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La charia a bon dos

Des monarchies traditionnelles aux dictatures militaires et aux révolutions islamistes récentes, l’Islam est confronté à la modernité et aux bouleversements du monde comme hier le christianisme et avant-hier le judaïsme. D’où la réaction du retour aux sources, soi-disant « pures » des origines.

Mais cette névrose obsessionnelle du sale à nettoyer est le paravent commode des mafias, luttes de pouvoir et autres affairismes. N’en déplaise aux belles âmes bobos confortablement installées dans leurs salons parisiens, les « pauvres » musulmans qui « se battent » pour « se libérer » au nom de leur Dieu prennent prétexte de la religion pour manipuler les âmes. Ce qu’on appelle habituellement l’idéologie, masque des intérêts bien gras et bien terrestres que sont l’argent, le pouvoir, les armes viriles et l’appropriation des femmes. Le nord-Mali, c’est ça : des mercenaires vaincus de Kadhafi qui veulent se venger des Occidentaux en montrant qu’ils ont « la plus grosse » (arme prothèse) et occuper les territoires vides entre 10 États (le Sahara) pour développer leurs trafics : armes, cigarette, drogue venue de Colombie par avion, migrants, femmes à prostituer. Suite logique des traites négrières et commerçantes des siècles d’islam jusqu’au XIXème siècle. Ils profitent des circonstances, la question touarègue, les richesses minières, le ressentiment colonial, la faiblesse (Mali, Mauritanie, Burkina, Niger) ou l’indifférence intéressée (Algérie, Guinée Bissau, Tchad) des États riverains ou proches, pour occuper le terrain et faire de l’esbroufe en détruisant des mausolées. Cela leur donne bonne conscience, ils croient faire « gloire à Dieu » en agissant à sa place (a-t-il demandé quelque chose ?) et en son Nom (a-t-il dit expressément de le faire ?), tout en tirant de vils mais fructueux bénéfices ici-bas, qu’ils « blanchissent » ainsi dans l’éternité. Mais qu’en est-il vraiment ?

La religion musulmane a pour principe que tout vient de Dieu mais Dieu, bien qu’omnipotent, ne parle pas tout seul. Il lui faut un homme. Ce fut Moïse, puis Jésus, enfin Mahomet. Comme l’écrit finement Hela Ouardi, professeur de civilisation à l’université Tunis El-Manar dans la revue Le Débat de septembre 2012 (n°171), « Mohamed, comme messager de Dieu (… est) l’unique dépositaire de l’autorité divine. Ce pouvoir lui revient à lui seul et prend fin avec sa mort ; or, Mohamed est mort sans avoir délégué son pouvoir à qui que ce soit ». Depuis 632, toute autorité en islam est donc « une construction idéologique fondée sur une représentation plutôt fictive de l’Histoire ».

Ce qui s’est imposé, c’est le calife, substitut du Prophète sur terre, autrement dit chef de droit divin et chef religieux (imam) – comme nos rois chrétiens. Mais la chaîne des califes fondée sur la famille et la tribu du Prophète (les beaux-frères et les gendres) s’est rompue avec Ali, le quatrième calife. La fitna (discorde) s’est introduite dans l’islam, séparant les musulmans en sunnites et chiites. C’est alors que l’interprétation des textes a pris de l’importance et que la caste des clercs savants s’est imposée comme autorité religieuse.

Or il n’existe pas de clergé en islam sunnite, chaque croyant musulman a le droit et le devoir de faire par lui-même l’effort de l’interprétation. La caste des oulémas et faqihs, savants théologiens, relève plus du mandarinat que de la sacralité. Ils consolident leur pouvoir dans l’histoire grâce à leur connivence avec le pouvoir politique – tout comme les clercs d’église catholique avec la royauté.

Mais cette autorité théologique repose elle-même sur un corpus de textes dont l’authenticité est sujette à caution. Comme la Bible talmudique et les Évangiles catholiques, le Coran et ses commentaires (hadiths), ont été rassemblés lentement dans une histoire longue. Trois compilations du Coran ont eu lieu après la mort du Prophète. Le premier calife Abu Bakr aurait fait faire une recollection, le calife Uthman en a fait faire une deuxième pour éliminer les divergences dans la récitation. Une troisième a eu lieu sous le calife Abd-al-Malik. Hela Ouardi : « Alors que les musulmans aujourd’hui campent sur une position très conservatrice, les érudits musulmans des premiers siècles de l’islam étaient bien plus flexibles, émettant l’hypothèse que des parties du Coran étaient perdues, perverties, et qu’il y avait plusieurs milliers de variantes qui nous empêchent de parler d’un Coran unique ». Quant aux hadiths, ils « ont tous été réunis au moins deux siècles après la mort de Mohamed ».

Burqa par PlantuLa charia, que les aqmistes du nord Mali veulent faire appliquer comme la loi de Dieu, « n’a jamais été codifiée dans un livre de lois, elle se comprend plus comme une opinion partagée par les musulmans, fondée sur de nombreuses sources. » Le texte sacré ne s’actualise qu’en fonction des contingences historiques. Les quatre écoles juridiques de l’islam (hanafites, chafiites, malikites et hanbalites) divergent… Le hanafisme n’interdit pas l’alcool mais il met seulement en garde contre son abus. En cause, la contradiction dans le Coran même, en faisant œuvre du diable (verset 90 sourate V) ou signe de la faveur divine à l’homme (verset 67 sourate XVI).

Le pouvoir politique utilise l’islam depuis le cinquième calife pour légitimer sa transmission héréditaire et son autorité. Hela Ouardi : « Cela a consacré la dégénérescence de l’islam en idéologie et en instrument d’aliénation et de tyrannie ». Le « Vatican wahhabite » qui contrôle les lieux saints de La Mecque et Médine (mais pas Jérusalem) crée un mirage du présent dans le passé pour assurer sa prééminence aujourd’hui en faisant parler les textes saints. Il s’appuie sur l’argent du pétrole pour imposer sa vision particulière de la religion. Socialement, il manipule l’inquiétude liée aux bouleversements du présent pour dire sa vérité. Il « se fonde sur un ‘délire de pureté’ qui tente de restaurer un islam ‘chimiquement pur des origines’. » D’où l’importance accordée aux rites qui fixe les codes de la bonne conduite dans tous ses détails. La liste du permis et de l’interdit dispense ainsi tout musulman de faire un effort : au lieu d’approfondir sa foi par l’étude personnelle des textes, il se contente de suivre sa bande et sa tribu pour imposer le pouvoir de son clan.

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La religion, par les moyens modernes de communication et la mondialisation, devient « un système totalitaire », Hela Ouardi n’hésite pas à l’écrire. La voix du peuple devient la voix de Dieu – évidemment interprétée et répandue par ses interprètes : les idéologues du parti islamiste. On se croirait en « socialisme réel »… aussi faussement révolutionnaire, aussi conservateur.

Mais le revers de la médaille est qu’en faisant descendre l’islam dans l’arène démocratique, les islamistes se voient exposés à la voir jugée par les urnes, tout comme l’église catholique dans les débuts de notre IIIème République. Qu’en prenant prétexte de Dieu pour assurer leurs trafics par les armes, les islamistes pervertissent la religion et suscitent la réaction indignée des populations qu’ils soumettent – et des États jusque là restés attentistes : l’Algérie. Oui, la guerre civile menace à nouveau, comme dans les années 1990, si le pouvoir algérien ne fait rien contre les bandes armées qui menacent ses frontières sud. Et des militaires humiliés, à Alger, c’est la forte probabilité d’une révolte populaire, la suite logique du printemps arabe…

L’islam va-t-il connaître, avec un siècle de retard, la même séparation du religieux et du profane ? De l’église (ici des imams) et de l’État ? Il retrouverait ainsi ses origines : Mahomet comme seul porte-parole de Dieu, chaque croyant comme seul interprète de la Parole. Sans aucune excuse idéologique pour les crimes et profits.

Références :

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Après le printemps arabe, quel été ?

Après Marx, avril, avaient coutume de dire les Groucho. Et après Kadhafi, Muhammad ? Oui, mais pas comme le croit la vulgate journalistique française. C’est ce que montre finement Mathieu Guidère, professeur agrégé d’arabe qui enseigne l’islamologie à l’université Toulouse II. Il publie un article dans la revue Le Débat (janvier-février 2012) et le développe dans un livre, Le choc des révolutions arabes, paru mi-2011.

Pour Mathieu Guidère, le terme même de « printemps arabe » ou autre « révolution » « exhale un léger parfum d’ethnocentrisme » occidental… Nous y voyons pour notre part ce tropisme « moral » des intellos hérités des clercs du moyen âge qui se croient investis de la Mission de guider les peuples enfants à trouver la lumière (divine, puis marxiste, enfin démocratique). Pour le professeur, cela « agit comme un écran de fumée empêchant de voir une réalité complexe ». Pire : cela « indique plus le contour flou de nos espérances au présent que la réalité effective de ce qui se passe sur le terrain ».

Dans les pays de culture arabe, révolution = division (fitna). La communauté des croyants préfère le réveil (nahda). Puisque notre civilisation n’est pas « supérieure », peut-être pourrions-nous en prendre de la graine pour réveiller nos Lumières ? « Malgré la diversité des situations locales, une majorité des manifestants se réclamaient d’une révolution de la ‘dignité’ (karama), autrement dit d’une symbolique de l’existence qui a atteint un paroxysme d’indignation au-delà de laquelle la peur de la mort cède la place à une dynamique de la ‘libération’ (tahrir). » Justice sociale et fin de la corruption ne sont pas revendication de « démocratie » comme nous l’entendons.

Certes, Facebook et autres Twitter ont été utiles, mais « on oublie souvent que l’infrastructure informatique et communicationnelle est archaïque dans beaucoup de pays arabe, quand elle n’est pas soumise au strict contrôle de l’État »… Seuls les habitués ont pu user de ces outils avec habileté : les mouvements islamistes. Car « il n’existe pas de penseur ni de philosophe des révolutions arabes. Le peuple apprend la liberté en marchant et les médias accompagnent ses pas hésitants ». Aucune idéologie puisque le socialisme arabe a fait faillite comme ailleurs, le libéralisme ultra vient d’exploser et que le nationalisme a sombré dans le népotisme et la corruption. « Cette absence d’idéologie a profité prioritairement à la seule mouvance radicalement opposée à l’ancien régime : l’islamisme ». Foi forte, programme simple, projet politique inédit : par défaut, pourquoi ne pas essayer. C’est un peu ce que sentent les lepénistes ou les mélanchoniens en France.

Mais, en pays arabes, « les structures anciennes sont toujours là : la famille reste un repère et le clan un refuge, les valeurs tribales n’ont jamais été aussi prégnantes. La révolution culturelle n’a pas eu lieu. Or, il semblerait que ‘toute révolution qui n’est pas accomplie dans les mœurs et dans les idées échoue’ (Chateaubriand). » Aujourd’hui, le mot démocratie ne signifie rien, « pur calque occidental qui se résume souvent à des élections pour désigner un vainqueur et un vaincu ». Il s’agit d’allégeance de type féodal, pas de citoyens libérés des appartenances qui voteraient pour un projet politique commun. « L’allégeance (wala) signifie concrètement qu’à un moment donné l’individu ou le groupe accepte de se soumettre à l’autorité d’un chef par-delà ses autres appartenances et réseaux d’intérêt. » Donc pas de société civile faute d’un État de droit qui permette l’expression libre hors des appartenances.

Chaque pays arabe a ses réseaux propres, issus de son histoire, mais tous combinent les trois appartenances fondamentales : la tribu, l’armée, la mosquée.

  • « La tribu (est) l’extension maximale de la famille, fondée sur des liens du sang réels ou imaginairement vécus comme tels. C’est la plus ancienne des structures anthropologiques dans les sociétés arabes ». C’est le cas surtout au Yémen et en Libye.
  • « Il y a ensuite l’armée, sorte de tribu militarisée, dans laquelle les liens sont fondés sur les codes de l’honneur et de la virilité, c’est-à-dire sur la parole donnée entre hommes qui se craignent et se respectent. C’est la plus solide des institutions étatiques dans les pays arabes. » C’est le cas des armées de conscrits qui ont refusé de tirer sur la foule en Égypte et en Tunisie. Mais aussi des armées professionnelles de Syrie et de Mauritanie, où la caste est fière et jalouse de ses privilèges. Et encore les armées tribales de Libye, Yémen ou Jordanie. L’Algérie est un cas à part, proche du système turc, où l’armée a fondé le régime politique.
  • « C’est par la prière collective – qui n’est pas une obligation individuelle en islam – et par d’autres activités communautaires à connotation religieuse, que la mosquée en tant qu’institution tisse des liens de fraternité et d’allégeance forts entre les membres de la communauté des croyants, qu’elle soit réduite (Jamaa) ou étendue (Oumma). »

L’alliance qui suit le « printemps » arabe voit forces militaires et forces islamistes appeler un « parti de l’ordre » pour sauvegarder l’unité du pays et la concorde de la société musulmane. Rappelons simplement que l’islam est une religion et que l’islamisme est une idéologie à visée politique. « Il n’existe pas un seul mais plusieurs islamismes, en fonction des fins et des moyens employés au nom de l’islam ». Mathieu Guidère en distingue trois grands types :

  1. « Un islamisme populaire qui gère la sphère privée et qui est sensible aux symboles de l’islam (ce qu’on dit d’Allah, du prophète Mahomet, de ses Compagnons, etc.). Il est focalisé sur la réformation du comportement individuel (habits, paroles, attitudes, relations) ». Inspiration : l’Iran de Khomeiny.
  2. « Un islamisme politique qui gère la sphère publique et qui est sensible à la gouvernance et à la forme du gouvernement (participation au pouvoir, consultation, choura, etc.). Dans ses arguments, il est focalisé sur les questions de justice sociale (partage, solidarité, anticorruption), avec un souci de réforme sociétale et d’amélioration du cadre juridique dans un sens plus islamique (charia). » Inspiration : Turquie du parti AKP.
  3. « Un islamisme jihadiste qui gère le domaine international et qui est sensible aux rapports de force sur la scène internationale (dénonciation du colonialisme, de l’impérialisme, victimisation des musulmans, etc.). (…) [avec] le dessein de regagner la puissance d’antan du monde musulman (califat, panislamisme, hégémonie). » Inspiration : âge d’or salafiste et éphémère califat d’Afghanistan (1996-2001).

L’islam est donc au fondement de tous les États arabes. Mais ces trois islamismes y sont dans des proportions variables. Une République islamique est une théocratie dirigée par les religieux (ayatollahs, mollahs, imams, etc.) et sa politique est messianique. Une Démocratie musulmane est un État dirigé par des laïcs mais se réclamant des valeurs de l’islam dans la conduite des affaires.

Les limites à la modernité telle que nous la concevons sautent immédiatement aux yeux. Mathieu Guidère : « Malgré le rôle moteur joué par la jeunesse, il n’y a eu aucun mouvement de libération sexuelle ni de revendication libertine ou libertarienne, alors même que la question sexuelle est centrale dans les sociétés et dans l’imaginaire arabe. » Cela relève-t-il de l’impensable, car touchant à trop de liens et de valeurs dans la culture arabe (clan, virilité, morale dans le regard des autres) ?

Après le « printemps » arabe, que serait donc un « été » ? Pas une théocratie à l’iranienne, autocratique et répressive. Pas vraiment le modèle turc, autocratique, imposé d’en haut et contrôlé par l’armée. « Pour des raisons historiques et sociopolitiques, le monde arabe s’oriente plutôt vers une forme de démocratie musulmane, à l’instar de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe siècle avec la démocratie chrétienne. » En bref une société pluraliste avec mise en jeu du pouvoir par des élections, mais sous le regard de la morale religieuse. Car « il faudra du temps et une révolution des mentalités pour que se développent dans les sociétés arabes l’esprit et les pratiques propres au fonctionnement démocratique. Cela a pris quelques siècles en Occident et il serait naïf de croire que la ‘transition démocratique’ dans les pays arabes se fera du jour au lendemain, comme par enchantement. »

Nous devons donc « accompagner patiemment cette transition » et – évidemment – ne jamais transiger avec les principes que nous considérons universels sur la dignité et des droits de l’être humain. Pas plus à l’international qu’à l’intérieur de notre société.

Revue Le Débat, n°168, janvier-février 2012, Gallimard, 192 pages, €17.10, deux ensembles d’articles sur les spécificités allemandes en « modèle » (58 pages) et un point très instructif sur les révolutions arabes (63 pages).

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