Mexique

Uxmal

« Emergeant soudain des bois nous débouchâmes, pour ma plus totale stupéfaction, sur une vaste étendue dégagée parsemée de monticules, de ruines, de structures pyramidales et de vastes édifices bâtis sur des terrasses. Ces vestiges grandioses étaient bien conservés et richement ornés ». John Lloyd Stephens décrit ainsi sa visite à Uxmal en 1840 (p.249) Aujourd’hui inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Uxmal signifie « trois fois édifié » selon notre guide du site qui parle un bon français.

Il vient nous prendre à l’hôtel et nous dit bonjour en maya – je n’ai pas retenu l’onomatopée fort longue, ni n’ai pu la transcrire. Ce guide a appris la psychologie des Français : paradoxes pour attirer l’attention, anecdotes culturelles pour soutenir le discours, ironie en transition – il en use à loisir. Il évoque la « tache mongole » des Mayas qui disparaît à l’âge de deux ans et la particularité génétique de ne pas supporter le lait qui rapproche les Mayas des Asiatiques. « Si vous rencontrez quelqu’un avec un sourire : c’est un Maya ; s’il a l’air sérieux : c’est un Toltèque, un Olmèque ou autre Pastèque… S’il a des pesos dans les yeux, il est espagnol. »

Les Mayas d’Uxmal savaient gérer l’eau, ce pourquoi ils ont pu édifier une cité dans cette vallée sans puits naturel. L’approvisionnement en eau était assuré par les pluies, recueillies dans deux types de réservoirs : le bassin à ciel ouvert rendu étanche par de l’argile et la citerne souterraine surmontée d’une surface de captage en forme d’entonnoir. La gestion centralisée de l’eau a exigé sans aucun doute l’instauration de pouvoirs centralisés autoritaires. Le système, conçu pour s’adapter à la nature saisonnière des pluies, aux rios étiques et à l’absence de sources permanentes, était le seul moyen efficace de garantir des réserves en eau suffisantes pour assurer les besoins de la population et l’irrigation des champs. Planifier, construire, entretenir le système nécessitait une autorité pour contraindre les masses humaines à bâtir un système collectif.

L’eau reste d’ailleurs un problème au Mexique, surtout dans la capitale dont la pluviosité et les nappes souterraines ne couvrent que 2% des besoins. 67% de la consommation est puisée dans les nappes phréatiques, ce qui rend instable le sol et fait s’effondrer notamment le centre historique de Mexico de 30 cm par an ! Le solde provient d’aqueducs depuis les vallées voisines. Mais la mobilité du sol engendre des ruptures du réseau de distribution, donc des gaspillages, qui rendent le système peu efficace. Les grandes compagnies des eaux internationales, et surtout les premières mondiales que sont les françaises, sont sur les rangs pour créer un réseau efficace à Mexico.

Des datations au carbone 14 du bois ont permis de situer au 6ème siècle la fondation d’Uxmal dont l’apogée aurait été vers 900. Les linteaux de bois au-dessus des portes sont d’origine ; ils ont 1500 ans. « S’ils ont résistés, c’est parce qu’ils ont été cueillis à la pleine lune : pas de liquide, pas de termites », assène le guide. Il ajoute : « site religieux, il est difficile de le comprendre vraiment sans croire. » Le site est abandonné vers 1200 comme Chichen Itza, à l’époque où est fondée la nouvelle cité de Mayapan dans le nord du Yucatan. Les princes sont contraints de vivre dans cette nouvelle capitale où ils servent d’otages et de courtisans aux princes Cocoms. Stephens et Catherwood décrivent les premiers le site au grand public américain. Les premières fouilles sont entreprises en 1929 par Franz Bloom et les travaux de conservations ont commencé en 1943 ; ils sont toujours en cours.

Plus on s’éloigne des Aztèques, plus les civilisations méso-américaines paraissent traditionnelles. Aux petits groupes agricoles et artisans, aux relations égalitaires, succèdent des sociétés plus complexes, hiérarchisées, rassemblées autour de centres administratifs et religieux, pratiquant l’agriculture organisée, la gestion de l’eau et les échanges commerciaux. Mais la prédation humaine connaît ses limites quand le terrain n’est plus favorable. Une démographie trop forte engendre une intense utilisation des sols, ce qui les appauvrit en l’absence d’engrais apportés et les érode sous ce climat. Des disettes apparaissent qui engendrent des conflits entre les villes, les archéologues en ont la preuve. Ce climat de pénurie et de violence aboutit à une rupture entre le peuple paysan et son élite dirigeante et religieuse. Le commerce s’effondre, l’égoïsme croît. Chacun reprend ses billes et émigre vers des terres nouvelles. Les cités sont désertées. Le déclin rapide des Mayas s’explique probablement ainsi. Parfois, une conquête de peuples venus d’ailleurs achève le désastre. Ce fut le cas dans le nord des basses terres du Yucatan.

Nous commençons par la pyramide du Devin de 35 m de haut, appelée ainsi selon une légende de la superstition locale : un nain magicien l’aurait élevée en une seule nuit… Nombre d’oiseaux sont représentés, des colibris, des quetzals. Les oiseaux étaient vénérés par les Mayas qui croyaient qu’ils communiquaient avec les dieux. Les masques de Tchac sculptés sur la pyramide sont 52 comme les siècles mayas et les semaines d’une année. Les monstres sont les puissances cosmiques dont la gueule ouverte donne accès au monde surnaturel. Il suffit d’y entrer. Suit le quadrilatère des Nonnes, une cour de 65 m sur 45 m entourée de bâtiments allongés qui évoquaient les cellules d’un couvent pour les premiers voyageurs. Il fait bon, côté ombre, car le soleil commence à chauffer dur dès avant 10 h ce matin. Un gros lézard préhistorique se prélasse sur la pierre. C’est un varan qui ne craint pas les hommes. Le dessus des portes est décoré d’une frise où pointe le long nez de Tlaloc. Des statues de captifs, de singes et d’oiseaux sur fond géométrique sont d’un bel effet. Un dieu a face de hibou est figuré sur l’édifice est. « Sur l’esplanade vaste comme le soleil, le soleil de pierre danse et repose, nu, face au soleil nu », dit joliment le poète (Octavio Paz, « Liberté sur parole », p.40).

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Campeche

Campeche est un port de pêche d’où partait, du temps de la marine à voiles, un bois célèbre dont on ne se chauffe pas. Il servait à extraire une teinture de nuance bleue à violette en fonction du pH, connue des Aztèques qui l’appelaient « quamochitl ». L’hématine (Haematoxylon campechianum) est un arbre haut pouvant atteindre 10 à 15 mètres avec un tronc rouge et des branches épineuses. Il pousse dans la baie de Campeche au Mexique et, dès le 17ème siècle d’importantes plantations d’hématine sont créées pour l’industrie qui utilise seulement la partie centrale du tronc. L’Europe a commencé à utilisé ce colorant pour remplacer les colorants végétaux domestiques, guède et indigo. Cela a provoqué une récession sur le marché anglais, entraînant diverses guerres entre l’Angleterre et l’Espagne en Amérique latine afin de contrôler les récoltes de bois de Campeche. Pas de Bourses efficaces à l’époque. Au 18ème siècle, 95 % de la soie, du coton, de la laine et du cuir teints en noir étaient faits avec de l’extrait d’hématine. En 1950, la consommation mondiale de bois de Campeche était encore d’environ 70 000 tonnes malgré la forte concurrence des colorants synthétiques. Le colorant actif du bois de Campeche est l’Hématoxyline, découverte en 1810 par Chevreul, un chimiste français de Dijon.

Protégée par des hauts remparts, rassurante par ses bastions, la ville a su créer aux 18ème et 19ème siècles une vie nonchalante, coloniale, exotique, dont il reste quelques demeures, certaines en ruines. Mais c’est en ce lieu le 22 mars 1517 que les Espagnols ont débarqué pour la première fois au Mexique. Le village s’appelait presque comme aujourd’hui, de son nom indien « Ah Kim Pech ». La ville actuelle n’a été fondée qu’en 1540 par les Espagnols sous le nom plus catholique de San Francisco de Campeche.

Du port partaient des cargaisons de bois, de tabac, de poivre, de vanille, de gomme à mâcher et d’encens, toutes richesses qui excitaient les pirates. Ils ont mis la cité à sac à plusieurs reprises au 17ème siècle. Le gouverneur a donc pris en 1688 la décision de construire une enceinte de 2,5 km de long aux murs de 8 m de haut. Elle ne fut achevée qu’en 1704.

La ville historique est basse, sans étages, les façades très colorées. Les patios qui s’ouvrent sont agréables de verdure et entourés de murs aux teintes pastel dans les tons chauds. Des cafés d’hommes s’élève une rumeur sur la rue ; ils sont semi-fermés mais bien vivants à l’intérieur. Toute une tranquille existence machiste s’y déroule derrière les persiennes tirées durant la sieste de midi à trois heures. On boit du café, joue aux dominos, commente le journal, discute de tout et de rien. Pas une femme ici. La convivialité est celle du sud traditionnel, presque arabe, importée avec d’autres choses par les Espagnols.

Les gens que nous croisons dans la rue ou que nous abordons sont plus civilisés que dans l’intérieur du pays. Ils sont ouverts, plus avenants, moins rancuneux et fermés. Même les Indiens de sang. Une petite fille à sa fenêtre sur la rue accepte de se faire prendre en photo dans son cadre. Je le lui demande, elle acquiesce ; elle me fera de grands signes lorsque je passerai un peu plus tard au-dessus de sa rue, en haut du chemin de ronde du fort San Miguel.

Un jeune garçon jouant au bilboquet m’autorise lui aussi à le fixer sur pellicule. Il en est presque fier, retrouvant là un trait typiquement méditerranéen sans le savoir, le plaisir théâtral de paraître, de se sentir beau aux yeux des autres.

Après un large tour dans les rues, nous visitons la cathédrale, près du port. Sa façade comme son intérieur sont sobres. La Vierge y est omniprésente, d’où son nom de « catedral de la Conception ». L’une de ses représentations est dédiée tout spécialement aux prisonniers. Fondée en 1540, elle ne fut achevée que sous la sécurité des remparts, en 1704. Un souterrain sous l’autel permettait aux curés de se mettre à l’abri dans le bastion. Trois adultes sont abîmés en prières en ce mardi après-midi. Les petits enfants qui les accompagnent sont muets, respectueux. En face, le ci-devant palais du Gouvernement date du 19ème siècle.

Le bus reprend la route et passe un peu plus loin sous un arc en pleine forêt : nous sommes désormais entrés dans l’Etat juridique du Yucatan. Nous venons de quitter l’Etat de Campeche. Les villages traversés sont composés de curieuses cabanes ovales bâties de bâtons verticaux serrés surmontés d’un toit de palmes. Au milieu de la terre rouge et des gosses demi-nus qui jouent, c’est fort joli. Nous traversons l’un de ces lieux hors du temps où l’existence se déroule comme il y a plusieurs siècles, l’école obligatoire en plus.

Le contrôle de la frontière d’Etat a lieu un peu plus loin par des militaires en uniforme, fusil d’assaut en bandoulière. Je doute cependant que le chargeur soit garni de balles, à voir la désinvolture avec laquelle le militaire de garde joue avec la détente. Peut-être, comme dans l’armée française, a-t-il son chargeur plein scellé dans l’une de ses poches, avec une liste d’instructions précises pour son emploi, réservé aux cas graves et bien précisés. Je ne peux m’empêcher d’observer que, question sécurité, le poste est loin d’être à la hauteur : si l’un des cinq hommes présents est protégé à 10 m de là par un parapet de pierres à mi-corps, tous les autres sont trop rapprochés. Il suffirait d’une seule rafale tirée par surprise pour les neutraliser en un clin d’œil. J’en conclus qu’il n’y a donc pas grand-chose à contrôler et que le danger est inexistant depuis longtemps.

Luis, le chauffeur, se range sur le bas-côté. Va-t-on assister à la fouille de tous nos bagages ? Pas le moins du monde : il a seulement peur de manquer de carburant et veut en solliciter contre paiement auprès d’un énorme camion Mack qui arrive dans l’autre sens. La transaction se fait pour un bidon de cinq litres et voilà Luis rassuré. Il est sympathique, Luis, il parle un espagnol très compréhensible et explique le Mexique avec pédagogie.

La nuit tombe dans le « microbus » comme ils disent ici. Elle tombe avant la réalité, étant donné le plastique fumé colle sur les vitres. Mais nous arrivons à la nuit vraie à l’hôtel « Mision Uxmal », situé non loin des ruines éponymes. C’est un grand bâtiment de chaîne hôtelière en arc de cercle autour d’une piscine en forme de haricot, avec vue sur le sommet émergé des ruines et larges chambres meublées de télévision. Cela nous change de tous les logements jusqu’à présent. Il y a des sourires dans le groupe, surtout parmi les filles, plus sensibles à ce genre de détail. L’aventure, ça va bien, mais avec une douche chaude et un lit confortable chaque soir !

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Bain caraïbe

Nous revenons au village lacandon en taxi, appelé par radio depuis la cabane du gardien. Le déjeuner n’est pas prêt : si nous n’étions pas revenus, il aurait été inutile de gaspiller de la marchandise. J’ai le temps (je suis le seul) de prendre une douche à l’eau froide du rio passé en force dans les tubes sanitaires. J’ai le temps encore d’acheter à la case-boutique, puis de boire, une bière Modelo pour 15 pesos. J’ai le temps enfin de regarder œuvrer les deux jeunes garçons en tunique blanche, les fils de Poncho. L’aîné peut avoir onze ans, le cadet huit, peut-être. Ils construisent en lattes de bambous et fines lianes une cage pour un oiseau vivant qu’ils ont attrapé au filet. La bête est à leurs pieds, entortillée dans les mailles, et se débat faiblement.

Le poulet, derrière lequel on a couru à notre arrivée, est enfin plumé, vidé et grillé. Accompagné de frites françaises et de riz, il fera notre repas. Des tranches de fruits de la forêt, ananas, papaye et pastèque l’achèveront, servis dans une bassine en plastique. Nous avions faim d’avoir marché toute la matinée !

Le bus est cette fois correctement climatisé, malgré les sempiternelles remarques elles aussi « à la française » des frileuses chroniques que tout changement hante, même d’atmosphère. Il nous reconduit plus vite qu’hier à Palenque. Thomas veut se servir d’internet et nous avons tout le temps. Le bus nous arrête donc au centre de la ville de Palenque, que nous n’avions pas encore vue. Nous déambulons par la rue principale de ce qui apparaît comme un gros bourg sans intérêt autre que commercial. Ici se rencontrent les produits des campagnes comme ceux venus de la ville. C’est un lieu d’échanges où règne en maître l’électroménager. Quelques agences de tourisme proposent des circuits en anglais ou en espagnol.

Sur le Zocalo où nous attendons le retour des flâneurs, assis sur un banc à quelques-uns, j’observe trois filles qui passent. Elles aiment sortir en groupe, faisant front solidaire contre les dragues des mâles s’il en est. Deux d’entre elles se tiennent par le bras. Elles portent un jean très moulant ou un bermuda noir, de hauts talons pour mettre en valeur leurs mollets, des hauts colorés et ultramoulants pour mettre en valeur leurs mensurations et attirer le regard qu’il faut là où il faut. Elles ont, comme les garçons d’ici, un visage quelconque, mais savent mettre leur physique en valeur. Un nuage de parfum persiste dans leur sillage pour qu’on puisse les suivre à la trace. Elles jouent les leurres pour les machos. Ceux-ci, déjà allumés, les suivent du regard. Les filles d’ici sont sans doute « sages », la province étant encore plus traditionnelle dans les sociétés traditionnelles. Mais elles ont appris de la télé et des feuilletons américains qu’il est bon de séduire avant d’épouser. Une fois la première maternité intervenue, adieu minceur, drague et vêtements moulants.

Après cette exploration ethnologique de la faune locale, après avoir croisé de gros flics au pétard macho pesant dans les deux kilos sur la hanche et des ménagères attirées par les vitrines de frigos, machines à laver et autres cafetières électrisées, nous rejoignons les Cabañas de l’hôtel Pancham pour y prendre une vraie douche et dîner.

Il a plu cette nuit, une longue averse tropicale qui crépite sur les feuilles et le toit et goutte ensuite, interminablement. Cet égouttement prolongé provoque le glapissement de filles, des anglo-saxonnes ivres qui rentrent dans leurs cabanes aux premières heures de la matinée sans se soucier des autres. Ces douches venues du ciel m’apparaissent comme un déversement providentiel sur leur égoïsme obtus, un vrai châtiment protestant pour les laver de leurs excès et de leur irrespect foncier du sommeil des autres. Mais, sensualité de la nuit brusquement fraîchie, le diable les guettait derrière un bananier, poilu et en sandales, j’imagine. Car les glapissements se sont mués subitement en râles.

Une part de la jeunesse nord-américaine vient au Mexique traîner son spleen indécrottable et rechercher les sensations fortes de l’exotisme. La morale protestante est si stricte qu’une fois passée la frontière, tout semble permis. Et l’on se vautre alors dans les débauches offertes par les « barbares » (ceux qui ne parlent pas anglais). Coiffures afro ou barbes rousses, toutes et tous portent l’invariable uniforme de l’anglo-saxon en détente : short, débardeur et sandales. Cela sans la moindre considération non plus pour la pudeur du pays. Les Etats-Unis n’éclairent-ils pas le reste du monde ? Cette bonne conscience messianique les éloigne inexorablement des autres sans qu’ils en prennent conscience. Ils sont tout effarés lorsqu’on leur en fait la remarque.

La route vers Campeche, plus de 300 km à faire, regorge de « topes », ces cassis volontairement placés pour ralentir les véhicules. Nous traversons une plaine arborée où la culture s’effectue encore sur brûlis. Des haciendas aux nombreuses vaches sont surmontées d’éoliennes pour donner l’énergie à la pompe qui remonte l’eau du sous-sol pour abreuver les bêtes. Antennes radios, quelques chevaux et pick-up yankees complètent la panoplie des parfaits cow-boys d’ici qui singent leurs grands frères du nord. Nous suivons de gros « semi-remolque » (en mexicain dans le texte) chargés de fret qu’il nous faut doubler « con precaution », ainsi qu’il est pédagogiquement indiqué au-dessus des feux arrière. La route est droite, mais mal stabilisée. Des cars de transports scolaires ont souvent vidé leur cargaison de garçons et de filles sur un pré pelé ou dans une cour bétonnée d’une école de campagne. Où vont-ils ainsi à la journée ? Visiter un site ? Voir une grande ville ? Est-ce l’heure de la pause ou du pique-nique ? Les garçons, chemise blanche et pantalon noir, jouent au foot sur l’herbe pelée avec leurs chaussures de ville. Les filles, assises à plusieurs autour du terrain, les regardent et commentent peut-être leurs sourires.

Près du viaduc : la mer. L’océan Atlantique du golfe du Mexique, jaune pastis et bleu turquoise tel qu’aux Caraïbes, à quelques centaines de milles en face. Le fond est de sable coquillier blanc et les vagues sont mousseuses. L’eau est chaude, autour de 26° probablement. Le goût du sel et l’odeur de poisson grillé qui monte de la paillote installée les pieds dans l’eau mettent en appétit.

Après le bain et le séchage au soleil, après quelques photos de mer, de mouettes et d’ambiance, après avoir ramassé et trié quelques gros coquillages qui prolifèrent sur l’estran, nous allons déjeuner. Une bière fraîche de marque Sol pour changer, une soupe de légumes en entrée, un rouget grillé humé depuis déjà quelque temps et une salade de fruits divers pour finir. La bière est acide, un peu dans la saveur de la Gueuse, elle est meilleure encore avec un peu de citron comme nous le conseille Hélène qui s’y connaît. L’étiquette revendique « la bière de Moctezuma ». Il n’est plus là pour le contredire.

Nous repartons pour deux heures de route sur des chansons angevines du groupe La Tordue qu’aime Thomas et qu’il a apporté sous forme de CD.

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Bonampak

Nous ne sortons de la jungle que pour entrer dans le site de Bonampak, découvert en 1946 par le cinéaste Giles Healey. Nous sommes toujours dans la vallée du rio Lacanja qui a donné son nom au village lacandon. Une vaste place rectangulaire mène à une colline aménagée en terrasses successives aux marches hautes et usées. Sur la place, une grande stèle représente le roi Chaan-Muan qui n’a été gravé là qu’après être passé entre les mains de ses coiffeuses. Très fier de lui, ce roi s’est fait représenter encore deux fois sur la première terrasse, lors de son accession au trône en +776, puis entouré de deux femmes qui pratiquent l’autosacrifice. Il s’agit de faire couler son propre sang, en général de la langue, de la poitrine ou des bras, par des mutilations à l’aide d’épines végétales ou d’un aiguillon de raie.

Mais le principal n’est pas là. C’est sur une terrasse isolée sur la droite de l’acropole, dans trois anfractuosités en forme de salles obscures, que se révèlent les peintures. Ce sont des fresques élaborées à l’occasion de la désignation de son héritier par le roi, donc vers 790. Les couleurs ont été appliquées sur de l’argile lissée, au-dessus d’un support humide de chaux mélangé à de la poudre de quartz volcanique.

Le résultat est une suite de scènes fraîches, d’une grande vivacité. La première salle présente l’enfant-héritier, qui n’est pas le fils mais un neveu du roi, aux nobles assemblés. La seconde salle figure l’inévitable bataille destinée à recueillir de futures victimes pour les sacrifices sanglants aux dieux. La cité de Lacanja y participe aux côtés du roi Chaan-Muan. La troisième salle, la plus à droite, représente la fête en son plein avec cérémonie du feu et autosacrifices par l’héritier et par « ses femmes » – bien qu’il soit encore enfantelet. Cette fresque n’a jamais été achevée, trace fugitive marquant la brièveté de la gloire comme du règne des hommes.

Le site est désert, sauf les deux « étudiants » fainéants qui, vautrés sur la terrasse, sont chargés officiellement de vérifier que les touristes ne prennent pas de photos au flash et n’entrent pas trop nombreux à la fois dans les alcôves. Il s’agit de ne pas abîmer les fresques par la lumière crue et le gaz carbonique. Un couple d’Allemands vient de quitter le site à notre arrivée et une famille de Français arrive en 4×4 lorsque nous partons.

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Chez les Lacandons

Deux heures encore de bus. La nuit tombe, le vent se lève, il jette des arbres trop secs sur la chaussée, il attise fort un feu de forêt qui illumine la plaine.

Au bout de la piste sont les Lacandons civilisés chez lesquels nous allons dîner et loger. A notre arrivée, un jeune garçon en hamac, les cheveux très longs et la robe blanche comme dans les sectes solaires, joue avec… un game boy électronique ! Les Lacandons sont ce peuple maya resté à l’écart, jalousement indépendant, vivant une existence ancestrale dans la forêt. Il a été décrit par l’ethnologue français Jacques Soustelle qui a vécu parmi eux et les a aimés, dans les années 1930.

Les cabanes sont sommaires : quatre murs de planches qui montent à mi-hauteur, une porte qui ferme avec une ficelle, un cadre de lit à moustiquaire et un toit de tôle au-dessus. Nous pouvons voir la lumière de chacun et entendre tout ce qui se dit ou se fait. Le bloc sanitaire n’a que de l’eau froide venue droit du rio par tuyaux d’arrosage. Tout repas demande deux heures de préparation car tout est fait à la main, sur feu de bois. Nous dînerons d’une assiette en trois parties : riz, frijoles en purée, œufs brouillés aux tomates. La seule boisson est le Coca Cola puisque l’eau n’est pas potable. Mais Stephens notait en 1840 cette habitude particulière des Espagnols en Amérique : « Il faut en effet savoir qu’il n’y a jamais d’eau sur la table dans ce pays et qu’on en boit qu’après les « dulces », le dessert. Elle est alors servie dans un grand gobelet dans lequel les convives boivent chacun une gorgée. Il est tout à fait incongru et mal élevé de demander de l’eau durant le repas. » (op. cité p.172) On peut acheter de la bière – fraîche ! – mais il faut que la boutique soit ouverte. De la pastèque coupée sert de final.

Nous sommes au village Lacanja, l’une des trois ultimes communautés mayas. La frontière du Guatemala n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. Le petit-déjeuner du lendemain comprendra les mêmes œufs brouillés à la tomate, un café local sucré dans l’eau passée ou du « té » qui est une infusion en sachet de camomille.

C’est un petit bonhomme aux longs cheveux noirs, tunique blanche et bottes de caoutchouc trop larges qui nous guidera ce matin. Il répond au nom de Poncho et est le père du gamin qui se prélassait hier et d’un autre, plus jeune. Les visages des enfants sont beaux, le sien a le nez fort, bourbonien, les traits lourds d’une fin de race, le patrimoine génétique tournant autour des mêmes dans ces endroits dont l’isolement est renforcé par le tabou social sur les femmes des autres tribus.

Nous partons explorer la jungle pour la matinée. Le petit homme prend la tête de la file, entre les arbres. Difficile de se retrouver car aucun sentier n’existe, seules d’infimes sentes sont tracées ici ou là par les passages des hommes ou des gros animaux. Les troncs des arbres et la végétation font que l’on perd vite tout repère de direction et, sans habitude, on peut tourner en rond à quelques dizaines de mètres de la piste sans même le savoir. Nous sommes en compagnie d’un Lacandon laconique, à peine s’il éructe de temps à autre quelques mots en espagnol : « mamé » en désignant un fruit, « madera » en désignant un arbre. Il n’a plus d’incisives sur le devant et ses canines surgissent de sa bouche comme des défenses lorsqu’il grimace ou sourit. Car il sourit parfois, ce dernier Maya, se moquant sans doute de nos comportements des villes comme marteler la terre des talons, parler trop fort et trop souvent, ne pas regarder alentour, ne pas observer la nature. Il a raison. Malgré cela, nous n’envions pas son sort. Il y a quelque chose de tragique à être dans les derniers d’un peuple. L’on se sent obligé de continuer la lignée avec une obstination dérisoire. La prochaine génération joue déjà à l’électronique, va-t-elle conserver le savoir de la forêt ?

La jungle est claire, lourde, y flotte une constante odeur d’humus et des chaleurs de plantes. La faible lumière donne à toutes les couleurs des tons de vert et de brun. Nous goûtons le fuit « mamé ». Il a la saveur au premier abord d’une nèfle, une consistance au palais de l’avocat et un goût final proche de la datte fraîche. Nous nous asseyons sur une large feuille, cueillie dans la profusion tropicale, pour faire une pause après deux heures de périple. La moiteur fait couler la transpiration et mouille les chemises. Pour cela, la tunique lacandone est mieux adaptée que nos vêtements serrés. Poncho nous désigne le « matapalo », un arbre dont la base forme des ailettes comme une fusée. Est-il à l’origine de cette théorie des extraterrestres qui auraient donné leur science aux Mayas ?

Plus loin, Poncho taille sans un mot un long bâton à la machette. La marche se poursuit ; il taille un second bâton. Il ne répond toujours pas aux questions, comme s’il n’avait pas entendu. Encore une dizaine de mètres, il a repéré une fine liane verte qu’il tranche d’un coup à chaque bout. Cela lui servira de lien pour accoler les deux bâtons. Que va-t-il en faire ? Il sait notre curiosité mais ne dit toujours rien, ménageant habilement son suspense. Nous verrons bien. Encore de la marche puis il avise un jeune palmier. D’un coup de son instrument allongé, il vise le cœur et d’une torsion le cueille, à plusieurs mètres du sol. Il nous le livre à manger. C’est bon, frais et craquant avec un goût de sève. Une salade de jungle. Que les écologistes se rassurent : le palmier ainsi traité va crever ; l’homme, même cueilleur ancestral, reste un prédateur. Mais il y a tant de palmiers dans la jungle…

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Bain en cascade d’Asuncion

Le déjeuner de l’hôtel est sommaire, à la mexicaine. Il est composé de trois tortillas, ces galettes sèches de maïs, fourrées d’une mayonnaise de champignons et de quelques rondelles de tomate et concombre. Nous prenons le bus pour deux heures de route vers le pays des Lacandons.

L’étape est ponctuée d’un détour vers les cascades d’Asuncion, à 7 km à l’écart de la grand-route. Il fait très chaud dans les collines. Thomas prend « un guide » à la communauté du village, plus pour faire vivre les gens que pour trouver le chemin, et nous voilà en route à pied vers les cascades. Il y a près d’une heure de marche dans le cagnard, en descente, en montée, avant d’entendre la rivière du haut d’une forte pente sous les bois. Il fait chaud et ça monte. Heureusement qu’une partie du chemin est sous les arbres. Outre le guide adulte, nous accompagnent deux petits garçons pieds nus et en polo déchiré. Le plus jeune, José Diaz, est le fils du guide Mateo ; il peut avoir 8 ans. L’autre garçon est un cousin de 10 ans portant une chemise blanche, Antonio. L’eau bruissante se fait entendre de plus en plus fort. La rivière bouillonnante est là.

Plus haut, en amont, se dresse la grande cascade qui barre le paysage de son déversement écumeux. La rivière se jette du haut de la barre rocheuse en arc de cercle, à près de 40 m de hauteur. C’est plus brutal qu’à Agua Azul.

Mateo me dit qu’il y a une grotte derrière le rideau d’eau. Peut-être même un trésor… Je n’y crois pas une seconde, cela fait partie des mythes de toutes les cascades, chez nous les ondines y cachent tout ce qui brille qu’elles ne peuvent résister à dérober. Nous nageons dans les bassins successifs créés par les remous de l’eau. Il faut éviter le courant central qui est très fort et qui entraîne rapidement vers le bassin aval très remuant. Rien de grave, Thomas en fait l’expérience, mais il vaut mieux être prévenu.

Seul Antonio a ôté sa chemise pour nous suivre à la nage ; le petit José semble ne pas savoir nager. Antonio est robuste pour ses dix ans, il a déjà l’air réservé et presque triste des adultes face aux étrangers que nous sommes. Mais il reste enfant : il sourit parfois à mes imitations d’oiseaux, tout comme il prend une attitude gamine, les bras serrés sur sa poitrine lorsque l’eau issue de la cascade tombe en pluie fine sur sa peau nue, glacée par l’air déplacé.

Nous allons sur un rocher plat, surélevé, face à la chute. Nous prenons en pleine face les embruns serrés de la cascade, au point qu’il est difficile de garder les yeux ouverts. Antonio a froid et tremble, sa peau se hérisse comme celle d’une poule, ses muscles se tendent, il raidit son maintien. Mais il ne dira rien, il sera comme les adultes. Il ne se relâchera qu’un peu plus tard, dans l’eau plus tiède d’un bassin. S’agrippant aux pierres et aux racines, il longera la forte pente hors de l’eau pour rejoindre José qui, resté habillé, l’attend. Ils se racontent des histoires tous les deux, ils rient.

Une fois séchés, les deux petits accompagnent les premiers du groupe qui repartent jusqu’au village. Ils sont très consciencieux, se retournant pour nous attendre. Ils marchent régulièrement de leurs pieds nus infatigables, tout en transpirant comme nous, ce qui colle leur chemise à leurs dos.

Une fois chez eux, leur mission accomplie, ils consentent à bien vouloir comprendre l’espagnol. Leur réserve initiale était de la timidité. Ils se laissent même prendre en photo, ce qui ne leur était jamais arrivé de leur vie au vu de leurs têtes lorsqu’ils se sont vus sur les écrans des numériques. Jacques leur montre les prises et tout le village s’agglutine, ou presque, pour découvrir cette « télé » portative. Nous quittons ces petits avec quelque regret mais la beauté d’une rencontre est dans son éphémère.

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Palenque 2

Un petit sentier mène au temple XX d’où il est aisé de photographier le temple de la Croix, celui de la Croix Foliée et d’autres temples. A condition d’éviter les groupes d’Allemands en hordes compactes. Les autres touristes font tout aussi taches sur la photo, notamment les Américains en shorts et dont la graisse déborde du tee-shirt. Ils sont le plus souvent en couple ou à trois ou quatre, ce qui permet de viser et d’être patient. Pour les Allemands, il faut s’attendre à ce que la discipline les éloigne d’un coup, comme un banc de poissons, pour avoir le champ libre. Il n’est pas facile, le métier de photographe !

Tous ces temples sont des pyramides à degrés dont les marches sont étroites et hautes. Elles s’élèvent à une vingtaine de mètres du sol et permettent d’accéder à une sorte de sanctuaire représentant cet inframonde qui permet de communiquer avec les défunts. Le fils Pacal, qui devait bien aimer son père, les a fait bâtir pour cela.

Depuis les corniches du temple de la Croix qui domine le site, je peux prendre en photo les autres temples découverts, dont le temple du Soleil en face (rien à voir avec Tintin dont l’aventure se passait au Pérou).

Je prends aussi une mère et son bébé en poussette, une petite chose presque nue qu’elle veille jalousement. Puis un très jeune vendeur de ces colifichets pour touristes dont je ne peux jamais trouver usage. Pour montrer que je ne le dédaigne pas bien que sa marchandise ne me tente point, je lui dis simplement qu’il est beau et il en est heureux. Dans les pays latins, ce compliment est pris à sa juste valeur, ni comme flatterie, ni comme douteuse invite.

Le reste du site est dans la forêt, ce qui donne de l’ombre et de jolies vues. Ce qui sert aussi à réfléchir sur l’histoire et sur l’obstination de la nature à tout recycler dans le temps.

Ces pyramides, durant de longs siècles, avaient disparu du regard des hommes, recouvertes par la jungle. La nature, avec lenteur et patience, avait repris ses droits, ne laissant de traces de l’homme que cet ordre des pierres, enfoui. Je m’émerveille tout seul de cette lutte incessante et obstinée entre les constructions des hommes et l’envahissement végétal. Je pense à ce naturaliste qui déclare qu’il suffirait de « laisser faire », une fois coupée la source, pour que toute pollution se résorbe d’elle-même, tant la nature est luxuriante et essaie tant et plus.

Sur le long terme, c’est le plus patient et le plus têtu qui gagne, comme l’eau des philosophes chinois. Souple, éminemment adaptable, l’eau se coule dans tous les moules qu’on veut lui imposer. Mais elle pèse, elle s’infiltre, elle passe par toutes les failles. Elle ne peut que gagner. « Le Sage est comme de l’eau », serine la pensée chinoise. La grandeur de l’homme est justement de s’opposer un temps au courant, de bâtir un ordre éphémère au-dessus de la nature (mais pas « contre » elle, il en fait partie). Existence tragique puisque l’homme n’a que moins d’un siècle de temps à passer alors que la nature a des millénaires devant elle…

Il n’empêche que transformer le donné naturel pour l’adapter à l’homme, c’est cela même qui fait « la civilisation ». Et tous ceux qui ne veulent rien changer ou, pire, revenir à une neutralité de cueillette, ceux-là sont des « barbares » puisqu’ils veulent abandonner ce qui fait l’homme même pour le ramener à sa pure condition d’animal prédateur.

Paix des arbres, émotion des pierres appareillées – un rêve de gosse que ces soubassements en pleine forêt, à demi sortis de la jungle proliférante comme une vie aveugle. Je passe un moment seul vers les sites B et C, puis vers le temple de Los Murcielagos, avant de déboucher sur la sortie.

Elle sert d’entrée aux resquilleurs du pays, en général jeunes et frimeurs, venus ici non pour les ruines mais pour draguer le bien vivant, des Occidentales toutes fraîches. La saison n’est pas à la baignade car, bien que des panneaux d’interdiction occupent tous les arbres disponibles, une grande vasque du rio tente tous les promeneurs dans la touffeur d’été, si l’on en croit la rumeur. Là, nos dragueurs de minettes peuvent proposer leurs muscles brunis et leurs cheveux gominés aile de corbeaux aux touristes del Norte, ces blondeurs alanguies émoustillées par les senteurs de jungle.

Le musée est fermé pour cause de « manque de personnel ». Nous faisons un tour pour ces dames dans la boutique ouverte. Elle ne propose de sérieux que des monographies en espagnol, voire en anglais, sur les sites mayas, l’archéologie et la culture. Mais trop de livres envahissent. Il faut choisir sa période historique pour en faire collection. Nous revenons à l’hôtel dans la moiteur tropicale qui stagne sous les arbres, pour faire nos bagages. Nos cabanes sont dans une luxuriante forêt, attirante pour la clientèle américaine née en ville.

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Palenque 1

Le bus nous conduit, par une riante matinée, à l’entrée du site de Palenque que nous devons visiter avant les grosses chaleurs du jour et l’afflux des touristes. Voilà un site enchanteur tel que je les rêvais dans mes lectures d’enfants, de vieilles pierres monumentales érodées, une jungle proliférante au-dessus et alentour, les mystères des rites oubliés…

Bob Morane, dans les années soixante, y situait quelques-unes de ses aventures fortes en action et saines en morale, exaltantes pour les gamins de 12 ans. Les photos de quelques têtes mayas parues en noir et blanc dans la vieille revue « Archaeologia » ont entretenu ma flamme d’archéologue en herbe et décidées de l’embryon d’une vocation. Les gravures romantiques de Frederick Catherwood, anglais emmené par son copain américain John Lloyd Stephens en 1840, me séduisent toujours. « Aux confins septentrionaux du pays lacandon, où la montagne couverte de forêts vient s’achever en contreforts et en gradins qui dominent la plaine marécageuse, les monuments gris et dorés de Palenque se détachent sur le moutonnement vert de la jungle », écrit joliment Jacques Soustelle dans son livre Les Quatre Soleils, p.93).

Et cela est exact : nous pénétrons dans un bois clairsemé au-delà duquel nous pouvons apercevoir une partie des 15 hectares fouillés sur une superficie évaluée à 16 km². « Palenque » signifie « maisons de pierres fortifiées », traduction espagnole du mot chaol « Otulum ». Le site aurait été occupé de -100 à +900 avec son apogée au 7ème siècle sous le roi Pacal pendant 46 ans, auquel a succédé son fils durant 18 ans. Le déclin de la cité commencera quand le successeur du fils sera vaincu par le roi de Tonina et décapité selon les rites. Des peuples venus du golfe du Mexique affaibliront progressivement la ville continentale jusqu’à son abandon. Cortès ne l’a pas vue durant son périple. Le père de Solis, venus évangéliser, la redécouvrira en 1746, un capitaine la mutilera de quelques sculptures en 1786 pour le compte du roi d’Espagne, le comte aventurier français Jean Frédéric Maximilien de Waldeck y passera un an en 1832, à 66 ans, pour dessiner les ruines. Après s’être remarié pour la troisième fois avec une anglaise de 17 ans qui lui donnera un fils, ce Vert-galant Waldeck qui a connu Bonaparte s’éteindra à l’âge de 110 ans à Paris, rue des Martyrs. On dit qu’il mourut en se retournant vers une jolie femme !

Mais ce seront Stephens et Catherwood, en 1840, qui révèleront Palenque au public – surtout américain – en publiant leur récit de voyage. Il est vivant, sensible et imagé, illustré de gravures réalistes ; il se lit encore agréablement aujourd’hui. « Nos Indiens crièrent « el palacio ! » et nous vîmes, par les éclaircies de la forêt, la façade d’un grand édifice dont les piliers étaient ornés de personnages en stuc, aux formes curieuses et raffinées. Des arbres avaient cru tout près et leurs branches pénétraient dans ses ouvertures. Unique par son style et l’effet qu’elle produisait, cette extraordinaire structure nous frappa par sa beauté funèbre. » (1841, édition française Pygmalion 1997, p.131 – on ne le trouve plus aujourd’hui qu’en anglais) John Stevens était né à Boston en 1805. Les fouilles scientifiques du site n’ont débuté qu’en 1949 et se poursuivront longtemps.

Seuls deux guides parlant français officient sur le site aujourd’hui. Vacances scolaires et afflux de troisième âge oblige, ces deux-là sont pris par d’autres groupes. Nous aurons un guide espagnol que Thomas s’efforcera de traduire. Curieusement, le troisième âge en retraite part le plus souvent « comme d’habitude », durant les vacances de tout le monde – encore un signe de la répugnance typiquement française à refuser toute adaptation, même des plus cartésiennes.

Le guide me lasse vite, reproduisant sans distance les scies et préjugés populaires sur l’érection des pyramides. Rendons-lui cette justice : nous échappons quand même aux forces extraterrestres. Les explications sont toujours trop longues pour mon impatience à découvrir et trop scolaires pour moi. Je préfère voir en premier et approfondir en second, si possible auprès de gens qualifiés et, à défaut, de livres. Seuls les livres sont pensés et construits.

Les commentaires commencent devant le temple de la Calavera. Ce terme signifie « bambocheur » mais aussi « tête de mort » ; l’attribuer à ce temple montre que l’on y a découvert un relief en stuc de crâne modelé sur l’un des piliers de la galerie. Pour les amateurs de chiffres, la tombe contenait 670 pièces de jadéite, aujourd’hui au musée du site, un vrai trésor ! Mais le roi Pacal a sa vraie tombe dans le temple en pyramide d’à côté, dit « des Inscriptions ». Elle fut découverte en 1952 après 1269 ans de secret. Quatre hommes et une femme ont été sacrifiés en même temps que le roi et laissés là, dans le couloir funéraire, pour l’accompagner dans cet au-delà auquel la plupart des humains tentent désespérément de croire. La crypte renfermant le sarcophage de 3 m de long et pesant 20 tonnes a une voûte de 7 m de haut. Le Maître de Jade, à San Cristobal, a fait reproduire la tombe parce que de somptueux ornements de jade reposaient sur la poitrine, les poignets, les doigts et les oreilles du défunt. Un masque funéraire en mosaïque de jade recouvrait son visage, les yeux en coquille et obsidienne. Les deux têtes en stuc de Pacal à 12 ans (âge où il devint roi) et de Pacal adulte, pourtant sous le sarcophage, n’ont pas été reproduites. Seule la matière verte intéresse Herberto. La pyramide a, selon les datations au carbone 14 des restes organiques, été construite après la tombe, en une vingtaine d’années.

Le fameux « palacio » sous les arcades duquel avaient campé Stephens et Catherwood en 1840, se visite en groupe. 100 m de long, 80 m de large, 10 m de haut, il comprend deux cours, une tour de 15 m de hauteur et une série d’édifices dont les usages restent obscurs. Des reliefs en stuc montrent le fils de Pacal, Chan-Bahlum, dansant devant sa mère. Dans la cour de la Maison A, ce sont des captifs agenouillés qui se soumettent. Des galeries souterraines, au sud, permettent de ressortir vers le rio Otolum. Une fois passé le pont, fin de la visite commentée, la liberté commence.

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Le mythe du naturel

Nous débarquons la nuit venue dans un hôtel à paillotes, le « Maya tulipanos » comme il est inscrit sur les serviettes de bain, ou le « Panchan las cabañas » selon la pancarte à l’entrée. Il est très étendu, dans un parc boisé d’essences tropicales. Des odeurs caractéristiques de la végétation capiteuse s’élèvent. L’endroit paraît calme, les paillotes sont isolées entre les bosquets. Mais beaucoup d’étrangers y résident et le calme apparent n’est dû qu’au bar qui fait le plein à cette heure. Une fois le dîner terminé, les fêtards rentreront et, saouls comme seuls des anglo-saxons peuvent l’être, ils se lâcheront de toutes contraintes pour brailler, jouer du tambour sur les murs, haleter en luttes viriles ou sexuelles – qui sait – chanter et faire tous ces bruits d’une humanité hors de son état normal. C’est du moins ce que nous diront certains autres car, en notre paillote, Gilles et moi n’avons rien entendu qui nous ait éveillé.

Avant cela, nous prenons une douche chaude avant de nous habiller de frais pour le dîner. Ce sera notre premier repas véritable depuis hier soir et nous avons faim. Le problème est l’orchestre, installé là, tout près des tables. C’est plutôt sympathique, une famille tout entière qui joue et chante : la voix du père, la guitare maternelle, le rythme de la fille aînée et les cymbales du petit dernier, un garçonnet de 9 ou 10 ans. Sauf que la mode du badaboum fait que le son est monté très fort et que l’une des baffles est à trois mètres de mon oreille gauche. Pas question de supporter ça. Je détourne l’engin, ce qui me vaut une explication avec le père – qui finit par l’accepter – mais je pars quand même avant le dessert. Le bruit ne remplace jamais le talent.

Je suis le seul, ce matin, à prendre un petit-déjeuner mexicain, des œufs brouillés au lard, à la tomate et au piment, accompagnés d’une purée de frijoles et d’une petite salade de tomate, concombre et oignon. Les autres penchent pour les fruits à la « crema » (épaissie de farine) ou des « pancakes ». Ah ! La saveur « naturelle » de la farine à crêpe et le sucre « biologique » du sirop d’érable ! C’est se croire naïvement ailleurs que là où l’on est : des érables au Mexique ? Fi !

Il suffit de lire ce qui est écrit sur la fiole plastique du fameux « sirop » : « miel de maiz » – pas besoin même de savoir l’espagnol pour comprendre qu’il s’agit d’un résidu de distillation, une mélasse en fin d’extraits, et pas de la sève d’arbre. Quant à la crêpe, la farine est elle aussi de maïs, additionnée de bicarbonate de soude et d’autres produits stabilisants. Après ce que j’ai lu en avion dans « El Financiero », une bonne part est d’ailleurs du maïs transgénique.

Je ne leur dit pas. Pas plus que je ne leur décris le pancake d’hôtel comme de la vulgaire chimie. Pourtant, étant venu il y a 15 ans au Mexique pour un périple en kayak sur la mer de Cortez (dont le nom m’enchante toujours), je me souviens avoir acheté ces paquets tout prêts au supermarché : il suffit de rajouter de l’eau à la poudre, selon la dose prescrite, pour obtenir une « pâte à pancake » tout à fait réaliste. Une fois de plus, je me gausse intérieurement des croyances et des candeurs de ces ferventes adeptes du « bio » qui préfèrent le « pancake » (incongru au Mexique) mais dont l’image et l’odeur charment le sentiment écolo.

Ce sont elles qui ne mangent pas de poulet ici de peur qu’il soit « aux hormones », qui n’achètent que de l’eau purifiée plutôt que d’introduire une pastille de chlore dans l’eau du robinet, qui ne prennent pas de thé pour cause d’insecticides (apportant même leurs sachets personnels estampillés « Bjorg bio »), qui refusent parfois tout vaccin de crainte que l’on fasse « des expériences » sur leur corps… Jusqu’où va se situer la paranoïa, ce mal du siècle occidental ! Certainement pas dans l’observation de ce qui est ni dans la réflexion dictée par le bon sens. Des érables au Mexique…

La pathologie de l’autorité est probablement la névrose obsessionnelle. Les symptômes pathologiques du moi sont, selon Freud, la transformation du conflit inconscient pour diminuer les tensions psychiques internes entre le surmoi et le ça. L’autorité frustre et le sujet, incapable de médiatiser son désir, se défend en s’isolant, en adoptant une attitude de « refus du désir » qui se manifeste par des conduites maniaques : doutes, superstition, gestes propitiatoires, scrupules excessifs, ordre exacerbé, phobie du « sale », du contaminé, des « odeurs ». Ainsi l’une du groupe avec l’odeur de bière.

Mais la nouvelle pathologie sociale qui se répand, dans notre monde d’indépendance et de responsabilité individuelle croissante, est plutôt la paranoïa. Elle se caractérise par des idées délirantes systématiques, ce qui n’exclut pas de temps à autre une argumentation pénétrante mais impossible à raisonner, à faire avancer, à mettre en doute. Cette nouvelle obsession rapporte tout à soi : les autres, le monde, l’Etat – tout est perçu en fonction de son propre ego. Les relations prennent alors une tonalité affective, agressive, le sujet manque de critique, de distance, de contrôle. La paranoïa prend la forme soit du délire passionnel, soit du délire d’interprétation, soit du délire d’influence. « Le délire affirme la croyance en l’existence d’une AUTRE réalité qui, loin d’être fausse, restitue des investissements primitifs liant archaïquement l’enfant à son premier objet d’amour » (Encyclopaedia Universalis, article « psychose »). Où la vogue du « bio » (dans ses excès) rejoint l’anti-« tout » (dans son illusionnisme manipulateur).

Croire ainsi que le « miel de maïz » (un résidu, qui concentre donc les pesticides) et la crêpe de maïs (transgénique à 47% selon El Financiero) est plus « bio » que l’œuf à la tomate et au piment servi au petit déjeuner est la preuve d’un déni et de satisfactions hallucinatoires ! « Le délire de revendication est caractérisé par le besoin prévalent et la volonté irréductible de faire triompher une demande que la société se refuse à satisfaire. Le patient a la conviction inébranlable de détenir la vérité et d’être d’une entière bonne foi » (Encyclopaedia Universalis, article « paranoïa »). Foin de la réalité mondiale, « rêvons d’un autre monde » et tant pis si nous sommes les seuls à le faire.

Les traits de caractère des paranoïaques sont l’orgueil narcissique, la méfiance générale, la fausseté du jugement, la psychorigidité, l’inadaptabilité. Cette pathologie viendrait de la surestimation du moi, l’égocentrisme primitif n’ayant jamais été éduqué par la société (les parents laxistes après 1968 s’y reconnaîtront-t-ils ?).

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Agua Azul

Le site est enchanteur et nous lave des massacres éternisés sur la pierre. C’est une série de cascades qui a creusé plusieurs bassins où tourne une eau transparente.

L’on peut s’y baigner et les touristes comme les locaux ne s’en privent pas. Des enfants sont même venus en vélo vêtus en tout et pour tout d’un short pour passer la journée et se rouler alternativement dans l’eau et sur l’herbe. Comme il y a des vols, ils n’ont rien, ils sont libres. On dit que l’endroit est un ancien repaire de hippies descendus del Norte à la fin des années 1960 pour suivre « la route ». Ce sont eux qui ont initiés ces colliers d’ambre local qui ont fait école. Comme dans tous les endroits qui attirent du monde, se sont installés en degrés de multiples boutiques de boissons, de restauration rapide et d’artisanat, dans cet ordre de priorité des visiteurs. Des familles entières viennent ici se rafraîchir en ce samedi.

Nous montons, de cascade en cascade, pour nous baigner enfin dans la plus haute. L’eau verte ou bleue par endroit est fraîche, agréable à la peau. Elle a poli les rochers blancs, les creusant en vasques profondes et en toboggans lisses. Je me laisse un moment masser par l’eau vive qui me submerge plus qu’à demi.

Un père et son fils jouent là, se pendant à une corde attachée à un arbre qui surplombe le bassin, se balançant le plus loin possible, lâchant prise pour se jeter dans l’eau dans une grande gerbe d’éclaboussures tels de dodus Tarzan.

A la redescente, je photographie un groupe d’élèves, filles et garçons, accompagnés de leur professeur. La conversation s’engage aussitôt.

Les élèves sont curieux de savoir d’où je viens, si je suis seul ou en groupe. Le professeur me demande ce que je visite au Mexique et, comme je lui parle de randonnée, il explique doctement à une élève que « notre forme de tourisme est différente de la forme traditionnelle, et plus proche de la nature ». Le teint frais de cette jeunesse annonce 14 ou 15 ans tout comme l’effervescence des attitudes, l’émotion à fleur de peau. Un tout jeune couple se fait immortaliser en photo par une copine devant une cascade.

Je demande au professeur : « ils sont amoureux ? – Non, non, me dit-il », manifestement gêné d’évoquer cela. Le garçon transpire malgré sa chemise blanche d’uniforme largement ouverte au col. La légèreté du tissu risquait de révéler ses formes, aussi porte-t-il en plus un antique maillot de corps. Cette pruderie paysanne est mal venue pour le climat, mais bien catholique. Il faut passer sa vie à se contraindre pour obéir à la Morale. Malgré les titillements des filles, le garçon apparaît pataud, l’inverse de ce qu’il voudrait être avec son pendentif en plastique coloré qui brille d’un éclat vif à son cou.

Je prends un peu plus bas la vue d’un oiseau noir, gracile et hardi comme un kid, que Guillermo me dit s’appeler un « oropendole ». De vrais gamins jouent au foot sur l’herbe qui borde la rive, à deux pas du parking.

Nous avons encore une heure et demie de route à faire, dans la nuit qui vient, avant d’arriver à Palenque. Le voyage nous paraît interminable, l’intermède randonnée nous a déshabitués de ces boites à transport. Mais ici les distances sont grandes, nous sommes en Amérique. « Conceda cambio de luces », enjoignent les panneaux de la route. Ils font de la pédagogie routière pour les paysans du coin : ne gardez pas vos pleins phares quand vous croisez une autre voiture !

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Tonina

Notre première étape, bienvenue pour les jambes coincées entre les sièges, est pour le site archéologique maya de Tonina, dans la vallée d’Ocosingo. La cité, figurée sur une maquette de l’entrée, distingue les bâtiments sacerdotaux en pierre, coiffés des treize temples aux dieux, érigés sur les pyramides à degrés, du village paysan construit de terre et de bois qui a donc disparu.

Le site a vécu de 300 à 900 de notre ère avant d’être abandonné sous les attaques Chichimèques. Sur des stèles figure Tchak, le dieu reptilien de la pluie, reconnaissable à sa houppette. Une aire de jeu de pelote fait croire un instant à Marie-Abel que les Indiens connaissaient les cartes… L’aire est installée en bas des temples, à la frontière sociale avec le « village ». Le terrain de pelote mesure 72,30 m de long et se trouve couvert par un dallage recouvert de stuc.

Tonina signifie « maison de pierres », pas très original pour un site de pyramides mayas. Un Indien voulait même faire croire à l’explorateur américain Stephens, en 1840, qu’un souterrain reliait Tonina à Palenque, à 250 km de là ! La crédulité est le début de la superstition, la première marche vers la manipulation de n’importe quelle tyrannie. Vieille tactique aztèque.

Une acropole à sept terrasses promet une belle ascension par cette chaleur. Le bas, creusé au 7ème siècle, offre une vision de « l’infra-monde » sous forme de labyrinthe obscur sensé retenir les âmes des morts. Nous y errons un moment, de rares ampoules touristiques permettant de s’y retrouver. Des ouvertures cruciformes évoquent un parallèle curieux avec le supplice du Christ.

Une étape est au palais de Kukulkan avant d’aborder le palais Céleste puis la tombe à sarcophage et le mur des Quatre Ères, enfin le temple des Prisonniers précède le plus élevé : celui du « Miroir fumant », à 80 m au-dessus de la glèbe. Nous y grimpons, par des marches étroites et hautes. Le vertige n’est pas autorisé. La chaleur de midi est lourde et pèse sur les nuques et les épaules. Rien qu’à se tenir dehors, même sous l’ombre d’un arbre, nous bronzons. La peau grille sans chemisette et les yeux clignent sans lunettes solaires. Les cheveux prennent une température de plage sans chapeau. Du sommet, la vue s’étend sur la campagne, le ciel et – la nuit venue – les étoiles.

Ce tertre artificiel donne un puissant sentiment de pouvoir. Les prêtres dominaient les hommes ordinaires du haut de leur magie, intercesseurs entre les dieux et les humains, maîtres des cérémonies et des sacrifices. Murs épais, ouvertures étroites, méfiantes, tout est bâti pour contrôler et commander. La cité est une représentation physique de la hiérarchie humaine avec le roi au sommet, les prêtres sur la pente et les paysans attachés au sol. Et peut-être, au ciel, les dieux… Rien n’est moins sûr. Ce qui est plus certain est la peur que les hommes en ont et dont les Manipulateurs jouent. Existerait-il des paranoïaques sans des esclaves pour reconnaître leur pouvoir ? La tyrannie commence par la crainte.

Les bas-reliefs sont remplis de captifs et de scènes de décapitations édifiantes. Ces mêmes scènes que mutileront les envahisseurs de l’an 909, aboutissant à l’abandon de cette cité-forteresse digne du « Seigneur des Anneaux ». Elle sera réoccupée brièvement par une population moins développée mais plus pacifique, qui enterre ses morts dans les tombes anciennes, puis abandonnée définitivement vers 1250, rendue à la jungle prolifique qui ne tarde pas à la recouvrir.

Un « codex » de 4 m sur 16 a été découvert en 1990 au pied de la sixième terrasse. Il met en scène la création du monde et les sacrifices humains de manière imposante, faite pour impressionner, glacer de terreur. Au centre, la tête renversée d’un prisonnier, décapité pour les mythiques dieux. Son sang est figuré par une collerette de plumes qui pointe vers les quatre parts de l’horizon, répétition du temps en un cycle de quatre soleils dans la mythologie maya.

Un jaguar et un squelette aux yeux globuleux sont les habitants de l’inframonde. Xbalanque est représenté la bouche vomissant des flots de sang et les membres attachés. Hunapuh vise d’une sarbacane le géant Vucub Caquix. A l’ouest de cette même sixième terrasse, le temple 8 contient un grand masque de monstre terrestre. Devant ce masque, une cache renfermait les corps de trois jeunes enfants, sacrifiés, la poitrine ouverte à vif au couteau d’obsidienne. Le temple des Prisonniers a sa base décorée d’une série d’hommes attachés, assis, une corde autour du cou. Le tout pue la tuerie, la guerre incessante de tous contre tous, la mort brutale, inévitable. De quoi devenir définitivement laïc contre tous les dogmes et résistant contre toutes les tyrannies ! Le seul dieux des prêtres est au fond le Pouvoir.

Ce sont des fouilles françaises de 1972, entreprises par Bauquelin et Baudez qui ont permis de comprendre mieux le site et de le restaurer partiellement. Le groupe résidentiel F4, à l’angle sud-ouest de la première terrasse, a révélé une habitation à trois chambres, cuisine et salle de réception à six piliers. Placée si près de l’acropole, elle devait appartenir à un notable.

Par cette chaleur écrasante, après ces visions d’horreur que l’imagination fait sourdre de la pierre, nous sommes quelques-uns à prendre un jus d’orange fraîchement pressé auprès d’une paillote où officie un vendeur commerçant. L’homme est flanqué de son jeune fils qui l’imite en tous ses gestes et nous observe avec curiosité. Ils sont les Descendants, les survivants des tyrannies, les paysans qui on subi, courbé le dos pour se perpétrer. Et, à voir leur physique frais et leur initiative négociante, ils ont mieux réussi que les élites mangées par l’inexorable roue du temps.

Nous déjeunons à l’entrée du site d’un sandwich pompeusement appelé « empanadillas », un pain toasté empli de thon en boite, de rondelles de tomate et des traditionnels frijoles, le tout sans grand goût.

Et la route reprend, tout aussi monotone, ponctuée de ses gendarmes couchés et de ses nids d’armée formés de sacs de sable, jusqu’à Agua Azul.

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La fermeture sociale du Yucatan

Le petit-déjeuner est correct avec son omelette granuleuse (qui se voudrait « œufs brouillés ») avec des morceaux de jambon et ses bananes frites. Mais il ne faut pas être pressé : la table n’est mise et la cuisine préparée que lorsque les clients arrivent. Le café, en grosse thermos à robinet sur un coin de table, est bouillant.

La terrasse qui prolonge la salle de restaurant sur les toits de la ville est curieusement fermée d’un auvent de plexiglas opaque. Tout, dans cette ville ex-coloniale espagnole, semble caché ; aucun café n’ouvre ses tables en terrasse sur la rue, seulement dans les profondeurs des patios. Les habitants vivent dissimulés, même leur existence sociale est à l’intérieur. Peur du soleil ? De l’espace libre ? Du regard des autres ? Austérité catholique propre à l’Espagne de la Contre-Réforme ? Précaution devenue seconde nature contre l’Inquisition qui, dès 1560, se préoccupe de châtier ceux qui ne respectent pas les sacrements, ceux qui blasphèment ou qui tiennent des propos suspects portant atteinte au dogme ? Peur sociale du qu’en-dira-t-on dans une société hiérarchique à statuts ? Peur – tout simplement – de la liberté, mot suspect à chaque société catholique, à ce qu’il me semble ?

Le Chrétien catholique est sous le regard constant de Dieu qui, tel l’œil de Caïn, surveille ses faits et gestes, guettant le « péché » ; il est sous l’œil des prêtres qui le confessent ; sous l’œil de la société tout entière qui l’observe, l’évalue, le juge. Cette fermeture des terrasses vers l’extérieur est-elle le reflet qui survit aujourd’hui de cette société espagnole du Siècle d’Or si intégralement catholique ? Société fermée, figée, sectaire qui vit entre soi et exclut « conversos », « morisques » et autres « indios » au nom « d’el sangre puro » ?

C’était la volonté de Cortès d’encourager le métissage mais Cortès n’était pas hidalgo. Ce qu’il voulait était « vulgaire ». Pour le bon ton, on ne fréquente pas n’importe qui lorsque l’on se veut de la « bonne » société. Tous les pays métis ont une identité fondée sur le socio-racial et le préjugé en faveur de la couleur claire est net. Sur ces deux siècles d’or espagnol, l’élaboration d’un empire éclaté, improbable et multiple, a connu de telles constructions sociales réactives. Pour approfondir ce sujet qui reste actuel dans toute société imprégnée de catholicisme (même dans la France d’aujourd’hui), il faut lire le livre éclairant et passionné de Bartolomé Bennassar (professeur à l’université de Toulouse) & de Bernard Vincent (directeur d’études à l’EHESS), Le temps de l’Espagne 16ème-17ème siècles, 1999 Livre de Poche Pluriel.

Pour faire la route, nous est attribué un nouveau bus, un Mercedes Spider climatisé de quinze places. Il a l’air confortable et luxueux mais il est en pratique plutôt pénible à vivre. Il apparaît comme un modèle « gonflé » donc un palliatif, mal adapté à l’usage intensif. Les sièges uniques de la rangée de droite sont trop inclinés et non réglables. La climatisation, rajoutée sur le plafond arrière, n’est pas répartie dans tout l’habitacle et fait un boucan d’enfer. La boite automatique oblige à jouer trop souvent du frein, ce qui produit ces infra-vibrations désagréables comme une fièvre. Avis aux futurs voyageurs : les meilleures places dans ce véhicule se situent sur les sièges doubles, près d’une fenêtre qui s’ouvre. Les vitres ont été recouvertes d’un plastique fumé agréable par fort soleil mais pénible dès que le jour descend. Nul à l’extérieur ne nous voit, encore un exemple pratique de cette fermeture sociale des « privilégiés » contre les « extérieurs ». Le crépuscule apparaît très tôt dans l’habitacle, renforçant l’impression de rouler dans un cercueil, ce qui rend plutôt dépressif lors des longues traversées…

Les deux premières heures de route sont pénibles. Les cassis artificiels, « gendarmes couchés » placés tous les trois cents mètres aux approches et dans les agglomérations, obligent à un presque arrêt à chaque fois et ce « stop and go » n’est pas heureux pour l’estomac. Les « topes » sont d’une grande mode ici, affichés sur des panneaux triangulaires jaunes représentant des bosses de chameaux en noir. Le bus est trop lourd pour passer dessus avec de la vitesse.

On dirait que chaque village du Chiapas veut ainsi affirmer sa souveraineté sur « sa » portion de route. Ces ralentisseurs se transforment parfois en un octroi pur et simple, une corde tendue au milieu de la route à cet endroit permettant de rançonner les voyageurs d’un péage conséquent. La notion même d’Etat – qui a construit ces routes – est remise en cause par ces jacqueries locales permanentes. Ces obstacles ne sont pas un moyen de créer un climat propice au développement et confortent au contraire les comportements mafieux. Les petits chefs locaux peuvent s’en donner à cœur joie et renforcer le mépris dans lequel les capitalistes (qui sont aussi les habitants de la capitale) tiennent les « péquenots » d’ici. Trop longtemps délaissés, ces derniers ne font rien pour mieux s’intégrer, préférant l’attitude infantile du refus pur et simple.

La fermeture, toujours.

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Retour à San Cristobal

Le bus Chevrolet, au moteur V8, finit quand même par crever l’un de ses pneus sur les caillasses aigües de la piste. C’est l’occasion pour Thomas, Christophe et moi, de tester les trois VTT pour rejoindre la ville par la piste – en descente – puis la route – vallonnée. Nous parcourons près de 20 km jusqu’à San Cristobal. Mon VTT a le cadre trop bas pour mes jambes et je l’ai réglé au maximum de sa hauteur. Aussi, le bus me rattrape-t-il dans la dernière côte où je suis à la traîne. Le sous-gonflage peut être utile sur la piste en raison des cailloux mais adhère trop sur le bitume de la route et oblige à peiner un peu plus. Christophe et Thomas continuent, ils n’ont plus que de la descente. Ignorant ce détail, je remonte dans le bus pour aller jusqu’à l’hôtel. Je ne regrette pas cette parenthèse en VTT. Cet engin de plain pied change les relations avec les gens. Nous sommes à leur niveau, sans vitre de séparation ni moteur agressif, nous ne leur faisons pas peur comme lorsque nous sommes enfermés dans une grosse machine et ils n’hésitent pas à nous adresser la parole.

L’hôtel de San Cristobal est l’annexe de celui de l’aller. Il n’a pas un aussi joli patio qu’El Rincon (qui accueille un groupe de 50 personnes ce soir) mais il est placé plus près du centre-ville, à l’enseigne de Don Quijote. Le reste de l’après-midi est libre pour visiter la ville à nouveau, écrire ou téléphoner, effectuer nos achats. Il est déjà 17h et la nuit tombe vite pour les photos. A 17h45, la lumière devient insuffisante, à 18h il fait carrément nuit.

Je retrouve sans peine le Zocalo et j’en profite pour revisiter, seul et à fond, l’église et les chapelles. Le temple saint Nicolas, accolé au chevet de la cathédrale, a été construit en 1613 et sa façade est flanquée de deux tourelles de style mujédar. Le Mozarabe est le chrétien de culture arabe, le Mujédar est le musulman converti au christianisme.

Alphonse X le sage est le modèle des souverains d’Espagne qui a permis la cohabitation entre les trois types de population. Rodrigue de Bivar, dit le Cid, vient de l’arabe sidi qui signifie seigneur. Il y a eu acculturation entre les trois civilisations chrétienne, juive et musulmane dans l’Espagne médiévale qui explique la « réaction » intégriste du catholicisme espagnol, une fois réussie la Reconquista. A trop s’acculturer, on ne sait plus qui l’on est.

Une famille locale est en visite. L’adolescent de douze ans, très petit mâle déjà, vêtu d’une chemise chic, est chargé de prendre les photos souvenirs pour le couple et la sœur. Il les fait poser devant la façade de la cathédrale au soleil couchant, devant les saints.

Je photographie pour ma part des couples d’amoureux, des femmes, des enfants, des policiers en tenue. Les amoureux dans le parc sont jeunes et isolés du reste de l’univers comme partout. « Je prévois un homme-soleil et une femme-lune, lui libre de son pouvoir, elle libre de son esclavage, et des amours implacables rayant l’espace noir. Tout doit céder à ces aigles incandescents. » Le prix Nobel de Littérature 1990 Octavio Paz, parle si bien des amoureux dans Liberté sur parole (p.113).

Une campagne pour le port de la ceinture de sécurité en voiture mobilise des jeunes volontaires de la Croix Rouge. Je prends en photo un cire-bottes (« limpiabotas ») et son client, des journaux à l’étal, anciens, évoquant la révolte du Chiapas. Je me fonds dans la ville et parviens à me faire oublier, seule façon d’être photographe selon la leçon des maîtres.

J’entre au supermarché afin d’acheter une babiole pour faire de la monnaie et rendre ainsi à qui je dois. Je tente une bouteille de « brandy » de marque « Don Pedro » de 40 cl. Je le goûte une fois revenu à l’hôtel avec un sachet de tacos secs pimentés. Il s’agit d’un rhum doux, presque liquoreux, titrant 38°. Le supermarché propose aussi toute une série de sauces de piment du plus doux (bouteille verte) à l’extra-fort (bouteille orange) en passant par le fort habituel (bouteille rouge).

A l’hôtel, je me plonge dans un livre pour attendre 20h, l’heure du rendez-vous pour le dîner. Le restaurant s’ouvre en face de la « Casa del Jade » et appartient, comme de juste, au beau-frère d’Herberto ! Nous y retrouvons Freddy buvant une bière. Comme ce repas est à notre charge, chacun choisit selon son goût. Ce sera une grillade et une salade pour moi, et nous partageons à trois une bouteille de vin rouge Califia. Les prix sont devenus « touristiques », l’ensemble coûtant 200 pesos.

Thomas ne veut pas terminer la soirée comme cela et propose d’aller « boire un verre » dans un bar à musique non loin de là. Nous ne sommes que trois à l’y suivre pour une demi-heure. Marie-Abel et Thomas tentent une piñacolada, Gilles et moi restons à la bière. Nous parlons de choses et d’autres mais l’on s’entend peu avec la musique forte. La clientèle est peu touristique, surtout composée de jeunesse locale venus s’évader du quotidien.

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Retour par la sierra à San Cristobal de Las Casas

La route nous conduit vers les hauteurs par de nombreux lacets. C’est une belle route mais encore en cours d’amélioration. Selon Guillermo, la révolte zapatiste d’il y a dix ans a encouragé l’état fédéral à entreprendre de grands travaux d’aménagement du Chiapas : écoles, routes, bâtiments administratifs. Cela contribue à désenclaver la région, physiquement et intellectuellement, encourageant le commerce local comme la diffusion des savoirs par les fonctionnaires nommés. En contrepartie, cela permet de mieux contrôler les accès à la région et d’y acheminer rapidement des troupes en cas de troubles. Haussmann, à Paris fin 19ème, avait la même idée lorsqu’il creusait ses larges avenues. Sur la route, les manœuvres au travail à la pelle et à la pioche nous font signe de loin qu’ils nous niquent profond. Pour eux, derrière les vitres de notre engin, nous sommes des presque Américains. Comme le dit Guillermo, « ils ne nous aiment pas, il faut en être conscients : on peut être gentils, mais pas naïfs ou bêtes. »

Le bus nous lâche vers 2800 m à l’orée d’un sentier qui devrait nous conduire vers « le sommet » à 3000 m. Le guide tzotzil s’est fait assister d’un autre guide local destiné à nous mener jusqu’en haut. Mais il emprunte un sentier qui laisse le pic visible nettement sur la gauche. Un paysan, qu’il interroge, déclare : « mais non, pour aller au sommet, vous devez aller tout droit, mais à 90° de votre chemin actuel ! » Nous voilà donc partis, montant « à la mexicaine », c’est-à-dire sans plus chercher de sentier tracé mais tout droit sur la pente.

Au bout d’un moment, les vagues sentes que nous sommes obligées de suivre se perdent dans les broussailles de plus en plus épaisses. Nous rencontrons un sentier tracé pour suivre une conduite d’eau, nous le suivons. Il fait le tour de la colline. C’est bon, nous voici réorientés vers le sommet. « C’est bien celui là ? – non, c’est le suivant, là… » Bon, assez d’hésitations et de faux-fuyants, nous n’avons pas trouvé le bon chemin, inutile d’insister bêtement. Nous reprenons le sentier monté et nous revenons au point de départ. Le trek n’est pas encore rôdé et les guides locaux, les distances, les heures, restent dans un flou très artistique. Ce sont les trains qui passaient régulièrement dans les campagnes qui ont imposé les horaires à nos arrières grands-parents. L’église et ses cloches rythmant les heures liturgiques avaient préparé le terrain. Ici, nous sommes encore dans l’immémorial.

Mais cette promenade n’a pas été désagréable. Nous avons marché dans la montagne sauvage, admiré les fleurs en grappes rouges dont personne ne connaît le nom, senti leur parfum suave. A la redescente, nous prenons le pique-nique au-dessus du hameau, devant une petite mare et trois croix dressées.

Nous sommes à la lisière du monde civilisé, entre les prés à moutons et les montagnes où l’on va chercher les fagots à brûler. Petits garçons et petites filles ne tardent pas à venir rôder autour de nous, dévorés de curiosité mais craintifs encore dès qu’ils voient un appareil photo. Ils finissent par s’enhardir, parlant un peu espagnol, et se dérident franchement lorsque nous leur montrons leurs visages « comme à la télé » sur les écrans des numériques.

C’est presque aussi obligeant que le Polaroïd pour nouer des liens de sympathie. Guillermo leur explique, Jacques, Gilles, Christophe et moi leur montrons le résultat ; ils sont très contents. Nous capturons Claudia en belle robe, Alicia la plus petite, Mario le plus mauviette, « 9 ans », m’a-t-il dit, Agustin en polo jaune aux boutons jamais attachés…

Nous prenons la piste, ce qui nous permet de tenter quelques photos de personnages par les vitres. Mais le résultat est rarement à la hauteur des attentes en roulant ; les petits numériques n’ont pas ce réglage de « priorité à la vitesse » qui permet d’éviter le flou. Le numérique permet cependant de tout tenter puis de recadrer ou d’effacer ce qui ne va pas.

Le bus nous conduit au pied du pic à 3000 m où nous devions nous rendre. A été érigée en haut une chapelle mais surtout beaucoup d’antennes relais de radio et de téléphone mobile ! Finalement, nous ne nous y arrêtons pas.

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Chenalho la chapelle

Sur le chemin en lacets qui mène à la chapelle, quelques centaines de mètres plus haut, est établie dans un virage une aire de presse pour la canne à sucre. Un jeune homme nous explique : « ce n’est pas pour faire du rhum mais de la chicha ». Le rhum est distillé, pas la chicha qui reste seulement fermentée. Il me demande de quel pays nous venons et, lorsque je lui réponds « de France », il s’exclame : « ah ! Francia ? Como padre Miguel ! » Et nous voici, par la grâce du père Michel, élevés au rang de touristes d’honneur : ni des « gringos » venus d’outre rio Grande, ni d’ex-colonisateurs venus d’Espagne.

Au bas de la chapelle s’étend le cimetière. Les tombes sont entre la butte de terre à croix fleurie de plastique à la quasi-maison de béton coloré selon la richesse familiale. Même dans les recoins les plus pauvres de la planète la « Distinction » de Bourdieu s’applique. La chapelle elle-même domine la vallée et veille sur le village. Trois croix s’élancent vers le ciel, concurrencées récemment par les poteaux qui portent l’électricité aux maisons.

Le lieu de culte est sombre et enfumé, bien que de construction assez récente. Des fidèles en prières dès le matin ont allumé des dizaines de bougies et encensent les saints sous vitrines. Les marmonnements montent, monotones, tandis qu’un fidèle intéressé veut absolument me montrer où se trouve ce que je comprends vaguement (son espagnol tire plutôt sur le tzotzil) être la « tirelire aux offrandes ».

Nous redescendons vers le « zocalo », le centre du village, où veille un garde municipal vêtu de sa culotte bouffante, de son panama et de son long bâton. Une jeunesse désoeuvrée ayant passée l’âge de l’école obligatoire nous regarde passer, accoudée au monument de béton armé qui supporte des slogans politiques. L’église est vaste, sombre et quelconque. Des fidèles y discutent. « C’est comme à la mosquée, me dit Guillermo, les gens viennent ici pour se rencontrer et traitent de leurs affaires. »

Neuf heures sonnent – c’est l’heure de la rentrée scolaire pour les plus petits du primaire. Nous les voyons défiler par deux ou trois, chargés de leur gros sac à dos. Ils sont mieux vêtus que les préadolescents, les chemises moins plissées et mieux boutonnées par des mères qui ont encore le droit de les toucher. Les autres imitent déjà leur père et se moquent de cette coquetterie de femme, exagérant à dessein la virilité de leur décolleté et le laisser-aller masculin de leur tenue.

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Chenalho le village

A Chenalho nous attend la Posada, une auberge riante au bord du rio dont le chant nous accompagne en contrebas. Les douches sont froides parce que le garçon de service ne commence à allumer un feu de bois sous le ballon d’acier que lorsque nous faisons la queue devant les cabines, nos serviettes à la main. Il a lu la Bible et retenu que « les premiers seront les derniers ». En effet, qui passe après les autres bénéficie d’une eau qui commence à tiédir. Thomas, qui prend sa douche juste avant le dîner pour que tout le monde aie ses aises, a eu tout son content d’eau chaude. Mais la douche, même froide, est un luxe après la chaleur de l’après-midi et la terre récoltée sur le chemin de la grotte. Les chambres de l’auberge font comme des stalles à chevaux. La porte est double, s’ouvrant en haut et en bas, une entrée inutile devait être la mangeoire. Nous voici comme des bêtes parquées à l’écurie. Mais les lits sont grands et les matelas confortables.

La fraîcheur tombe avec le soir ; nous sommes à 1200 m d’altitude. Le dîner commence par une soupe épaisse de maïs au goût chaleureux de pain qui sort du four. Suit un bifteck de bœuf coupé fin et très cuit accompagné de sa demi pomme de terre en robe des champs, de quelques rondelles de tomate et d’oignon doux, et de son fragment de piment vert. « Comment peux-tu avaler une chose pareille ? » se récrie une fois de plus Marie-Abel, épouvantée par la brûlure du piment. Herberto nous offre un verre de vin « Califia », un rouge mexicain fort en teinte issu de la Baja California. Il est râpeux, robuste en alcool, trop capiteux sur de la viande rouge ; il réclamerait plutôt du gibier. Mais nous apprécions cette attention. Une rondelle de « dulzano » (la pêche-abricot) et un biscuit aux amandes « maison » (véritable cette fois) achèvent le menu.

La nuit est calme, sans les bruits des précédentes. Le petit-déjeuner est, comme chaque jour, plantureux, à croire que nous devons marcher la journée. Entre omelette et papaye s’insèrent des céréales, des galettes, du yaourt, du jus de mangue, deux sortes de thé, du café…

Nous allons à pied par les rues de Chenalho en direction du cimetière situé sur la pente. Un coin de rue nous permet de garder le souvenir photographique d’une plaque à la gloire d’Emiliano Zapata. Le gauchisme de bon ton dans les milieux intellectuels ne garde de la révolution mexicaine que le souvenir des redistributeurs de terre Pancho Villa et Emiliano Zapata.

Il occulte volontairement le combat des paysans mexicains contre l’ordre nouveau que toute révolution apporte aussi. Au nom de Dieu, la modernité révolutionnaire mexicaine fut aussi rejetée. La Christiade entre 1926 et 1929 ne fut pas qu’un mot. Les Cristeros se sont dressés contre l’entreprise d’adaptation de la laïcité mexicaine, contre la séparation brutale de l’église catholique d’avec l’Etat. La « grande peur » de la masse des campagnes a surpris les intellectuels et, aujourd’hui encore, ils ne veulent pas la voir, ni s’en souvenir. Casser les règles et les coutumes, surtout quand elles touchent au sacré, traumatise les paysans peu cultivés et passablement superstitieux. Le peuple aussi peut être « réactionnaire ». Et, sauf à éradiquer en masse, comme Staline ou Pol Pot, pour créer un improbable homme nouveau à la Frankenstein, il faut composer avec cette réalité là. Au Mexique, il a fallu revenir sur les mesures radicales pour adopter une laïcité tempérée.

Un peu plus loin, ce sont de jeunes garçons qui se rendent à l’école, vêtements lâches et sacs sur le dos. Chemises défaites, peau bronzée, grands yeux noirs veloutés taillés dans leurs traits encore incertains, ils hésitent vers 12 ans entre enfants et adultes. Teint de pêche mais traits peu mobiles, ils ont la curiosité naïve des garçonnets mais déjà l’air bravache des machos.

Ils répugnent à se faire photographier et, quand nous prenons toute la rue, détournent le visage. Cela donne une scène curieuse où chacun semble fuir quelque chose d’invisible sur la photo.

Certains garçons sont en vélo. Ce type d’engin est très à la mode ici. Ils traînent avec des copains sur le chemin de l’école, retardant le moment de se retrouver assis en classe. Certains s’arrêtent en bande à la boutique de jeux vidéo près de l’église.

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Chenalho : la grotte

Chenalho est un gros village comme les autres mais au bord d’un puissant rio. Les gens y sont plus libres et moins peureux que sur les hauteurs. Peut-être sont–ils moins isolés, reliés par une vraie route. Le saint patron est Pedro et un prêtre français a officié ici durant des années. Il s’agit du père Michel Chanteau qui a passé dans ce village plus de trente ans de sacerdoce après s’être embarqué sur le paquebot « France » le 17 décembre 1964. Il a joint l’Amérique latine via New York. Padre Miguel rencontre à son arrivée au Chiapas un jeune évêque, Samuel Ruiz, avec lequel il luttera contre l’injustice et pour la dignité des Indiens. Un jour de février 1998, quatre jours après sa dernière célébration pour les morts du massacre d’Acteal assassinés par des paramilitaires le 22 décembre 1997, il est transféré à Mexico et expulsé vers la France.

Au vu de la chaleur, Thomas part à la recherche d’une boutique pour acheter du Coca frais pour tout le monde. Il coûte 5 pesos le demi-litre ici, pour 3 ce matin à Santiago del Pinar et 15 en ville. Il y a bien cinq ans que je n’ai bu de ce concentré de sucre caféiné symbole des Etats-Unis, recommandé quand même par l’OMS pour la réhydratation des dysentériques. Je n’aime pas ce taux de sucre, 11 g par litre, ni la culture véhiculée par le produit. Mais j’apprécie aujourd’hui cet instant de fraîcheur revigorante après notre marche sous la forte chaleur.

Deux gaminos en vélo, dépenaillés mais vifs, s’arrêtent devant le bus qui attend. Leur intérêt porte surtout sur ces vélos tout-terrains qu’ils aperçoivent sur le toit. « C’est pour quoi faire, ces vélos ? » me demandent-ils. Eux-mêmes sur un VTT, ils sont curieux de ces nouvelles machines. Herberto a en effet emporté trois vélos qu’il a niché sur la galerie « si nous voulons faire un tour », nous a-t-il dit. Pour son premier groupe de marcheurs, il a bien fait les choses, apportant ici ou là une délicate touche d’attention, du vin rouge le soir, le yaourt ce matin, ces vélos sur le toit. Il a envie que les touristes reviennent et je le dis bien fort : « allez-y ». Ce pays, cette région, cette petite agence de trek le méritent ! Merci Herberto de nous faire connaître ce coin encore sauvage du Mexique avec ce soin attentif. Mais il m’est difficile d’expliquer tout cela aux gamins, en espagnol. Je me contente de leur dire que les vélos nous servent à nous promener dans la montagne et ils s’en contentent.

Un quart d’heure de bus plus loin et un demi-litre de Coca plus tard, nous sommes fin prêts pour aller explorer une grotte qui s’ouvre aux abords du rio. Nous n’avons pas besoin de sac ; presque tout le monde le prend, par habitude ou par peur de manquer d’une gourde, mais je viens de bien boire et la proximité du rio devrait nous promettre une atmosphère pas trop sèche dans l’heure à venir. Je fais bien.

Tout commence par une pente très raide dans un champ de bananiers où broute un cheval. Le sol plonge vers le rio bordé d’arbres. En remonte un jeune garçon portant un lance-pierres autour du cou. « C’est pour tirer les oiseaux ? » lui demandé-je ; « oui. – Et tu en as eu ? – non. – Tu n’es pas un bon chasseur, alors. » Geste désabusé du gamin : « oh, ils me repèrent, maintenant. » Avec son tee-shirt trop clair, il fait tache dans le paysage. Il devrait revoir la cassette de Rambo et, comme lui, retirer sa chemise et s’enduire de traits de boue pour se camoufler mieux. Il connaît Rambo, « c’est peut-être une bonne idée », convient-il.

La pente s’accentue dans la végétation bien verte qui surplombe la rive et dans laquelle nous passons souvent courbés. Nous longeons une falaise calcaire sur un sentier bien étroit. Au bout, une cascade surgit, rafraîchissante par la bruine qu’elle diffuse alentour et apaisante par son bruit. Nous faisons provision d’ions négatifs, si bienfaisants pour l’humeur, paraît-il.

Nous poursuivons un peu plus bas jusqu’à l’eau bouillonnante du rio qui s’élargit et s’apaise entre les rochers. Un gué nous permet de le traverser. Une rude montée dans la végétation grassement abreuvée nous attend. Quelques passages sont rendus glissants par cette humidité perpétuelle. Thomas fait installer une corde mais ce soutien est plus psychologique qu’efficace car une corde molle ne retient pas celui qui s’y agrippe. La corde volante est comme l’étoile pour le sage chinois : le touriste a la tête levée pour la contempler et ne voit plus le puits devant ses pieds. En se focalisant sur la corde pour « se retenir », on ne fait plus attention au terrain ni aux prises, on ne se soucie plus de son équilibre. Ce provisoire mal fixé rend maladroit. « C’est pour rassurer », dit Thomas. Mieux vaudrait carrément s’encorder. Tenus par la boucle autour de la taille, le mou rattrapé par celui qui contrôle, tout loisir serait au grimpeur de regarder ce qu’il fait et d’assurer ses prises.

Nous voici devant une large grotte. Elle est très vaste et sa gueule noire s’ouvre comme un bâillement dans la montagne. De la voûte tombent de courtes stalactites qui font comme des draperies. Les rochers qui s’étalent en chaos pentu dans la grotte sont humides et moussus. Le rio bouillonne bruyamment en contrebas avant de disparaître dans les profondeurs obscures de la montagne. Nous ne pouvons descendre le voir de plus près, le terrain est déjà difficile. Un tronc d’arbre ébranché, apporté jusqu’ici et planté verticalement, doit pouvoir servir d’échelle mais il faudrait être casse-cou pour y entraîner un groupe qui a déjà du mal à marcher debout sur des sentiers rocheux. Herberto prend force photos avec son Sony numérique. Elles sont destinées à son « site internet » qui assure la promotion de son agence de trek. Nous servons de cobayes pour le récit illustré qu’il compte mettre en ligne pour attirer des randonneurs dans sa région.

Carlos, le chauffeur, est resté près de son bus ; Hélène est restée avec lui. Nous lui montrerons sur les petits écrans des numériques les horreurs auxquelles elle a échappé. Tous les autres sont là, Miguel le guide Tzotzil du jour, Freddy l’aide-chauffeur à moustache qui étouffe aujourd’hui sous une chemise en jean – et le guide ultra local, du village voisin, en chemise bleue, pantalon et chaussures de ville, qui ne se salira pas une seule fois dans ce périple !

Nous remontons la pente, contents. Cette verdure et cette eau rugissante nous ont changé du cagnard depuis midi et cet exercice sans sac (pour moi au moins) a modifié les perspectives du jour sur la randonnée.

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Santiago del Pilar

La route ne dure pas plus d’un quart d’heure pour joindre le village de Santiago del Pilar. Il est serré autour de sa place centrale qui contient l’église à trois cloches, visibles dans les campaniles ouverts, le tribunal, le bureau du « Président municipal », le poste de police fédérale et les écoles primaires. Le tout sur 200 m², pas plus.

Notre arrivée sur la place perturbe certains des cours ; nous sommes une attraction rare pour les enfants en ces coins reculés. Cela me rappelle l’arrivée du cirque itinérant, chaque printemps dans un village de la Beauce isolé au milieu des champs, lorsque j’avais 6 ans. Nous allions voir les singes, le lion et les Gitans. Ici, les frimousses éveillées des enfants vont voir les touristes. Ils nous détaillent avec curiosité. Les filles gardent une certaine réserve, même à 8 ans, mais les garçons, plus hardis, plus débraillés, s’émulent en bande. Ils n’hésitent pas à se bousculer à la porte pour nous voir. Le maître s’empresse de venir nous accueillir pour reprendre la situation en main. Il échange quelques mots évidents comme « d’où venez-vous, où allez-vous aujourd’hui », avant d’ouvrir le parapluie politico-zapatiste et de nous déclarer que, pour nous promener dans le coin, il nous « faut demander l’autorisation du Président Municipal. » Je ne sais pas s’il a été formé à Cuba, mais cela y ressemble. Après ce court intermède, il fait se rasseoir les enfants et ferme sa porte. Pas de compromission avec le capitalisme, la curiosité – naturelle – des enfants doit être gérée : on passe quelques minutes avec les étrangers en orientant bien la conversation, pour que chacun puisse assouvir sa curiosité, puis on referme la parenthèse et on passe à autre chose.

Nous ne visitons pas l’église, qui date de 1979, sans être aussitôt accompagnés par quelques-uns des adultes qui badaudent sur la place. Peut-être allions-nous vandaliser quelques saints ou – pire – prendre des photos hérétiques ? Ils s’empressent de refermer la porte de l’édifice une fois que nous sommes sortis. Nous n’aurons pas droit à une seconde chance.

Nous attendons notre guide local, négocié avec le municipal. Il tarde car les horaires paysans n’ont pas la précision de ceux des villes. Lorsqu’il se présente, en chemise jaune canari, il déclare s’appeler Mateo. Il a le teint cuivré et aime se tenir au soleil.

Nous partons à pied, sac sur le dos, parmi les collines. Le paysage est varié, comprenant champs, prés, friches et hameaux agricoles disséminés sur les collines. Les champs sur la pente ont les sillons verticaux, ce qui est une hérésie environnementale, l’eau de pluie poussant la terre à descendre vers le fond de vallée. « Ces champs sont parfois si pentus que les paysans doivent s’encorder pour les cultiver », nous révèle Guillermo. La région est riche, mais isolée. Nous sommes cependant la curiosité des habitants, moins peureux que ceux d’hier. Sur le chemin, un tout petit garçon sans culotte pisse debout, tout en faisant autre chose, d’une indifférence complète aux étrangers qui passent. Plus tard, une petite fille serre un jeune poulet en guise de poupée sur la peau nue de sa poitrine.

Des caféiers poussent sous des bananiers qui les protègent des trop fortes ardeurs du soleil. Les lianes de haricots s’enroulent sur les tiges de maïs déjà mûr qui leur servent ainsi de tuteurs en attendant la récolte. Rien n’est perdu. Les carrés de béton devant les maisons sont des aires de séchage pour les grains de café. Les fruits sont mis à macérer en bassins avant d’être décortiqués par une machine actionnée à la main. Cela demande de l’énergie et un jeune homme, devant une maison de torchis, en a ôté sa chemise. Une famille se préoccupe de récolter les fruits avant la macération. J’offre ma barre de Granny que je ne mange jamais à une maman, « pour les enfants ». Cris de joie des garçons, comme s’ils avaient reçu quelque objet rare et précieux.

Soleil, humidité, la marche est plus lourde que les jours précédents. Au bout de 9 km au podomètre de Jacques, quelque part au-delà de midi, Thomas demande à Mateo de s’arrêter là pour pique-niquer. L’objectif était « le rio » mais il s’est avéré plus tard qu’il était encore loin. « 40 mn », nous disait Mateo. Certes, pour un autochtone qui marche sans sac et connaît le chemin, pas pour notre groupe où certains suivent avec difficulté faute d’entraînement.

Ceux-là ont sans doute trop d’affaires inutiles dans leur sac. J’ai aperçu hier une grosse trousse pleine de médicaments, par exemple. Le pique-nique, sous un arbre ombrageux, est bienvenu. Hélène porte un tee-shirt où figure l’inscription : « il n’y a pas de joie sans vin ». Aujourd’hui où il n’y a que la gourde, ce ne doit pas être le bonheur. « C’est une citation du Talmud », précise-t-elle. Sous le vaste oranger qui nous protège, devant le spectacle des bananiers du champ qui nous sépare du chemin poussiéreux, elle déclare rêver d’une bière glacée, « une blanche bien citronnée », tout en mâchant son sandwich à la mortadelle locale.

Nous ne reprenons pas la marche sous le cagnard. Herberto appelle le bus par talkie-walkie (il est plein de ressources, cet hombre !) et l’engin vient nous prendre à demeure pour deux heures de route jusqu’à l’étape du soir. Des gamins croisés en route font des signes au bus, d’autres nous regardent passer immobiles, comme figés par cette incongruité.

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Larrainzar

Une auberge nous attend à Larrainzar, près de l’église san Andrès. Nous camperons dans la cour, à l’arrière. Les tentes y seront serrées mais tiendront toutes. Les deux pièces donnant sur la rue sont vides, à l’exception d’une grande table et de bancs. La douche n’est qu’un lieu clos où l’on apporte son eau, un seau d’eau chauffée sur un feu de bois allumé dans la cour, avec un autre d’eau froide pour effectuer le dosage dans une cuvette. C’est sommaire mais efficace et tout le monde y passe avec plaisir.

Nous sommes à 1800 m et la brume tombe avec la nuit sur le paysage, le poulailler et l’enclos à cochons derrière la cour. Cela caquette et cela ronchonne jusqu’à la nuit. Ensuite, tout se calme à peu près. Des pétards partent vers le ciel en signe de fête prochaine. Il y a toujours une fête pour un saint quelconque, dans les villages. Ici, je crois qu’il s’agit de la fête d’une confrérie chargée d’honorer un saint, qui tombe demain.

Et il commence à pleuvoir. Lentement, mais avec la certitude de qui a le temps et qui n’est pas prêt de s’arrêter. Heureusement la bière est fraîche et le dîner somptueux. Il a été préparé dans un restaurant appartenant toujours à l’omniprésent Herberto et apporté ici en camionnette par sa femme. Après la soupe de légumes viennent les lasagnes farcies de viande, de grains de maïs et de petits pois. La recette est simple : faites cuire séparément, empilez couche par couche et recouvrez de fromage avant de gratiner. C’est délicieux après une marche.

Au matin la pluie a cessé mais la nuit a été ponctuée de pétards, les tirs allant souvent par trois. Le charivari a commencé vers les 3 h du matin pour ne plus s’arrêter, avec une salve toutes les heures. « Rituel », dit-on, « coutume locale liée au Carême ou aux rites mayas ». Au matin, la rue qui longe l’église et qui monte vers notre maison, a été barrée par des villageois costumés qui ont installé un véritable vestiaire derrière des draps tendus. Chaque saint a sa confrérie qui s’occupe de lui, de l’habiller, de laver ses tenues, de le sortir en procession une fois l’an et de danser pour lui. La plus importante est celle du saint patron de la ville. La confrérie se purifie en lavant tous ses vêtements avant de commencer la cérémonie. Ce sont eux qui ont envoyés les pétards durant la nuit. Ce sont de grosses fusées tenues à la main à 45° et qui partent vers le ciel dans une gerbe d’étincelles et un panache de fumée, avant d’exploser à une trentaine de mètres. Leur tige de bois, parfois, retombe sur le toit avec un bruit de tringle.

Je commence la visite du village par l’église San Andrès, tout près. Elle date de 1911 et sa façade est peinte d’ocre et de bleu azur. L’intérieur est moins païen qu’à Chamula mais comprend de sages châsses de saints devant lesquelles s’étalent des bougies et des pièces de monnaie, à hauteur de hanche. Deux hommes en yéti marmonnent une litanie, les yeux perdus dans la mémoire. Deux très jeunes adolescents me sourient, plus intéressés par mes chaussures de marche et par mon pull polaire que par les saints immobiles alentour. Une jeune femme est agenouillée, un bébé dans le dos qui ne dit rien et regarde de ses grands yeux noirs. Les fidèles me semblent plus préoccupés par les gestes à accomplir que par le spirituel ; allumer précautionneusement la bougie et redresser sa mèche pour ne pas qu’elle charbonne semble une prière plus évidente que les mots. L’attitude devant la vie, disait Alain, tient au poids de la profession.

Sur le trottoir, dans un coin de la place, un boucher dépiaute un arrière train de bœuf noir. Il a disposé les sabots de la bête pour montrer ce qu’il vend. Des gamins regardent faire, intéressés par ces gestes professionnels et des chiens s’approchent, l’air de rien, pour laper le sang qui a goutté à terre et chiper quelque déchet.

Une voiture civile banale passe au ralenti dans les rues, un haut-parleur sur le toit. Il diffuse de la musique tonitruante, entrecoupée d’une annonce en forme de litanie : « camarrones ! camarrones ! » Des ménagères à cabas ou de jeunes garçons dépêchés au sortir du lit s’empressent autour du véhicule dont le coffre, ouvert, recèle un grand bac de crevettes sur lit de glace et de la morue séchée.

Ce matin, le bus refuse de démarrer, ce qui nous laisse le temps de faire un autre tour de village. Je passe devant une école où des collégiens se rendent, habillés de neuf mais prévoyant largement la chaleur. Comme partout, les filles vont par bandes de trois qu quatre, les garçons souvent par deux. L’âge de 12-13 ans est celui des amitiés, le désir ne vient que plus tard, surtout dans ces pays encore « tenus » par la religion faute de pilule ou de capotes accessibles au porte-monnaie.

Le bus reste toujours muet. Nous le poussons vers le haut puisque la rue dans laquelle il est garé est barrée, mais la distance qui lui reste n’est pas suffisante pour lancer le moteur. La confrérie discute alors, certains manifestant une opposition véhémente mais la majorité décide : elle lève les barrières pour permettre à l’engin de dévaler la rue jusqu’au bout et d’enclencher le démarrage. Plein succès.

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San Juan Chamula : l’église

L’autre attrait de cette église est son paganisme affiché. Saint Sébastien est le patron de l’église de Chamula et il a du travail. Rien de catholique dans cette église, je ne sais si l’on y célèbre parfois une messe. Je comprends pourquoi il est interdit de filmer, de dessiner et même d’écrire ! Devant « l’autel », une vieille est en train d’égorger un coq en psalmodiant des paroles qui ne sont pas d’Evangile. De frêles bougies tentent d’éclairer cette scène de sacrifice, creusant les visages et amplifiant les ombres mouvantes des officiants à genoux. Les sorcières de Macbeth ne devaient pas être autres. Le sol est jonché de brassées d’aiguilles de pin qui donnent une atmosphère de crèche à cet endroit que les petites fenêtres rendent sombre. Pas de banc ni de chaise, « on ne s’assoit pas » est un autre de ces mandements menaçants affichés complaisamment en espagnol ET en anglais à l’entrée.

Les « saints » font tapisserie, j’en ai relevé (de mémoire) au moins une bonne vingtaine, pour tous les maux que vous pouvez avoir. Pas de problèmes sans solutions, même les cas les plus désespérés, « amour, affection retrouvée, retour immédiat de la personne aimée, fidélité absolue entre époux, mariage, travail, chance, désenvoûtement, impuissance sexuelle, résout les difficultés de famille, attraction de clientèle pour commerçants, neutralise toute adversité et influence néfaste ou maléfique, surmonte tout obstacle quel qu’il soit » – on croirait une litanie de griot africain dont les cartes vantent les mérites dans les boites aux lettres parisiennes.

C’est la même chose ici. Point de marabouts en cette église mais des saints qui pendent, visages de bois vers vous, prêts à écouter n’importe quelle élucubration d’un air docte et impassible, les lueurs de cierges coulés dans des verres à moutarde allumés à leurs pieds animant leurs visages de bois, leur donnant un œil qui voit tout. Les prières deviennent mélopées, la raison se perd dans le bercement chanté, la cure se fait dans la tête. C’est une psychanalyse vieille comme le monde qui fait « dire » à haute voix les maux qui, s’objectivant en mots, se rendent neutres, s’atténuent, disparaissent.

L’ambivalence des dieux païens et des saints chrétiens a permis de trouver avec pragmatisme un équivalent martyr catholique pour chacun des anciens dieux mexicains. L’ange luttant contre le Mal, saint Michel ou saint Georges, est un guerrier aztèque ; les guerriers morts au combat accompagnaient le Soleil dans sa course comme les anges compagnons de Dieu. Anne, mère de Marie est Toci « notre aïeule », Saint André le Cinquième Soleil, saint Barthélémy Xipe Totec, le dieu de l’écorchement, saint Christophe à tête de chien le dieu qui accompagne les morts.

Saint Jean-Baptiste est dieu de l’eau et protège les moutons alentours, saint Juanito serait son petit frère ; lui protégerait les saisonniers employés dans les fermes de la côte. Saint Jacques est le patron des bêtes de somme, face d’Espagnol têtue comme une mule (il y a de l’ironie méchante chez les Tzotzil). Saint Michel patronne les musiciens, on ne sait pourquoi ; peut-être parce qu’il est chargé de garder leurs femmes quand ils jouent (donc de terrasser le dragon de la luxure ?). Saint Nicolas protège les poules (!) – je ne sais s’il les ressuscite des saloirs bouchers. Saint Jérôme est appelé Jermino, il veille sur tous les guérisseurs par analogie avec son lion qui le garde, le « bolom » comme l’animal est appelé ici. Saint Manuel et saint Matthieu (dieu Telpochtli) veillent sur les gens et sur les enfants.

Saint Jean l’Evangéliste aurait été le premier à cultiver le maïs, il faut y voir la christianisation du dieu maya. Saint Laurent sur son grill a recyclé le dieu du feu Xiuhtecutli. Je trouve même un saint Judas mais ce n’est pas le roux de légende au nez crochu, appelé « pukujes » ici (Juif ou diable) et qui a vendu le Christ pour 30 deniers avant de se pendre. Il s’agit de Judas Tadeo. Il apparaît le dernier de la liste des douze apôtres selon Matthieu 10.3 et Marc 3.18. Sans doute était-il le frère de Jacques le Mineur.

Je ne tarde guère à ressortir sur la place pleine de lumière où se tient un marché aux légumes sur l’esplanade et des artisans dans une rue qui descend. Ce dernier endroit, plus libre et plus vivant offre quelques opportunités de photos. Les gens d’ici n’aiment pas cela, croyant toujours soit que l’on vole leur âme ou que l’on fait de l’argent sur leur dos. Il faut rester discret, agir avec naturel sans assaillir. La photographie est un art du regard, elle ne saurait être une agression. Pas de confrontation pour voler on ne sait quel scoop mais un accompagnement des êtres dans leur vérité d’attitude. Il faut pour cela être seul car je connais trop ce panurgisme des touristes, même des mieux intentionnés, qui, dès qu’ils voient un de leur congénère prendre une vue, se disent aussitôt : « tiens, pas mal je n’y avais pas pensé ». Et hop ! En un tour de main vous avez quatre ou cinq pékins alignés comme à la parade, l’appareil à l’œil. Pas de cela avec moi !

Trois-quarts d’heure nous suffisent largement pour humer l’atmosphère malsaine de l’église et explorer par contraste la place pleine de lumière et de trésors humains. Quelques notables sortent d’un conseil vêtus de la culotte courte, des sandales, du panama et de la tunique tzotzil en laine noire qui leur donne un vague air de yétis. Ils piétinent devant la maison commune que l’on reconnaît à son horloge. Ils portent les bâtons, signes de leur commandement annuel et instruments du respect de l’ordre.

Des gamins jouent, indifférents à l’univers, gavroches de 12 ans aux boutons défaits, petite fille traînant un bébé dans un chariot, petits patauds qui se roulent autour de leurs mamans commerçantes à étal. Passe un adolescent soigné en chemise bleu roi dessinée et en jean noir de noir. Lui aussi porte panama mais il ne doit pas vivre au village, plutôt connaître la grande ville. Est-il un rejeton de l’élite locale ? Le fils d’un fonctionnaire fédéral ou d’un cadre du parti nommé ici ?

Nous reprenons le bus pour une trentaine de minutes. Nous poursuivons à pied, parmi les villages. Le pays apparaît très rural, très fermé. Peu de « bonjour » de la part des paysans ; les enfants, à notre vue, se cachent. Des femmes s’enfuient en attrapant leur dernier né ou un agneau. Notre passage provoque un véritable choc culturel. Nous sommes le premier groupe du premier voyage. Dès la fin de l’année, les touristes qui marchent feront partie du paysage mais on nous prend encore pour des espions fédéraux ou pour des « passeurs » de clandestins vers les Etats-Unis. L’immigration sud-américaine qui traverse le Mexique est en effet très répandue.

Ici la fertilisation des champs se fait encore sur brûlis, méthode ravageuse bien qu’écologiquement « correcte ». A un moment, un verger entier de pêchers est en fleurs. Ces petits doigts roses au bout des branches, agités par la brise, semblent se tendre vers nous pour nous saluer. Ils sont plus amicaux que les gens.

Un champ de maïs séché sur pied dresse ses tiges mortes comme une malédiction vers le ciel. Nous parlons un peu avec le guide du jour ; il nous apprend quelques mots de tzotzil. Bonjour se dit « léoté », au revoir « tian mé », va doucement « oun koun », merci « kolaval » et – grâce à Hélène, qui est belge – nous apprenons que le chou de Bruxelles (appelé à Bruxelles « petit chou ») se dit « itah ».

Nous marchons 21 km en tout aujourd’hui, six heures coupées par la visite de Chamula. Le terrain connaît pas mal de dénivelés. Le groupe est plutôt fatigué de toutes ces pentes à monter puis descendre. Arrivés à la route, nombre veulent attendre que le bus, depuis la ville voisine, vienne nous prendre plutôt que de marcher encore un quart d’heure. Mais le bus, comme le Manitoba, ne répond plus (les amateurs d’Hergé comprendront). Nous poursuivons donc un quart d’heure le long de la route pour atteindre le bourg.

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San Juan Chamula : accueil tzotzil

Nous repartons à pied en traversant le village. Nous visitons à l’orée des maisons une vaste serre à roses où les employés sont en train de cueillir, d’égaliser, d’humecter et d’emballer des bouquets. Je leur demande si nous pouvons les prendre en photo et ils acceptent, heureux. Leur travail s’en trouve comme justifié.

Suit une rude montée, mais nous sommes habitués depuis hier. Il faut bien sortir de la vallée et les plissements volcaniques de la région sont jeunes. Nous aurons ensuite du plat. Le chemin nous conduit à longer une école primaire. Son bourdonnement continu se change en chant à notre vue : « lapiz ! lapiz ! » (des crayons !), crient les mioches. Le guide local du jour distribue des barres chocolatées emportées à cet effet. Les garçons se bagarrent pour les avoir mais dans un chahut plus joyeux que sanguinaire même si l’un d’eux est écrasé au sol par ses copains. Ce sont des garçons, ils aiment les jeux brutaux et savent encaisser. Ils distinguent aussi parfaitement ce qui ressort de la méchanceté ou de la simple exubérance.

Nous poursuivons par des hameaux où se construisent des maisons d’adobe (briques crues séchées) ou de pisé (argile et paille compressés) monté sur claie. Cela jusqu’au village bien connu de San Juan Chamula, chef lieu de la communauté indigène la plus vaste du Chiapas, celle des indiens Chamulas de langue tzotzil. Il chapeaute 84 villages alentours et réunit les 54 autorités indigènes et les 16 policiers locaux élus (ou plutôt « désignés ») pour un an.

Juan Perez Jolote le précise bien dans son autobiographie, Tzotzil, publiée en 1952 et traduite en français aux éditions La Découverte en 1981. Il raconte son existence d’enfant battu par son père ivrogne (qui ne le cognait que lorsqu’il était sobre) ; son départ à la fin de l’enfance pour découvrir le reste du Mexique et la révolution ; puis son retour, une fois adulte, pour se marier et vivre entre ses parents le reste de son âge. La vie des hommes Chamula, à l’entendre, tourne toute autour de l’alcool qu’on offre en toutes circonstances et qu’il est mal venu de refuser.

L’église blanche et bleue a un petit air méditerranéen. Elle a été reconstruite après un incendie et n’a rien d’ancien. Le parvis clos devant elle est la version christianisée de l’espace rituel préhispanique, l’ancien « mur des serpents » de chaque temple nahualt. Il figure le centre du monde avec des reposoirs aux quatre coins et son point central surmonté depuis le 16ème siècle d’une croix de pierre. Reposoirs et croix centrée dessinent le quinconce, signe du mouvement cosmique indien et de l’écoulement du temps.

L’attrait de l’église est tout autre. D’abord par l’interdit qui frappe toute photo à l’intérieur et toute photo sur le parvis lors des cérémonies. Si l’on voulait attirer les foules par ce « mystère », ce ne serait pas mieux ! A l’intérieur, nous constatons vite, cependant, qu’il ne s’agit pas d’une machiavélique opération de marketing mais plutôt d’une xénophobie ethnique que je n’ai aucun scrupule à dénoncer comme telle. Comme je prenais mon carnet pour noter tel ou tel nom de saint, un cerbère muni d’un bâton m’a intimé brutalement l’ordre de n’en rien faire. « Pas de photo, pas de dessin, pas d’écriture ! », m’a-t-il jeté dans un espagnol comminatoire, l’air rogue. Certes, le tourisme, notamment américain, est envahissant et la population a le droit de se préserver de ses atteintes les plus choquantes. Mais pas au prix de la vexation gratuite. La bêtise, suivie de la vanité, puis de l’hypocrisie, sont les défauts que je hais le plus en ce qu’ils changent l’homme en une version sans piles. L’Asie, ô combien plus subtile, a ses interdits touchant à la religion et aux coutumes ; mais ils sont délivrés avec un tact qui font paraître les Toztzil de cette campagne comme de venimeux barbares.

« Barbare » : je n’utilise pas ce mot gratuitement. S’il n’est pas dans ma conception du monde de déprécier les autres cultures sous le prétexte que « la mienne » serait la meilleure – mes critiques des rigidités françaises en témoignent – il n’est pas question d’en rester au très naïf « comprendre, c’est accepter ». Je pense au contraire qu’être clair dans sa tête est la seule façon de regarder les autres avec lucidité.

Les Indiens du Chiapas ne sont pas des agneaux bêlants : outre l’un des leurs déjà cité (Juan Perez Jolote) qui note leur méchanceté gratuite et leur penchant à l’ivrognerie chronique, Jacques Soustelle lui-même, ethnologue respectueux des populations et amoureux du Mexique, en témoigne. Dans Les Quatre Soleils (Plon Terre Humaine 1967, p.235), il narre cette histoire : « En 1868, les Chamula du Chiapas, convaincus que les ladinos (Espagnols) « avaient dans l’antiquité choisi l’un d’entre eux pour le clouer sur la croix et l’appeler leur Seigneur », décidèrent d’en faire autant. Ils choisirent à cette fin un garçon de dix ou onze ans appelé Domingo Gomez Checheb, du village de Chamula et, l’ayant conduit au lieu dit Tzajal-hemel, le clouèrent sur une croix par les pieds et les mains : le malheureux poussait des cris de douleur, tandis que les Indiennes au comble de l’exaltation recueillaient le sang de ses blessures et brûlaient de l’encens autour de lui. Il expira peu après sous les yeux de milliers d’autochtones accourus de toute la région. » Superstition, croyance au complot, exaltation mystique, comportement de secte, insensibilité collective – c’est bien de « barbarie » dont il s’agit.

Certes nous sommes cinq générations plus tard, mais le comportement des habitants du village de San Juan Chamula aujourd’hui ne m’a pas conforté dans l’idée qu’ils seraient désormais incapables de répéter de tels sacrifices démoniaques.

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Conversation anticomplotiste au petit-déjeuner

Nous passons une bonne nuit sous la tente. Il faut dire qu’Herberto, le « Maître de jade » et accessoirement le directeur de l’agence locale de trek, avaient bien fait les choses. « Il aime les touristes », nous avait dit Thomas. Il a envie de voir se développer les villages, se désenclaver la région, de créer des emplois pour les « muchachos » comme il les appelle. Cet homme est un entrepreneur. Il ose. Pour la tente, il avait prévu le superflu, comme si nous étions américains ! Un matelas mousse chacun, deux couvertures, des draps de coton… J’ai quand même dormi dans mon duvet, par habitude et avec le sentiment d’être dans un cocon. Nous sommes réveillés peu après 6h, non par les coqs, mais par des haut-parleurs ! Il s’agit de la « radio locale » sur l’exemple de Cuba et de la Chine maoïste. Ici, la commune diffuse informations et félicitations communautaires. Je note au vol un merci « à Rosa Martinez », puis « aux élèves de l’école Machin… »

Marie arrive la dernière au petit-déjeuner ; elle prend ses aises. « Bonjour Marie… », lui dit Jacques, « …pleine de grâce », ajoute Guillermo. Cela déclenche chez Hélène le souvenir de sa lecture du Da Vinci Code, que Gilles a presque terminé dans l’avion.

Est-ce de l’histoire ? Du roman ? C’est un fatras de « mystères » divers mixés à la sauce marketing. Comme roman, cela se lit bien et est efficace. Les Américains ont su inventer un nouveau genre littéraire, le thriller, et y exceller. J’ai aimé ce disneythriller. Tout a été dit sur les spéculations invraisemblables et les erreurs historiques mais, si nul ne peut raisonnablement y croire, jeux de piste, complot des Méchants, culte de la Femme et happy end familial sont ramassés en une action pleine de rebondissements qui conservent l’attention intacte. On rejoue Peter Pan mais c’est palpitant !

Il y a tant d’erreurs factuelles qu’il faut avoir suspicion sur tout le reste. Il faut vraiment ne jamais être allé à Paris – ou ne pas même faire l’effort de consulter un plan (sur internet) – pour remonter les Champs-Élysées « en quittant le Louvre » pour aller à l’ambassade américaine, place de la Concorde ! Des livres ont été écrits pour « décoder » ce déconnage, dont le meilleur est sans doute celui de Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Code Da Vinci : l’enquête. Bien plus sérieux que Cox, l’autre décrypteur qui a écrit en une nuit tant c’est un résumé de fiches mal ficelé ! En revanche, Etchegoin, « grand reporter » au Nouvel Observateur, et Lenoir, directeur du « Monde des Religions », rassemblent 86 références bibliographiques pour faire le tri des faits et des déformations browniennes. La « précision des informations » est telle qu’elle a même incité les Américains à faire publier en livre ce dossier, initialement paru dans « Le Nouvel Observateur ».

Le Prieuré fondé par un antisémite sous Vichy, Léonard, l’Opus Dei, les lieux du roman, sont passés au crible de la raison et des documents. Reste avérée la névrose chrétienne du sexe. Le « Da Vinci Code » est un bon roman et un succès commercial, ce qui est aussi une performance qu’il faut saluer (25 millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont près de 2 millions en France). Mais les gens s’empressent de se dire que ce qui est « plausible » ne saurait qu’être « vrai ». Et là, il faut s’élever en faux avec tout le savoir de la culture et la connaissance de la méthode historique.

Le glissement s’opère d’autant plus que la peur ambiante, depuis la fin du monde d’avant, depuis la Chute quasi biblique que fut celle du Rideau de Fer, engendre une paranoïa tous azimuts. « C’est vrai qu’on nous cache des choses », dit la conversation du petit-déjeuner, « ah, oui », renchérit un autre. « Ce sont l’Opus Dei et les Francs Maçons qui nous gouvernent, c’est sûr ! » Que répondre à ce dernier avatar de la bien classique « théorie du complot » ? Et voilà que l’excès d’information, le culte du scoop et le moutonnisme des media engendrent l’ignorance. Au fond, les gens sont désorientés devant tant d’abondance. Ils ne savent plus rien de ce qui gouverne les hommes et de ce qui fait l’histoire… Je n’argumente pas, nulle croyance ancrée ne s’est jamais rendue aux arguments de raison. A quoi bon perdre son temps ? A chacun de se documenter – s’il le souhaite. Le « décryptage » de l’actualité comme de l’histoire est abondamment documenté dans les bibliothèques et sur internet. A condition d’acquérir de la méthode, de garder l’esprit ouvert et sa raison critique, n’importe qui peut « savoir ». Pas besoin de « complot » pour cela ! Mais si l’on préfère croire à l’astrologie, aux extraterrestres, aux « vibrations » des plantes et aux « énergies » de la terre, on n’a guère la bonne méthode pour décrypter l’information et décortiquer les manipulateurs… Le rêve a son confort : il évite de penser.

Le petit-déjeuner d’Herberto est plantureux. Il comprend de l’artisanal mexicain avec de l’omelette, de la purée de frijoles, de la papaye et du melon. Et de l’industriel américain avec des céréales Kellogs, des barres de chocolat et du cake sous cellophane. Mais c’est là encore la foi qui sauve : « il est délicieux, non, ce cake fait maison », me dit une femme du groupe, assise en face de moi. Je lui demande d’observer avant d’affirmer. Par exemple d’examiner la texture bien régulière de la pâte et la forme géométrique de la base, moulée, d’examiner aussi la cuisson homogène de l’ensemble : tout cela sent l’industrie. Rien de « fait maison » là-dedans ; cela n’enlève rien au fait que ce cake est assez savoureux, mais il faut se débarrasser de ces illusions qui entretiennent le mythe. Nous découvrirons l’emballage dans les réserves, un jour ou deux plus tard : le cake est fabriqué aux Etats-Unis. Le café servi ici est transparent, dosé « à l’américaine » et probablement issu de torréfaction locale. Son goût ressemble fort aux productions villageoises de Cuba. Il n’a pas grand goût mais ne risque pas de nous faire de mal.

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Zinacantan

Zinacantan est le village des fleurs. Chaque ethnie locale, réunie autour de son village, possède ses rites propres et sa spécialité laborieuse. Ici, on cultive les fleurs depuis des siècles. Roses, œillets, arums dans le lit du rio, agapanthes, fleurs de pêchers… Plus l’on approche des maisons dans leur vallée, plus les cultures se multiplient, aménagées dans un coin de nature, puis en champs entiers à l’ouverture de la vallée, ou encore en jardins aux abords des maisons. L’arrivée au village parmi les roseraies sous serres plastique et les champs de salades bien vertes, a quelque chose d’incongru, comme un coin de montagnes japonaises aux latitudes tropicales. Mais le « village » en question compte quand même 5000 habitants : nous sommes au Mexique !

Le bus nous attend au bout de la rue ! Il est 15h30 et nous sommes arrivés à l’étape. Le campement est établi sur une aire herbeuse au centre du village, non loin de l’église San Lorenzo. Les tentes sont déjà montées et le bar propose bières fraîches et Coca Cola. Ces tentes, de marque américaine Coleman, sont immenses, pour quatre au moins alors que nous n’y serons que deux. Contrairement aux tentes igloo habituelles aux camps de Terres d’Aventure, celles-ci sont difficiles à chauffer mais nous pouvons y tenir debout.

Gilles, Christiane et moi allons faire un tour dans le village, comme les autres le font par affinités. L’église de campagne toute blanche a été fondée à l’époque coloniale et remaniée dans le goût néoclassique. Elle est rustique mais payante pour les touristes. Une « casa del turismo », d’ailleurs fermée, est une cabane où délivrer nos oboles. Nous évitons de tomber dans ce commerce de la bondieuserie et nous nous contentons de la regarder de l’extérieur.

Des gamins ne tardent pas à nous aborder en espagnol pour nous attirer vers les boutiques d’artisanat textile. L’un d’eux, plus déluré que les autres, me demande : « tu es venu par le bus ? – non, en marchant, regarde mes chaussures. – Ah ! » Il ne savait plus quoi dire tant il est peu courant, ici, de voir des randonneurs. Avec l’état de siège induit par la révolte zapatiste, la région est restée fermée aux étrangers durant presque dix ans. Elle est restée repliée sur elle-même et ce gamin est né depuis. Mais, avec un bon sens commercial et un sens de ses intérêts auxquels il faut rendre hommage, il enchaîne : « viens voir le textile. – Tu sais, les hommes ne s’intéressent pas au textile, c’est pour les femmes. Tiens, demande aux filles, là. – Ah ! » Il est gentil, ce gamin, mais pourquoi irais-je donner de faux espoirs à sa mère ou à sa tante en « allant voir » le textile ? Je n’ai nulle envie d’acheter. Utiliser le machisme si cela s’avère nécessaire est une tactique que je sais manier (comme la politique, mais tout cela m’ennuie). D’autres iront observer le travail des tisserandes et même se faire inviter à avaler une lampée de « ponch », un alcool fort artisanal. Mais ils sont en couples, mari et femme, et peuvent acheter du « textile » selon leurs goûts.

Nous faisons un tour sur la place en direction de la Maison communale devant laquelle se dresse la tête en bronze de Benito Juarez. Six garçons jouent au basket sur le terrain cimenté qui s’étend en contrebas. Je dois avoir une tête à plaire aux gamins car, là encore, l’un d’entre eux m’interpelle : « Eh ! Venez avec nous, trois contre trois ! » C’est touchant et faire preuve d’une curiosité amicale peu répandue parmi les Indiens du Chiapas enclins, adultes, à voir en tout Blanc un « exploiteur ». Mais nos jambes fatiguées et nos esprits ailleurs nous incitent à décliner cette proposition spontanée. C’est là que nous sentons le déroulement des ans : cette fraîcheur enfantine, nous n’y répondons plus qu’à peine !

La nuit tombe vite. Nous dînons de poulet grillé et de soupe. La croix qui surmonte le clocher, est illuminée de spots bleu et rouge.

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Premier jour de randonnée

Le bus nous conduit hors de la ville, au pied d’une cordillère au sommet de laquelle se dressent de grandes antennes relais. Il s’agit du mont Huitepec, à 2750 m d’altitude. Ce sera là notre première étape (!).

Nous poursuivons à pied par un chemin qui monte et sous la forêt. Il fait 19°, une température très agréable pour marcher. La grimpée, très pentue, est cependant rude en cette matinée du premier jour. Commencer par une pente pareille n’est pas très heureux. D’autant que le paysage vu du pied des antennes, sur la ville dans sa vallée, ne mérite pas cet effort ni cette présence industrielle. L’étape sera certainement à revoir. N’oublions pas que nous sommes le groupe des cobayes. Nous pique-niquons de sandwiches et de fruits sur le col, un peu plus bas pour ne plus voir les antennes.

Après la « sieste », un repos de près d’une heure passé à discuter de choses et d’autres tout en attendant nos guides de village, nous reprenons le sentier, à peine tracé, dans la forêt. Deux guides adolescents de Chamula nous accompagnent, moins pour nous montrer le chemin que pour nous « encadrer » et nous faire accueillir par les paysans rencontrés. Ceux-ci se méfient en effet plus ou moins de tous les Blancs, surtout ceux qui ne sont pas parqués dans des cars à touristes. Nous pourrions être des espions – on leur a tant parlé de la CIA… Dans chaque village, des jeunes vont nous accompagner ainsi, moyen pour eux de gagner un peu d’argent, de s’ouvrir au monde extérieur en observant de près de vrais étrangers et, pour nous, d’avoir des interprètes en langue tzotzil pour ne pas se méprendre sur nos innocentes pérégrinations. Mais ne nous leurrons pas, marcher ainsi « pour rien » est, pour un paysan attaché à la terre et au labeur quotidien depuis des générations, un luxe de « riche » qui dépasse son entendement.

En pleine forêt, juste au moment de la rupture de pente qui fait plonger vers la vallée, s’élève une chapelle. Elle devait être initialement en plein air mais a été enrichie aujourd’hui de béton armé. La chapelle ouverte est cependant une habitude indienne. La foule assiste à la cérémonie en dansant et en jouant de la musique sacrée.

A l’inverse, l’église fermée est considérée comme entrailles souterraines où réside le jaguar, dévoreur d’énergie, un endroit magique qui donne accès à l’origine, donc un lieu réservé aux initiés. La chapelle de la forêt comporte les trois croix rituelles de ce mélange christiano-maya qui est l’originalité de la région. On dit qu’elles représentent Chultotic le Soleil, Chulmetic la lune et saint Jean-Baptiste leur fils. Le maïs, bâton nourricier offert aux hommes par les dieux, était déjà représenté en forme de croix.

Douze bougies brûlent au pied des croix, elles-mêmes entrelacées de branches vertes et fleuries de « maril », des fleurs rouges dont on ne nous donne que ce nom indien, d’œillets et de camélias. Le sol de terre battue est jonché d’aiguilles de pin, non pour le confort des genoux lors des prières, mais pour y disposer les offrandes à la manière traditionnelle. Dans deux coupes se consument lentement des copeaux de copal, un arbre très résineux de la région, en guise d’encens. Les villages alentours montent ici pour y élever leurs prières mais aussi pour « s’ôter le mal » – physique ou spirituel – selon les habitudes chamanistes.

La descente, toujours dans la forêt, est aussi rude que le fut ce matin la montée. Le sentier est rendu plus glissant encore par les feuilles tombées. Epaisses, brillantes et sèches, elles tombent d’arbres du type eucalyptus appelé, dans la langue locale, « chiquinin ».

Elles tapissent le sous-bois d’une couche aussi crissante qu’instable. Les deux muchachos courent devant nous comme des cabris. Ils ne portent pas de sac et ont été élevés dans les montagnes. Leur jeunesse ne répugne pas non plus, sans doute, à nous montrer leur vigueur et leur connaissance de la forêt, ce qui est bien humain.

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Affaires de randonnée

C’est en effet le grand jour, la première randonnée à pied du séjour. Coincés en avion, jetés à l’hôtel, entassés en bus, nous avons bien besoin de nous dégourdir les jambes et de nous aérer un peu. Que faut-il mettre dans le petit sac à porter sur le dos ? Ce n’est pas un bien grand mystère dès que l’on a réalisé une ou deux sorties de ce genre. Mais souvent, ces sorties datent de la vie étudiante voire, pour certaines, du scoutisme enfantin. Alors, autant préciser. Nous sommes ici au Mexique, dans une région chaude la journée mais fraîche dès le soleil descendu à l’horizon. Peu de chances qu’il pleuve en cette saison et, vu la température, il est tout à fait désagréable de porter une cape de pluie. Nous serions plus mouillés dessous que dessus ! Donc, affaires légères.

Un sac de 30 litres suffit largement. Il comprendra la fourrure polaire (indispensable partout), un coupe-vent, les lunettes de soleil, le bob et la crème solaire. Le foulard est utile pour se protéger la nuque du soleil ou, éventuellement, le visage de la poussière. Nous emportons le pique-nique dans de petits sachets déjà préparés pour lesquels le couteau n’est même pas indispensable. Ne le prendront que les baroudeurs.

L’appareil photo est un luxe – mais bien agréable, comme tout ce qui est « luxe ». J’ai ce gros Nikon d’il y a 15 ans (depuis tombé en panne) qui pèse 1,5 kg avec son objectif zoom ; il est aujourd’hui remplacé par un Leica D-LUX 7 plus léger. Mais il existe aujourd’hui de légers appareils numériques qui sont bien plus pratiques pour un usage courant. En guise de « carnet de notes », j’ai ainsi un Sony DSC T1 (depuis remplacé par un DSC RX100). Porté à la ceinture, il évite de poser le sac pour prendre une photo. Pour compléter le sac, un peu de papier toilette (on ne sait jamais), du sparadrap anti-ampoules, quelques pochettes de désinfectant et voilà tout.

Pour boire, la gourde d’1 litre suffit. Les bébés encore au biberon et les plus soiffards prendront 1 litre et demi, mais il faut le porter et ce n’est pas très utile en ces randonnées courtes. Sans nier, loin de là, la nécessité de boire, surtout pendant l’effort, je me souviens quand même de mes diverses expériences en Europe, au Tibet et au Sahara. Boire sans cesse, comme ces Américaines qui tètent à longueur de journée leur demi-bouteille d’eau minérale, c’est physiquement inutile et psychologiquement infantile. C’est se créer une dépendance. Nous ne sommes pas dans un marathon où la dose d’efforts à la minute nécessite de se réapprovisionner sans cesse pour tenir la compétition !

Là, c’est l’archéologue qui parle : l’être humain est bâti comme un chasseur nomade, ce qu’il est resté durant des milliers d’années avant de se sédentariser tout récemment (6 ou 7000 ans pas plus sur 200 000 ans d’existence de l’Homo Sapiens Sapiens et peut-être 4 millions d’année pour ses ancêtres très lointains). Les chasseurs sont comme des lions : ils mangent deux fois par jour et ne boivent que toutes les deux à trois heures. Cela pour ne pas s’alourdir durant la marche ou la course, mais aussi pour que la machinerie du corps opère à plein rendement. Si vous habituez le corps à recevoir du liquide sans arrêt, il va chercher à l’éliminer par tous les moyens (mictions, transpiration). Si vous l’abreuvez à certains moments, par exemple durant les pauses, il va stocker le nécessaire et gérer le flux de manière efficace. Vous serez nettement plus en forme (moins « lourds ») et vos reins n’en fonctionneront que mieux.

C’est ce que m’ont appris les Touaregs du désert où l’eau buvable est rare. Inutile et gaspilleur de noyer le moteur : boire beaucoup lors des repas (pour la digestion, notamment des viandes et l’assimilation des alcools éventuels le soir), boire beaucoup le matin (parce que cela fait 8 ou 9 h que l’on n’a pas bu – puis ne boire (modérément) que durant les pauses entre les efforts. Aussi, un litre pour 5 à 6 h de marche suffit bien. Avec le petit-déjeuner et le dîner, cela fera sans peine trois litres dans la journée. Sauf à mettre dans la gourde de l’eau en bouteille (pourquoi pas ?), ne pas oublier d’emporter des pastilles de purification. C’est de la chimie « saine » : ce n’est peut-être pas idéal d’ingérer du chlore ou du permanganate de potassium, les désinfectants de l’eau les plus courants, mais c’est beaucoup mieux que d’attraper microbes et bactéries pathogènes. D’autant que « la courante » vous déshydratera alors au galop !

Ces détails triviaux ne siéent peut-être pas aux esprits sensibles ; mais à ceux-là, je dis « évitez la randonnée », contentez-vous de vous laisser trimbaler en bus climatisé de site culturel en parc de loisir ; ne venez pas faire la morale à ceux qui désirent vivre à plein. Le corps n’est qu’un outil pour l’esprit mais, comme tout bon ouvrier le sait, les « bons » outils s’entretiennent soigneusement. A nous de faire de même pour notre machinerie de chair, de nerfs et d’os.

Voilà le sac. Il ne devrait pas dépasser 3 ou 4 kg, gourde pleine et pique-nique au complet. Les montagnards rajouteront divers accessoires comme un tee-shirt de rechange, un sifflet si l’on se perd, une boussole, une couverture de survie, etc. Mais nous sommes dans une région où les villages sont proches et nous marchons en groupe accompagnés de guides locaux, tout cela est superfétatoire. Inutile de prendre un livre : en ces étapes rapprochées nous n’avons pas de « sieste » longue. Inutile de conserver sur soi le Guide du Mexique : ces villages accessibles à pied ne sont guère abordés par le tourisme et ils ne sont qu’à peine mentionnés ! On le voit, faire son sac est surtout une question de bon sens. La question n°1 est : de quoi ai-je besoin aujourd’hui ? La question n°2 : est-ce que je vais porter tout ça sans peiner ? Si vous répondez dans l’ordre, la marche restera un plaisir et ne deviendra pas une épreuve de fond.

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Musée indien de San Cristobal

Une visite est prévue à la célébrité locale, Sergio Castro Martinez en sa maison de ville transformée en musée indien. Agronome de formation, il exerce ici depuis les années 1960, 45 ans déjà. Il soigne les petits bobos, il aide les ethnies indiennes à développer d’autres cultures vivrières et à tester d’autres procédés. Il construit des écoles dans les villages, panse ce qu’il peut, « surtout des brûlures, fréquentes chez les petits enfants autour des feux de cuisine, les enfants plus grands qui manient sans précaution les pétards et chez les adultes ivres qui tombent dans le feu », nous dit-il. Il a consacré l’une des pièces de sa maison traditionnelle – qui toutes s’ouvrent sur un patio – aux costumes des villages indiens.

Chaque communauté a le sien, tout comme elle a son saint patron, ses cultures de spécialité et son artisanat en propre. Un costume de carnaval Chamula est inspiré des soldats de Napoléon III. Sergio nous raconte, dans un français remarquable, l’histoire et les caractéristiques de chaque village. On sent qu’il est à son affaire et qu’il a, durant des années, poli son discours.

Par exemple, les Lacandons sont les derniers Mayas authentiques. Etudiés par Jacques Soustelle, ethnologue français, dans les années 1930, il ne subsiste qu’une dizaine de familles ruinées par la consanguinité et la polygamie. Elles continuent de vivre en forêt vierge, vêtues de simples tuniques blanches. Le costume du « prêtre maya » qu’il a recueilli est une tunique d’écorce souple sur laquelle sont peints le soleil, la lune et les étoiles. Le tambour qu’il fait retentir appelle le dieu de la pluie ; une carapace de tatou « lui sert de cave à cigares » – c’est là qu’il range son tabac sauvage roulé – ; sa mandoline est faite d’une calebasse. Suit dans une autre pièce une séance de diapositives qui a déjà beaucoup servie au vu des couleurs passées. Bancs et appareil de projection sont à demeure pour tous les visiteurs qui passent. Avec une recommandation du guide universel « Lonely Planet », ils ne doivent pas manquer.

L’exposé a pour but de mettre en perspective les rites et les coutumes des Indiens et – fin ultime – d’appeler aux dons pour que l’œuvre se poursuive. Nous les laissons dans une boite en carton en forme de tirelire, dans la « salle des trophées » où des photos de plaies « avant » et des ex-voto de reconnaissance « après » sont affichés, tout comme quelques articles de presse célébrant son action. Il y en a même un de la presse française mais j’ai omis de noter de quel organe. Cette approche un peu convenue (il est même cité dans le Guide Bleu en « museo », avec deux étoiles) est néanmoins intéressante. Sergio est un convaincu qui ne milite pour rien, sinon pour le droit aux Indiens de vivre selon les coutumes qu’ils choisissent de continuer. L’Etat mexicain n’a accordé aucune subvention à cet anarchiste qui n’est inféodé – pour l’instant – à aucun parti.

Pour l’instant, car il semblerait que Sergio Castro Martinez soit candidat aux prochaines élections locales sous l’étiquette du parti conservateur. C’est du moins ce qu’a lu Guillermo sur un tract affiché dans un coin. Efficacité ou conviction ? Il vaut peut-être mieux se rallier au pouvoir si l’on veut en retirer quelques subventions pragmatiques. Et le conservatisme n’est pas forcément ennemi des traditions locales, du moment qu’elles sont contenues et ne débouchent pas sur des revendications politiques « inopportunes » aux « amis ». Mais nous ne saurions juger de loin des méandres et subtilités des politiques locales où les intérêts bien compris des uns et des autres s’entremêlent sous le couvert des grands principes.

Non loin de là, nous visitons le « musée du jade », qui est surtout une boutique. Il est sis avenue du 20-Novembre et contient, au fond d’un couloir peu éclairé, une réplique de la fameuse « tombe du roi Pacal », inhumé sous sarcophage de pierre dans la cité de Palenque vers l’an 600 de notre ère.

Le défunt portait un masque de jade, des bijoux et un grand pectoral de jade vert. Cet hymne au jade ne pouvait que plaire au patron de la boutique, Herberto, qui a le profil maya et une corpulence toute américaine. Une précision pour les amateurs – très français – d’orthographe (curieuse, cette obsession phobique de l’orthographe éternelle) : on dit LE jade au masculin, mais ce jade est une matière éponyme pour désigner deux pierres différentes, LA jadéite ou LA néphrite. D’où la confusion fréquente entre masculin et féminin à propos du mot jade.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée. Les rues se sont vidées. Les lycéens ont déserté les lieux où ils discutaient en fin d’après-midi, place de la cathédrale, où ils fumaient avec leurs copains, draguaient les filles, frimaient de toute leur jeunesse charmeuse devant les touristes des deux sexes. Juste pour se sentir exister. Que faire à San Cristobal, une fois la nuit tombée ? Hors les bars et les messes, point de salut.

Le dîner a lieu à l’hôtel, dans un grand hall au milieu de groupes de touristes ordinaires, ce troisième âge bourgeois qui se frotte de culture. La salle ne tarde pas à s’emplir de brouhaha, amplifié par le musicien obligatoire dans toute l’Amérique latine, dont les vibratos tuent presque toute conversation. Guillermo, à notre table, nous apprend cependant que Terres d’Aventure compte désormais 24 000 Clients contre environ 4 000 Dans les années 1980. Lui a commencé à travailler avec les fondateurs et a créé de nombreux circuits pour l’agence. A la soupe de légumes succède une tranche de porc rôti accompagné de pommes de terre. Le tout est un peu trop salé à mon goût. Est-ce pour donner soif et vendre ainsi de la bière ? La mousse de mangue – l’une des productions les plus fameuses de la région – est un digne final.

Décalage horaire persistant ? Ecarts brusques de pression dus aux changements d’altitude ? Excès de soleil ce matin ? Nous avions tous froid ce soir et envie de dormir. Las ! L’hôtel est bruyant et les habitudes latinos de parler fort dès le jour levé, sans aucun souci du sommeil des autres et comme s’il y avait toujours des vaches à traire dès potron-minet, est agaçante. Pour les pays catholiques de langues latines, tout se passe comme si le travail était un pensum de Dieu, une basse vengeance pour avoir péché originellement. Il faut donc mater les femmes pour leur Faute et se lever tôt pour être obéissant à Dieu qui commande le travail « à la sueur du front ». Un proverbe espagnol très commun déclare d’ailleurs tout net : « el que madruga, Dios le ayuda » – celui qui se lève tôt, Dieu l’aide. Ceux qui ne sont plus au lit ne peuvent supporter de voir les autres en prendre encore à leurs aises. Réveillés dès l’aube, nous avons donc du temps, beaucoup de temps, pour nous lever, ranger nos affaires et préparer notre sac de trek. Et, pour certaines, à l’idée qu’il va falloir marcher…

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San Cristobal de Las Casas

Notre hôtel est le « Rincon del Arco », un peu excentré, une ancienne demeure coloniale datant de 1891 qui offre aujourd’hui 48 chambres et deux suites. Il ouvre de plain pied sur un patio verdoyant sans doute très agréable pour qui séjourne un peu. Mais la ville a peu de choses à montrer et l’on fait le tour de ce qu’il y a à voir en deux heures. Une fois installés dans nos chambres, nous allons nous y promener, chacun selon ses affinités. Les rues coloniales sont bordées de maisons basses aux fenêtres grillagées et aux murs peints de couleurs vives pour casser leur austère fermeture.

Je me dirige assez vite vers le centre névralgique de la ville, le Zocalo – appelée ici « Place du 31 mars » (jour de fondation de la ville) – où se dresse la cathédrale.

Chapelle bâtie dès la fondation de la ville, agrandie et redécorée en 1639, modifiée au 19ème siècle, éprouvée par les tremblements de terre, il ne reste plus guère que le clocher comme vestige de la première construction ! La façade ouest, repeinte en 1980, est toute en meringue et couleurs. Le stuc blanc moule voluptueusement les niches où paradent divers saints austères. Un photographe italien a installé son appareil Nikon sur un pied et, flanqué de son accorte compagne, attend que le soleil couchant nimbe de teintes chaudes la façade que les nuages éteignent. Cela ne manque pas de se produire et nous, qui avons été patients avec lui, profitons de l’aubaine.

Sur le parvis, une femme venue d’un village voisin vend des colifichets artisanaux aux touristes. Elle est accompagnée de son enfant, un beau petit gars aux yeux noirs. Le portail sud, qui ouvre sur le Zocalo, date de 1920.

L’intérieur de l’église est empli de délicates chapelles comme affectionnent les Indiens. Ils ont chacun élu leur saint ou leur saint personnel et viennent régulièrement les prier, les remercier, allumer devant leur effigie une bougie, petite lueur tremblotante de présence et d’espoir. Un Christ aux outrages, souffrant péniblement sous la Croix, recueille nombre de suffrages. Pour le préserver de l’usure de la foi qui touche et polit, on l’a mis dans une cage de verre. Est-il en « pasta de caña », cette poudre de maïs agglomérée par des résines et stuquée qui était la spécialité des artistes indiens du 16ème siècle ? Peut-être ce Christ souffrant est-il l’image où se reconnaissent ces descendants des Mayas dans l’état déshérité du Chiapas ? La chaire en bois sculpté est extravagante, soutenue par un aigle. Elle date de 1708.

La Vierge des Sept Douleurs trouve échos chez les populations indiennes. Le chiffre sept scande le temps sacré chez les Chrétiens mais sert aussi de marqueur tribal chichimèque : à l’aube des temps, des sept cavernes originelles sont sorties les sept tribus qui ont peuplé le Mexique central. La déesse des subsistances est appelée « Sept Serpents ».

Avec le soleil tombé derrière l’horizon se lève le froid de l’altitude. Celles et ceux qui avaient laissé la fourrure polaire à l’hôtel, lorsqu’il faisait si chaud à 15h, le regrettent derechef. Thomas est un peu en retard au rendez-vous sur la place pour avoir cherché une fille du groupe qui est peu soucieuse de l’heure et ceux qui ont froid commencent à s’impatienter.

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Zapatistes au Chiapas

San Cristobal de las Casas est une ville espagnole, au plan colonial en damier autour de la place d’Armes. Fondée le 31 mars 1528 par le capitaine Diego de Mazariegos, elle a été baptisée du nom du saint patron local, Christophe, et du patronyme de l’évêque espagnol du Chiapas, protecteur des Indiens, Bartolomé de las Casas.

Le contentieux entre le Chiapas et l’état central ne date pas d’hier puisque, peu après le rattachement de la région au Mexique (elle dépendait de l’audience du Guatemala au temps de la colonie espagnole), la loi Lerdo privera, en 1856, les communautés indiennes de l’« ejido », ce territoire commun.

Cela entraînera déjà la révolte indienne des Chamulas en 1867. Pourtant, l’état du Chiapas est le plus gros producteur mexicain de café, cacao et bananes ; il produit 60% de l’électricité issue des barrages et la moitié du pétrole de l’Etat fédéral. Les réformes agraires n’ont jamais été appliquées dans cet état de grandes plantations où travaille une main d’œuvre indienne attachée au domaine par l’endettement permanent. La ville de San Cristobal de Las Casas est célèbre dans les media français pour avoir été le centre du soulèvement zapatiste qui a tenu en haleine la presse et l’opinion.

Le 1er janvier 1994, l’Ejercito Zapatista de Liberacion National (nous verrons souvent ce sigle EZLN tagué sur les murs), s’empare de San Cristobal avec un millier d’hommes cagoulés. Il demande la redistribution des pouvoirs et des ressources de l’Etat, trustées par quelques grandes fortunes. Chassés par l’armée, ils se réfugient dans la forêt d’où ils mènent quelques actions de guérilla. Un cessez-le-feu sera signé en 1995.

Cette révolte, menée par quelques intellectuels de Mexico, aidée par l’évêque et formée par des guérilleros guatémaltèques venus par la frontière voisine, fait référence à la tradition mexicaine comme au mouvement guevariste. Emiliano Zapata se rebelle en 1910 en faveur des paysans sans terre, allié à Pancho Villa, mais il sera vaincu par le général Carranza qui établira la nouvelle constitution de 1917. Ernesto Guevara, dit le « Che », est le théoricien de la guerre révolutionnaire et l’un des héros de l’indépendance de Cuba. Il avait aboli les grades dans l’armée révolutionnaire cubaine et se faisait seulement nommer « El Commandante ».

C’est par respect pour lui que le chef des Zapatistes du Chiapas s’est donc désigné comme « sous-commandant », un grade qui n’existe pas dans la hiérarchie militaire mexicaine. Il serait – mais rien n’a été établi avec certitude, selon Guillermo – un universitaire nommé Rafael Sebastian Guillen Vicente. Peut-être un nom de façade, même inventé pour donner quelque chose en pâture aux media…

La révolte zapatiste a des racines historiques qui datent de la colonisation et de la résistance des populations locales, protégées par la forêt tropicale et les frontières proches du Guatemala. Mais, plus récemment, la révolte tient en quelques facteurs qui se conjuguent :

1/ un état du Chiapas marginalisé dans la fédération mexicaine,
2/ une très forte hiérarchie sociale comme « naturalisée » en distinctions ethniques (« ladinos » blancs et grands propriétaires ; « mestizos » contremaîtres ou commerçants ou administrateurs moyens ; « indianos » considérés comme archaïques, bornés et paresseux),
3/ un clientélisme de l’Etat central envers l’élite propriétaire des grands domaines qui a envoyé l’armée dans les années 1970 pour expulser les familles indiennes squattant les grandes propriétés, malgré les décrets de Mexico pour partager les terres depuis 1917,
4/ une pauvreté persistante à la base, favorisée par l’accaparement historique des terres et sans aucun espoir d’en sortir malgré l’essor des productions locales (cacao, banane, pétrole),
5/ l’influence de la religion sur une population peu éduquée qui renforce sa croyance au miraculeux toujours possible, le soutien de l’évêque du Chiapas Monseigneur Samuel Ruiz, théologien de la libération, soutenu par des étudiants marxistes venus de Mexico et par les guérilleros de l’Unité Révolutionnaire Guatémaltèque.

La « théologie de la libération » partait d’un sentiment de solidarité fort chrétien avec les pauvres et les laissés pour compte. Mais, comme souvent, le mouvement même a perverti les principes d’origine pour devenir autre chose. En mars 1997, le cardinal Ratzinger, devenu Pape sous le nom de Benoît XVI, déclarait : « la théologie de la libération s’inscrivait dans un mouvement de l’histoire de notre temps. Notre vigilance s’est accrue du fait, aussi, qu’elle suscitait beaucoup d’espérance et d’idéalisme dans la jeunesse. Certes, les chrétiens doivent réaliser leur foi dans la vie politique et sociale, surtout dans des contextes de pauvreté et d’injustice. Mais la politisation de la théologie et la théologisation de la politique sont des dérives dangereuses et inacceptables. J’ai d’ailleurs été surpris que les défenseurs de la laïcité ne protestent pas davantage contre les prétentions de la théologie de la libération à dominer la vie politique ! » (L’Express 25.04.05 p.26)

Le « mouvement social », selon ses théoriciens, forcerait la conviction des élites raisonnables par la médiatisation internationale. Mais les révoltes de la faim n’ont jamais abouti à des mouvements structurés capables de peser dans la durée. Elles ont ce côté anarchiste du paysan attaché à sa commune, sans vision globale pour le pays, le fameux syndrome du « sac de pommes de terre » énoncé par Karl Marx à propos des paysans qui ont plébiscité le futur Napoléon III. « La 4ème guerre mondiale a commencé », déclarait emphatiquement en août 1997 le sous-commandant Marcos au Monde.

Il citait pêle-mêle « le libéralisme », « les marchés financiers », les « nouveaux maîtres du monde », « le mode de vie américain ». Il s’agissait, pour lui, d’établir ici et là des « poches de résistance » au « néolibéralisme » liées aux particularismes locaux, sans expliquer le moins de monde la contradiction entre le local et le global. Il avait seulement la foi en « la raison » contre la force, comme si Che Guevara et ses « foyers » d’insurrection étaient encore d’actualité, comme si cette stratégie révolutionnaire avait fait la preuve de son efficacité à terme. La date de l’insurrection du Chiapas, le 1er janvier 1994, a ainsi été choisie parce que l’entrée en vigueur du traité ALENA coïncidait avec le 35ème anniversaire de la révolution cubaine. Dix ans après la révolte zapatiste au Chiapas, force est de constater que la conjonction de la pacification du Guatemala et de la relative prospérité apportée au Mexique par l’ALENA, plus quelques mesures sociales de bon sens prises par l’Etat fédéral, ont réduit la révolte à peu de chose. Las ! L’utopie, c’est beau comme une enluminure, c’est exemplaire comme un mythe, voyez Gavroche ou Jeanne d’Arc – mais cela ne fait bouger l’histoire d’une société que si elle est déjà prête à basculer. Il manque au Mexique cette préparation au basculement, ce ressentiment socio-économique généralisé, cette perte d’espoir global cumulée à cette espérance sensée que fournirait un projet alternatif. Que peut-il donc élaborer comme projet positif, ce gauchisme romantique dont les restes fossilisés règnent toujours à Cuba ?

Que peut-il proposer de plus attractif que cette prospérité immédiate et concrète, liée au traité ALENA avec les Etats-Unis et le Canada ? On peut regretter ce prosaïsme de ménagère et de père de famille par principe, songer que la liberté de vivre à son rythme est une belle aspiration humaine – mais n’est-ce pas un luxe de riches ? La liberté ne prend tout son sens qu’avec la prospérité. Il est aisé et romantique d’être « gauchiste » dans nos sociétés repues sur lesquelles veillent des Etats policés, protecteurs de statuts et redistributeurs. Mais on ne va pas contre une société entière. Le poids démographique compte dans une démocratie, 8 millions d’Indiens sur 106 millions d’habitants ne vont pas renverser le régime. Mieux vaut négocier des réformes ponctuelles et concrètes que de se perdre dans les illusions du songe.

C’est ce qu’a fait le président Lula au Brésil comme tous ces nouveaux gouvernements de gauche qui naissent en Amérique du sud. Pragmatiques, ils ne confondent pas « l’ultralibéralisme » et l’économie de marché. Le premier serait le droit du plus fort interprété par les pétroliers texans et leurs idéologues néo-Cons (bien que le mot figure dans presque tous les discours, sa définition varie avec les interlocuteurs) ; la seconde est le seul outil efficace pour créer de la richesse (s’il en était un autre, cela se saurait). Point de capitalisme sans règles, le commerce a nécessité du droit et de l’Etat, tous les gens instruits le savent. Il faut donc aménager le capitalisme pour sa propre culture et adapter les mesures économiques pour qu’elles conjuguent efficacité et pragmatisme. Lula sait que le Brésil dépend de l’étranger pour ses échanges, donc pour sa richesse.

Il accepte alors les directives du FMI mais il les applique en souplesse et en faisant les compromis politiques nécessaires avec la société comme avec les financiers. Or, ce qui intéresse les financiers, ce n’est pas l’application dogmatique de principes libéraux (naïveté bien française véhiculée par des intellectuels en chambre) mais le risque qu’ils prennent en investissant les capitaux. Ils considèrent avant tout l’efficacité pratique des économies à produire de la richesse et des emplois, et celle de chaque entreprise à faire des bénéfices, à innover et à investir. Deng Xiao Ping, chinois et communiste, successeur de Mao, l’a parfaitement compris par cette remarque qui est devenue l’adage de la nouvelle Chine : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris. » Ce n’est pas l’idéologie qui crée des emplois et de la richesse pour tous, c’est l’économie adaptée à la société par des hommes politiques responsables de l’intérêt général. Le « Grand Bond en avant » a été une régression sans précédent et les Chinois l’ont toujours comme repoussoir ultime.

Quant à la sympathie internationale, « elle a été aliénée, me dit Guillermo, parce que le sous-commandant Marcos a soutenu le terrorisme de l’ETA, cela l’a déconsidéré. »

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Cañon del Sumidero

L’avion se pose à Tuxtla Guttierrez où un bus nous attend. L’aéroport est petit et les formalités sont vites remplies. Nous avons quitté la ville de Mexico et son altitude de 2240 m pour tomber dans une ville tropicale du Chiapas à 531 m seulement. Il fait une chaleur écrasante, étouffante, nos oreilles sont encore dures du décalage de pression. Nombre d’arbres sont fleuris le long de la route dans ce climat de printemps perpétuel, dont un certain « guyaca ». Difficile de trouver les noms français puisque la plupart nous sont donnés en tzotlil, la langue indienne de la région. Les fleurs sur les branches sont mauves, rouges, jaunes. Les jaunes ne sont en fait pas des fleurs mais les feuilles mêmes qui ont cette couleur.

Nous allons directement au cañyon del Sumidero pour une promenade en barque à moteur. Ce sont les gorges du rio Chiapa, le second fleuve du Mexique, creusées sur 22 km. L’histoire veut que, lors de la Conquête, les Indiens de la ville de Tepetchia ont préféré la mort à la soumission et se sont précipités du haut des falaises qui s’élèvent à plus de 450 m au-dessus de nos têtes. La barque du « lanchero » est légère, en acier et à fond plat. Son moteur Yamaha de 115 CV la propulse à vive allure sur l’eau du rio large de plus de 200 m, élargie et calmée par le barrage Manuel Moreno Torres.

La « rencontre des trois montagnes » (titre très chinois) surgit à un virage du rio. Elle a été reprise comme symbole dans la bannière de l’état du Chiapas. Nous rencontrons le long des berges une faune variée : des cormorans pêcheurs souples et noirs, des garces blanches effilées, des vautours « zopilotes » à collerette, guettant les charognent (ils nous ignorent), des caïmans se chauffant au soleil la gueule ouverte hérissée de crocs, des singes araignées suspendus dans les arbres, boules rousses pendues par une patte ou par la queue pour nous regarder de haut, des tamanoirs à queue dressée comme des chats, dans l’ombre de la rive…
Une grotte recueille les fleurs et les chapelets en plastique des dévots : « tiens, encore une bondieuserie ! », lâche Christophe en verve. Une plaque à proximité précise que ce petit sanctuaire est dédié « à la mémoire du dernier des explorateurs vivants, Dr Miguel Alvarez del Toro, guerrier infatigable de la nature, créateur du parc national Cañon del Sumidero ». Un peu plus loin, à flanc de falaise, c’est un beau sapin vert qui dresse ses panaches descendants : une concrétion issue de l’eau chargée de minéraux qui goutte des sommets.

Le soleil donne la même soif aux gens et la bière fraîche du déjeuner est bienvenue. Je choisis cette fois une Bohemian pour accompagner l’assiette de poisson grillé agrémenté de salade tomate-concombre-oignons-radis et ornée de deux quartiers d’avocat.

Sur chaque table, trois sauces diversement pimentées sont offertes pour ceux qui veulent corser le goût. En revanche, le vin mexicain est à des prix « parisiens », de 120 à 190 pesos la bouteille ! Même le vin espagnol est moins cher ici. Par quel mystère de l’économie ?

Nous repartons pour San Cristobal de Las Casas à environ deux heures de là par une route en lacets qui nous fait remonter à 2113 m. Sur le bord de la route, les gens apparaissent plus pauvres tel ce gamin au tee-shirt déchiré qui cueillait des marguerites avec sa mère. La région cultive aussi les fleurs sous serre plastique.

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Un peu de politique mexicaine

Nous nous réveillons ce matin à 6 h pour être à l’aéroport avec une marge, compte-tenu des embouteillages du lundi matin dans cette ville surpeuplée. Nous croisons et dépassons les fameux taxis Coccinelle vert et blanc, d’énormes « trailers » américains venus livrer de la matière première ou emporter des produits finis. Les marques d’automobiles les plus répandues dans Mexico semblent être Toyota, Chrysler et Volkswagen. Quelques Renault du type Clio et des Laguna avec coffre sauvent la mise de l’industrie française. Nous observons peu de grosses voitures américaines traditionnelles ; mais plutôt des japonaises et des européennes. Les américaines consomment trop, polluent trop, sont d’entretien trop cher et trop difficiles à garer. C’est ainsi que l’on se rend compte de l’excès américain : tout y est « trop » hors des Etats-Unis. Cette démesure physique les fait divorcer insensiblement du reste du monde. L’Europe, plus à la mesure humaine, aurait un rôle à jouer. Encore faut-il qu’elle existe, qu’elle se manifeste comme puissance internationale. Son attraction culturelle ou de mode de vie ne va pas sans puissance économique et présence politique. Nous en sommes loin !

Guillermo, le correspondant sud-américain de l’agence parisienne de trek, est arrivé de Patagonie où il accompagnait un voyage. « La meilleure saison pour aller en Patagonie est vers avril, il y a moins de vent, » nous dit-il d’ailleurs. Pour ce premier groupe du premier séjour au Yucatan, il a tenu à venir contrôler que le programme se déroule comme prévu et à assurer le rodage avec les prestataires locaux. Il parle très bien français, ayant été accueilli comme exilé politique à Paris en 1973, après le coup d’Etat du général Pinochet. Il y a terminé ses études et a acquis la nationalité française. Son père est d’origine anglaise, sa mère d’origine allemande, sa famille ayant émigré au Chili dans les années 1860. Il a été élevé en espagnol et a acquis le français durant ses études. Voici un vrai Européen !

Nous devons prendre un vol intérieur d’Aeromexico pour nous rendre à Tuxtla Guttierez, aéroport principal de l’état du Chiapas où nous allons débuter notre randonnée. La circulation dans Mexico a été assez fluide et nous sommes en avance. Guillermo a le temps d’acheter un journal mexicain, « La Jornada », « le Libération local », selon lui. Il nous fait remarquer que les Mexicains aiment bien la politique. Son quotidien est presque intégralement composé d’articles qui en traite. Il y a belle lurette que cet engouement s’est affadi en France, suivant en cela la plupart des pays développés. La gestion des choses et de leur répartition l’emporte peu à peu sur les luttes de classes ou de castes. Cela ne signifie pas qu’elles aient disparu mais que le consensus existe pour que l’économie prime la lutte. Ce n’est pas encore tout à fait le cas au Mexique.

La conversation porte sur la société mexicaine et ses différences avec les autres sociétés d’Amérique latine. Le Mexique est à la fois indien et espagnol, comme les autres états sud-américains (sauf le Brésil, portugais), mais a peu importé d’esclaves noirs. Très proche de son grand voisin, les Etats-Unis, qui a soutenu son indépendance au 19ème siècle, mais avec lequel il a été ensuite en guerre pour la délimitation des frontières, le Mexique se trouve entre deux pôles. Culturellement hispanique et indien, il est économiquement attiré dans l’orbite nord-américaine. Le traité de Guadalupe Hidalgo, signé en 1848, cède aux Etats-Unis pour 15 millions de dollars la Californie, le Nouveau Mexique, l’Arizona, l’Utah et le Nevada pour que le rio Grande devienne frontière.

Napoléon III a profité de ce ressentiment pour conforter la latinité et freiner l’expansionnisme protestant yankee en envoyant l’archiduc Maximilien d’Autriche comme roi aux Mexicains en 1862. Mais la greffe ne prend pas, Maximilien est maladroit et Napoléon III, lassé, retire les troupes du général Bazaine en 1865. Maximilien est fusillé en 1867. Echec de la latinité qui est soit coloniale, soit cléricale. La révolution mexicaine de 1910-1917 naît avec Pancho Villa, Robin des bois paysan qui a vengé sa sœur violée avant de prendre le maquis, Emiliano Zapata, producteur de canne à sucre qui veut redistribuer la terre et Francisco Madero, fils d’une riche famille judéo-espagnole élevé par les Jésuites, éduqué en Europe et adepte des Lumières. Elle fait 1 million de morts sur 15 millions d’habitants mais aboutit, avec le coup de pouce des Etats-Unis du Président Wilson, à la Constitution fédérale (31 états) de 1917 d’inspiration franc-maçonne, centralisatrice, anticléricale et sociale. Le travail des enfants est interdit, l’école devient laïque et obligatoire, l’état civil est institué, la journée de 8 h. Aujourd’hui, 92.2% des 15 ans et plus sait lire, 94% pour les seuls hommes.

La capitale est toute-puissante, concentrant le pouvoir et l’industrie, attirant inévitablement l’exode rural dans une mégapole au bord de l’asphyxie. Le budget fédéral redistribue 70% des ressources par transferts aux provinces. Ce centralisme de fait malgré l’apparence fédérale, et le clientélisme politique dû aux subventions depuis la capitale, ne sera desserré que par le recul de l’Etat dont le début est la privatisation. De 1920 à 1980, sur l’exemple soviétique, l’Etat s’était en effet profondément engagé dans le système productif, faisant contrôler tous les niveaux de l’économie par une caste de fonctionnaires aux effectifs pléthoriques.
L’exploitation du pétrole n’a pas arrangé les choses, aboutissant à une économie de rente avec les cadeaux politiques et les habitudes de consommation sans production correspondante, le crédit facile pour financer des projets dont la rentabilité n’est pas le premier souci. La chute des prix du pétrole a obligé le peso à dévaluer de 50% en 1982. La purge du début des années 1990 a fait mal parce qu’elle a redressé en quelques années des décennies de laxisme. Rigueur budgétaire, ouverture du marché intérieur, privatisations, négociation avec le grand voisin du nord sur les échanges – tout cela a abouti aux accords de l’ALENA. Ils ont permis les investissements des Etats-Unis mais aussi du Japon et, plus récemment, de la Chine.

La signature du traité ALENA en 1994, ouvrant une zone de libre-échange entre Canada, Etats-Unis et Mexique, a mis au jour la contradiction cachée entre culture latino-catholique et intérêts économiques nord-américains, déclenchant une lutte interne au Mexique entre l’élite politique et les marchands urbains d’un côté, et les paysans sans terre, en majorité Indiens, de l’autre. Le nord du pays travaille dans les « maquiladoras », ces usines-tournevis américaines profitant du bas prix de la main d’œuvre locale ; les chicanos traversent clandestinement la frontière pour aller travailler « al norte » ; avec l’ouverture du marché sont arrivés baseball, fast-food et séries TV ; l’anglais est devenu langue obligatoire dès le primaire. Une nouvelle « Mexamérique » est née, urbanisée, éduquée, plus riche. D’où le choc de déception à l’arrivée tonitruante de Donald Trump qui s’est fait le porte-parole des petits Blancs aigris qui refusent le mélange et la libre-circulation.

Le contraste a été d’autant plus grand avec la paysannerie indienne restée traditionnelle et pauvre ; la révolte du Chiapas a éclaté pour cette raison. Jérôme Baschet dans son livre La rébellion zapatiste en fait même une révolte « exemplaire » de la mondialisation, couplant tiers-mondisme, écologie et anti-impérialisme, dans un raccourci à mon avis peu fondé. L’alliance des intellectuels et des paysans pauvres n’est pas nouvelle, pensons au maoïsme et aux traditionnelles guérillas sud-américaines des années 1960. Que 40 ans aient passés ne suffit pas à modifier les intérêts de base. Les Indiens du Chiapas réclament le réaménagement du régime spoliateur des grandes haciendas, pas la révolution mondiale. Faire de leur mouvement un recyclage du gauchisme historique est plus une utopie théorique qu’une réalité fondée.

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