Articles tagués : mort

Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight

Un écrivain crée le personnage d’un écrivain pour écrire la biographie d’un écrivain.

Premier roman d’un russe écrit en anglais, en France, il fait phosphorer les spécialistes par ses mises en abyme. Car Sebastian Knight est un peu l’auteur, né la même année 1899, ayant connu le même amour à la datcha quand il avait 16 ans, éprouvé la même passion pour une Russe en 1937. Et le narrateur, dont on croit possible qu’il s’appelle Victor, le demi-frère de Sebastian né du même père, est un peu Vladimir lui aussi (qui a failli se prénommer Victor) ; Nabokov reproduit les relations compliquées qu’il a eues avec Sergueï, son frère cadet de dix mois plus jeune, musicien et homosexuel.

Et puis il est russe, comme lui : « Je suis né dans un pays où l’idée de liberté, la notion du droit, la pratique de la bonté humaine étaient choses froidement méprisées et brutalement proscrites. (…) Tout homme, dans ce pays, était un esclave s’il n’était un tyran ; et comme on y déniait à l’homme une âme et tout ce qui s’y rapporte, on en était venu à considérer qu’il suffisait d’infliger une douleur physique pour gouverner et diriger la nature humaine » p.406 Pléiade. Tant qu’il existera des Mélenchon et des Poutine, cette phrase restera d’actualité.

Sebastian est mort, d’une crise cardiaque, maladie héréditaire qui lui vient de sa mère. Plus âgé de dix ans que le narrateur, celui-ci l’a toujours admiré comme un grand frère mais n’a jamais osé lui déclarer, restant timidement à l’écart. Il aurait voulu se comporter en proche, mais il le fit trop tard, Sebastian était déjà mort – on dit toujours trop tard qu’on l’aime à quelqu’un. Non seulement nul ne fait jamais ce qu’il veut, faute de savoir justement son vrai vouloir, mais nul ne peut non plus connaître vraiment un autre, fut-il son frère. Chacun est seul et le reste. « La note dominante de la vie de Sebastian a été la solitude, et plus le destin essayait avec gentillesse de faire qu’il se sentit dans son élément, contrefaisant admirablement les choses qu’il pensait vouloir, plus nettement Sebastian se rendait compte qu’il n’était pas fait pour cadrer dans le tableau – dans aucun tableau » p.420. Sebastian, comme le saint, sera toujours percé de flèches pour sa différence. La connaissance intime comme la biographie vraie sont impossibles.

Dès lors, ce qui commence comme un récit recomposé de vie se transforme en un récit présent d’enquête sur une vie. Comme en physique, éclairer une particule la change, faire la lumière sur la vie d’un auteur n’éclaire qu’une facette du personnage – ce pourquoi toutes les biographies ont quelque chose de vrai, celle du pompeux et insipide Mr Goodman comme celle du narrateur. Nulle n’est vraie, chacune est vraisemblable.

Même « le sexe » n’explique pas tout, n’en déplaise à Freud et aux freudiens, que Vladimir Nabokov n’a jamais porté dans son cœur. « Laisser l’idée de ‘sexualité’, en admettant que la chose existe, tout envahir et s’en servir pour ‘expliquer’ tout le reste, est une grave erreur de raisonnement » p.469. L’auteur en sait quelque chose, qui est tombé amoureux d’Irina alors qu’il avait épousé Vera. Mais cette vague qui s’est brisée ne peut expliquer la mer tout entière, fait-il écrire Sebastian, cité par son demi-frère narrateur. « Les femmes de mœurs légères ont l’esprit lourd », se plaît-il à ajouter p.505. Ce qui est une vérité, je l’ai souvent constaté.

Même l’empathie la plus grande est au risque de passer à côté. Sebastian croit voir l’ombre de sa mère dans l’hôtel de Roquebrune où elle était descendue jadis – mais il s’est trompé de Roquebrune. Le narrateur, à la dernière heure, croit communiquer avec l’âme de Sebastian endormi qui respire dans la chambre d’hôpital à Saint-Damier – mais c’est un autre malade que le gardien peu lettré et endormi a indiqué.

Seule la recréation est légitime. D’où plusieurs textes et plusieurs personnages dans ce roman, beaucoup de masques, comme ce loup sur le visage que met un moment Sebastian pour lire son œuvre. Le vrai n’est qu’approché, il n’est que multiplication d’images plausibles et de faits vérifiés.

Mais pourquoi écrire sur la vie d’un autre ? Pour se couler en lui ou pour exister plus intensément soi ? Le désir est un manque-à-être disait Lacan.

Au total, pour un lecteur sans intention d’exégèse littéraire, le roman est séduisant. Il reprend des éléments « vrais » dans la vie de Nabokov et imagine des personnages différents qu’il est difficile de mettre en images. Sébastien est cet officier fléché pour sa foi différente – et soigné par les femmes ; Knight est le cavalier du jeu d’échecs qui se déplace en L en changeant de couleur de case mais reste une pièce mineure proche du fou. Comme tout est pensé chez Nabokov, le lecteur devra prendre cela en considération afin d’en tirer plaisir.

Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight, écrit en 1939, publié en 1941 et revu en 1969, Gallimard Folio 1979, 320 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50 https://ww

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Le Train des épouvantes de Freddie Francis

Un jour, un train… Cinq voyageurs montent un par un dans un vieux train anglais à vapeur où les compartiments comportent leur propre porte, sans couloir de liaison. Un sixième les rejoint in extremis juste avant le départ du rapide de nuit (Peter Cushing). Il est vêtu de noir, porte un chapeau d’Europe centrale et son regard inquiétant dévisage un par un chacun des passagers.

Le ronronnement des voies et le claquement monotone des rails endort le passager au chapeau et son sac de voyage tombe de ses genoux. Il se réveille en sursaut et se confond en excuses, la plupart des autres passagers l’aident à ramasser les papiers épars sur le sol. Dans le lot, un jeu de cartes étranges : des tarots. Une série de cartes de visite au nom du Docteur Shreck, docteur en métaphysique. L’un des passagers, coincé, rationnel, méprisant (Christopher Lee), se moque de ce charlatanisme. Comment des cartes pourraient-elles prévoir un avenir ? Celui-ci serait-il donc déjà écrit ? Et par qui ?

L’inquiétant personnage ne se démonte pas. Très calme, il invite chacun à tenter l’essai. Il suffit de tapoter « trois fois » (comme la Trinité ?) le paquet de cartes, puis lui va les battre, mais ce sont elles qui vont « se placer toutes seules ». Les cinq premières diront ce qui va arriver et la sixième… ce que le tireur de carte pourra faire pour atténuer les circonstances. C’est un jeu, mais où le partenaire est passif, comme au poker ou comme les échecs joués par un ordinateur : on ne gagne jamais contre le Destin. C’est une illusion aussi, la fin du film dira pourquoi : il suffit d’y croire.

Un à un, chacun des passagers se livre donc à la lecture de son proche avenir par les tarots. Les histoires se déroulent alors comme cinq petits films dans le grand. Vous avez les ingrédients habituels de « l’horreur » à l’anglo-saxonne : loup-garou, vampire, vaudou, main coupée, plus une vigne intelligente pour la modernité et « les mystères de la nature ».

Même le plus sceptique est ébranlé. Surtout que la sixième carte de chacun est la Mort. Rien à faire donc pour atténuer quoi que ce soit au Destin. Le film se termine sur l’arrivée de nuit à la station de Bradley, où tout le monde descend. L’inquiétant personnage en noir à disparu lors du passage d’un tunnel, il ne reste de lui dans le compartiment qu’une seule carte du tarot… Je ne vous dis pas laquelle. Et, sur le quai, traîne un journal qui annonce un gros titre tandis qu’attend un personnage tout vêtu de noir.

C’est divertissant, pas trop horrible (on a fait bien pire depuis) et reste dans la culture sombre de l’Angleterre, plus tempérée et sophistiquée que celle d’Hollywood malgré des trucages antiques.

DVD Le Train des épouvantes (Dr Terror’s House of Horror), français et autres langues, Freddie Francis, 1965, avec Christopher Lee, Peter Cushing, Bernard Lee, Michael Gough, Jeremy Kemp, Donald Sutherland, coffret Peter Cushing 4 DVD Le Vampire a soif / L’île de la terreur / La Chair du diable / Le Train des épouvantes, Aventi Distribution 2005, 6h07, €56.00

DVD Dr Terror’s House of Horror, anglais et espagnol seulement, standard €13.29, blu-ray €12.50

DVD Dr Terror’s House of Horror, anglais seulement, Anchor Bay 2006, 1h38, €20.41 blu-ray, €69.44 standard

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Ernst Jünger, Second journal parisien, 1943-45

1943 : « Cette année-ci j’ai perdu mon père et ma ville natale ». En novembre 1944, il perdra aussi son fils aîné Ernstel, tué à 18 ans d’une balle dans la tête sur le front italien par des partisans dans les carrières de marbre de Carrare. Il l’aimait, il l’avait façonné moralement à son image, en rebelle. Le garçon, à 17 ans, avait été jeté en prison pour avoir tenu des propos contre Hitler et son régime et il a dû s’engager dans l’armée. C’était une condamnation à mort. Le père ne reste pas indifférent, comme le laisse entendre le commentaire imbécile de l’édition en Livre de poche ; il souffre, il y pense souvent : « La douleur est comme une pluie qui commence à tomber en trombe, puis pénètre lentement dans le sol » p.394.

Pour Ernst Jünger, la sagesse reste le détachement – mais c’est un idéal difficilement accessible. C’est plutôt un apprentissage social de tenue face aux autres : « Mes compatriotes de Basse-Saxe, leur flegme imperturbable, l’un des meilleurs traits de leur caractère » p.267. Prédisposé par la culture dans laquelle il a baigné depuis l’origine, il vise plus haut : « je dois parvenir à un niveau d’où je puisse observer ces choses comme on contemple les évolutions d’un poisson autour d’un récif corallien, les danses des insectes dans une prairie, ou comme un médecin examine un malade » p.292.

Les fleurs existent, elles se fanent après avoir été belles. Elles sont éphémères, « et pourtant ces miracles floraux sont les symboles d’une vie qui ne se flétrit jamais » p.40. Comme elles, il faut accomplir son destin, quel qu’il soit. « Tant que nous suivons notre vocation le hasard reste impuissant. La confiance en une Providence nous guide ; si nous perdons cette vertu, le hasard se libère et nous envahit comme des armées de microbes. D’où encore la prière comme régulateur, force qui rend invulnérable. Le hasard reste à l’état cristallisé, calculable » p.253. Sans règle, pas d’humanité ; sans culture ni passé, pas d’avenir – seul le hasard du présent constant, avec ses bifurcations à chaque instant, emmène dans une course folle car sans but.

Les bouleversements de la guerre lui font tenter d’approfondir ces thèmes du destin, de la sagesse au libre-arbitre. Il cherche ne lui-même de quoi résister aux forces de décomposition qui l’environnent. « C’est par un amour de la vérité que je crois me rapprocher le plus de l’absolu » p.107. Or la vérité s’appréhende par l’esprit, non par les passions ou les instincts : « Dès ma prime jeunesse, ma pensée avait été influencée par le réalisme exact et le positivisme de mon père » p.294. « Mon besoin de fondements logiques – je pense moins ici aux preuves de l’entendement qu’à sa présence critique, à son concours ; il faut qu’il mêle à tout sa lumière » p.295. La raison est une référence, le propre de l’humain, un lumignon dans la nuit, un outil de connaître. Mais elle ne se suffit pas à elle-même, ce pourquoi Ernst Jünger n’est pas devenu physicien comme l’un de ses frères : « La rigueur de la logique appliquée ne me satisfait nullement. Le vrai, le juste au sens le plus élevé, n’ont pas à être démontrables mais doivent toujours être sujets à controverses. Il faut que nous approchions d’eux plutôt dans un esprit d’approximation qu’avec l’assurance de les atteindre absolument » p.110.

Il est donc devenu écrivain, non scientifique. « L’objet de l’écrivain, ce n’est pas l’exactitude absolue, mais l’exactitude optimum. La raison en est la différence essentielle entre logique et langage » p.367. A côté de l’entendement, il est nécessaire de développer aussi le sensitif. « Philon demande qu’on exerce et cultive également les facultés sensitives, car le monde sensible ne peut être saisi sans elles, et l’on se fermerait ainsi l’antichambre de la philosophie » p.248. Jünger n’est pas philosophe, en ce sens qu’il n’y a passé qu’une année d’études, à 27 ans ; il est plutôt autodidacte et façonne sa propre sagesse pratique, issue de ses expériences vivantes.

Il admire la culture française pour cet équilibre qu’elle réalise miraculeusement entre sensible et raison. Il note souvent le « caractère parfaitement défini de la conversation » p.78. Pour les Germains, la Nature, l’Absolu, le Mystère s’y mêlent toujours : « Shakespeare opposé à Molière », dit-il. Il prêche pour un mélange de ces cultures complémentaires en Europe, pour une fécondation croisée. Il en est lui-même un exemple, né d’un père saxon et d’une mère bavaroise, lui luthérien, elle catholique ; il parle l’allemand natif et le français appris. Ernst Jünger est sans doute l’un des rares écrivains pleinement européens. C’est aussi ce qui me séduit en lui.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Second journal parisien – Journal 1943-45, Christian Bourgois 1995, 426 pages, occasion €0.92

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ernst Jünger, Premier journal parisien, 1941-43

La prose de Jünger semble être d’une matière céramique. Elle est composée de terre rare, et passer par l’épreuve du four la durcit. Les émotions sont là, mais le langage les fige. Retenue, pudeur, distance : Jünger écrit pour retrouver l’éternel sous le contingent. Il est sensible aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, aux adultes. Il a le caractère profondément humain d’un être qui fut aimé durant son enfance. En même temps, il possède une exigence de vérité, une rigueur d’exécution, il a besoin d’absolu, ce qui le contraint et le raidit.

Son expression se fait froide, parfois sibylline, par souci d’exprimer exactement ce qu’il ressent. D’où ces termes d’entomologiste pour parler des êtres qu’il aime : de ces enfants, il parle rarement, sinon pour noter d’un trait rapide une attitude exceptionnelle. Il les appelle par un vocable neutre, « l’enfant » pour Alexandre le petit, « le jeune garçon » pour Ernstel l’aîné. Les prénoms viendront plus tard sous sa plume, en 1943 et 1944, où l’intensification de la guerre, les bombardements, la menace « lémure », la proximité de la mort sur leurs têtes l’incitera à se livrer plus avant. Alors ils deviendront ce qu’ils sont, Ernstel et Alexandre, et parfois même « mon fils ». Sa femme reste éternellement « Perpetua » une compagne de caractère, réfléchie, un référent dans son existence.

En ces années de guerre, où il lit la Bible chaque soir durant trois ans, il proclame son exigence de vérité. Il la trouve dans « l’inestimable et salutaire pouvoir de la prière », « la seule porte qui mène à la vérité, à la loyauté absolue et sans réserve ». La prière incite à tout dire à un juge muet, à s’analyser sans concession comme une catharsis, à confier son âme à une sagesse ultime. La prière, comme le journal sans concession, est une psychanalyse.

Cette vérité, il la cherche en lui-même, dans son « humanité » opposée au nihilisme de la « technique ». Celle-ci, en se développant, dévore l’homme de l’intérieur ; elle le rend mécanique, abstrait, inhumain. Elle en fait un robot, variante machinale du fonctionnaire. C’est une très ancienne forme de refus du savoir que cette crainte de l’inhumanité de la science. Déjà, au paradis, le serpent était le tentateur, puis vint Babel, la tour trop orgueilleuse où tous les hommes coopéraient pour la bâtir et qui fut donc détruite par le Dieu unique et jaloux. Nous sommes dans le thème éternel de l’apprenti sorcier, du Golem, de Frankenstein, du savant fou, du docteur Folamour, du savoir comme source du Mal. Pour Jünger, à son époque, il s’agissait d’une prodigieuse massification politique dans une période d’accélération technique. Tout allait trop vite pour les cadres traditionnels de pensée issus de la paysannerie. Il note les automatismes, les blindages, les rouages, « l’arsenal des formes vivantes qui se durcissent comme des crustacés » p.20. Il note aussi l’anonymat des bombardements, les tueries industrielles. « Des couches d’être commencent à se détacher de l’état humain proprement dit pour tomber dans l’inertie » p.51 – ce qu’il appelle « la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Il cherche l’humanité en l’homme, la vérité de l’humain parmi ses semblables. « Les êtres cachent encore en en eux beaucoup de bons grains qui germeront à nouveau dès que le temps s’adoucira et reprendra des températures humaines » p.37. La ville lui est une amie « ou des cadeaux vous surprennent. J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher, étroitement enlacés » p.44. Aux premières étoiles jaunes des Juifs aperçues dans Paris, le 7 juin 1942, il écrit : « je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l’histoire personnelle » p.136. Au lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv’ : « pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? » p.149. Il s’effraie de constater que certains restent aveugles aux souffrances de ceux qui sont sans défense et se glorifient même de les rudoyer. « La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder il ne veut pas devenir insecte lui-même » p.290.

Face à cela, son attitude voudrait être celle du moine zen : « Lorsque que je vois les fleurs s’étaler si calmement au soleil, leur béatitude me paraît d’une profondeur infinie » p.22. Il cherche l’éternité dans les rites de la collection : « Il s’agit, dans la diversité, d’assurer des perspectives qui s’ordonnent autour du centre invisible de l’énergie créatrice. Tel est également le sens des jardins, et le sens, enfin, du chemin de la vie en général » p.185. Parce qu’en fait, « nous sommes de passagères combinaisons d’absolu » p.209. Alors, « l’œuvre doit atteindre un point où elle devient superflue – où l’éternité transparaît. (…) Il en est de même pour la vie en général. Nous devons parvenir en elle à un point où elle puisse passer de l’autre côté aisément, osmotiquement, à un niveau où elle mérite la mort » p.115.

Pour bien mourir, il faut avoir bien rempli sa vie, l’avoir aimée à chaque instant, avoir touché à la vérité du monde.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal 1941-43, Christian Bourgois 1995, 318 pages, €11.61

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Neverland de Marc Forster

Le film est tiré d’une pièce de théâtre sur la vie de James Barrie, auteur de Peter Pan. Nous sommes donc dans l’illusion sur l’illusion, l’imaginaire étant un pays où chacun peut être qui il veut « à condition d’y croire très fort » comme le dit l’adulte à l’enfant qui a perdu ses père et mère. Car Mr James M. Barrie (Johnny Depp), riche écrivain de Londres marié depuis quelques années mais dont le couple trop mondain bat de l’aile, ne parvient plus à écrire des pièces de théâtre ; la dernière a fait un four, bien que la bonne société s’y soit pressée, avide de divertissement en ces premières années du siècle XX.

Un jour, au parc de Kensington Gardens où il aère le gros saint-bernard Porthos et prend des notes, il rencontre un enfant sous son banc, Michael (Luke Spill). Il est « prisonnier » du vilain roi qui l’a enfermé dans la tour et ne peut en sortir. Intrigué, amusé, Mr Barrie joue le jeu ; il fait vite la connaissance des deux autres garçons impliqués dans l’aventure, George (Nick Roud) et Jack (Joe Prospero) puis de leur mère Sylvia (Kate Winslet), et enfin du dernier garçon (Freddie Highmore) qui refuse tout mensonge parce qu’il ne supporte pas qu’on lui dise que son père va bien alors qu’il va mourir. Ce sont tous des Llewelyn Davies, mais réduits à repriser les vêtements et à se contenter de peu après la disparition du père. La société du temps était impitoyable pour les veuves avec enfants.

Le pays merveilleux de l’enfance ouvre à Mr Barrie des perspectives nouvelles pour le théâtre. Il s’agit, après tout, de faire rêver. Son producteur (Dustin Hoffman) est dubitatif sur l’attrait des pirates, des indiens et les fées sur le public bourgeois mais consent au pari (ce qui est très anglais). Ses amis le mettent en garde sur les rumeurs qui courent sur sa fréquentation assidue d’une veuve qui n’est pas sa femme (ce qui est très collet-monté victorien) et de ses jeux avec quatre garçons entre 13 et 7 ans (ce qui rappelle par trop les mœurs de collège). La grand-mère maternelle des enfants (Julie Christie) veille à faire respecter la bienséance. Son épouse elle-même (Radha Mitchell) le voit de moins en moins et n’aime pas trop la tournure que prend son esprit, bien qu’elle avoue sur la fin qu’il a écrit sa meilleure pièce.

Malgré le moralement correct et les pressions sociales, James Barrie persiste. Il excite les mineurs à l’imaginaire pour pouvoir lui-même entrer dans ce pays merveilleux ; il joue aux indiens, leur fait monter une pièce de pirates, les fait s’envoler avec les accessoires du théâtre. Les enfants sont ravis et s’attachent à « oncle James » qui est le seul adulte à se préoccuper d’eux et de leur chagrin. Johnny Depp est excellent face aux enfants, la voix posée et les propos plein de bon sens n’empêchent pas de les prendre dans ses bras quand il le faut. Surtout Peter, au visage souvent chiffonné d’émotion, dont il fait Peter Pan, un fils de théâtre qui est à la fois lui-même et l’enfant. Mais aussi de reconnaître en l’aîné, George, ce moment émouvant où l’enfant devient un homme parce qu’il comprend que sa mère est condamnée elle aussi : elle a attrapé la phtisie : « et voilà, en trente secondes… ».

Barrie va accompagner la veuve jusqu’au bout de son mal, s’occuper de ses garçons, écrire sa pièce et inviter stratégiquement des orphelins pour les disséminer dans le théâtre lors de la première. Ils rient, ils s’amusent, ils détendant les adultes alentour qui ne peuvent qu’applaudir ; sans les enfants, ils auraient eu honte de retrouver leur imaginaire infantile, mais avec eux ils se déboutonnent. La pièce est un succès et Sylvia, qui n’a pas pu venir car trop affaiblie par la toux, la voit en représentation privée – une surprise in extremis. Elle accède enfin au pays de l’imaginaire dans lequel elle va entrer définitivement avec la tombe.

Peter, le dernier des garçons, ne veut pas grandir mais oncle James, qui est désigné cotuteur avec la grand-mère par testament, lui montre la voie pour devenir adulte tout en restant enfant : écrire. Laisser courir son imagination, inventer des aventures dans un pays merveilleux comme on sait le faire quand on n’a pas 12 ans. Freddie Highmore, qui joue le Peter de 7 ans, a justement 12 ans lors du tournage mais il est assez petit et enfantin pour incarner parfaitement la détresse d’un petit garçon confronté par deux fois à la mort et à l’abandon.

Cette fable du Neverland, qui fait encore rêver, a inspiré Mikael Jacskon pour nommer son ranch, même s’il a poussé un peu loin l’innocence avec de jeunes garçons au prétexte d’un imaginaire où tout serait possible. Mais James Barrie n’était pas pédophile. S’il aimait tant l’enfance, c’est par traumatisme personnel : Il a perdu à 6 ans son frère aîné David, 13 ans, dans un accident de patinage et a depuis toujours voulu être le fils modèle pour sa mère, allant jusqu’à imiter les attitudes et les façons de parler de son grand frère défunt. Le stress émotionnel l’a empêché d’atteindre une taille normale pour un adulte et inhibé son intérêt pour le sexe, d’après les biographes anglais.

Même s’il s’agit d’une fable sur la naissance d’une fable, l’époque est parfaitement reconstituée avec ses chemises-tuniques, ses cabs et ses vieilles automobiles. Ce film est beau, joué pudiquement et sur un mythe éternel.

DVD Neverland (Finding Neverland), Marc Forster, 2004, avec Johnny Depp, Kate Winslet, Julie Christie, Freddie Highmore, Dustin Hoffman, Studiocanal 2013, 1h41, standard €9.99 blu-ray €6.73

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, L’exploit

Réfugié en Crimée avec sa mère, Martin, 16 ans, s’échappe sur un bateau canadien jusqu’à Athènes, où une jeune poétesse assez banale l’initie au sexe. Mère et fils rejoignent un oncle sentimental en Suisse, qui finance les vagues études de lettres russes qu’effectue Martin à Cambridge avant d’épouser sa mère. Ils apprennent la mort du père en Russie. Martin fréquente à Londres des russes émigrés, les Zilanov, et tombe amoureux de Sonia qui ne songe qu’à muser et s’amuser, sans être capable d’aucun sentiment profond. Comme si la rupture avec la patrie charnelle russe châtrait les jeunes émigrés et les rendaient inaptes à bâtir un nouveau destin.

« Martin est le plus gentil, le plus droit et le plus émouvant de tous mes jeunes gens ; et la petite Sonia (…) devrait avoir toutes les chances de devoir être acclamée par les experts en matière de charmes et de sortilèges amoureux comme la plus singulièrement séduisante de toutes mes jeunes filles, bien que ce soit de toute évidence une flirteuse lunatique et cruelle » (Avant-propos de Vladimir Nabokov écrit en 1970).

Contre le matérialisme existe aussi un idéalisme, même mal placé et solitaire. L’épanouissement personnel se teinte de nostalgie, les souvenirs d’enfance d’une conscience de la mort. La « gloire » qui donne son titre au roman récompense le courage personnel mais inutile, celui « du martyr radieux », dit l’auteur. Il est vrai que l’on se prend de sympathie pour ce Martin vigoureux mais naïf, à qui il manque un père pour le guider et un but dans la vie. Il n’est bon en rien, bon à rien. Tout ce qu’il entreprend au titre des sentiments échoue, de son amour non partagé pour cette putain de Sonia à son amitié tenue à distance du condisciple de Cambridge Darwin, et jusqu’à cet amour inconditionnel béat de maman qui ne l’aide pas. Derrière la vitalité luxuriante, il n’y a rien. Il se lance à lui-même des défis auxquels il se contente de répondre, en Narcisse perpétuellement insatisfait de son miroir. Martin rêve depuis son enfance d’aventures et de hauts faits ; devant chaque réalité, il renâcle, comme de s’engager contre les bolcheviques dans l’armée de Wrangel en Crimée, à 16 ans. Il a en lui du Fabrice del Dongo, sans la fantaisie de vivre ses fantasmes, prenant tout trop au sérieux peut-être.

Après des années de tourments, Martin tente le tout pour le tout : pour se faire reconnaître de Sonia, dont il est éperdument amoureux, il veut réaliser l’exploit de passer en Russie clandestinement pour 24h et d’en revenir incognito. Depuis son enfance, il a toujours eu peur de ne pas paraître viril et, depuis la disparition de son père, nul ne peut le conforter en virilité que lui-même. L’acte de bravoure est en quelque sorte un suicide, ou l’inverse.

En partie autobiographique, ce roman se distingue cependant par une nette distance de l’auteur avec son personnage qui n’est pas lui après l’enfance et qui n’a pas la même parentèle. Le fantasme du retour à la mère patrie tenaillait cependant Vladimir comme Martin, puisque l’URSS l’a condamné pour un poème qu’il a écrit dans la revue russe libérale de son père à Berlin, Le billet. Plus fragile que son auteur, Martin n’est jamais ce qu’il paraît ; il porte en permanence un masque différent. On le prend pour un Américain en Grèce, pour un Anglais en Italie, pour un Suisse en France, pour un voyageur de commerce dans un train, pour un petit garçon dans les yeux de Sonia. Seule la mort peut réconcilier l’image et l’être. Viendra-t-elle ?

Plus que l’histoire, un peu vide, plus que le portrait de l’auteur en jeune déraciné inquiet, plus que les sentiments volages des années 20, le style Nabokov captive. Il vous plonge dans le mystère par de simples lumières aperçues dans la nuit par la fenêtre d’un train qui parcourt le sud de la France ; il vous dépayse par la description des rues étroites et sombres de Cambridge où des étudiants courent d’un bâtiment à l’autre ; il vous enchante de la forêt russe dans un souvenir d’enfant, attirante et inquiétante ; il vous précipite dans le vertige qui saisit le jeune homme lorsqu’il glisse d’une pente et se reçoit in extremis sur une corniche étroite, sous lequel le vide l’attire. Cédera-t-il ? Aura-t-il le courage de l’affronter en face ? Si la corniche est l’exil et son support provisoire et si l’abîme est la nostalgie de la Russie, alors tout est possible.

Vladimir Nabokov, L’exploit, 1932 revu 1971, Folio 2009, 304 pages, €7.80

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le grand bleu de Luc Besson

J’ai vu à l’époque trois fois ce film devenu culte pour la génération des 14–18 ans des années 1990. La première fois, j’ai été saisi par le drame, la seconde fois par la passion de Jacques, la troisième fois par celle de Johanna. Je suis depuis résolument du côté des femmes, dans ce film.

L’histoire est une interprétation libre des champions de plongée en apnée Jacques Mayol et Enzo Maiorca. Les deux enfants ont grandi ensemble en noir et blanc sur une île grecque et restent, même adultes en couleurs, dans une rivalité permanente. Le championnat du monde d’apnée No Limit à Taormina en Sicile à la fin des années 1980 leur permet de se retrouver.

Enfant, le petit Jacques (Bruce Guerre-Berthelot) joue avec la mer en toute innocence ; il nourrit les murènes, nage parmi les poissons, plonge chercher des pièces pour les autres enfants. Le petit Bruce Guerre-Berthelot qui joue Jacques enfant, a la prestance du petit sauvage amoureux de l’eau, quasi nu la plupart du temps. Un jour il rêve – et c’est un cauchemar. Un dauphin vient le voir, l’entraîner peut-être ? Les dauphins sont des sirènes ; elles vous attirent, puis vous lâchent, volages. Et vous coulez. Ainsi sa mère, une Américaine retournée au pays. Cette fois, la sirène du rêve venait prendre son père qui s’est noyé sous ses yeux dans son scaphandre artisanal. Fin de l’enfance et du temps de l’innocence.

Il apprend à plonger en professionnel (adulte, il est joué par Jean-Marc Barr). Rien ne l’attache, il se prête à des expériences au fond de lacs glacés des Andes, son cœur ralentit comme ceux des mammifères marins. Serait-il à demi sirène ? Dans l’eau, il est bien. Ce liquide amniotique apaisant le calme, diminue ses fonctions vitales. Il nage des heures avec les dauphins, « sa famille », qu’il a en photo dans son portefeuille à la place des enfants.

Enzo (Gregory Forstner), c’est le grand frère, l’aîné d’une famille italienne vivant sur la même île grecque que « le petit Français ». C’est le macho, le généreux, le familial. Jacques le solitaire l’admire et l’envie un peu. Enzo se sent défié en permanence par ce sauvage qui n’a rien à perdre, aucune attache, qui se donne à fond pour lui seul. Enzo s’occupe des autres ; Jacques ne s’occupe que de lui. Il est l’enfant malheureux du divorce et de l’accident. Meurtri, il s’est renfermé sur lui-même. L’eau est sa mère et, en même temps, celle qui lui a volé son père. Il l’aime et la hait. La plongée est pour lui un état régressif et à chaque fois une tentation suicidaire.

Ce qu’ont aimé les adolescents dans ce film, l’accord avec la mer, avec les dauphins, ne s’y trouve pas. Malgré le traitement humoristique qui tempère l’émotion, il s’agit d’un drame : vouloir être un autre, vouloir vivre comme un dauphin alors qu’on est un homme.

La pauvre Johanna (Rosanna Arquette), avec sa blondeur, son nez court et ses larges lèvres, tombe amoureuse de Jacques, cet être de fuite, justement parce qu’il est étrange, immature et casse-cou mais sans violence aucune. Il est resté un gosse, la compétition de l’intéresse pas, mais s’éprouver le hante. Jacques aimera un peu Johanna, comme un animal, comme une peluche. Pas plus. Et il l’abandonnera sans vergogne pour les abysses, le jour où il reverra les sirènes dans son rêve. Sirènes qui lui ont enlevé Enzo la veille (adulte joué par Jean Reno), mort d’avoir voulu aller trop loin, trop bas. « Jacques : – Il faut que j’aille voir… Johanna : – Voir quoi ? Il n’y a rien à voir Jacques, c’est noir et froid rien d’autre ! Y’a personne. Et moi je suis là, je suis vivante, et j’existe ! »

Avoir fait un petit n’émeut pas Jacques, il ne reste pas avec Johanna pour l’aider dans la vie. Pourquoi ? Par hantise que la mer ne le fascine lui aussi et le prenne ? Par certitude de ne savoir l’élever et l’aimer ? L’abandonne-t-il comme il a été abandonné, trouvant que mieux vaut que l’enfant ne le connaisse point ? Qu’il ne souffre pas un jour de le voir disparaître ? Et pourquoi remet-il son « destin » – le déclencheur qui le fera plonger – entre les mains justement de Johanna ?

Le tragique séduit, le suicide fascine, l’accord avec la mer émeut et fait rêver, l’humour détend. Sauf aux Etats-Unis où la fin a été changée pour un happy-end niais de rigueur et une autre bande son pour capter le fric. Et en Italie où le plongeur Enzo Maiorca l’a fait interdire durant 14 ans parce qu’il trouvait qu’il était mal décrit (il se fait payer pour aller sauver un mec) ; pourtant, Jean Reno est très bon en ours généreux. Le film est bien construit, un peu long dans le déroulement de l’histoire mais comme les ados en ont redemandé, seule subsiste la version encore plus longue. La musique d’Eric Serra a fait beaucoup pour le charme persistant du film. C’est au total un film des années 90 où chacun est seul, aussi seul que le héros face à son existence.

DVD Le grand bleu de Luc Besson, 1988, avec Rosanna Arquette, Jean-Marc Barr, Jean Reno, Jean Bouise, Bruce Guerre-Berthelot, Gregory Forstner, Gaumont 2011, version longue 2h48, standard €7.49, blu-ray €10.99

Catégories : Cinéma, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine

Kin-Fo, jeune Chinois de Shanghai riche par héritage, s’ennuie mortellement. Aucune émotion ne vient rompre le cours trop uni de sa vie. Il se marierait bien mais une dépêche venue de Californie l’informe que la banque américaine dans laquelle ses fonds sont placés est en faillite. Tous les bénéfices du rapatriement des chinois morts aux Etats-Unis et qui veulent se faire enterrer dans la patrie de leurs ancêtres sont partis en fumée. Kin-Fo veut alors en finir, mais pas sans récompenser ses vrais amis : sa fiancée la veuve Lé-ou et son mentor Wang l’ancien rebelle Taiping devenu philosophe une fois recueilli par son père alors qu’il était poursuivi par la police de l’empereur.

Il va donc souscrire une assurance sur la vie à Shanghai auprès de la compagnie La Centenaire. Pour une prime de 8000 $ sur trois mois, les bénéficiaires toucheront 200 000 $, même en cas de suicide. Pour ressentir au moins une émotion avant de quitter la vie, Kin-Fo décide de ne pas se suicider mais de confier à Wang le soin de l’assassiner d’ici le terme échu comme il lui plaira, où et quand il voudra. Il lui confie une lettre écrite et signée de sa main qui affirme que personne n’est la cause de sa mort. Mais Wang laisse passer du temps puis disparaît. Kin-Fo apprend alors que la rumeur de faillite de la banque américaine n’était qu’un coup de bourse et que ses actions le rendent désormais deux fois plus riche qu’avant ! Il ne veut plus mourir, malgré la lettre et la promesse que Wang lui a faite d’accomplir sa volonté. Il lui faut donc retrouver le philosophe et récupérer la malheureuse lettre.

C’est le prétexte du périple frénétique et agité du Chinois en Chine, le mot « tribulation » faisant référence au latin tourmenter. Kin-Fo part avec son valet Soun, flemmard, étourdi, poltron et hanté par le mal de mer, et flanqué de deux agents de la compagnie d’assurance, Craig et Fry, qui veulent protéger leur capital jusqu’à la date d’échéance. Ces deux-là sont yankees, donc pragmatiques et n’ayant pas froid aux yeux, quasi jumeaux bien que seulement cousins : l’un termine toujours la phrase que l’autre commence. Le périple est prétexte à conter l’exotisme, avec force références aux voyageurs récents dans ce pays mystérieux et fascinant du Céleste empire. Les aventures ne manquent pas, ni l’utilisation de moyens archaïques comme la brouette à voile ou modernes comme l’appareil de survie en mer du capitaine Boyton. Les dessins gravés de Benett, dans l’édition originale, repris jadis en Livre de poche et récemment dans la collection la Pléiade, ajoutent au pittoresque.

D’autant que les personnages ne sont pas sans caractère. Kin-Fo, 31 ans, bien qu’asthénique, prend goût à l’action et aime véritablement Lé-ou, 21 ans mais déjà veuve d’un vieillard. Tous deux sont anticonformistes au dernier degré dans cette Chine des mandarins où tout changement fait peur. Il n’était pas question pour une veuve de se remarier en Chine impériale, et le riche négociant Kin-Fo est bien plus occidentalisé que ses compatriotes, adoptant par exemple le phonographe pour échanger des messages. Quant à Wang, il est bien plus machiavélique qu’il n’en donne l’apparence, la sauvagerie de sa jeunesse terroriste s’étant muée en attachement profond pour son pupille devenu adulte. Il met dans le coup le chef actuel des Taiping, un Céleste en pire, pour jouer le dernier acte qui termine la partie.

Malgré le thème sensible du suicide, pour les adolescents à qui sont destinés le roman (et qu’il a vraisemblablement emprunté à Robert-Louis Stevenson et à son Club du suicide publié en 1878),Jules Verne prouve combien les épreuves font renaître à la vie. L’histoire s’ouvre et se ferme par un banquet, mais si le premier est triste, le second est joyeux car être repu ne suffit pas, il faut entreprendre, agir, pour passer de la survie à la vie véritable. Pour la morale, le roman se termine par un mariage et la promesse de nombreux petits Célestes.

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine, 1879, Livre de Poche 1966 illustrations de Benett, occasion €2.50

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

Jules Verne sur ce blog

Catégories : Chine, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Une méthode dangereuse (A dangerous method) de David Cronenberg

La méthode dangereuse (pour la morale bourgeoise chrétienne) est celle de la psycho-analyse, que Freud (Viggo Mortensen) impose d’abréger en psychanalyse. « Science juive » – il le dit dans le film – cette obsession à chercher du sexe dans tout désordre psychologique hérisse Carl Gustav Jung (Michael Fassbender), qui n’est pas juif et pense élargir le concept aux archétypes culturels et à l’inconscient collectif. Mais Freud, jaloux de son autorité et très paternaliste, cigare à la bouche (substitut de pénis ?) à la tête de ses six enfants et de ses nombreux disciples envoûtés, refuse de sortir du matériel (le sexe) pour des spéculations (et pourquoi pas la télépathie ?). Cet aspect impérieux du personnage, dialectique et sûr de lui, est une réussite du réalisateur.

Le film est tiré d’une pièce du britannique Christopher Hampton The Talking Cure inspirée d’un roman de John Kerr – autant dire qu’il simplifie la simplification et outre les propos ! Il tente de saisir la psychanalyse vers 1900, lorsqu’elle n’est pas encore admise et est plutôt crainte comme une « peste », ainsi que Freud le déclare à Jung sur le bateau qui les emmène en conférences aux Etats-Unis.

Pour rabaisser Jung, médecin suisse à l’épouse riche qui risque de lui faire de l’ombre, Freud fait miroiter son héritage à la tête du mouvement psychanalytique et lui envoie une patiente diabolique, la juive russe Sabina Spielrein (Keira Knightley). Son jeu d’actrice est à l’excès, presque surjoué, à croire que la névrose est aussi dans sa vie. Cette demoiselle qui rêve d’être médecin et pourquoi pas psychanalyste elle aussi, est hystérique, parcourue de spasmes. Son père l’a humiliée nue dès l’âge de 4 ans et certains mots ne peuvent sortir car elle jouit lorsqu’elle est battue et se précipite dans l’autoérotisme, ce qui lui fait honte. Elle ne rêve que de s’envoyer en l’air dans les étoiles ou du grand voyage dernier qui est le suicide. Sa thèse, plus tard, aura pour sujet Destruction comme cause du devenir : pour elle, donner la vie donne la mort, on ne peut que s’effacer en mettant des enfants au monde, sexe et mort sont liés. Jung l’écoute, la cure par la parole, lui laisse entendre avec optimisme que rien ne s’oppose à ce qu’elle soit un jour médecin. Il la guérit – mais pas sans ce phénomène du transfert, bien connu des psychanalystes, qui rend sa patiente amoureuse de lui.

C’est alors que Freud lui envoie un autre patient, son disciple Otto Gross (Vincent Cassel), anarchiste et drogué, obsédé de sexe comme Freud mais qui lâche ses désirs sans contrainte comme préconisé deux générations plus tard en 1968. Il a déjà fait trois petits-fils bâtards à son magistrat bourgeois de père qui, s’en est trop, l’envoie se faire soigner. Gross va convaincre Jung, moins au fait que Freud et lui de l’ensorcellement dialectique, qu’il doit céder à ses désirs pour soigner vraiment. Seule la vérité mise au jour importe, n’est-ce pas ? Et le piège se referme sur Carl Jung.

Il cède à sa patiente Sabina, nymphomane avide de le baiser ; il la fouette, il la « défonce » (terme de Gross), et elle adore ça. Cette physique expérimentale est bien meilleure que celle qu’il peut tenter avec sa femme Emma (Sarah Gadon), qui ne lui donne que deux filles avant de « réussir » un garçon. Cette humiliation sociale de l’époque patriarcale la rend tolérante aux frasques extra-conjugales de son mari, qu’elle devine avant d’en savoir plus par la rumeur.

Lorsque, par bienséance (et parce que son épouse vient de lui donner enfin un fils), l’aryen Jung veut rompre avec la juive Sabina, celle-ci se révolte : à la fois comme amante, comme juive et comme femme. Pourquoi ne pas continuer à la « soigner » alors que cela n’enlève rien à l’épouse ? Tout l’écart entre la Vienne autrichienne juive moderniste et le Zurich suisse aryen et bourgeois est illustré. L’intelligence serait du côté Freud, la mystique du côté Jung. C’est un peu simple, mais on ne fait pas de film sans caricature et Cronenberg, étant lui-même d’origine juive lithuanienne, ne pouvait que privilégier les siens.

Mais la psychanalyse soigne-t-elle vraiment ? A suivre les personnages, aussi bien les médecins que les patients, on peut en douter… C’est ce qui fait la mélancolie du film, malgré les scènes « hystériques » très bien jouées entre Sabina et Jung, entre Gross et Jung et même entre Freud et Jung.

DVD Une méthode dangereuse (A dangerous method) de David Cronenberg, 2011, avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen, Vincent Cassel, Sarah Gadon Warner Bros 2012, 1h35, blu-ray €8.39, standard €8.47

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean Raspail, Qui se souvient des hommes

Après Le camp des saints, Le jeu du roi Moi Antoine de Tounens, Jean Raspail poursuit au début des années 1980, livre après livre, son chapelet de désespérance. Dans Qui se souvient des hommes, il s’est attaqué au cœur du mythe qui le hantait depuis plusieurs livres : l’épopée des confins d’Amérique où l’un des peuples restés les plus primitifs meurt lentement au milieu de ces rocs inhospitaliers battus par l’océan.

Le thème est original : qui s’intéressait encore aux Fuégiens ? Le livre est enlevé, le présent venant s’intercaler en courts chapitres entre les diverses époques du passé. Le style est alerte et captive, Raspail sait raconter des histoires.

Mais ce qui me gêne est ce ton désabusé, l’atmosphère morbide dans laquelle l’auteur se complaît, livre après livre, ici chapitre après chapitre. No future. D’après lui, le peuple blanc est porteur de mort : les marins apportent la vérole, les guerriers le pillage, les marchands l’exploitation, les prêtres le déracinement. Le symbole du Blanc n’est-il pas un cadavre torturé cloué sur une croix ? Il l’emporte avec lui partout où il va et le plante sur les terres qu’il veut s’approprier. Au nom de Dieu, nom de Dieu ! Ces Indiens nus du bout du monde l’appellent d’ailleurs « le mort-mort » et Jean Raspail le rapporte avec délectation.

Que la foule soit de facto imbécile, que la bourgeoisie du 19ème ait été suffisante et mesquine, que les marins se soient montrés grossiers et violeurs, que les Chrétiens soient des prédateurs déguisés en agneaux – nous l’accordons à l’auteur volontiers. Mais ils ont la volonté de vivre ; leur puissance n’en est que la manifestation. Peut-on en dire autant des Indiens de la Terre de feu ? En pessimiste réaliste, l’auteur n’en fait heureusement pas de « bons sauvages » : ils les décrits comme laids, lents, stupides, puants, de vraies brutes. Avec de moins en moins la volonté de survivre.

Où donc ce pessimisme radical sur la nature humaine peut-il mener ? Vers quelle impasse philosophique ou littéraire ? A prendre ce qu’il dit à la lettre, Raspail devrait bientôt se supprimer (aux dernières nouvelles, bien que né en 1925, il est toujours vivant) – qu’est-ce donc qui le rattache encore à la vie ? D’ailleurs, après avoir décrit le sort du peuple le plus déshérité dans le coin le plus sauvage, subissant le climat le plus rude de la terre – comment pourrait-il aller encore plus loin ? Voici trois romans qu’il nous en parle, peut-il se renouveler ?

Peindre la noirceur et l’angoisse n’est utile que comme homéopathie : soigner le mal par le mal. Décrire plus malheureux que soi, la quintessence de tous les malheurs, doit offrir ce coup de talon qui fait rebondir vers la surface. Sans rayon de lumière, l’auteur n’est que morbide. Chez le pourtant catholique Raspail, cherchons espoir désespérément !

Qui se souvient des hommes a reçu le Prix Chateaubriand (1986), le prix Charles Oulmont 1987 et le prix du Livre Inter (1987). C’est dire s’il se lit aisément, n’était sa noirceur.

Jean Raspail, Qui se souvient des hommes, 1986, Robert Laffont, 285 pages, €8.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La ligne verte de Frank Darabont

Nous sommes devant un cadeau de Noël offert pour le millénaire par la mise en film d’un roman de Stephen King. Un condamné à mort noir et gigantesque est accusé du viol et du meurtre de deux fillettes de Louisiane. Mais il est incapable de tuer, plutôt doté d’une trop forte sensibilité aux malheurs du monde. Il ressent, comme un medium ; il guérit en absorbant le mal, comme un chamane. Tout le film est donc une tragédie dont on connait la fin – mais qui doit se dérouler implacablement.

Paul est un vieillard de 108 ans en maison de retraite (Dabbs Greer, en réalité 82 ans). Il pleure lorsque l’on passe un vieux film de Fred Astaire parce qu’il fut le seul film qu’ait vu un condamné à mort qui n’avait jamais été au cinéma. Devant son amie de plus de 85 ans qui pourrait être sa fille (Eve Brent, en réalité 70 ans), il se souvient des moments qu’il a passé comme chef du bloc E des condamnés à mort au pénitencier de l’Etat Cold Mountain. C’était en 1935, à l’époque il avait 44 ans (Tom Hanks). Atteint d’une infection urinaire, il souffrait le martyre à chaque fois qu’il allait pisser – ce qui aide aux souvenirs. Ce jour-là, un camion pénitentiaire roulant sur l’essieu livre un condamné : John Coffey (Michael Clarke Duncan) – 1m96.

Ce John (« comme le café, mais ça ne s’éc’it pas pa’eil ») paraît doux et simple d’esprit, mais doté de pouvoirs qui semblent surnaturels comme de compatir au point d’éprouver et de prévoir le mal qui va se produire – mais trop tard. Il annonce que cela va difficilement se passer avec le condamné à mort William Wharton, dont l’épaule est tatouée du nom de Billy the Kid, meurtrier de trois personnes et demi (une femme enceinte) dans un braquage. Celui-ci est le mal incarné, pervers infantile obsédé de sexe et qui ne supporte aucune frustration.  Le symbole du mal en lui sont ses dents pourries. On sait l’obsession américaine pour la blancheur et l’alignement de cette seule partie du squelette qui soit visible – une sorte de vérité intérieure révélatrice. Simulant le camé (par une belle performance d’acteur, mais aussi parce que le diable est celui qui prend toutes les formes), il attaque les gardiens qui le mènent en cellule et ce n’est que par l’intervention de « Brutal », surnom d’un maton costaud, qu’il parvient à être maîtrisé.

Cette scène révèle combien Percy, gardien stagiaire et neveu de l’épouse du gouverneur de l’Etat, est une fiotte lâche qui ne déverse ses instincts sadiques que lorsque l’impunité lui est assurée. Lors de l’attaque de Wharton, bien que dans l’équipe d’accompagnement, il se garde bien d’intervenir ; lorsque le pédéraste violeur Delacroix se moque de lui, il lui brise trois doigts d’un coup de matraque sur les barreaux de sa cellule ; il écrasera d’un coup de talon la souris qu’a apprivoisé Delacroix, Mister Jingles ; lorsque Wharton le saisit au travers des barreaux et menace de le violer, il en pisse dans son pantalon de trouille devant tout le monde. Percy n’a qu’un rêve : faire griller lui-même un condamné et le voir souffrir atrocement. Lorsque Paul lui offre ce plaisir – pour s’en débarrasser, étant entendu qu’il postulera immédiatement ailleurs – Percy « oublie » volontairement de mouiller l’éponge qui, sur la tête du condamné, assure une transmission immédiate du courant au cerveau. Delacroix va grésiller interminablement, chassant de dégoût les parents vengeurs venus assister au spectacle et réduisant Percy à ce qu’il est : un minable de la pire espèce. La société de 1935 a produit en série ce genre de névrosé pervers qui se rallieront au nazisme, au stalinisme, au pétainisme comme plus tard au maccarthysme sans aucun état d’âme. Dans cette histoire, il sera muté à l’asile psychiatrique où il voulait postuler – mais en qualité de patient taré, pas de gardien.

Son opposé est John, mini-Christ dont la croix depuis tout petit a été de porter tous les péchés du monde. Mais un Christ vengeur – ce qui est plus Ancien testament que Nouveau, tout à fait dans la tradition yankee, moins chrétienne que biblique. Car John va ressusciter la souris de Delacroix, va révéler l’ampleur des crimes de Wharton (dont celui des deux fillettes pour lequel John est injustement accusé), guérir Paul de son infection urinaire puis la femme du directeur du pénitencier atteinte injustement d’une tumeur au cerveau « de la taille d’un citron » ; il va « inoculer » par la bouche en Percy tout le mal qu’il a « aspiré » de ladite femme, ce qui fera Percy tuer Wharton à coups de revolver, bouclant ainsi la vengeance.

Ce simplisme du talion, plus juif que chrétien, est diablement efficace au cinéma. D’autant que les caractères sont eux aussi bien tranchés et que le spectateur ne peut hésiter un seul instant entre le Bien et le Mal : tout est balisé. Comme le directeur (James Cromwell), Paul est un chef plein d’humanité qui considère que la condamnation à mort suffit à la société et qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Il suffirait d’un rien d’ailleurs pour embraser le bloc, les morts en sursis n’ayant plus rien à perdre. Son commandement déteint sur toute l’équipe qu’il appelle « les garçons », même si certains sont plus âgés ou plus grands et plus forts que lui. Ainsi, « Brutal » (David Morse) n’est en rien brutal, mettant sa force au service du bien commun. A l’inverse, Percy révèle tout ce que le métier de gardien de prison peut produire de pire comme tortionnaire et petit chef vaniteux.

L’histoire est longue mais l’on ne s’y ennuie jamais ; j’ai vu trois fois ce film en étant pris à chaque fois. Certes, le « miracle » un peu naïf est pour les esprits crédules, mais ceux qui gardent les pieds sur terre apprécient la force des caractères, bien plus puissante. La proximité sans cesse de la mort élève l’âme – ou révèle l’emprise du mal en soi. Certes, la peine de mort n’est guère mise en cause puisque « personne ne peut rien faire » contre un jury populaire qui condamne à être électrocuté. Mais y aurait-il tragédie si le destin n’avait pas décidé ?

La puissance du film tient dans les relations humaines, durant cette vie. Car il ne suffit pas à Paul et à ses collègues de « faire bien leur travail », comme des apparatchiks nazis ou communistes ; il faut que ce travail pour la collectivité leur paraisse juste. Ce pourquoi Paul et Brutal demanderont leur mutation dans un centre de jeunes délinquants après l’exécution injustifiée de John Coffey.

DVD La ligne verte (The Green Mali) de Frank Darabont, 1999, avec Tom Hanks, David Morse, Bonnie Hunt, Michael Clarke Duncan, Harry Dean Stanton, Warner Bros 2000, 3h01 mn, €7.25

Catégorie « Cinéma » sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Anne Philippe, Le temps d’un soupir

« Notre vie entière, qu’était-elle dans le cours du monde ? A peine le temps d’un soupir. » Telle est la méditation d’Anne, femme de Gérard qui meurt en 21 jours d’un cancer du foie à 37 ans ; elle en avait 42. Fille de divorcés, licenciée de philo, ethnologue et ex-voyageuse, elle avait épousé l’acteur Gérard Philippe en 1951. Elle l’a aimé huit années. Ne subsistent de lui que le souvenir qu’elle a voulu graver dans ce livre de la fin, et deux enfants qu’elle a failli « oublier » dans sa douleur, Anne-Marie, née en 1954 et Olivier, né en 1956. Ils avaient 5 et 3 ans à la mort de leur père.

J’ai relu récemment ce livre, abordé initialement vers 16 ans, car beaucoup de célébrités meurent en ce moment et les hommages popu ou médiatiques n’ont pas souvent la même dignité. La France perd de sa substance sans que l’on observe une relève, vraiment, ce qui devrait plutôt nous préoccuper. Malgré une certaine sensation d’étouffement dans la peine, ce récit dédié à son second mari reste un hommage exemplaire à un amour défunt.

Les 143 pages de l’édition originale Julliard, parue en 1963, disent avec intensité et sobriété la douleur incommunicable de la perte. Les souvenirs s’égrènent sur les lieux où les deux ont vécu : la bâtisse au bord de l’Oise à Cergy, emplie d’arbres ayant chacun leur nom, l’appartement à Paris rue de Tournon, près du jardin du Luxembourg, la maison d’été de Ramatuelle, où les enfants se mettaient nus aussitôt pour aller courir les vignes et se battre avec des roseaux. Quand l’amour est à ce point fusionnel, l’absence de l’autre est une mutilation. L’amour, la mort sont liés. Comment comprendre dès lors l’indifférence du monde à cet abandon ?

La chute d’Icare dans le tableau de Breughel est, pour Anne Philippe, l’image même de ce détachement. Chacun est seul dans sa mort et la vie continue. Icare chute, tout nu comme au jour de sa naissance, et le laboureur laborieux creuse son sillon sans le regarder, pris par son travail qui ne doit pas être interrompu pour être bien fait. Car il faut que la vie continue et que les graines poursuivent leur germination. Le monde ne s’achève pas avec la mort d’un seul, fût-il grand, fût-il talentueux, fût-il le plus aimé.

Le livre parcourt, à courtes pages retenues, cet équilibre du bonheur qui s’est brisé. Il dit, dans des chapitres de deux pages, la souffrance du vide. Au risque de s’enfermer dans l’œuf brisé, d’oublier la vie qui exige de continuer, les enfants trop petits qu’il faut élever. A 5 ans, à 3 ans, on ne comprend pas la mort, toutes les histoires doivent se terminer bien, même si l’on est obscurément pas dupe, même à cet âge. Le vaillant taureau qui résiste à son toréador les quinze minutes nécessaires pour être gracié est l’une de ces belles histoires qu’on dit sur la mort à de petits enfants qui viennent de perdre leur père. Le « jamais plus » est difficile à saisir : « celui d’entre eux qui souffrait le plus, parce qu’il en mesurait mieux la signification, me disait en parlant de toi : – Donne-m’en un autre si celui-là est mort, j’en veux un qui lui ressemble. J’essayais d’expliquer, expliquer quoi ? Que l’amour… » L’enfance fait mal, comme le printemps qui célèbre la vie renaissante, alors que le mort désormais immobile et pourrissant ne reviendra pas.

Un beau récit pudique empli de dignité qui nous rappelle que l’art transcende le réel et que l’écriture est une thérapie pour continuer à vivre.

Anne Philippe, Le temps d’un soupir, 1963, Julliard (édition originale), 143 pages, €3.87 ou Livre de poche 1982 (occasion), €4.10

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena

Une saga débute dans un futur proche au-delà de notre siècle. Lena est une prime-adolescente qui vient d’avoir 13 ans et elle n’aime rien tant, dans le Paris virtuel appelé désormais ViParis, qu’expérimenter le vol au-dessus des toits avec les autres ados. Cet univers numérique où tout est virtuel (le lecteur adulte se demande où sont les corps vivants dans la réalité) change de l’univers médiéval de la série Harry Potter.

Mais nous sommes bien dans une démarque modernisée, signe que cette œuvre au retentissement mondial (notamment grâce au cinéma) a imprégné tous les esprits. Ou bien, ce qui me paraît plus probable, que les ados qui ont aidé à la genèse du Maître des temps (les deux filles et le garçon de l’auteur ?) ont fait de Harry Potter leur Ulysse et de la série leur Iliade et leur Odyssée. Nés dedans, ils ne peuvent qu’imiter.

Le garçon Harry est la fille Lena ; son ennemi raciste Draco Malfoy une ennemie raciste fille, Sforza, ses trois amis deux garçons et une fille ; la baguette magique un outilkit et le collège où tout ce jeune monde apprend la sorcellerie numérique est appelé Poltec. La série des Harry Potter m’avait bien plu, lorsque mon prime ado de 12 ans alors me l’a fait découvrir. Cette série nouvelle et bien française dans son rationalisme sorti des oripeaux du gothique anglais est plus sèche mais bien vivante.

Dans ce premier tome, Lena gagne à la Loterie une place pour la prestigieuse école Poltec (dont elle n’a jamais entendu parler). Par un portail de transfert, elle se retrouve dans un autre monde – tout aussi virtuel que le sien – tout de blanc composé. Les collégiens de l’année sont répartis en trois « maisons » en rivalité, ce qui est (curieusement) encouragé. Ils et elles doivent découvrir la technique de codage des données, chercher par eux-mêmes les informations dans une gigantesque bibliothèque numérique, se livrer à des duels en armes virtuelles dont la moindre n’est pas de hacker le programme de son adversaire, construire leur maison pour l’habiter. Défi suprême de cette « classe inversée » : bâtir conjointement tout le collège pour la prochaine année scolaire.

Rien, bien sûr, ne se passe comme dans un rêve. Il faut batailler contre les méchants, s’unir avec les bons, actionner les procédures démocratiques pour être plus fort ensemble, aiguiser ses petites cellules grises pour déjouer les pièges. La suprême embûche est la haine de classe – quasi raciale – des Softalins pour les Infralents. Bien qu’issus de la même humanité, ils sont passés dans le monde virtuel à des décennies d’écart. Les Softalins sont les plus avancés tandis que les Infralents sont les plus nombreux donc les plus retardés : ils consomment plus de temps machine que les autres. Les Mecans, quant à eux, sont des perfectionnistes experts. Les trois tendances politiques (aristocratie, technocratie, démocratie) sont donc incarnées dans ces groupes qui répugnent à travailler ensembles – et que seule « la démocratie » permet de faire agir de concert.

Comme tout est virtuel, « tuer » ne signifie rien puisque le mort, comme dans les jeux vidéo, est « restauré » tout de suite ; il n’a simplement oublié que ses souffrances pour (détail…) un bras arraché ou un ventre transpercé… Ce sadisme violent du virtuel laisse sceptique sur l’ancrage à la réalité de notre « vrai » monde pour les ados contemporains. D’autant que toute sensualité est évacuée, bannie par la censure la plus scrupuleuse. 13 ans est pourtant l’âge où les hormones font bouillonner le corps et enfler les sentiments : rien de tel chez Lena et ses amis. Tout juste si l’on se « sent nu » au sortir des portails de transfert ou que le « plaisir » du vol avec des ailes (le prolongement numérique du skate) semble une sorte d’orgasme à la Carl Gustav Jung.

L’apprentissage de la vie est amputé d’une bonne part de réel. Mais peut-être ce « monde virtuel » de la fiction future est-il formaté puritain, venu tout droit des Etats-Unis « en avance » sur les autres et qui imposent leur loi morale au reste du monde comme la famille Sforza au Système ? Les tomes suivants vont-ils lever le voile sur ces étranges manques humains ?

L’auteur encourage tous les ados lecteurs, à la fin du livre, à donner leurs idées pour la suite sur son site www.mots-de-jeux.com, un moyen de les faire bâtir eux-mêmes leurs propres rêves, comme dans le roman. C’est une nouvelle littérature jeunesse qui s’affirme, interactive, évolutive.

Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena, 2017, éditions AVPRO, 277 pages, €14.90, e-book format Kindle €9.99

Bio express : Féru de science-fiction, Eric Jeux mène une vie d’entrepreneur. Il a participé à la création de plusieurs entreprises dans le domaine des télécommunications, du numérique et, ces dernières années, des énergies nouvelles. C’est en parlant des grands sujets de société avec ses enfants Violaine, Clélie et Maxence, désormais ados, qu’il a éprouvé le besoin de les aborder à travers une histoire.

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan

Le destin de certains écrivains est de refléter fidèlement leur époque – et d’être oubliés aussitôt après. Bien peu passent à la postérité avec un message universel traversant les générations et les milieux. Michel de Saint-Pierre fut un écrivain catholique fort lu dans les années cinquante ; après 1968, il l’a beaucoup moins été, d’autant qu’il est mort en 1987, à 71 ans. Qui s’en souvient encore ?

Il a pourtant fait partie des premiers à être édité en Livre de poche. Les aristocrates sont plus célèbres que Les murmures de Satan pour avoir fait l’objet d’un film, mais il s’agit bien du même milieu et des mêmes caractères. Nous sommes dans la France catholique traditionnelle qui tente sans grand succès de s’adapter à la modernité. La guerre et la Collaboration ont beaucoup déconsidéré la religion catholique, l’Eglise – sinon les prêtres – s’étant rangés massivement du côté de Pétain qui représentait l’ordre, donc « la volonté de Dieu ». Mai 1968 et ses suites laïcardes et « de gauche » ont achevé la déconstruction, jusqu’aux années récentes où le surgissement d’une autre religion du Livre, dans sa version sectaire et fanatique, a réveillé la Tradition. Relire Michel de Saint-Pierre peut alors aider à comprendre ce monde qui tente de renaître.

Le roman se situe à la fin des années cinquante, une dizaine d’années seulement après la guerre, et met en scène une « communauté » catholique formée par Jean, chef en tout. Chef de famille, chef croyant de la communauté qu’il a formé, chef de projet technique, chef d’entreprise – il est le « saint militant » de la cause chrétienne, celui qui remet en question le confort et les habitudes. Au point de fâcher ses proches, ses enfants, sa femme et son curé. La question est de savoir comment vivre sa foi chrétienne dans la société moderne.

L’auteur ne tranche pas, mais il met en scène le déroulement par chapitres bien séparés comme au théâtre : la pelouse, le dîner, le curé, l’atelier… Jean a la quarantaine et, dans la plénitude de ses facultés, il a engendré cinq enfants, créé son entreprise, inventé des prototypes de matériel électronique, et réuni autour de lui plusieurs couples et célibataires pour vivre ensemble dans la foi – dans le même château. Mais à se vouloir le Christ, il faut en avoir les épaules…

Satan murmure à l’oreille de chacun pour détruire l’élan et déconstruire tout cet échafaudage. La femme de Jean est-elle insensible à la robuste sensualité de Léo, sculpteur de pierre et incroyant, qui aime la chair pour la modeler sous ses mains ? L’inventeur Lemesme, associé à l’entreprise de Jean, n’est-il pas prêt à livrer tous ses secrets pour le seul plaisir de voir ses inventions publiées ? L’entreprise elle-même, perdant l’ouvrier Gros-Louis de maladie, va-t-elle perdurer, inaltérable en créativité, fraternité et production ? L’aumônier de la communauté, sceptique sur la « vie chrétienne » menée par les châtelains, ne reçoit-il pas l’ordre de dissoudre cette expérience hasardeuse, trop hardie pour l’Eglise et trop portée aux tentations mutuelles ? Jusqu’à Jean lui-même, la clé de voûte, qui a des faiblesses coupables pour la jeune Roseline, 15 ans, vue nue dans l’atelier de Léo – il la posséderait bien, après 15 ans de mariage exclusif…

Le lecteur le comprend dès le premier chapitre, c’est bien la chair qui est l’ennemi des catholiques – plus que l’argent. La sensualité affichée par Léo, chemise ouverte sur la naissance d’un torse puissant « lisse comme celui d’un adolescent », fait se pâmer les femmes – même si Léo déclare plusieurs fois à Jean qu’il « l’aime ». Est-ce fraternité chrétienne ou inversion ? Même les enfants, laissés libres puisqu’encore non dressés, révèlent leur goût pour la matière : ils préfèrent jouer dans la boue de l’égout que sur la pelouse trop policée ; de rage après que son anniversaire fut décommandé par des parents trop imbus de leur recherche sur les rats, le jeune Yves, 14 ans, en arrache sa chemise avant de massacrer tous les rongeurs, lézards et fennec de l’appartement où il est délaissé au profit des sales bêtes ; Laura la fille aînée de Jean, 13 ans, commence à jouer de sa féminité et Léo la verrait bien poser pour lui.

Dans cet univers ordonné, chacun doit être à sa place : les hommes, les femmes, les enfants ; ceux qui ont fondé un foyer et les « encore » solitaires (le rester est suspect) ; ceux qui travaillent et ceux qui se contentent de s’y efforcer. Tout grain de sable est alors « satanique ». Le désir, la passion, l’argent, l’abandon, sont autant de murmures que Satan profère pour lézarder la façade et faire retomber l’humain. Au lieu de s’adapter, on résiste – la foi est une et indivisible, elle ne souffre aucune concession. Le lecteur comprend vite que cette société va dans le mur – et qu’elle s’en doute mais ne peut s’en empêcher. « Les gens m’obéissent, me servent et m’aiment », déclare Jean p.129. Jusqu’à ce qu’ils apprennent à être eux-mêmes, et alors… tout s’écroule.

Jean ne peut rien contre la mort de Gros-Louis ; rien contre la décision de la grosse entreprise qui envisage d’acheter son brevet – ou non ; rien contre le désespoir de l’adolescent Yves que les parents ignorent ; rien contre les désirs sexuels suscités par Léo auprès de Carol, de Geneviève et de sa propre femme ; rien contre la volonté de tigresse de celle-ci à défendre le patrimoine de ses cinq petits que le père veut brader par charité chrétienne à n’importe qui ; rien contre son propre désir, violent, pour cette Roseline vierge, « ce corps lisse et frais, ces yeux bleus larges ouverts, où ne paraissait qu’une pureté animale sans appel et sans pudeur – et les petits seins de fillette, la grisante et suave odeur qui s’exhale de l’extrême jeunesse, pimentée, irremplaçable, à en fermer les yeux, soûlante comme un vin à parfum de fleur… » p.146.

Ce que l’on observe, près de soixante ans après que ces lignes furent écrites, est que le catholicisme traditionnel – lui dont le nom signifie « universel » et qui se place sous le signe de l’amour – a très peu d’universel et ne pratique que très peu l’amour. La société est corsetée par des règles de bienséance et une morale rigide, l’amour du prochain est lointain, le plus éthéré possible. Les femmes doivent obéir et les enfants être domptés, les humains doivent se soumettre à la hiérarchie sociale, bénie par l’Eglise qui interprète la volonté de Dieu via les Ecritures. Patriarcale, autoritaire, soumise au catéchisme et volontiers colonialiste (pour le bien des égarés), la société catholique française des années cinquante ainsi décrite a du mal à s’adapter aux changements incessants du monde.

Les désirs s’exacerbent d’être mis sous pression par le couvercle des bienséances, le vêtement entrouvert possède bien plus de pouvoir que le nu intégral. A se vouloir sans cesse autre que l’on est, pur esprit méprisant le corps et ses besoins, on se prépare des lendemains cruels. Satan n’existe que là où existe un pape – sans soupape.

N’est-ce pas péché d’orgueil que de se croire un saint alors que l’on n’est qu’un homme ?

Michel de Saint-Pierre, Les murmures de Satan, 1959, Livre de poche 1964, 252 pages, occasion €2.25

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Phantasm de Don Coscarelli

Un réalisateur de 25 ans se met dans la peau d’un adolescent de 13 ans pour évoquer ses pires fantasmes sur la mort.

Le film est un cauchemar fort bien monté où l’imagination invente des « choses » terrifiantes et inédites : la sphère qui percute le front avant de le forer dans un flot de sang, le doigt coupé inhumain qui bouge tout seul, la petite horreur grinçante qui fourrage les cheveux en anti-caresse, les morts transformés en nains esclaves sur un autre monde, l’au-delà en champ de forces qui aspire…

Mike (Michael Baldwin, 16 ans au tournage) vient d’avoir 13 ans alors que ses parents sont morts deux ans plus tôt. Il n’a plus que son frère aîné Jody comme refuge (Bill Thornbury), à cet âge où grandir angoisse. Mais ce frère part en tournée musicale régulièrement et le laisse seul à la maison avec une nounou, à proximité de son ami Reggie (Reggie Bannister) et des sœurs antiquaires.

Cette peur d’abandon est brusquement ravivée lorsque l’un des amis de Jody et de Reggie se fait poignarder à mort, un soir dans le cimetière, alors qu’il baisait ardemment une jeune blonde plantureuse (Kathy Lester). Le shériff est absent, « le juge » dont on parle un moment, jamais saisi. Le cimetière est un pré où gisent des pierres tombales et un édifice baroque où des couloirs de marbre recèlent des cercueils empilés en mausolée. Au sous-sol, l’atelier de cercueils ; au fond du couloir, une porte noire d’où viennent des bruissements et d’étranges claquements. Règne sur cet univers glacé un croquemort monumental tout en noir, The Tall Man (Angus Scrimm), qui apparaît identique à une photo du siècle dernier. On apprendra qu’il prend volontiers les traits de la pute blonde qui attire les hommes au cimetière – et Reggie en sera la dernière victime.

A 13 ans à peine, Mike est un prime adolescent dégourdi qui conduit une moto (curieusement dans le cimetière, où il se gamelle – signe du destin), et même la Ford Mustang de son grand frère, qu’il règle à l’occasion. Ce jeune âge et ces pilotages d’adulte rendent dès le début l’histoire bizarre. D’autant que le gamin n’hésite pas à braver l’interdit de son frère et la terreur qui serait naturelle à cet âge pour aller, de nuit, errer dans le cimetière désert où des ombres l’ont poursuivi la veille. Il va même jusqu’à s’introduire dans le mausolée en cassant une fenêtre ! L’homme en noir le repère et ne le lâchera plus – jusqu’à la fin. Mike l’a vu la veille aux jumelles porter tout seul le cercueil de l’ami assassiné que quatre hommes suffisaient à peine à soulever.

Graves and coffins sont les accessoires obligés de tout fantasme yankee sur la mort ; sex en est un autre et la blonde de volupté, qui s’installe seule au bar en robe bleu nuit pour attirer les jeunes hommes, est un piège. La religion n’apparaît quasiment pas pour conjurer ces craintes, autre bizarrerie, mais ce film américain en reste tout imbibé : le sexe est « mal », le diable menace, l’autre monde est un enfer possible. Mike met à un moment un chapelet dans sa poche de poitrine – celle-là même où il mettra le doigt coupé – mais aucune croix ne décore le cimetière et le chapelet ne servira à rien contre le croquemort immortel.

Mike suit partout son grand frère Jody de peur d’être abandonné. Ce dernier est revenu pour enterrer son ami assassiné et se laisse aller un soir à boire une bière et draguer la fille en bleu, solitaire, au bar. Mike les suit au cimetière où ils vont – bizarrement – baiser ; ce serait soi-disant « excitant ». L’adolescent se repaît du spectacle de son frère en train d’enfourcher la fille et sourit de plaisir lorsqu’apparaissent ses seins nus. Mais il crie de peur lorsqu’un nain à capuche tente de lui sauter dessus par derrière, interrompant la baise – et il va ainsi sauver Jody du coup de poignard fatal auquel s’attend le spectateur pour y avoir assisté dans la première scène.

Après l’escapade de Mike dans le mausolée et le doigt du croquemort coupé en refermant la porte qu’il ramène comme preuve, les deux frères sont comme les doigts de la main. Ils décident, bizarrement seuls, d’en avoir le cœur net et s’introduisent dans le monument – de nuit. Ils découvrent qu’il est un sas pour un autre monde, mais pas celui de la religion. Les morts, récupérés dans les cercueils (ils sont rangés vides), sont compactés en nains qui pèsent une centaine de kilos et expédiés en bidons vers l’ailleurs via un sas magnétique derrière la porte noire.

Jody apprend à son petit frère qu’il faut tirer pour tuer, sans ces sommations ineptes du juridisme qui font perdre du temps. Il descend d’un coup de fusil bien ajusté la sphère foreuse qui fonce vers la tignasse du gamin. Il repousse quelques nains au pistolet à l’occasion. Mais le drame va se nouer, car les frères sont marqués par l’homme en noir qui les veut pour lui. La fin est terrible, en double retournement…

Cauchemar ? C’est ce qui est dit, mais cet univers clos, sans recours à une quelconque autorité (ni flics, ni juge, ni curé, ni adultes), fait revenir sans cesse au même cimetière (où personne n’aurait l’idée saugrenue de s’y balader la nuit), aux mêmes couloirs labyrinthiques du monument funéraire, à la même maison familiale déserte et encombrée. Nous sommes dans l’obsessionnel du rêve, le ressassement maniaque des angoisses de Mike à l’égard de la mort. Ses parents sont décédés, son grand frère va inévitablement les suivre, ses amis y passeront : et lui ?

Don Coscarelli a déclaré y avoir projeté ses terreurs, et on le croit sans peine malgré les invraisemblances et le bricolage de certaines scènes (à cause d’un petit budget). Signe d’obsession, Mike ne porte que trois chemises différentes dans tout le film, malgré les jours qui passent et la boue de ses mésaventures. Il a comme doudou une veste en jean et comme substitut viril un couteau de commando à la Rambo.

Le thème musical lancinant de Fred Myrow et Malcolm Seagrave ajoute à l’atmosphère lancinante, répétitive, obsessionnelle. La lumière, travaillée, baigne de feu au briquet, de vapeur dans les phares, d’un air clinique le funérarium ; l’ombre n’en est que plus menaçante, le grand cimetière sous la lune apparaît comme un antimonde.

Ce film, devenu un classique de l’horreur, a reçu prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1979 et a été nommé au Saturn Award du meilleur film d’horreur en 1980. Il ne vaut pas Shining, mais reste à voir !

DVD Phantasm, Don Coscarelli, 1979, Angus Scrimm, A. Michael Baldwin, Bill Thornbury, Reggie Bannister, Kathy Lester, Terrie Kalbus, Lynn Eastman, David Arntzen, ESC editions 2017, 89 mn, €14.68, blu-ray €29.90

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian de Moliner, Vais-je tuer un enfant ?

Avec ce titre choc fait pour provoquer, c’est un recueil de 23 nouvelles que nous livre l’auteur. Observateur aigu des passions bêtes des pauvres humains, il va d’un rythme pressé pour nous dire la vengeance, les relations de couple, les amours futuristes, les troubles de l’âme, la peur de la mort et les illusions.

L’art de la nouvelle n’est pas aisé ; on n’écrit pas court comme on écrit un roman – le temps de développer manque. D’où l’importance de la chute, précédée du déploiement de l’histoire qui la rendra percutante. C’est ainsi que l’assassinat prémédité d’un enfant par une mère de famille ayant perdu le sien par la faute du père du premier, est à mon avis à travailler. Il serait plus fort d’arrêter le texte au moment où la vengeresse accélère… et laisse le lecteur (au sens neutre de la langue française !) supputer si elle va aller jusqu’au bout de son geste primaire. Tout le développement qui suit ce moment dans la nouvelle qui donne son titre au recueil aurait pu être renvoyé avant, de façon à ce qu’on puisse conclure sans être certain. C’est la même chose pour cette autre nouvelle intitulée Je vais te tuer, où le paragraphe ajouté au final est de trop.

Pour le reste, les histoires sont riches de dit et de non-dit, chacun se reconnaîtra en partie dans les illusions ou fantasmes de son existence avec les autres. Ah, les autres ! Quel enfer, semble-t-il ! Sommes-nous comme nous rêvons d’être, ou seulement comme les autres nous voient ? Les masques sociaux que nous empruntons suivant la mode ne nous rendent pas services ; ils masquent nos fragilités et nous empêchent de les traiter comme il se doit. Epouse, mari, élèves, décoration, promesses publicitaires, machos et pétasses – ou l’inverse – sont autant de boulets à traîner. Rompre ses chaînes n’est pas facile…

Christian de Moliner, Vais-je tuer un enfant ? 2017, Editions du Val, e-book format Kindle €2.99, édition brochée possible, 154 pages, €45.97

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Les œuvres de Christian de Moliner sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Anton Tchekhov, La steppe

Ce court roman nous parle de l’enfance. Igor, 10 ans, traverse la steppe. Bottes et chemise rouge boutonnée à gauche, une ceinture qui serre la taille, c’est un vrai cosaque. Il découvre le monde comme le faisait le petit Anton lui-même durant les 60 verstes du chemin qu’il prenait chaque été pour aller chez son grand-père, à Kniajaia.

Le voyage est une initiation. Igor quitte la ville pour l’univers des hommes ; il est envoyé au lycée dans une autre ville où il logera chez une amie de sa mère. Adieu l’enfance, maman est un doux souvenir. Ne l’accompagnent en ce voyage que des mâles : son oncle, un pope et le cocher. En chemin, ils le laisseront à un groupe de rouliers qui mènent des chariots de laine – et ses derniers liens avec la famille seront tranchés pour la durée du voyage.

La ville, l’étude, la femme s’opposent à la steppe, au voyage, aux hommes. Le passé (la mère) et l’avenir (l’amie de sa mère) s’oppose au présent (des hommes inconnus) comme une parenthèse. Ces mondes sont séparés, comme l’envers l’un de l’autre. D’un côté le monde paysan, la nature, la force, l’ignorance, l’immensité ; de l’autre le monde bourgeois, les manières, la discipline du lycée, le savoir, la prison de la ville. Barbarie et civilisation, mâle et femelle, le petit Igor connait l’inversion de toutes ses valeurs.

La steppe fait toucher le fond de la Russie. Son immensité, l’infini, la monotonie, l’engourdissement, l’ennui – tous ces mots suggèrent le caractère russe. Nul ne peut rester terne dans la steppe, les rouliers le prouvent. Dymov est la force brute (et une certaine beauté), il attire le petit Igor qui le hait, par un retournement bien connu des psychologues. Mais le puissant et viril Dymov s’ennuie, ce qui le rend agressif. Emelian, le chantre, est désespéré d’avoir perdu sa voix à la suite d’un bain dans le Danube glacé. Vassia voit tout et loin ; il croque les poissons vivants, tel une bête. Constantin, rencontré un soir, est amoureux fou de sa femme, qu’il vient d’épouser. Quant au vieux Pantéléï, il a beaucoup vécu, et durement ; ses pieds gelés lui font mal, sauf quand il marche ; et il y a bien longtemps, sa femme et ses gosses ont péri dans l’incendie de leur maison. L’espace et la solitude rendent les hommes nostalgiques et vrais. Igor observe tout cela.

« On avait beau avancer, on n’arrivait pas à savoir où commençait l’horizon et où il finissait » p.31. Telle est la steppe ; tels sont les Russes qui y vivent. Chacun est comme un puits d’où l’on tire chaque jour une eau nouvelle. Ils sont méchants, résignés, humains, tour à tour ; ils ont mal, ils ont froid, ils ont peur. Mais ils savent se réconforter et s’amuser, en tirer des leçons de la vie.

Pour Igor, il s’agit d’un monde nouveau : les champs, les bêtes, l’orage, la nuit, le fleuve. Il engrange les sensations par tous ses pores. Il commence à saisir les mystères, en rêve : l’amour sous l’image de la comtesse Dranitski, la mort par les récits de brigands et le souvenir de sa grand-mère dans son cercueil.

Le roman est beau, la steppe omniprésente comme un écrin et un carcan où s’ébattent les rouliers et l’enfant. Le récit se fait nomenclature pour percer le secret des choses. L’écriture est sobre, ainsi atteint-elle la puissance. En témoigne cette scène délicieuse de la baignade. Igor se jette à l’eau : « il revint à la surface et soupira si profondément qu’il sentit se dilater et se rafraîchir non seulement sa poitrine, mais jusqu’à son ventre » p.90. Est-il plus subtile manière d’évoquer une sensualité qui s’éveille à peine ?

Anton Tchekhov, La steppe, 1888, Garnier-Flammarion 2017, 160 pages, €7.00

Catégories : Livres, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange

Intitulé « sotie » et dédié à Eric Neuhoff, ce court roman de satire sociale commence laborieusement et finit nettement mieux.

Neuhoff, journaliste et écrivain, aurait pu être le fils spirituel de Michel Déon, néo-hussard comme Michel avait été hussard. Il vient juste d’être couronné en 2001, année de la sortie de Taisez-vous… par le Grand prix du roman de l’Académie française. Est-ce pour rallier amicalement les débats narcissiques et filandreux auxquels Neuhoff participe sur le cinéma et la littérature du Masque et la Plume sur France Inter ? En tout cas, Michel Déon sculpte ses personnages au burin. Il les met en scène dans une villa de Corfou lors d’un dîner amicalement mondain où l’amitié n’est qu’habitude et convention alors que les mondanités prennent toute la place.

Chacun monologue sans jamais écouter l’autre. Il faut faire un éclat – si possible à propos de sexe – pour attirer une seconde l’attention, profiter du silence interdit. « Personne n’écoute. Chacun prépare son discours et se lance dès qu’il trouve une faille dans le brouhaha général » p.117.

Un convive est auteur de science-fiction reconnu ; un autre diplomate qui tutoie les grands de ce monde ; un jeune est sculpteur et baiseur, vaguement « ami » avec un autre, un poète trop sensible qui menace de se suicider parce qu’il a perdu aux cartes la fille de 16 ans, Anthea, qu’ils se partagent pour la plus grande jouissance de l’adolescente qui découvre l’orgasme. Les femmes sont les épouses, en général aigries et regrettant leur jeunesse. Il n’y a guère que la cuisinière épirote qui se fasse besogner, entre deux vins, par le domestique sommelier Ismaël. Comme si les gens du peuple et les jeunes étaient les seuls aptes à vivre avec naturel, sans faire une scène.

La sotie commence comme une pièce de théâtre où les dialogues sont vains et les personnages présentés tour à tour. Ce n’est que vers le milieu du texte qu’apparaissent les failles et que l’on aperçoit le fil des tragédies personnelles. Hugo, mari de Betty, aime sa femme ; mais celle-ci en a assez des conventions mondaines et a appris tout récemment, en raison d’un retard d’avion, combien il était plaisant de se faire ramoner par un jeune homme dans un hôtel d’Athènes. Hugo qui le découvre en faveur de l’ivresse de sa compagne, en est très affecté. Et celle-ci touchée de cette affectation.

Otan, au prénom étrange alors que les avions de la coalition survolent la Grèce pour aller bombarder la Serbie de Milosevic, est né un mois trop tôt ; il a toujours de l’avance sur les autres et conclut la sotie par un départ inattendu – ce même départ définitif qui les attend tous. Et qu’un chien aboyant à la mort annonce, tout comme une chouette survenue de la nuit, affolée par la lumière électrique.

Potins insignifiants et hypothèses d’ignorants sur le monde et les mystères de l’univers remplissent le vide intérieur de ces gens qui sont, tout comme nous, vains et imbus plus ou moins d’eux-mêmes. Pareils aux autres, pareils malgré leur snobisme européen à ces Américains qui rient trop fort de leurs blagues entre eux dans un café du port et que les marins du cru tabasseront et foutront dans l’eau du port en se croyant insultés.

Il n’est peut-être que les absents, ceux que l’on évoque sans jamais les voir, qui vivent une vie plus authentique. Thomas est ce poète français blond qui perd aux cartes la jeune Anthea parce qu’il a su moins bien tricher que son ami sculpteur anglais Douglas. Anthea promet de se lier avec le premier des deux qui lui fait un enfant, test ADN à l’appui. Marcello est cet arriviste gigolo en goélette qui n’a réussi sa fortune qu’en étant compagnon de tous ceux qui en avaient, hommes ou femmes. L’intransigeance métaphysique et l’accommodement complaisant sont-ils les deux faces extrêmes de nos attitudes devant la vie ?

Tous les autres, les gens moyens, les médiocres dont le lecteur peut suivre la conversation, restent entre les deux ; ils sont tentés par l’intransigeance… mais en paroles et pour se poser sur le théâtre social – ils pratiquent l’accommodement un peu lâche quand les autres leur résistent, ou que les circonstances les y obligent.

Ce court texte est plus profond qu’il ne parait ; il demande à ne pas être lu trop vite – ni surtout d’être abandonné avant la fin. Ce qui est une tentation malheureuse, tant l’insignifiance des propos du début rebute. Mais c’est une insignifiance voulue, dont le style d’une banalité affligeante contraste si fortement avec les paragraphes dédiés aux météores du soir, aux phénomènes de la nature, que l’on sent bien que l’auteur se force, le fait exprès – manière de bien marquer « la bêtise » humaine de notre temps comme Flaubert le faisait.

Michel Déon, Taisez-vous… j’entends venir un ange, 2001, Folio 2003, 156 pages, €5.40, e-book format Kindle €4.99

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La tour infernale d’Irwin Allen

Il est intéressant de revoir un film à très gros succès chez soi aujourd’hui après l’avoir vu en salle quarante ans avant. Ni soi, ni la société américaine, ni le monde ne sont pareils.

La vertu de l’honneur, si présente dans cette histoire – soit pour regretter qu’elle manque, soit pour célébrer son assomption – a bel et bien disparu. Les Yankees de nos jours sont plus égoïstes et plus enclins au fric qu’hier encore, et notre regard s’est modifié. Nous reconnaissons plus qu’avant le courage simple des pompiers (auquel ce film est dédié) – ils font leur métier – tandis que le métier des autres acteurs nous parait de plus en plus vain et même nocif.

Un architecte (Paul Newman) désire se retirer à la campagne après avoir construit la tour de 550 m la plus haute du monde (à l’époque) à San Francisco. Il ne revient que pour l’inauguration, et pour convaincre sa maitresse, ambitieuse journaliste sur le point d’obtenir une rédaction en chef, de tout quitter pour venir avec lui. Mais il s’aperçoit, avec le chef de la sécurité (O. J. Simpson) de cet immeuble immense de près de 200 étages divisés entre bureaux et habitation, que les court-circuit menacent en cas de surtension. Or c’est la soirée d’inauguration et tous les étages doivent être illuminés. Le tout-Frisco est là avec sénateur, maire, promoteur, actrices célèbres et tutti quanti.

La réception de 300 personnes se déroule au 135ème étage panoramique, aux baies vitrées ouvertes sur la ville, alors que le feu se déclare au 81ème étage. Les pompiers sont appelés, le ballet des lances à incendie commence, mais tout se dégrade. Les court-circuit se multiplient, les conduites de gaz (!) font exploser les vitres, créant un appel d’air, attisé encore par les puits d’ascenseurs. Ne restent que les escaliers, mais descendre plusieurs dizaines d’étages n’est pas facile – et certains escaliers sont soufflés par les explosions. Paul Newman fera d’ailleurs des acrobaties sur une rampe suspendue au-dessus du vide pour sauver une petite fille apeurée et son frère en kid d’époque, casque à musique vissé sur les oreilles et qui n’a donc rien entendu des annonces incendie. Toute la bêtise des enfants-rois est ainsi dénoncée en passant, même si le kid se rattrape en prenant soin de sa sœur et en descendant lui-même la rampe branlante.

Se met en place alors le sauvetage – au mieux – de la plupart. Par ascenseurs, escaliers, nacelle, hélitreuillage… toutes occasions de placer des scènes intenses. Mais près de 200 morts resteront sur le terrain, grillés par les flammes ou écrabouillés par leur chute. La première hantise des hautes tours commençait alors en Occident. Les Japonais, sur l’expérience millénaire des tremblements de terre, étaient conscients des risques, pas les Yankees dans leur orgueil des années 1970.

Orgueil qui poussait non seulement à la démesure, mais aussi à l’avidité. Si l’architecte recommandait des câbles électriques isolés et certains matériaux surdimensionnés, le promoteur et son gendre aussi vil qu’égocentrique, ont volontairement rogné sur les normes, se contentant du légal – de l’officiel administratif. Ainsi ne sont-ils pas « responsables » et le gendre le payera de sa vie, le promoteur ne perdant que sa réputation.

Le duo pompier-architecte est l’une des clés du film. Le pompier-chef (Steve McQueen) dit à l’architecte (Paul Newman) qu’au-delà de sept étages, les pompiers ne peuvent guère intervenir ; puis, dans la toute dernière scène, que si les architectes consultaient les pompiers, ils construiraient différemment. Chiche ! dit alors Newman, prêt à remettre sur le chantier son ouvrage. Mais cette morale est quand même ternie par les coulisses du tournage : Steve McQueen, jaloux de la notoriété de Paul Newman, a exigé d’avoir le même nombre de lignes de dialogues dans le scénario.

Le reste des petites histoires personnelles est plus fade. La belle amante de Newman (Faye Dunaway), qui se balade seins nus sous deux voiles qui lui passent derrière le cou, est certes excitante dans les flammes, la suie et le danger, mais son dilemme entre profession et passion sonne un peu faux. Le responsable des relations publiques (Robert Wagner) parti baiser sa secrétaire (Susan Flannery), en déconnectant sa ligne téléphonique intérieure, se trouve pris au piège pour ne pas avoir été prévenu et ne pouvoir joindre personne ; il est châtié de son « péché » par les flammes diaboliques qui viennent le saisir et braiser sa belle (qui a la niaiserie de rester cul nu en pleine tourmente !). L’escroc boursier (Fred Astaire) est pathétique lorsqu’il tombe amoureux de la belle veuve riche (Jennifer Jones) qui voit clair en son jeu. Tout comme la femme du maire (Sheila Mathews) qui ne pense qu’aux clés du coffre que sa fille ne saura pas trouver s’ils trouvent la mort… Le sénateur (Robert Vaugn) est inconsistant et le promoteur (William Holden) véreux à souhait derrière ses lunettes carrées d’homme d’affaire qui fait sérieux.

L’hubris guette l’Amérique ! Elle se voit volontiers en pointe avancée de la science (après la conquête de la lune – et après Le Sous-marin de l’apocalypse du même Irwin Allen) comme en maître du monde (libre). Or le ver est dans le fruit : l’Amérique secrète sa propre perte par l’avidité pour l’argent, par l’égoïsme de ses décideurs, par la vanité de ses élites du show-biz, par la non-éducation des kids laissés à leurs désirs immédiats. Cette génération des années 70 a créé les George W. Bush et les Bernard Madoff, attisé le terrorisme et attiré la crise financière systémique… Revoir ce film permet de saisir le moment où survient le dérapage : les années 70.

DVD La tour infernale (The Towering Inferno) d’Irwin Allen, 1974, avec Steve McQueen, Paul Newman, William Holden, Faye Dunamay, Fred Astaire, Jenifer Jones, O.J. Simpson, version en anglais uniquement : Warner Home 2000, €8.80, version en plusieurs langue, dont l’originale et le français : Warner Bros 2009

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian de Moliner, L’ambre des mots

Remaniant et donnant la suite de Panégyrique de l’empire (chroniqué sur ce blog), ce nouveau roman plus dense et mieux bâti évoque le drame du sexe et de la mort.

Dans une première partie le narrateur, atteint d’un cancer génétique incurable, paye une call-girl tchèque pour lui faire visiter Prague et ses organes intimes ; dans une seconde partie, le même narrateur en sursis de la Faucheuse se remémore son premier amour innocent au lycée de Dijon, puis la déchéance de la fille, chassée par ses parents car enceinte (d’un autre que lui), réduite à lui tailler une pipe pour quelques billets de cent francs.

L’amour et la mort restent liés pour l’éternité, notamment chez les psys, dont Freud en premier. Eros copine avec Thanatos, ils se partagent les proies, jouent l’un contre l’autre comme deux gamins vicieux.

L’auteur se dégoûte, ou du moins le narrateur ; il se dit médiocre écrivain (ce que le lecteur ne lui demande pas et qu’il a peine à croire) ; il se repend de ses envies de baise, de ses façons peu nobles de le faire, de son malaise social. Et pourtant il le fait, éléphant dans un magasin de porcelaines. Il aime les filles (comme chantait Dutronc), mais ne les rend pas heureuses parce qu’il ne s’aime pas lui-même. La proximité de sa mort annoncée le rend méchant, et souvent bête. Il a de mauvais scrupules, puis cède sans retenue ; rien n’est jamais dit ou accompli au ton juste, ce qui fait le mouvement du roman.

Eros voletant au-dessus de Piccadilly

Il ne regarde que lui, imagine les sentiments des femmes par ses propres filtres sans jamais les écouter. Lorsqu’elles tentent de lui parler, il réduit leur discours à une psychologie dérisoire, recettes standards pour courrier du cœur. Mais si elles avaient raison ?

Le personnage de Liztvetsia, bien réévalué depuis le premier jet, est plus complexe et plus intéressant qu’il ne paraît. Elle est call-girl sur site depuis peu ; le narrateur est son premier client. Comme il paye bien, ce sera probablement son dernier – elle a besoin de cet argent pour finir ses études. Elle se laisse pénétrer (par tous les orifices) à contrecœur mais avec une touchante volonté de bien faire ; elle doit satisfaire le client. Intellectuellement, elle est tout aussi volontaire, facilement rentre-dedans. Elle apprécie la fougue du pamphlet politique du narrateur, qui a plus du double de son âge ; elle veut traduire son essai en tchèque. Malgré l’humiliation de cet incorrigible baiseur éternellement coupable, la deuxième partie nous apprend qu’elle poursuit cette idée, avec constance.

Le personnage d’Hélène, dans la partie Dijon, est celui d’une fille orpheline née de père inconnu et dont la mère s’est suicidée, quelque temps après la fameuse pipe. Les deux événements sont-ils liés ? Le narrateur le croit, mais il se donne peut-être une importance qu’il n’a pas eue, la condition de fille-mère dans les années Giscard étant très mal vue de la bourgeoisie hypocrite catholique de province. Hélène se plaît à croire que le vieux qui l’a contacté via Facebook est son père. Le narrateur, qui sait bien qu’il ne l’est pas, joue le jeu sans penser aux conséquences sur ses propres fils, adultes certes et indifférents, mais héritiers. Il se met une fois encore dans le pétrin faute de posséder les codes sociaux nécessaires pour évoluer à l’aise.

Thanatos revu manga en séduisant cruel

Il a été étudiant besogneux, diplômé moins qualifié qu’il aurait pu, époux peu aimant, père absent, prof médiocre dans une université de seconde zone. Le type même du loser aigri qui vire réactionnaire – tout en croyant résister au dogmatisme de gauche ambiant de son époque (les années 70). Pour être aimé, encore faut-il être attentif aux autres, à ceux qui vous importent ; pour aimer, encore faut-il s’aimer. Eros aime ceux qui savent le caresser, le faire ronronner, l’amener au jouir ; il est jeune, facétieux et joyeux – tout l’inverse du vieux Thanatos, fils de la Nuit et frère d’Hypnos, aussi sérieux et triste qu’un Bayrou nommé sinistre au gouvernement des jeunes.

Le titre du roman est ambigu, aucune mention n’en est faite dans le texte et on ne voit guère ce qu’il peut vouloir dire dans ce qui nous est conté. L’ambre est un joli mot, même s’il n’est pas toujours solaire ; est-ce par référence à cette résine fossilisée des bords de la Baltique, qui a enfermé il y a des millions d’années quelques feuilles ou insectes ? Le roman serait-il alors une façon de figer les sentiments noir et blanc d’hier, tout en leur donnant le brillant chaud de la couleur ?

Cette version révisée et complétée est bien supérieure à la première. Le lecteur se prend, dans la seconde partie, à vouloir connaître la suite du chapitre qu’il termine. Ce qui montre que l’auteur sait captiver jusqu’au bout malgré les situations scabreuses et les fantasmes bancals que son narrateur met complaisamment en scène.

Christian de Moliner, L’ambre des mots, 2017, les éditions du Val, 192 pages, €8.47

Site officiel de l’auteur

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Déon, Thomas et l’infini

L’auteur, qui dédie ce livre à ses deux enfants Alice et Alexandre, écrit à 56 ans pour les petits. S’il est évidemment lisible par les adultes (et les nuls prendront la précaution d’acheter l’édition « pédagogique » dûment estampillée par les professeurs des écoles), il est destiné aux enfants « à partir de dix ans ».

C’est qu’il parle de la mort – avec délicatesse, mais sans religion ni illusion. Toute de pudeur, la mort est nommée ELLE et vient sur une musique hypnotique qui donne envie de s’abandonner en entier, sans mal mais irrémédiablement.

Le petit Thomas est malade, il a la fièvre et prend des cachets. Ses talons surtout lui font mal car ils chauffent intolérablement (je n’ai pu découvrir de quelle maladie précise était ce symptôme). Lorsqu’il veut être soulagé, Thomas attend la nuit, cache le cachet comme savent le faire les enfants, et rêve au lieu d’un sommeil lourd.

Les animaux en peluche de sa chambre, les affiches au mur et les bruits qu’il entend, en plus de ses désirs, l’emmènent vers une île pacifique où le soleil règne au-dessus de la végétation choisie, le doux ressac de la mer formant une basse au bruit apaisant de l’eau qui glougloute en cascade. L’enfant y trempe ses pieds nus et cette sensation lui fait du bien.

Il a choisi le lion (rapiécé après une morsure de son chien), le tigre moustachu, les daims doux, les perroquets moqueurs ; il a planté des agapanthes et des cerisiers – même si ces plantes ne poussent pas sur les atolls de l’océan. Son île est son refuge, son invention. Il s’y isole loin du monde et des tourments.

Sauf qu’un fantôme vient lui rendre visite, ni vivant ni mort, amenant le froid avec lui ; mais c’est un être avec lequel Thomas peut parler en égal. Il s’appelle Maurice et occupait la maison des parents de Thomas avant eux. La jeunesse du petit garçon le touche et il veut le sauver d’ELLE. Pour cela il lui conseille de se méfier des belles musiques hypnotiques, il l’emmène dans une grotte où se réunissent les fantômes comme lui qu’ELLE n’a pas emportés.

Mais dans la vaste assemblée, personne ne peut répondre à LA question de Thomas, pourtant toute simple : « L’infini. Où ça s’arrête, l’infini ? » p.42. Seule une dame le peut ; elle se tient à la porte, voilée. Thomas va la voir ; en confiance, et il entend la musique : c’est ELLE qui vient le prendre et répondre à sa question ultime. « Quand elle chantonna, il sut que c’était ELLE et il lui serra la main courageusement » p.76.

Lorsque j’avais lu ce conte à 20 ans, il m’avait beaucoup ému. L’âge venant, je sens moins l’émotion que la raison de l’auteur. Michel Déon veut expliquer la mort à ses petits-enfants sans recourir aux mensonges des religions consolatrices, sans régresser aux mythes prémodernes. Ce n’est pas simple en notre société d’individus ; il y réussit bien.

Ce court livre est illustré de dessins à l’encre du Suisse Etienne Delessert qui ajoutent une touche baroque un brin fantastique et excite l’imagination. Cette œuvre à deux a obtenu le Prix européen de littérature pour la jeunesse en 1976.

Michel Déon, Thomas et l’infini, 1975, Folio junior 2009, 80 pages, €5.70

Edition Folio 2002 avec « accompagnement pédagogique » par Isabelle Genier et Cécile Templier, 152 pages, €6.00

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Mertz, Les replis du Laps

L’auteur original de La descente du Laps récidive en moins bien avec cette suite trop courte, Les replis du Laps. Rappelons que nous sommes dans le surréel, où le temps s’étire en laps qui passent sans qu’on s’en aperçoive, que l’on soit mort ou vivant.

Ou plutôt mort, ce qui « explique » certaines failles où s’ouvrent d’autres mondes, une fois passée une porte sans clé. Gaspard, reporter de guerre revenant de Bagdad, est probablement décédé en sautant sur une mine ; mais c’est lui qui raconte ses démêlés avec la durée, de laps de temps en laps de temps.

Il rencontre cette fois dans un bistrot Stan, jeune dessinateur de 20 ans qui se dit le fils de son ami journaliste Ramirez. Bien que trop jeune pour avoir un fils de cet âge, Ramirez serait devenu marchand d’armes et aurait même conçu un arsenal de destruction fatale destinée à anéantir l’humanité, décidément mauvaise gardienne de la planète.

Le Crotoy, petit port picard, comme antre des zombies d’outre-tombe ? Comme porte sur l’ailleurs ? Il suffit d’y croire, dit-on… « La mort nous propulse dans les replis du laps. L’éternité tient en une fraction de seconde, Gaspard. Telle est la loi première, celle qui fait de nous des immortels. Vois-tu ce que représente la terre dans l’univers. Sa petitesse dépasse l’entendement. De même la brièveté du temps des humains, ces quelques millions d’années telles que nous le pensons généralement, elles tiennent en une fraction de seconde. Nous sommes pris dans une étincelle de ténèbres elle-même subdivisée à l’infini. Ces fractions de seconde s’inscrivent sur le laps cette fraction de seconde tu es pris » p.24.

Malgré cet arrière-plan philosophique alléchant, le lecteur est frustré. L’histoire précédente est plus belle, on n’y croyait ; celle-ci est faite de croquis hâtifs, de feuilles volantes, d’idées mises bout à bout. Elle tente d’exploiter le succès de la première mais est loin d’y parvenir. Ecrite comme si l’on dictait au micro plutôt qu’avec le clavier.

Philippe Mertz, Les replis du Laps, illustrations de Théo Lesieur, 2017, éditions Les soleils bleus, 50 pages, €15.00

Michel Mertz, La descente du Laps déjà chroniquée

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Philippe Mertz, La descente du Laps

Le laps est cet espace infime qui s’écoule dans le temps, comme on dit un laps de temps. C’est aussi un étrange ruisseau qu’il faut découvrir dans les dunes du Crotoy, en baie de Somme, une légende.

Le narrateur s’appelle Gaspard ; il a 50 ans et est reporter de guerre à Bagdad. Il se souvient d’une explosion et d’Ali, son chauffeur, qui le pressait de revenir à la vie. Lui se retrouve à Roissy et demande au taxi s’il pourrait le conduire au Crotoy, ville balnéaire où il a passé ses vacances d’enfant blond, jusqu’à l’âge de 8 ans où sa mère est morte.

Il va revivre des souvenirs, en vivre de neufs, dans des scènes bien écrites, contées d’une écriture fluide, sans cliché. Se succèdent les scènes réalistes et bien vécues du foot sur la plage avec les copains d’Yvan le taxi, le dîner de grand-mère, la pension où allait petit et où il dîne, le mal de Max, 8 ans, à la table voisine parce que sa mère est morte, les jambes d’une femme nommée Monia, le bar-PMU et ses turfistes qu’il rend heureux, le neveu de la patronne, inventeur adolescent d’appareils numériques destructeurs…

Se noue une intrigue entre la tante de l’enfant qui devient fou et lui-même, puis l’enfant Max disparaît une nuit, en fugue, ayant piqué la clé dans la poche de son père qui dort. Gaspard est interrogé par les gendarmes, soupçonneux, mais rien n’est retenu contre lui, pas plus contre la tante ni le père. Il va donc à la plage, où le beau temps dure déjà depuis des jours ; il photographie, par réflexe professionnel, et se trouve à suivre une silhouette fine comme un roseau qu’emmène en riant une femme svelte vers les vagues.

Mais la marée monte et il s’inquiète : les deux ne vont-ils pas trop loin ? La femme rit au gamin qui exulte, et lui demande à la fin de rejoindre Gaspard pour le ramener, tandis qu’elle-même ira nager vers le large. Bien que rattrapés par le flot qui va comme un cheval au galop, l’homme et l’enfant sont recueillis par les sauveteurs, prévenus par une plaisancière. L’enfant, c’est Max, le gamin fugueur, que Gaspard n’a reconnu que lorsqu’il a pu s’approcher d’eux, les vagues leur léchant déjà les chevilles.

Cette femme, c’est la mère de Max. Monia avouera qu’elle a en effet disparu pour mourir, mais que personne n’a retrouvé le corps. Gaspard retrouvera fortuitement la nageuse en interrogeant un apprenti de 14 ans au langage original, qui voit chaque matin une grande brune nager une heure. Le narrateur et elle lient connaissance. Elle veut devenir photographe de guerre, comme lui.

Et c’est là que le récit, jusqu’ici captivant et linéaire, dérape dans le surréel. Alors que Gaspard apprend à Iris comment tenir son appareil en vue et se mettre à l’affut de tout cadrage propice, des bombes éclatent sur la plage, des chars lancent leurs obus sur les restaurants, sans qu’aucun estivant ne s’en émeuve. Tout serait-il dans leur imagination ? C’est « une perte de cohérence du monde, un épuisement de sa logique », énonce l’auteur p.156. Avant d’ajouter, perfide : « tu déambules sur les vestiges de ton activité cérébrale au bord de l’extinction irréversible » p.157. Pour comprendre, il vous faudra lire ce livre qui captive.

Tout se terminera par la descente du Laps, ce ruisseau de légende dont nul qui a navigué dessus n’a jamais parlé. De l’eau qui coule comme le temps, un laps de temps.

Le roman est étrange et envoûtant ; il se lit d’une traite et le dérapage dans le surréel vers la fin, s’il apparaît un peu long, prend tout son sens dans les dernières pages. C’est bien trouvé, concentré. Une bonne lecture où Le Crotoy agit en thérapie avec sa lumière et l’immensité de la mer. Un hymne à la région de France haute, une vague inquiétude sur le monde que nous prépare le numérique, et une méditation sur l’existence et ce qui vaut en elle.

Philippe Mertz, La descente du Laps, 2014, éditions Les soleils bleus, 170 pages, €17.00 (occasion €4.35)

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Déon, Un taxi mauve

Un décor originel, une histoire racontée en belle langue, des personnages crédibles – tels sont les ingrédients d’un bon roman. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

Le décor est cette Irlande atlantique des fjords de Galway, la lande et les bois, les marais, où grouille toute une faune de loutres et d’oiseaux parmi la profusion des plantes, sous la pluie et les nuages ou le soleil miraculeux qui ne dure qu’un instant.

L’histoire est celle, douce-amère, d’un narrateur qui se croit cardiaque à la cinquantaine et qui est venu s’isoler pour mourir ; il raconte librement, dans de longues phrases littéraires et fluides, sa redécouverte de la vie.

Il découvre surtout un jeune homme perdu venu d’Amérique, puis un Gargantua mystificateur qui triche au jeu et sa mystérieuse fille pseudo-muette Anne, ainsi qu’un docteur à l’antique qui passe en trombe dans son taxi mauve. Nombre d’autres personnages entourent les principaux, comme les deux sœurs Sharon et Moïra, les deux pédés touchants Billie et Teddy, la logeuse cancanière grenouillant en bénitier Mrs Colleen.

Humour et gravité font bon ménage chez Déon. Ainsi, le jeune Américain perdu se nomme-t-il jerrycan, ou plutôt, à l’irlandaise, Jerry Kean. Il a été retrouvé défoncé dans un hôtel avec sa copine iranienne morte d’overdose. Ses parents, les riches héritiers d’un grand-père parti d’Irlande en loques pour faire fortune, ont envoyé le garçon se mettre au vert en Irlande, dans le cottage rustique ancestral – où il n’y a même pas l’électricité. Le narrateur et sa chienne rencontrent dans les bois Jerry et son chien et font sympathiser leurs solitudes. C’est aussi durant une chasse que Jerry fera la connaissance de l’ogre Taubelman, personnage trouble dont on ne sait s’il est déjà mort dans un accident d’avion, s’il est vraiment le père de sa fille, s’il est un ex-nazi camouflé sous un nom juif, ni pourquoi il triche au jeu s’il est comme il le dit assez riche. Car ce Taubelman rappelle le Abel Tiffauges du roman de Michel Tournier, Le roi des aulnes, paru trois ans auparavant.

L’intrigue va se tisser autour des femmes, comme souvent chez Déon. Anne la mystérieuse est jeune et souple comme un garçon ; les deux compères en leur vingtaine et cinquantaine la retrouvent un matin évanouie sur la plage à la suite d’une chute de cheval, alors que la marée monte. Ils la conduisent à l’hôpital et le narrateur tient dans sa main un sein tiède sous la chemise à cru. Cette image érotique suit Michel Déon de roman en roman comme un fantasme. Il est en train de tomber amoureux de la jeunesse et de la fragilité, tandis qu’il a laissé à Paris la digne Marthe, qu’il ne sait s’il doit encore aimer. Sharon, la sœur de Jerry, a épousé un prince allemand décati et se fait désormais appeler « princesse ». Elle est aussi frivole que fantasque, papillonnant d’être en être sans jamais se poser par peur d’être prise – mais en manque éperdu. Le narrateur croit un moment en tomber amoureux, mais cela ne pourra être qu’un feu de paille.

En revanche Jerry va tomber amoureux d’Anne. Mais l’amour est-il compatible avec le mensonge ? La vérité « alternative » véhiculée par Taubelman peut-elle faire encore illusion dès que l’intimité exige l’engagement ? Tous nos actes nous rattrapent, comme si le karma existait. C’est ainsi que Taubelman l’apprendra à ses dépens, tout comme les deux pédés « années 70 », et Moïra, l’autre sœur de Jerry, célèbre actrice dont le dernier film transgressif très « années 70 » fut un four (il faut dire qu’elle se faisait baiser par une horde de Noirs efféminés). Les allusions à l’actualité des mœurs et de la morale du tout début des années 70 ne manquent pas dans ce roman écrit par un homme mûr qui réprouve ces pratiques du nouvel âge. Ainsi Sharon aimait se montrer nue sous sa robe, écartant les jambes sur la balançoire, apprenait son tout jeune frère Jerry à se masturber, le laissant s’initier entre les cuisses de l’une de ses copines – et ainsi de suite. Ces piments très datés (qui horrifient aujourd’hui la réaction catho-islamiste) font l’un des charmes de ce gros roman bien écrit et qui berce tout en captivant.

D’autres ravissent plutôt ceux qui pensent, telle cette remarque proférée en passant selon laquelle ce que l’on écrit est évacué de la mémoire tandis que ce que l’on garde pour soi reste vif « indélébile dans ma mémoire et je pouvais revivre avec une effarante précision » p.203. De même la barbe qu’on se laisse pousser jeune modifie le regard des autres sur soi : elle virilise, ce pourquoi nombre d’adolescents, mode ou pas, tentent l’expérience un moment. « La barbe modifie d’abord l’attitude d’autrui à notre égard puis, par contrecoup, notre propre caractère, comme si notre comportement était conditionné par l’idée que nous inspirons » p.263. Ainsi « bébé Jerry » ne pourra plus être appelé ainsi par ses sœurs, avec tout ce que cela connote, une fois sa barbe fournie. Ou encore : « Qu’y a-t-il de mieux que les rapports conventionnels, qu’une politesse parfois excessive qui enrobe d’un voile de pudeur nos foucades, à la rigueur nos passions ? » p.366. Ne sont-ce pas les apparences qui permettent la liberté ?

L’amour, la mort, hantent ce roman conté légèrement comme si rien n’avait réellement d’importance. « Au fond, ce qui est beau fait mal : les femmes, les enfants, le lever ou le coucher du soleil, le parfum du chèvrefeuille et l’amour, l’amour quand il est harmonieux et heureux. Tout fait mal tant chaque chose est unique et inéchangeable, fatale, alors que dans l’approche de la mort et sa certitude imminente, notre vision, dépouillée du désir insensé de la possession, savoure la beauté comme une chance inespérée, un présent des Dieux, dont le seul inconvénient est de susciter en nous une doucereuse et invincible mélancolie » p.398. C’est pour cette phrase notamment que j’aime Michel Déon – tout y est.

Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 1973.

Michel Déon, Un taxi mauve, 1973, Folio 1993, 445 pages, €8.80

e-book format Kindle, €8.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

Catégories : Irlande, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Oulan Bator visite

Nous allons ensuite visiter sous le soleil le temple Choijin Lama, érigé par maître Ombo, un Bonnet Rouge, en 1904. Dans le temple principal sont conservées deux momies des « Chuchen lamas ». Des dépouilles animales et humaines (imitation) pendent aux murs au-dessus des fidèles. Tout cela est destiné à faire peur et à inciter les gens à réfléchir au mal. Les bols faits de crânes humains et les flûtes en tibia servent aux moines à apprivoiser la mort en réduisant les restes du corps au rang d’objets utilitaires dénués de toute charge émotionnelle. Un sanctuaire figure Bouddha entouré de ses disciples et de ses 16 élèves célèbres.

Un certain Hva san était roi d’un territoire chinois en même temps qu’élève du Maître. Il était réputé lapiner et est représenté avec huit enfants dans les bras ou grimpant sur ses épaules et ses genoux. Voilà un être compatissant pour la vie qui grouille et se développe. Qu’en a-t-il été à l’adolescence de tous ces petits ? Des rivalités, des querelles, des déchirements pour l’héritage ? « La vie » n’est pas toute de merveille et son caractère sacré ne lui ôte nullement ses travers. Seule l’éducation et la discipline permette de l’apprivoiser et d’en faire une œuvre digne de l’homme – tel est peut-être le message du Bouddhisme. Mettre au monde et élever comme des agneaux tant d’enfants ne se conçoit que si l’on en fait des hommes, c’est-à-dire que l’on ne se contente pas de les nourrir et de les caresser mais aussi de leur enseigner le comportement juste et un savoir étendu, façonnant leur caractère par l’exemple et la contrainte. L’enfant n’est ni ange ni page blanche, tout gracieux qu’il soit à l’état naturel. Le but de l’éducation est de révéler ce qu’il a de meilleur en lui, de plus digne de la conception que la société se fait de l’homme.

Le palais Bogd Khan est le palais d’hiver. Construit entre 1893 et 1903, il est défendu symboliquement par les quatre Gardiens terribles. Le plus virulent a la chair bleue « parce qu’il a bu trop de vodka » selon le commentaire passablement acide de Solongo. Mais le bleu porte bonheur dans l’univers bouddhique car il est la couleur du ciel. Les thangkas du palais sont « de style mongol ». On distingue ce style des autres par ses couleurs crues et naïves, les nomades, peu confrontés à la presse des cités, n’étant pas habitués à aimer les nuances.

Dans la symbolique bouddhique, le bleu est le ciel et signifie « vérité éternelle », le rouge est « bonheur et ténacité », le jaune « vie toujours renaissante » comme le soleil, le blanc « bonté, humanité et bienfaisance » et le vert « croissance et fertilité ». Vingt-quatre femmes étaient au service du Khan pour lui broder ces thangkas au temps béni de l’ancien régime.

Aujourd’hui, fini l’artisanat. L’industrie à touristes prend son essor, alimentant les boutiques de chaque « musée » de souvenirs comme à Lourdes ou chez Mickey, réalisés à la chaîne aux Indes ou en Chine. L’argent se gagne à coup de règlements sur les visites des « monuments » (récents ou rebâtis depuis 10 ans) et surtout sur le droit de prendre des photos. Quant aux boutiques, qui devraient être l’essentiel du commerce à destination touristique, elles alignent l’artisanal et l’industriel en vrac, sans présentation ni ventes annexes.

Zanabazar reste « le » sculpteur mongol et sa Tara verte, dont une statue trône dans une salle du palais, serait, selon le guide, son idéal féminin de la « dame de quarante ans ». Ménopausée, elle n’aurait plus ce handicap de porter régulièrement des enfants et pourrait se consacrer pleinement à la sagesse épanouie, au plaisir et à l’entretien de son corps, selon les trois étages de l’humain. Ce n’est pas si mal vu et le résultat en bronze est aguichant. On reconnaît l’âge à la fleur de lotus ouverte sur son épaule ; à l’inverse, la femme de 16 ans (que pour ma part je préfère) n’est pas encore spirituellement mûre car elle ne porte qu’une fleur en bouton.

Dans le bâtiment-musée qui conserve les vieux objets d’ancien régime, le nombre de coussins sur les fauteuils marque le rang de chaque dignitaire. En général de quatre à six, la Reine, telle la princesse au petit pois d’Andersen, en supportait 24. Il ne fallait pas que son auguste cul sentît la dureté du bois du siège. De même pour son royal corps de chair : une couronne en « black fox » selon l’étiquette (renard noir) couvrait son front, et un manteau de « sable’s skin » (fourrure de zibeline) ses épaules. Une yourte royale, composée de 150 peaux de léopard est élevée au rez-de-chaussée. Elle date de 1893, cadeau au Huitième Bogden Gegen Jivzundamba.

Nous terminons les visites par le Tzaisan, la colline soviétique.

C’est un monument aux combattants, une masse de béton kitsch aux mosaïques sérieuses et populaires, glorifiant la libération du nazisme par les vaillants soldats portant les lettres CCCP sur le casque. Le nazisme, si loin de Berlin et même de la Russie ?

Une plantureuse blonde se jette dans les bras d’un vainqueur aux sourcils froncés tandis qu’un petit blond qui pleure est consolé par un Prolétaire. Cette touchante réécriture de l’histoire concerne si peu la Mongolie que le monument sert de colline de jeu aux enfants et de but d’excursion aux familles citadines.

Montent de petits garçons vifs et minces, la peau tannée par un soleil qui sait se faire ardent et le vent qui souffle assez fort en cette fin d’après-midi, se coulant depuis la montagne dans la petite vallée surchauffée.

Un gamin a ôté son tee-shirt pour grimper plus à l’aise, petit mâle vigoureux qui veut en remontrer à ses sœurs et à son tout petit frère. Beaucoup de bébés montent sur les épaules de leurs parents. Les enfants, en Mongolie, paraissent bienvenus et choyés.

Près d’un million de Mongols vivent désormais dans la capitale, sur 2,7 millions dans tout le pays. L’exode rural a été intense après la chute du communisme, mais les années de sécheresse 2000 et 2001 et le chômage ont renvoyé dans les steppes une partie des ex-éleveurs malgré les quelques 6 millions de bêtes mortes de soif durant ces années néfastes. Il reste que la sédentarisation et l’urbanisation avancent avec l’ouverture au reste du monde, ici comme ailleurs, et qu’il faut bien trouver des distractions à ceux qui vivent et travaillent en ville. Mais l’on doit constater que l’esprit critique n’est pas plus développé ici que le sens du commerce.

Le dîner a lieu dans l’autre tour de l’hôtel. Le restaurant a été nommé « Aux Enfants de l’Arbat » en référence au roman du Russe Anatoly Rybakov, publié durant la perestroïka. Nous sont servis un œuf au œufs de lump, un morceau de poisson pané aux riz et pommes de terre (mariage de la Russie éternelle avec la Chine non moins éternelle), et une coupe de glace qui ne parait pas avoir trop souffert des coupures épisodiques de courant à Oulan Bator.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire

Ce roman paysan d’une belle langue, écrit et composé par un agrégé de lettres qui fut haut-fonctionnaire, se passe entre 1913 et 1919. Il a pour cadre ce monde enfui des villages agricoles des Vosges lorraines, la vie terre à terre parmi les bêtes, les superstitions et les rancœurs remâchées des ignorants. Car le monde d’hier était celui de la tradition, des habitudes, de la norme.

Non, ce n’était pas « mieux » avant ; ce n’était ni pire, ni meilleur qu’aujourd’hui et que demain, simplement différent. Un nabot venu de l’Alsace allemande est à la fois le diable et le bon dieu, il est très laid, difforme, bas sur pattes, abandonné à la naissance ; il chevauche un bouc puant aux yeux jaunes et parle un sabir à peine compréhensible pour le patois typé des gens d’ici. Mais il guérit les maladies que les docteurs ne savent pas et soigne les animaux comme s’il les comprenait. Il n’a pas de nom et on l’appelle « le petit homme ». Sa simple présence est une insulte pour tous : pour les pochards qui lui envient sa tempérance, pour les ignares qui lui envient son savoir, pour le vétérinaire qui voit sa clientèle se détourner, pour le curé qui soupçonne Belzébuth… Ne l’a-t-on pas vu un soir enfiler son bouc et ce dernier bêler de contentement ? C’est du moins ce qu’on dit, Untel ayant un copain qui en a vu un autre disant le tenir d’Unetelle.

Seuls Joseph, patriarche lorrain droit comme un chêne et respecté de tous, et son fils Octave, forgeron aux muscles développés qui défie quiconque à la boxe sans aimer se battre, protègent le petit homme. Jusqu’à ce que la guerre arrive, celle de 14 qui durera quatre ans, la guerre la plus bête, déclenchée par des imbéciles pour des motifs idiots, et qui va saigner la France et l’Europe pour des générations, datant sûrement son déclin. Tous sont mobilisés, sauf les malingres, les maladifs et les bancroches. Ceux-là mêmes qui trouvent plus valorisant d’exciter la haine contre le bouc émissaire tout trouvé de leur déficience : celui qui n’est pas de chez nous, celui qui parle barbare, celui au savoir qu’on ne comprend pas – donc diabolique.

Octave part à la guerre, comme les meilleurs, et les fluctuations du front dans les premiers mois permettent aux Allemands d’investir le village. La veulerie des faibles se déploie alors à plein et le petit homme, qui a eu le malheur d’être charitable à un sergent français blessé, est trahi par l’instituteur et le vétérinaire, aidés d’un soûlard invétéré. Tiré du grabat en chemise un matin par une escouade allemande guidée par l’ivrogne, le petit homme est amené sous un chêne où il est pendu, son bouc abattu. Joseph, qui venait s’interposer, est tué. Et toute la population venue en badaud lyncher lâchement l’anormal porte désormais le poids du péché.

Octave, bien qu’à la guerre, ne songe qu’à ne pas laisser le forfait impuni. Il distillera son œuvre, de permission en permission, et la mort, avide, accomplira cette expiation. Mais elle ne doit pas crier victoire. Même la guerre la plus con ne doit pas éradiquer la vie. Celle-ci doit renaître, obstinée, malgré les malheurs. Le monde n’est ni bien, ni mal, il est mêlé. Et pour qu’il continue, la vie doit être privilégiée. L’inclination, l’amitié, l’amour, sont là pour cela. Octave ne reviendra pas mais il aura un autre but que la simple vengeance ; il aura aimé une femme et laissé un journal du front ; il s’est fait un ami et l’offrira à sa sœur pour mari. Le rance et la rancœur seront balayés par la victoire. Celle des armes et celle des cœurs.

« Si je veux que justice soit faite, c’est d’abord pour que la mort ne crie pas victoire. Elle m’a tout pris, mon père et le goût de vivre. Elle a fait du berceau de mon enfance le cercueil de mes espérances et de moi un homme vieux en poignardant dans le dos ma jeunesse à coups de lâchetés, de crimes et de trahisons. Et ça ne lui suffit pas » p.148. C’est à chacun de la combattre pour faire reculer l’obscurité du néant qu’approchent dangereusement la peur, la superstition et l’ignorance. Le goût de vivre, les liens amoureux et la raison peuvent aider à remonter la pente facile de l’abandon aux forces de mort.

Entre Genevoix et Flaubert, Alexis Ruset use d’un riche vocabulaire pour nommer précisément les choses, il parsème ses dialogues d’expressions de patois, il nous fait vivre l’époque et les personnages en cet anniversaire séculaire de la pire guerre européenne qui fut jamais. Tout cela pour nous enseigner combien la vie importe, et que le positif des gens peut surmonter la pente facile mais mortelle d’accuser, de haïr et de tuer.

Alexis Ruset, Pour que la mort ne crie pas victoire, 2017, éditions Zinedi, 215 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gérard Guerrier, Alpini

gerard-guerrier-alpini

Nous sommes en 1913 et Jean, 17 ans, (Gianni pour son père), est en famille avec son cousin Dante et le guide autrichien Walter en montagne. Le temps est beau mais se gâte vite. Faut-il accélérer pour atteindre le sommet et redescendre ensuite ? Le vent devenu fort infléchit l’itinéraire, faut-il éviter la crête et passer sous une corniche ? Tous ces choix de l’instant, à effectuer dans l’urgence, peuvent être ensuite regrettés. Et c’est ce qui arrive. Une avalanche sépare le groupe, mais c’est le moindre mal ; une seconde détache tout un pan de rocher qui s’écrase… sur le père, industriel à Milan.

Nous sommes en montagne et c’est le drame, le destin. L’adolescent en sort bouleversé, mûri. D’autant qu’un an plus tard, la guerre la plus absurde du siècle advient. La bêtise nationaliste s’attise et « l’honneur », cette vertu aristocrate dévoyée par les petit-bourgeois, excite les pauvres en esprit. Les peuples s’entraînent mutuellement à la guerre, cette grande lessiveuse des nations, faucheuse de jeunesse. Que faire lorsque l’on est à l’aube de sa vie, à 18 ans, et que l’on est à la fois français par sa mère, italien par son père, apparenté allemand par ses grands-parents alsaciens, et que votre parrain de montagne est un guide autrichien ? Faut-il se battre contre ses gènes ?

Nous sommes dans la tragédie et Jean, avisé malgré son âge, choisit par tâtonnement le moindre mal. Il s’engage en Italie parce qu’appelé par la France ; il choisit les troupes de montagne plutôt que l’infanterie. Il restera dès lors au cœur de son pays de cœur, les Alpes bergamasques. Le 23 mai 1915, l’Italie s’engage à son tour dans la guerre, poussé par le socialiste « patriote », le très mélanchonien Mussolini. Jean est à l’école d’officiers et c’est comme sous-lieutenant des Alpini, l’équivalent italien de nos chasseurs alpins, qu’il va combattre les Autrichiens – mais surtout tenir les crêtes. Il n’a qu’une hantise : se retrouver face à Walter, son guide, mobilisé par l’Autriche-Hongrie. Et c’est d’ailleurs ce qui va se produire…

Dans le même temps, jeunesse oblige, Jean tombe amoureux d’une pianiste milanaise, Antida, dont le père fait une cour assidue à sa veuve de mère. Les mœurs de l’époque entouraient le sexe de tout un apparat d’évitement qui avivait le désir mais laissait incertain sur les désirs de l’autre. Jean se laisse dépuceler dans l’urgence par une jeune gitane sicilienne que son cousin lui a présenté au bordel. Avec Antida il se contente de baisers, de caresses, mais point au-delà : il faut être sûr de soi, attendre la fin de la guerre, le diplôme, au risque de ne pas s’en sortir. Or l’attente est longue à l’arrière pour une jeune fille empêtrée de convenances. Dante, aussi brun, velu et musclé que Jean est blond, imberbe et longiligne, n’a pas de ces pudeurs. Il va toujours droit au but, au combat comme en amour. Il prend d’assaut les redoutes comme les filles. Que se passe-t-il entre lui et Antida lors d’une permission seul à Milan ? Se passe-t-il d’ailleurs quelque chose ?

Nous sommes dans l’aventure et la mort, en montagne et en amour. Amour filial, du père passé au parrain guide, amour maternel, amour fraternel, amour sexuel – tout est mêlé, avec les sentiments associés comme la jalousie, la rivalité, la crainte de décevoir. Les hauteurs ne pardonnent pas l’erreur ; leurs leçons répétées permettent-elles de se mieux guider dans la vie ? L’auteur a contrasté ses personnages : les deux cousins ne sont pas du même monde, l’un bourgeois et l’autre du peuple ; la fiancée et la putain n’ont pas les mêmes désirs, Antida la position sociale et Maria le plaisir ; la mère vivante et le père décédé n’ont pas les mêmes valeurs, elle veut protéger son enfant jusqu’à trahir, lui offre post-mortem l’exemple du travail qu’il faut accomplir malgré tout.

Ce roman très vivant et bien documenté se lit avec plaisir ; très souvent, captivé par la lecture, le lecteur se croit dans l’action même. L’auteur remue les grandes passions que sont l’affection pour les êtres et le saisissement face à la puissance de la nature, liant l’une à l’autre dans une époque mouvementée. La nôtre, un siècle plus tard, le devient : faut-il y voir un signe ? L’écriture cherche moins les effets que l’efficacité, à la manière de Stendhal – lui aussi amoureux d’Italie. Le roc exige le sec, la neige fige le sang, seul l’esprit surnage, dans la pureté lumineuse des cimes.

Gérard Guerrier, né en 1956, a quitté Allibert Trekking à 60 ans fin 2014, après en avoir été huit ans le directeur général. Il « redevient un accompagnateur en montagne et un voyageur comme les autres » – mais adepte comme moi du « voyage actif ». Comme son héros Jean, il a appris la montagne dans les Alpes, est devenu ingénieur, a épousé une concertiste allemande et a habité en Italie du nord. Sa traversée des Alpes à pied de Neuschwanstein à Bergame avec son épouse a donné lieu a son premier roman, L’opéra alpin, paru en 2015.

Gérard Guerrier, Alpini – De roc, de neige et de sang, 2017, éditions Glénat collection Hommes et montagnes, 263 pages, €19.99

e-book format Kindle, €9.99

Une autre chronique de ce roman parue dans Libération

Et dans Babelio

Catégories : Italie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Peter Tremayne, Le châtiment de l’au-delà

peter-tremayne-le-chatiment-de-lau-dela

Comme nous voici en décembre de l’an 666, l’action ne pouvait avoir pour protagoniste que la Bête, celle dont le chiffre apocalyptique selon saint Jean est justement 666. La Bête, c’est le Diable mais pour un réaliste comme Peter Tremayne, éminent celtisant, comme pour ses héros sœur Fidelma et son compagnon Eadulf, formés au droit irlandais et à la rhétorique aristotélicienne, le Diable peut prendre toutes les formes. Les abysses du cerveau humain recèlent un inévitable réservoir d’angoisses, de passions cachées, de traumatismes d’enfance qui se manifestent à l’âge adulte par de la rigidité, de la haine, de la superstition…

C’est ainsi qu’un message enjoint Eadulf à passer le jour de Yul avant minuit à l’abbaye d’Aldred, perdue dans les landes désolées du royaume des Angles. Yul sera christianisé en Noël, il était la fête païenne du soleil qui remonte sur l’horizon et de la vie qui renaît. Ce royaume des Angles est le sien, il en était gerefa héréditaire (magistrat) avant d’opter pour entrer dans les ordres. Le message provient d’un ami d’enfance devenu moine. Entre deux missions frère Eadulf, accompagné de sœur Fidelma de Cashel, sœur du roi de Muman, tente de joindre l’abbaye. Mais les éléments comme les hommes cherchent à les en dissuader. L’hiver de l’est irlandais est rude et la neige gelée balaye en rafale les chemins, cachant les pièges du marais, glaçant les corps emmitouflés de capes, désorientant les poneys à longs poils qui ne voient guère à plus de deux mètres devant eux.

Nos héros sont compagnons, ce qui signifie en droit irlandais qu’ils se sont mariés à l’essai pour un an renouvelable. Bien que religieux, ils en ont le droit, même si Rome n’aime pas ça et cherche à briser cette coutume qui attache au local plutôt qu’à l’universel romain et rend devoir à la famille avant l’obéissance au Pape. Le mariage des prêtres ne sera formellement interdit qu’au deuxième concile du Latran en 1139. Les îles de Grande-Bretagne n’ont été christianisées qu’une génération plus tôt que le temps de notre histoire et les royaumes ne sont pas stabilisés. Règnent les clans et les allégeances féodales ; le droit est souvent celui du plus fort et les intrigues politiques ne cessent de fleurir.

C’est dans ce panier de crabes que tombent nos deux héros. L’abbé Cild est un paranoïaque aigri (pléonasme) dont le jeune frère a été préféré pour succéder à son père dans la charge de thane (noble). Une traîtrise a fait considérer le thane comme félon lors d’une guerre et la terre a été confisquée par le roi, qui ne demandait que ça. Chacun cherche alors ses alliances pour retrouver son statut. Et il se passe de drôles de choses dans l’abbaye d’Aldred. L’ex-épouse de l’abbé, prise à 14 ans parce qu’elle aurait pu lui apporter apanage, a disparue dans les marais. Depuis, flottent sur les eaux ces frissonnant feux follets qui sont, dit-on, les âmes errantes des êtres péris de mort violente qui cherchent à se venger. L’abbé est terrorisé par ces visions. D’autant qu’on aperçoit une femme en robe rouge et parée de bijoux dans l’enceinte de cette abbaye pourtant interdite à toute femelle, selon la nouvelle règle de Rome.

Ne voilà-t-il pas que sœur Fidelma, clouée au lit par un refroidissement, se voit accusée de sorcellerie par l’irascible abbé ? Il s’apprête à la faire pendre sans jugement. Qui est ce barbare qui surgit à la porte de la chapelle, dans l’abbaye forteresse bien gardée la veille de Noël, pour lancer un défi antique ? Pourquoi des pillards déguisés en moines écument-ils la campagne, massacrant femmes et enfants et pillant les fermes ?

Ce sont ces embrouillaminis compliqués que sœur Fidelma et frère Eadulf devront détricoter s’ils veulent avoir la vie sauve, l’âme en paix et s’ils servent la justice immanente. Ce ne sera pas sans coups de théâtre, même si ce roman est un peu moins réussi que certains précédents. L’atmosphère du temps y est particulièrement bien rendue. Sous la neige, sur le chemin qui longe les marais où des bulles de méthane crèvent l’immaculé, la rencontre d’un couple de loups hurlant de faim fait apprécier par contraste la ferme de bois où brûle un bon feu, garnie de réserves pour les mauvais jours.

Peter Tremayne, Le châtiment de l’au-delà (The Haunted Abbot), 2002, 10/18 2008, 346 pages, occasion

e-book format Kindle, €10.99

Catégories : Irlande, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

A bord du Darjeeling Limited

a-bord-du-darjeeling-limited-dvd

Choc de civilisations entre l’Inde et l’Amérique, choc d’époque entre la postmodernité issue des hippies qui se cherchent et le bouddhisme millénaire établi, choc de psychologie entre l’amour compliqué occidental et l’amour plaisir ou famille des Indiens. Moi, il me plaît, ce film, revu récemment.

Je n’y cherche pas un « progrès de la filmique » ni un faux exotisme ; je suis un spectateur candide qui apprécie ce qu’on lui propose avant de plaquer des jugements a priori du haut de ma supposée Culture – et il se trouve que je suis allé en Inde plusieurs fois et que j’ai retrouvé dans le film (tourné au Rajasthan) des traits réels du pays et de ses façons de vivre.

Les relations entre parents et enfants, entre frères, entre homme et femme, ne sont pas de la même eau en Amérique et en Inde. La famille éclatée ici et la famille traditionnelle là-bas ne vivent pas le même rythme. Décentrer l’action est donc utile pour se considérer autrement. Les trois frères qui, sous la houlette un brin impérieuse de l’aîné Francis (Owen Wilson) se retrouvent pour « une surprise » en Inde, ont été délaissés par leur père et leur mère ; ils en souffrent. Le père était trop préoccupé à faire de l’argent et à bichonner sa Porsche 911 rutilante pour s’occuper de ses garçons ; la mère (Anjelica Huston), trop préoccupée de son confort moral pour faire famille avec les enfants qu’elle a subi. Le premier est mort et enterré (sans la mère) ; la seconde est partie « faire le bien » (comme l’autre « faisait de l’argent ») dans le nord de l’Inde, comme nonne chrétienne.

Chacun des garçons mène une vie compliquée. Francis, l’aîné, a repris les affaires de son père et s’est « volontairement » envoyé en l’air en moto, il arbore des pansements sur tout le visage, façon de se punir d’exister, d’être nul et de désirer les filles tout en ne rêvant qu’à maman dont il imite la direction autoritaire jusqu’à faire planifier par un employé, sous plastique, les activités prévues. Le second, Peter (Adrien Brody) va être père à son tour et fuit la date de l’accouchement du bébé qui sera un garçon ; il ne veut pas voir ça pour ne pas reproduire son propre père – mais il porte ses lunettes solaires, se rase avec son rasoir et a emporté comme fétiche les clés de sa Porsche. Le cadet Jack (Jason Schwartzman) est obsédé de sexe, voulant « posséder » les femmes comme papa du fric, il a des relations détachées avec sa compagne restée en rade en Italie ; il marche toujours pieds nus par rébellion et arbore une moustache de macho malgré des cheveux coiffés adolescent ; il écrit ses histoires au lieu de les vivre, comme s’il était un autre. Ce qui donne quelques scènes de « règles » où chacun promet de tout se dire, flanquées de moments où chacun va séparément téléphoner à sa femme respective.

a-bord-du-darjeeling-limited-course-apres-le-train

Le train indien n’attend pas et tous les Occidentaux doivent sans cesse courir après lui, du businessman de la première scène (qu’on ne reverra plus, peut-être comme allégorie initiale du père absent ?) aux trois frères flanqués chacun de deux valises et d’un sac (Vuitton – comme papa). Les Indiens regardent avec détachement et sans intervenir ces hommes pressés qui ne prennent pas le temps de vivre. Le Darjeeling Limited est un train fictif qui rejoint les abords de l’Himalaya depuis les grandes villes internationales de la côte. La vie à bord se déroule en Pullman, avec salon spacieux, couchettes et thé ou citronnade servis à la place. Mais les Américains ne veulent pas se couler dans l’existence indienne : « Allons prendre un verre et fumer une cigarette ! » dit à plusieurs reprises Francis pour entraîner ses frères – alors qu’il est interdit de fumer et que le thé est servi.

La jeune serveuse Rita (Amara Karan) – surnommée par les garçons Citronnette – a pour fiancé le chef de train (Waris Ahluwalia) qui arbore la longue chevelure et la barbe de Sikhs. Elle aime le plaisir et se laisse enfiler à la hussarde dans les toilettes du train par Jack – mais c’est bien elle qui consent, et pas le macho qui la possède : « Merci de m’avoir utilisé », lui dira Jack, enfin conscient, au moment où il quitte le train, « You’re welcome », répondra joliment Rita. L’amour est simple lorsqu’on ne confond pas comme chez les chrétiens yankees plaisir et métaphysique.

Si les trois sont jetés du train, c’est que Peter a acheté un serpent venimeux dans sa boite comme « souvenir ». Le serpent est réputé mort, mais il se réveille et s’échappe dans le compartiment. Le chef de train, pratique, le zigouille (ou du moins le dit, étant Sikh il respecte toutes choses vivantes), et éjecte les Américains empêtrés de mille règles qu’ils se donnent mais ne respectent aucune. En Inde, de mœurs anglaises, on obéit aux règles, un point c’est tout.

Les trois compères se retrouvent dans un paysage désertique. Longeant une rivière rapide, ils voient trois frères (eux-mêmes en plus petits), tenter de traverser la rivière sur un va-et-vient usuel en Inde, où une corde permet de tirer une nacelle d’un bord à l’autre. Las ! le second (l’analogue de Peter) va faire chavirer la nacelle, précipitant les gamins dans l’eau agitée. Peter et Jack vont se jeter à l’eau pour sauver les petits mais l’éternel gaffeur Peter, velléitaire en tout, ne réussira pas à sauver son garçon ; il se noie après que sa tête eut heurté une pierre. Il ramène le corps dans ses bras au village. Ce gosse, c’est lui enfant avec ses frères, et c’est aussi le fils qu’il bientôt avoir. Comme son propre père, il est maladroit et ne sait trop que faire. Tous vont trouver dans ce village pauvre – mais coloré – la simplicité qu’ils étaient plus ou moins venus chercher. La famille est unie, le gamin enterré selon les rites millénaires, la vie continue malgré la tristesse. Leur prétention à trouver la spiritualité dans l’éther et dans les procédés compliqués d’une plume soufflée au vent, se brise sur la simplicité des peuples et de l’existence traditionnels.

a-bord-du-darjeeling-limited-portant-l-enfant-mort

Leur mère refusant de les voir, selon un échange par mail assez incongru dans l’Himalaya, les trois frères décident de regagner l’Amérique mais, au pied de la passerelle de l’avion, ils déchirent brusquement les billets et décident d’aller la voir quand même. Elle est ravie de les retrouver mais n’exprime pas plus d’attachement que cela. Le passé est le passé et seul le présent compte, leur fait-elle comprendre. Un tigre qui rôde présentement autour du monastère est plus important que ne pas avoir été aux funérailles de son mari il y a un an. Le lendemain, elle est partie, ayant laissé le petit-déjeuner selon les goûts de chacun. Au fond, ils n’ont plus besoin de maman et sont adultes, non ?

Au retour, chacun accepte donc son existence, rasséréné : Peter ne va pas divorcer de sa femme enceinte, Jack larguer sa compagne restée en Italie et accepter que ce qu’il écrit soit sa propre histoire. On ne sait pas ce que va faire Francis, sinon qu’il ne veut plus tenter de se suicider et compte cicatriser. Lorsqu’il veut rendre les passeports confisqués à ses frères, ceux-ci lui demandent de les garder. A trois, on est plus fort.

Ce film, désopilant et loufoque, est plus subtil qu’il n’y paraît. Il ne plaît pas à la génération bobo des cultureux de Télérama – qui n’y comprennent rien, n’ayant que des « réactions » contre un racisme supposé et un esthétisme qui n’est pas dans leur cadre. Pauvre déculture… Je suis effaré de l’absence totale de sensibilité de ces gens pour cette humanité qui se dégage des scènes. Ce conte léger mérite mieux que les jugements à l’emporte-pièce des bourgeois branchés trop à la poursuite de la mode. Se dépayser pour retrouver les véritables valeurs humaines, est-ce trop leur demander ?

DVD A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson, 2007, avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman, Amara Karan, Waris Ahluwalia, Anjelica Huston, 20th Century Fox 2014, blu-ray €11.99

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, Pathé 2015, €8.99

D’autres films de Wes Anderson sur ce blog

Catégories : Cinéma, Inde | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,