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Saint-Laurent de Bertrand Bonello

Mort à 72 ans, ce qui est jeune pour sa génération, Yves Mathieu-Saint-Laurent, né à Oran, s’est usé à créer. Tourmenté, homosexuel, immature, il s’est gavé de clopes, de drogues et d’alcool pour s’éviter. Dessinateur doué, entré chez Dior avant de fonder sa société grâce à son compagnon de six ans son aîné Pierre Bergé (Jérémie Renier) qui l’a aimé à 22 ans, vivre lui a coûté.

Un brin long (2h30), surtout au début, le biopic librement imagé prend son rythme, malgré les ruptures brutales de son entre certaines scènes. Le spectateur ne peut aimer Yves Saint-Laurent malgré son incarnation par Gaspard Ulliel (trop sain et trop musclé pour le rôle) ; peut-on aimer qui ne s’aime pas ? Le processus continu d’autodestruction par « fragilité » finit par lasser, combien aurait-on envie de coller son pied aux fesses de ce dandy enfermé par les femmes, entouré de miroirs et qui n’aime que les corps qui lui ressemblent ?

Malgré cela, Yves Saint-Laurent est une icône de la mode. Il a suivi et parfois précédé son époque, sensitif aux tendances de l’air : la « libération » de la femme (qui consiste surtout à adapter le caban de marin, le trench-coat flic, la saharienne aventurier et le smoking des hommes…), l’obsession sexuelle (les mousselines qui laissent voir les seins), la « création » spontanéiste.

Comme il a habillé le théâtre (Roland Petit, Jean-Louis Barrault, Luis Buñuel, François Truffaut, Alain Resnais) et les grandes stars médiatiques (Jean Marais, Zizi Jeanmaire, Arletty, Jeanne Moreau, Claudia Cardinale, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve) il a été porté au pinacle de la mode.

Comme il a une sensibilité d’artiste, lui-même peint par Andy Warhol, Saint-Laurent s’inspire de Mondrian, Picasso, Matisse, Cocteau, Braque, Van Gogh, ce qui plaît beaucoup aux classes montantes qui se piquent d’Hârt (comme disait Flaubert) et qui se logent rive gauche. La fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent attire les artistes qui veulent percer et sa « reconnaissance d’utilité publique » en 2002, tandis que Pierre Bergé soutient le parti alors branché, finance les grandes causes médiatiques et devient maître du « journal de référence » en 2010. Qu’aurait été la France des années 1970 et 1980 sans Yves Saint-Laurent dirigé par Pierre Bergé ?

Une France superficielle, défoncée, préférant les mirages de la mode aux tristes réalités économiques, rêvant de changer la vie à l’aide des petites pilules de couleur, se voulant autre qu’elle est. Le dandy trop riche Jacques de Bascher (Louis Garrel) est à pleurer d’insignifiance, il emmène Yves l’inverti s’initier aux bosquets des Tuileries la nuit ; Loulou de la Falaise (Léa Seydoux) s’alcoolise ; l’autre muse Betty Catroux (Aymeline Valade) au beau corps ferme de blonde s’oublie dans la danse sous la musique assourdissante des boites underground, seins nus sous sa veste ; le chien Moujik (« mon fils » disait Saint-Laurent – un fils qui toujours obéit) avale gloutonnement les pilules extatiques tombées de la tablette des deux camés à poil sur le canapé… et crève. Crève-cœur pour le « maitre » immature et insouciant !

En regard, à peine suggéré mais présent, le monde des « petites mains » ouvrières, travailleuses d’étoffes, que ces célèbres artistes défoncés méprisent tout en affectant, par hypocrisie de communication, de leur rendre hommage. Comme s’ils étaient une même famille, comme s’ils ne gagnaient pas cent ou mille fois plus qu’elles. Yves Saint-Laurent donne deux billets de 500 francs à la couturière qui s’est « laissé avoir » et doit avorter – mais il demande à son contremaître « Monsieur Jean-Pierre » (Micha Lescot) de la virer à son retour – se comportant comme une ordure cynique. Pierre Bergé en affairiste logique est très brillant – même s’il exploite la pauvre petite chose fragile qui dessine pour son entreprise. Encenser un artiste à prétexte de gauche permet de mettre sous le tapis tout ce que l’idéologie refuse de voir, malgré ses grands mots plein la bouche et sa morale plein la (bonne, forcément bonne) conscience.

Cette immersion dans la psyché d’YSL, bien que trop longue, est plus intéressante que la bio pure et simple. Elle incite à imaginer plutôt que constater, se révélant plus « vraie » probablement que la réalité. Saint-Laurent sur le grill ? Pierre Bergé ne s’y est pas trompé, qui a renié le film.

DVD Saint-Laurent de Bertrand Bonello, 2014, Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade, Micha Lescot, EuropaCorp 2015, €9.29

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Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice

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La blonde Marilyn Monroe n’était pas blonde mais brune et ne s’appelait ni Marilyn ni Monroe mais Norma Jeane Baker ; elle n’adoptera son nom de scène qu’à 30 ans. Son existence tout entière était fabriquée – par elle-même pour compenser son rejet par son père dès avant sa naissance et la folie de sa mère, puis les faillites successives de ses nourrices jusqu’à se retrouver abandonnée à l’orphelinat.

Le sex-symbol de l’Amérique, la pin-up nue des calendriers 1952 (ce qui lui a rapporté 50$), est pathétique et agaçante, emplie de chaos et pétrie de contradictions. C’est le mérite de Claude Delay de mettre en littérature cet éclatement, en 58 chapitres allant d’une demi-page à plusieurs, chacun centré sur un événement-clé de cette existence évanouie à 36 ans. Juste avant de se flétrir, comme si le destin avait réservé à Marilyn en fille celui d’Achille garçon : une vie brève mais glorieuse plutôt qu’une vie longue et terne.

Elle aurait 88 ans aujourd’hui si elle ne s’était pas bourrée de pilules (demerol, phénorbital, amytal, pentothal, nous dit-on p.247) et de champagne, si elle n’avait pas avalé des milliers de bites par la bouche et le vagin, si elle n’avait pas avorté au moins 13 fois ni fait quatre ou cinq fausses couches. Elle, l’orpheline, rêvait d’une vie popote, dans une maison à elle et entourée d’enfants, à cuisiner des spaghettis ou des carpes à la juive. Car elle était pleine de bonne volonté, l’orpheline délaissée : elle voulait qu’on l’aime. Elle lisait donc des livres pour s’instruire et plaire aux écrivains du cinéma, elle apprenait la cuisine de ses multiples maris, l’irlandais Jim Dougherty, le sicilien Joe DiMaggio ou le juif Arthur Miller. Sans parler de ses nombreuses liaisons avec quiconque se montrait viril et protecteur – idéal de ce père qui lui a manqué : Yves Montand, John et Robert Kennedy… Elle aurait bien aimé Clark Gable mais celui-ci l’a ignorée courtoisement. Deux pages, Jimmy et Colin, l’un américain et l’autre anglais, tous deux à peine 18 ans, l’auraient bien aimée, mais elle préférait les brutes viriles.

marilyn monroe ventilee

La bombe platine qui reçoit sans dessus ni dessous, vit nue chez elle dans un désordre dantesque, ne porte jamais de sous-vêtements et montre son sexe (teint en blond et brossé) au-dessus de la grille d’un métro où est installé (pour la photo) un gros ventilateur. Elle est pute pour séduire, pour qu’on l’aime, elle a faim de reconnaissance, de caresses, d’amour. John Huston : « Comme les vraies putes, les bonnes, tu ne fais pas semblant. Tu paies de ta personne, de ton corps, de ton âme » p.254. Elle joua dans quelques 33 films et enregistra quelques 33 chansons ; d’innombrables photos furent faites d’elle, plus ou moins déshabillée, elle barrait de feutre rouge indélébile les négatifs qui ne lui plaisaient pas.

« En vérité, le manque d’équilibre intérieur est ce qui interroge le plus dans l’alchimie si particulière de Marilyn : une sexualité dans laquelle elle se complaît, ruse et s’épanouit et l’attendrissement qu’elle provoque. Une sorte de candeur baigne la jeune femme de nostalgie. Comme si le nid, le nostos, faisait toujours défaut » p.230. Elle est toujours en retard, non pour se faire désirer mais pour muter de Norma en Marilyn : « La fabrication est longue et dure de cinq à neuf heures » p.270. Elle ne peut être elle-même puisqu’elle n’existe pas, n’ayant jamais été désirée ni aimée enfant. Ses mensurations, « 94-53-89 » (p.297) ont été un cadeau de la nature qui l’ont transformée dès l’âge de 13 ans ; les garçons de son âge sifflaient déjà lorsqu’elle passait en pull moulant, les seins hauts, et déjà sans aucun dessous. A l’américaine, elle est devenue quelqu’un à la force des poignets, self-made woman qui ondule de la croupe, provoque des seins et invite de la bouche.

marilyn monroe bouche

L’auteur choisit la fin qui lui convient, sans livrer les doutes et les hypothèses. Pour elle, c’est son dernier psychiatre Greenson qui est responsable des « valises » de pilules qu’elle avalait ; pour elle, c’est le clan Kennedy qui est responsable de sa mort par surdose (ou par produits incompatibles), alors qu’elle notait tout dans un petit carnet pour éviter le reproche de ne jamais rien retenir de ce qu’on lui disait. Trop de secrets d’État ? Une vengeance de la Mafia ? Et la fin n’arrête pas de finir : plusieurs chapitres encore après la mort de Marilyn.

Mais ces petites imperfections n’enlèvent pas la vision d’écrivain, ni l’empathie de Claude Delay pour son personnage. Elle tire le fil de son histoire via la double cicatrice de son abandon parental initial et de son opération vaginale à la fin de sa brève existence. 52 ans après avoir disparue corps et biens, Marilyn résiste – idole, symbole, people.

Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice, 2013, Fayard, 335 pages, €20.90
Marilyn Monroe vue par les wikipedes
Le dossier officiel du FBI

Attachée de presse Guilaine Depis

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