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Le monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall

La fin des années cinquante était à la guerre froide et la crainte majeure était la disparition humaine dans l’holocauste nucléaire. Dans cette œuvre de fiction, Ralph (Harry Belafonte) est un technicien de la mine qui inspecte des tunnels pourris par l’infiltration. Il communique avec la surface lorsqu’un éboulement survient, qui le laisse enfermé cinq jours. Ce n’est que lorsque le bruit des pompes stoppe brusquement que le jeune homme réalise que les secours ne viendront jamais.

Il se prend alors en main, en vrai self-made man, et pioche les parois des tunnels dont il connait le plan. Il réussit, trempé, sali, à remonter à l’air libre. Là… ce qu’il découvre le laisse sans voix : il n’y a plus personne – nulle part. Seuls des bâtiments et des machines, aucun être humain ni animal et, ce qui est plus surprenant (et reste inexpliqué) aucun cadavre.

Sur un journal qui traine, il lit que la fin du monde approche sous la forme d’un nuage d’isotopes radioactifs et que des millions de personnes fuient sans espoir. Lui veut revenir chez lui, regagner New York. Il brave donc les tabous sociaux et moraux pour voler une belle Chrysler toute neuve dans une vitrine d’agence automobile, et joindre la Grosse pomme. Pont embouteillé, tunnels encombrés, il ne peut passer qu’à pied. Et là, le même spectacle : pas un chat ! Il crie et tire au pistolet entre les grands buildings au cas où quelqu’un… Mais personne ne répond.

Résigné à rester le dernier homme sur cette terre, il entreprend de recréer la civilisation qu’il connait, en bon technicien. Il a la volonté et l’ingéniosité d’un Robinson Crusoé urbain. Il s’installe dans un quartier chic, occupe un grand appartement, bricole un générateur pour avoir du courant, rapporte de la bibliothèque des livres menacés par des fuites du toit, et des musées des tableaux qu’il aime. Par solitude, il adopte deux mannequins de plastique auxquels il parle, jusqu’à ce que le dandy mâle lui tape sur les nerfs avec son éternel sourire commercial figé. Tout le symbole de la société inhumaine qui a péri.

Lorsqu’il le jette des étages et qu’il s’écrase sur l’asphalte, Ralph entend un cri : c’est une jeune femme (Mel Ferrer) qui l’espionnait mais n’osait pas se découvrir. Elle est blanche, blonde, vierge ; lui est octavon – autrement dit « nègre » malgré sa pâleur – mâle, décidé. Adam et Eve vont-ils se reconstituer ?

C’est faire bon marché de la Morale religieuse bimillénaire et des Tabous sociaux inculqués depuis l’enfance : en 1959, une femme blanche ne fraie pas avec un nègre, même s’il est beau, viril et qu’il reste le seul mâle au monde. Donc chacun vit chez soi, le nègre n’est pas violeur (contrairement aux fantasmes) et c’est la fille qui apparaît dans toute son hystérie lorsqu’elle se met en colère par caprice, juste pour exister. Si le politiquement correct racial est remis en cause dans ce film, le machisme d’époque a encore du chemin à faire.

Ralph bricole une radio et lance sur les ondes un message mondial : « ici New York, il y a des survivants, je serai à l’écoute tous les jours à midi » (il ne précise pas de quel méridien, New York étant réputé le centre du monde). Il reçoit un jour de vagues rumeurs de l’Europe. Le couple n’est donc pas seul sur terre, ce qui reconstitue immédiatement les barrières de race et de classe. Ralph veut rester à sa place, il n’envie personne et ne jalouse pas les Blancs ; en bon Américain il se suffit à lui-même, vaguement croyant lorsqu’il est montré étendant les bras dans une église, comme en prière des premiers temps.

Un jour, un bateau remonte l’Hudson à moteur : il y a donc quelqu’un à bord. C’est un autre homme, blanc, qui survit lui aussi bien que très atteint. Ralph va le sauver par des connaissances médicales de base et des piqûres conseillées en cas d’irradiation par le Comité qui s’était constitué avant la catastrophe. Le nouveau reprend des forces et le couple à trois s’organise. Mais la société ne serait pas telle qu’elle est si la rivalité des mâles ne devait tout gâcher pour la femelle. Ce n’est pas Ralph qui réclame sa part, il respecte la volonté de la fille ; c’est le nouveau qui le provoque en duel dans la ville, armé de fusil dont les boutiques regorgent. Va-t-on rejouer le Far West ?

C’est sans compter sur la volonté de Ralph de dépasser tout cela. Il jette son fusil et surgit sans arme devant son rival : tuer et baiser – ces pulsions primaires – ne l’intéressent pas. Le Noir se montre au-dessus du Blanc par sa grandeur d’âme et sa raison plus universelle.

Mais ce sommet moral est à mon avis abîmé par le final guimauve où la fille vient prendre la main de chacun des hommes, le trio réconciliés s’éloignant par la rue vers l’horizon comme de vagues lonesome cow-boys

Du titre, nous comprenons bien le monde, plus ou moins la chair, mais que vient faire « le diable » dans cette galère ? Le monde connait sa (presque) fin, la chair se manifeste surtout dans la volonté animale de Ralph le nègre de s’en sortir (son aspect dépoitraillé au fond de la mine est révélateur de l’énergie vitale, quasi-sexuelle, qui l’habite) – absolument pas chez la fille (restée vierge et bébête). Mais le diable ? Est-il dans le désir du troisième survivant ? Dans ces armes à feu en libre-service de la société consumériste ? Dans l’Apocalypse prévue par la Bible ?

Ceux qui ne voient ces simagrées que comme des légendes anciennes saisissent mal les comportements humains de cette histoire, ainsi faussement « expliqués ». Simple, humaniste, universel, le film n’entre pas assez dans la profondeur des personnages. Epoque coincée oblige. Même si Belafonte s’engagera dans la lutte pour les droits civiques des Noirs et deviendra ambassadeur pour la paix.

DVD Le monde, la chair et le diable (The World, the Flesh and the Devil) de Ranald MacDougall, 1959, avec Harry Belafonte, Inger Stevens, Mel Ferrer, Wild Side Video 2012, €8.99

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Après le printemps arabe, quel été ?

Après Marx, avril, avaient coutume de dire les Groucho. Et après Kadhafi, Muhammad ? Oui, mais pas comme le croit la vulgate journalistique française. C’est ce que montre finement Mathieu Guidère, professeur agrégé d’arabe qui enseigne l’islamologie à l’université Toulouse II. Il publie un article dans la revue Le Débat (janvier-février 2012) et le développe dans un livre, Le choc des révolutions arabes, paru mi-2011.

Pour Mathieu Guidère, le terme même de « printemps arabe » ou autre « révolution » « exhale un léger parfum d’ethnocentrisme » occidental… Nous y voyons pour notre part ce tropisme « moral » des intellos hérités des clercs du moyen âge qui se croient investis de la Mission de guider les peuples enfants à trouver la lumière (divine, puis marxiste, enfin démocratique). Pour le professeur, cela « agit comme un écran de fumée empêchant de voir une réalité complexe ». Pire : cela « indique plus le contour flou de nos espérances au présent que la réalité effective de ce qui se passe sur le terrain ».

Dans les pays de culture arabe, révolution = division (fitna). La communauté des croyants préfère le réveil (nahda). Puisque notre civilisation n’est pas « supérieure », peut-être pourrions-nous en prendre de la graine pour réveiller nos Lumières ? « Malgré la diversité des situations locales, une majorité des manifestants se réclamaient d’une révolution de la ‘dignité’ (karama), autrement dit d’une symbolique de l’existence qui a atteint un paroxysme d’indignation au-delà de laquelle la peur de la mort cède la place à une dynamique de la ‘libération’ (tahrir). » Justice sociale et fin de la corruption ne sont pas revendication de « démocratie » comme nous l’entendons.

Certes, Facebook et autres Twitter ont été utiles, mais « on oublie souvent que l’infrastructure informatique et communicationnelle est archaïque dans beaucoup de pays arabe, quand elle n’est pas soumise au strict contrôle de l’État »… Seuls les habitués ont pu user de ces outils avec habileté : les mouvements islamistes. Car « il n’existe pas de penseur ni de philosophe des révolutions arabes. Le peuple apprend la liberté en marchant et les médias accompagnent ses pas hésitants ». Aucune idéologie puisque le socialisme arabe a fait faillite comme ailleurs, le libéralisme ultra vient d’exploser et que le nationalisme a sombré dans le népotisme et la corruption. « Cette absence d’idéologie a profité prioritairement à la seule mouvance radicalement opposée à l’ancien régime : l’islamisme ». Foi forte, programme simple, projet politique inédit : par défaut, pourquoi ne pas essayer. C’est un peu ce que sentent les lepénistes ou les mélanchoniens en France.

Mais, en pays arabes, « les structures anciennes sont toujours là : la famille reste un repère et le clan un refuge, les valeurs tribales n’ont jamais été aussi prégnantes. La révolution culturelle n’a pas eu lieu. Or, il semblerait que ‘toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue’ (Chateaubriand). » Aujourd’hui, le mot démocratie ne signifie rien, « pur calque occidental qui se résume souvent à des élections pour désigner un vainqueur et un vaincu ». Il s’agit d’allégeance de type féodal, pas de citoyens libérés des appartenances qui voteraient pour un projet politique commun. « L’allégeance (wala) signifie concrètement qu’à un moment donné l’individu ou le groupe accepte de se soumettre à l’autorité d’un chef par-delà ses autres appartenances et réseaux d’intérêt. » Donc pas de société civile faute d’un État de droit qui permette l’expression libre hors des appartenances.

Chaque pays arabe a ses réseaux propres, issus de son histoire, mais tous combinent les trois appartenances fondamentales : la tribu, l’armée, la mosquée.

  • « La tribu (est) l’extension maximale de la famille, fondée sur des liens du sang réels ou imaginairement vécus comme tels. C’est la plus ancienne des structures anthropologiques dans les sociétés arabes ». C’est le cas surtout au Yémen et en Libye.
  • « Il y a ensuite l’armée, sorte de tribu militarisée, dans laquelle les liens sont fondés sur les codes de l’honneur et de la virilité, c’est-à-dire sur la parole donnée entre hommes qui se craignent et se respectent. C’est la plus solide des institutions étatiques dans les pays arabes. » C’est le cas des armées de conscrits qui ont refusé de tirer sur la foule en Égypte et en Tunisie. Mais aussi des armées professionnelles de Syrie et de Mauritanie, où la caste est fière et jalouse de ses privilèges. Et encore les armées tribales de Libye, Yémen ou Jordanie. L’Algérie est un cas à part, proche du système turc, où l’armée a fondé le régime politique.
  • « C’est par la prière collective – qui n’est pas une obligation individuelle en islam – et par d’autres activités communautaires à connotation religieuse, que la mosquée en tant qu’institution tisse des liens de fraternité et d’allégeance forts entre les membres de la communauté des croyants, qu’elle soit réduite (Jamaa) ou étendue (Oumma). »

L’alliance qui suit le « printemps » arabe voit forces militaires et forces islamistes appeler un « parti de l’ordre » pour sauvegarder l’unité du pays et la concorde de la société musulmane. Rappelons simplement que l’islam est une religion et que l’islamisme est une idéologie à visée politique. « Il n’existe pas un seul mais plusieurs islamismes, en fonction des fins et des moyens employés au nom de l’islam ». Mathieu Guidère en distingue trois grands types :

  1. « Un islamisme populaire qui gère la sphère privée et qui est sensible aux symboles de l’islam (ce qu’on dit d’Allah, du prophète Mahomet, de ses Compagnons, etc.). Il est focalisé sur la réformation du comportement individuel (habits, paroles, attitudes, relations) ». Inspiration : l’Iran de Khomeiny.
  2. « Un islamisme politique qui gère la sphère publique et qui est sensible à la gouvernance et à la forme du gouvernement (participation au pouvoir, consultation, choura, etc.). Dans ses arguments, il est focalisé sur les questions de justice sociale (partage, solidarité, anticorruption), avec un souci de réforme sociétale et d’amélioration du cadre juridique dans un sens plus islamique (charia). » Inspiration : Turquie du parti AKP.
  3. « Un islamisme jihadiste qui gère le domaine international et qui est sensible aux rapports de force sur la scène internationale (dénonciation du colonialisme, de l’impérialisme, victimisation des musulmans, etc.). (…) [avec] le dessein de regagner la puissance d’antan du monde musulman (califat, panislamisme, hégémonie). » Inspiration : âge d’or salafiste et éphémère califat d’Afghanistan (1996-2001).

L’islam est donc au fondement de tous les États arabes. Mais ces trois islamismes y sont dans des proportions variables. Une République islamique est une théocratie dirigée par les religieux (ayatollahs, mollahs, imams, etc.) et sa politique est messianique. Une Démocratie musulmane est un État dirigé par des laïcs mais se réclamant des valeurs de l’islam dans la conduite des affaires.

Les limites à la modernité telle que nous la concevons sautent immédiatement aux yeux. Mathieu Guidère : « Malgré le rôle moteur joué par la jeunesse, il n’y a eu aucun mouvement de libération sexuelle ni de revendication libertine ou libertarienne, alors même que la question sexuelle est centrale dans les sociétés et dans l’imaginaire arabe. » Cela relève-t-il de l’impensable, car touchant à trop de liens et de valeurs dans la culture arabe (clan, virilité, morale dans le regard des autres) ?

Après le « printemps » arabe, que serait donc un « été » ? Pas une théocratie à l’iranienne, autocratique et répressive. Pas vraiment le modèle turc, autocratique, imposé d’en haut et contrôlé par l’armée. « Pour des raisons historiques et sociopolitiques, le monde arabe s’oriente plutôt vers une forme de démocratie musulmane, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe siècle avec la démocratie chrétienne. » En bref une société pluraliste avec mise en jeu du pouvoir par des élections, mais sous le regard de la morale religieuse. Car « il faudra du temps et une révolution des mentalités pour que se développent dans les sociétés arabes l’esprit et les pratiques propres au fonctionnement démocratique. Cela a pris quelques siècles en Occident et il serait naïf de croire que la ‘transition démocratique’ dans les pays arabes se fera du jour au lendemain, comme par enchantement. »

Nous devons donc « accompagner patiemment cette transition » et – évidemment – ne jamais transiger avec les principes que nous considérons universels sur la dignité et des droits de l’être humain. Pas plus à l’international qu’à l’intérieur de notre société.

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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