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Liberia ville du Costa Rica

Le lendemain est un jour de route en bus. Nous nous arrêtons une heure dans la ville de Liberia pour faire quelques courses.

Puis visiter l’église moderne très lumineuse et aérée, avec sa statue de prêtre la main posée sur les épaules d’un jeune garçon en chemisette et short, les pieds nus : une condescendance très catholique, non sans arrière-pensée sensuelle peut-être.

Une statue de la Vierge toute chamarrée est entourée d’enfants et d’agneaux qui l’adorent dans le style mièvre du XIXe siècle.

Le bambin Jésus porte une tunique rose avec un triple rang de broderie au col et une auréole dorée derrière la tête.

L’église, consacrée en décembre 1972 par l’évêque Roman Arieta, est dédiée à l’Immaculée Conception – un dogme catholique qui ne date que de 1854 seulement.

Un canal gouvernemental amène l’eau depuis Arenal pour l’irrigation. Dans les champs se dressent des aigrettes blanches et un espaduro rose (spatule). L’oiseau trognon a le dos bleu-vert, le ventre jaune. Nous voyons aussi quelques cigognes. Le paysage est plus sec mais l’irrigation permet aux champs d’être plantés de riz ou de canne à sucre. Pour le riz, les Costariciens réalisent deux récoltes par an soient 250 quintaux à l’hectare. Dans la canne à sucre il y a des souris à cause du sucre, donc des serpents. Le chien qui accompagne son maître le prévient des serpents. « Il travaille de neuf heures à quatorze heures mais, lorsque le maître rentre chez lui, le chien va retrouver ses copains ». C’est ainsi qu’Adrian nous présente la chose. De même parle-t-il « d’aller nourrir le bus » pour faire le plein à la ville de Liberia.

Les arbres à calebasses étaient utiles aux Indiens, ils en faisaient des bols et des gourdes ; aujourd’hui, ils font seulement jolis dans le paysage. Sur le chemin passe en moto un macho dépoitraillé, velu avec une grosse croix en or sur la poitrine. Il plaît beaucoup à Cheyenne au point qu’elle le prend en photo pour l’envoyer à Lyon à ses copines. Cheyenne aime aussi beaucoup les énormes camions Mack américains qui passent en grondant sur les routes, pot d’échappement fumant sur le toit. Elle est attirée par la virilité exacerbée et paraît en manque depuis son divorce.

Des maisons à 10 000 $ sont données par le gouvernement à ceux qui ont vu leurs biens détruits. Une maison en béton coûte ici 300 000 $, une maison en bois et en tuiles 70 000 $ seulement.

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Notre-Dame est l’inconscient français

Quand il fait beau, la façade de Notre-Dame de Paris resplendit de cet ocre un peu gris de pollution du calcaire parisien. Par contraste, l’intérieur apparaît bien sombre. Autant le bâtiment se dresse sur son île, fier et serein au soleil, autant l’intérieur paraît une caverne où rôdent les non-dits et les tabous de l’inconscient. Les vitraux clairs et les grandes rosaces ne suffisent pas à éclairer le ventre du bateau malgré ses 48 m de large et ses 35 m sous la voûte. La grand porte a même été ouverte pour assurer plus de lumière.

C’est que, si la nef a été bâtie durant le 13ème siècle optimiste, le décor intérieur date de la restauration fin 19ème, une époque à la fois rationaliste et mystique, à peine sortie de trois tourmentes révolutionnaires et de deux empires, à la démographie déclinante, victime de sa première grave défaite face à son voisin prussien, aspirant de tous ses pores à la stabilité et au conservatisme.

Les chapelles qui défilent de part et d’autre de la nef – il y en a 14 – sont un catalogue des bondieuseries dont raffolait la bourgeoisie bien-pensante des débuts de la République troisième. Dans les chapelles de droite, c’est le coin des hommes : un saint Pierre de bois, un saint François-Xavier se penchant pour baptiser un très jeune Annamite presque nu, un Monseigneur se pâmant devant la mort proche avec une belle maxime oratoire pour Chambre des députés, une peinture « gothique » à la Walter Scott pour saint Denis.

Les chapelles de gauche, côté portail de la Vierge, rassemblent les femmes : une sainte Clotilde, une Sainte-Enfance, une Vierge noire de la Guadalupe, une Vierge de Bonne-Grâce. Nous sommes presque en Amérique latine tant les particularités des dévotions se ramifient. A chacun son intercesseur, comme s’il n’existait pas de Dieu unique ou qu’il fallait une mère différente pour chacun. Le visiteur croyant fabrique sa petite mixture votive d’une bougie allumée, accompagnée ou non d’un « vœu », d’une prière vite murmurée ou d’un grand silence de contemplation, certains les yeux fermés. Il y a de la superstition et du théâtre dans ces dévotions-là.

Nous sommes loin de l’illumination mystique qui a saisi Paul Claudel en cette nuit de Noël 1886, à 18 ans, près « du deuxième pilier à l’entrée du chœur, à droite de la sacristie ». Tout près de la statue dite « de Notre-Dame de Paris ». Déchiré entre son lyrisme hormonal-poétique (il admirait Rimbaud) et « le bagne matérialiste » de son lycée où officiait Mallarmé, entre l’amour de la chair et l’amour de Dieu, il transposera cette crise morale et mystique dans Tête d’Or. Ne plus douter, ne plus avoir à décider, ne plus être responsable de son destin, quel soulagement !

Je respecte infiniment ces révélations intimes et la foi tranquille qu’elle génère par la suite. Mais je ne peux qu’observer qu’il s’agit d’une démission de l’existence ici et maintenant, d’une peur de la liberté et d’une angoisse du tragique, d’un déni de responsabilité pour équilibrer les contraires de la nature et de l’homme. Claudel : « Ô mon Dieu (…) je suis libre, délivrez-moi de la liberté ! » (2ème des cinq Grandes Odes). Il a envisagé un temps de recevoir le sacrement de l’Ordre pour devenir prêtre ou de se soumettre à la Règle monastique.

Je ne vois pas autre chose dans la France d’aujourd’hui, comme quoi le catholicisme est tellement ancré dans la culture française qu’il ne s’en distingue plus. La liberté « libérale » fait peur, entreprendre apparaît un calvaire, le grand large « mondial » angoisse, la responsabilité existentielle est trop lourde : « au secours l’État ! Que fait le gouvernement ? » La majeure partie des jeunes Français rêve d’être fonctionnaire, les partisans du « non » à l’Europe rêvent d’une mythique forteresse publique France, toute la gauche naïve s’est effondrée dans la démagogie unibversaliste plutôt que de se confronter aux autres Européens réels et aux problèmes concrets du quotidien, toute la droite se cherche dans un « gaullisme » qui s’affadit d’année en année.

La France est-elle ce pays « laïc » qu’elle revendique ? La laïcité ne nie pas la foi, elle la place à côté, dans l’ordre de l’intime ; le public se doit d’être neutre, rationnel, équilibré. Mais nombreux sont les Français imbibés de catholicisme sans le savoir, depuis les Révolutionnaires jusqu’aux derniers écolo-gauchistes. Les rationalistes de 1789 ont fait de Marianne le symbole de la République : Marie-Anne, le prénom de la Vierge et le prénom de sa mère accolés, quel beau pied de nez à ces « radicaux » qui ont coupé la tête de son représentant de droit divin sur terre – comme naguère les Juifs ont crucifié Jésus – mais n’ont pas remis en cause la décision de Louis XIII de placer son royaume sous la protection de la Vierge Marie ! Et qui ont des trémolos dans la voix aujourd’hui devant « la catastrophe » de Paris, s’appropriant Notre Drame.

Rappelons les lourdeurs d’Aragon à la gloire de Staline, pesantes et bien-pensantes. Rappelons aussi l’hystérie émotionnelle qui a suivi la mort du même Staline auprès de laquelle celle de Jean-Paul II a fait pâle figure. Rappelons encore l’adoration de Mao par les catho-progressistes du quartier Latin, le Grand Timonier terrassant l’hydre capitaliste tel saint Michel. Puis ce fut le Che Guevara christique des forêts boliviennes, écrivant chaque jour son évangile de bonne parole et crucifié torse nu sur la porte de bois où les militaires qui l’ont abattu l’ont placé pour la photo. Nous avons aujourd’hui l’invocation à Gaïa-Notre-Mère des écologistes mystiques qui se sont battu pour Notre-Dame des Landes, l’Enfer climatique qui menace de nous griller et la Vertu outragée comme le Christ, recyclée en gauchisme moral où la pose l’emporte sur l’idée.

Le recours à Dieu, comme à son substitut récent, l’Etat, est un refus de la concurrence, de l’émulation, de la comparaison, de la confrontation à l’autre ; un refus de sa propre culture, la culpabilité de son identité historique, un repli sur l’Absolu comme refuge – le Dieu sauveur à la fin des temps (qui sont proches depuis mille ans). La « démocratie » fatigue parce qu’elle est discussion publique où il faut débattre, vote citoyen où il faut convaincre, marché ouvert où il faut négocier et s’allier pour faire force. Comme tout cela épuise ceux qui voudraient simplement jouir ! Comme si leur niveau de vie était un acquis intangible, leur bonheur intime un droit immuable – et qu’il ne faudrait jamais faire effort, s’investir, prouver.

Toutes ces croyances soi-disant « progressistes » apparaissent comme les avatars du vieux culte catholique dans sa variante française, un peu gallican mais pas trop, révérencieux de la hiérarchie et des pompes du pouvoir, soucieux d’ordre et de statuts, recréant la monarchie et sa cour d’énarques ou de caciques de parti dans la République même. Les contradictions sont dans l’homme mais certaines cultures leur trouvent une tension positive ; pas la France, toujours portée à la scolastique et à l’abstraction théologique, que ce soit pour interpréter la Bible, les textes de Foucault ou Lacan, les actes de Sartre, les articles du projet européen, les mesures d’Emmanuel Macron ou le concours pour reconstruire ou non la flèche de Notre-Dame.

Devant les bondieuseries du ventre de Paris en sa cathédrale, ce sont ces réflexions qui me sont venues à l’esprit, du temps encore proche où l’on pouvait pénétrer à l’intérieur. Il faudra désormais attendre des années pour y revenir. Les platitudes de l’art sulpicien conformiste et bien-pensant qu’on y voit font peut-être rire les gens de gauche naïfs de notre temps. Ils se croient bien au-delà mais ils ne s’aperçoivent pas que leurs discours ressortent les mêmes platitudes de pensée et les mêmes arguties « subtiles » utilisées par la foi catholique décrites à Cluny au 11ème siècle par Dominique Iognat-Prat, Ordonner et exclure, et pour notre temps par Marc Lazar, Le communisme, une passion française. De biens beaux livres sur l’inconscient religieux français.

Seules, les rosaces élèvent un peu l’esprit. Elles sont des trous de lumière dans ce trou noir de la nef.

La rose nord est légèrement inclinée, les verres à dominante violette montrent de très haut des scènes de l’ancien Testament. Le violet est signe de l’attente du Messie.

La rose sud est droite dans ses bottes, plus sereine car elle évoque depuis 1270 le nouveau Testament au soleil rayonnant de l’extérieur qu’elle filtre de ses tesselles colorées.

La rose ouest de la façade a été refaite par Viollet-le-Duc fin 19ème et la Vierge y trône en majesté, entourée des Travaux, du Zodiaque, des Vices et des Vertus. Je n’y vois pas le capitalisme, ni le « service public » – serait-ce pour la prochaine restauration ?

Ces Français convertis par l’Europe au nationalisme-social sous la férule ordo libérale allemande savent-ils qu’Henry VI, roi d’Angleterre, a été couronné ici ? C’était il y a plus de cinq siècles, en 1430. L’Europe se formait déjà et malgré tout.

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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Dai Sijie, Le complexe de Di

Désopilant et loufoque, l’auteur conte, au travers des pérégrinations d’un émigré en France adepte de la psychanalyse, la Chine contrastée de l’an 2000. Les jeux olympiques de Sydney sont en effet cités. Le personnage qui dit « je » s’appelle Muo, une antithèse de Mao : « je suis myope, laid, petit, inintéressant, pauvre, mais orgueilleux » II.3. Il a quitté la Chine communiste (légalement) pour aller étudier en France Freud et Lacan. Il revient dans son pays on ne sait trop pourquoi, car « la psychanalyse » est considérée comme un divertissement bourgeois par l’orthodoxie communiste, et les paysannes confondent le psy avec un diseur de bonne aventure.

Mais cette exploration des tréfonds chinois par un écrivain issu de là-bas est prétexte à de multiples histoires et anecdotes, sur un ton cru et réaliste – et le roman n’est surtout pas réservé aux psychanalystes ! L’auteur nous fait sentir l’odeur de la Chine communiste, « de sueur, de mégots, de nouilles instantanées » III.1. Il nous fait écouter les bruits de la Chine communiste, « quand quelqu’un était admis au Parti communiste, ses tongs changeaient de timbre, de résonance, presque de signification et, pendant longtemps, elles semblaient chanter l’hymne national » II.3. Il nous fait pénétrer l’amour dans la Chine communiste : « Quand les Chinois font l’amour, c’est pour deux choses fondamentales, qui n’ont rien à voir entre elles. La première, c’est pour avoir des enfants. C’est mécanique, c’est un boulot. C’est idiot, mais c’est comme ça. La seconde, c’est pour se nourrir, pendant l’acte sexuel, de l’énergie de sa partenaire, de son essence féminine. Et celle d’une vierge, tu te rends compte ? » II.5.

Amoureux de son ancienne condisciple Volcan de la Vieille lune mais puceau, fétichiste des pieds, ami de l’Embaumeuse qui œuvre à la morgue et qui va le violer (III.3), Muo est en quête d’une vierge à offrir comme pot de vin au juge Di, un ancien exécuteur de criminels d’une balle dans la nuque, qui est gavé d’enveloppes remplies de billets pour influencer ses jugements. Car tout se monnaye dans la Chine communiste – et la « lutte pour la corruption » ne cache que des manœuvres de pouvoir. Il cherche une vierge dans la rue du Grand bond en avant où se vendent les domestiques communistes aux matrones communistes, mais la commissaire politique, appelée « Madame Thatcher » de la rue, veut l’épouser. Il en trouve une mais se dépucelle avec elle ; il en découvre une autre mais lui casse la jambe en empruntant une guimbarde pompeusement intitulée Flèche bleue dont le chauffeur refuse obstinément d’être aimable avec la minorité Lolo. Le juge Di n’attend pas, il va laisser croupir en prison Volcan et y mettra l’Embaumeuse, Muo doit-il fuir la Chine via la Birmanie avec des dollars dans le slip ?

C’est picaresque et édifiant sur les soubassements charnels et matériels de l’orgueilleuse Chine dont les prisons sont plus modernes que les trains ou les autos. Après un début un peu lent et déconcertant, le lecteur ne s’ennuie pas jusqu’au bout – en queue de poisson, aussi fuyant que l’animal, comme si l’auteur ne savait pas terminer un roman. Mais il sait raconter le chemin et c’est bien ce qui compte.

Prix Femina 2003

Dai Sijie, Le complexe de Di, 2003, Folio 2005, 416 pages, €8.30

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Pise du sud au nord

Sur la gauche de la piazza V. Emmanuel, derrière l’église San Antonio, Denis nous montre une grande fresque de Keith Haring, mort du sida à 31 ans en 1990. C’est un dessinateur américain de culture alternative adepte du street art et du graffiti. Il a peint la façade aveugle de cette maison de Pise en 1989. Des personnages, des mains et des poulets s’emmêlent, de couleurs vives et détourés de noir. Ce n’est pas mon art favori mais je le trouve assez décoratif.

Le Ponte Mezzo est le plus ancien de la ville et ne comprend qu’une seule arche ; il offre une vue en courbe des façades pastel des grandes maisons au bord du fleuve.

Denis nous dit que se tient là chaque année le giocco dei ponte, le jeu des ponts, un affrontement nautique traditionnel depuis le 15ème siècle entre les équipes des deux rives.

Plus loin, sur le Borgo Stretto, l’église San Michele in Borgo offre sa façade en marbre de style romano-pisan avec ses trois niveaux de colonnades aveugles. Une vierge à l’Enfant gothique a été ajoutée sur le porche.

La Piazza dei Cavalieri n’est ni carrée, ni rectangulaire, mais offre par sa forme baroque le charme des lumières décalées. L’église des chevaliers de Saint-Etienne y trône avec sa façade de marbre et ses ailes plaquées de rouge, à côté du palazzo dei Cavalieri devenu école.

Sa façade a été transformée par Vasari en 1562, les murs ornés de fresques représentent les scènes du zodiaque et portent trois rangs de fenêtres.

Des bustes des grands ducs de Toscane sont disposés entre les fenêtres du deuxième et troisième rang.

Une fontaine devant l’escalier à double révolution porte la statue en pied du premier Médicis par Francavilla en 1596. En face, des demeures du 14ème.

Au fond, le palazzo dell’Orologio est la réunion par Vasari de deux tours médiévales et est orné d’une horloge pour justifier son nom.

C’est dans ce palais que furent enfermés le comte Ugolino et ses fils dont parle Dante dans l’Enfer, condamnés à mourir de faim. Podestat de la ville, il aurait été défait par la flotte de Gênes lors de la bataille de Meloria en 1284.

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Musée Garcilaso de la Vega, Jésuites et université à Cuzco

Dans ce musée, nous négocions pour entrer (on n’y accède qu’en ayant pris le passe touristique qui comprend tous les sites de la ville et d’alentour !). Figure une étonnante photo en noir et blanc du site de Machu Picchu vers 1925, 14 ans après sa découverte. La végétation envahit tout et l’on distingue à peine quelques substructions sous le moutonnement végétal.

Autres curiosités : une momie de femme nazca ; une broderie où des lettres de l’alphabet latin, mises dans n’importe quel ordre, montrent que la brodeuse n’en savait pas le sens. Les lettres étaient utilisées comme décor par quelqu’un qui ne savait pas lire. Les corps que l’on voulait momifier étaient traités comme les patates : après éviscération, on les exposait alternativement à la dessiccation du soleil et à la lyophilisation du gel nocturne

Toute une salle est consacrée à la peinture cuzquenia, la peinture métisse du XVIIIe siècle. Influences espagnoles et réminiscences indiennes. Elle est caractérisée par le manque de perspective, des couleurs intenses et sans relief, un dessin expressif, un décor de brocard et d’or à la feuille. Les images sont peintes à la manière des icônes sur des sujets de la religion catholique. Mais une autre forme de la résistance morale indigène réside dans certains détails, comme nous l’explique un gardien complaisant. Par exemple de peindre les trois symboles de Dieu, Père, Fils et colombe du Saint-Esprit sur le même plan, sans hiérarchie ; ou de remplacer la colombe par un être humain ; ou de placer un chien au pied de la Croix ; ou d’y mettre un bâton à poudre (ancêtre de la dynamite)… Les Vierges sont super-perlées, l’uniforme des évêques sont clinquants, toute la pompe espagnole est ridiculisée dans son excès.

La Compaña, Compagnie de Jésus, a donné son nom à l’église construite pour les Jésuites à Cuzco. L’autel est monumental, tout doré avec des anges offrant leur poitrine rose et glabre, tout à fait dans le goût religieux du baroque pâtissier occidental.

Un Argentin d’origine asiatique s’agenouille devant l’autel pour prier, tandis que sa femme tente de le photographier dans cette posture édifiante. L’intention n’était pas pure mais il s’agit ici d’un véritable scandale ! Le gardien qui rôde, comme un chien renifle les dépôts odorants de ses congénères, tape vigoureusement dans ses mains, brisant le silence sacré. Pas de photo dans l’église. Strikt verboten ! Par respect ? Que non pas ! Il se lance dans un discours explicatif des scènes représentées au-dessus de l’autel, notamment la vie du Christ. Il ne faut tout simplement pas priver l’église des deniers récoltés à vendre les cartes postales à l’entrée. Au dos du survêtement de l’Argentin était imprimé : « Tai chi chuan / Argentina ».

Dans une chapelle latérale, les chérubins nagent dans la crème chantilly aux pieds de la Vierge. Un adolescent de 16 ans à peine, crasseux et sentant fort, mendie à mi-voix auprès de chaque fidèle de l’église. Il débite sa litanie automatique d’un air triste. Quelles misères peuvent se cacher dans cette ville ? Dans le bâtiment attenant à l’église se tient une vente de charité. Des tables entières de livres sur le Pérou ancien et contemporain attendent l’acheteur – en espagnol – des rebuts de greniers, publications universitaires, revues de cuisine, recueils de poèmes locaux, albums pour enfants.

Accolée à tout cela, ancienne partie de l’ensemble, l’Université de Cuzco. Déjà aux temps inca s’élevait à proximité la maison du savoir où étaient formés comptables et chroniqueurs. La porte est ouverte, les enseignants tentés par leurs semblables, Camélie, Gusto et moi entrons. Nul ne nous prête attention, pas plus les étudiants que les gardiens postés à l’entrée qui « contrôlent » les mouvements. L’université se tient dans l’ancien cloître de l’église, les élèves ont remplacé les moines, mais la mission reste sans doute la même : remplir les esprits de savoir divers. Sous les arcades de l’entrée, ont quand même été placées deux statues en bronze de jeunes hommes nus brisant les chaînes de l’ignorance. A l’intérieur, mieux cachée, se dresse une statue de femme nue elle aussi, mais elle a les mains dans le dos. Les mâles à l’entrée, la femme dans l’alcôve – telle est sa place ici. Seuls les hommes sont libérés, les femmes ont encore quelque chose qui les attache. Cela ne nous empêche pas de constater que beaucoup d’étudiants sont des filles. Le travail s’effectue le plus souvent porte ouverte, dans un brouhaha constant. La modernité a fait irruption dans cet enclos de savoir sans âge car il existe un « servicio de Internet ». Les exposés que doivent faire les étudiants en langues vivantes ont été affichés dans le couloir pour l’édification des visiteurs. Pour ceux qui apprennent le français, ces exposés portent sur les principaux monuments comme « l’arco de triumfo », la tour Eiffel ou ces « castillos de la Loyre ».

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Réflexions sur le salon Destinations nature

Le salon des randonnées, des sports et des voyages nature du 15 au 18 Mars 2018 au Parc des Expositions, Paris Porte de Versailles, incite à la réflexion. Tout se passe comme si, d’une génération à la suivante, un glissement s’était opéré entre culture et nature, temps et espace, histoire et écologie. Loin de moi l’idée d’opposer une génération à l’autre, la précédente étant bien sûr réputée « meilleure » que la suivante. Loin de moi l’idée de caricaturer un mouvement de société en poussant les oppositions aux extrêmes. Mais l’écart entre la génération des 60 ans et la génération des 30 ans mérite qu’on s’y arrête : il s’agit d’un fait.

Pour ma génération, le voyage était l’aventure, la curiosité pour les autres peuples, l’exploration des cultures. Nous n’avions qu’une hâte, quitter le présent hiérarchique et empesé de l’autoritarisme des années 60, secouer l’État-providence taxateur, flicard et hygiéniste, cesser de bronzer idiot entre le club (souvent Med), la résidence secondaire à la plage ou la caravane au camping, chaque année au même endroit, pour y retrouver les mêmes gens.

Pour la génération d’aujourd’hui, le voyage est la nature, la redécouverte de soi, le respect de l’environnement. Elle n’a qu’une hâte, rester sur place entre frères pour pratiquer des sports ou de l’observation, faire appel à l’Etat protecteur pour les sites et les espèces, creuser des toilettes « sèches », s’habiller respirant, 100% recyclé et sans PFC ajoutés, manger bio sans gluten et sans lactose, recycler l’eau de pluie des gîtes tout en se pâmant devant les petites fleurs, les grands arbres et les belles bêtes dans leur milieu sauvage.

Je caricature un peu pour bien montrer. Il reste bien sûr des jeunes pour explorer le monde, et ils ont souvent le respect des populations et des sites, ailleurs comme ici. Comme il existe des vieux pour approfondir la nature proche et apprécier la vie communautaire et rustique. Mais la société des médias, du portable, du mobile et d’Internet, la société du jeu vidéo et des raves parties, la société du zapping, des études longues et du travail précaire – n’est pas la même qu’il y a 30 ans. Sa conception du tourisme ne saurait donc être identique.

Nous sommes passés de la culture à la nature, de l’empreinte des hommes sur les sites (les monuments, les paysages, les façons de vivre) à la valorisation du vierge (du milieu préservé, des espèces intouchables). Les peuples hier apparaissaient sympathiques, vivant autrement et drôlement ; ils apparaissent aujourd’hui prédateurs qui se fourvoient, attirés par les faux lampions de la vie citadine à l’occidentale. Nous sommes passés du temps à l’espace – du vertical culturel et historique (à assimiler et transmettre), à l’horizontal de la nature immuable (à observer et protéger). Hier étaient les relations, aujourd’hui l’entre-soi. La randonnée était itinérante, ayant pour objectif la rencontre ; elle tend aujourd’hui à rayonner autour d’un point fixe, pour faire groupe et se « retrouver », voire se chouchouter par thalasso ou massages. On n’a plus rien à transmettre – on se contente de communiquer et de jouir. Hier il y avait filiation, expérience, aujourd’hui tous se veulent égaux, référents. Tous les messages et les arts se valent donc : tag machinal comme Taj Mahal.

Jusque-là, nous constatons des faits : la génération d’aujourd’hui vit autrement que celle d’hier. Mais il y a plus et nous ne sommes pas forcément en accord avec la dérive constatée.

Hier par exemple, voyager était un engagement : se remettre en cause à Venise, à Katmandou, à Calcutta ou à Moscou. Aujourd’hui, voyager est une démarche de moraline : surtout minimiser son empreinte carbone, surtout aider au développement durable, surtout ne pas modifier les équilibres et traditions locales. L’universel s’est transmué en communautaire, le mot d’ordre semble être chacun chez soi avec le Règlement Planète pour tous. La Loi de nature est délivrée par la République des Savants chère au vieux Totor déifié au Panthéon en 1885. Le On remplace le Nous.

Au nom du Principe de précaution (constitutionnalisé en France par le conservateur Chirac) : le pire étant toujours certain, le moindre doute devient certitude. Ainsi sur les OGM ou le climat. Or la démarche scientifique est tissée d’hypothèses, d’essais et d’erreurs, personne n’a entièrement tort ni entièrement raison jusqu’à ce qu’une loi s’établisse – provisoire – mais acceptée pour un certain temps ou sur un certain domaine. Pourquoi n’y a-t-il d’oreilles médiatiques que pour les climatologues – et pas pour les océanologues, météorologues, volcanologues ou historiens ?

De la science on glisse alors à la croyance qui détient la Révélation. Chacun est sommé d’obéir aux mots d’ordre de la nouvelle religion.

L’écologisme messianique d’aujourd’hui remplace le christianisme missionnaire d’avant-hier ou l’humanisme pédagogue d’hier. En témoigne ce ‘happening’ anglo-saxon, repris avec enthousiasme par les écolos : « éteignez les lumières pour la planète » (WWF). Ce geste symbolique et communautaire de Blancs nantis, quelle efficacité a-t-il, sinon de conforter l’entre-soi des Blancs et des nantis ? Un geste machinal n’est pas une réflexion. Ne vaudrait-il pas mieux voir ce qu’en pensent les pays tiers du monde (les non-Blancs, non-nantis), ceux qui se développent et sont avides de vivre mieux ? Ne vaudrait-il pas mieux encourager les technologies nouvelles et montrer à chacun comment, plutôt que de prendre une posture universelle abstraite sur le quoi ? Mais la posture est facile car elle donne bonne conscience. Les gens font ça parce que c’est rigolo. Ils ont l’air d’adhérer – mais que se passera-t-il lorsqu’on ira au bout des conséquences ? Accepteront-ils avec la même légèreté rigolote les taxes massives sur l’essence et l’avion, le bond du prix de l’eau, l’électricité plus chère après le nucléaire avec le bruit incessant des éoliennes en haut de leur quartier, les textiles standard obligatoires, le café bio-développement-durable au triple prix ? Où est l’argumentaire rationnel, le débat démocratique, le progrès humain dans ce mot d’ordre de moraline ? Pourquoi manipuler les gogos en laissant croire que c’est un simple « jeu » auquel participer ? « Éteignez les lumières » – je crains qu’on ne cherche surtout à éteindre les Lumières !

Le temps doit reprendre ses droits sur l’espace, la profondeur historique sur l’ennemi d’aujourd’hui, la culture sur la nature. Finis les « ennemis héréditaires », les Etats par essence « voyous » et l’axe du Mal à éradiquer de lumières laser. Il ne doit plus y avoir « eux » et « nous » mais un monde commun multipolaire et multivaleurs où l’universel de ce qui nous rassemble ne sera fait que des diversités qui nous composent. Mais cela à condition de conserver ces diversités et les milieux qui les engendrent. On ne peut être écolo pour les petites bêtes et les légumes mais pas pour les humains ! Un peu de croisement est bénéfique, le grand emboîtement de tous dans tous est une entropie dégénérative.

Dès lors, le voyage reprendra tout son sens : il s’agira d’aller se dé-payser pour explorer ce qu’on ne connaît pas – plus de creuser son unique trou dans la nature telle qu’elle est faite ici et maintenant.

Pour la prochaine génération ?

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Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Le monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall

La fin des années cinquante était à la guerre froide et la crainte majeure était la disparition humaine dans l’holocauste nucléaire. Dans cette œuvre de fiction, Ralph (Harry Belafonte) est un technicien de la mine qui inspecte des tunnels pourris par l’infiltration. Il communique avec la surface lorsqu’un éboulement survient, qui le laisse enfermé cinq jours. Ce n’est que lorsque le bruit des pompes stoppe brusquement que le jeune homme réalise que les secours ne viendront jamais.

Il se prend alors en main, en vrai self-made man, et pioche les parois des tunnels dont il connait le plan. Il réussit, trempé, sali, à remonter à l’air libre. Là… ce qu’il découvre le laisse sans voix : il n’y a plus personne – nulle part. Seuls des bâtiments et des machines, aucun être humain ni animal et, ce qui est plus surprenant (et reste inexpliqué) aucun cadavre.

Sur un journal qui traine, il lit que la fin du monde approche sous la forme d’un nuage d’isotopes radioactifs et que des millions de personnes fuient sans espoir. Lui veut revenir chez lui, regagner New York. Il brave donc les tabous sociaux et moraux pour voler une belle Chrysler toute neuve dans une vitrine d’agence automobile, et joindre la Grosse pomme. Pont embouteillé, tunnels encombrés, il ne peut passer qu’à pied. Et là, le même spectacle : pas un chat ! Il crie et tire au pistolet entre les grands buildings au cas où quelqu’un… Mais personne ne répond.

Résigné à rester le dernier homme sur cette terre, il entreprend de recréer la civilisation qu’il connait, en bon technicien. Il a la volonté et l’ingéniosité d’un Robinson Crusoé urbain. Il s’installe dans un quartier chic, occupe un grand appartement, bricole un générateur pour avoir du courant, rapporte de la bibliothèque des livres menacés par des fuites du toit, et des musées des tableaux qu’il aime. Par solitude, il adopte deux mannequins de plastique auxquels il parle, jusqu’à ce que le dandy mâle lui tape sur les nerfs avec son éternel sourire commercial figé. Tout le symbole de la société inhumaine qui a péri.

Lorsqu’il le jette des étages et qu’il s’écrase sur l’asphalte, Ralph entend un cri : c’est une jeune femme (Mel Ferrer) qui l’espionnait mais n’osait pas se découvrir. Elle est blanche, blonde, vierge ; lui est octavon – autrement dit « nègre » malgré sa pâleur – mâle, décidé. Adam et Eve vont-ils se reconstituer ?

C’est faire bon marché de la Morale religieuse bimillénaire et des Tabous sociaux inculqués depuis l’enfance : en 1959, une femme blanche ne fraie pas avec un nègre, même s’il est beau, viril et qu’il reste le seul mâle au monde. Donc chacun vit chez soi, le nègre n’est pas violeur (contrairement aux fantasmes) et c’est la fille qui apparaît dans toute son hystérie lorsqu’elle se met en colère par caprice, juste pour exister. Si le politiquement correct racial est remis en cause dans ce film, le machisme d’époque a encore du chemin à faire.

Ralph bricole une radio et lance sur les ondes un message mondial : « ici New York, il y a des survivants, je serai à l’écoute tous les jours à midi » (il ne précise pas de quel méridien, New York étant réputé le centre du monde). Il reçoit un jour de vagues rumeurs de l’Europe. Le couple n’est donc pas seul sur terre, ce qui reconstitue immédiatement les barrières de race et de classe. Ralph veut rester à sa place, il n’envie personne et ne jalouse pas les Blancs ; en bon Américain il se suffit à lui-même, vaguement croyant lorsqu’il est montré étendant les bras dans une église, comme en prière des premiers temps.

Un jour, un bateau remonte l’Hudson à moteur : il y a donc quelqu’un à bord. C’est un autre homme, blanc, qui survit lui aussi bien que très atteint. Ralph va le sauver par des connaissances médicales de base et des piqûres conseillées en cas d’irradiation par le Comité qui s’était constitué avant la catastrophe. Le nouveau reprend des forces et le couple à trois s’organise. Mais la société ne serait pas telle qu’elle est si la rivalité des mâles ne devait tout gâcher pour la femelle. Ce n’est pas Ralph qui réclame sa part, il respecte la volonté de la fille ; c’est le nouveau qui le provoque en duel dans la ville, armé de fusil dont les boutiques regorgent. Va-t-on rejouer le Far West ?

C’est sans compter sur la volonté de Ralph de dépasser tout cela. Il jette son fusil et surgit sans arme devant son rival : tuer et baiser – ces pulsions primaires – ne l’intéressent pas. Le Noir se montre au-dessus du Blanc par sa grandeur d’âme et sa raison plus universelle.

Mais ce sommet moral est à mon avis abîmé par le final guimauve où la fille vient prendre la main de chacun des hommes, le trio réconciliés s’éloignant par la rue vers l’horizon comme de vagues lonesome cow-boys

Du titre, nous comprenons bien le monde, plus ou moins la chair, mais que vient faire « le diable » dans cette galère ? Le monde connait sa (presque) fin, la chair se manifeste surtout dans la volonté animale de Ralph le nègre de s’en sortir (son aspect dépoitraillé au fond de la mine est révélateur de l’énergie vitale, quasi-sexuelle, qui l’habite) – absolument pas chez la fille (restée vierge et bébête). Mais le diable ? Est-il dans le désir du troisième survivant ? Dans ces armes à feu en libre-service de la société consumériste ? Dans l’Apocalypse prévue par la Bible ?

Ceux qui ne voient ces simagrées que comme des légendes anciennes saisissent mal les comportements humains de cette histoire, ainsi faussement « expliqués ». Simple, humaniste, universel, le film n’entre pas assez dans la profondeur des personnages. Epoque coincée oblige. Même si Belafonte s’engagera dans la lutte pour les droits civiques des Noirs et deviendra ambassadeur pour la paix.

DVD Le monde, la chair et le diable (The World, the Flesh and the Devil) de Ranald MacDougall, 1959, avec Harry Belafonte, Inger Stevens, Mel Ferrer, Wild Side Video 2012, €8.99

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Qu’est-ce que la post-vérité ?

Il y a la vérité et il y a le mensonge ; il y a aussi la vérité « relative », qui dépend du point de vue d’où l’on se place. Il n’y a pas de « post » vérité, qui signifierait un dépassement (dialectique ?) de la vérité en soi. Le terme utilisé est donc un raccourci : nous nous trouvons dans une ère de « post » vérité parce que « la » vérité ne fait plus recette pour la majorité de nos contemporains.

A cela quatre raisons :

  1. La vérité est indifférence : tout est relatif ! Ne nous a-t-on pas assez serinés depuis deux générations ce slogan tiré de la théorie d’Einstein ? Puisque toute vérité dépend du point de vue, choisissons notre point de vue et ce sera notre vérité. Pas « la » vérité en soi mais celle de notre œil, de notre cœur, de notre raison. Nous appellerons cette vérité un mythe et le croire sera le socle qui nous fera agir. La vérité « scientifique » elle-même – qui devrait rester pure, a été mise à mal par le socialisme « scientifique » de Marx et Engels (qui n’était qu’une croyance philosophique) et par les multiples fraudes de chercheurs qui cherchaient surtout la notoriété, et moins à trouver qu’à prouver.
  2. Le réel est indifférent, trop « raisonnable », trop contraignant. Il est souffrance, mieux vaut l’illusion. L’intrusion des philosophies orientales, et la mode New Age qui va avec, conduit dans nos sociétés matérielles confortables, à « préférer » les illusions apportées par les croyances – dont les religions -, par le groupe fusionnel, les drogues, l’alcool. Puisque la société ne nous force pas à nous colleter au réel grâce à ses filets de sécurité sociale, santé, chômage, retraite, vivons dans le rêve ou la foi, nous aurons toujours à bouffer. Le revenu universel du dieu Hamon rencontre ici toute sa place, comme le message daechiste des vierges futures (rien que pour les mecs, aucune brochette d’éphèbes prêts à servir n’est prévue au paradis d’Allah pour les méprisables femelles). L’indifférence au réel se manifeste par le dédain de la raison et l’inclination vers la passion : celle-ci emporte, la volonté supplante le raisonnable, il suffit de dire « je veux » pour que toutes les planètes se mettent à tourner autour du même soleil impérieux, la foi vous sauvera. Le volontarisme furieux des Le Pen et des islamistes rencontre ici son public.
  3. Le temps est indifférent, seul compte présentement le présent. Les gadgets électroniques remplacent la pensée par « l’information » continue, le lien par « le réseau », la sensation par « le choc » répété. Un clou chasse l’autre – d’où la meilleure défense qui est l’attaque, et plus c’est gros, plus ça passe, ces deux piliers fondamentaux de toute propagande. Donald Trump, amuseur de téléréalité, a piqué ses procédés de show aux télévangélistes, même s’il imite sans le savoir Hitler. En France, le Front national est expert mais tire ces techniques du Dr Goebbels – que l’on étudiait jadis à Science Po. François Fillon est trop naïf pour user de ces méthodes pas très catholiques, ce qui le dessert.
  4. Le pouvoir de l’élite est indifférent, ce qu’elle dit n’est que du performatif, les actes suivent trop rarement les mots pour qu’on les croie encore. Il y a eu trop de « mensonges d’Etat » depuis l’origine de la république pour que cette répétition des mêmes erreurs ait ancré dans la tête du citoyen qu’il ne faut jamais faire confiance au pouvoir. Rappelons-nous l’affaire Dreyfus, le scandale de Panama, Pétain comme « bouclier », l’attentat de l’Observatoire, le « je vous ai compris » sur l’Algérie, les dénis successifs sur les méfaits du nucléaire (le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière…), le Rainbow Warrior – et aux Etats-Unis entre autres le Watergate et les armes de destruction massives en Irak… Sans parler des impostures intellectuelles à la Maurras, Sartre ou Althusser. La « vérité » officielle est une communication qui disqualifie les politiciens, les intellos, les « sachant » (qui n’en savent pas plus que vous quand on y pense). Critiquer, contester, élaborer une communication « alternative » apparaît comme un devoir civique – au risque de sombrer (trop souvent) dans la théorie du Complot.

Au fond, seuls les vrais chercheurs scientifiques sont forcés de croire encore en « la » vérité. Les autres n’adhèrent qu’aux vérités partielles, relatives, « utiles ». La fameuse transparence démocratique dont les intellos civiques nous bassinent les oreilles n’apparaît que comme une arme de communication pour le combat politique. Ce sont les fameuses « affaires », qui surgissent curieusement aux moments où un intérêt électoral ou le vote d’une loi est en jeu. Ce n’est pas la vérité qui pousse ces « lanceurs d’alerte », mais le militantisme partisan – loin, très loin de l’intérêt général.

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La vérité est exigée nue, par volonté de naturel

Nietzsche est peut-être le seul philosophe qui se soit interrogé sur les présupposés du concept de « vérité ». Pourquoi croire à cette dualité du vrai et du faux ? N’y a-t-il rien de gris, d’intermédiaire, de yin dans le yang et réciproquement ? Pourquoi cette croyance fanatique en les bienfaits de la vérité et cette horreur du faux ? Est-ce bien la réalité humaine constatée ? Si l’erreur est humaine, ne serait-ce pas parce qu’elle a une certaine utilité, au moins pratique ? Ne sert-elle pas à mieux vivre ?

La vérité est alors une valeur, pas une essence objective. La volonté de vérité est une volonté comme une autre – même si elle caractérise notre civilisation occidentale plus qu’une autre dans l’histoire. « La question des valeurs est plus fondamentale que la question de la certitude » (Fragments posthumes XII, 7). La prétendue vérité se réduit alors à la position relative, humaine, de certaines erreurs devenues conditions d’existence. Une erreur ancienne apparaît plus vraie qu’une vérité trop récente, que l’on ne croit pas encore tout à fait. Même la science n’établit de vérités que réfutables, « falsifiables » selon Karl Popper. Ce qui est vrai à un moment donné ne l’est plus que partiellement à un moment ultérieur. Parce que la connaissance avance, la puissance de calcul, l’exploration de l’univers, l’approfondissement de ses lois mathématiques.

Puisque la vérité est une valeur, elle est en concurrence avec d’autres valeurs qui peuvent apparaître un moment comme plus importantes : « La question est de savoir jusqu’à quel point [un jugement] favorise la vie, conserve la vie, conserve l’espèce », suppute Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, 4). La vérité cherche à établir la certitude, sans laquelle il ne peut y avoir de sécurité pour les humains. Le connu inspire confiance, donc « est vraie une chose qui suscite un sentiment de sécurité » (Fragments posthumes, XII, 7).

D’où les Trump et autre Le Pen ou Mélenchon : affirmatifs, pirouettant, aptes à retomber toujours sur leurs pattes. Ce n’est pas la vérité qui compte, mais leur habileté. Ils disent ce que « tout le monde » croit, changent d’avis aussi vite lorsque la réalité les rattrape, baignent dans la com’ le public comme des amuseurs de foire. Mais la politique n’est-elle pas une grande foire, un Beauty contest où il s’agit de choisir le plus séduisant ?

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… » p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

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Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! » p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien

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Tiziano Vecellio, dit le Titien, était un peintre de Venise né en 1488. Cette biographie romancée lui rend hommage de façon un peu plate et – dit-on – avec des erreurs, mais ce qui importe est l’ambiance générale. L’auteur, né en 1922, n’est plus tout jeune et son récit s’en ressent, mais il fait passer une couleur qui met dans l’ambiance.

Chacun des 23 chapitres relate un moment de la vie du peintre ou un événement de la ville de Venise. L’auteur a pris le parti d’inventer un assistant du peintre, issu de la forêt proche comme lui, et à peu près du même âge. Ce Vincenzo Bastiani vivra aux côtés de Titien tout ce qui fait sa vie. Il se mariera comme lui, fera la fête en sa compagnie, aura des enfants comme lui, achètera une demeure comme lui. L’auteur en fait même le modèle qui servit à Saint-Sébastien. Ce récit conté par un observateur est astucieux en ce qu’il décale le personnage principal et le juge selon des critères contemporains.

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Très commerçante, vendant du sel et important des produits d’orient, la cité des doges ne connait de richesse que de négoce. Il lui faut pour cela des galères, des comptoirs et une paix suffisante. Or les Génois d’abord concurrencent le commerce du sel ; les Turcs ensuite, par haine religieuse des chrétiens, s’efforcent de prendre une à une les places fortes de Chypre, de la Crète et de Malte, tout en livrant une guerre de course et de pillage pour alimenter leurs marchés aux esclaves.

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Titien, par tempérament, voyage peu. Il peint beaucoup, sur commandes publiques, religieuses et privées. Sûr de lui et de son talent, il emploie des élèves dans son atelier qui lui préparent les toiles et affinent les détails. On a pu ainsi, sur la fin de sa vie, l’accuser de signer des œuvres qui n’étaient pas de sa main. Selon son biographe, cette rumeur était fort exagérée : c’était bien Titien qui concevait, dessinait, mettait les couleurs et les principaux traits ; ses élèves ne faisaient que peindre quelques détails, corrigés par le maître s’il lui plaisait.

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La mode est aux portraits, et Titien est réputé (Frédéric II Gonzague, Charles Quint, Paul III, Ranucio Farnese, Pietro Bembo, doge Andrea Gritti, Daniele Barbaro, Giulia Varano, Isabelle de Portugal).

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Mais les grands lui demandent aussi des scènes de bataille pour orner les lieux publics, et des scènes mythologiques pour orner leurs villas privées. Cela change un peu des scènes de curés où les caractères bibliques exigent la vêture jusqu’au menton sous peine de choquer l’Eglise et la vertu des voués au célibat. Mais son Assomption de la Vierge, en robe longue rouge et manteau drapé bleu, révolutionne la façon de voir la mort. Il en fait un passage entre la terre et le ciel, porté par les anges, sous l’œil du Vieux barbu qui trône, là-haut, au-dessus des nuages.

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Le XVe siècle est cependant moins prude, et le Pape lui-même laisse faire lorsque les attitudes mythologiques surgissent dans la peinture. Ce ne sont que femmes nues, mâles herculéens et éphèbes désirables.

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C’est la vie quotidienne de Venise offre sans cesse de telles mœurs – qui ne choquent que les Turcs islamisés. « J’ai vu parfois, lorsque de rares occasions m’ont contraint à me plonger dans la foule du carnaval, des groupes de paysannes, de jeunes pâtres ou forestiers proposer leurs services pour quelques bagattini sous les arcades des Procuratie ou celles, plus discrètes, de la Piazetta », dit le narrateur p.308. Il n’y aurait pas de meilleur remède pour la paix sociale que ce défoulement autorisé, car les églises se remplissent ensuite de tous les pécheurs repentis qui viennent à confesse et donnent pour le culte.

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Venise a ainsi encouragé les arts, tout au contraire de l’Espagne de Charles Quint et de Philippe II (rois qui commanderont plusieurs œuvres à Titien). « L’Inquisition veille à ce qu’il y ait toujours quelque part un bûcher prêt à être allumé » pour les artistes qui oseraient attenter à la pruderie catholique.

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Comme quoi il ne peut y avoir d’art véritable sans libertés – ni sans richesse. Car ce sont les nobles enrichis dans le commerce, et les églises ou couvents enrichis par les dons des nobles enrichis dans le commerce, qui ont commandé fresques et peintures, et porté la gloire de Venise dans les siècles.

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Titien apprend à 10 ans la couleur auprès du mosaïste Sebastiano Zuccato, avant de passer à la peinture dans l’atelier des frères Gentile et Giovanni Bellini. Il noue là une amitié avec Giorgione. Mais Titien est surtout expert en portrait et habile en couleurs. Il noie le trait sous la nuance et joue avec la lumière. Souvent, le dessin initial n’est qu’esquissé et ligne est couverte progressivement par le colorito, touches ponctuelles de couleurs nouvelles qui définissent et fondent les formes, estompant les transitions. Vasari fera son portrait écrit, tandis que l’Arioste le louange dans ses lettres satiriques sur la bonne société.

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Contrairement à beaucoup en son temps, Titien était porté sur les femmes, pas sur les éphèbes, même s’il ne se marie que vers 37 ans (sa date de naissance est incertaine) ; il aura deux fils, Pomponio qui deviendra flambeur et Orazio qui suivra la voie de son père, et une fille, Lavinia. Son épouse meurt très vite. Il peindra à cette époque les belles femmes qui firent une partie de sa réputation : la Belle, Marie-Madeleine, la Vénus d’Urbino – dont Manet fera une Olympia – Vénus au miroir, les seins nus devant un enfant nu. Il réalisera plus tard Danaé, Vénus et Adonis ou Diane et Actéon pour le roi d’Espagne Philippe II.

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Nous ne sommes pas dans la biographie psychologique à la Sophie Chauveau, mais dans le déroulé romancé de la vie. C’est agréable à lire, rempli d’anecdotes plus ou moins réelles; l’auteur brosse un portrait du temps et de la ville autant que du peintre Titien.

Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien, 2016, Robert Laffont, 398 pages, €21.00

e-book format Kindle, €14.99

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Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée

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1592, Michelangelo Merisi, dit le Caravage du nom de la petite ville où sa famille a trouvé refuge lors de la peste de Milan de 1576, a 21 ans lorsque le dessinateur le croque en partance pour Rome. C’est un vigoureux jeune homme aux cheveux noirs, à la chair pleine et à la chemise échancrée.

Il n’hésite pas à faire le coup de bâton pour protéger les faibles en butte aux atteintes des grands, ce qui lui fait une réputation de querelleur, mais il est vite adopté par les ateliers qui pullulent dans la capitale romaine.

Milo Manara dessine très bien les corps, notamment les croupes et les poitrines des jeunes filles. J’en avais été ébloui jadis dans Le Déclic.

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Le jeune Mario invite Michelangelo dans l’atelier de son maître et se montre au naturel. Le Caravage le peindra en peleur de fruit, en garçon au panier, en Bacchus, en ange sensuel, en Amour victorieux. Mais le Caravage peint aussi des prostituées en Madone et en Vierge à l’Enfant, aimant la lumière qui joue sur les globes des seins et sur l’ovale des visages. Il met en scène, comme au cinéma, ses personnages qui semblent surgir de l’ombre.

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L’audace nature a de quoi choquer les bons prêtres qui commandent des œuvres, notamment Saint Matthieu et l’ange ou la Mort de la Vierge. Malgré la protection du cardinal Del Monte, Caravage ne peut pas tout exposer, même s’il déclare peindre le vrai pour le peuple. Il décorera l’église Saint-Louis des Français de grandes compositions devant lesquelles la foule se presse page 50.

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Certains reprochent à Milo Manara de ne pas tirer plus avant son héros vers l’homosexualité, fort commune et pratiquée à l’époque renaissante en Italie. Mais rien ne prouve ce penchant du Caravage ; il a peint aussi bien les corps de jeunes mâles que de jeunes filles, s’attachant à la caresse de la lumière sur l’architecture de chair.

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Donald Posnar a évoqué en 1971 le penchant homoérotique du peintre, évident dans l’Amour victorieux, mais Maurizio Calvesi en 1986 le justifie par les goûts du mécène qui a commandé le tableau, le cardinal Del Monte. Evidemment, Dominique Fernandez en a tiré un roman, La course à l’abîme, pour attirer dans la secte le génie qui échappe à toute étiquette. Mais il ne prouve rien – que ses propres penchants. Le Caravage était le second peintre préféré de François Mitterrand après Zurbaràn, selon Anne Pingeot – pour son réalisme, sa violence.

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L’histoire de cette première partie de la vie du Caravage, de son arrivée à Rome à 21 ans jusqu’à son départ après le duel où il a tué en duel Ranuccio Tomassini à 35 ans, est assez plate, convenons-en. Manara est dessinateur, pas scénariste ; il s’est contenté de décalquer la biographie dans ses grands traits. Ce qui compte est pour lui moins la vérité historique, malgré une préface un brin pompeuse de « l’historien de l’art » Claudio Strinati, que la vérité humaine du dessin.

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Et le trait est ce qui comble le lecteur. Milo Manara élève les bâtisses de la Rome du XVIe siècle avec toute la grandeur et le délabrement attesté par les peintres, il donne vie aux corps par l’éclairage et par le mouvement. Les tétins à demi sortis du corsage de la putain avinée page 20 sont érotiques, de même que sa croupe lisse et nue offerte à la fessée page 22. Mario dépoitraillé qui prépare un fruit dans la pénombre d’une bougie est aussi très sensuel page 24, tout comme la courbe de son corps nu angélique vu de dos, page 30. Manara ne fait que reprendre les peintures même du Caravage, mais avec quel talent !

Il faut examiner les petits détails des cases pour en goûter tout le travail. Le grouillement réaliste de la vie est très bien rendu. Les couleurs ocre et rouge-brun des pages sont de même tirées des teintes préférées du peintre, ce qui donne une ambiance familière en clair-obscur.

Nous avons là un bel album qui fera aimer avant tout le dessin, immergera dans l’atmosphère romaine au XVIe siècle et déroulera de façon plaisante une part de l’existence mouvementée d’un grand peintre dans l’histoire. Milo Manara dessine remarquablement, qu’on se le lise !

BD Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée, 2015, Glénat, 64 pages, €14.95

e-book format Kindle, €9.99

Pour connaître le peintre : José Frèches, Le Caravage – peintre et assassin, collection Découverte Gallimard, 2012, 160 pages, €15.80

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Gustave Flaubert, Salammbô

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Si j’ai lu tôt dans ma vie Madame Bovary et quelques autres œuvres de Flaubert, je n’avais jamais encore lu Salammbô. Or, à mon avis, autant il faut lire tardivement Madame Bovary et les Trois contes pour en goûter le sel et toute la finesse psychologique, autant il faut lire Salammbô durant son adolescence pour apprécier sa démesure de cruautés et de passions. L’âge venu, on se lasse des outrances ; seuls les ados sont fascinés par les vampires, les éventrements et autres barbaries à la Daech. Pour moi, Salammbô, fille d’Hamilcar, est la danseuse de Flaubert, l’œuvre et la femme qu’il a toujours préférée parce qu’elle a ce quelque chose qu’il appellera « héneaurme » pour bien enfler le trait.

Passionné comme Victor Hugo, stratège comme Polybe, archéologue comme son temps épris d’orientalisme, Flaubert a voulu « reconstituer » Carthage – une ville rasée depuis longtemps… Mais la photo, le cinéma et la bande dessinée sont passés par là et les amples descriptions pour enflammer l’imagination font aujourd’hui moins recette qu’un dessin. Une image vaut mieux qu’on long discours, et Carthage est mieux rendue dans les bandes dessinées d’Alix ou la transposition dans les étoiles de Druillet que dans le roman Salammbô, malgré tout le talent de l’artiste qui a mis presque cinq ans à se documenter et à voyager en Algérie et Tunisie avant d’écrire.

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Le résultat est à la fois grandiose et dérisoire. Le lecteur jouira de certains paragraphes d’une prose somptueuse ; il aimera être immergé dans l’exotisme des noms de gemmes, de plantes, d’armes et de peuplades dont il n’avait jamais entendu parler ; il se prendra d’une certaine fascination pour la Femme fatale, lunaire et adoratrice du serpent, emplie de vagues désirs. Mais il se lassera vite du manque décisif d’action malgré le mauvais génie de Spendius, esclave empli de ressentiment, la suite d’escarmouches plus ou moins réussies et plus ou moins ratées ramenant périodiquement Carthaginois et Mercenaires au même point ; il s’écœurera à la succession mécanique d’orgies, de massacres, de guerre, de supplices, de cannibalisme, de sièges – jusqu’à l’acmé de l’immolation des enfants à Moloch, le dieu barbare de cette cité barbare, jetés tous vivants dans sa statue d’airain chauffée à vif. « Telle fut la guerre des étrangers contre les Carthaginois », écrit Polybe, « laquelle dura trois ans et quatre mois ou environ ; il n’y en a point, au moins que je sache, où l’on ait porté plus loin la barbarie et l’impiété ». Flaubert, lisant ces lignes, a adoré.

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L’histoire, il la tire justement de Polybe, théoricien politique et historien grec du IIe siècle avant notre ère. Après la Première guerre punique contre les Romains (264-241), les Carthaginois sont vaincus et signent un traité avec Rome. Ils veulent profiter de la paix pour refaire leurs richesses et les mercenaires engagés dans leurs colonies deviennent un poids qu’il faut solder. Leur général, Hamilcar – qui est le père du célèbre Hannibal – renvoie les contingents petits à petit pour que Carthage les paye ; mais les bourgeois de la ville marchande, ruinés et avares, tergiversent, promettent et ne font rien. L’armée grossit, s’enflamme, puis finit par se mutiner et se retourner contre cette république qui ne remplit pas ses promesses. Flaubert saisit les mercenaires, dans le premier chapitre, en pleine orgie dans les jardins d’Hamilcar, le vin dégénérant en bagarre, déclenchée par l’arrivée de Salammbô qui allume Mathô, l’hercule du coin. Jalousie, furie, excitation sexuelle, grand massacre des esclaves demi nus, friture des poissons sacrés et mutilation des éléphants… La foule est stupide et les mâles entre eux encore pires.

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La suite est du même tonneau : la bombe sexuelle rêvant à rien (comme Emma Bovary), hystérique jamais baisée qui jouit de se laisser glisser un serpent sur les seins et entre les cuisses, est à la fois Eve et Pandora qui, toutes deux « veulent savoir » au risque de l’humanité. Mathô, tombé raide dingue de la fille aux longs voiles transparents qui lui a offert à boire (ce qui signifie « je te veux » chez les Gaulois), n’aura de cesse que la revoir, voler le zaïmph de la déesse Tanit au cœur de son temple en passant par l’aqueduc, tomber à ses pieds et la baiser « d’un bout à l’autre » (p.741 Pléiade) encore et encore. Mais Flaubert, échaudé par le procès Bovary, se garde bien d’opérer l’une de ses descriptions cliniques fameuses dont il rebat les yeux du lecteur à propos des paysages, de la topographie, de l’habillement, du décor des temples et d’autres détails infimes. « En défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion », écrit-il sobrement, « elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil » (chap. XI Sous la tente). Moloch pénètre Tanit comme le taureau Pasiphaé – ou le soleil la lune. Car Mathô est voué à Moloch, le dieu taureau symbole du soleil viril ; Salammbô la vierge éthérée s’est vouée elle-même à Tanit la lune, déesse servie par des eunuques. Carthage vaincra les Mercenaires, mais leur chef Mathô aura baisé leur Salammbô. Il sera déchiré lentement par la foule, après la victoire, ce qui saisira tellement l’hystérique Salammbô qu’elle en mourra d’un coup.

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Les tensions perpétuelles du roman font lever les yeux très souvent de la lecture. L’auteur a alterné savamment les chapitres de passions aux chapitres militaires, ciselant chacun comme un conte fermé sur lui-même. Il passe des individus cruels aux masses saisies de frénésie pour faire du roman le balancement constant de la vie et de la mort, du désir et de l’anéantissement, de la beauté et de la souffrance. Mais c’est extravagant, laissant à l’esprit quelques images chocs comme Sade put en susciter, mais surtout une sorte de dégoût pour cette humanité vautrée dans la sempiternelle bêtise. La féminité amoureuse idéaliste se guérit par la réelle pénétration (comme le montrera Freud) ; les appétits matériels se formulent sous le discours idéaliste (comme le montrera Marx) ; les dieux ne sont que la projection du ressentiment des esclaves (comme le montrera Nietzsche). Mais Flaubert est allé peut-être à l’excès contre la sensiblerie bourgeoise de son temps et sa propension Bisounours à idéaliser : « dans ce doux pays de France », écrit-il à Sainte-Beuve le 24 décembre 1862, « le superficiel est une qualité, et le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés ». On le voit à la saison des prix littéraire… mais fallait-il pour cela en rajouter ?

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Gustave Flaubert, en bon romantique de tempérament, avait perçu lors de son Voyage en Orient l’harmonie du disparate : la sagesse sous la misère, la beauté sous les haillons, la violence dans la lumière – et son roman a quelque chose de cet éclairage sans ombres de Chefchaouen ou sous les pyramides. Mais ses personnages prennent alors quelque chose de caricatural, puissant certes, mais hiératique, accentué par sa prose au scalpel : Hamilcar n’est qu’ambition pour sa lignée, Salammbô qu’appel à être pénétrée (appelé alors « hystérie »), Mathô que désir animal, Spendius que trahison. Tous sont monomaniaques, on ne peut compatir, on ne peut les aimer. Loin de la finesse racinienne de Madame Bovary, nous sommes dans Salammbô au-delà encore de Corneille dans le tragique glacé.

Je n’ai pas aimé cette relique barbare, et peu m’importe que la reconstitution de l’antique Carthage soit véridique ou non. Je n’ai pas senti le cœur battre sous les mots ; ils paraissent incrustés sans vie dans la matière humaine sous le soleil impitoyable.

Gustave Flaubert, Salammbô, 1862, Folio 2055, 544 pages, €6.50

e-book format Kindle €4.49

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 3 – 1851-1862, Gallimard Pléiade 2013, 1360 pages, €67.00 (avec Voyage en Algérie et Tunisie, Histoire de Polybe et lettre à Sainte-Beuve)

Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog https://argoul.com/category/livres/gustave-flaubert/

BD Philippe Druillet, Salammbô (transposée dans la monde de l’Étoile) l’intégrale, Glénat 2010, 200 pages, €35.50

DVD Salammbô de Sergio Griego, avec Jeanne Valérie et Jacques Sernas, €15.00

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Alain Corbin, Les filles de rêve

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Depuis toujours, les hommes ont chanté la nubilité. C’est le moment où la jeune fille se fait femme, dans l’enfance encore pour le cœur et l’esprit, déjà formée pour le corps. D’où cet attrait puissant qui trouble, la puberté créant pour quelques mois l’androgyne imaginaire. « Ces personnes étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l’éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu’elles inspiraient toutes une sorte d’amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse », écrit Gérard de Nerval dans Aurélia (p.148).

Le tout jeune homme rêve à la toute jeune fille, sans savoir encore que son désir n’est pas pur, éthéré, mais bien terrestre, émoi du printemps dans les corps, appel de la nature. Il garde le goût de l’absolu, la fascination pour l’inaccessible, l’angoisse d’être déçu. Cette tension fait le rêve et marque pour une vie.

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Alain Corbin, historien du sensuel, décrit 19 filles qui ont hanté les rêves adolescents de l’antiquité à nos jours. Ou plutôt aux jours de la génération pré-1968 car après… rien n’a plus jamais été comme avant. Pilule, avortement, permissivité, féminisme, matérialisme hédoniste consommé, encouragement au sexe des médias, du cinéma, de la publicité – tout concourt à faire disparaître le rêve dans les fumées de l’avant. La schizophrénie chrétienne jusqu’alors coincée entre la maman et la putain, la Vierge et le bordel, est soignée par les journées de mai. Le rêve rejoint le réel et la fleur est déflorée avant même d’être épanouie.

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Aujourd’hui, « les pédagogues commencent d’enjoindre les relations physiques dès la puberté », écrit Alain Corbin dans sa préface (p.23) ; l’ange fait la bête dès 9 ans parfois, bien avant les 17 ans (avoués) de « la moyenne statistique » – les profs de collège le savent bien. Il est vrai que, si cette pratique de nature était répandue, elle calmerait l’ivresse de pureté des fanatiques religieux frustrés, de quelques bords qu’ils soient !

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L’imaginaire sentimental s’est créé de ces filles de légende, de papier, de peinture ou d’opéra jusqu’à l’âge récent du faire et l’abandon encore plus récent du lire. Aujourd’hui, l’imaginaire se nourrit des images, pas des fumées, et « la fille de rêve » ressemble fort aux gros seins et rauqueries du porno mal filmé. Mais jusqu’à la fin des années soixante, la beauté blanche aux yeux brillants et à l’abondante chevelure blonde du jeune corps souple élancé, au maintien réservé et tendre, remporte tous les suffrages. Elle ravit d’un « amour du commencement » (Chateaubriand), mystérieux de désir et d’innocence mêlés.

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Telles sont Artémis (Diane), « la grande beauté inaccessible à l’homme » (p.28) ; Daphné comme belle plante ; Ariane d’amour blessée ; Nausicaa aux bras blancs de pudeur qui sauva Ulysse naufragé tout nu ; Iseut, dame des pensées, inaccessible et enchanteresse par magie ; la Béatrice de Dante dans tout l’éclat vertueux de ses 9 ans ; la Laure de Pétrarque à 19 ans qui l’a saisi d’un éternel présent au souvenir ; la Dulcinée du Quichotte, robuste paysanne qu’il voit en noble dame éthérée ; la Juliette de Roméo qui ne peut accomplir son amour tragique ; l’Ophélie virginale abandonnée d’Hamlet et que la rivière engloutit ; la Belle au bois dormant réveillée par son Prince si charmant, avant d’avoir beaucoup d’enfants ; Pamela de Richardson, bien oubliée de nos jours mais que Diderot plaçait très haut ; Charlotte la tendre et bonne qui jamais ne se donna à Werther, qui en mourut ; Virginie dormant enlacée avec Paul au berceau, aussi naturellement nus que les firent la nature ; Atala, morte vierge dans l’imaginaire de Chateaubriand ; la sylphide du même, créée « par la puissance de mes vagues désirs » (p.129) ; Graziella de Lamartine, entrevue en Italie dans la pudeur de ses 16 ans ; Aurélia de Nerval, « assemblage de masques furtifs » (p.144) ; jusqu’à l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes, enfantine et grave à la fois…

atala girodet 1808

paul et virginie ados

yvonne de galais dans le grand meaulnes

paul et virginie enlaces tout nus nicolas rene jollain 1732 1804

Ces 19 figures de rêve résument les attentes, les espoirs, les idéaux des jeunes hommes ; ils désirent la pureté et l’union des âmes avant l’union des corps et des cœurs. Platonisme de l’idéal, amour courtois de la rétention, pudeur puritaine de l’abstention, élan maîtrisé de la sublimation… Mais le bouleversement anthropologique de la seconde moitié du XXe siècle a sévi : « elles sont donc évanouies, ces images féminines autrefois fascinantes », dit l’auteur (p.162). Ce livre est donc pour ceux de la génération d’avant 1960. Une nostalgie.

Alain Corbin, Les filles de rêve, 2014, Champs Flammarion 2016, 171 pages, €8.00

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Histoire du Christianisme, des origines au moyen-âge

alain corbin histoire du christianisme

Sous la direction d’Alain Corbin, l’Histoire du christianisme publiée au Seuil courant 2007 aborde avec 4 auteurs, 52 contributeurs, 6 cartes, 459 pages et en 4 parties cette religion. Il détaille ses diverses espèces (catholique, protestante, orthodoxe), dans ses espaces particuliers (Méditerranée, Europe, Amérique…), avec ses formes de piété (culte marial, culte des reliques, Purgatoire, hérésies). Il évoque quelques grandes figures (François d’Assise, le curé d’Ars, saint Thérèse), et ses conséquences culturelles ou artistiques (cathédrale, image tridentine, missions outremer). De quoi acquérir une base de culture religieuse en un seul livre – et compléter les notes précédentes.

L’émergence, du 1er au 5ème siècle

Jésus est-il prophète juif ou Fils de Dieu ? Quel est ce milieu hébraïque, quelles sont les communautés chrétiennes d’origine juive en Palestine ? Les sources indirectes sur Jésus sont : la correspondance de Paul de 50 à 58 de notre ère, les Évangiles de Marc en 65 (d’après la tradition des années 40), Matthieu et Luc vers 70-80, Jean en 90-95, les Évangiles apocryphes après 120. Ce sont des mémoires, pas de l’histoire : les faits sont mêlés à une lecture théologique. Pour les auteurs historiens, Jésus n’avait pour ambition que de réformer la foi d’Israël, ce que symbolisent les 12 intimes qui l’accompagnent comme les 12 tribus. Il visait à simplifier l’obéissance à la Loi, la focalisant sur l’amour et la justice, prêchant un Dieu proche et accueillant. Il s’agit d’une mystique de l’urgence, pour la venue imminente de Dieu. Jésus se voulait solidaire de toutes les catégories sociales que marginalisait la société juive du temps, ce qui fut scandale pour une société cloisonnée. Il ne s’est dit que Fils de l’Homme (Livre de Daniel), descendant d’un David idéalisé ; ce sont les chrétiens qui l’ont appelé Messie. « Jésus n’a pas dit qui il était, il a fait qui il était » p.20.

Le christianisme atteint Rome sous Claude vers 49, la Gaule en 177, l’Afrique en 180. Paul est le passeur de culture : juif de la Diaspora en pays hellène, polyglotte d’une famille commerçante, il associait une éducation grecque reçue à Tarse à une formation de pharisien reçue à Jérusalem. « La mission paulinienne, la seule que nous puissions réellement étudier, a été organisée comme une pénétration par capillarité, qui utilise tous les réseaux de la cité antique, celle-ci fonctionnant comme une imbrication de communautés, de la plus petite – qui est la famille – à la plus grande – qui est la cité. La cellule-souche de la mission, c’est la « maisonnée », l’oikos, tout à la fois communauté familiale et communauté d’activité, exploitation agricole, atelier ou magasin (…) L’oikos antique rassemble des gens de statut différent, incluant femmes et enfants, esclaves et affranchis (…) Sa composition transcende les clivages de la société antique entre Grecs et Barbares, hommes et femmes, libres et non-libres » p.37.

La première expansion chrétienne conduit à s’interroger sur comment vivre en chrétien dans le monde sans être du monde. Comment être persécuté mais soumis à l’Empire romain jusqu’en 311. La conversion de l’empereur fait se convertir l’Empire et désormais, comment le penser en Empire chrétien ? « Les chrétiens de l’Antiquité ont usé des modes de la pensée juive, des catégories philosophiques de la pensée grecque, des techniques de discours de la rhétorique grecque et latine, pour formuler une théologie qui s’est affirmée au fil du temps » p.12. Reste à définir la foi – entre hérésie et orthodoxie, gnose et manichéisme. « Au cours du 2ème siècle, on assiste à la marginalisation des communautés chrétiennes d’origine juive (le judéo-christianisme) au profit des communautés chrétiennes d’origine païenne (le pagano-christianisme) : ce seront ces dernières qui s’érigeront progressivement en « Grande Église » p.30. Et c’est bien là où la foi rencontre le siècle, où la croyance entre en société.

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La doctrine de l’Église s’élabore au 4ème et 5ème siècle. Puis il faut édifier les structures chrétiennes, organiser les églises, établir le culte et la liturgie, christianiser l’espace et le temps, reconnaître la dignité des pauvres et pratiquer l’assistance. Partir enfin en quête de perfection par l’ascétisme et le monachisme.

« Quatre conciles œcuméniques ont fondé la doctrine chrétienne :

  1. Nicée en 325 : le Fils n’est pas subordonné et inférieur au Père mais de même substance ;
  2. Constantinople en 381 : l’Esprit-Saint est adoré et glorifié à l’égal du Père et du Fils, l’église est « catholique » ;
  3. Éphèse en 431 : affirme l’unique nature du Verbe incarné ;
  4. Chalcédoine en 451 : union des deux natures parfaites dans le Christ incarné » p.80.

Des intellectuels chrétiens vont confirmer la foi, ils sont les Pères de l’Église : Basile, Grégoire de Naziance, Jean Chrysostome, Jérôme et la Vulgate, saint Augustin. « Pour Augustin, la nature humaine est immédiatement marquée par le péché, et nous ne pouvons accéder au salut par nos mérites personnels ou nos bonnes œuvres : seule la grâce divine peut nous sauver. (Son adversaire, qui soutient le contraire, est le britannique Pélage). En accomplissant strictement la loi divine, chacun pouvait parvenir à la perfection, et Dieu devait le récompenser de ses mérites (ou le punir de ses fautes) dans la vie future » p.123.

Il est alors loisible d’annoncer l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, au 5ème siècle dans l’Empire romain, ensuite aux marges et aux barbares.

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Le Moyen-Âge, du 5ème au 15ème siècle, n’est ni légende noire ni légende dorée

En cette période, le christianisme se consolide et s’étend. Saint Benoît, mort en 547, est le père des moines d’Occident. Grégoire le Grand est un passeur à ses dimensions. Autour de l’an mil naissent les chrétientés nouvelles : Rome, tête de l’Église latine à partir du 11ème siècle et Byzance devenue Constantinople qui se différencie. Saint Bernard de Clairvaux, mort en 1153, fonde la communauté des moines cisterciens, la cathédrale naît.

Affirmations et contestations induisent des réponses pastorales. La première croisade est lancée en 1095. « Un seul point réunit en effet les trois poussées de l’Europe latine : elles répondent toutes trois à l’appel des Chrétiens soumis à l’islam et opprimés, Mozarabes d’Andalousie, Grecs de Sicile et Chrétiens de Palestine » p.190.

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Les hérésies fleurissent et, en 1231, le pape Grégoire IX instaure l’Inquisition pontificale, juridiction d’exception dérogatoire à tout droit, qui enquête d’office de façon totalement secrète et qui vise l’aveu. François le pauvre d’Assise, mort en 1226, crée un ordre mendiant. Thomas d’Aquin, mort en 1274, écrit sa Somme. Car il s’agit d’œuvrer à son salut, de réfléchir au Purgatoire et à l’au-delà, de réguler le culte des saints, des reliques et des pèlerinages.

« Au lendemain du 4ème concile de Latran (1215) la Vierge, modèle d’obéissance au Père, est proposée comme modèle de normalisation de l’Église. A elle de montrer l’exemple aux ordres religieux, de guider les âmes à la découverte du mystère de Dieu, d’inviter les fidèles à devenir des chrétiens exemplaires » p.243. Notre-Dame de Paris s’élève tandis qu’explosent les œuvres de charité aux 12ème et 13ème siècle et que naît le culte du Saint-Sacrement.

Jean Hus, mort en 1415, est l’hérétique majeur dans cette quête de Dieu qui saisit les mystiques d’Orient et d’Occident, soucieux d’imiter Jésus-Christ. La sainte Inquisition sévit. Elle nous choque aujourd’hui, dans la suite du film « l’Aveu » et des procès staliniens, si proche d’elle dans l’imaginaire. Mais « ces actes de foi, qui choquent au 21ème siècle, n’ont pas au 13ème l’impact que l’on pourrait imaginer. Pour la majorité de la population, il s’agit de cérémonies pénitentielles et purificatrices qui réduisent une fracture et marquent un retour à l’unité et à l’harmonie. Le châtiment des hérétiques – qui ont offensé Dieu – est, pour les fidèles demeurés dans l’orthodoxie, promesse d’éternité, motif de liesse et non de deuil. La solidarité spirituelle et sociale ne se noue pas autour des hérétiques, mais contre eux. En effet, l’enjeu profondément éprouvé, tant pas les inquisiteurs que par l’énorme majorité de la population, est le salut de tous » p.202. Cette remarque sur l’Inquisition ne s’applique-t-elle pas telle quelle à la mise en scène des procès réguliers, sous Staline ? Comme aux meurtres et autres « martyres » des islamistes en Europe ? Comme quoi le monde contemporain reste imbibé de l’empreinte chrétienne, même chez les athées communistes les plus militants, même chez les musulmans intégristes…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

e-book format Kindle, €10.99

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Esclavage islamique

Le sectarisme dans l’islam, promu par l’idéologie médiévale des princes saoudiens et les capitaux florissants qu’ils tirent encore du pétrole, doit être connu, dénoncé et combattu. Il subsiste encore trop de bénévolence chez les intellos « de gauche », trop de soupçon « d’islamophobie » qui inhibe toute raison, trop de déni.

Être « de gauche » signifiait (jusqu’à présent) être pour les libertés dans l’égalité progressive, la liberté individuelle ne pouvant être accomplie sans celle des autres, le processus étant un long chemin, mais obstiné. Être « de gauche » veut donc dire se méfier des races, des genres, des religions et des milieux sociaux qui enserrent les personnes et emprisonnent les identités dans une « essence » immuable.

Être blanc, breton, corse ou rifain est de naissance, mais cet état de fait ne doit pas enfermer dans une clôture qui exclut les non-blancs, bretons, corses ou rifains, ni se couper du reste du monde. Même chose si l’on est femme ou homme, lorsque l’on croit à Jéhovah, à Dieu ou à Allah, ou à rien – ou que l’on appartient à la grande bourgeoisie ou au petit peuple. Cela s’appelle xénophobie lorsque l’on se méfie jusqu’à la haine, ou racisme lorsqu’on se croit supérieur.

Ainsi les salafistes peuvent-ils être qualifiés de « racistes » et de « xénophobes » parce qu’ils considèrent non seulement tous les non-croyants à l’islam comme des chiens, mais aussi ceux qui ne sont pas de leur secte particulière comme des mécréants à capturer, violer ou décapiter à merci. On peut dire la même chose des intellos « de gauche » qui refusent tout dialogue avec ceux qui contestent leur irénisme ou leur naïveté.

Daesh Questions reponses sur les femmes captives

Lorsque les injures prennent la place des arguments, on peut être sûr que la raison n’est pas partagée et que les passions de haine et de rejet l’emportent. Être « de gauche » a toujours voulu dire (jusqu’à présent) choisir la voie de la raison, seule apte à tempérer les passions et à dompter les pulsions. Même au prix des excès bureaucratiques, techniciens et étatistes, je vous l’accorde – ce pourquoi je préfère cette variante « libérale » de la gauche, qui maintient la prééminence de l’humain dans la politique comme dans l’économie.

Mais lorsque la raison démissionne, par faiblesse personnelle ou parce que l’on préfère le nid de la communauté, le pire de l’animal humain peut se révéler. L’État islamique a des dirigeants intelligents et rationnels ; ils savent manipuler les bas instincts du tout-venant et les passions de la masse musulmane, frustrée par son retard à la modernité et par la domination militaire des Américains, Israéliens, Russes et autres Occidentaux.

Si l’État islamique se dit islamique, ce n’est pas par hasard, il reprend dans l’islam ce qui figure en toutes lettres dans les écrits théologiques accumulés depuis l’époque bédouine à l’époque de Mahomet. Sauf que l’islam a su évoluer et que le salafisme, très proche du wahhabisme saoudien, n’est qu’une secte rigoriste qui ne représente pas tout l’islam. Il réinterprète et remet au goût du jour des interprétations tombées en désuétude ou carrément faussée pour servir son dessein politique de restaurer un Califat (Allah n’est qu’un prétexte secondaire).

mathieu guidere sexe et charia

Ainsi de l’esclavage. Si tous les hommes sont des frères en théorie coranique… la pratique n’a cessé de justifier diverses formes d’esclavage. Naître en servitude vous asservit par essence, être capturé à la guerre fait de vous des choses dont votre vainqueur peut user et abuser (presque) à sa guise (l’usus, fructus et abusus du droit romain).

« Toutes les dynasties musulmanes ont été esclavagistes à des degrés divers. Malgré la stabilisation des frontières de l’Islam, les razzias sur les territoires frontaliers, puis la piraterie et la guerre de course ont permis la perpétuation et l’enracinement de l’esclavage ». Est-ce un militant du Front national qui écrit ces lignes ? Un raciste xénophobe et islamophobe selon les critères « de gauche » de certains intello-médiatiques ? Pas le moins du monde : il s’agit du professeur d’islamologie Mathieu Guidère à l’université de Toulouse 2. Il publie un article fort documenté sur Les femmes esclaves de l’État islamique dans le numéro de janvier-février de la revue Le Débat, publiée chez Gallimard.

En historien, il précise : « Dans la première moitié du XXe siècle ne reste donc que l’Arabie saoudite et le Yémen (…) comme contrées esclavagistes. En 1936 pourtant, le roi Abdelaziz promulgue un règlement interdisant l’importation d’esclaves par voie maritime au motif que la charia interdit de capturer et de réduire en esclavage les sujets des nations avec lesquelles il existe un traité. Les souverains du Yémen et du Koweït font de même peu de temps après. Mais le statut légal d’esclave n’est pas aboli ». Le statut d’esclave subsiste donc dans le droit saoudien…

Dans cet article fort intéressant, Mathieu Guidère traduit pour les non-arabisants (dont 95% des intello-médiatiques) une brochure explicative de l’État islamique intitulée Questions-Réponses sur les femmes captives, à destination des combattants et des nouvelles recrues. Ce qu’on y lit est édifiant : les femmes sont des objets, qu’on peut prendre et user à volonté parce qu’elles sont mécréantes, donc des choses. Il est permis d’avoir des rapports sexuels avec les femmes captives, soit immédiatement lorsqu’elles sont vierges, soit au bout de trois mois si elles peuvent être enceintes. D’où l’attrait pour les fillettes à peine pubère – dès 9 ans – car le combattant peut être sûr qu’elles sont vierges ! Même avant cet âge, « il est permis d’avoir des relations sexuelles avec l’esclave non pubère si elle est apte à l’accouplement. En revanche, si elle n’y est pas apte, il faut se limiter à en jouir sans rapport sexuel ». En jouir… vous avez bien lu.

sexe avec fillette Daesh Questions reponses sur les femmes captivesEst-ce être « islamophobe », selon l’injure à la mode des intello-médiatiques « de gauche » que de s’insurger contre cette pédophilie autorisée ? Contre cette réduction à la chose des femmes de tous âges ? Contre cet asservissement des gens qui ne croient pas comme vous ? « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté », écrivait Kamel Daoud avant d’être stigmatisé par des intello-médiatiques qui se disent « de gauche ». Signé évident que « la gauche » est bel et bien morte ! Faut-il conseiller aux prêtres amateurs d’extrême-jeunesse sous le cardinal Barbarin de se convertir à l’islam salafiste pour que les gens « de gauche » trouvent « normal » leur mauvais penchant – autorisé par leur légitime « différence »? Est-ce ce déni de réalité, ce refus de débattre, ce refuge dans la bien-pensance morale, qui signifie être « de gauche » ? La dite « gauche » crève de ces ambiguïtés de horde, son cadavre délétère bouge encore. Il sera probablement enterré dès la prochaine présidentielle.

Comme il existe des esprits stupides, lourds et pesants, qui ne VEULENT pas voir et qui refusent de croire ce qu’on leur dit, je publie quelques fac-similés de l’article – que j’incite chacun à lire.

Mathieu Guidère, Les femmes esclaves de l’Etat islamique, 2016, revue Le Débat n°188, Gallimard, pp.106-119, €20.00

Mathieu Guidère, Sexe et charia, 2014, édition du Rocher, 199 pages, €16.90

ebook format Kindle, €11.99

Islam sur ce blog

La police « de gauche » de la pensée à propos de Kamel Daoud

 

 

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Michel Tournier, Gilles et Jeanne

michel tournier gilles et jeanne
En 1429, Gilles de Rais rencontre Jeanne d’Arc, venue dire au roi Charles ce que lui ont transmis les voix du ciel. Dès lors le reître et la pucelle deviennent inséparables, dans la guerre comme dans la foi. Sauf que Jeanne est prise, jugée, condamnée et brûlée à Rouen par les clercs d’Église. Gilles de Rais va se révolter contre cette inversion de la Pureté en Souillure ; si le Dieu chrétien est le Diable qui jette au feu la pure Jeanne, le Diable ne serait-il pas le vrai Dieu ? Aussi Gilles s’invertit, il va chercher Jeanne dans les corps des jeunes qu’il va enlever, violer et brûler ; il va chercher Dieu dans l’alchimie porteuse de lumière, via Francesco, découvert à Florence – où commence doucement la Renaissance, une inversion du Moyen-Âge dogmatique et clérical.

Gilles et Jeanne, ce devait être un film. Le financement n’ayant pas été trouvé, sous la gauche au pouvoir, le scénario est devenu un ersatz de roman. La référence chrétienne n’allait pas aux laïcards fanatiques, malgré les scènes osées qui auraient convenue à Anal+, la chaîne cryptée sur le point de naître. Autant Vendredi était une réflexion longtemps mûrie sur un mythe fondamental humain, autant Le roi des Aulnes avait quelque profondeur en faisant revivre le mythe de l’Ogre, autant Les météores se penchaient sur le mystère gémellaire, malgré l’impression de fouillis – autant Gilles et Jeanne déçoit. Pourtant, le grand Dévorateur désarmé devant la fragile Pucelle est un beau choc de caractères.

Mais Tournier, tard écrivain, vite célèbre, aisément lassé, n’a pas la fibre d’écriture. Il est attiré avant tout par le regard. Il est volontiers voyeur, avide d’observer les autres qui passent, éphémères et si humains. Depuis la trilogie des grands romans mythiques, l’auteur ne livre que des esquisses : des nouvelles, des livres pour enfant, des récits plus ou moins remaniés de sa vie. Comme si la source était tarie, ou qu’il ne pouvait se livrer, voué au masque. Comme si la libido jaillissante de ses premiers grands livres était en berne, ou honteuse, volontairement cachée. Nous livrera-t-on, quelques années après sa mort, un Carnet vivant ou un Journal véridique comme celui de Gide, honteusement caviardé avant que les mœurs n’évoluent ?

L’auteur a peut-être l’écriture géologique, ne pouvant écrire que dans la durée, subissant la passion d’un livre comme la gestation d’un enfant, œuvre de toute une vie pour donner la vie. L’éditeur s’impatiente, le public attend : après les œuvres achevées, qui dormaient depuis des années dans un tiroir, ne restent que les brouillons, des textes épars, des ébauches.

Gilles et Jeanne se présente comme une suite de notes chronologiques, mal reliées en courts chapitres. Ce n’est pas un vrai roman mais un canevas, un scénario, un synopsis – rien de plus. Lui manquent la profondeur, la description, l’essai de comprendre, les dialogues, la réflexion – ce qui fait beaucoup de manques. Il n’y a RIEN dans Gilles et Jeanne, qu’une mauvaise recension pour magazine de faits divers, une compilation de travaux. La thèse tirée par les cheveux selon laquelle Gilles se serait converti à l’inversion par Jeanne, la suivant sur l’androgynie, la sorcellerie et le bûcher est sommaire et n’est pas étayée. Quelques rares phrases parfois, quelques pages enlevées, font regretter l’œuvre qui aurait pu être si l’auteur avait daigné s’y intéresser…

Pourtant sur un tel sujet, avec une telle trame, sachant la mythologie comme il la sait, quel roman Michel Tournier aurait pu tirer du Violeur et de la Vierge, du Viril et de l’Androgyne, de la chair et de l’esprit, de l’Ogre prédateur et de la Missionnaire céleste ! L’auteur a raté là ses Mémoires d’Hadrien. C’est non seulement dommage pour la littérature, mais aussi pour l’éditeur : il y a dol, promesse non tenue. Dommage aussi pour l’écrivain : croyez-vous, Michel Tournier, qu’après 1983 vos lecteurs enthousiasmés par vos débuts, vont continuer à vous suivre ? Lire vos brouillons, vos notes hâtives publiées telles, vos écrits vains ?

Michel Tournier, Gilles et Jeanne, 1983, Folio 1986, 160 pages, €5.40

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Plougasnou

Sur la côte des bruyères, près de la pointe de Primel dans le Finistère, la bourgade de Plougasnou, environ 3000 habitants, dresse son église dédiée à saint Pierre. Elle est près de la mer mais pas sur ses bords, pour éviter les pirates saxons, les hautes marées et l’humidité trop grande. Le plou est une paroisse en breton, ce qui a probablement donné « plouc » dans l’argot français, terme dépréciatif pour désigner le paysan émigré à la ville de sa paroisse rurale.

plan eglise plougasnou

Gasnou est une déformation de Cathnou, nom de personne qui signifierait « combat célèbre » (Ploi Cathnou dans les textes de 1040). Les gens du pays en ont fait un saint catholique, alors qu’il était celte païen – mais toute une tribu de saints sont réputés avoir débarqués ici (Mériadec, Primel, Samson). Toute une tribu de résistants sera embarquée durant l’Occupation et servira de base au réseau Var, qui permet le retour de François Mitterrand qui débarque en février 1944 à Plougasnou. Mais le personnage célèbre du village est Michel Le Bris, fondateur du festival Étonnants voyageurs.

chapelle kericuff eglise plougasnou

L’église paroissiale dédiée à saint Pierre a été bâtie dès le XIe siècle mais remaniée et complétée largement depuis. Le clocher est de 1582, le porche latéral de 1616. Avec un élégant baptistère.

baptistere eglise plougasnou

Ce que j’aime en cette église est sa voûte bleutée au-dessus des arcades romanes.

eglise st pierre plougasnou

Si le retable du Rosaire d’époque baroque (1668) est précieusement ridicule pour les goûts modernes, tout chargé d’or et de bondieuseries contournées, le grand vitrail de Clech (1850) colore l’autel de lumières venues d’en haut.

vitrail eglise plougasnou

Le trésor de l’église montre la richesse de ses paroissiens plutôt que leur foi.

tresor eglise plougasnou

Que veut dire en effet une Vierge à l’enfant toute d’argent ?

vierge a enfant eglise plougasnou

Les ciboires sont de meilleur effet, utiles à contenir de pain une fois devenu chair du Christ.

ciboire tresor eglise plougasnou

La Piéta du XVe en bois expose la douleur d’une Mère en même temps qu’elle ouvre sur ce monde de chair et d’éphémère.

pieta 15e eglise plougasnou

Deux saint Sébastien percés de flèches un peu partout, l’un portant linge, l’autre un slip moulé, évoquent les tourments de la chair mâle en jeunesse, évocation qui parle fort aux rudes mousses confrontés à la mer. Comment expliquer autrement ce goût du corps de jeune homme martyrisé qu’ont les Bretons dans les églises ? Une flèche dans le plexus, une dans chaque téton…

st sebastien plougasnou

Le Vœu de Charles de Blois, peint par le révérend père Édouard Le Grand en 1890, montre l’humilité du grand seigneur duc allant porter en chemise et pieds nus les reliques de saint Yves de la roche Derrien à Tréguier. Il sera tué par les Anglais à la bataille d’Auray en 1364 et élevé au rang de Bienheureux en 1904 pour raisons politiques – au moment de la querelle entre l’Église et l’État… Ce qui me plaît est le réalisme des costumes et des expressions.

voeu de charles de blois par edouard le grand 1890 plougasnou

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Vahinés de Tahiti

Selon le dictionnaire de l’Académie tahitienne, vahiné signifie :

  1. Femme, épouse, concubine, maîtresse ;
  2. L’épouse de quelqu’un qui a une fonction. Te tāvana vahine = La femme du maire ;
  3. Madame, placé après le nom de famille ou le nom donné au mariage.

En tahitien, la vahiné est tout simplement la femme, dans toutes ses fonctions.

vahines fleurs nues

Une «belle » femme a le teint brun, vahiné ravarava. La célibataire est vahiné ta’a noa, la maîtresse est vahiné ta’oto, la femme licencieuse vahiné tīai. Comme quoi la vahiné n’est pas licencieuse par nature.

vahine nue au bain

Les vahinés sont plus belles à Noël… car c’est l’été dans l’hémisphère austral. En août, c’est l’hiver, il faire froid, seulement 25°. Les filles polynésiennes bénéficient d’un climat tropical à l’ensoleillement maximum, atteignant près de 3 000 heures de soleil par an aux Tuamotu, dit presque le site Tahiti tourisme. De novembre à avril, c’est la saison des pluies. L’air est lourd, très humide, mais on peut rester nu. C’est bien cette nudité « adamique » qui a fait la réputation des Tahitiens – surtout des femmes ! – auprès des navigateurs du 16ème au 19ème siècle. Les marins uniquement entre hommes depuis des mois croient arriver au paradis : eaux turquoise, soleil bienfaisant, fruits juteux accessibles sur les arbres… et ces femmes nues qui vous accueillent en souriant. Et ces éphèbes minces et  nerveux, c’est selon.

vahine nue buvant coco

Le mythe commence à naître et demeure… bien que la réalité d’hier comme d’aujourd’hui soit moins belle : hier obéissance, cadeau du chef aux mâles blancs ; aujourd’hui obésité, ignorance, avidité pécuniaire sont plus courants que le naturel. La vahiné est bel et bien un mythe.

vahine nue soif

Herman Melville, plus coincé avec les filles qu’avec les garçons évoque Tahiti dans Taïpi en 1846 : baignades nues, massages à l’huile de coco par de jeunes vahinés conduisant à l’extase, jeux avec les enfants. Paul Gauguin tombera amoureux de sa petite vahiné en 1924, comme il le conte dans Noa-noa, voyage de Tahiti.

ados des iles

De nos jours, les interrogations les plus fréquentes sur les moteurs de recherche et sur les blogs contiennent le mot « nu ». C’est donc à mes lecteurs que j’offre ce florilège de vahinés entièrement nues, pour la fête de l’assomption de la Vierge, bénie entre toutes les femmes.

Car Dieu a aussi créé la femme – même dans la Bible macho. Et les commentaires catholiques des Évangiles racontent même que Marie, la Mère de Dieu, est montée tout entière au ciel avec son corps de chair, comme un demi-dieu antique, glorifiant ainsi la beauté corporelle, image de la bonté spirituelle. Les Orthodoxes, plus réalistes, se contentent de préserver le corps de Marie de toute putréfaction par la Dormition jusqu’à la fin des temps. Mais toujours le souffle de l’Esprit transfigure la chair et justifie d’aimer. D’abord le plus accessible, dit Platon, le beau corps devant nous, puis, par son intermédiaire, la Beauté en soi, l’Esprit.

De la vahiné nue à la sagesse, le chemin est long mais commence… Avis aux ados !

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Corniglia

Dès le matin, vers 9h, nous prenons le train environ une demi-heure jusqu’à Corniglia. C’est le seul village des Cinque Terre à être perché. Depuis la ligne de chemin de fer, à peine au niveau de la mer, il faut donc monter la lardarina, un escalier de plusieurs centaines de marches (377 ou 382, dit-on, tous ceux qui ont compté ne trouvent pas le même chiffre). Cela sur une centaine de mètres de hauteur pour parvenir au village. C’est assez rude, juste après le petit-déjeuner.

corniglia ruelle

La rue principale est la via Fieschi, qui prend sur une place où trône une église, celle de San Pietro, la mairie et un épicier. Maisons étroites et basses, bien au-dessus de la mer, serrées sur le rocher, donnant d’un côté sur la rue et de l’autre sur le large dont la terrasse panoramique Santa Maria – qui finit la via – nous permet d’avoir une idée. La république de Gênes acquiert le village en 1276 et construit un château, aujourd’hui disparu. Le village est mentionné dans le Décaméron de Boccace pour son vin blanc issu des vignes en terrasse alentour.

corniglia san pietro rosace gothique

L’église San Pietro, construite au 14ème, arbore sur sa façade une rosace gothique en marbre blanc que nous retrouverons peu ou prou sur les autres églises paroissiales des Cinque Terre.

corniglia san pietro

Sur le chemin, San Bernardino, étape du sentier des cinq sanctuaires. La Vierge Marie est toujours à l’honneur, maternante en Italie, contrairement à l’Espagne où c’est le Christ de douleurs qui est célébré un brin sadiquement. Le plafond voit Dieu le Père en majesté, entouré d’anges aux longues robes couleur de ciel ou de nuées.

corniglia vue du sentier

Du sentier qui s’élève parmi les pins et les vignes, le village apparaît comme un assemblage de cubes amoncelés sur son roc. Les bateaux, sur la mer d’un bleu profond, tracent un sillage étincelant – comme tranchant les eaux au scalpel. De longs rails métalliques à crémaillère, perpendiculaires au sentier, servent à véhiculer les paniers remplis du raisin de la vendange. C’est une particularité du lieu.

corniglia rails pour vendanges

Les grappes, transparentes au soleil sous les feuilles, ne sont pas encore mûres. Élevés sur des treilles, les ceps sont faciles à vendanger par en-dessous. C’était autrefois le travail des femmes et des enfants les plus grands ; c’est aujourd’hui le travail des hommes.

corniglia raisins du sentier

J’aperçois pour la première fois de ma vie des kiwis vivants, sur leur arbre. La Vox populi des ménagères de plus de 50 ans me dit que c’est courant, mais je n’en avais jamais vu. Nous traversons – parce que le sentier le traverse – le jardin privé d’une maison de campagne où les habitants sont en train de préparer le déjeuner. C’est un peu gênant, mais le jardin est bien vert et très fleuri. Volubilis, pétunias, bougainvillées rivalisent d’éclat au soleil et dans l’ombre. Un brin m’as-tu-vu, les Italiens aiment qu’on admire leurs œuvres ; ceux qui ont acheté ici en étaient probablement conscients.

corniglia jardin prive

Nous observons aussi la passiflore, dont Eva nous explique qu’elle contient tous les instruments de la Passion du Christ : la croix, le marteau, les clous, la couronne d’épine… C’est une liane venue des Amériques que les missionnaires jésuites utilisaient pour expliquer la Crucifixion aux Indiens.

passiflore instruments de la passion du christ

L’étagement des terrasses de vignes qui strie la montagne et descend presque jusqu’à la mer dessine un paysage soigneusement maîtrisé, aménagé sur des siècles, qui s’arrête au village sur la mer de Manarola au loin. C’est dans ce village au bord de l’eau que sont exposées de grandes photos noir et blanc de la récolte à la main des raisins au début du siècle dernier. Femmes en fichu et hommes torse nu rivalisent d’efforts pour porter sur la tête et les épaules les lourds paniers d’osier emplis des grappes de vendange.

manarola vendanges tradi

Nous croisons des groupes de touristes en balade comme nous ; ils sont allemands, américains, japonais et français, tous vêtus légers, chaussés fort et portant un petit sac à dos empli d’eau et de nourriture.

corniglia sentier dans les vignes

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Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle

claude berger itineraire d un juif du siecle
Né français en 36, originaire de juifs roumains, enfant-caché entre 7 et 9 ans sous Pétain, devenu dentiste, pied-rouge médical un temps dans l’Algérie indépendante, féru d’alpinisme et combattant le salariat par lequel il voit toute société sombrer, Claude Berger tente en ce livre un essai partiellement autobiographique. Essai parce qu’il reste en chantier, partiellement autobiographique car, hormis l’enfance terrorisée, le reste de sa vie est présentée en mosaïque bien décousue. Il a du mal avec le fil conducteur : c’est ainsi qu’aux deux-tiers du livre, on découvre à l’auteur un fils de 16 ans. Et seulement vers la fin qu’il a ressenti une « vibration » au mur des Lamentations « avec son plus jeune fils ».

Mais là où l’auteur est passionnant, c’est lorsqu’il déroule son itinéraire intellectuel, le cheminement qui l’a conduit de la religion hébraïque et de la « fierté de porter l’étoile jaune » comme les grands – à 6 ans – à la conception humaniste hébraïque, livrée page 173 seulement mais qui résume tout : « La pensée de Jérusalem était bien née d’un double rejet, celui de toutes formes d’idolâtrie et celui de toutes formes d’esclavage ». C’est la même chose, selon moi, pour la pensée d’Athènes où l’on était citoyen sans se revendiquer d’être du peuple élu. Notons que l’esclavage était aussi répandu dans l’Ancien testament juif que dans le monde antique.

Claude Berger est un « révolté libre », enfant qui relativise les passions humaines parce que traqué, parcours africain qui le rapproche des humbles, un temps « dans les ordres » du parti communiste « pour en déceler le vice caché » – l’obéissance hiérarchique stalinienne aux gens de pouvoir – avant d’expérimenter Lip, le Larzac, la révolution portugaise des œillets, la résistance parisienne à l’expulsion de l’ilôt 16 dans le Marais. Il développe en quelques lignes une philosophie dentiste, la bouche étant le « lieu le plus relationnel de tout individu » p.109. Il pose son hypothèse selon laquelle l’antisémitisme vient de l’idolâtrie de la Vierge mère et du rejet du père – le juif Joseph, impur parce que voué à enfanter dans le sperme. Il aura connu et fréquenté Jacques Lanzmann, Georges Perec, Kateb Yacine, Serge July.

Ce qui réjouit le libéral politique que je suis est le sens critique aiguisé par l’humour de cet homme entre deux siècles, qui a vécu une grande part du pire. « On peut être sensible à l’art des cathédrales comme à celui des pyramides sans être dupe. Ressentir l’émotion sans dissoudre la critique » p.67. Et l’auteur ne s’en prive pas !

A propos du Monde : « Le quotidien illustrait le roman de la victoire obligée de la révolution [algérienne]. Il taisait qu’elle serait peut-être soviétique ou musulmane au vu de ses actes et minimisait les signes d’une autre issue possible. Il invoquait l’objectivité et nous buvions cette prose comme parole scientifique et sacrée qui faisait passer Camus pour un ‘traître’ » p.75. L’aveuglement bien-pensant du Monde n’a jamais cessé, la dernière polémique à propos des sponsors du festival de Cannes le montre encore… « J’apprends à lire la presse, celle qui se targuait de servir la bonne cause, celle qui, assise dans son fauteuil, avait idéalisé le ‘révolution algérienne’ et tu des vérités essentielles. A ce titre, elle me semblait détenir une responsabilité dans les intransigeances partisanes et les refus d’une recherche en identité apte à fonder une nation » p.140. Depuis cette époque, les journalistes sont, avec les hommes politiques, ceux qui sont le moins crédibles par l’opinion.

Sur le tiers-mondisme de bon ton dans les années 60 : « Dans l’imagerie ‘anticolonialiste’ ordinaire de l’époque, il était de mode » d’ignorer « l’autre violence, celle que portaient en leur sein les sociétés tribales et fétichistes » p.105. Avec les indépendances, les dictateurs noirs ont remplacé les colons blancs – mais les peuples restent toujours asservis. Le Front de « libération » nationale en Algérie n’a libéré que les avides de pouvoir – et massacré les vrais maquisards. « Pendant la guerre, le référent de l’insurrection en majorité, ce n’était pas la démocratie ou le socialisme, c’était la culture musulmane, l’alcool et le tabac interdits sous peine de mutilation ! » p.139.

Non, « les victimes » ne sont pas toujours bonnes ni n’ont toujours raison. Intuition d’époque mais toujours actuelle : la gauche niaise en reste à ces tabous aujourd’hui encore à propos de ces « pauvres » tueurs islamistes à la religion « persécutée » – si l’on en croit l’outrancier Todd. J’espère pour ma part qu’il reste une gauche intelligente, elle se fait assez rare ces temps-ci, mais Claude Berger lui appartient sans conteste.

Bien plus que les philosophes en chambre. « Ils produisaient des gloses sophistiquées dont la seule fonction était d’empêcher le questionnement sur la dictature communiste et d’ériger un mur contre les curieux » p.144. La pratique d’un cabinet médical associatif en banlieue rouge l’a conduit à être exclu du PC ! « Si la réalité ne convenait pas au ‘Parti’, il lui suffisait de la travestir, de la rigidifier dans la langue de ciment des apparatchiks et d’en trafiquer les photographies » p.150. La gauche, même socialiste, même écologiste, a parfois du mal à se dépêtrer de ces pratiques bien staliniennes de nos jours. « Suivez le Guide : il est mort !… » écrivait pourtant Claude Berger à la disparition de l’idole des jeunes, Mao Tsé-toung, dans Libération (p.172).

Étatisme, jacobinisme, parti unique, crise économique… tout est lié : « J’avais compris cette maladie de la social-démocratie, communiste ou socialiste qui, pétrie de dogmes, avait fourvoyé depuis longtemps les espoirs d’une société associative qui ne serait pas fondée sur l’exploitation des esclaves salariés, donc sur le salariat lui-même, fût-il d’État » p.154. Comme plus tard Michel Onfray, Claude Berger enfourche son grand dada : le proudhonisme plutôt que le marxisme, l’association libre contre le parti militaire de Lénine. Telle est « l’erreur de la pensée de gauche » selon l’auteur, p.162 – et j’y souscris pleinement. Mieux que l’autogestion, qui se contente de démocratiser l’existant, l’association est « une communauté d’existence dominant les unités de production comme dans les kibboutzim » p.178.

Claude Berger veut répandre les associations sur le type du kibboutz pour créer une « société de la gratuité et de la solidarité » p.222. Il écrit plusieurs livres pour exposer ses idées : Marx, l’association, l’anti-Lénine (Payot 1974), Pour l’abolition du salariat (Spartacus 1975), En finir avec le salariat (éditions de Paris Max Chaleil, 2014). Ses thèses mériteraient un développement séparé, je me contente hélas de constater que les seules communautés qui aient duré dans l’histoire ont été celles qui étaient tenues par un ordre supérieur : domus romaine avec esclaves, religion des monastères, expériences sociales sexuelles hippies, développement militaire israélien. Toutes les autres ont fini par échouer dans l’intolérance (sectes) ou le dépérissement (hippies reconvertis dans l’éducation nationale la quarantaine venue et les bourses asséchées) ; même les phalanstères du père Fourier, cités idéales associatives, se sont émiettées rapidement sous la force centrifuge de l’individu…

En revanche, le libéralisme politique a réussi la démocratisation progressive via les corps intermédiaires. Les associations en font partie, tout comme les syndicats et les collectivités territoriales. Reste à leur faire une place, comme en Suisse, donc à démanteler ce jacobinisme centralisateur français qui n’est vraiment plus d’actualité.

Malgré ses manques, un itinéraire intellectuel qui vaut à mon avis d’être lu et médité.

Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle, 2014, éditions de Paris Max Chaleil – avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, 237 pages, €20.00

Blog de Claude Berger
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Michel Pastoureau et Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne

L’animal fabuleux fait rêver. Cinq siècles avant notre ère, le médecin grec Ctésias écrit dans son Histoire de l’Inde un monokeros (unicorne). C’est une sorte d’âne sauvage plus grand qu’un cheval, au pelage entièrement blanc sauf la tête, pourpre, et une corne d’une coudée pointue et tricolore blanc-noir-rouge. Cette corne phallique est bien sûr vitale : aphrodisiaque, fertile, antipoison. La licorne antique est née, même si Aristote doute de son existence.

La Bible cite un animal cornu, mais rien dans le contexte ne permet de préciser s’il s’agit d’une licorne. Ce sont les exégètes qui vont forcer l’interprétation pour récupérer le savoir antique et l’incorporer au christianisme. La licorne plutôt mâle à l’origine, farouche, rapide, guerrière, se féminise avec les Chrétiens, symbolisant Jésus attiré par la Vierge, alléché par « l’odeur de virginité » (?). La trop gentille bête s’endormant sur son sein, permet aux chasseurs (les Juifs, hérétiques et autres partisans du Malin) de la tuer ou de lui passer licol – pour récupérer son épée génésique.

pastoureau delahaye les secrets de la licorne

Personne n’a jamais vu de licorne, mais peu importe. Le Moyen-âge est symbolique et ne s’embarrasse pas de science : tout lui est allégorie pour parler et reparler de la Croyance seule et unique. La Renaissance doute un peu mais, révérence aux Anciens, se contente de répéter la compilation des textes antiques. Les Lumières exigeront des preuves mais il faudra attendre le début du 19ème siècle (eh oui !) pour que la « corne de licorne » soit prouvée comme étant de narval et que l’animal composite disparaisse des faunes encyclopédiques…

Oui, le savoir scientifique est un savoir récent ; non, il n’est pas naturel à l’esprit humain mais un effort de neutralité, de méthode et de hauteur. De nos jours même, la plupart des gens préfèrent croire aux on-dit et aux complots plutôt qu’aux preuves scientifiques. L’éducation sélectionne certes sur les maths, mais détachés de toute application, donc de tout concret !

Ce pourquoi la licorne fait toujours recette, et pas seulement parmi les poètes ou les écrivains (Haruki Murakami entre autres). Les ésotéristes, les brownistes (le Dan Brown du Da Vinci Code), les gnostiques, tantriques et autres magiciens avides de potions à la Harry Potter s’en donnent à cœur joie. C’est le mérite de cet ouvrage sérieux, bien documenté, écrit par deux spécialistes de la symbolique médiévale, de remettre les choses à leur place.

Animal fabuleux de l’antiquité, la licorne est reprise dans les bestiaires médiévaux, devient relique dans les églises et emblème héraldique, symbole d’amour courtois, avant de culminer vers 1500 dans les tapisseries de Dame à la licorne, visibles à Paris (au musée de Cluny) et à New York (Cloisters Collection), avant que le mythe ne décline jusqu’aux peintres symbolistes.

Un beau livre richement illustré et savamment documenté qui ravira tous ceux qui habitent proches de la tapisserie millefleurs sur fond rouge de la Dame, ou qui s’intéressent à l’amour courtois.

Michel Pastoureau & Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne, 2013, éditions Réunion des Musées nationaux, 144 pages, €27.55

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Martin Amis, London Fields

martin amis london fields
Dès les premières pages, l’auteur nous annonce un assassinat et désigne l’assassin. Plus de 700 pages plus tard, l’événement survient. Entre temps, une peinture de la société londonienne qu’il projette à la fin du millénaire, mais une peinture à la truelle, pas au pinceau. Le roman tient plus du pensum que du léger. Il y a un bon tiers de longueurs, des pages carrément chiantes (l’auteur use de cette vulgarité de vocabulaire pour faire « vrai ») – et ce n’est pas de la faute de la traductrice, puisque d’autres pages sont incisives et sèches selon le talent habituel de l’écrivain.

Martin Amis n’aime pas l’allure que prend son siècle ; il le dit et l’amplifie, situant sa fiction dix ans plus tard. Il considère que, malgré l’émancipation des années 60 et 70, le Royaume-Uni reste un pays où les classes sociales restent plus marquées qu’ailleurs et continuent de façonner la société. Il tente (donc ?) de passer outre en peignant (laborieusement) un personnage lower class, amateur de bière, de meufs et de fléchettes, cambrioleur raté détestant tout travail et inapte à la paternité. Pour le contraste, il l’oppose à un banquier de la City, époux papa, chic et littéraire. Entre eux deux, Nicola la pute qui allume le banquier Guy avec le malfrat Keith, tout en offrant à la vulgarité de Keith les fantasmes de la classe de Guy. Vous avez compris ? Pas vraiment, l’auteur non plus.

Il apparaît au fil des pages que l’intrigue est un prétexte à écrire dans l’écriture, à inoculer l’auteur dans ses personnages. London Fields n’a rien de la fraîcheur ni de la décision d’Orange mécanique ; il semble pourtant en être inspiré. Mais Amis se met en scène imaginant des caractères ; ceux-ci prennent leur autonomie et infléchissent la fin prévue, « tuant » l’auteur qui est lui-même assassin. Vous suivez ? Toujours pas ? L’auteur pas vraiment non plus, ce qui fait désordre. Quand il se perd, il s’étend et bavasse, tire des mots pour disserter à mesure qu’ils apparaissent dans l’histoire, en « une tentative d’épuisement » – certes expérimentale comme c’est la mode des milieux zartistiques – mais particulièrement indigeste à suivre : une impasse tout comme souvent l’art contemporain et la musique atonale. Ainsi passent sous le microscope littéraire la pluie, le baiser, les toilettes, les céréales du petit-déjeuner, les culottes, les baby-sitters, la glycérine (si, si !)…

Certains personnages sont réussis, comme le bambin Marmaduke, tyranneau de la première adolescence (2 ans), qui n’hésite pas à mordre au sang, à planter ses doigts dans les yeux et à hurler tant et plus en déchirant ou détruisant tout ce qui passe entre ses mains – le vrai fantasme du bébé garçon pour un mâle anglais. L’auteur avait à cette époque un fils, Louis, qui avait un peu plus d’un an : s’en est-il inspiré ? Tout autre est le bébé fille Kim, battue et brûlée à la cigarette par sa mère, femme du malfrat Keith ; l’auteur en tombe amoureux et la protège. Il avait, dans la vraie vie, une fille inconnue qu’il n’a découverte qu’en fin d’adolescence ; peut-être introduit-il ici sa nostalgie de paternité frustrée ? Réussis aussi sont les types de Noirs chaloupant des milieux interlopes, terrés dans les pubs enfumés à frimer et jouer au billard le jour avant d’aller braquer un appart ou casser une vitre pour l’autoradio le soir, passant le reste de la nuit à taper sur des blondes (pas leur femme, Noire, à qui ils font maints gosses dont ils ne s’occupent jamais).

Mais lorsque l’on a épuisé l’attrait de ces quelques portraits, ne reste au final que le charme trop rare, dans ce roman pour moi raté, des quelques phrases acérées comme la plume Amis sait en tracer. Elles auraient dû constituer le cœur du livre ; elles ne font que surnager sur la bouillie passablement indigeste des 747 pages :

« A mon retour, deux ouvriers à moitié nus, qui mangeaient leurs œufs dures et buvaient de la bière (…) L’un avait seize ou dix-sept ans, mince et bronzé et tout à fait ravi des promesses de sa puissance ; l’autre, le plus âgé, le souffle court, trente ans, les cheveux longs et édenté, était bien détruit comme s’il vieillissait d’un an tous les deux mois » p.123.

« Vierge ! Ah ! ouais. Nicola n’avait encore jamais dit ces mots, même quand elle aurait pu : vingt ans plus tôt [à 13 ans], dans le petit intervalle entre le moment où elle avait découvert ce que cela signifiait et celui où elle avait cessé de l’être » p.312.

« Le triomphalisme revêche de Paris, la fureur et le désespoir de New York, l’audace, style chat et souris, de Rome, le meurtre en haillons du Caire, la longévité de bateau-théâtre de Los Angeles, la captivité industrielle de Bombay ou Delhi… » p.519.

« Ils pénétrèrent dans le pub et son univers bruyant de désirs primitifs, de désirs avoués, chaudement poursuivis et régulièrement gratifiés. (…) Les desiderata comprenaient des biens et des services, du sexe et de la bagarre, de l’argent et davantage de télé, et surtout, en une fatidique synergie, l’alcool et les fléchettes » p.591.

Pour ce genre de phrases, Martin Amis renouvelle La Rochefoucauld ; dommage qu’il fasse moins court.

Martin Amis, London Fields, 1989, Folio 2009, 747 pages, €10.07

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Verkhovina dans les Carpates

Entre les collines des pré-Carpates coulent des rivières, tentantes par la température estivale. Nous croisons des gamins revenant du bain. L’hiver, tout est blanc ici, les routes verglacées sont impraticables sauf aux 4×4 et aux chevaux. On vient parfois depuis Kiev y faire du ski de fond avec ses amis. Nous passons le col Vorodkha à 1013 m ; ce n’est pas si haut mais le climat est continental. Après le col, la route sinueuse nous conduit à un petit village. Cette fois-ci, plus un Russe : nous sommes dans l’Ukraine profonde. Sur la route, insouciant, le tee-shirt rouge relevé derrière le cou, la poitrine offerte au soleil de fin d’après-midi, une plaque de métal doré lui battant le col au bout d’une chaîne, un gamin d’une dizaine d’année conduit sa vache vers l’étable. Elle s’est gavée d’herbe toute la journée, et lui de soleil ; peut-être a-t-il pris un bain dans un ruisseau, au plus fort du jour ?

montagne de verkhovina ukraine

Nous voici donc à Verkhovina, plus grand qu’il a l’air au fond puisqu’il contient un hôpital, un sanatorium – et quand même 5400 habitants. Mais les habitants sont dispersés en hameaux un peu partout dans la montagne. Le paysage est vert, riant, gras comme celui des Alpes suisses. Nous logeons en deux maisons particulières qui louent des chambres en gîte. La mienne est un chalet en bois très neuf et décoré de rideaux à froufrous et de lustres kitsch dans le style ‘nouveau riche’ des pays qui ont manqué. Je suis accueilli par un 14 ans en short vert et par un 7 ans vif en débardeur, les fils du propriétaire. Ils m’indiquent la douche dans la maison familiale, le gîte nouveau n’en étant pas équipé. Les petits de la maison voisine sont excités de nous voir attablés, ayant appris que nous sommes étrangers. Les plus de dix ans remontent encore de la rivière, s’y étant plongé une partie de l’après-midi. L’un d’eux a son pantalon coupé mouillé jusqu’en haut des cuisses. Il porte sur l’épaule cinq ou six poissons gluants attachés par la gueule qui lui battent parfois la peau.

maison neuve verkhovina ukraine

Le crépuscule monte déjà et, avec le soleil qui se cache, la fraîcheur. Nous sommes dans le pays Goutsoul, ethnie très connue au Canada où une importante émigration a fait souche depuis 1917. A la table du dîner, servie dehors face aux montagnes que nous allons arpenter dès demain, quatre musiciens viennent nous jouer des airs traditionnels. L’un d’eux, le chef d’orchestre, joue lui-même avec virtuosité de pas moins de quinze instruments : plusieurs flûtes, tambours, crécelle, xylophone et harpe plate appelée « tsimbala ». Le plat typique goutsoul est la « banoche » accompagné de son fromage « brinza ». C’est une simple polenta nageant dans le beurre assaisonnée d’une sorte de parmesan – le tout, fait pour les travaux des champs, colmate rudement. Le musicien en chef termine le récital par un biniou goutsoul fait de la peau d’une chèvre entière. L’instrument dit « hein ! » d’une voix de nez à chaque fois que le musicien reprend son souffle. Une pastèque apaise le palais avant d’aller dormir.

pre carpathes goutsoul ukraine

Le minibus nous emmène sur l’autre versant de la montagne. Le chemin empierré est vite barré par un madrier et il nous commençons la randonnée. Notre guide local se prénomme Vassili. C’est un grand mâle chauve au coffre impressionnant et un peu brut. Il nous fait aussitôt « un discours », à la manière fleuve qui plaisait tant aux soviétiques de la génération d’avant. Il nous déballe (en Ukrainien traduit par Natacha) toute une série de poncifs et de préjugés sur les Occidentaux – qu’il dit avoir très peu eu l’occasion de fréquenter. Il est « guide de montagne et secouriste, bien que pas d’ethnie goutsoul. » Il en « parle un peu la langue et ressemble à un Goutsoul », nous répète-t-il. Ces faits ont l’air important dans cette région reculée. S’il est « habitué aux groupes de randonneurs et de montagnards russes et ukrainiens, très rares sont les groupes occidentaux qu’il a guidés », ici ou ailleurs. Lui-même n’est jamais sorti d’Ukraine. C’est dire s’il nous voit selon la caricature en vigueur à l’ère soviétique. Il nous le dit : « vous, Occidentaux, êtes égoïstes et très individualistes ; vous n’attendez jamais les autres mais cherchez à être toujours devant, les premiers partout, pour gagner. Chez nous, ce n’est pas comme cela que ça marche ; nous sommes plus collectifs, le groupe attend les autres. » Belle envolée qui fait sourire, même les Américains de caricature ne sont pas ainsi, sauf certains adolescents peut-être, et surtout dans les films.

ferme goutsoul ukraine

Nous partons dans un paysage alpestre, très arrosé et très vert, mollement ondulé, qui rappelle la Suisse. De petites fermes en bois s’élèvent proprement au milieu des prés. Les plus traditionnelles ont un toit de planches ; les plus belles, récemment refaites par des fils partis à la ville, arborent un toit de zinc, décoré au repoussé, du plus bel effet au soleil. Des vaches broutent tranquillement, nous regardant de leurs bons yeux. Des cochons, parqués près d’une ferme, grognent avec appétit, croyant que nous leur apportons leur pitance. Un matou roux et blanc, campé sur ses pattes de devant bien alignées, comme au garde à vous, nous jette un regard dur. En montagne, on ne rigole pas.

ivan 4 ans ukrainien

Trois enfants blonds nous accueillent alors que nous passons près de leur fermette. Ivan est le garçon, blond blanc, 4 ans peut-être, en slip et pieds nus, un tee-shirt déchiré sous les bras l’abritant plus du soleil que d’une éventuelle fraîcheur. Sa mère l’a surtout protégé d’une icône en plastique de la Vierge, pendue autour du cou par un long lacet.

galina 7 ans ukrainienne

Galina est sa grande sœur, déjà jolie malgré ses 7 ans maigrelets. Elle court se changer pour passer une robe rouge à pois blancs, volants et bavette blanche ; elle veut se faire belle, comme toutes les filles d’Ukraine à l’ère postsoviétique. Elle porte déjà de petites boucles d’oreille. Elle est « krassiva », ce qui signifie belle et rouge à la fois. Est beau en langue russe tout ce qui émet de la lumière, une conception toute médiévale des couleurs (comme l’a noté Pastoureau). La toute petite dernière, qui marche à peine, se prénomme Malika. Nous passons un quart d’heure avec eux et avec la famille venue nous voir. Le garçon s’est assis sur un amas de rondins, très petit mâle déjà. Son oncle, vieux garçon de sans doute pas 30 ans, n’a guère dû quitter la ferme dans son existence. Il porte deux pantalons l’un sur l’autre, plusieurs chemises et sent très fort. L’eau ne doit pas être sa copine.

ivan et sa mere ferme ukraine

Nous poursuivons le chemin, entrons dans la forêt sur les pentes, pour accéder au plateau vers 1100 m. Les pins ont le tronc droit des forêts d’Allemagne ; entre ces piliers, je m’attends à voir surgir Siegfried sur son destrier, comme dans le film de Fritz Lang. La lumière découpe les aiguilles des conifères tels des cristaux de glace d’un vert doré. D’en haut, nous avons un panorama étendu sur les alpages. Au fond s’élève la chaîne des Montagnes Noires. Le Goverla est le sommet le plus élevé d’Ukraine ; le Hora Hoverla culmine en face de nous, au loin, à 2061 m. Un autre sommet porte à son pic un petit bâtiment. Il s’agit du Pipevan, second sommet le plus élevé du pays. Il est surmonté d’une bâtisse, construite après la première guerre mondiale par les Français et les Polonais, pour servir d’observatoire astronomique. Les Français avaient même importé du liège d’Afrique du nord pour l’isoler du froid, nous instruit Vassili. Toute cette région ouest de l’Ukraine était polonaise jusqu’en 1945. Détruit durant la seconde guerre mondiale, le bâtiment sert aujourd’hui de refuge aux touristes montagnards.

foret sapins des carpates

Sauf la pente raide en forêt, mais qui ne dure qu’une demi-heure, le chemin est moins dur qu’annoncé ce matin par l’inénarrable Vassili. Une fois le plateau des bergers atteints, nous nous contentons de suivre le chemin de crête en bord de forêt parmi la montagne dite « Dzembronia ». Nous n’y croisons que des vaches, des chèvres et des chevaux. L’Ukraine était connue depuis Hérodote pour ses troupeaux de chevaux sauvages, les tarpans. Ils vivaient en petits groupes composés de juments accompagnées des poulains et de quelques étalons. Au printemps, le plus fort des étalons chassait les autres et restait propriétaire du harem. Trop chassé, le cheval tarpan disparut vers la fin du 19ème siècle. N’en subsistent que quelques ossements dans une collection ex-soviétique.

Vassili, « à la russe », nous commande de nous arrêter sur le bord du chemin pour prendre le pique-nique. Nous contestons, « à l’occidentale » : l’endroit n’est guère attrayant, semé de cailloux. Plus bas, sous les arbres, ce serait sans doute meilleur. Étonné, mais prêt à essayer, Vassili trouve un endroit très en contrebas, loin du chemin, sous les arbres pour l’ombre et sur l’herbe pour le confort. Cela ne serait pas venu à son esprit, mais il apprend.

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Anne Perry, Bryanston Mews

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Une soirée victorienne : bijoux, robes longues, strass. Brusquement, une jeune fille de 16 ans se rebiffe, un jeune homme de 17 ans bien fait et sûr de lui l’a approchée de trop près. Ce n’est rien, et c’est tout. Dans la société coincée de l’ère Victoria en Angleterre, « ce qui se fait » est restreint et sous le regard des autres. Mais c’est un crime commis à domicile au même moment qui attire l’attention et détourne le lecteur. Victor Narraway est aux côtés de son ami à qui l’on annonce dans cette même soirée l’assassinat de sa femme, vêtements arrachés et violée par quelqu’un à qui elle a ouvert sa porte en toute confiance, une fois les domestiques couchés.

Un peu plus tard, la même jeune fille qu’au début, dans une autre soirée et avec le même jeune homme, deviendra hystérique au point de se jeter par la fenêtre. Ce ne serait qu’une anecdote, si la fille en question n’était celle de l’ambassadeur du Portugal à Londres. Son suicide comme le crime seraient-ils liés ?

Thomas Pitt, à la tête de la Special Branch, le service de renseignements intérieurs de l’époque, se voit obligé d’enquêter. La rumeur veut qu’il y ait eu viol, mais comment le prouver ? Les prédateurs se gardent de s’en vanter, les victimes sont horrifiées de l’avouer, dans une société où arriver vierge au mariage est aussi puissant qu’aujourd’hui dans les sociétés islamiques. La seule issue est par le haut : dans la mort librement désirée. Nous sommes en 1896, mais la société a-t-elle vraiment changé ?

Charlotte, épouse de Pitt, et sa tante par alliance Vespasia, vont mener leur enquête, aidant à trouver la vérité. Pas simple, tant les émotions s’en mêlent. Si c’était sa fille, aujourd’hui 14 ans, qui avait été violée ? Si c’était son fils, aujourd’hui 12 ans, qui avait été le violeur ?

L’intérêt du roman est de mêler l’anecdote à l’histoire, le fait divers à la morale sociale, la réaction professionnelle au ressenti intime. Bien sûr, l’enquête piétine un moment – mais telle est la réalité, toute enquête piétine toujours. Bien sûr, le viol est de toutes les époques, mais particulièrement dur à vivre dans les sociétés corsetées. Bien sûr, les intérêts financiers ne sont jamais absents des affaires de mœurs. L’Afrique du sud attire les Anglais qui ont fomenté la guerre des Boers pour mettre la main sur les mines de diamants. Le père banquier du jeune homme sûr de lui s’y trouve plongé jusqu’au cou ; il risque la ruine. Mais tout cela est ficelé de main de maître, à l’habitude, et le lecteur qui aime à se dépayser se délecte des détails victoriens dont l’auteur a le secret : la couleur des robes, le dessin du papier peint, les déboires des fiacres…

La psychologie n’est pas absente et l’implication de l’enquêteur Thomas Pitt dans une affaire à laquelle ses enfants pourraient être les victimes dans quelques années n’est pas pour rien dans la passion avec laquelle il mène l’enquête, aidée de sa femme Charlotte et de tous ses amis. Un bon cru Anne Perry !

Anne Perry, Bryanston Mews, 2013, 10-18 Grands détectives 2013, 472 pages, €8.65

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Loïc Trujillo, Vie en transit

loic trujillo vie en transit

Loïc Trujillo est photographe et graphiste. Pour se faire connaître, mais aussi parce qu’il souffre depuis l’âge de 10 ans « de douleurs articulaires généralisées d’une grande violence », il entreprend un travail en France et en Asie sur le détachement. Photos et entretiens rythment la quête, queue de comète de celle des routards des années 70 à la recherche de sens. Ce livre présente une cinquantaine d’interviews 2006-2010 de personnes de différents horizons au Népal, en Inde et en France. Avec quelques photographies qu’il réalise en voyage.

Ce carnet polyphonique mêle l’intime à l’universel, sans s’y fondre mais en posant des questions. L’objectif ? La capacité à établir la distance nécessaire pour se connecter à son « être ». Le transit est une image qui « suppose l’éphémère, la nécessité et la capacité à s’adapter, à être malléable, fluide, dans le but d’accueillir et de vivre l’instant présent qui peut surprendre, dérouter, déstabiliser, voire traumatiser. Nous sommes perpétuellement en transit de nous-mêmes. Comprendre cette notion, c’est accepter que les choses changent. »

Les rencontres lui ont démontré la capacité des gens à prendre leur vie en main avec courage et audace, malgré leurs difficultés, et sans attendre d’assistance d’un dieu ou de l’État.

Djraj Lohani Upadhya, astrologue népalais : « C’est un fait, l’on naît seul et l’on meurt seul. Le détachement est la maîtrise de ses émotions dans le but de se rattacher à la vie. Le détachement est synonyme de fuite lorsque l’on trouve le prétexte de ne pas faire face à soi, à ses responsabilités et ainsi, à son karma. Lorsque nous manquons de courage, nous arrêtons de nous battre face aux difficultés de la vie. »

Peter Kunmar : Le détachement « serait l’image d’un petit enfant. Celui-ci n’est pas encore pollué par le monde moderne. Il est détaché de tous les désirs qu’offre la société. Son regard est vierge, plein d’allégresse et de joie. »

Thierry Robin Musicien aux influences tziganes, orientales et européennes : « J’ai réalisé qu’il fallait renoncer pour grandir. On doit renoncer à certaines choses pour en gagner d’autres. On ne cumule pas. »

Yvon Achard, docteur de l’Université des Lettres de Grenoble : « Je verrais davantage dans ce processus, une attention calme et régulière au fonctionnement de mon propre attachement, sans jugement, sans condamnation, sans dualité, la naissance d’un nouvel état que j’appellerais le non-attachement. L’image du sage qui n’est jamais dans un sectarisme, mais toujours à la découverte de la vie. On pourrait appeler cela l’esprit de curiosité, toujours à être ouvert et réceptif. »

loic trujillo 2008 tsering tashi refugie tibetain

D’Hemant Sarna, entrepreneur indien, l’auteur réalise que surprotéger un enfant ne lui permet pas de réaliser sa propre expérience, fermant sa personnalité future. Les coups durs peuvent devenir une force. Aimer, c’est avoir cette distance, cet œil avisé pour n’intervenir qu’au moment nécessaire.

Observer la mort lors des crémations sur les ghâts lui permet « de développer la conscience de l’instant présent, de mieux appréhender la souffrance liée au dernier attachement, celui que l’on voudrait éternel, d’un être cher, ou de nous même. C’est peut-être là le dernier apprentissage de notre vie que d’accepter l’inévitable. »

D’où cette question candide, une fois revenu en France : « Je suis étonné d’entendre les messages de certains de nos leadeurs écologistes professant la fin de l’Homme. C’est un manque de responsabilité d’agir ainsi. Il me semble qu’il serait plus pertinent d’éveiller les consciences à travers des messages de confiance et d’arrêter d’attiser nos émotions. » Paul Watson, écologiste mais anglo-saxon, fondateur directeur de la société Sea Shepherd : le détachement ? « C’est la capacité que l’on a à rationaliser nos émotions afin d’être efficace. Ce contrôle nous permet de ne pas être submergés par celles-ci et donc de nous concentrer pleinement sur nos actes. C’est un état de conscience. »

La rationalité est bien ce qui manque à nombre d’écolos français d’aujourd’hui. L’épidermique, l’émotionnel et le superficiel sont bien les tares de notre époque, elles réduisent le physique au pur instant, les passions aux emportements et l’intellect à la surface des apparences. Loïc Trujillo est allé voir au-delà du miroir. Il rend compte de cette expérience initiatique, étape cruciale qui incite à le suivre.

Loïc Trujillo, Vie en transit, juillet 2013, édition numérique Le texte vivant, 59 rue Froidevaux 75 014 Paris, www.letextevivant.fr PDF ou ePub, 205 pages, €6.99

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Anatole France, L’étui de nacre

anatole france l etui de nacre

Cet « étui » précieux est une suite de contes disparates, parus en revues et journaux sur neuf années. Ils portent sur la religion et la révolution, légendes édifiantes ou récits terribles non moins édifiants. Pour Anatole France, le sansculottisme est une religion aussi intolérante et aussi fanatique que le christianisme juif. « Tremble de me revoir ; je suis le peuple souverain ! », clame Brochet, ancien rempailleur devenu président du district. Dans Thaïs, le moine Paphnuce, était de même « rempli de Dieu » pour accuser la courtisane d’impiété.

Libérer les hommes est une bonne chose ; les livrer aux bas instincts d’envie et d’orgueil est une mauvaise chose. Anatole France est un sceptique, et nous avec lui. Ni Dieu ni les Idées ne méritent qu’on en devienne esclave, croyant agir pour le bien alors qu’on est agi par eux, pour leur pouvoir de domination. Tous les grands mots qui emplissent la bouche des prêcheurs et des leaders masquent le plus souvent le ressentiment et l’enflure de l’ego. La grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf et Mélenchon ou Chavez le sauveur des citoyens. Ils ne font que jouir de leur puissance.

Mais certains gardent l’âme simple et prennent les miracles comme ils viennent. Ceux-là sont innocents et peuvent être sauvés (par la postérité, sinon par le Ciel). C’est le cas du Jongleur de Notre-Dame, baladin faisant ses tours, qui s’enferme dans la chapelle chaque jour pour les faire seul devant la Vierge à qui il voue un culte. Scandale ! L’abbé, en professionnel du choqué, veut jeter dehors le manant. C’est alors qu’il voit la Vierge descendre de son piédestal de plâtre et venir essuyer de son voile bleu le front en sueur du jongleur qui l’honore. De même, le Petit soldat de plomb, garde national à la Révolution, conclut son récit d’une bataille par deux fornications qu’il fît tout uniment le soir même. Peut-on être plus humain et plus émouvant ?

L’amour est naturel, Anatole France veut dire le sexe entre adultes consentants. D’ailleurs Dieu ne le condamne pas, la Bible est pleine de ces amours charnels et vigoureux. La sainte Scolastica, au nom de pensum et d’encrier, « maintenant qu’elle n’est plus qu’une ombre vaine, regrette le temps d’aimer et les plaisirs perdus » qu’elle n’a pas consommés par « vertu ». Leslie Wood regrette de n’avoir pas connu l’amour avec son Annie, défendu au nom de Dieu par son confesseur jusqu’au moment où il est « justement » trop tard. Rose a honte, durant la Terreur, d’avoir négligé le gentil roturier Pierre pour le lâche chevalier Saint-Ange ; le premier témoigne en sa faveur, ce que le second refuse.

Dans ces contes, Anatole France cherche un autre regard que le convenu. La première nouvelle montre Ponce Pilate, procurateur de Judée, fasciné et critique envers les Juifs. Dans sa retraite de Sicile, il ne se souvient même pas avoir condamné un nommé Jésus, tant les criailleries de discordes et éternelles querelles d’impiété et de sacrilège ont lassé ses oreilles. « Cent fois je les ai vus, en foule, riches et pauvres, tous réconciliés autour de leurs prêtres, assiéger en furieux ma chaise d’ivoire et me tirer par les pans de ma toge, par les courroies de mes sandales, pour réclamer, pour exiger de moi la mort de quelque malheureux dont je ne pouvais discerner le crime… » La crucifixion ? une banalité en ces temps-là.

faune pedro torse nu dans les fleurs

Autre regard aussi que la rencontre du moine Célestin et du faune Amycus, tous deux adorateurs de la vie, chacun sous un nom différent. « Bondissant d’un fourré, un jeune garçon lui barra le passage. Il était à demi vêtu d’une peau de bête ». Célestin ne veut adorer que Dieu, mais son sacrifice est bien pauvre dans la pierre nue ; Amycus adore l’origine de la vie, le Soleil, et sait trouver les fleurs pour orner la chapelle de guirlandes. Alors « le saint prêtre disait : Le faune est un hymne de Dieu ». Ainsi le christianisme a-t-il repris les anciens cultes, l’air de rien.

Anatole France, L’étui de nacre, 1892, Kindle Amazon, gratuit €0.00

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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