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Mexique : Teotihuacan 1

Nous quittons Mexico avant midi par une route qui longe des collines entières bâties de favelas. Là est le Mexico populaire, ces quartiers très pauvres que nous ne saurons voir. Nous les côtoyons de loin, comme au cinéma, au travers des vitres panoramiques du bus climatisé. Mexico est une ville si étendue qu’il faut cinq heures pour la traverser quand il n’y a pas trop de circulation.

Nous allons visiter le site archéologique de Teotihuacan, sous le cagnard du début d’après-midi. Il fait plus de 30° au soleil.
« Couronné de lui-même le jour étend ses plumes,
« Haut cri jaune,
« jet brûlant au centre du ciel,
« impartial et salutaire ! »
(Octavio Paz, Liberté sur parole 1966)

Un premier centre urbain a été établi à Teotihuacan, à l’époque où César conquit la Gaule. Les habitants fuyaient le lieu d’une éruption volcanique au sud de Mexico. Entre 200 et 600 de l’ère chrétienne, la ville couvre 22 km² et dénombre près de 200 000 habitants ; elle dépasse Rome. Sa spécialité est la fabrication d’outils en obsidienne, matière tirée du volcan Navajas, tout près de là. Vers 600, un incendie gigantesque détruit la cité. Les archéologues disent qu’il aurait été volontaire. Les tensions climatiques, économiques et sociales auraient entraîné le tarissement des sources d’approvisionnement, la coupure des voies commerciales, la militarisation de la société en raison d’attaques répétées des Chichimèques.

Les Aztèques utiliseront Teotihuacan comme lieu de culte, pensant que les pyramides étaient des tombes, et en feront l’endroit « où les hommes deviennent des dieux ». L’allée des morts s’étend sur 4 km et présente un dénivelé de 27 m entre le nord et le sud, pour favoriser le réseau d’irrigation artificiel. Il faut nous imaginer la cité au sol peint en blanc et tous les murs en rouge à l’aide de pigments minéraux. Le long de l’allée nord/sud s’étirent les monuments du centre cérémoniel, déjà envahis par la végétation sous Cortès qui ne les a pas vus.

Les Aztèques vivaient en société très hiérarchisée. L’empereur est élu dans la parenté royale par les hauts dignitaires et les prêtres de rang élevé. Il commande aux quatre généraux et aux hauts fonctionnaires dont les compétences sont bien délimitées, à la tête d’une administration tatillonne. L’homme du peuple ne possède pas la terre, il a l’usufruit d’une parcelle en fonction de la taille de sa famille. Il est soumis à la corvée et paye l’impôt mais ses enfants vont à l’école du quartier. Il peut s’élever en devenant guerrier, fonctionnaire, plus rarement prêtre. Au bas de l’échelle se situe l’ouvrier agricole qui est attaché à la terre de son seigneur.

Seuls les marchands forment une classe à part, signe que le collectivisme radical n’était pas viable même en ces temps-là : l’économie de prédation ne suffisait pas, il fallait bien des producteurs et des commerçants. Négociants de père en fils, envoyant leurs enfants à l’école des nobles, ils avaient un statut envié car utile à l’Etat. Leur rôle principal était d’approvisionner la cité en matières premières, les échangeant contre des produits d’artisanat. Les expéditions étaient lointaines et périlleuses, une forme de guerre pour les subsistances, ce pourquoi ils étaient dispensés de service militaire. Mais ils ne suivaient pas la règle du profit : la fortune ne peut être l’apanage que du seul guerrier et provenir de la rapine, du butin. Le marchand ne capitalise pas, il échange puis gaspille le surplus en bouquets de fleurs et en fêtes somptueuses. Il acquiert ainsi du prestige. Donner fait gagner du pouvoir, seule marchandise utile dans une organisation très hiérarchique.

La société traite les enfants avec rigueur pour en faire des hommes et des femmes aptes à résister à l’adversité inévitable et à mourir dignement au service des dieux. Les petits ont de la tendresse mais doivent avant tout faire « honneur », comme en toute société de rangs. Les châtiments sont courants : verge épineuse, fouet, lacération d’épines de cactus, respiration de fumigation au piment rouge.

Nous commençons par la « Citadelle », nom donné par les Espagnols pour ce qu’il leur rappelait leurs ouvrages militaires. Cette place est un carré de 400 m de côté aux coins couronnés de plateformes surmontées de pyramides. Les escaliers sont composés de 4 x 13 marches, soit le chiffre 52 au total, autant que le nombre de semaines de l’année et que le nombre des années qui composent un cycle de vie pour les Aztèques. Tout est symbole dans ce centre de cérémonie. L’acoustique y est particulièrement bonne car les pyramides connaissent des pentes à 45° qui renvoient le son vers l’esplanade centrale. Cette dernière est prolongée par le temple dédié à Quetzalcoatl, élevé vers 150 de notre ère. Il fait une chaleur écrasante. Nous grimpons les hautes marches pour contempler les sculptures couvertes de stuc. Des serpents emplumés au nombre symbolique de 365 ondulent, entourés de coquillages et d’escargots de mer. Des masques alternent avec ces Quetzalcoatl, peut-être des effigies de Tlaloc, dieu de la pluie.

Ces bas-reliefs étaient jadis peints. La gueule des serpents était rouge, leurs crocs blanc, leurs yeux incrustés d’obsidienne luisante, noire. Leur collerette de plumes était peinte en vert. Les murs étaient colorés de bleu et les coquillages en blanc ornés de disques de jade.

L’archéologue Manuel Gamio a découvert, aux abords immédiats du temple, 126 squelettes humains aux mains attachées derrière le dos. Ils portaient des mâchoires humaines ou canines en pendentifs, des emblèmes de guerriers. L’élite, comme le Parti au temps de Staline, asseyait son pouvoir sur la terreur et sur les sacrifices humains. Or, d’après Peter-Morgan, 6 ans, « Dieu, c’est du vent qui pense ! » Une fumée d’opium pour le peuple pensait le Barbu qui inspira pourtant Staline.

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Camilla Läckberg, Le prédicateur

camilla lackberg le predicateur
L’intérêt des longs voyages en train à l’autre bout de la France est qu’ils laissent (même à 300 km/h) le temps de l’évasion. Malgré le bruit ambiant, les cris parfois de petits enfants ou les verres entrechoqués des jeunes à bougeotte idTgv qui vont se bronzer dans le sud ou s’assommer à Paris, l’ampleur du roman permet de pénétrer un autre monde, de s’isoler ailleurs et dans un temps suspendu, celui de la fiction. Camilla Läckberg n’a pas besoin d’offrir ses seins en présentoir sur sa photo de promo pour attirer le lecteur, elle y réussit très bien avec son seul clavier, malgré le français trop souvent approximatif de ses traductrices.

Un petit garçon se lève tôt pour braver l’interdit parental d’aller jouer dans un creux de falaise, dans cette station balnéaire de Fjällbacka lors d’un paisible été. Il est prêt à affronter les dragons imaginaires de l’antre lorsqu’il aperçoit du coin de l’œil la brutale réalité : une femme couchée qui le regarde. Il en est saisi d’autant plus qu’elle ne bouge pas – et qu’elle est toute nue.

Émoi au commissariat et chez les édiles soucieux de ne pas voir fuir les touristes ! Surtout que la nouvelle commence à se répandre : la fille a été assassinée et elle n’est pas seule, deux squelettes de jeunes filles qui ont subi le même sort 24 ans auparavant se trouvent en-dessous. Et c’est lorsqu’une une autre jeune fille disparaît du camping en faisant du stop, vêtue de très peu et la tête aussi légère, que l’angoisse est à son comble. La description du mini-bikini des jeunes filles de 16 ans est malgré tout bien réjouissante.

Voilà du pain béni pour nos héros, les jeunes inspecteurs Patrick et Martin aidés d’Annika, Mellberg le chef et son équipe de vieux flics Gösta et Ernst. Mellberg n’en fout pas une sauf louer une fille de l’est en vue de mariage, et tenir les politiciens à distance des enquêteurs pour leur permettre de travailler ; Ernst au bord de la retraite multiplie les bourdes en omettant de signaler un signalement ou d’indiquer un indice. Patrick va être papa et il est vacances, mais il ne peut s’empêcher de revenir puisque l’enquête lui est confiée faute de compétents.

Erica, son épouse, est enceinte jusqu’aux yeux de leur premier enfant et souffle comme une baleine en cet été 2003 où la canicule s’étend même au nord de l’Europe. Sœur, cousins et autres anciennes relations en profitent pour tenter de s’incruster dans la chambre d’amis en se faisant servir, ce qui donne l’occasion de scène cocasses. Ces éléments étrangers à l’enquête sont des moments de détente qui humanisent les policiers et intègrent les meurtres dans une vie quotidienne bien forcée de se poursuivre.

camilla lackberg photo

Il était une fois l’histoire d’un grand-père bigot nommé Ephraïm comme dans la Bible, qui se servait de ses deux petits garçons pour guérir les malades. Le prédicateur a cessé de prêcher lorsqu’une bigote en folie lui a légué une grande propriété à Fjällbacka. Il n’avait plus besoin de charlatanisme pour vivre décemment. Sauf que son fils aîné a toujours cru que « le don » allait réapparaître, et que le grand-père a légué aussi à son petit-fils le goût d’y croire.

Cela ne pouvait que mal finir… mais comment ? Les empreintes génétiques d’un mort peuvent-elles imprégner le sexe d’une victime récente ? La rigidité bigote léguée au petit-fils peut-elle inciter un mulâtre accueilli à tuer pour son maître ? Les deux cousins casse-cou et volontiers malfrats sont-ils coupables de plus grave ? Qui a couché avec qui et en a eu un fils ? Pourquoi l’adolescente d’une lignée voit-elle brutalement la violence dans les yeux de son cousin Johan avec qui elle baise trop volontiers ? Les secrets de famille sont redoutables et les enquêteurs perdent leurs temps à tout vérifier alors que le temps presse pour la jeune fille enlevée. Vont-ils parvenir à temps à l’arracher aux griffes de son prédateur ?

Dans son deuxième roman, Camilla Läckberg a déjà du talent. Ses recherches pour composer l’intrigue sont originales et réservent bien des surprises.

Camilla Läckberg, Le prédicateur, 2004, Actes sud poche Babel noir 2013, 503 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.99
CD mp3 Audiolib 2009, €22.30
Les romans de Camilla Läckberg chroniqués sur ce blog

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Monterosso

Une arche pour tenir les murs surplombe la rue qui aboutit sur le port.

monterosso sentier

Les plages aménagées sont plantées de parasols et de transats, bordées de bars vitrés ; des gosses plongent et se roulent sur le sable. On peut louer pédalos, kayaks et stand up paddle à la mode.

monterosso gosse de plage

Des silhouettes se profilent, délicates, debout sur la planche en train de pagayer, tels des pêcheurs de rivière Li. Toutes les filles veulent avaler un café, comme après chaque pique-nique, je prends une bière en plus.

monterosso planche et kayak

Monterosso a été envahie de boue le 25 octobre 2011, après des pluies diluviennes qui ont raviné la falaise et emporté des pans entiers de sentiers et de maisons. Des photos affichées sur les murs commémorent l’événement et arborent des sites Internet pour récolter des dons. Il y avait de l’eau boueuse jusque dans les églises, sur une hauteur de près d’un mètre.

monterosso boue 2011 eglise

Nous visitons l’église San Giovanni Batisto, du 13ème en gothique génois, à la façade blanche et verte de marbre et serpentine, à la rosace caractéristique. Ses piliers intérieurs sont cannelés de même en vert et blanc. L’ensemble des bancs et chaises avait été renversés par la crue, des photos dans l’église en témoignent à l’envi.

monterosso confrerie mortis et orationis

En face, la Confrérie Mortis et Orationis arbore sa tête de mort et ses tibias entrecroisés au-dessus de la porte. Ce n’est pas un repaire de pirates mais une association pieuse qui se charge d’enterrer les défunts trop pauvres. L’intérieur est de même tout entier consacré à la mort, dans un style baroque grinçant dont l’excès ne va pas sans quelque humour. Ce ne sont que squelettes flanqués d’angelots bien en chair, têtes de mort jouxtant têtes d’ange, même le Christ du crucifix est émacié. Comme si le ciel offrait la chair et le muscle irradiant, tandis que la terre décompose jusqu’à l’os. C’est bien la vision chrétienne qui fait de l’au-delà l’espérance de tous les déboires d’ici-bas. Mais à rêver d’autre monde possible, on en oublie d’aménager ce monde-ci.

monterosso confrerie mortis et orationis tete de mort

La troisième église est la Confrérie du Saint-Sacrement avec un beau Christ gisant en bois et les ornements de procession. Un bateau ex-voto pend au-dessus des fidèles, dans la nef. Sur un mur, les instruments de la Passion, marteau, clous, tenailles, lance, perche portant l’éponge, échelle, couronne d’épines – toute la panoplie du parfait petit bourreau romain d’époque. Il y a quelque sadisme à présenter avec autant de complaisance ces instruments de torture, jouissant en imagination de leur usage dans la chair. Mortification ? Horreur du mal ? J’y verrais plutôt une perversion du plaisir, le tourment ajoutant aux délices…

monterosso confrerie st sacrement instruments de la passion

Les rues offrent leurs boutiques commerçantes, souvenirs, œnothèque et boulangerie. Pizza y voisine avec farinata, focacie, farcite, et pâtes en forme d’hosties typiques de la région. Grappa, limoncello, vino, liquori, olio – tous les produits typiques du lieu sont offerts contre cher paiement.

monterosso farinata focacce farcite

La gare est toute rose, sise en bord de mer, accessible par un tunnel. Des gamins se baignent encore dans l’eau bleue tandis que des parents se prélassent en transats payants. D’autres remontent dans les rues, vers chez eux, plus ou moins habillés. Moins on emporte, moins on risque de perdre ; le mieux est de ne garder que le string minimum conseillé.

monterosso fillette

Nous restons assis dans le parc ouvert sur la place face au port, sous la voie surélevée de chemin de fer, près de la statue martiale et outrée de l’inévitable Garibaldi, enveloppés du cri des petits enfants qui jouent pieds nus sur l’aire aménagée pour eux.

monteroosso garibaldi

Départ le lendemain. Je ramène 433 photos, des pages de carnet à compléter, et je retrouve 244 courriels dans ma boite. Le retour est aussi long que l’aller : parti de Deiva Marina à 9h01, je ne suis à Paris qu’à 23h21. Dans le TGV de Milan, une soixantenaire blonde derrière moi n’a cessé de saouler sa copine (et moi avec) de la description minutieuse de ses petits-enfants, les sketches de Noël des petits, parents et enfants tous chez la diététicienne, les gamins sportifs, son pot de retraite et ainsi de suite – sans une pause dans la parole.

Guide Voir Gênes et les Cinq Terres, 2014 Hachette tourisme, €19.95

Randonnées en circuit organisé une semaine dans les Cinque Terre
DVD Footloose in Italy – Cinque Terre and Venice (en anglais)
DVD Tutti in bicicletta – I percorsi più belli – Cinque Terre (+libro-guida) (en italien)

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