembre, les jours sont courts et l’eau à 10°.

Les deux jeunes couchent ensembles dans le même lit comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Tu couches à poil ou en tee-shirt ? », interroge la fille le premier soir, entièrement nue devant la glace. « En tee-shirt », répond le garçon interloqué et vaguement pudique. Ils sont couchés, ils ne baisent pas, et leurs fantasmes se tiennent tout droit dans leurs têtes. Même le lendemain, lorsque Simon a trop chaud et ôte son tee-shirt, Louise n’est pas excitée par ce beau corps ; et si le garçon vient sur elle, c’est pour… lui masser le dos. Troisième mystère.

Comme il n’y a rien à faire dans l’île sauf se promener et observer les pêcheurs, le garçon propose à la fille d’aller dans le café qui sert de boite à la fois aux adultes et à la jeunesse. Au retour, dans la vieille Aronde coupé qui est un autre signe de la date antique de cette histoire (après le train de nuit et le bac), Simon demande à Louise de l’attendre un moment. Il monte dans le phare où son ami Matthieu (Thibaut Vinçon) est en service. Lasse d’attendre son retour, Louise suit ses traces et ne peut qu’être présentée à Mathieu. Simon aurait manifestement voulu garder son ami d’adolescence pour lui seul, mais il ne peut faire autrement. Quatrième mystère.

Alors tout s’enchaîne enfin.

Mathieu en pince pour Louise qui se laisse faire. Simon ne comprend pas, à la fois timide parce qu’il n’a manifestement jamais enfilé une fille, et jaloux parce qu’il a dû avoir quelques relations intimes avec Mathieu avant son départ pour la capitale. Chacun embrasse chacun devant l’autre – sur la bouche – mais c’est plus long pour les deux garçons. Mathieu et Louise vont admirer le corps de Simon qui nage dans la piscine. Louise, seins nus sous une robe transparente pour une soirée prêtée par la mère (!), essaye le rouge à lèvres sur Simon, « ça te va bien », lui dit-elle tandis que le père entre dans la pièce (!). Les trois se retrouvent dans le lit de Mathieu (!), mais c’est Louise qui l’enserre. Simon en sera réduit à se branler sur le lit, fantasmant sur l’odeur de son ami, lorsque le couple aura été se promener.

La mère de Simon reçoit un coup de téléphone qui la laisse sans voix ; son amant d’il y a 20 ans se manifeste. Elle va le voir à l’hôtel, ne veut pas renouer mais, son mari lui étant trop pesant, elle finit par rebaiser. Puis déclare à son mari qu’elle le quitte.

De ce fait, elle avoue à Simon que son père n’est pas son père et que le « vrai » (disons plutôt le biologique, qui n’en a rien eu à foutre autrement que pour la première seconde) désire le voir. Mais lorsque Simon, déstabilisé, veut rencontrer ce géniteur, l’hôtelière lui annonce qu’il est parti le matin et a réglé sa note. Sa mère s’est fait engrosser (dit-elle) « par le premier venu » parce qu’elle venait de perdre un bébé et qu’elle a voulu tout de suite en faire un autre, alors que son mari refusait.

Tout s’écroule dans l’univers du garçon. Son père est un faux et le vrai ne veut pas de lui ; sa mère a couché avec un autre, a menti à tout le monde, n’a désiré qu’un fils de substitution pour compenser le vrai, et elle quitte le foyer pour aller on ne sait où ; sa « fiancée » (qui ne l’a peut-être pas accompagné par hasard) couche ouvertement avec son meilleur ami (et ex-amant).

Roulé dans la farine depuis l’enfance, manipulé par tout le monde, rejeté par tous – comment trouver sa vie avec une identité explosée ? Sur un coup de tête, Simon brise une vitre – et s’égorge sans vraiment le vouloir (?) Le boy toy de l’un et l’autre, protégé jusqu’ici par le cocon de la vitre, fait éclater la transparence. La vérité tue ! C’était le dernier jour

Raconté avec pour début cette dernière scène, dans une tentative maladroite d’appâter le spectateur et de le sensibiliser aux « mystères ». Avec un ultime rajout final inutile du « je ne sais pas si je suis mort, mais… » qui enlève de l’intensité dramatique.

En bref un film gauche, trop tiré, à l’histoire mal écrite – mais qui réussit à toucher parce que les acteurs ont les rôles dans leur peau. Et voir Gaspard Ulliel à 20 ans mérite bien quelques maladresses.

DVD Le dernier jour de Rodolphe Marconi, 2004, avec Nicole Garcia, Gaspard Ulliel, Mélanie Laurent, Bruno Todeschini, Lancaster 2007, 105 mn, €14.99

Catégories : Cinéma, France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Boukhara 4

A la mosquée Bolo Khaouz, un vieux tout à fait authentique se dirige vers nous et vient s’asseoir tout près. Il observe, il veut bien se faire prendre en photo, il ne dit pas un mot.

Toute une théorie de babouchkas vient prier. La mosquée est en activité, mais vide de fidèles en ce jour et à cette heure. Elle est donc visitable aux étrangers. La vaste salle sous la coupole est recouverte de tapis, sur lequel on n’entre que pieds nus. Rien de remarquable, sinon quelques tracts imprimés appelant au pèlerinage ou aux dons, comme dans nos églises.

Je prends les babouchkas en photo à l’extérieur ; elles veulent se voir ; les autres veulent être prises aussi, en notre compagnie. C’est un moment d’échanges populaires. Nous ne nous comprenons pas par les mots, mais c’est bon enfant. S’agit-il d’une superstition de l’image ? La résistance à l’interdit islamique ? Quelque chose à voir avec le culte orthodoxe des icônes peut-être ?

Nous sommes trois à monter dans le petit minaret élevé sur la place, en face de l’entrée de la mosquée. Cela par autorisation du porte-clés de la mosquée, qui nous ouvre la porte. Les marches sont hautes chacune de 50 cm, la spirale étroite. D’en haut, à une quinzaine de mètres du sol, rien de remarquable à voir. A la redescente, les sept autres, sans doute jaloux, ont enfermé les trois que nous sommes au cadenas. C’est juste une blague.

Nous revenons à pied par les quartiers de ce matin. Etonnant comme le groupe se laisse guider en aveugle, comme personne ne fait attention où il se trouve. Les filles ne se reconnaissent pas, elles n’ont aucun « sens de l’orientation ». Or, ce sens, c’est de l’observation surtout, pas quelque chose d’inné dont on serait apte ou inapte ! Comme un certain nombre est emmené par Rios à « la boutique de chemises », ces hauts sans manches ni col, brodés exotique, j’en ramène deux à l’hôtel par les rues empruntées dans l’autre sens ce matin même. Ils sont incapables de les reconnaître…

Garçonnets et ados aiment à se faire prendre en photo ; c’est tout juste s’ils ne disent pas merci. Est-ce un moyen d’échange avec les étrangers ? de reconnaissance qu’ils existent ? Faute de langage commun, l’image est peut-être la première forme de communication, spontanée et immédiate ? A Naples, je me souviens, les gamins étaient de même il y a dix ans encore. Les filles ? Elles sont voilées et passent comme des apparitions, loin de toute foule – surtout mâle ! Il est d’usage que les mâles musulmans ne savent pas se retenir, si l’on en croit les commentaires de Mahomet rapportés par ses zélateurs.

Rios possède une grosse Volga dernier modèle. Ce pourquoi il nous bassine avec les Volga. Il me reproche de toujours désigner les vieilles Volga d’époque soviétique, comme s’il n’y en avait pas de plus neuves. Il est vrai qu’elles étaient à l’époque reconnaissables comme voitures des cadres du parti. Pas les limousines Tchaïka, ni les Zil des pontes moscovites, mais le véhicule du tout-venant à parti d’un certain grade, plus spacieuse, plus puissante et plus confortable que les Moskvitch et autres petits modèles. La marque a arrêté sa production en 2006, trop obsolète, trop peu aux normes pour poursuivre. Les derniers modèles consomment encore 12 litres d’essence aux 100 km. Rios aime les voitures grosses et puissantes, signe d’arrivisme ou, plus gentiment, d’ambition sociale. Ce n’est pas un reproche : nos parents, dans les années 60, avaient exactement le même comportement. Aujourd’hui, la voiture est moins marquée socialement en nos pays développés, le riche peut très bien rouler en petite voiture pour la ville, ou le smicard s’acheter – d’occasion – une grosse BM. A 25 ans, Rios veut exister. Il aurait bien acheté une Mercedes, mais le prix, même en seconde main, reste dissuasif pour ses moyens. Il joue alors le ‘vintage’ avec cette Volga de l’époque d’avant. Il me rappelle ces étudiants des années 70 qui roulaient en Traction-avant Citroën.

Nous sommes quelques-uns à prendre une bière à 3000 soums en fin d’après-midi, à une terrasse de café bordant le bassin. L’un des garçons a remplacé sa chemise blanche par une sorte de gilet traditionnel de feutre, trop chaud sur le corps, mais sans manche ni col, qui lui laisse les épaules et la gorge à nu, tout comme le nombril. Il arrose au jet la surface sous les tables, voire les pieds des consommateurs. Cela rafraîchit l’atmosphère mais montre un comportement un peu brut, « administratif », du style « rien à f…aire que vous soyez mouillés, le règlement doit être appliqué, tout le monde pareil. » Cela reste très soviétique.

Nous dînons dans la medersa près du bassin, mais en retrait. La maison de couture Ovaciya présente un défilé de mode locale, en alternance avec des danses folkloriques. De quoi animer la cour, qui est dûment fermée au reste du public, et faire les affaires tant des restaurants qui ont installé leurs tables tout autour, que des boutiques ouvertes sur les galeries. Le repas, servi durant ce temps, est composé de salades-soupe-raviolis. Nous nous mettons en frais d’un vin rouge ouzbek. Nommé ‘Omar Khayam’, il ne fait pas honneur au poète, amoureux du vin. Il est épais, âpre, presque vinaigré. Dans le verre, il a l’aspect du jus de framboise.

Pas un enfant n’est admis dans l’enceinte fermée de la medersa. En cause, le défilé des femmes. Leur attitude apprêtée, provocante, les pervertirait. L’islam tolérant d’ici est resté très prude en tout ce qui concerne l’autre sexe. Entre eux, les garçons peuvent faire quasiment ce qu’ils veulent, du moins aller très loin ; avec les filles ou les femmes, ils ne sont autorisés à aller nulle part – jusqu’au dû mariage. Lorsque les portes s’ouvrent quelques moins de 15 ans s’engouffrent à l’intérieur, alléchés par l’interdit. Hélas ! Il n’y a plus rien à voir, que quelques étrangères qui ont largement l’âge d’être leur mère, fagotées de jeans d’hommes et sans aucune des attitudes lascives qu’ils ont pu fantasmer.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vallée d’Artcha Maidan et gorges de la Sarimat au Tadjikistan

Notre nuit est chaude, dans le calme étonnant de la maison de terre. Ni les ânes, dont le braiment hystérique est vraiment laid, ni le chant matinal des coqs déplumés aperçus hier ne nous troublent. Le jour, par la fenêtre, nous réveille vers 6 h. Cela paraît tôt, mais nous nous sommes couchés dès la nuit tombée, avant 20 h. Les malades semblent aller mieux, altitude, fatigue et parasites cédant progressivement la place.

La bouillie d’avoine, servie ce matin pour caler les estomacs, rencontre un certain succès mais pas le saucisson, de porc cette fois, pour la minorité non-musulmane et essentiellement russe du pays. Rios nous dit « qu’en hiver » même les musulmans du pays se laissent tenter par la viande de porc puisqu’il n’y a rien d’autre d’assez gras à manger pour résister aux basses températures.

Lorsque nous quittons la ferme, c’est pour rejoindre la piste d’hier et la prolonger. Il fait plus frais au matin et c’est moins désagréable. Lorsque nous marchons au soleil il est très vite accablant, mais de larges plages d’ombre dues aux falaises nous ménagent des instants glacés. Nous longeons le même torrent, sur les bords duquel poussent des eucalyptus. Ils donnent de l’ombre pour les pauses.

Lors de l’une d’elles, nous rencontrons une famille russe de Saint-Pétersbourg. Leur origine est reconnaissable et je la donne à Lufti avant qu’il ne parle avec eux. Comment en juger ? Eh bien par ce chic décontracté de citadin cultivé, un rien branché à l’américaine, par lequel un Pétersbourgeois veut se distinguer des moujiks et surtout des administratifs Moscovites. Lufti en est soufflé. Outre le guide tadjik aux cheveux longs, les Russes sont quatre. Un jeune homme d’environ 18 ans est le plus flamboyant avec sa chemise blanche ouverte sur la gorge, son teint rose, ses lunettes noires et son foulard noué sur la tête en pirate. Elancé et musclé, il porte un gros sac à dos avec les affaires de sa mère (qui ne porte rien). Le garçon est le portrait du père en plus fin, avec encore cette grâce de poulain qui n’a pas fini de croître. Il est manifestement la fierté des parents, de sa mère qui lui pose la main sur le bras, du père qui le couve du regard. Sa sœur, plus effacée, semble un peu plus âgée.

La piste reprise, en sens inverse des Russes, les ânes ne tardent pas à nous rattraper et nous pausons pour les laisser passer. Une petite brise tiède sèche la transpiration dès que l’on s’arrête. Sur la basse continue du torrent s’élèvent des cris aigus d’oiseaux, rares parce qu’il y a trop peu d’arbres. Parfois poussent quelques têtes de coquelicot d’un rouge vif. Nous croisons quelques gamins montés sur des ânes et des adultes qui se rendent aux villages voisins.

Des bergeries de pierres sèches, aux toits en claie de bois recouvertes de terre, sont installées le long de la piste à un endroit.

Nous suivons la rivière, donc sa vallée appelée Artcha Maidan. Lors d’une pause, à la fin, je veux remplir ma gourde déjà vide de la chaleur du matin. Le groupe s’éloigne sur le sentier. Mais je glisse sur le rocher mouillé et me voilà à prendre un bain glacé dans le torrent à remous. L’eau est peu profonde et je me redresse bien vite, mais je suis trempé. Le soleil est tel que c’en est presque un bonheur. Je ne tarde pas à sécher, seul le slip restera mouillé plusieurs heures. Je comprends pourquoi les soldats dans la jungle n’en portent jamais : l’humidité qu’il garde, dans les plis serrés sur la peau, engendre irritations et mycoses.

Une heure plus tard, sous un gros bouquet de saules, au bord du torrent, nous nous arrêtons pour le pique-nique. Lufti veut rafraîchir la bouteille de Fanta, mais l’impétuosité de l’eau finit par l’emporter sans qu’il s’en aperçoive. La boisson fera peut-être le bonheur d’un gamin en aval ? Riz, salade de tomate-concombre-oignon, fromage fondu en rouleau, saucisson de porc et conserves de poissons font notre ordinaire.

Sieste sous le saule aux feuilles vert-doré. Certaines sont trouées par quelque insecte et le soleil joue dans leur dentelle. La brise qui monte dans la vallée les agite doucement, fracassant la lumière comme dans un kaléidoscope. La chaleur est intense par intermittence, lorsque l’astre réussit à percer le feuillage.

Nous poursuivons la vallée par les gorges qui se resserrent autour du torrent, les gorges Sarimat. Puis nous bifurquons brutalement à la perpendiculaire pour attaquer directement la montée. Notre déshydratation est telle que nous avons du mal à grimper les dernières pentes – les plus dures selon le topo d’hier. De petites pommes acides nous rafraîchissent un peu dans le premier tiers, mais nos pauses nécessaires se font chaque fois plus longues. Cela fait déjà onze heures que nous marchons depuis ce matin, avec deux pauses d’une heure à une heure et demie. Le circuit, tel que décrit dans la brochure, est trompeur. Il accumule les temps de marche (que les soviétiques comptent hors de toute pause, au contraire de nous !), les dénivelées (nous partons de 1700 pour arriver à 3000, soit 1300 m dans la seule après-midi), et l’altitude (aucune adaptation, direct à plus de 3000 m le premier jour…).

Nous montons donc ces dernières heures à pas lents, dans la chaleur, vers les bergeries d’altitudes situées sous le col. J’ai descendu trois gourdes d’un litre aujourd’hui, en plus du litre habituel de thé ou café du petit-déjeuner ! Avec la soupe et les boissons du soir, cela fera largement 5 litres.

Des enfants en brochette nous accueillent, en contrebas des bergeries. Ils sont au courant de notre venue, plusieurs treks par an passent rituellement ici. Lufti les connaît bien à force de passages. Les enfants adorent cet événement dans leur existence toujours pareille. Ils vivent rythmés par les saisons : d’avril à octobre en altitude à garder les troupeaux ; le reste du temps en bas, au village.

Nous ne voyons que les plus petits, jusque vers l’âge de dix ans. Les autres sont à l’école ou au travail avec les adultes.

Parvenus aux bergeries, après une forte pente, nous sommes invités à entrer dans une cabane. Elle est tout en longueur, éclairée seulement par la porte. Les pierres sèches laissent filtrer quelques rais de lumière et passer des filets de vent, parfois. Le feu de bois fume, allumé près de la porte. Des tapis usés et terreux sont installés au sol, mais l’altitude semble-t-il les immunise de parasites. Le toit est bas, plat, fait de troncs d’arbres posés sur les murs et étanchéifiés tant bien que mal au torchis. Assis en tailleur tout autour du tapis central, nous buvons le thé rituel (j’en descends six tasses !), mangeons le yaourt de brebis, des abricots et des pommes fraîches du coin. Des bonbons brillants et du sucre candi, achetés en magasin, donnent à l’accueil traditionnel un éclat moderniste. Ils montrent que l’URSS a posé son empreinte. Les petites filles, prenant très au sérieux leur rôle de futures maîtresses de maison, sont aux petits soins pour nous, surtout pour les garçons.

Il nous reste encore une quarantaine de minutes de montée raide après cet intermède de repos. Le camp est installé sur un pâturage à peu près plat, au milieu des bouses, sous le col Tavassang à 3300 m, que nous passerons demain.

Je m’empresse de monter la tente, avec Bénédicte, afin de pouvoir me poser à plat sur le dos, sans plus rien à grimper, et écrire quelques pages reposantes. Le vent thermique qui coule du col nous glace et, dès qu’elle est montée, nous sommes bien sous la tente.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Entrée au Tadjikistan

Notre réveil, à 5 h du matin, n’est pas trop dur, compte-tenu du décalage horaire. Nous avons une longue route à faire. L’air sec déshydrate. Le petit-déjeuner, que nous prenons sous la coupole de tradition islamique, nous revigore. Le pain de Samarcande, réputé, est très sec selon nos normes. Il se conserve bien, sans doute, mais n’a rien de la brioche ! A la russe, saucisson rose et fromage standard de type gouda agrémentent les fruits frais et la confiture avec le thé ou le café. Le décor en stuc pastel est très bien fini et les garçons, jeunes et lisses, sont discrets et efficaces. L’un d’eux a le visage et le torse triangulaires, cette apparence géométrique est accentuée par l’ouverture triangulaire de la chemise sur la gorge. C’est assez frappant. Son acolyte a l’air plus russe, blond et rose, moins anguleux. Il n’a pas la finesse du jeune homme de l’accueil, un Biélorusse aux yeux bleus. Aucune femme ne sert, dans cet hôtel. Nous sommes en pays musulman…

Le soleil qui se lève passe un rayon doré qui donne une teinte chaude à tout cela. Fromage, saucisson, œufs, fruits, yaourt, pains, divers, jus de fruit, en plus du thé et du café, sont le signe d’une abondance que l’URSS était bien incapable de fournir.

Nous partons vers 6 h 45 en bus jusqu’à la frontière tadjike. Les alentours de Samarcande voient pousser la vigne. Cette culture est très ancienne dans la région, nous dit Rios, on pressait déjà le raisin au IVe siècle avant. Des archéologues français ont découvert un pressoir de pierre dans l’ancienne Samarcande. Les Ouzbeks ne boivent pas tellement de vin. C’est moins la religion que l’habitude qui prévaut : ils préfèrent nettement la vodka russe ! Affaire économique aussi : « la vodka, nous précise Rios, est moins chère que gratuite. » Tellement peu chère, d’ailleurs, que sa production a été arrêtée « jusqu’en 2012 ». L’économie post-soviétique se préoccupe en effet d’efficacité plutôt que d’administration des choses. Les musulmans ouzbeks – « et même les pratiquants », selon Rios – ne voient aucun mal à boire un coup de temps en temps. Il est de tradition que toute fête ne peut être réussie que si tous les mâles ayant l’âge sont ivres à la fin. Sinon, la réputation de l’hôte en prend un coup : « il n’a pas bien régalé ses amis. »

A la frontière, 70 km plus loin, les véhicules ne passent pas. C’est curieux pour deux républiques « sœurs », qui faisaient toutes deux parties de l’Union Soviétique il y a 15 ans encore… Nous quittons notre bus pour traverser à pied, bagages à la main, les quelques deux cents mètres qui séparent les barrières. A l’intérieur, dans des bâtiments de béton éclairés comme des salles de classe, les bureaucrates s’en donnent à cœur joie. Il faut paperasser, vérifier, recopier, tamponner. Un premier employé vérifie passeport, visa, document rempli (en anglais), déclaration de devises. Il remplit soigneusement un registre, comme dans l’ancien temps. Le stylo-bille a remplacé la plume, mais c’est tout juste. Un second tape sur un antique ordinateur les données d’identité du passeport. Il frappe d’un seul doigt. Il faut dire que les caractères latins ne sont pas sa lecture maternelle. Les bagages sont passés aux rayons X. Barrières, miradors, hauts grillages, fossé antichar ou presque… Côté tadjik, aucune voiture ne peut enfoncer la barrière pour forcer le passage, un fossé rempli d’eau la bloque. Ce qu’ils appellent ici une « dezobarrier ». Les voitures autorisées peuvent le franchir, mais en roulant au pas. Le Tadjikistan est très fier de son indépendance, acquise le 9 septembre 1991.

Côté tadjik, des paysans massés à la barrière piétons attendent le passage. Ce n’est pas l’heure, mais ils s’accrochent à la grille comme s’ils étaient prisonniers ou qu’une distribution de soupe devait avoir lieu. Ils ont la longue habitude de la queue à la soviétique, cela se voit. Ils sont parents de familles de l’autre côté, que des frontières artificielles et jalousement gardées isolent depuis quelques années seulement. On pourrait comprendre la méfiance des Ouzbeks envers les Tadjiks, car c’est bien au Tadjikistan qu’ont eu lieu ces attentats islamiques et cette quasi guerre civile dans la vallée centrale de Gharm/Karatéguine. Mais c’est au contraire côté tadjik que les contrôles sont les plus méfiants et les plus tatillons. Le Tadjikistan est le seul état de langue perse de l’Asie centrale. Et, de ce fait, il a connu de 1992 à 1997 une guerre civile entre « néo-communistes » et « islamo-démocrates ». Les premiers étaient évidemment soutenus par la Russie, les autres par l’Iran et l’Afghanistan. Les sudistes du Kouliab alliés aux nordistes Khodjentis majoritairement ouzbeks, s’opposaient aux régions perses de Gharm et du Pamir. La guerre civile aurait fait 60 000 morts et provoqué l’exode de milliers de réfugiés vers les pays alentour. Les combattants islamistes radicaux sont partis continuer la guerre en Afghanistan, tandis que les dirigeants de l’opposition se sont exilés en Iran. La situation politique intérieure est stable depuis l’Accord général sur la Paix et la Réconciliation Nationale du 27 juin 1997, conclu par l’ONU, la Russie et l’Iran.

143 100 km² pour 6,5 millions d’habitants musulmans sunnites à 85%, le Tadjikistan apparaît comme le petit frère de l’Ouzbékistan avec un taux d’alphabétisation de 99% et une espérance de vie de 64 ans aussi, tout comme un régime présidentiel fort. Les élections du 6 novembre 2006 ont vu la réélection « de facto » du Président Rakhmonov. L’agriculture compte pour 24% du PIB mais pour 67% de la main d’œuvre. De mœurs encore rurales, il est recommandé par le site des Affaires Etrangères de proscrire « la nudité. Il est déconseillé de porter le short et plus encore de se déplacer torse nu. Il est également recommandé, dans les zones rurales, de ne pas se baigner en maillot à proximité des lieux d’habitation. » Plus arriéré que son voisin turcophone, le Tadjikistan est aussi plus rigoriste musulman.

Nous prenons place dans deux véhicules 4×4 russes, ces fameux UAZ-452 déjà empruntés en Mongolie, rustiques et solides. UAZ, Ulyanovsky Avtomobilny Zavod, est l’acronyme de la fabrique d’armes d’Ulianovsk, ville à qui fut donné le véritable nom de Lénine. Aujourd’hui Simbirsk sur la Volga, les usines y furent décentralisées depuis Moscou sur ordre de Staline qui craignait l’avancée des troupes allemandes. Elles ont fabriqué des camions ZIS en plus de la fabrique d’armes. L’usine fut vouée aux Jeeps russes, les GAZ-69 militaires, dont la version civile fut produite sous le nom d’UAZ-469 au milieu des années 1960. C’est en 1958 que la première version 4×4 van UAZ-450 est sortie, améliorée deux fois pour aboutir à l’UAZ-452. Elle était à destination militaires et des policiers, mais fut vendue aussi et fort appréciée des fermiers et autres géologues. Le surnom russe de ce véhicule est « le bélier ».

Pendjikent (qui signifie « cinq villages ») est la ville frontière, à deux ou trois km du poste. Bien que nous soyons dimanche, les gens travaillent aux champs. Ils sèment des pommes de terre. Nous croisons de jeunes femmes au foulard sur la tête, des gamins en débardeur, noirs comme des pruneaux, des vieux ridés et fatigués. Tracteurs, vélos, antiques autos d’époque soviétique cahotent sur la route ou sur les chemins de terre entre les champs. La Volga des notables paysans dénote un certain prestige social ; c’était la voiture officielle des apparatchiks de rang moyen en ex-Union Soviétique. Des vaches, des ânes, broutent consciencieusement les bas-côtés ; il faut dire que l’herbe est rare, tout ce qui n’est pas roche est champ cultivé. La route étroite a des accotements évanescents.

La plaine dure à peine. Bientôt, nous apercevons la montagne. Elle s’élève brusquement, altière avec ses neiges éternelles. Domine le Chim Targa, 5489 m. « Le Tadjikistan, c’est 85% de montagnes », nous assure Rios. D’où ses ressources minières. « Le reste, c’est de l’élevage, il y a peu d’agriculture. » C’est au Tadjikistan, dans la chaîne du Pamir, qu’existe le Qullai Ismoili Somoni, ex-plus haut sommet de l’URSS connu sous le nom de « Pic du Communisme. »  La grand route vers Douchambe, la capitale de l’état, est en très mauvais état. Elle n’est bientôt plus qu’une piste trouée où les camions se croisent à grand peine. Le paysage se fait plus sec ; les seuls îlots de verdure sont les villages. L’ensemble est gris fer, triste, strict. La terre ici réclame du travail et encore du travail. Un fleuve roule à grands flots d’un ocre métallique et il attaque violemment et obstinément le schiste des méandres, se chargeant un peu plus de particules. C’est de cette Asie centrale contrastée que sont partis migrer les peuples indo-européens, au moins les Celtes, avançant lentement mais obstinément vers l’Atlantique à raison de 30 km par génération, défrichant la terre en chemin et y essaimant des gosses. Nous en sommes les descendants.

Nous déjeunons dans un restaurant sombre, tout en longueur, dans le bourg d’Aini. A l’extérieur, des gamins nous proposent à la vente de petites pommes cueillies sur l’arbre, des abricots frais dont c’est la pleine saison, des boules de fromage. Ils sont patients, professionnels, soucieux de gagner quelque argent.

Au-delà du fleuve, la piste de fait étroite, elle monte dur. Elle longe le fleuve d’en haut et est fort ravinée par les pluies. Nous remontons la vallée de Zeravshan vers le massif des Fan’s. Le véhicule quitte la piste pour une autre, plus étroite encore et plus défoncée dans la vallée de Passudaria. De 2×4, nous passons en 4×4, puis en 8×4 avec la démultipliée. Les moteurs chauffent. Trous, cailloux, prés avec vaches, ânes chargés d’herbe et guidés par des gosses, l’endroit n’est pas désert. Un peu plus bas, toute une tribu de garçons de 7 à 13 ans se baigne tout nu dans un trou d’eau. Bronzage intégral et fraternel. « Ils ont l’habitude ici », décrète Rios. Rares sont les véhicules qui empruntent cette voie, en témoignent les ânes. Ils sont maladroits face à cet animal inconnu d’eux qui gronde. Leurs maîtres ne sont pas moins empruntés, ne sachant trop où orienter du bâton leurs bêtes. L’un va à droite, l’autre à gauche, le troisième, indécis, reste carrément au milieu. C’est l’occasion de quelques scènes épiques. Les gosses maîtrisent mal les animaux, habitués à aller où ils veulent. Les pères, encalottés et enveloppés des amples vêtements de tradition, sont plus posés, mais ne voient pas d’autre issue que de stopper leur monture, ne sachant trop que faire. Aux voitures de la contourner. Ils saluent d’un signe de tête et la main sur le cœur.

Dans les villages, aux abords des prés où les adultes travaillent, des jeunes filles vêtues de couleurs vives s’occupent des petits et de la bouilloire à thé, ou bien font la vaisselle. Nous en sommes en pleine saison de récolte des abricots, dont les fruits orange vif parsèment les branches. Les arbres sont massés autour des habitations. Il s’agit de les étaler pour les faire sécher sur les toits de terre lissée, comme au Pakistan. Tous ces gens sont heureux de voir du monde, même si quelques coupoles sur les toits montrent qu’ils ont électricité et télé.

Les vaillants 4×4 russes nous montent au camp de base des alpinistes soviétiques. Nous avons 20 mn à pied à faire pour atteindre notre bivouac, qui est installé au premier lac, l’Alaoutdine, à 2600 m. Des ânes nous suivent avec les gros sacs. Nous sommes au pied du mont Chapdara, 5040 m. Il fait frais après la chaleur de la plaine et nous ne tardons pas à enfiler les polaires. L’eau immobile du lac est cristalline et le ciel s’y reflète comme en parfait miroir.

Rios l’Ouzbek francophone est accompagné de Lufti, le Tadjik sirdar et de sa femme russe Liouba, cuisinière. Nous sommes entre « frères » issus de l’Union Soviétique. Un adulte et trois adolescents servent comme âniers. Sur ce terrain pentu, boisé et caillouteux, nous plantons les tentes aux rares endroits plats. Elles sont dispersées un peu partout, montées tant bien que mal.

Le soleil descend, le vent tourne et s’inverse dans la vallée – comme toujours. Deux du groupe ont « payé un supplément » pour avoir une tente single – mais ce n’est pas prévu ici où les mœurs restent ‘kollectiv’. Ils sont vexés. L’égoïsme avance à grand pas. Moi, je fais tente avec Bénédicte, une ravissante lyonnaise blonde née à Marseille et qui travaille dans l’océanographie. Nous sommes en accord.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tolstoï et ses enfants

Léon Tolstoï a eu 13 enfants, dont 5 sont mort en bas âge ; des 8 restants, 5 garçons et 3 filles.

Comme tous les pater-familias de l’ancien style autoritaire, Tolstoï a préféré ses filles, notamment Macha, décédée à 35 ans sans enfants. « Les fillettes m’aiment bien [Tatiana et Marie dite Macha]. – Macha est tenace », écrit-il le 17 juin 1884 à 56 ans. « Elle seule me fait joie » écrira-t-il encore le 21 septembre 1889, p.1034. Tatiana deviendra peintre et directrice du Musée Tolstoï après la mort de son père. Alexandra a fait deux ans de prison pour « activité contre-révolutionnaire », puis s’est exilée aux États-Unis en 1922, déclarée « ennemie du peuple » par les dirigeants de l’URSS, aussi sectaires et bornés en communisme que Tolstoï le fut en christianisme. Eux aussi étaient persuadés de détenir « la » vérité. L’Eglise avait préparé le socialisme d’Etat depuis des siècles par la culpabilisation et l’obéissance aveugle aux Commandements de la Morale immanente, par la prétention de détenir l’unique Vérité (Pravda en russe…).

Les journaux et carnets du volume 1 ne portent que jusqu’à l’âge de 61 ans. Marié tard avec Sonia (Sophie Behrs), Léon ne s’est senti adulte et responsable qu’à la naissance de son premier fils, Sérioja (Serge) en 1863 ; il a alors 35 ans. Il ne s’entendra pas avec lui une fois adulte, « l’esprit châtré de sa mère », dira-t-il. Serge sera musicien.

Il n’a aimé ses garçons que petits, encore animaux, mignons. « Seuls les petits enfants sont vivants », écrira-t-il le 17 mai 1884, à 56 ans. Et encore, le 29 juillet 1889, en plein été continental russe à la campagne de Yasnaïa Poliana : « Première impression – les petits tout nus [Andreï 12 ans et Mikhaïl 10 ans] faisaient je ne sais quelle polissonnerie. Ensuite leurs apprêts pour un pique-nique – bouffer dans un nouvel endroit » p.999. Lui va se baigner – pourquoi pas les enfants ? André est décédé jeune et Michel s’exilera en France pour être musicien. Le 22 mai 1878 : « Les enfants : Ilya [2ème fils, 12 ans] et Tania [1ère fille, 14 ans] se racontaient leurs secrets, leurs amours. Comme ils sont terribles, abominables et mignons » p.650.

Dès qu’ils ont grandis, la manie lui a pris de les dresser à la morale chrétienne, leur faisant la leçon de lancinante façon, sans jamais les écouter, puisque lui détenait « la » vérité révélée. 16 avril 1884 : « Je ne peux pas sympathiser avec eux. Toutes leurs joies, l’examen, les succès mondains, la musique, l’ameublement, les achats, tout cela je le regarde comme un malheur et un mal pour eux et je ne peux pas le leur dire. Je peux, et je leur dis, mais mes paroles n’accrochent personne. Ils ont l’air de savoir – non pas le sens de mes paroles, mais que j’ai la mauvaise habitude de dire cela. (…) Si j’accepte de participer à leur vie – je renonce à la vérité, et ils seront les premiers à me jeter à la figure cette renonciation. Si je regarde avec tristesse, comme maintenant, leur déraison – je suis un vieillard grognon, comme tous les vieillards » p.808.

16 mai 1884 : « Les aînés des enfants sont grossiers [18 et 20 ans], et cela me fait mal. Ilya passe encore. Il est gâté par le gymnase et par la vie, mais en lui l’étincelle de vie est intacte. En Serge il n’y a rien. Toute sa futilité et sa lourdeur d’esprit sont à jamais consolidées par une imperturbable satisfaction » p.822. Ilya est parti en Serbie après la révolution. Le 8 juin 1884 : « Les enfants, Ilya [18 ans] et Lelia [Léon, 15 ans], sont arrivés – pleins de vie et de tentations, contre lesquelles je ne peux presque rien » p.832. Se souvient-il des siennes, de tentations, durant sa jeunesse sans freins ni discipline ? Il juge, condamne et pardonne – et tout cela le fait souffrir (inutilement). Lev (Léon, dit Lélia) a fui en Suède pendant la révolution.

Pour le chrétien, et Lev Nicolaïevitch Tolstoï en était un de l’espèce mystique, il faut souffrir pour être éduqué et sauvé. Sans contraintes ni épreuves, pas de rédemption. Le « péché originel » a puni les humains pour avoir voulu connaître au lieu d’obéir ; dès lors les hommes devront travailler « à la sueur de leur front » et les femmes « enfanter dans la douleur ». Tel est le christianisme, et des enfants heureux ne font pas partie du programme. Surtout les garçons : c’est au père de les éduquer à son image (comme l’Autre) ; les filles seront formatées par leurs maris et leurs grossesses. « Si au moins ils comprenaient que leur vie oisive, entretenue par le labeur d’autrui, ne peut avoir qu’une justification : profiter de leurs loisirs pour réfléchir, pour penser. Non, eux emplissent soigneusement ce loisir de vaine agitation, si bien qu’ils ont encore moins le temps de réfléchir que ceux qui sont accablés de travail », déplore-t-il le 5 avril 1885 p.863. Mais les éduque-t-il ?

Non… « Hier encore avec ma femme j’ai failli engager une dispute sur le point de savoir pourquoi je n’enseigne pas mes enfants », avoue-t-il le 12 décembre 1888 (son aîné a déjà 25 ans !). Mais il ne répond pas à la question, il élude aussitôt avec des généralités chrétiennes, par déni, par offrande de sa souffrance ; il poursuit la phrase ci-dessus directement par : « Je ne me suis pas souvenu à ce moment-là qu’il est bon d’être humilié. Oui : il y a la conscience. Les hommes vivent soit plus haut que leur conscience soit plus bas. Le premier est une torture pour soi, le second est détestable » p.882. Quel est le rapport avec l’enseignement à ses enfants ? Le lecteur ne peut que donner raison à sa femme et à ce qu’elle lui déclare, le 20 janvier 1889 : « Elle a dit que j’ai des principes et pas de cœur. Le Christ non plus n’en a pas ? » p.898. Toujours la paranoïa d’être dans son bon droit et persécuté, la mégalomanie de se vouloir comme le Christ et donc de ne jamais écouter le bon sens des autres. Conduire « toute sa vie pour l’exécution de la volonté de Dieu » (14 avril 1889, p.945) dispense-t-il d’agir ici-bas pour les siens ?

Léon Tolstoï ne pouvait s’empêcher de baiser, il aura même un bâtard avec une paysanne en plus de ses enfants, mais la progéniture est sa croix. Pourquoi ne pas se contenir si s’occuper des enfants qu’il procrée lui pèse ? Il se donne en exemple, mais ses contradictions infinies ne dictent pas une conduite. Au lieu d’aimer pour comprendre et corriger, il appelle « amour » une surveillance de loin, avec jugement et douleur. Lui n’a pas été élevé, orphelin de mère à 18 mois, de père à 9 ans et de grand-mère à 10 ans. Il a été incapable aux études et s’est engagé comme militaire pour se discipliner – sans grand succès comme en témoignent ces pages de « règles » contraignantes qu’ils se donne entre 19 et 22 ans… sans guère les suivre.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

Catégories : Livres, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Retour à Oulan Bator

La chef nous l’a répété trois fois sans, à cette occasion, se demander au milieu de sa phrase ce qu’elle voulait dire : aujourd’hui est son anniversaire. Silence poli ; je ne crois pas qu’elle puisse s’attendre de notre part à un cadeau ; elle n’a été ni assez aimable, ni assez efficace pour cela. D’ailleurs, certains soupçonnent qu’elle fait le coup de la date d’anniversaire à chaque groupe pour grappiller quelques sous de plus.

Nous la quitterons sans regret, sauf Cruella et celui que l’une d’entre nous s’est mise à appeler depuis peu « Bijou ». Cette référence aux caniches du 16ème arrondissement est bien peu charitable à cette pauvre race de compagnie, pour désigner Francis. Pourtant, ce matin, l’horaire est respecté. Il faut dire que la bien-en-cour Cruella a son avion dans la soirée ! Les autres ont une folle envie de faire à nouveau des courses à Oulan Bator et nul branché ne traîne plus.

La conversation, dans la voiture, porte sur les Maldives, la plongée et – encore et toujours Francis. « Pourquoi avoir donné un prénom pareil à quelqu’un qui zozote ? », se demande ingénument l’une d’entre nous, effectivement, devoir dire « ve m’appelle Franfif, fé pas de fanfe ! ». Je ne participe pas vraiment à ces bribes de conversations car le bruit du moteur soviétique nous empêche de nous entendre d’une rangée de sièges à une autre et je n’ai pas le goût d’accabler un peu plus le bouc émissaire. Un autre me parle des militaires et de sa vocation. Il veut « servir sa patrie » même si cela a été peu à la mode ces dernières années. Depuis que le contingent n’est plus appelé, le métier s’est spécialisé et est devenu plus technique.

Nous pique-niquons de bentos mongols au sempiternel mouton et riz. Le paysage de la steppe s’étale autour de nous dans toute sa vastitude. Biture, dégrisée ce matin, récapitule pour ceux qui souhaitent le noter sur une carte en vente à la capitale (qu’elle se charge d’acheter car « vous ne la trouverez pas » – mais son prix sera le sien) les noms des lieux où nous sommes passés. Nous bataillons avec les voyelles phonétiques qu’il faut doubler ou écrire avec des trémas pour qu’elles se prononcent autrement qu’en français.

Poussière et vent nous dessèchent. L’arrivée à Oulan Bator est un retour au pire de la modernité inachevée : ordures, mauvaises odeurs, usines brutes, pollution, échappements, embouteillage, bruits. Le pire du socialisme industriel peu soucieux – malgré l’idéal affiché – de « réconcilier l’homme avec sa nature ». Sauf à considérer l’homme comme une brute prédatrice et obtuse, ce que nombre de communistes ayant réussi étaient sûrement.

Le nomade des steppes ne doit pas s’y retrouver : d’un mode de vie ancestral, il s’est trouvé plongé dans le soviétisme 19ème siècle et, en quelques années, dans la nouvelle modernité de la concurrence sauvage où, après copinages, privatisations et corruption, les scandaleusement riches côtoient les scandaleusement pauvres. L’acculturation n’en est que plus féroce. Les nomades sont attirés par les instruments du progrès : moto, auto, stéréo, télévision, mobiles. Biture le regrette comme si elle voulait les figer indéfiniment dans un mode de vie archaïque. Pourquoi l’empêcherait-on ? Chacun ne doit-il pas pouvoir choisir sa vie ? Mais je reconnais qu’il faudra bien une ou deux générations pour que cette modernité brutale soit digérée et adaptée à la sauce mongole. Nos grands-parents n’avaient-ils pas gardés des réflexes de paysans, bien que vivant et travaillant à la ville ?

Pas de cabines téléphoniques ici, peu de portables, mais des femmes-téléphones qui, dans la rue, portent dans les bras un gros appareil blanc et antédiluvien muni d’une antenne. Pour quelques tugriks on peut téléphoner dans la ville en mongol. Val note que les voitures vues dans la rue sont surtout coréennes, quelques-unes japonaises, d’autres, plus rares, allemandes. Anne-Sophie observe que la jeunesse se pare plus qu’en Occident. Les filles portent de jolies robes à froufrou ou ces shorts en jean ultra-courts des publicités pour les sites roses. Les garçons ont les cheveux peroxydés et arborent des débardeurs moulants qui font ressortir leur teint de bronze et leurs muscles imberbes.

La majorité du groupe est déposée devant « le » Grand magasin de la capitale, héritage de l’unique magazin de l’ère soviétique. Une boutique de laine cashmere s’élève tout près, trustée par les marchands chinois, la Poste centrale s’élève un peu plus loin.

Nous sommes quelques-uns à rallier directement l’hôtel Bayangol, certains pour ranger leurs affaires et prendre une douche avant de ressortir pour aller à pied dans les magasins, moi pour prendre un long bain, pour écrire et pour lire.

Le dîner est prévu vers 20h dans une yourte en pleine ville aux dimensions d’un cirque. Trois plats fort copieux alourdissent notre estomac, déshabitués de telles mangeailles. La salade variée est fraîche à nos dents, le canard accompagné de purée aurait pu clore le festin mais ne voilà-t-il pas qu’arrive encore le fameux mouton mongol cuit aux pierres chaudes ? La viande est absolument délicieuse, un tantinet plus sèche que celle des chauffeurs mais très goûteuse. Hélas, nous n’avons pas l’habitude de ces dîners pantagruéliques de paysans privés.

Durant le repas a lieu un concert à la vielle à tête de cheval, cithare à 14 cordes et yataga. Les mélopées de la steppe sont toujours aussi prenantes et le chant du Gobi aussi sautillant et nostalgique. La contorsionniste s’est entièrement vêtue d’une combinaison synthétique qui imite la peau d’un serpent et elle se tord en équilibre avec, parfois, un sourire inquiétant. Le prestataire et sa femme dînent avec nous.

Le camp est tôt levé. Biture en a marre de son septième groupe de la saison et elle aspire aux trois jours de battement qu’elle va pouvoir savourer avant le huitième groupe, la semaine prochaine. Comme un calligraphe en écriture mongole se propose d’écrire votre nom au pinceau pour une vingtaine de dollars, cela retarde le départ des voitures pour l’hôtel, tous les amateurs de « souvenirs » voulant au dernier moment faire comme les autres. Cette écriture est curieusement tournée de haut en bas, venue de l’ouïgour dérivé de l’araméen. C’est Gengis khan qui l’a imposée en 1210. Elle est délaissée au profit de l’alphabet cyrillique depuis 1941, plus pratique et plus politique pour contrer les Chinois trop proches qui réenvahissent insidieusement le pays.

F  I  N

du périple en Mongolie

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Karakorum

Au matin, nous allons visiter l’ancienne capitale, à une lieue de là. Les Mongols nomadisent et seuls les étrangers habitaient l’endroit. Selon Guillaume de Rubrouck, qui y est arrivé le 5 avril 1254 et qui ne l’a quittée que le 10 juillet, « sauf le palais du Khan, elle n’est pas aussi grande que le village de Saint-Denis. » Elle comprenait deux quartiers, le marché tartare et les artisans chinois, plus « une douzaine de temples d’idolâtres de diverses nations ». Guillaume a même rencontré un orfèvre parisien dont la famille habitait sur le Grand Pont. Les Mongols n’étaient pas très nombreux, environ 129 000 cavaliers selon les estimations des spécialistes, mais ils étaient entraînés par leur existence de nomades et tous les mâles de 15 à 60 ans représentaient une nation en armes comme en rêvent les Suisses. Ils régnaient surtout par la terreur qu’ils savaient inspirer, « massacrant tout le monde » quand ils prenaient une ville, se délecte à nous conter Biture, « sauf les artisans ». Respect pour le travail des mains que tout nomade obligé à se débrouiller seul sait reconnaître ? Ce n’était pas pour embellir leurs villes mais pour amuser le khan par leur virtuosité. Ce Guillaume Boucher, par exemple, construisait pour le petit-fils de Gengis une fontaine à qumis « surmontée d’un ange qui sonne de la trompette » quand les réservoirs étaient vides. Ce lait de jument fermenté titre 3 à 12° comme la bière. Le lait de la journée des juments allaitantes (les poulains ne sont autorisés à téter que la nuit) est conservé dans des outres de cuir, exposé à la chaleur et brassé pour activer la fermentation. Entourée d’une enceinte sur l’ordre d’Ogodeï en 1235, la ville a été incendiée par les Chinois en 1382. Ce que nous voyons est une reconstruction bien postérieure. L’actuelle ville basse est divisée prolétairement en carrés égalitaires et géométriques entourés de palissades en bois. Dedans s’élève une cabane ou une yourte, parfois les deux.

Le temple Erdeni Zuu a été érigé en 1586 après la conversion du khan Altan au lamaïsme en 1575. Il a invité à sa cour le chef spirituel des Bonnets Jaunes de Lhassa et lui a octroyé le titre de Dalaï Lama, « lama immense » ou « lama océan ». En échange, Altan est proclamé réincarnation du grand Qubilaï : la religion demeure très politique. Les divers bâtiments du temple sont entourés d’un mur de briques peint de blanc de 400 m de côté, agrémenté de 108 stupas peints en jaune. Cette enceinte date du début 19ème. Elle est ouverte de quatre portes, lieux de marché ou d’étals à touristes.

Après les diverses destructions dues aux invasions et à la rage de détruire les « vieilleries contre-révolutionnaires » des années 1930, restent aujourd’hui à l’ouest trois temples de style chinois suivis des tombeaux d’Altan khan et de son fils puis d’un temple de style tibétain datant de 1765.

A l’est s’élève le Labrang, résidence du « Bouddha vivant ». Entre les deux se dresse un stupa de 10 m de haut datant de 1799, Bodhi Suburgan. Nous allons visiter.

La chef se fend de quelques explications « culturelles », s’interrompant parfois au milieu d’une phrase avant de dire : « qu’est-ce que je dis, déjà ? » ou « je ne sais plus où j’en suis, moi ». La vodka au litre a clairement fusillé nombre de neurones.

J’en apprendrai bien plus dans le livre de Michel Hoang, Gengis Khan, paru en 1988 chez Fayard. Gengis signifie quelque chose comme « océanique », universel. Le vrai nom du khan était Temoudjin. Il a mis 20 ans à unifier les nomades, puis 20 ans pour conquérir un empire du Pacifique à la Caspienne, qu’il fallait un an à cheval pour parcourir. Union symbolique du loup tacheté et de la biche fauve, Temoudjin unit les qualités mâles du loup, force, ruse et hardiesse, aux vertus femelles de la biche, agilité, endurance et grâce. Il est né une année du Cochon, vers 1155, sur la rive droite de la rivière Olon, territoire aujourd’hui en Russie, au-dessus de la frontière nord-est de la République Populaire de Mongolie. Son père empoisonné, orphelin à 9 ans, il lui fallut attendre son âge adulte pour faire alliances et batailles qui allaient le propulser par élection au titre de « khan ». Il avait une exigence d’obéissance absolue à sa personne et la soif d’un pouvoir sans partage.

Despote têtu et brutal, ce sont probablement ces traits de caractère qui fascinent autant les Français, en témoignent la révérence de la culture nationale pour les rois absolus et les chefs d’Etat les plus autocrates. Ceux qui sont industrieux mais trop bons sont méprisés : plutôt Louis XIV que Louis XIII, plutôt Napoléon 1er que Napoléon III, plutôt De Gaulle que Pompidou. Temoudjin savait susciter la fidélité et se faire des amis, même des petits amis, si l’on en croit l’Histoire secrète des Mongols écrite en 1240 pour l’édification des souverains de la dynastie. Jamuqa était « frère juré » de Temoudjin depuis l’âge de 11 ans : « ils dormirent ensemble sous la même couverture », dit la chronique, insistant même « ils s’aimèrent ensemble une année et la moitié d’une seconde année ». Les mœurs de la steppe ne sont pas différentes de celles des cités, d’autant que le jeune Temoudjin n’a été élevé que par sa mère – une maîtresse femme – depuis l’âge de 9 ans ; les femmes servent à tenir la yourte, à faire la cuisine et à produire des enfants ; pour le reste, les garçons apprennent entre eux la vie exaltante des hommes, équitation et chasse, très bon entraînement pour la guerre qui fonde les amitiés durables. Ou les inimitiés : Temudjin, aidé de l’un de ses demi-frères, a quand même assassiné d’une flèche à 12 ans son autre demi-frère de 13 ans avec qui il ne pouvait s’entendre.

Avant d’entrer dans l’enceinte, pendant que nombre d’autres se précipitent une fois de plus sur les étals de babioles à touristes, fascinés par « la trouvaille » à piller, je vais faire le tour des fouilles russo-mongoles qui se tiennent près de l’inévitable tortue de pierre, « la plus photographiée de Mongolie .

Ils dégagent à la pelle ce qui semble les soubassements de piliers de pierres, régulièrement espacés. Peut-être quelques-uns des 64 piliers du palais d’Ogodaï ? Les jeunes archéologues qui supervisent et mesurent, filles et garçons, contrastent avec leurs cheveux blonds, leurs traits aigus et leur prestance élancée avec les travailleurs Mongols qui creusent, plus ramassés et aux traits arrondis.

Nous entrons dans l’enceinte par une porte devant laquelle se pressent encore les étals. Dans le temple de style tibétain, des moines récitent des sutras d’une voix monocorde tandis que brûle une ligne d’encens en U sur le sable d’un ostensoir. Au-dehors, de longues dalles libres permettent la grande prosternation lamaïste. Tournent autour du temple de jeunes novices au crâne rasé sauf une houppette sur le front. Ils sont vifs et bronzés. A l’époque soviétique, après les grands massacres idéologiques de l’ère stalinienne, quelques moines avaient été autorisés mais, fonctionnaires d’Etat, ils avaient été obligés de se marier. La tradition demeure, et les Mongols sont les seuls des Gelugpas à avoir femme et enfants. Les rares monastères autorisés étaient très surveillés par les autorités ; malgré cela, la ferveur populaire continuait à se manifester, notamment au Jour de l’An.

Le labrang, « l’auberge du Dalaï-Lama quand il vient en visite », date du 18ème siècle. Il est consacré au culte de Mahakala, le Grand Noir terrifiant. Le bouddhisme tantrique a plutôt bien pris chez les Mongols car, pour cette pratique, tout est relié au cosmos, comme c’est le cas dans le chamanisme qui a précédé. Prier se dit « s’encorner » – comme les cerfs en rut ; il est nécessaire de se taper le front sur la pierre. Des mères poussent ainsi de la nuque leurs enfants à cette « prière » d’un genre spécial. Adultes, ils garderont cette habitude répugnante de frotter leur gras sur les vitrines, rendant la vision des statues bouddhiques bien floue. En revanche, la jeunesse des villes a plutôt adoptée l’athéisme officiel durant plus de deux générations. Un jeune homme n’entre-t-il pas visiter les temples le torse aussi nu que sa mère l’a fait ?

Le temple « Main Zuu » (« temple principal ») a été bâti au 16ème siècle par Avtaï Saïn khan, l’été du fiery male dog – du dogue flamboyant. Les dragons s’enroulent, queue et griffes, autour de chacun des piliers centraux. Ces bâtiments divers, temples et oratoires, sont ornés de fresques et de vitrines contenant statuettes et statues. Souvent volées dans les années d’anarchie qui ont suivies la fin du soviétisme, elles sont désormais un peu mieux protégées.

Les heures passent et la digestion s’opère. Biture nous signale que, « si vous voulez aller voir votre cheval, c’est par là ». Quoi ? Les chevaux nous attendent ici ? Première nouvelle ! Le quiproquo est rapidement dénoué : en Mongolie, « aller voir son cheval » a la même signification que, pour les Anglais, « aller se repoudrer le nez ». C’est moins civilisé, c’est tout. Mais un neurone avait encore dû être fusillé, Biture avait « oublié » que nous étions nouveaux dans ce pays ; elle « croyait » avoir encore affaire au groupe précédent.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gérard Guerrier, L’opéra alpin

En juillet 2013, l’auteur et son épouse Eva partent de Neuschwanstein au sud de la Bavière pour rallier à pied Bergame dans le nord de l’Italie, via les Alpes autrichiennes et suisses, où ils parviendront en août. Ils prennent le plus souvent les itinéraires hors-pistes, se fiant à la carte, à l’altimètre et à la boussole. Ce trek au long cours est de moyenne montagne, même si les éléments font parfois friser l’alpinisme.

Un exploit ? Non, une obstination. Il ne s’agit pas d’héroïsme ni de sport, mais de volonté. « 400 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelée positive à parcourir en 23 jours. Cela fait une honnête moyenne de 18 kilomètres et 1400 mètres de montée par jour, soit 8 heures de marche en terrain facile et jusqu’à 11 heures en terrain montagneux. Rien d’héroïque, vraiment ! » p.140.

L’auteur, féru de montagne et d’itinéraire sauvages, cite volontiers Nietzsche qu’il aima à l’adolescence pour « la qualité de son écriture, son impertinence, son originalité ». Il ajoute, malicieux, « et puis louer le sulfureux philosophe, c’était envoyer promener ces bouffons de trotskistes, fumeurs de shit à la barbe naissante » p.150. Il ne cite pourtant pas l’aphorisme célèbre de Nietzsche, si bien adapté à son périple à pied : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». La solitude et le courage, ces vertus du philosophe au marteau, sont les vertus que l’auteur cultive volontiers.

Sauf que l’on n’est jamais seul en montagne. Outre sa compagne, parfois plus lente et précautionneuse, mais qui marche comme un montagnard, le paysage riant, grandiose ou menaçant suivant le temps, les vaches paisibles, les plantes et les arbres selon l’altitude et le versant, les chèvres coquines, les bouquetins fantasques ou les marmottes vigilantes, les bergers ou les paysans, les randonneurs ou les promeneurs en famille – composent un milieu où la solitude n’est que toute relative. Car l’être humain n’est pas en-dehors de la nature, il en est une partie.

Ne croyez pas non plus que le présent seul compte, un pas devant l’autre et le regard capturé par le bord du chemin. La grande histoire du choc des peuples dans ce carrefour des Alpes entre Allemagne, Autriche, Suisse et Italie se rappelle souvent au souvenir, jusqu’au dernier carré de miliciens de Darnan, capturé dans les Alpes italiennes.

L’histoire personnelle vous suit, avec les enfants au loin. Même devenus adultes et construisant leur expérience personnelle de la vie, ils vous sont liés. Ainsi Misha, le fils cadet de 25 ans, devenu guide de montagne sur les traces de son père, qui baroude avec un groupe de trekkeurs avertis dans les étendues sauvages de Yakoutie. Il ne donne pas de nouvelles, le téléphone satellite russe ayant quelques éclipses. La météo là-bas est mauvaise, les inondations coupent l’itinéraire, l’autonomie en vivres est réduite. Qu’advient-il de Misha ? Un cauchemar d’une nuit le montre désespéré, agitant la main dans les eaux noires avec un appel d’enfant à son papa ; est-il prémonitoire ?

Son aventure au loin court au fil des pages de l’aventure ici, comme si l’amour obéissait aux lois quantiques qui font que deux particules intriquées n’ont pas d’état indépendant, quelle que soit la distance qui les sépare. L’émotion du père pour son fils pilote le périple, rendant l’itinéraire de la Bavière à Bergame anodin, une promenade de vieux dans un paysage civilisé où le premier secours est à portée de téléphone. Ce qui offre une profondeur humaine à la randonnée, élevant la réflexion au-delà des belles images du chemin.

S’il donne envie de partir, ce livre peut se lire aussi dans un fauteuil, l’imagination suppléant au réel. Verlaine et Hölderlin poétisent les étapes, Willy et Misha, les deux fils, donnent un avenir à l’aventure. Car le futur est passé, ce qui se passe maintenant la résultante de ce qui n’est plus. Gérard Guerrier se souvient de ce conte qu’il improvisait pour ses garçons petits, alors que sa femme jouait au violoncelle sur un disque de Dvorak. Les enfants se perdaient dans la forêt et le père mobilisait tous les animaux, avec chacun leur sens, pour les retrouver « il les aime tant ! » p.181. C’était un moment émouvant et familial, qui s’achevait par tout le monde blotti l’un contre l’autre sur le canapé, faisant nid contre l’hostilité du monde.

Si le bonheur est à portée de pieds, puisqu’il suffit de cheminer dans la nature qui vous invite et vous aime, le tragique est que ce monde-ci n’est pas le paradis ; il est mêlé de bon et de mauvais, de réel et d’imaginaire. Si l’amour du couple est contenté, l’amour filial est tourmenté. Le vertige ne vous saisit pas seulement sur les crêtes, mais aussi au fond de vous. L’un comme l’autre sont illusions – mais ils font croire qu’ils sont vrais.

Gérard Guerrier, L’opéra alpin – A pied de la Bavière à Bergame, 2015, éditions Transboréal, 251 pages, €9.90

Catégories : Italie, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jeunesse napolitaine

Nous passons piazza Carita, dans un quartier plutôt populaire. Piazza Gesu Nuova, des ragazzi jouent au foot tout contre l’église. L’un d’eux s’est mis torse nu malgré les 19° qui frigorifient en général tout Napolitain. Mince et musclé, brun comme un arabe mais les cheveux châtains tirant vers le clair, il peut avoir 14 ans et est fier de son corps. Sa chaîne d’or tressaute à son cou et pare de rayons furtifs sa chair translucide, comme enfarinée.

naples-torse-nu-foot

La lumière joue sur ses muscles en mouvement, tout en rondeur, aussi pleins qu’un marbre. Cet adolescent est superbe à regarder. Il le devine confusément et il en joue, multipliant les passes, s’exaltant dans le mouvement, criant plus fort que ses copains parce qu’il montre sa vigueur et que la société le regarde.

naples-foot-ado-torse-nu

Nous visitons l’église Santa Chiara de style gothique provençal, bâtie en 1328 par les Angevins. La nef est immense et rectangulaire, « rationnelle » pourrait-on dire, éclairée par des fenêtres à ogives. Le tombeau de Robert d’Anjou – ce qu’il en reste – s’est réfugié derrière le maître-autel.

naples-santa-chiara-adolescent

Sur le flanc de l’église, nous allons voir le cloître des Clarisses aux carreaux de majolique bleus et jaunes du 18ème siècle.

naples-santa-chiara-majoliques

Deux chats s’y poursuivent, souples et hardis comme de jeunes garçons. Il y fait calme, par contraste avec la place aux ragazzi que nous venons de quitter.

naples-santa-chiara-majoliques-berger

L’église de Gesu Nuova, en face, contre laquelle jouent toujours les adolescents, a une façade taillée en pointes de diamant, dite « à bossages ». C’était celle du palais Sanseverino datant de 1470, du temps des Aragon. Trois nefs lumineuses éclairent les fresques des voûtes.

naples-piazza-gesu-facade-a-bossage

Jean-Paul Sartre n’aimait pas Naples, du moins pas la ville fasciste qu’il a visité en 1932. Il en a fait une mauvaise nouvelle que son héros date de « septembre 1936 » – un anti-Front Populaire ? Intitulée Dépaysement, elle n’a pas été reprise dans ses nouvelles du Mur mais figure dans les Œuvres romanesques de la Pléiade, en annexe, dans son édition de 1981. Sartre qualifie Naples de « ville vérolée », il évoque « le purin des ruelles », « ça se colle à vous, c’est de la poix », « les chambres moites », l’air comme « de l’eau de vaisselle ». Une ruelle « c’est une colonie animale », les gens « jouissaient avec indolence de leur vie organique ».

naples-piazza-gesu-gamins-nus

Le Nauséeux par philosophie avait un dégoût curieusement bourgeois de ce peuple vivant. Il décrit avec un sadisme érotique les ébats des petits : « des enfants rampaient (…) étalant leurs derrières tout nus près des viandes, des entrailles de poissons (…) raclant contre la pierre leurs petites verges tremblantes. » Faut-il ne pas aimer les enfants pour les décrire complaisamment dans l’ordure ? Toute l’humanité, d’ailleurs, est tirée par lui vers la bassesse de « l’organique » ; son héros est « pris par le bas-ventre. Ce n’était pas la Vierge qui régnait sur ces ruelles, c’était une molle Vénus, proche parente du sommeil, de la gale et du doux désir de chier. » Il n’a que mépris pour ce « quartier indigène » où même le vin a « un goût boueux ». Tout cela est matériel ; tout cela est le fascisme. L’idéologie l’aveugle, le Tartre (comme disait Céline), ce ne sera pas la première fois. Et moi qui aimais l’Existentialiste responsable de ses actes, je découvre un philosophe vil, usant de son esprit pour mépriser l’humanité, le regard obnubilé par l’ordure.

naples-foot-via-nuova-marina

Un tour dans le quartier populaire nous montre son animation, plus forte ces jours-ci en raison de la proximité de la Coupe nationale de foot. Les embouteillages y sont monstres. Des manifestations de rues défilent en faveur de Naples et de son équipe. Les ragazzi testent leur virtuosité en fonçant dans la foule avec leurs mobylettes ; les voitures, coincées, klaxonnent, sono à fond. Trompes, sifflet, c’est toute une cacophonie bon enfant, un théâtre qui exprime un trop-plein d’exubérance. Beaucoup d’Italiens de passage à Naples, photographient les décors populaires, les affiches sauvages, les banderoles spontanées.

naples-affiche-mort-ac-milan

Un faire-part mortuaire, entouré d’un bandeau noir caractéristique où figurent en blanc des roses et deux croix de cercueil, profère : « après 34 jours d’interminable souffrance, elle est passée, pour la gloire de Naples et de ses tifosi, l’AC Milan, et son président Berlusconi (…) Les obsèques auront lieu au stade San Paolo à 17h45 le dimanche. Pax » Affichée un peu partout avant le match, cette propagande d’outre-tombe était une bouffée de Naples.

naples-n-jeunes-footeux

Deux guaglione (gamins de Naples) d’à peine dix ans échangent des passes au ballon sur le pavé de la rue peint d’un grand écu aux couleurs du drapeau italien vert-blanc-rouge, frappé d’un « N » dans le blanc – comme Napoléon – « N » pour Naples… Une toute petite fille danse debout sur un étal de gadgets, sur l’air de la Lambada. Elle est vêtue de bleu et de blanc, aux couleurs de l’équipe napolitaine de football. Elle peut avoir trois ou quatre ans et elle danse avec lenteur, application, indifférente aux gens qui rient de la voir comme à ceux qui la photographient. Sa mère m’encourage à le faire. La fillette est déjà une actrice professionnelle, elle a conscience du spectacle qu’elle donne et du sérieux que l’on attend de sa prestation !

naples-fillette-supporter-foot

De nombreuses églises sont fermées à nos regards touristiques. Nous réussissons quand même à voir San Lorenzo et le Duomo. San Lorenzo Maggiore a la pureté des églises cisterciennes de France. Elle a été bâtie par les Angevins au 13ème siècle. Boccace y aurait rencontré Fiametta en 1334 et en serait tombé éperdument amoureux.

naples-san-lorenzo

Le Duomo a une façade imitée du gothique, d’une laideur à pleurer, mais la nef centrale est ornée d’un plafond en bois orné de peintures. La chapelle de Saint-Janvier – dont le sang se liquéfie rituellement deux fois par an – a été érigée après la peste de 1526 et elle n’est qu’excès de richesses dédiées à la dévotion superstitieuse. Du marbre, de l’argent, du bronze, de la peinture, s’entremêlent comme dans une orgie. J’ai toujours la même réticence devant cet excès de décor, cette surcharge qui dégouline, et ces anges partout qui volettent. Cette chapelle San Genaro en est le clou avec son autel tarabiscoté en argent massif ! Nous sommes déjà en Orient où la profusion remplace le goût, où la richesse remplace la foi, où la démonstration remplace la morale.

naples-santa-chiara-ruelle

De retour à la piazza Dante, nous nous posons pour boire une bière, lire les guides, écrire les cartes dans l’intention de les poster dans la première boite venue. Notre promenade est courte dans la nuit tombante. Les familles sortent les gamins et déambulent, en apéritif, pour se montrer aux autres comme dans toutes les villes du sud. Nous décidons de dîner au Dante & Béatrice, sur la place Dante. Des pâtes composent l’entrée, comme dans tous les menus traditionnels italiens. Nous les faisons suivre d’un kid rôti, comme indiqué en anglais sur la carte – non pas un gosse, mais un chevreau. Nous terminons par un tiramisu glacé fort bon. Le vin rouge de l’année – et « de la maison » – pétille et n’est pas terrible, sauf pour nos estomacs. Nous regagnons notre hôtel à pied. L’effervescence de la foule s’est calmée avec la nuit.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La vie en fleur

Enfin un air de printemps ! Des températures qui montent, le soleil qui luit, et voilà que les corolles des fleurs s’ouvrent, que les oiseaux lancent des trilles.

tulipe

La tulipe « noire » luit doucement en absorbant les couleurs, comme douée d’une intense concentration.

Même les bêtes se prélassent, les chats au soleil, les chiens aux clôtures.

Il a fallu attendre le mois de mai, déjà entamé, pour qu’enfin la succession des saisons se manifeste, elle qui fait tout le charme de nos pays tempérés. Les jours sont plus longs, les nuits plus courtes.

Les vêtements s’allègent après le long hiver, la peau ose peu à peu s’offrir. Avez-vous remarqué ? Au printemps, les filles s’ouvrent du bas et les garçons du haut. Pour les demoiselles, les robes se font plus légères, corolles inversées incitant à venir butiner. Pour les adolescents, les cols s’ouvrent, polos ou chemises ; les cous se dressent, les gorges se dégagent des gangues de lourd coton, pistils virides à l’affût.

cerisier

Le cerisier offre la fragilité de ses pétales, roses comme des joues adolescentes.

dahlia

Le dahlia blanc exhibe le diaphane de ses falbalas, comme de la tulle à mariée.

fleurs jaunes

Les arbustes se peuplent de fleurs jaunes ou violettes, dressées en essaims.

fleurs violettes

Le vert tendre du lierre montre combien il a manqué de soleil ces temps derniers, tout comme le prouve le teint encore pâle des enfants, la gueule enfarinée.

lierre

Les pâquerettes de Pâques vivent leur plein épanouissement – un peu en retard cette année.

paquerettes

Les pensées sauvages surgissent entre les pierres, de vraies nuits debout à elles seules, vivaces. On ne fera jamais taire la nature, la vie qui pousse, les êtres qui vont, désirent et s’aiment.

pensees sauvages

La vie en fleur renaît, chaque année. J’ai toujours aimé le printemps.

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’Accueil familial 1 : Les anges gardés

l accueil familial les anges gardes
Les « 5 A » sont une union d’associations au service de l’enfance dont l’Accueil familial fait partie. Ce premier pilier « défend l’idée qu’une famille – ou un climat de parentalité – est primordial pour qu’un enfant puisse rester un enfant et s’épanouir » p.13. Les quatre autre A après l’Accueil familial sont l’Attachement, l’Accompagnement psychoéducatif, l’Accès aux soins et l’Apprentissage. Chacun des 5 A fera l’objet d’un ouvrage de présentation : l’Accueil familial est le premier.

Il s’adresse aux professionnels de la protection de l’enfance, éducateurs et assistants familiaux diplômés, au grand public qui apprendra combien la famille éduque même sans le savoir, aux enfants eux-mêmes, assez grands pour comprendre ou devenus grands grâce à l’aide des familles d’accueil et des équipes d’accompagnement.

Le livre se présente sous la forme double d’une histoire romancée et d’un manuel pratique. Les chapitres alternent entre vécu et technique, ce qui est assez original et psychologiquement fort, car toute émotion qui monte se voit rationalisée par des encadrés et des décorticages. L’objet livre a l’apparence de cette pâtisserie qu’on appelle opéra, composée de plusieurs ganaches alternées chocolat et café entre deux biscuits. L’image me vient en hommage à Achille, premier personnage de 16 ans qui rêve de devenir pâtissier.

Car l’auteur de la partie romancée, Carole-Anne Eschenazi, a créé une bande des Trois mousquetaires (qui comme chacun sait sont quatre) à partir du patchwork des vies réelles des 217 gosses remerciés en-tête du volume. Achille, camerounais adolescent qui entre en seconde, a été sorti de sa famille biologique pour cause de frénésie sexuelle de son père et de sa belle-mère – cela l’a perturbé dès la puberté. Marie-Pierre et Fabien sont de faux-jumeaux blonds de 14 ans issus d’une famille de bobos riches parisiens, mais placés par lourde indifférence parentale. Samir, 10 ans, est un marocain battu par son père.

Sexe, violence, indifférence sont les trois chocs de ces gamins. Plus de garçons touchés que de filles, peut-être parce qu’ils sont plus fragiles dans la petite enfance comme au début de l’adolescence. Plus de minorités visibles, parce que le choc culturel de la vie occidentale laisse toute liberté aux parents sans aucun garde-fou traditionnel. Mais les riches bourgeois cultureux sont touchés aussi et Fabien a « la rage ».

Si les trois autres semblent réussir à poursuivre leur construction manquée dans les familles d’accueil (toutes « idéales » pour cette histoire, il faut le remarquer), seul Fabien y parvient mal. C’est lui le plus difficile, sorti trop tard peut-être de son père héroïnomane pris par ses affaires et de sa mère éternelle dépressive et démissionnaire. Carencé affectif grave, Fabien peut-il trouver en lui-même la force d’une résilience ? Peut-il s’attacher à un modèle adulte qui le tire vers le haut ? Peut-être… L’inverse absolu de sa virilité violente qui s’affirme est une fragile grand-mère qui lui dit tout net et calmement ce qu’elle pense : au garçon d’en faire son miel – s’il le veut. « Jusqu’où m’aime-t-on ? » s’interroge p.171 la partie technique après l’anecdote. Laisser provoquer mais rester toujours présent est la réponse théorique.

ados camp d ete

Se construire une autonomie, vivre sa pleine enfance (un enfant a besoin d’insouciance et de jeu), restaurer l’image de soi, renvoyer chacun à sa propre humanité sont les quatre grands thèmes illustrés et expliqués d’une éducation réussie. Avec l’exemple des abîmés de la vie qui ont encore plus besoin que les autres de ces quatre piliers. Comment faire et comment faire avec.

Mais la peur hystérique de la perversion « invite l’adulte à établir une certaine distance entre lui et l’enfant par crainte de se voir accuser d’abus. Cette distanciation contrainte suppose notamment l’absence de manifestations de tendresse à l’égard de l’enfant (…) alors qu’il s’agit pourtant de la manifestation éducative la plus appropriée » dans certaines circonstances (encadré p.108). La société, au fond, ne sait pas ce qu’elle veut.

Pour qui s’intéresse aux enfants et à leur grandir, pour qui voudrait aider ceux en difficultés plutôt que d’adopter (qui est devenu très difficile aujourd’hui), pour qui voudrait connaître le schéma administratif quelque peu complexe de la Protection de l’enfance, ce livre emplis de renseignements et d’émotions apporte sa richesse.

Carole-Anne Eschenazi, Amandine Lagarde, Thierry Rombout, L’Accueil familial 1 : Les anges gardés, 2015, éditions Cent Mille Milliards – Union pour l’enfance, 218 pages, €10.00
e-book, €6.00 www.centmillemilliards.com

Catégories : Livres, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Écoliers au moyen âge

daniele alexandre bidon la vie des ecoliers au moyen age
On apprenait à déchiffrer les lettres en 3 mois dès 3 ans, et à calculer en 4 mois, ce qui était très utile aux petits bergers pour compter les moutons. On ne confiait en effet jamais un troupeau avant l’âge du calcul ! La méthode d’apprentissage de la lecture était celle du b-a ba.

La directrice de recherches au CNRS Danièle Alexandre-Bidon en a écrit un album pour enfants, La vie des écoliers au moyen-âge.

L’école concernait surtout les garçons et un maître ne pouvait enseigner qu’à des garçons. Mais elle n’était pas fermée aux filles, qui pouvaient apprendre avec une femme si elles en avaient le loisir. Les durs travaux faisaient parfois des filles des garçons manqués, en témoigne Jeanne d’Arc. Christine de Pizan fut exemple d’une femme lettrée du temps, auteur de livres à succès. Mais la pesanteur traditionnelle vouait surtout les femmes à la maternité et cela ne nécessitait point d’école. Il en reste quelque chose dans l’islam intégriste, voire chez les catholiques tradi.

maitre et ecoliers moyen age

L’apprentissage commençait très tôt dans les familles, vers 8 ans pour les garçons potiers, mais il fallait attendre d’avoir quelques muscles pour devenir rémouleur. La plupart des apprentis pour les métiers délicats ou difficiles n’avaient pas moins de 14 ou 15 ans. Il fallait de 3 à 6 ans pour sortir de l’apprentissage. Mais ce n’était pas le bagne : souvenons-nous qu’un jour sur trois était fête au moyen-âge.

Doué, on pouvait entrer à l’université à 10 ans, passer le baccalauréat à 14 ans, mais on était obligé d’attendre au moins 1 an pour passer la « licence », autorisation qui permettait d’enseigner – donc dès 15 ans. L’Église imitait Jésus et les docteurs.

maitre et ecolier moyen age

On étudiait par terre, assis en tailleur sur des bottes de paille, tandis que le professeur tenait dur comme fer à sa chaire – afin de faire lever les yeux aux élèves, en signe de respect. Les profs pouvaient sans vergogne fouetter nus les élèves (c’était « le bon temps » ?). Mais il leur était quand même déconseillé de « blesser jusqu’au sang » ou de « casser un membre » (c’est dire les mœurs du temps…). La baguette de bouleau, qui cingle en laissant peu de traces, était donc l’instrument privilégié de l’enseignant : la férule.

fesser nu un ecolier moyen age

Pas de livre (chaque manuscrit valait un troupeau), l’enseignement était oral. Le but de l’éducation était de maîtriser l’art de la parole. Les trois arts qui formaient le trivium étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique Uniquement oral, le bac avait lieu à Pâques, tandis que la maîtrise se soutenait à l’été. La salle de classe médiévale pour gosses de riches était étroite, fermée. C’est qu’il faisait froid à Paris, la plupart de l’année.

pupitre moyen age

L’habitation médiévale urbaine avait un escalier qui menait aux pièces, chacune munie de latrines à fosse. Ces pièces servaient de lieux privés multi-usages : chambre la nuit, cabinet de travail la journée, pièce à manger ou à recevoir. Il suffisait de tirer les courtines du lit, où chacun dormait nu, les enfants en lit commun, ou de dresser la table sur tréteaux.

ecoliers moyen age

C’était une vie spartiate, communautaire et protégée. On vivait surtout dehors, baguenaudant dans la ville, travaillant aux échoppes. Les écoliers étaient enfermés dans les lieux sombres et austères, propices à l’étude, selon les croyances de l’église du temps. Savoir est un péché, il y faut un effort, surtout pas de confort.

N’en reste-t-il pas quelques traces dans les mentalités ?

Danièle Alexandre-Bidon, La vie des écoliers au moyen-âge, 2000, La Martinière 2005, 47 pages

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

Leonard De Vinci dame-a-l-hermine Portrait-de-Cecilia

A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

lacombe et echegoyen leonard et salai bd

Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

Catégories : Art, Bande dessinée, Italie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gladys Mitchell, Meurtres au clair de lune

gladys mitchell meurtres au clair de lune
Gladys Mitchell est l’une des vieilles dames du crime de l’Angleterre au XXe siècle ; P.D. James admirait beaucoup son œuvre prolifique. Née en 1901 sous Victoria, elle a suivi des études d’histoire européenne à Londres et enseigné l’histoire et la culture physique. Elle n’avait pas froid aux yeux et connaissait bien la psychologie des jeunes garçons, tout comme sa consœur Ellis Peters.

Sim et Keith ont 13 et 11 ans. Orphelins, ils vivent chez leur frère aîné, marié, avec un petit garçon de 3 ans, Tom. Sim est plus ou moins amoureux de Christina, une jeune locataire dont l’apport aide à faire bouillir la marmite en ces années de restriction après guerre. Le petit-déjeuner typique anglais est en effet très rare pour nos deux compères, qui n’ont de cesse que d’énumérer les mets lorsqu’ils sont invités une fois à les déguster : « des œufs, du bacon, des rognons, des tomates, trois sortes de pain et quatre marmelades différentes. Il y avait aussi du hareng fumé et du haddock » p.217.

Les deux frères, unis comme les doigts de la main, aiment l’aventure et sortir par la gouttière de leur chambre pour se promener au clair de lune. Lorsqu’un cirque s’installe au village, non loin de Londres, ils vont explorer les lieux de nuit pour entendre les animaux et voir s’ils ne pourraient pas se faufiler le lendemain sous le chapiteau. C’est à ce moment qu’ils voient de loin un homme louche qui fait luire un couteau d’acier à la lune. Cela n’aurait été qu’un excitant frisson si une jeune femme n’était été retrouvée morte le lendemain.

Ce n’est que le début de plusieurs meurtres dans ce gros village chargé d’histoire. César aurait débarqué ici contre les Bretons et les protestants se seraient affrontés aux catholiques sur le champ de foire lors de la guerre civile. Mrs Bradley est psychiatre auprès de Scotland Yard et elle seconde un inspecteur venu tout droit de Londres dans cette affaire de meurtres en série. Tout le monde est plus ou moins soupçonné à un moment : un clown du cirque, le frère des garçons, l’ami de ce frère, l’amoureux d’une des filles, le chiffonnier du village… La fin n’est pas un coup de théâtre mais directement amenée, sous le regard candide et les déductions naïves des garçons. Car ils sont partie prenante à l’enquête, ce qui donne à ce roman policier le ton un peu désuet et édulcoré du Club des Cinq mais, en contrepartie, permet une fraîcheur qui touche adultes comme adolescents.

Car Sim, l’aîné, aborde à peine cet âge de bouleversement, passant de la magie de l’enfance à la responsabilité adulte, puis revenant : « Mon humeur intrépide m’avait délaissé. J’étais à présent un gamin terrifié ; je tâchais de me cramponner à mon courage et de croire en ma bonne étoile, tout en offrant à mon petit frère un exemple de ténacité, de cran et de nonchalance naturelle » p.203. Ces observations aiguës sont émouvantes.

freres torse nu 1942

Mais la guerre st passée par là, qui a endurci les corps et mûri les cœurs. L’enfance n’est pas encore devenue ce mythe Bisounours des naïvetés post-68, où les jeunes qui voulaient révolutionner le monde sont devenus de vieux petit-bourgeois frileux rassis en moralisme de gauche. Boys will be boys, décrit Gladys Mitchell, qui n’hésite pas à les faire se baigner nus dès 7 h un matin de Pentecôte dans la rivière qui traverse le bourg, avant de rejoindre la grand-rue en short et torse nu : « Ça vous dérange pas si on porte pas nos chemises ? m’enquis-je poliment. – D’aussi beaux torses méritent d’être exhibés, répondit-elle [Mrs Bradley]. Permettez-moi de vous féliciter pour le développement de vos biceps et les huit centimètres de dilatation dont, je note, vos poumons sont capables » p.271. L’excitation de l’aventure qui saisit ici les encore enfants ne serait pas la même sans cette discrète sensualité préadolescente qui déjà l’attise.

Les garçons approcheront dangereusement le meurtrier – qui n’est pas celui qu’on croit – et contribueront à mettre fin à ses agissements, de concert avec la police. Le roman se lit bien, captive aisément, et donne un aperçu humain de  ces sacrés Anglais juste après Churchill.

Gladys Mitchell, Meurtres au clair de lune (The Rising of the Moon), 1945, 10-18 2001, 315 pages, occasion €1.00

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

Catégories : Cinéma, Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Claude Simon, Triptyque

claude simon triptyque
Je ne vous dirai rien de La Bataille de Pharsale, publié en 1969, qui est à mes yeux illisible. Triptyque l’est un peu plus, mêlant trois histoires afin de « déconstruire » le concept même d’histoire, de récit cohérent avec un début et une fin. Cette affectation de rébellion, tellement à la mode chez les auteurs du « nouveau » roman des années 1960, est une impasse littéraire. J’aimerais être contredit, mais qui lit aujourd’hui Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Chez ce dernier, certains lecteurs peuvent être envoûtés par certains textes. Pour ma part, Triptyque fait partie de ceux-là.

Car le lien entre ces histoires disparates est l’érotisme. Que resterait-il du roman sans cette fièvre érotique qui mène quasiment tous les personnages ? La scène commence par une gravure, qui deviendra puzzle à la fin, où deux garçons observent sur un pont les truites nageant dans le courant, dont le mouvement ondulant est analogue au membre viril dans la vulve de femme. Alentour, un paysage champêtre où un gamin aux cheveux filasse ramène ses vaches, une vieille paysanne qui écorche un lapin, dont l’agonie produit les mêmes soubresauts qu’un orgasme de femme.

Les deux garçons, qu’on imagine avoir 13 et 14 ans puisque l’un est « plus jeune », prennent prétexte de la pêche pour se baigner et aller nus observer une fille qui se déshabille. Ils frissonnent du bain récent autant que d’excitation, lorsqu’ils manquent d’être surpris par un gros en marcel et sa moitié de retour de pêche en un meilleur endroit. Fuite dans les maïs, pieds nus croulant les mottes, traversée de la rivière, de l’eau au ras des mamelons, rhabillage rapide sans slip, trop mouillé, enfin, l’air de rien, pêche là où rien ne vient. La nature dans ce roman engloutit l’humain dans un découpage cinématographique volontaire.

Passe une jeune domestique tenant à la main une fillette. Ils ont surpris auparavant son regard vers un beau motard viril, chasseur dont la chemise ouverte laisse entrevoir la poitrine velue. Lorsqu’elle leur demande de garder l’enfant pendant qu’elle s’éloigne un peu, ils comprennent : les deux vont baiser dans la grange. Ils laissent la gamine à trois petites filles qui passent le long des berges (laissée une fois de plus, il est à peine évoqué que la gamine va se noyer). Eux vont mater le couple effréné aux coïts multiples par un trou de la grange. Ils ne ratent rien de la vulve touffue comme un buisson ni du pénis dur comme un marteau. La chair même, chez Simon, est nature.

Une affiche sur la grange évoque un film, prétexte au second paysage, intercalé sans mise à la ligne ; les deux garçons sortent en effet de la poche poitrine de leur chemise des bouts de pellicule, images sur lesquelles ils se caressent sous la culotte : dans un palace méditerranéen, une mère s’efforce d’aider son fils impliqué dans un trafic de drogue, elle est femme nue sur un lit, un homme mûr assis qui regarde, un adolescent bouclé en blue-jean qui claque la porte, convulsé de fureur. Un troisième paysage s’intercale encore, prétexte à fantasmes : dans une banlieue industrielle où l’on boit le genièvre, une noce tourne mal et le beau jeune marié saute la serveuse à hauts talons dans une ruelle en face de l’estaminet. Des scènes de clown s’associent à tout cela en version grotesque. L’ensemble repose sur les descriptions maniaques des décors, des personnages et des choses – l’histoire n’est plaquée qu’ensuite, pour tenter de lier le tout bout à bout.

Peut-on en inférer, selon la sociologie de Marx, que Simon produit une littérature qui émane tout droit de la société bureaucratique des années 50 et 60 ? Littérature descriptive, moralement neutre, quasi comptable. Heureusement que le sperme sert de liant à ce procédé qui autrement serait chiant ! Les peintres Paul Delvaux, Jean Dubuffet et Francis Bacon ont servi de support pictural au montage cinéma des différents paysages.

Il n’y a que matière et mouvement, aucun jugement édifiant, c’est ce qui fait la modernité de l’œuvre – et sa lisibilité malgré les obstacles. Pas de bons sentiments, ni de leçon de morale, les faits bruts, décrits minutieusement comme un peintre, montés en kaléidoscope comme un cinéaste. Ce n’est pas réaliste mais est en même temps hyperréaliste : aucun enchaînement logique ou psychologique, mais des états successifs de fantasmes et de sensualité bien réels, supports libres à l’imaginaire de chacun.

Plus de phrases interminables ni d’incidentes entre parenthèses, le texte se lit facilement, même s’il saute du coq à l’âne sans arrêt. Un peu difficile à lire pour qui a perdu l’habitude des livres, mais un fabuleux efficace.

Claude Simon, Triptyque, 1973, éditions de Minuit 1973, 225 pages, €19.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Plages du Finistère nord

Le mythe voudrait que la plage soit un endroit paisible et doux, au sable chaud sous le ciel bleu, les vaguelettes croulant tout à côté.

plage le diben
Ce n’est pas le cas des plages de Bretagne nord, où les côtes sont rudes, déchiquetées de rochers, plantées d’algues, aux marées importantes.

enfants dans les algues
Mais le sable est vaste, s’il est plus blanc que jaune, les enfants y voient un terrain de jeux sans presse.

gamins plage tahiti a carantec
Le cerf-volant y est roi, en raison du vent constant.

cerf volant plage dossenOn joue au sable, à rêver de châteaux, mais non loin des parents.

famille a la plage

L’eau, si elle ne dépasse guère les 17° au plus chaud de l’été, peut être transparente.

Gosses sous l'eau
Elle vivifie, ce qui, lorsqu’il fait vraiment chaud, incite à se tremper tout vêtu. Les filles en sortent plus érotiques.

fille chemise mouillée
Les ados en sont tout émoustillés.

coeur adolescent
Ils restent en slip du matin au soir, sauf quand le vent se lève en fin d’après-midi, ou la pluie.

ados torse nuAuquel cas il se rhabillent, mais très décolleté pour rester en liberté.

apres la plage

D’autres explorent les fonds rocheux en plongée.

retour de plongee
Ou font des environs de la plage un lieu sauvage pour jouer aux naufragés sur une île déserte.

A moins que, même par temps de pluie, ils mettent à l’eau une barque.

sur la greve st jean du doigt
Les « vraies » plages existent cependant, comme à Perros-Guirec, où les familles sont chez elles.

plage perros guirec
Garçons et adultes socialisent même au volley.

volley de plage

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Torse nu

Un internaute « bien intentionné » – et plus rigoriste que les mœurs – s’est étonné de ce que sur Google images des adolescents torse nu apparaissent en premier lorsque l’on tape « argoul » ou « argoul.com ». Je ne l’avais pas remarqué, n’utilisant que très peu le moteur de recherches américain Google. Mais c’est vrai, bien plus que les vahinés – pourtant seins nus – qui sont fort nombreuses dans les notes sur Tahiti.

argoul images google

Question : suis-je « obsédé » par les torses nus ? Réponse : pas plus qu’un autre. La cause principale en est les voyages (Cuba par exemple) parce que telle est la vie là-bas, ensuite la catégorie Mer et marins (avec la plage) où c’est la tenue évidente. Il y a aussi l’idée, en philosophie, que la jeunesse est la vie (Nietzsche : « innocence et oubli, un jeu ») ou, pour la philosophie grecque, que la nudité représente la sincérité, la transparence, l’appel au débat démocratique. Toutes ces catégories (voyages, mer et marins, politique, philo, BD) font l’objet de nombreuses notes sur ce blog. D’où peut-être l’impression de voir ressurgir les mêmes modes d’illustration, peut-être. La jeunesse dénudée (jamais au-delà de la décence admise) est un bienfait pour le regard, représentant la santé, la joie et la vie – tous les parents le savent bien. Encore qu’il faille relativiser : sur les peut-être 5000 images, combien de torses nus ? L’illusion statistique aggrave l’impression, il est nécessaire de raisonner en pourcentage et pas en absolu.

L’après mai 68 a desserré les carcans du vêtement comme des façons de vivre, valorisant chacun jusqu’en son corps, hier neutralisé dans le costume neutre (blouse à l’école, costume-cravate hommes, tailleur-jupe femmes). Sur les environ 1800 notes du blog, seules quelques-unes concernent les plages où le torse nu est roi. Il existe, certes, une pression puritaine pour voiler les femmes et les garçons (crainte du soleil, crainte du regard, crainte de la pollution), exacerbée par l’intégrisme quaker aux États-Unis, et par l’intégrisme catho, juif et islamique en Europe. De plus, les « bonnes intentions » pavent de plus en plus l’enfer de la vie en commun, à la Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » disait-il en lorgnant la poitrine opulente de l’accorte servante… Mais je ne vois pas en quoi le « torse nu » est réprimandé par la loi (française), hors du droit à l’image de chacun (ce pourquoi je floute volontairement le visage sur toute image trop récente). Quiconque se reconnaîtrait, avec des arguments réels, peut d’ailleurs me demander le retrait de l’image.

Mais il suffit de consulter les AUTRES moteurs de recherche images sur argoul pour constater que les adolescents torse nu ne sont pas mis en valeur autant que sur Google. Chacun peut y aller voir : par exemple Bing :

argoul images bing

Ou Yahoo :

argoul images yahoo

Ou le moteur français libre Qwant :

argoul images qwant

Ou d’autres moteurs moins connus mais moins pubés comme Lycos :

argoul images lycos

et Exalead :

argoul images exalead

Ou encore des moteurs qui ne traquent pas les requêtes (donc les « plus demandées ») mais la fréquence : comme Privatelee :

argoul images privatelee

Ou DuckDuckGo :

argoul images duckduckgo

Il y a donc un problème Google. Il rencontre probablement, le « nu » comme obsession de notre époque hyper-individualiste et sans repères, comme je l’ai déjà pointé dans une note humoristique : « à poil » – où j’ai même publié la photo d’une chatte ado toute nue, vous vous rendez compte ? Depuis 2014, je n’ai pas été interdit… Traquer le nu est un poncif de toute observation sur les requêtes des internautes ; ajouter le mot à toute interrogation portant sur les gens, même peu susceptibles de se montrer nu (« Hollande nu », « pape François nu », et j’en passe…) est une manie ; se poster en vidéo sur Youtube en défi et torse nu est très courant aux États-Unis (qui donnent le ton à la jeunesse) donc ailleurs. Il est probable que la majorité des internautes a moins de 20 ans, ce qui explique ce prurit sensuel de la peau et cette obsession de se mesurer aux autres, de se comparer, de les voir tels qu’ils sont en leur natureté. Internet n’est apparu dans le paysage qu’à la fin des années 1990 et seuls les 15 à 20 ans ont pu naître dedans.

Mais il y a aussi l’indistinction volontaire de la société occidentale pour tous les repères, considérés comme « fascistes » (blancs, machos, sexistes, dominateurs, coloniaux, etc.). L’enfance comme mythe d’innocence est valorisée bien au-delà de ce qu’il est réaliste, comme je l’ai pointé après d’autres dans une note. Attention ! Les « anges » des prêtres catholiques appartenaient à ce genre de mythe éthéré – et l’on a vu ce qu’il en est advenu ! Qui veut faire l’ange fait la bête, on le sait pourtant depuis Pascal, spécialiste ès catholiques. Considérer les enfants comme de vrais enfants et des adolescents comme bouleversés par la puberté (et non  pas comme des anges innocents) serait une meilleure façon de ne pas les voir en objets sexuels ou poupées affectives – mais de les regarder comme des personnalités en devenir que tout adulte, qui a passé ces caps, doit protéger et aider. Contrairement à ceux qui voudraient « revenir » aux mœurs du passé, je me suis interrogé : vraiment, « c’était mieux avant ? » Pour ma part, j’ai toujours prêté une particulière attention et une réelle affection aux enfants auxquels je me suis attachés. « On est responsable de ceux qu’on apprivoise », dit le renard au petit Prince.

J’ai aussi clairement écrit sur une note de voyage à La Havane que les relations sexuelles sans la maturité qui va avec ont de très graves conséquences pour les enfants et les trop jeunes adolescents. Telle est ma position – très claire – sur le sujet. Je n’hésite d’ailleurs jamais à mettre à la corbeille tout commentaire qui fait allusion au sexe ou contrevient à la loi. Ce pourquoi les commentaires sont et resteront modérés sur ce blog.

Mais pourquoi vous étonneriez-vous que Google – moteur de recherches traquant les métadonnées d’internautes et vivant essentiellement de publicité – évite la tentation du « plus demandé » et valorise l’ordre de ses images selon ce qui serait le plus cliqué pour faire passer la pub ? Pour comprendre le business model de Google, lire ici, et là encore.  La fréquence statistique (réelle) a alors peu de choses à voir avec le ranking marketing (profitable). Car le site d’hébergement « gratuit » du blog, WordPress, doit vivre ; pour cela, il insère en fin de certaines notes très lues des publicités que l’auteur – moi – ne voit pas, ne choisit pas et dont il ne touche pas un centime. L’obsession portée au mot « nu » fait remonter les billets si le terme y figure – quel que puisse être ce qui est raconté dans le billet. Aussi, une image illustrant parfois le texte au second degré, comme cette transgression à l’autorité, figurée par un collégien torse nu dans une classe, attire-t-elle plus de lecteurs sur le sujet « régression socialiste » que si la réflexion sur le socialisme était publiée sans aucune illustration. L’image vient en appui du texte, elle n’est pas en soi : « 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne… » Seul un regard ambigu peut y voir une incitation ambiguë, je suis désolé de le rappeler aux apprentis-censeurs un brin trop zélés.

Car il ne faut pas confondre ce qui est « le plus populaire » dans les classements Google et ce qui est « effectivement publié ».  Quiconque suit le blog constate très vite que ni l’adolescence, ni le nu, ni la sexualité, ne sont les thèmes favoris sur argoul.com. « Sauter » sur ces images comme si elles représentaient la majorité des images montre combien le regard peut être orienté, guidé peut-être par des désirs inavoués, vaguement pervers. La poutre se moque volontiers de la paille, si celle-ci est perçue dans l’œil du voisin. Un article de conseils sur la façon de rechercher sur moteur donne sa conclusion : « La réussite/pertinence de la recherche survient quand l’Intelligence de celui qui interroge le moteur rencontre l’intelligence de ceux qui l’ont conçu ». Cherchez la rage, vous trouverez forcément un chien.

Mais quiconque tape « web » au lieu d' »images » trouve sans peine les « catégories les plus lues » : Stevenson, Le Clézio, Bretagne, Cannabis (hum ?) et Polynésie. Quiconque prend la peine de chercher sur ce blog trouve très vite les notes publiées – honnêtement, à partir des statistiques WordPress – sur les requêtes moteurs qui aboutissent à argoul.com Dans la dernière, depuis l’origine, « 28 435 concernent les vahinés, les filles nues ou les seins ; 4 631 seulement concernent les garçons, ados torse nu principalement ». Mais la « zone euro » est par exemple plus demandée que les torses nus : 5479 – CQFD.

Alors, torses nus oui, sexualité non. Plus il y a de notes, plus il y a l’item « nu » – mais c’est à comparer à l’ensemble. Ne pas prendre l’arbre pour la forêt est le b-a ba du vrai chercheur. Trop nombreux sont ceux qui se content d' »impressions » immédiates au lieu de faire un effort « honnête », mais qui leur prend du temps …

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Foot d’été

La « saison » est finie (ouf !). Rien de tel qu’une « huitième journée du match avancé de ligue 1 pour le championnat de France » Strasbourg-Saint-Denis, Réaumur-Sébastopol ou d’on ne sait quel accouplement qui sonne comme une station de métro – pour agacer dès le matin.

foot dessin ballon

France-Info en fait même désormais une « actualité » au même titre que la guerre en Syrie, les menaces de Poutine ou les errements grecs – actualité qui prend même le pas sur les autres le samedi et le dimanche soir !

gamins foot

Quand j’étais gamin, j’aimais le foot ; aujourd’hui je ne le supporte plus.

foot en slip

Non le jeu en lui-même, encore que les règles aient changé (les « tirs au but » sont une étrange manière de « gagner »…). Mais le permanent scoop médiatique sur les stars du ballon, sur leurs états d’âme (exprimés en général sous forme de borborygmes ou de banalités), sur le fric des droits de retransmission et des transferts des joueurs.

Quand j’étais gamin, seul le jeu comptait, pas le fric ni la frime.

foot a trois garcons torse nu

Aussi je préfère le foot en été, lorsqu’il est un vrai jeu, sur les plages. Pas d’uniforme des marques célébrées avec maillot d’équipes financées par le Qatar et pompes à crans fluo, mais le slip seulement.

foot a trois garcons torse nu plage

Pas de terrain synthétique ou arrosé à grands renforts d’hectolitres en pleine canicule, mais le sable chaud et mou de la plage.

foot seins nus

Même les filles s’y mettent, dit-on, mais je n’ai pas vu beaucoup de petites filles jouer au foot dans le sable – ni ailleurs en été. Que font les féministes ? C’est un jeu sain, travail d’équipe tout autant que de tête, et qui fait du bien au corps. Sur le net, celles qui se montrent gardant le haut on ne sait pourquoi.

foot fille decolletee

La liberté n’est-elle pas quasi totale lorsqu’on joue, dans l’été des vacances, vêtu juste d’un cache-sexe ?

Catégories : Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Volastra, Manarola, Riomaggiore

Nous nous arrêtons sur l’esplanade de Nostra Signora de la Salute dont le culte date du 16ème siècle, sur les hauteurs de Volastra, pour y prendre notre pique-nique. L’église était précédemment dédiée à San Lorenzo depuis le 13ème siècle. Volastra viendrait du latin vicus oleaster, qui signifie village des oliviers.

volastra nostra signora de la salute

L’intérieur du lieu saint est en pierres brutes, cette serpentine du pays très dure et un brin verte. Des anges nus tiennent malicieusement la table d’autel, mélange de sensualité et de piété à l’italienne.

volastra ange nu nostra signora de la salute

Cette fois Eva nous compose une salade caprese aux tomates, mozzarella, olives noires écrasées à l’huile d’olive. Cette préparation d’olives fait tout le goût du plat, ainsi que les tomates gorgées de soleil ; quiconque voudrait la reproduire dans des pays plus septentrionaux s’exposerait à une fadeur surprise. Un énorme saucisson de marque Felinese, 7 cm de diamètre pour 30 cm de long, fournit la portion protéines du repas, accompagné de pain cuit au feu de bois à Corniglia et de raisins de table du pays.

Nous allons pendre le café rituel au petit bar à l’orée du village, juste sous la fontaine, où je rencontre un couple de Français du Var. Ils sont retraités et possèdent un bateau à voile avec lequel ils sont venus jusqu’à Gênes. Les Cinque Terre étant un parc national protégé, la navigation est restreinte et les anneaux de port hors de prix. Ils m’apprennent que les Cinque Terre sont particulièrement à la mode cette année en raison d’un blog d’une voyageuse qui a publié des photos donnant envie, ainsi que du cimetière de Gênes que personne ne connait.

caprese

Le sentier descend raide jusqu’à Manarola, serré sur la mer. Les rues sont étroites, les maisons colorées, et un tunnel conduit à la gare ferroviaire construite en bord de mer. Sur l’esplanade qui domine la rue principale, des mosaïques représentent les poissons du cru, daurades, rougets et autres rascasses. Il fait une chaleur de four à pizza et j’aspire vivement à l’ombre de la rue ! Des baigneurs reviennent du port au bout de la rue, tandis que les pêcheurs locaux ont remonté leurs bateaux à rames jusque devant leur maison.

manarola baigneurs

La via dei Bambini fait le tour de la falaise abrupte de rocher noir pour aboutir à une anse bétonnée qui permet de se baigner. Les jeunes du coin (lesdits « bambini ») sont là, s’interpellant à voix forte pour affirmer leur territoire. Ils plongent et nagent avant de se dorer un au soleil, garçons et filles mêlés, ressemblant de plus en plus à des moricauds à mesure que la saison avance.

manarola port

Nous quittons ce petit port rafraîchissant, les muscles un peu cassés du bain en pleine journée, pour prendre le train – une station – jusqu’à Riomaggiore, fondé au 7ème siècle par les habitants qui craignaient moins les Sarrasins parce qu’entrés en 1239 dans la république de Gênes. La via Dell’Amore, sentier fondé en 1920 qui relie Manarola à Riomaggiore, s’est effondré avec les pluies de l’automne 2011 et n’a pas été réaménagé encore (!) : nous ne pouvons l’emprunter. Riomaggiore apparaît comme un port rocheux mais plus gros, spécialisé dans la plongée sous-marine.

riomaggiore port

Kids et ados en reviennent demi-nus, sirotant une boisson sucrée pour se remettre de l’effort. Ils ont le corps brun et luisant d’animaux marins durcis à l’eau salée.

riomaggiore kid

Une fois suivie la rue qui part du port pour monter un peu, apparaît l’église saint Jean-Baptiste. Elle a été fondée le 8 novembre 1340 sur la volonté de l’évêque de Luni Antonio Fieschi, selon un panneau explicatif du Parc national. Je n’avais jamais fait le rapprochement entre le prénom Jean et la jeunesse, mais la langue italienne est révélatrice : Giovanni, le jeune ou junior, est le disciple préféré du Christ en raison de son éphébie – Jésus était protecteur. L’église a été agrandie en 1870 après que la façade se fut écroulée. Elle est à trois nefs d’égales proportions et la façade, refaite en 1903, est bichrome, pierre noire et grès pour les décors, dont la fameuse rosace. À l’intérieur, je suis étonné de voir, en marbre sur la chaire, saint Martin partageant son manteau, pourtant originaire de Tour.

riomaggiore eglise st jean baptiste

Sur le promontoire au-dessus de la mer, qui sépare le rio Maggiore du rio Finale, s’élevait une fortification antique du 12ème siècle pour protéger l’approche de la marina. Le château qui reste est de forme quadrangulaire avec une tour circulaire et pouvait protéger toute la population du village en bas. Deux canons assuraient protection au 15ème siècle.

riomaggiore fortification 12eme

Au 18ème, l’ensemble devient un cimetière et n’est restauré que depuis quelques décennies.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Randonnée cubaine ensoleillée

Cette nuit le vent a chassé les nuages et, ce matin, ils courent encore. Le ciel laisse de plus en plus voir son bleu nu derrière leurs déchirures. Le bus nous conduit à la ville pour acheter de l’eau purifiée. Puis il revient à l’hôtel, Françoise l’envolée ayant oublié son maillot de bain ! S’il fait du vent, il fait quand même grand soleil et les enfants qui ne vont pas à l’école sont en débardeur ou sans chemise. Les écoliers du primaire ont l’uniforme aux trois couleurs nationales, le bleu du foulard, le blanc de la chemise et le rouge du short. Ce sont les mêmes couleurs que sur le drapeau, sauf le rouge vermillon, trop salissant, traduit en prune sur les culottes.

ecoliers copains cuba

Enfin, le bus nous emmène loin de Baracoa, au-delà du hameau de San Luis. Nous prenons à pied un chemin fleuri qui passe entre des maisons campagnardes aux barrières de bois. Les activistes ont peint sur des pierres, devant chaque maison, des fragments de slogans qui attirent l’attention. Ils sont tout aussi vides que les autres, mais ainsi distillés par petits bouts ils donnent envie qu’on les lise ! Des enfants nous accompagnent un moment, comprenant mal que l’on vienne marcher pour simplement « se promener » parmi les plantations. Un petit gars râblé en polo bleu devrait être à l’école. C’est ce que lui crie celle que je suppose être sa grande sœur. Mais le gamin tente de se faire donner « un stylo » pour l’école ou « un savon » pour sa mère. Si les chambres d’hôtel sont pourvues de savons de courtoisie comme partout dans le monde, la population est en effet rationnée en savon pour se laver ou pour la lessive ! Un treize ans torse nu se tient devant sa maison et surveille une petite qui se tient à sa cuisse. Il est déjà musclé comme un travailleur se doit de l’être, ayant derrière lui une longue hérédité sélectionnée de travail dans les plantations.

Nous grimpons par la colline, sous les arbres dont tous n’ont pas de palmes. La mer s’aperçoit de loin, par les trouées. Nous longeons des plantations de café et des bananeraies jusqu’à rencontrer un poinsettia dont chaque extrémité rouge vif semble une langue de flamme. C’est là que nous bifurquons pour emprunter le sentier qui replonge vers la mer. Un rio vient s’y jeter. Il a creusé une anse propice aux pêcheurs qui y garent leurs barques à l’abri des coups de mer. Nous sommes à Boca de Yomouri, l’embouchure du rio Yomouri. Quelques maisons s’y sont installées, portant le nom local de bohios, au-dessus des barques qui se balancent.

Je fais la connaissance de Raimondo. C’est un robuste gaillard au teint clair et à la moustache clairsemée dont les muscles débordent du débardeur. Ses pieds bien larges montrent qu’il n’a pas souvent porté de chaussures, enfant. Il fait partie d’un essaim de femmes et d’adolescents qui nous entoure dès notre arrivée, interrogeant Toni, le guide local sur qui nous sommes, demandant aux femmes du groupe des savons, essayant de nous vendre de petits escargots aux bandes colorées « pour faire des colliers ». Raimondo s’essaie au français grâce à « un copain de La Havane » qui lui a prêté un dictionnaire espagnol-français. Il a acquis ses muscles en travaillant depuis l’âge de 14 ans dans une plantation de café au-dessus du village. C’est ce qu’il ne dit dans un mélange de français et d’espagnol. Il a maintenant 18 ans et déborde d’amitié. Si je veux une noix de coco, « pas de problème », il ira me la cueillir, ou manger du poisson, ou des fruits, ou « toute autre chose », il se mettra en quatre pour moi, je lui « donnerai ce que je veux, rien même, ça fait rien », c’est cela l’amitié. Mais je suis en groupe, englué dans le groupe et je dois les suivre pour ne pas les retarder. Je ne suis pas libre. Cette belle amitié idéaliste s’arrêtera donc là. Il comprend et ne m’en veut pas. Il me dit « adios » très dignement en me serrant l’épaule comme un macho.

plage cuba

Le bus, retrouvé là, au bout de la route, nous conduit deux kilomètres plus loin sur la plage. Nous nous arrêtons pour notre pique-nique traditionnel de sandwiches à grosse mie, à l’orange sèche et au jus de pomme gluant. Je suis le seul à me baigner, mais j’en ai envie. Le soleil est là, les vagues mousseuses et l’eau tiède. Mais le vent et le noir du sable découragent ces dames. Françoise, bien qu’elle nous ait fait revenir ce matin pour chercher son maillot de bain, se contente de se tremper les pieds !

Le bus nous conduit tout près de la ville. Nous rentrerons à pied pour une heure, jusqu’au stade de beisbol. Le chemin passe entre les maisons où les femmes et les vieux nous saluent d’un ola ! sonore à l’espagnole, tandis que les enfants jouent en vélo un moment autour de nous pour se faire remarquer. Deux grands adolescents étalent leurs muscles au tronc d’un arbre, perchés sur la fourche à trois mètres du sol. Je leur demande (en espagnol) s’ils sont bien, oui, ils le sont. Et que font-ils ? Ils regardent les filles – les nôtres – des fois qu’elles seraient faites autrement que leurs copines. Et elles le sont ? Pas vraiment. Tout va bien donc.

baseball lancer cuba

Dans un pré, trois petits garçons en shorts s’initient au base-ball, version américaine du cricket, sous la direction d’un adulte. Les corps bruns s’arquent pour lancer la balle, les yeux noirs attentifs à la recevoir, la batte au bout des bras demi tendus, les pieds nus bien campés dans l’herbe. « Redresse-toi » dit le père, ou l’oncle, ou l’entraîneur du Parti, « fais attention au soleil dans les yeux, frappe-là fort ! » Je ne sais s’il pense à la balle ou à la tête du yankee que je pourrais être avec mon sac à dos, les filles autour de moi et cet appareil photo. Les silhouettes longilignes agitent bras et jambes comme des sauterelles, la peau brune brillante de lumière sur l’herbe drue du pré. Au loin les palmiers dressent la tête, ébouriffés. Derrière nous, les cacaoyers exhibent leurs larges feuilles vernies et leurs cosses en forme de ballon de rugby pour les photos de ceux qui n’en ont jamais vus. De très loin on aperçoit la table rase de la montagne du Yunque.

bateaux de cuba

Nous descendons sur un quartier où des écoliers sortent de la classe. Ils sont sérieux comme à dix ans et c’est merveilleux. Une vieille passerelle en bois conduit au-dessus de la rivière et de ses bords lagunaires pour rejoindre la plage et la mer. Des barques numérotées, dont chaque chiffre est précédé du sigle « flio » sont alignées, moteur ouvert aux réparations. « Flio » est l’abréviation de « folio », référence à un grand livre collectif où tous ces instruments de travail sont répertoriés pour le plus grand bien du contrôle bureaucratique. Avec ses palmiers à l’assaut du promontoire rocheux et sa mangrove au pied, le site a un furieux air d’anse de pirates. On se croirait chez Peter Pan lorsqu’il surveille le galion du capitaine Crochet d’autant que l’un des gamins qui nous a suivis un moment en vélo avait vraiment la tête du Peter Pan animé de Walt Disney !

plage de sable noir cuba

Les vagues déferlent sur la grande plage de sable gris devant le stade. Une vapeur s’en dégage, due à la violence des vagues qui projette des embruns minuscules. C’est fort joli d’autant que le soleil à son coucher est rasant et irise ce rideau de gouttelettes. Des vendeurs proposent des statuettes en bois précieux qui représentent des déités indiennes préhispaniques ou des saints yorubas issus des cultes africains. Ils les vendent entre 3 et 15$.

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Café et chocolat, économie cubaine

Le bus nous conduit chez une femme qui nous sert du café de sa production et du chocolat planté et récolté par elle-même. La particularité du café local est que les grains sont torréfiés mélangés à du sucre. Le procédé a été introduit par les Français lorsqu’ils se sont installés dans la région en provenance d’Haïti. En caramélisant, le sucre adoucit l’amertume du grain et donne un breuvage étrange, parfumé comme ces cafés du nord de la France longuement passés.

Le chocolat est une cosse dans laquelle s’entassent les fèves gélatineuses dont l’enveloppe, un peu acidulée, a le goût du litchi. Une fois ouverte la cosse, on laisse fermenter les fèves dans leur enveloppe quelques jours, puis on les sèche au soleil. Une fois grillées, on les moud et cela donne de la pâte à 100%. Le pot de pâte que l’on nous montre sent très fort le chocolat. On ajoute un peu de beurre de cacao pour former des boules qui seront à râper pour faire la boisson, ou des plaques au moule qui seront à croquer. Nous goûtons de tout cela mais personne ne se décide à en faire emplette, au grand dam de la femme. Café comme chocolat sont plutôt bruts ; nous avons l’habitude de produits plus raffinés. Si Cuba ne produit que des matières brutes, comment voulez-vous qu’il les vendent dans le reste du monde ?

gavroches torse nu cuba

En revenant vers la ville, nous remarquons de nombreux adultes, jeunes et gamins, torse nu sous le temps gris, moins vêtus qu’en plein soleil. De jeunes garçons jouent au ballon sur les terrains boueux pieds nus et en seuls shorts sous la pluie. Philippe me fait remarquer qu’à l’inverse d’hier, la population d’ici comprend plus de gens au teint clair. Peut-être est-ce l’effet des villes ? Les Espagnols de la conquête s’étaient rassemblés dans les villes dès l’arrivée de Diego Velasquez en 1510, les esclaves Noirs importés ensuite étaient répartis à la campagne, dans les plantations de l’intérieur. Les Français, une fois quitté Haïti, ont fait de même.

Nous notons encore ces slogans vides, agaçants d’activisme stérile, sur les murs. Ils sont entretenus par les brigades d’activistes des CDR, ces Comités de Défense de la Révolution : « combat et vigilance », « justice sociale », « tous derrière le 26 » – ce fameux jour de juillet où Castro et ses partisans ont attaqué la caserne de la Moncada. Malgré l’échec de cette tentative, et la mise en prison de Castro, cette date marque le début symbolique du soulèvement.

slogans cuba

Le long de la mer, où la jetée est bordée d’immeubles de béton carrés et lépreux – de style parfaitement « socialiste », identique à Moscou comme à Douchanbé – se tient un marché « libre ». Supprimé en 1986 pour incompatibilité avec « le socialisme » le marché libre a été rétabli après 1991 lorsque « le socialisme » a fait faillite à l’est et que même la Chine s’est ouverte au pragmatisme. Castro s’est vu obligé de mettre du Coca dans son rhum. Quelques kilos de tomates minuscules voisinent avec des oranges un peu sèches. Tout cela est « bio », sans engrais car il n’y en a pas, mais n’a pas l’air de faire saliver les bourgeoises de gauche du groupe (tendance « caviar ») qui préfèrent le bio cher et calibré aux productions biologiques réelles de la nature. Il y a du monde au marché libre en ce lundi soir. Le rationnement des produits de base a toujours cours à Cuba. Chaque matin nous voyons la queue devant la boulangerie où chacun vient retirer avec ses tickets la ration de pain de la famille.

Les mauvaises langues accusent le blocus américain, bouc émissaire facile. Si le blocus a sa part, incontestable, de la pénurie endémique à Cuba, il n’est pas la raison de la faillite du système ! D’ailleurs, depuis 2000, 80 000 barils de pétrole sont importés du Venezuela, payables en biens ou en services – comme quoi le blocus américain n’est pas un blocus « mondial » ! La Révolution a tout de même (en 55 ans !) largement eu le temps de trouver des alternatives aux échanges avec les États-Unis. Encore faut-il des produits attrayants sur le marché mondial pour échanger. La monoculture du sucre, et l’activisme à la Mao qui a poussé les récoltes au détriment de toutes autres productions ou industries, a enfoncé Cuba dans la dépendance tiers-mondiste au lieu de l’en sortir.

cuba bandera

Fidel Castro se méfiait des villes ; elles étaient pour lui des centres de vices. Il a donc perpétré volontairement un système de type « colonial » où l’île ne fournit que des matières premières et des denrées agricoles (sucre, tabac, café, bananes) aux pays industrialisés qui lui vendent des produits usinés et finis… Il a préféré s’appuyer sur les paysans comme l’Instituteur chinois, et croire que la réforme agraire allait régler tous les maux du pays. Le paysan allait régénérer moralement la société avec ses valeurs terriennes (n’est-ce pas, maréchal ?). Le vieux fond catholique des Castro – élevés chez les Jésuites – se rapproche étrangement de la « révolution nationale » entreprise sous Franco et Pétain…

Échec : la nature ne se décrète pas, pas plus celle des plantes que celle des hommes. Éduquer pour faire des paysans, c’est gaspiller l’éducation. Se cantonner à l’agriculture, c’est ne pas vouloir s’élever dans la technologie et se soumettre au climat – notamment aux ouragans, très courants aux Caraïbes. S’enfermer dans la monoculture, c’est se mettre à merci des prix mondiaux comme des changements de mode (la sucrette, à base d’amidon de maïs, remplace le sucre de canne pour raison d’obésité). En bref la révolution dégénère en réaction lorsque le leader maximo ne veut pas lâcher le pouvoir pour le remettre « au peuple » dont il se réclame. Naît alors, à Cuba comme hier à Moscou, un « socialisme réel » qui ne renvoie pas dans l’utopie des croyances mais impose ici et maintenant : son inefficacité légendaire, sa morale antiéconomique et sa bureaucratie gaspilleuse. L’anecdote soviétique bien connue s’applique ici comme ailleurs : « le socialisme est instauré au Sahara ? – bientôt il y aura des tickets de sable ».

Après 55 ans, le rationnement n’est plus justifié par la « juste » répartition de la pénurie. Il s’agit d’autre chose, de l’institutionnalisation d’un contrôle étroit de la population, avec cette arrière-idée morale qu’il ne faut rien laisser faire afin de tout contrôler, que seul l’État et ses fonctionnaires (contrôlés par le parti unique) savent mieux que les individus ce qui est bon pour chacun – car chacun ne doit rien être de plus qu’un rouage du collectif – dont la reine est Castro, comme chez les fourmis.

Seule la croissance peut apporter le progrès, pas uniquement le progrès de la technique et de la consommation mais aussi le progrès social et même le progrès de l’esprit, en dégageant du temps pour se cultiver. La croissance augmente la richesse globale du pays et élève le niveau de vie. Elle accroît la rentrée des taxes et la possibilité des investissements publics comme de la redistribution sociale par l’État. Mais, pour que la croissance soit, il ne suffit pas d’assurer l’éducation primaire et le réseau sanitaire – il faut aussi favoriser l’initiative, encourager l’entreprise (c’est-à-dire la prise individuelle de risques) et s’ouvrir sur le monde. Rien n’empêche que l’État soit fort, ni qu’il réglemente ou redistribue par l’impôt; rien n’empêche qu’on stigmatise la « croissance pour la croissance » en tempérant les appétits et l’obsession du rendement – mais cela doit être mesuré à l’intérêt général de la population et non à quelques principes dogmatiques ou quelques privilégiés de caste ! La morale n’a pas intérêt à oublier l’économie, même si l’économie ne peut pas être l’absolu des sociétés.

macho 13 ans cuba

Ces enfants vigoureux, ces garçons solides et ces filles bien faites, ne doivent pas être réduits par l’étatisme à la condition de paysans ou de prostitué(e)s. Ils méritent mieux. Bien conduite, avec une transition comme la Chine l’expérimente, l’ouverture de Cuba ne conduirait pas à l’américanisation immédiate, grande crainte du pouvoir.

Mais on peut être sûr que – si rien n’est fait – toute contestation du pouvoir actuel conduira immédiatement et absolument à l’américanisation, faute d’alternative. Les gens d’ici, dès qu’ils peuvent  votent déjà avec leurs rames en s’enfuyant sur des radeaux de fortune pour gagner la Floride, pourtant « enfer capitaliste »… L’île de Cuba redeviendra ce bordel de l’Amérique, ce paradis de l’alcool, du jeu et du plaisir entre les mains des mafieux qu’il était sous Batista. Je ne le souhaite vraiment pas, mais rien de pire que les vieux cons qui ne veulent pas décrocher ! (Voyez Le Pen…)

Catégories : Cuba, Economie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Route cubaine historique

Au petit village de Nagreta, tout au bord de la mer, le chauffeur engage le bus dans un chemin sableux « pour chercher un copain ». Il ne manque pas de s’enliser des quatre roues en tentant un demi-tour. Les femmes, les gosses, les hommes, sont là et palabrent. Chacun donne son avis, c’est la démocratie révolutionnaire en pleine action. Enfin, un vieux plus avisé que les autres prend seul l’initiative de faire creuser à la pelle le sable mou sous les roues, puis engager des pierres et une planche pour fabriquer un chemin de roulement solide. Il a dû faire l’armée. Les roues du bus retrouvent leur adhérence. Les gosses sont à la fête, aidant à pousser de leurs minuscules forces. Ils sont tous demi-nus, cuivrés de soleil, mais certains sont plus pâles de peau, les traits moins écrasés. L’un d’eux s’est fait une plaie profonde à la hanche droite. La plaie n’a pas été emballée mais désinfectée et séchée au permanganate. Cela lui trace une peinture de guerre. Il en est fier, et la montre à tout le monde. Cela suscite l’intérêt : « qu’est-ce que tu t’es fait ? – je suis tombé ». Nous n’en saurons pas plus.

garçon cuba

Il est 17h et le soleil descend déjà. Nous reprenons la route. Les montagnes se font plus escarpées ; l’asphalte serpente dans ses plis. Sergio nous apprends que nous empruntons la fameuse route au travers de la Farro, qui rejoint la partie nord de l’île. C’est une fierté cubaine, les grands travaux socialistes de génie civil pour désenclaver – et contrôler – la région, entrepris en 1964 après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons. Certaines portions de la route sont carrément suspendues sur pilotis à flanc de montagne. Sergio est enthousiaste quand il en parle, on le sent vibrer.

famille de pecheurs cuba

La société de tourisme qui l’emploie est une émanation de l’armée. Comme en Chine, au Pakistan, en Égypte, l’armée a ses entreprises pour soulager le budget et – peut-être – préparer comme là-bas un avenir économique civil à certains hauts gradés dans l’après-castrisme. Pour le moment – comme au Pakistan – c’est une brigade militaire qui est chargée de l’entretien de cette route. On voit bien qu’elle est « stratégique » et pas uniquement à vertu de développement. Aux abords, des jeunes vendent du cocorocho, une pâte de noix de coco écrasée avec du miel, des bananes séchées ou tout autre fruit. La pâte est contenue dans des cornets de feuilles séchées. Nous en goûtons : c’est très sucré et cela tient au corps.

Partout au bord de la route, sur les rochers, sur les murs des maisons, sur les parapets des ponts, sont peints des slogans. Ce sont de grands mots vides qui clament dans le désert : « les paysans sont des combattants », « vive le socialisme et la révolution », « la patrie ou la mort », « combattons pour la justice sociale »… Philippe pense que ce pays est un conservatoire des années 60. Le temps s’est arrêté à cette époque et les dirigeants d’aujourd’hui revivent sans arrêt leur jeunesse. Si cela est vrai, seule l’usure biologique renouvellera la classe dirigeante, donc les façons de penser, comme dans l’URSS de Brejnev. La génération des 80 ans y a brusquement cédé la place à la génération des 50 ans parce que la mort est intervenue pour remplacer la démocratie défaillante.

Che guevara noir et blanc

Pour voir cette route « historique », véritable « monument national », à la « gloire de la révolution », nous nous sentons obligés de grimper sur un promontoire où un belvédère branlant a été installé, 420 mètres au-dessus de la mer. Le tenancier du bar volant au bord de la route nous demande 50 centavos (convertibles) par personne pour y accéder. On ne sait de tel droit. Est-ce lui qui a bâti ce mirador ? Touche-t-il ce droit pour le reverser aux œuvres révolutionnaires ? Le met-il tout simplement dans sa poche ? Comme il ne délivre aucun ticket, c’est sans doute la dernière hypothèse qui est la bonne. Tout est bon pour « faire du dollar ». D’en haut, on voit la végétation changer d’un versant à l’autre. Le climat du nord est moins sec, les bananiers et les mandariniers sont garnis de fruits. Des fougères commencent à peupler les talus. Les planches pour monter au belvédère se détachent partiellement et le gaz, en dessous, est impressionnant. Françoise en perd ses piles d’appareil photo (on se demande toujours comment elle réussit de tels exploits !) et Philippe se sent obligé de faire de l’acrobatie au-dessus du vide pour aller les récupérer là où elles sont tombées. « C’est comme pour attraper un edelweiss », dit-il, « toujours un peu plus loin ».

carte cuba baracoa

En bas, sous un slogan toujours aussi vide, « nous faisons avancer l’histoire en combattant pour le 26 », la curiosité a attiré deux filles, un jeune homme et un petit garçon. Ils se sont alignés pour regarder les touristes. Les filles sont un peu épaisses, moulées dans leurs débardeurs et bermudas. Le jeune homme peut avoir seize ans. Il est en pantalon, torse nu, une médaille brille sur sa poitrine au bout d’une longue chaîne. Il est baraqué, fier de son corps et agréable à voir. C’est un fauve au repos qui déplie ses muscles, saute avec agilité sur ses jambes et disparaît dans le sentier pentu, les omoplates dansant un moment entre les buissons. Il rejoint la route en contrebas où roule un chevichana, petit chariot local bâti de broc, fait de planches et de roues dont les roulements à billes sont récupérés. Les locaux utilisent ces chariots pour transporter l’eau par les sentiers raides, de la rivière en bas aux maisons du bord de route. On les garnit d’un bidon de pétrole vide, récupéré lui aussi.

jeune homme muscle de cuba

La nuit tombe, brusquement, comme toujours sous les tropiques. Le chauffeur ralentit. Les derniers 27 km sont très longs ; nous mettons plus d’une heure pour les franchir. Les phares éclairent rapidement les silhouettes en palabre au bord des maisons, ou en marche le long de la route. L’air est tiède, moite, la nuit détend les corps. Nous arrivons à la ville.

Baracoa était une ville « autrefois » isolée, avant le percement de la route. Elle a été fondée par les Français venus d’Haïti au 18ème siècle avec leurs esclaves noirs, fuyant la révolte. Restée enclavée, Baracoa est demeurée originale, nous dit-on. Elle nous attend. Pour l’instant, nous n’aspirons qu’à la chambre.

torse nu cuba

L’hôtel Porto Santo (le premier nom de la ville), en bord de mer, nous accueille avec artifice. Poignée de main du patron, cocktail de bienvenue, discours commercial pour vanter son spectacle à 21h… Nous n’en avons cure, après tant d’heures de voyage, nous préférons dormir. Les chambres sont spacieuses et bien achalandées. Le dîner est correct mais l’animation imposée saoule vite les atteints du décalage horaire. Trois musiciens viennent gratter de la guitare, agiter des maracas ou taper sur des tambours au ras de nos oreilles, tout en chantant Hasta siempre, Che Guevara. La révolution devenue une scie commerciale, on aura tout vu. Mais les Français aiment ça ; ex du Parti ou anciens révolutionnaires en chambre, ils ont « la nostalgie ». Pire encore : le patron fait défiler ses danseuses et ses danseurs, à peine vêtus, comme des bêtes de foire. Il en vante la viande, sans pudeur, comme un maquignon. Les petites sont toutes fières de se faire admirer la taille et les nichons. Elles sont fines et souples, les garçons fort minets, tous Noirs – car plus sensibles aux rythmes ? Cet étalage putassier me déplaît.

Nous dînons d’une soupe aux pâtes et au poisson, de bœuf en ragoût au riz et aux frites de plantains. Le biscuit au blanc d’œuf du final ne me séduit pas. L’animation vespérale annoncée attire les autres un quart d’heure au bord de la piscine. Les jeunes acteurs se trémoussent en rythme et ouvrent la bouche en play-back. Il ne s’agit que d’admirer les corps – peut-être peut-on les acheter pour une heure ? Fort heureusement, cette animation s’arrête à 22h car les chambres ne sont pas insonorisées. Nous avons du sommeil à rattraper et nous ne tardons pas à nous coucher après avoir défait nos affaires pour la première fois depuis Paris. Nous devons rester trois jours dans cet hôtel.

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Madeline Miller, Le chant d’Achille

madeline miller le chant d achille
Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.

Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?

Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?

Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.

L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?

Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :

  • Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
  • L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
  • L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
  • La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
  • La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
  • Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.

Achilles chez Lycomedes sarcophage athenien v240 Louvre

Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.

L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.

achille et patrocle amourmadeline miller the song of achilles new york times bestsellers

A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.

Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.

Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.

Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99

Catégories : Grèce, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jeux de plage

C’est alors qu’il fait bien froid, sombre, humide, que les kids rêvent de plage. Il n’y a pas de mots adéquats en français pour désigner le prime adolescent des deux sexes. L’été ils vont au soleil, presque nus, libres de tout et surtout de l’école.

fille et garcon bikini

Les ados surtout, garçons et filles. Ils sont tout hormones, prêtant à leur apparence une importance qu’elle n’aura jamais plus.

torses nus ado

Ils jouent, flirtent, se frôlent, osant à peine les caresses, les déguisant en bourrades viriles pour les gars et en moqueries sur les autres pour les filles.

filles ados

Mais ils ne se quittent pas, ils ne sont bien qu’en bande, attentifs jusqu’à l’obsession aux jugements des pairs.

Trio gamins

Heureux de se dépenser, d’offrir leur corps à l’eau, au soleil, au vent.

poirier plage

Amoureux du sport, de l’exercice, les muscles jouant sous la chair souple.

kayak de mer torse nu

Pas toujours beaux, parfois un peu gras, bourrelées pour les filles, mais vivants.

freres torse nu plage

L’âge entre 12 et 16 ans est émouvant à suivre pour ceux qu’on aime, captivant à observer pour les autres. Cet âge est sans pitié mais aussi poète, une seule fois dans leur vie.

torse nu blond sur les rochers

On ne peut que les aimer malgré tout puisqu’ils sont l’avenir, la vie même dans ce qu’elle a d’énergie. C’était il y a quelques jours, Noël, la fête de la Naissance. Celle du soleil pour les païens, de l’Enfant-Dieu pour les Chrétiens, de l’enfance même pour les laïcs. Souvenons-nous des jeux de plage.

Catégories : Italie, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Regrets de plage

ado muscle torse nu

C’était le bon temps, la plage ! Enfants et adolescents de tous les sexes s’y exhibaient libres. Ils faisaient ce qu’ils voulaient, en général jouer avant de déjeuner, puis jouer avant de goûter, et jouer avant de dîner. Et encore après.

fille beach volley

Voir comment sont les autres était un attrait : poitrine et arrière-train des filles, épaules et abdominaux des garçons. Mais pas à tout âge, petits garçons et petites filles plongent de concert sans se demander de quel sexe est l’autre.

fille et garcon torse nu

Se promener presque nu était un grand plaisir. En slip dans la ville, après le bain, était admis. Parfois un sein nu sur deux pour les belles filles…

gamin muscle en slip

sein nu pas l autre

Les fratries se retrouvaient sur le sable à se mesurer au ballon. La coupe du monde venait d’expirer et chaque bande de gamins rejouait les matchs.

gamins torse nu

Mais ce bon temps est fini. L’automne est là qui rend floue la silhouette, engoncée sous les vêtements. On ne joue plus, on est sérieux, l’école et la famille l’exigent.

Jusqu’au prochain été.

torse nu

Catégories : Italie, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges

Un bon roman policier… pour l’été.

Patricia Bourgeau écrit MacDo comme d’autre font des sandwiches : elle a le savoir-faire poli par toute une liste de polars écrits depuis 25 ans, une palette d’émotions toutes faites à sa disposition, une propension à saisir ses lectrices par le côté banal de ses personnages parlant à la première personne. Ici, une femme très moyenne (la trentaine, premier mariage, cadre moyen dans une profession de services, habitat de banlieue un peu chic, un enfant de six ans qui n’est pas le sien) se voit confrontée à une suite de catastrophes : frère meurtrier, mari trompé, enfant enlevé, pédophilie… La totale !

Le « je » de rigueur pour attraper le lecteur par les sentiments, le choix délibéré de cibler les lectrices classe moyenne, celles qui lisent encore aux États-Unis, le suspense savamment découpé en chapitres qui se terminent par une interrogation, description clinique des émotions qui montent et s’épanouissent, toujours extrêmes, toujours côté féminin, dialogues enlevés avec un style qui s’efforce de coller aux personnages – il n’y a pas à dire, c’est bien ficelé !

Sauf que cela fait fabriqué, surtout lu par un homme et non-Américain.

Qu’est-ce que c’est que cette hystérie à propos de l’Enfant ? Perle la plus précieuse, surtout ne pas le traumatiser, lui passer toutes ses fantaisies, l’aimer malgré tout même s’il n’est pas à nous… L’Enfant idéalisé serait un Christ à révérer et non un être humain à éduquer ? La pédophilie, autre hystérie américaine contemporaine, est évidemment à l’honneur dans ce pot-pourri de bonnes intentions qui font vendre. Comme si violer les enfants était la Tentation de tout le monde ! Ou du moins de ces sales machos de mâles dominants, puisque seuls les petits garçons se font toucher et pénétrer dans l’univers MacDo…

Qu’est-ce que cette hystérie à propos du Mariage ? La seule vie bonne ne se ferait qu’en couple passé devant le pasteur ? La vraie « famille modèle » standard US ? Même les homos obligés du livre (exigence d’époque) sentent le faux. Ils n’existent qu’en creux du politiquement correct, par « respect » obligé des nouvelles conventions sur « le droit » des minorités, malgré les « préjugés » (qui reviennent aussitôt à cause de l’hystérie de l’Enfant). Les couples recomposés (cas de l’héroïne Caitlin et de son Noah de mari) devraient « refaire le monde » comme aux temps des pionniers ou aux origines chassés du Paradis ?

Qu’est-ce que cette hystérie féministe ? Seules les femmes en ce roman ont quelque consistance psychologique. Les hommes sont réduits aux rôles convenus : mari, père, avocat, policier, pompier, chef scout (!), playboy… Les femmes vues par MacDo : peu douées, un peu lâches, mais tenaces, hantées de faire couple, obsédées de l’Enfant, percluse d’émotions toujours à la limite de l’extrême.

Qu’est-ce que cette hystérie biblique ? La petite copine du frère ado mort d’overdose est born again, elle a trouvé en Dieu la Révélation et ne veut reprendre ses études que dans « une faculté chrétienne »… La science est-elle fausse si elle n’est pas délivrée par les curés autorisés ? Travis et Geordie, les deux mômes cousins, sont présentés comme Caïn et Abel. Le prénom du mari, Noah (Noé) est lui-même représentatif de l’arche que se veut le Couple, cette autre hystérie des bonnes femmes à la MacDo.

Qu’est-ce que cette hystérie de la Transparence ? Outre la démocratie, où tout doit être dévoilé (voyez WikiLeaks), le couple doit être totalement transparent, tout mensonge banni. Même par omission, « c’est pas bien ». Pas bien de ne pas dire ce qui s’est passé quand on a 16 ans et qu’on a utilisé une voiture alors qu’on n’avait pas le droit, pas bien de ne pas se dénoncer à la police, pas bien de ne pas dire à la famille qui a tué, pas bien de garder un secret honteux, pas bien de faire semblant d’aimer les gosses alors qu’on s’en fout, pas bien de les violer et de faire comme si de rien n’était, pas bien de les enlever pour les sauver mais sans l’avouer, pas bien… (etc.)

On le voit, je n’ai guère aimé ce bouquin. Les femmes le liront sans arrière pensée, mais avec légèreté en été. C’est du prêt à consommer aussitôt bon à jeter. Les hommes s’abstiendront, tant les personnages masculins sont inconsistants dès qu’ils ont 12 ans.

Quant à ceux qui aiment à observer l’écart croissant entre la paranoïa des États-Unis avec l’Europe, ils y trouveront la matière ! Comment peut-on être Américain ? Vivre avec toutes ces hystéries ? Se croire missionnés par Dieu et les plus avancés du monde ? Tout en vendant du vendable vulgaire, de la soupe de poids à la recette thriller ?

De MacDonald au MacDo, il n’y a qu’un pas : il est désormais franchi.

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges (Missing Child), 2011, Albin Michel, mars 2012, 323 pages, €19.19 

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, L’Ibère

César se bat contre les fils de Pompée en Espagne. Le scénario est calqué sur la conquête napoléonienne, avec factions rivales et paysans-résistants de l’intérieur. Quand un village choisit un camp, le camp adverse vient piller, violer, massacrer. César va triompher, militairement et moralement, en ralliant à lui le peuple local. Mais non sans politique. C’est là que paraît le cynisme du scénariste notre époque, qui n’a jamais été celui de Jacques Martin, élevé en collège religieux et chez les scouts.

Dès la première page, la morale des personnages est campée crûment : Alix défend les « victimes innocentes », César « Ne soit pas naïf » – quant à Enak, il bouffe… A croire que le colonialisme mental a imprégné la génération récente : Enak n’apparaît-il pas proche de l’animal ? Comme lui il va presque à poil, fidèle comme un chien et avide de plaisirs terrestres : les frottements sur sa peau nue, la viande avalée goulument, l’eau qui dégouline sur son torse, une main amie sur son épaule, la sensualité des liens… Jacques Martin ne l’avait pas fait évoluer ainsi, jusqu’à ce qu’il passe la main. C’est le danger de faire continuer la série, après la mort de l’auteur : la trahison.

Tarago est fils de chef, orgueilleux et fanatique. En vrai caudillo, il est le seul à avoir raison et impose ses vues par la violence. Plusieurs cases « justifient » la violence en la présentant comme normale, habituelle, à reproduire en cours de récré. Quant à la torture pour obtenir des renseignements, pas de problème : placer une lame sur la gorge nue d’un gamin suffit à son aîné pour déballer tout ce qu’il sait. Morale : ça marche, donc essayez !

En contrepartie, Tarago apprécie le courage et donne une chance aux braves. Voilà du bon machisme méditerranéen, qui justifie qu’on ait « des couilles ». Et pas touche à sa sœur – sauf si elle trahit la famille et le clan.

En bref, voilà tout le catalogue valorisé des poncifs attachés à l’Espagne et aux maquisards de Méditerranée, tous vaguement corses ou siciliens dans l’imaginaire essentialiste du scénariste. Notons les mœurs issues des Arabes (touche pas ma sœur, le cimeterre recourbé à égorger). Elles sont bien anachroniques puisque nous sommes censés être au temps de César et que le Prophète n’est pas même né !

Entre Alix, Tarago et César va se jouer une partie de poker politique où l’argent, l’honneur et la terre sont l’enjeu. Alix est trop donquichottesque pour tirer un quelconque intérêt de l’aventure, César trop obstiné pour échouer et Tarago trop fanatique pour réussir. Voilà le schéma.

Restent les comparses : Enak, toujours torse nu, sur le point de se faire égorger comme en Afghanistan avant d’être flanqué avec brutalité à terre par Tarago ; Celsona, sœur de Tarago, qui aime évidemment un opposant modéré et qui le paye de sa vie, étant donnée la brutalité du frère qu’imitent ses sbires ; Labiénus, général romain renégat, qui joue triple jeu et s’y perd ; les paysans qui cultivent la terre rude et dont les jeunes enfants gambadent de joie au soleil.

La morale de l’aventure est un peu obscure aux jeunes lecteurs et c’est le plus gênant. A croire que la génération trentenaire qui tient les commandes de la série n’a plus de morale. Elle souscrit au cynisme girouette du temps tout en jouissant de la torture des jeunes corps adolescents. Les gamins suivent Alix puisqu’il est le héros ; ils aiment Enak, plus à leur portée par son âge et sa faiblesse, plus raisonnable et attaché à son aîné ; ils admirent César puisqu’il est le chef, personnage historique et bon républicain.

Mais Alix laisse la vie sauve à son ennemi et met en péril tous les autres, à commencer par la sœur dudit ; Alix refuse le cadeau de César au nom d’un humanisme qui n’existe pas encore alors qu’il aurait pu accepter et donner lui-même la ferme aux paysans (ce qu’il fera, mais à la toute fin !) ; Labienus trahit tous ceux qui l’approchent, bien que général (donc discipliné) et Romain (donc civilisé) ; Tarago, soudard brutal et fanatique au début, devient sympathique par son combat de résistant contre les colonisateurs, avant de déraper dans l’allégeance aux fils de Pompée, encore plus cyniques que César… Comment les jeunes têtes pourraient-elles se retrouver dans cet imbroglio ?

Heureusement, le dessin de Christophe Simon sauve l’album. Les corps souples, les visages expressifs, les attitudes naturelles, la dramatisation des ombres qui disent la rudesse du combat ou la tendresse des amoureux, parlent plus que le texte.

Au total, comme toujours depuis la renonciation de Jacques Martin, voici un mauvais Alix. Une dégradation d’époque sans morale. Bel exemple pour la jeunesse !

Alix, L’Ibère, 2007, Jacques Martin, Christophe Simon, P. Weber, Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Le fleuve de jade

Article repris par Lectraymond de Lausanne.

Un envoyé du sud propose à Cléopâtre de marier Enak, prince de Menkharâ, avec la sœur du prince Djerkao afin d’unir les terres de Menkharâ à celles de Méroé. La reine d’Égypte rigole mais, devant une caisse d’or, se dit que ce n’est finalement pas idiot : ça lui profite.

Telle est l’impression que se font les jeunes de la politique : opportunisme et cynisme, aucun sentiment dans les intérêts supérieurs de l’État ou de l’argent.

Tout l’album sera du même type : l’individualisme du couple d’amis en butte à la société politique des États et des princes.

Voilà donc Enak invité en Égypte avec « son mentor, en quelque sorte » Alix. L’expression est du prince Djerkao qui cherche à traduire les relations modernes des deux jeunes gens. C’est par la réaction de Cléopâtre, en première page, que l’on apprend qu’Enak a « à peine 14 ans ». Depuis que Jacques Martin s’est retiré du dessin, pour cause de maladie des yeux, puis de décès, les âges d’Enak et d’Alix restent éternellement figés à leur époque 14-18.

Mais Cléopâtre réussit toujours aussi bien les banquets.

Enak réagit donc en gamin à la proposition de mariage, il manque de s’en étrangler. Puis il cherche à s’enfuir, s’exclame devant le portrait à l’égyptienne de sa fiancée « mais c’est une vieille, elle a au moins 20 ans ! ». Mis devant le fait accompli – qui porte une robe seins nus – il révise son jugement et la trouve « plus… plus jeune… ». Désirable ? Pas encore, mais… En tout cas il ne veut « pas se marier à cette fille ! », il veut « retourner à Rome ». Pour continuer l’enfance à vivre en copain avec son aîné.

Heureusement, la princesse Markha ne veut pas se marier non plus avec lui. Elle incline secrètement vers Alix aux cheveux d’or, « fils de Râ » le soleil. D’ailleurs son frère ne serait pas contre mais dans un second temps, après la réunion des domaines égyptiens, pour s’attirer les bonnes grâces de César dont Alix est proche. Mais Enak, marié d’abord, devra alors disparaître pour qu’Alix s’unisse à sa soeur… C’est de la politique – les sentiments humains n’ont vraiment aucune place.

La fuite va régler la question. Alix et Enak aiment à coucher nus dans la même chambre pour parler de leur avenir.

Ils adorent rester tous les deux, vivre en Robinson, survivant en bons scouts de leur industrie et de leur astuce, loin du monde adulte dépourvu de tout sentiment, contre la loi de la jungle, féroce avec les perdants. La bulle fusionnelle de l’amour-amitié contre la jungle sociale hostile. Les jeunes lecteurs sont sensibles à cette thématique qui correspond bien à leur âge.

Markha aide les garçons à fuir vers le sud et le pays des nègres ; elle les accompagne. Ils font d’étranges rencontres, aidés par les buffles et les chimpanzés.

Enak est toujours aussi habile à l’arc. Mais cela se termine mal pour Markha qui ne pouvait décemment survivre à l’indépendance exigée des garçons. Enak trouve dans son amour pour Alix l’antidote à la loi de la jungle. Culture contre nature, amour et amitié contre sauvagerie, s’entraider épaule contre épaule – belle leçon morale à la jeunesse d’aujourd’hui qui en a bien besoin.

Ceux-ci sont finalement pris comme esclaves par une caravane arabe pour être vendus sur le marché d’Alexandrie, où Cléopâtre les délivre. Elle les choie et fait mettre à mort le marchand. La politique, finalement, a du bon : elle supplante l’économie. L’Etat règle par la force les mœurs avides des pillards arabes.

L’histoire est captivante, distillée en feuilleton hebdomadaire, ce qui entretient le suspense à chaque fin de page double. Cléopâtre baise d’ailleurs Alix après l’avoir baigné, thème récurrent des aventures.

Mais le dessin est toujours aussi partagé. Autant les paysages, les animaux et les bâtiments sont crayonnés avec minutie et précision, autant les humains sont maladroits.

Surtout les corps adolescents et les visages. Microcéphales, dégingandés, les traits à la serpe, les deux éphèbes sont dessinés comme au moyen âge : des adultes en réduction.

Les muscles de camionneur d’un gamin de 14 ans au bain ne sont ni gracieux ni réalistes. Les barboteuses des garçons dépouillés sont stupides à l’oeil. Pourquoi donc Morales est-il si malhabile ? Les personnages sont ce qu’il y a de plus important dans une bande dessinée, pour l’identification des lecteurs. Il est dommage que Jacques Martin ait confié les clés de ses héros à un tel apprenti.

Heureusement qu’il y a les filles nues. Morales les réussit mieux que les garçons et cela sauve son dessin.

Jacques Martin, Le fleuve de jade, dessins de Rafael Morales, 2003, Casterman 48 pages, 9.51€

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,