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Esteros de Papu Curotto

Ce film argentin sensible n’est pas encore englué dans la pruderie quaker qui envahit le monde depuis l’Amérique réactionnaire. Il dit la nature – la sensualité, l’affection et l’attirance. Il dit le passage béni de l’enfance à l’âge adulte et la naissance du désir, focalisé sur « la première fois ».

Deux amis d’enfance argentins, parce que leurs parents sont eux-mêmes amis, vivent une relation fraternelle jusqu’à leurs 13 ans où les émois surgissent. Matías (Joaquín Parada ado, Ignacio Rogers adulte) est plus gai, plus exubérant et plus sensuel, préférant porter un débardeur plutôt qu’un polo, aimant rire et danser, prenant l’initiative, encouragé par sa mère aimante et attentive aux motions de son garçon. Jerónimo (Blas Finardi Niz enfant, Esteban Masturini adulte) est plus cérébral, en retrait, tenu par son père exigeant plus que par sa mère effacée.

La mère de Matias les voit encore enfants alors qu’ils deviennent adolescents. Elle les encourage à se battre à la mousse à raser torse nu pour le carnaval ; elle les fourre ensemble sous la douche lorsqu’ils reviennent trempés de pluie et de s’être roulés dans la boue ; elle les fait coucher dans la même chambre où le froid ne tarde pas à les faire se rejoindre nus dans le même lit ; elle les prend en photo en slip, endormis dans le même hamac au soleil du matin, le bras passé autour du corps de l’autre. Elle est touchée, admirative, fière de ces deux petits mâles qui savent aimer simplement.

Le film découpe l’action, somme toute banale des retrouvailles dix ans après, entre l’univers onirique de l’adolescence où tout reste possible et celui réaliste de l’âge adulte où tout se referme. Matias n’a guère réussi sa vie ; il est resté amputé affectif, velléitaire créatif, s’occupant d’effets spéciaux et d’animation plutôt que de réaliser un film. Jerónimo a réussi des études de biologie au Brésil, où son père s’est exilé pour trouver du travail lors de leur séparation à l’adolescence ; sa carrière de chercheur sur un soja plus résistant lui assure un bon salaire ; il a une copine, celle-là même qui a remis les deux amis en relation, embauchant Matias pour maquiller Jeronimo en zombie pour le carnaval.

Zombie, le thème préféré des deux ados dans les films lorsqu’ils s’échangeaient des cassettes magnétiques ; zombie, l’image de ce qu’est devenue la vie pour chacun d’eux. Car elle n’est plus irradiée par l’amour, le plaisir de l’autre, la joie de l’échange, le soutient dans les efforts. Après le carnaval, où la petite amie déclare à Jeronimo qu’elle le sent parfois décalé, absent, où elle se retrouve comme avec son premier béguin partagée entre la carapace belle et aimable et le quant à soi de son compagnon, elle décide de rester en ville avec ses amies (car elle préfère la ville) tandis que Jeronimo va retourner à la ferme des parents de Matias où ils furent tous les étés jusqu’à celui des 13 ans où le père de Jeronimo a décidé d’émigrer au Brésil pour suivre la modernité.

Les deux jeunes hommes au début de leur vingtaine replongent dans les « esteros », ce paysage mouvant d’étangs et de lagunes de la province argentine de Corrientes. La nature y est vierge, des plantes et des animaux y vivent librement, plus de quatre mille espèces, dont les enfants avaient appris par cœur les principales : le capibara, le loup à crinière, le cerf des marais, l’anaconda, le piranha et le caïman. Malgré ces espèces dangereuses, ils se sentent maternés dans cette nature où se mêlent la terre et l’eau. Ils font des bagarres de boue, plongent dans l’eau glauque des étangs, jettent leurs shorts aux orties, se frottent et s’étreignent dans une exubérance virile et enfantine à la fois. Ils sont dans le sein maternel, au cœur de l’été, tout à leurs sensations et sentiments. Ils retrouvent adultes les émois de leur adolescence et se remémorent leur « première fois », entre eux, dans le même lit, sous le même drap. Peau à peau ils se sont caressés, excités, ont joui. Ce fut leur dernier été, leur seule fois, sans rien de plus, mais inoubliable.

Une fois la décision du père de partir au Brésil, Jeronimo s’est éloigné volontairement de Matias ; il a considéré ce dernier été comme un égarement et s’est remis sur les rails sociaux admis. On le voit parler filles avec les autres garçons tandis que Matias, en retrait, cherche à l’attirer vers lui. Il se refuse. Adulte, Jeronimo reviendra sur ce rejet et le relativisera. Il n’est pas au fond amoureux de sa petite amie, ni prêt à fonder une famille comme tout le monde, ni peut-être même à poursuivre ces recherches de la modernité qui lui semblent un brin vaines. Il choisit la nature, l’éros de l’esteros, et la mère de Matias plutôt que la science, le thanatos de la science, et son propre père. Un hymne au désir, à l’affection et à l’amour plutôt qu’à l’orgueil, l’ambition et la réussite. Léger et pudique, joliment tourné avec des acteurs en empathie.

DVD Esteros, Papu Curotto (Argentine), 2016, avec Ignacio Rogers, Esteban Masturini, Joaquín Parada, Outplay 2017, 1h23, €20.00 espagnol sous-titré français ou anglais

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Top secret ! d’Abraham et frères Zucker

Avant la chute du Mur puis celle de l’URSS, les Soviétiques étaient déjà considérés comme des sortes de nazis avec répression des opinions (dissidentes), unanimisme de façade (élections à 99%), camps de travail (qui rend libre), surveillance généralisée et délation. Les auteurs d’Y a-t-il un pilote dans l’avion s’en donnent à cœur joie pour ridiculiser ces fossiles de l’Histoire qui sévissent en RDA. Ils n’imaginent pas moins qu’un complot militaire pour attaquer les forces de l’OTAN censées traverser le détroit de Gibraltar un samedi à 8 h du matin. Ils ont emprisonné pour ce faire un savant pour lui faire réaliser dans les temps une mine magnétique si puissante qu’elle attire les sous-marins. Toujours le gigantisme foutraque d’une armée à la soviétique, férue de technologie délirante mais incapable de contrôler ses hommes de troupe. On le voit avec Poutine et son fiasco ukrainien.

Le miroir entre nazis et soviétiques n’est pas nouveau, je ne l’ai pas inventé en évoquant Poutine. Il existait déjà à la fin des années 1930 sous la plume d’intellectuels russes, puis en 1945 sous celle du journaliste de guerre Vassili Grossman (Vie et destin). Il se ravive aujourd’hui avec le despote asiatique Poutine, convaincu sincèrement du bien-fondé de faire le bonheur du peuple malgré lui et de conforter l’État avant les individus. Ce film américain des années Mitterrand se moque de ces prétentions totalitaires en mettant en scène des résistants, en cheville avec les Occidentaux, qui veulent délivrer le professeur et empêcher la guerre.

La propagande de l’Est n’est jamais en reste et veut récupérer les vedettes internationales pour servir son image. Rien de nouveau sous le soleil rouge, du festival de la jeunesse de Khrouchtchev aux jeux olympiques de Sotchi de Poutine, les Soviétiques imitent les Nazis des JO de Berlin 1936. La République démocratique allemande invite donc officiellement Nick Rivers, un jeune rocker américain, à venir se produire dans un festival international de musique. Les vieux sbires du régime ne connaissent rien au rock’n roll mais la célébrité du chanteur leur suffit ; c’est un gage d’ouverture qui ne coûte rien et fait bien dans le monde.

Le gamin (Val Kilmer jeune, étonnamment frais avec une chevelure mi-longue qui lui va mieux que les cheveux courts) arrive donc en train à Berlin-est, flanqué de son impresario (Billy Mitchell). Il assiste à l’arrestation sur le quai d’un homme qui porte un paquet dans les bras et que les chiens policiers repèrent tout de suite. Molesté par les nervis en uniforme nazi, le double S des SS est remplacé par deux traits, le paquet tombe et les bergers allemands l’éventrent : il s’agit de biscuits pour chien ! L’homme est emmené pour avoir résisté et l’on entend un coup de feu. Les gags ne sont jamais loin des horreurs, ce qui fait le sel du film.

Le beau Nick se voit refuser l’entrée au restaurant de son hôtel de prestige car il porte une chemise au col largement ouvert ; on l’invite à aller se changer dans un salon annexe. Pendant ce temps Hillary, la fille du professeur en prison, membre de la résistance (Lucy Gutteridge), a rencontré un espion anglais (Omar Sharif) qu’une dénonciation a fait enfermer dans un taxi que le chauffeur a mené dans une casse où la voiture est happée et rétrécie en cube. L’espion n’est pas écrabouillé mais peut encore marcher, avec son uniforme d’acier autour de lui ; il confie les deux places d’opéra qui permettront à Hillary de prendre contact ; elles sont « dans la boite à gant ». Mais la jeune fille est traquée, la police politique à ses trousses ; elle se réfugie dans l’hôtel où Nick Rivers va dîner seul, son impresario ayant du travail. Voyant qu’elle va être refoulée, il l’invite. Le menu, traduit par elle, est révélateur des pénuries soviétiques, enjolivée dans un style de chef français : tripes de porc garnies d’intestin de cochon finement émincé entourant des roustons de porc flambés. Hilarant.

Le général comploteur, venu avec le chanteur classique d’opéra à ses côtés, demande au maître d’hôtel de le présenter pour qu’il donne aux convives un exemple de ses talents. Nick Rivers, en bon yankee égocentré, croit qu’il s’agit de lui et s’élance sur la scène avant que le vieux ne se soit seulement levé de sa chaise. Il distribue une partition aux musiciens et se lance dans un rock endiablé, qui ne tarde pas à enflammer la salle et l’orchestre, ravi. Le général, réactionnaire comme tous les Soviétiques, sort, outré. Il envoie la police armée mais Hillary entraîne Nick vers une sortie pour fuir. Lequel fouette tous les vélos qui hennissent comme des chevaux avant d’en enfourcher un.

Il est invité à l’opéra où l’on joue Casse-noisette. Dans une loge, il revoit Hillary, venue pour son contact, mais il s’avère que c’est un policier au masque en caoutchouc. Le voyant aux jumelles de théâtre sortir un pistolet, Nick se rue et entraîne Hillary. Le chanteur américain ne tarde pas à se retrouver dans les sous-sols de la prison pour avoir résisté aux policiers qui envahissaient sa chambre, Hillary fuyant par le balcon dans une parodie de James Bond. Son impresario vient lui rendre visite et lui apprendre que ni le gouvernement américain, ni l’ONU, ne peuvent rien pour lui, ce qui n’a guère changé depuis car l’URSS-Russie a droit de veto au Conseil de sécurité et des bombes nucléaires. Nick lui offre un godemiché électrique made in RDA, en vente dans la prison, pour sa femme. Il apprendra plus tard qu’il en a usé pour lui-même et est mort électrocuté – piètre qualité soviétique !

Le jeune homme va être fusillé si le sergent qu’il a laissé tomber du balcon en s’esquivant meurt – ce qui est le cas, le général attend la nouvelle au téléphone bien que les huit étages soient de fait mortels. Nick est d’abord torturé, battu aux poings par un demeuré puis fouetté « comme à l’école », ce qui semble le faire jouir. Mais sa chemise reste soigneusement repassée et sans une toile d’araignée quand il s’enfile dans les conduits d’aération pour s’évader. Il se retrouve avec le professeur Flammond (Michael Gough) dans son laboratoire-prison. En touchant l’engin de mort presque prêt, il déclenche l’attraction magnétique et… un sous-marin défonce les murs, attiré irrésistiblement. Les policiers casqués soviéto-nazis entrent et mettent en joue tout le monde, capitaine du sous-marin compris.

Nick est conduit au poteau d’exécution mais le politburo de RDA déclare qu’il ferait mauvais effet qu’il ne se produise pas sur scène avant, comme prévu. Il est donc évadé officiellement et reconduit à son hôtel pour sa prestation. Il joue et les groupies se pâment comme devant Elvis. Sa guitare, montée par une corde, redescend au final et Hillary, d’en haut des coulisses, lui fait signe de grimper. Il serait arrêté sinon et fusillé.

Dans une librairie scandinave, les deux jeunes trouvent un refuge pour la huit et Hillary raconte à Nick son histoire, naufragée enfant sur une île déserte avec un garçon de son âge, Ange (Christopher Villiers). Très Lagon bleu, elle a connu avec lui ses premiers émois et le sexe avant qu’un jour il disparaisse à la pêche, sans doute noyé. Sauvée par un bateau qui passait par là, elle a vu son père réprimé puis mis en prison afin qu’il réalise l’engin de guerre qu’il ne voulait pas construire. La science est abâtardie par le soviétisme pour ne servir que le mal et pas le bien de l’humanité. Rien de changé avec Poutine, notez-le. C’est le cas de tous les nationalistes, étroitement réduits à leur petit territoire et à leur population génétiquement pure. Nick avoue avoir été perdu à 6 ans par sa mère dans un grand magasin, élevé par une vendeuse, puis repéré pour avoir amélioré un jingle publicitaire pour le magasin quand il était jeune ado. Des gags d’histoires familiales merveilleuses. D’ailleurs, ils tombent amoureux.

Le libraire les fait évader dans une charrette de foin conduite par un cheval qui braie l’opéra, façon de décrire une Allemagne restée dans son jus du siècle précédent. La ferme où ils arrivent abrite la résistance, un commando d’une dizaine de déjantés portant tous des surnoms loufoques qui les décrivent : Déjà-vu, De quoi, Mousse au chocolat (car il est noir) et ainsi de suite. Leur chef, la Torche, n’est autre qu’Ange qu’Hillary croyait perdu et qui se révèle dans sa beauté des îles, en pagne, un collier de longues coquilles ornant sa musculature nue. Hillary est partagée entre son amour d’enfance et son amour adulte. Mais la ferme ne tarde pas à être attaquée, le général prévenu par pigeon voyageur casqué. Un traître est parmi eux !

Qu’importe, Nick Rivers apporte des informations sur le professeur et l’endroit où il se trouve. Il s’agit de le faire évader de la forteresse et c’est tout un plan qui est élaboré par Ange, les autres se contentant d’opiner et de suivre, habitués à obéir à la discipline nazie puis soviétique. Deux se déguisent en vache pour se mêler au troupeau rentré chaque soir par les soldats qui gardent la prison ; une vache avec des bottes, mais une vache est une vache et les sbires soviétiques n’ont pas à prendre l’initiative d’observer ni de penser. La vache va couper le courant dans une cabane située à l’écart des murs (ce qui est peu stratégique) tandis que les autres lancent des grappins pour prendre d’assaut les remparts et neutraliser les gardiens, parodie du film Les Douze salopards. Mais le traître sévit et sabote l’opération en faisant remettre le courant, ce qui déclenche l’alarme. La vache entraîne des allusions sexuelles très en vogue au début des années 1980, un veau vient téter les pis et suce Ange, qui est à l’arrière-train ; ensuite le taureau entreprend de le monter, ce qui occasionne du plaisir dans la douleur. Mais Ange à l’habitude, violé et séduit par tout l’équipage du bateau soviétique qui l’a recueilli en mer lorsqu’il était jeune et ingénu, vite convaincu par les caresses des bienfaits du régime (parodie des Cinq de Cambridge).

Le professeur évadé ne veut pas partir sans sa fille, or celle-ci est prise en otage dans la camion Mercedes qui devait les emporter par le traître qui la braque. Nick n’écoute que son courage et enfourche une moto tel un cheval fougueux pour rejouer une scène de La Grande évasion en sautant par-dessus les barbelés. Il rattrape le camion, délivre la belle, et les autres le rejoignent après avoir arrosé une Kubelwagen remplie de soldats mais fonctionne encore après avoir juste touché une Ford Pinto, ce qui la fait exploser – qualité germanique ! Ce modèle de Ford, pire des quatorze voitures de tous les temps, avait le réservoir d’essence très peu sûr à l’époque : une voiture modèle cercueil.

Le finale est grandiose dans le sirupeux style Magicien d’Oz de rigueur, le savant, sa fille et Nick partent en avion, un vieux Dakota de la Seconde guerre mondiale pour rallier l’Angleterre tandis que le commando de résistants reste pour résister. Mais l’OTAN est sauvée, leurs sous-marins pourront passer Gibraltar sans se faire attaquer.

Bien servi par un Val Kilmer épatant, bien qu’il ne change jamais ses doigts sur le manche de sa guitare lorsqu’il sort des arpèges, la suite de gags dans la lignée d’Y a-t-il un pilote dans l’avion 1 et 2 ne relâche jamais le rire. Un très bon moment.

DVD Top secret !, Jim Abraham, David et Jerry Zucker, 1984, avec Val Kilmer, Lucy Gutteridge, Billy J. Mitchell, Christopher Villiers, Michael Gough, Parmount Home Entertainment 2002, 1h30, €7,91 blu-ray 14,99

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Les douze salopards de Robert Aldrich

Prenez une guerre mondiale industrielle mettant aux prises deux empires et deux conceptions du monde opposées ; prenez une brochette des pires salauds que la terre ait porté, tous condamnés à mort ou à 30 ans de prison ou travaux forcés après jugement ; prenez un commandement américain hardi qui tente tout pour réussir le Débarquement de juin 1944 – et vous avez cette aventure sans précédent des douze salopards réunis en commando pour attaquer un château breton rempli de hauts officiers nazis.

Il s’agit de péché et de rédemption, Dieu avec eux, la sauce idéologique habituelle aux Yankees imbibés de Bible. Mais, traité à la sauce Hollywood, cette épopée devient une aventure d’équipe où les relations humaines et la dynamique de groupe (très à la mode dans la psychologie du travail des années cinquante et soixante aux États-Unis) emportent l’adhésion. Bien que long, plus de deux heures, le film n’ennuie jamais. Il est pathétique et drôle, empli d’action et de personnages de caricature comme on les aime. Le pervers psychopathe religieux qui se croit missionné par Dieu lui-même est une sorte d’intégriste chrétien comme il y en a dans l’islam de nos jours (Telly Savalas) ; le colonel d’opérette imbu de sa tenue et de son rang (Robert Ryan) est ridiculisé par l’efficacité d’un commando de mal rasés rebelles à la discipline ; les officiers nazis du château ont tous des gueules d’ogre ou de démons.

Un jour proche de juin 44, le commandant Reisman (Lee Marvin) est convoqué par son général (Ernest Borgnine) qui le sait indiscipliné mais audacieux. Il lui propose un marché : entraîner un commando de douze hommes sorti des prisons où ils attendent leur peine longue ou capitale, pour attaquer un nid de nazis crucial pour la suite de la guerre. Reisman objecte qu’il faut une carotte pour les salopards, sinon aucun ne voudra se plier à la discipline minimum des armées. Le général consent à examiner la conduite de chacun en fonction des résultats et de commuer la peine une fois la mission terminée, comme il en a le droit en tant que général allié. A condition que les hommes en reviennent. De fait, il n’y aura qu’un condamné, Wladislaw, le moins con pour le spectateur, le plus digne de la rédemption aux yeux des croyants (Charles Bronson).

Le commandant Reisman va voir individuellement les prisonniers après les avoir soumis en groupe en domptant sous leurs yeux le plus offensif, Franko (John Cassavetes). Il leur propose le marché en s’adaptant à chaque caractère, laissant en suspens le contrat pour leur laisser le temps de penser tout seul dans leur cellule. Tous acceptent, se disant qu’un délai est toujours bon à prendre. L’entraînement n’est pas pour les fillettes et a lieu en pleine nature britannique, dans un champ où tout est à construire, y compris les baraquements (préfabriqués, à l’américaine).

Ce qui importe au commandant est de souder le groupe, le choc des individualités entraînant une dynamique où chacun trouve son rôle vis-à-vis des autres. Rien de tel que de les punir collectivement par exemple, lorsque Franko réclame de l’eau chaude pour se raser, comme en ont les gardes de la police militaire (MP sur leurs casque). Il entraîne les autres non sans réticence et Reisman décide qu’ils ne se raseront donc plus. Une fois le groupe soudé contre son commandant, il les motive contre les autres durant l’entraînement au parachute sous les ordres du colonel d’opérette à qui il fait croire qu’un général incognito vient avec les hommes. Puis il les soude enfin par une action collective sous ses ordres, d’abord en désarmant les gars du colonel venu visiter le camp des salopards sans étiquettes pour comprendre de quoi il s’agit, puis lors d’une manœuvre où il assure que son commando réussira à investir le PC du même colonel pris comme tête de turc. Il s’agit là du test auprès du général, pour valider son idée.

Le commando réussit au-delà de toute espérance, dans l’initiative et la bonne humeur. Ils sont donc parachutés près de Rennes en Bretagne, où un château accueille une trentaine d’officiers de haut rang nazis avec leurs putes et du petit personnel. Entraînés sur une maquette durant des jours, chacun sait ce qu’il a à faire : sécuriser le périmètre, s’introduire dans la place, escalader à la corde les balcons jusqu’au toit pour détruire l’antenne radio, puis forcer les officiers à se réfugier dans les souterrains barricadés avant de les griller vif à coup d’essence et de grenades via les bouches d’aération. Ce qui est fait. Le psychopathe intégriste prend un plaisir malsain à faire crier une femme venue chercher son amant à l’étage, puis la perce de son poignard comme une bite qu’il refuse d’utiliser par horreur des châtiments de l’enfer chrétien. Cet exploit quasi sexuel l’exalte et il tire sur tout ce qui bouge, ce qui conduit l’un de ses camarades à le descendre d’une rafale. La suite se passe comme prévu, malgré la défense de tous ceux qui ne sont pas au moins capitaine, interdits de souterrain par le plus haut gradé. Le nazisme, exaltant la race supérieure et la hiérarchie entre les hommes, réserve à son élite « au-dessus du grade de lieutenant » la protection du sous-sol. Petit message subliminal bienvenu pour qualifier les « vrais » salopards de l’histoire.

Le commando accomplit sa mission et les survivants s’évadent en volant un half-track nazi massif comme une forteresse – mais découvert (la bêtise de la puissance imbue d’elle-même). Le commandant se fait toucher à l’épaule tendis que Franko se fait carrément descendre sur le blindé décapotable. Ne survivent que les « bons », le commandant Riesman, le sergent chef de la police militaire et Wladislaw, plus intelligent que la moyenne et immigré d’Europe centrale, région méprisée par les nazis allemands (et les soviétiques russes – jusqu’à nos jours).

Il y a du plaisir à suivre une aventure grandiose du bon côté, mais les subtilités des relations humaines ne sont pas à négliger, l’action psychologique du commandant sur ses hommes est surtout à apprécier. Elle est éternelle depuis les petits groupes de chasseurs-cueilleurs dans la savane il y a des centaines de milliers d’années.

DVD Les douze salopards (The Dirty Dozen), Robert Aldrich, 1967, avec Lee Marvin, Charles Bronson, Ernest Borgnine, John Cassavetes, Warner Bros 2004, 2h23, €14.00

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Jules Romains, Les copains

A 28 ans, Louis Farigoule dit Jules Romains, né en Haute-Loire, passe au roman après avoir longtemps taquiné la muse poétique comme il était chic de le faire en ces années de Belle époque. Il conte avec verve, mais en revenant souvent à la ligne, l’épopée canularde de sept copains parisiens dans la lignée de Normale Sup. En 1913, la France ne compte que 86 département, amputée des provinces d’Alsace-Lorraine prises par les Allemands comme Poutine a volé la Crimée en attaquant la nation. Ces 86 départements provoquent les intellectuels avinés que sont les copains de café. Ils voient en chacun un « œil » qui les regarde, l’encadré de la carte pour la préfecture ou la sous-préfecture. Issoire et Ambert notamment sont leur font de l’œil avec une certaine insolence, un nombril de la France au sud-est de Clermont-Ferrand.

Après avoir laborieusement rimaillé sur ces villes, cherchant à les associer à passoire et camembert, il faut aller les réveiller. Poser un acte. Le fameux acte pur ou acte gratuit dont Gide fera lui aussi un roman dans le genre policier avec Les Caves du Vatican. Mais un acte gratuit est-il de hasard et sans mobile ? Certes pas ! Prouver sa liberté est déjà un motif, la volonté n’agit pas de soi, ce qui serait réflexe. Sartre parlera plutôt de choix libre. Les copains effectuent donc un choix de rigoler ensemble aux dépens des institutions et autres fariboles du sacré bourgeois qui sent de plus en plus le rassis à la veille de la Grande guerre (de 14), et qu’elle finira de ridiculiser à jamais en Occident (les Russes ont un siècle de retard et y croient encore).

Les simagrées d’un oracle consulté pour 27 francs 50 les confortent dans ce qui, de toute façon, est leur projet de pochade estudiantine. Les voilà donc parti en vélo et via le train du matin pour la province. Chacun pour soi mais ils se retrouvent face à la mairie d’Ambert avec un léger bagage. C’est alors qu’ils réveillent en pleine nuit le planton de la caserne pour qu’il avise le colonel que le ministre vient inspecter le régiment et organiser un exercice de simulation d’attaque. Branle-bas de combat, tout se passe à merveille, les redingotes et hauts de forme style haut fonctionnaire, la rosette rouge de la Légion d’honneur à la boutonnière, le cerveau tombé dans les fesses comme il se doit pour un rond-de-cuir voué à attendre les ordres de l’État – le colonel marche et fait marcher son régiment à l’attaque.

Plus tard, ce sera dans une église de la ville que le curé laissera la place au frère prêcheur venu tout droit de Rome porter la bonne parole de la Curie : baisez-vous les uns et les autres, que les adolescents sautent sur les jeunes filles, car Jésus a dit… A Issoire, ce sera l’inauguration d’une statue de Vercingétorix qui sautera aux yeux de milliers de personnes : le drap retiré dévoile un Vercingétorix tout nu et velu, le sexe grossi et bien en évidence, doré et prenant la pose. Mais quand le discours commence, le héros n’est pas d’accord et s’ébroue, lançant des pommes cuites sur les bourgeois pérorant de hautes âneries pompeuses.

Laissant les officiels et les rassis effarés de ce réveil dans l’action dû à l’Acte et non pas au nécessaire ni au convenu, la petite bande s’égaye dans la forêt pour un pique-nique de pain-fromage et saucisson, arrosé comme il se doit d’une douzaine de bouteilles de crus divers pour sept. « Je veux louer en vous la puissance créatrice et la puissance destructrice qui s’équilibrent et se complètent », éructe un copain bourré, Bénin. « Vous avez restauré l’Acte Pur (…) vous ne vous êtes asservis à quoi que ce fût » p.187. Vivre dans l’instant, poser son acte mais entre copains, voilà qui est vivre. « Ils étaient contents d’être sept bons copains marchant à la file, de porter sur le dos ou sur le flanc, de la boisson et de la nourriture, et de trébucher contre une racine ou de fourrer le pied dans un trou d’eau en criant : ‘Nom de Dieu !’ » p.175.Bouffer, picoler, rigoler – mais surtout être ensemble, voilà qui pose un homme. La guerre la plus con jamais faite en France se chargera, dès l’année suivante, de raser la fine fleur de l’élite éduquée de la nation et jettera à terre toutes les « valeurs » jusqu’ici révérée comme tradition établie.

Ce court roman se lit vite aujourd’hui, plutôt faible au début, n’avivant l’intérêt que lors de la réalisation des canulars. Il est le début d’un cycle romanesque et Yves Robert en a tiré un film en 1965 avec Philippe Noiret (Bénin), Guy Bedos (Martin), Michael Lonsdale (Lamendin), Christian Marin (Omer), Pierre Mondy (Broudier), Jacques Balutin (Lesueur) et Claude Rich (Huchon) dans le rôle des sept copains.

Jules Romains, Les copains, 1913, Livre de poche 1968, 191 pages, occasion €10,75

DVD Les copains, Yves Robert, 1965, Gaumont 2012, 1h31, standard €17,00 blu-ray €17,98

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Le combat dans l’île d’Alain Cavalier

Un jeune couple parisien, lui fils à papa rebelle et politisé à la droite extrême de ces années-là, l’OAS, au point de jouer sa vie. Elle consumée et détruite par l’amour qu’elle lui porte, au point de s’annihiler. Deux destins réunis pour s’annihiler, comme matière et antimatière.

Lui, Clément, est beau et jeune (Jean-Louis Trintignant) ; il sort de la guerre d’Algérie et en veut au député de Paris qui a lâché le pays, pourtant contrôlé par l’armée. Il s’abouche avec un intriguant, Serge (Pierre Asso), instructeur de commando, qui fomente un attentat au bazooka en plein Paris contre le bureau en coin de rue sous les toits du député. Clément doit tirer, comme il a appris à le faire à l’armée. Tout se passe comme prévu, la pièce est pulvérisée, chacun repart sans être inquiété. Sauf que le lendemain, le chef téléphone à Clément de fuir ; il a été dénoncé. Lui est au bord des pistes d’Orly, en route vers l’Espagne (c’était avant la libre circulation de Schengen et Franco était dictateur).

Clément part donc se réfugier à la campagne, en Normandie, chez Paul (Henri Serre), un ami d’enfance avec qui il a conclu à 10 ans un pacte de sang au camp de jeunesse maréchaliste où ils étaient tous deux. Paul a deux ans de plus que lui et est plutôt de gauche, du moins républicain. Il est imprimeur à façon, notamment de tracts pour les syndicats.

Elle, Anne, est belle et jeune (Romy Schneider) ; elle sort d’une carrière au théâtre qu’elle a interrompue par amour. Elle se croit sans guère de talent et son couple est tout pour elle : sans lui, elle n’est rien. Elle exige que Clément l’emmène dans sa fuite. Ce qu’il fait, à contrecœur. Paul vit simplement, aidé pour sa cuisine et son ménage par la fille d’un ami bouilleur de cru en Calvados (Diane Lepvrier). Mais la dénonciation fait que la photo de Clément se retrouve dans tous les journaux et Paul n’est pas d’accord avec cette violence, cette agressivité rancunière ; la démocratie, c’est le débat et la décision majoritaire, tuer pour motifs politiques est immoral et certainement pas démocrate. Il exige que Clément parte de chez lui.

Mais le député n’est pas mort ; un mystérieux correspondant l’a prévenu par téléphone qu’un attentat se préparait contre lui et qu’il mette un mannequin à sa place, à son bureau. L’enregistrement est diffusé à la radio et Anne reconnaît la voix de Serge : il a joué double jeu, il a trahi tout le monde. Clément pourrait se livrer à la police, comme lui conseille son père, important industriel ; il écoperait d’une peine légère car il n’y a pas mort d’homme. Mais épris d’absolu, rancunier et habité d’une violence qu’il ne parvient pas à canaliser, Clément jure de traquer et de tuer le traître. Ce qu’il fait.

Anne reste chez Clément et le temps passe. Paul lui fait lire une pièce de théâtre, écrite sur un cahier d’écolier par sa défunte épouse, décédée d’un cancer. Il croit qu’elle peut la jouer car le personnage est tout elle. Confortée par la stabilité de Paul, Anne devient son amante ; encouragée par ce qu’il lui révèle de sa personnalité, elle revient sur la scène. Loin de Clément le destructeur, elle se reconstruit, au point d’attendre un enfant de Paul, de décider de le garder alors qu’elle est en route pour une clinique d’avortement suisse, et de percer au théâtre.

Lorsque Clément revient d’Amérique du sud, mission accomplie, il veut récupérer Anne mais celle-ci se dérobe. Toujours épris d’absolu et jaloux, il défie alors Paul en combat singulier au pistolet dans l’île, celle sur la rivière en face du moulin normand où il vit. L’amour ou la mort – rien entre les deux. La trahison de l’ami est aussi cruelle que celle du militant. Je laisse la fin tragique à ceux qui n’ont pas vu le film.

Le début des années 1960 en France était à l’absolu. Les guerres perdues en 40, en 54, en 62, le sentiment de déclin et de fin d’un monde malgré l’essor de la prospérité gaulliste, incitaient au tout ou rien – un peu comme aujourd’hui avec les desperados complotistes qui se réfugient dans la France d’avant. Clément est le symbole d’une jeunesse qui se consume dans le néant, pour des idées – donc pour rien. Mieux vaut la vie avec les autres que la solitude orgueilleuse contre eux. Anne contre Clément, le noir et blanc du tragique, l’instinct de vie contre l’instinct de mort. Un bien beau film.

DVD Le combat dans l’île, Alain Cavalier, 1962, avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Henri Serre, Pierre Asso, Maurice Garrel, Diana Lepvrier, Arte éditions 2011, 1h40

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Henri Troyat, La neige en deuil

C’est un beau roman, une belle histoire. Elle pourrait permettre d’apprendre à lire aux collégiens rebutés par les livres. C’est aussi le choc de deux mondes et de deux époques, le village de montagne et la ville, la vie traditionnelle et la modernité.

Isaïe, surnommé Zaïe par son petit frère de 30 ans qu’il a aidé à mettre au monde tout seul alors qu’il avait déjà 22 ans, est un homme solitaire et robuste, ancien guide de haute montagne que trois accidents mortels sous sa conduite ont décidé à ne plus grimper. Le dernier la grièvement blessé et sa tête, opérée, est un peu vide. Il perd la mémoire et son attention n’est plus parfaite. Il vit désormais de son petit troupeau de moutons qu’il aime comme des bêtes familières et de deux chèvres qu’il traie pour cuire du fromage qu’il va vendre à la ville.

Marcelin son frère est un enfant sans mère, trop gâté par ce frère aîné qui n’a pu remplacer un père. Il est fainéant et peu courageux et voudrait gagner de l’argent sans presque rien faire en s’associant dans un commerce d’articles de ski ou en montant lui-même sa propre boutique. Pour cela, il lui faut un capital et rien de mieux que de vendre la maison d’altitude que son arrière-grand-père a construit au XIXe siècle de ses propres mains. Isaïe n’est évidemment pas d’accord puisqu’il y vit et les deux frères se querellent. Marcelin a le droit pour lui puisque nul n’est tenu de rester en indivision et il rage de l’entêtement de son aîné.

Il se trouve qu’une catastrophe aérienne vient de se produire sur la montagne, l’avion Calcutta–Londres s’est écrasé avec ses passagers. La saison n’est pas propice au sauvetage et une équipe partie au secours d’éventuels survivants rebrousse chemin, son guide principal étant mort dans une crevasse. Il se dit dans la presse que l’avion transportait de l’or, mythe habituel à tout ce qui vient de l’Inde. Marcelin trouve donc judicieux d’aller grimper lui-même sans rien dire à personne, mais avec son frère pour guide, afin de rafler portefeuilles et bijoux, appareils photo et objets de luxe, sinon des lingots d’or.

L’esprit confus, Isaïe consent à le guider par une autre voie que celle de l’équipe de secours, plus raide mais plus courte et qu’il connaît bien. Les deux hommes partent très tôt un matin et Isaïe retrouve ses réflexes de montagnard, son endurance et son acuité du paysage. Ils parviennent à l’épave de l’avion au sommet. Tout est éventré et des cadavres jonchent la neige en deuil. Sauf qu’une forme remue et gémit dans la carcasse, celle d’une jeune hindoue blessée.

Tandis que Marcelin pille les cadavres, Isaïe emporte la jeune femme. Pas question pour Marcelin de la sauver puisque cela indiquerait à tout le monde qu’ils sont venus à l’épave et on leur demanderait des comptes. Adieu le pillage et le capital qu’il pourrait procurer pour la boutique. Isaïe ne l’entend pas de cette oreille, digne et droit comme il a toujours été. Les deux frères se battent et Isaïe laisse Marcelin derrière lui en redescendant la montagne. Son frère le suit par ce qu’il ne sait pas s’orienter, mais il ne l’écoute pas. Il a choisi sa voie et lui une autre.

Un sauvetage vain puisque la jeune femme ne parvient en bas qu’à l’état de cadavre. Elle n’a pu résister à deux journées dans le froid et aux blessures qu’elle a subies. Mais Isaïe est heureux, il a accompli son devoir et tenté de sauver une vie. Quant à Marcelin, c’est un mauvais homme, il est mort pour lui il y a déjà longtemps. Son amour l’a trop longtemps rendu aveugle et son état diminué n’a rien arrangé. Mais le retour à la montagne et aux gestes professionnels qu’il avait avant son accident lui redonne son âme.

Grand prix du prince Rainier de Monaco 1952

Henri Troyat, La neige en deuil, 1952, Librio 2021, 160 pages, €3.00

DVD La neige en deuil, Edward Dmytryk, 1956, RéZolution Culturelle 2019, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Stacy Harris, Claire Trevor, William Demarest, 1h45, €13.00

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La sirène du Mississippi de François Truffaut

La sirène ici n’a rien du clairon ni le Mississippi du grand fleuve qui roule ses eaux aux Amériques. La sirène est une femme, diabolique, qui envoûte les marins pour les attirer dans ses eaux – où ils se noient. Catherine Deneuve joue le rôle en sourdine, se contentant d’être là, sirène maléfique plus encore parce qu’elle n’en fait pas trop et plutôt moins. Le Mississippi est ce bateau des Messageries maritimes qui amène de France les passagers pour la Réunion, la grande île au tabac où un homme seul, propriétaire cigarettier, amoureux malheureux après la mort de sa première femme, désire une rencontre. Jean-Paul Belmondo est bon dans le rôle du mâle pris dans les rets d’une intrigante sans scrupules ; il est à la fois naïf et patriarcal, donc roulé dans la farine des sentiments.

1969 n’était pas cette « année érotique » chantée par Gainsbourg mais cet entre-deux des Trente glorieuses où la reconstruction d’après-guerre et le baby-boom avaient rendu les gens optimistes en même temps qu’ils faisaient craquer les gaines sociales. Ainsi le mariage, cérémonie obligée pour coucher ensemble devant tous, avec son corollaire de soumission de la femme et du rôle de chef de famille du mari. Le film subvertit l’institution en innovant la rencontre par petites annonces puis en rendant l’homme dépendant de la femme, celle-ci égoïste à mort et profitant de la bénévolence du mari pour vider ses comptes, y compris ceux de sa société, avant de disparaître. L’amour, revivifié romantique par cette incertitude nouvelle du lien, est vécu comme absolu par le mâle musclé (pas encore bouffi de gonflette à l’américaine) – tandis qu’il n’est qu’une façon d’arriver à ses fins pour la femelle séduisante, capricieuse et perverse qui joue de son corps depuis l’âge de 14 ans et a connu de multiples coucheries et plusieurs avortements.

Choc des conceptions que ce mari à l’antique et cette coureuse de dot. Lui rêve d’un couple idéal dans la grande maison coloniale ; elle d’un coup de maître pour ramasser du fric et vivre ensuite la belle vie. Les liens contre la liberté. Ils vont se marier, se démarier, se provoquer, se retrouver. Elle va lui mentir, le voler, se remettre avec lui en acceptant qu’il la tue, ce qu’il ne peut faire car elle est « trop belle », il va tuer pour elle ce détective (Michel Bouquet) qui la traque sur commande de lui-même et de la sœur pour avoir éliminé sa rivale, il va s’embarquer en cavale, se ruiner, se faire empoisonner avant que… happy end ? Pas sûr. Une fin aussi absurde que cet amour diabolique qui n’a guère du nom d’amour que l’aura romantique qui subsiste dans les cœurs. Peut-on « aimer » une archi égoïste qui ne pense qu’à ses fesses (charmantes, prolongée par des jambes fines gainées de fil), son manteau (cher et hideux) et ses goûts de nouvelle riche (la voiture américaine rouge vif qui en jette) ? On ne peut qu’être sous emprise, hypnotisé, envoûté. La beauté est une souffrance, l’amour un calvaire, l’attachement une expiation en vain. Sa femme est une sorcière – d’autant que Marion n’est pas légalement sa femme Julie, puisque ayant usurpé une autre identité.

Comme dans le roman de William Irish dont est tiré le scénario, la fausse Julie a fait tuer la vraie par son amant Richard, qui l’a passée par-dessus bord, avant d’endosser son identité, de prendre ses papiers et sa malle, et d’apparaître plus jolie que sur la photo. Elle a accepté avec joie les comptes-joints proposés par son nouveau mariche (mari riche) avant de les assécher un vendredi soir, un quart d’heure avant la fermeture de la banque, et de fuir aussitôt en métropole. Où Richard s’est accaparé tout l’argent (27 millions et demi de francs 1969) avant de s’évaporer, forçant la fausse Julie et vraie Marion à nouveau sans un à jouer les entraîneuses dans une boite de nuit toute neuve d’Antibes. Où le gogo épris la retrouve par hasard, ayant vu un reportage aux nouvelles télévisées dans la clinique où il se repose de sa blessure amoureuse (et d’amour-propre). Ne pouvant se venger en l’éliminant, comme il en avait l’intention, il succombe aux charmes vénéneux de la fausse innocence en Eve mâle devant le serpent femelle.

Truffaut en rajoute comme à son habitude sur l’enfance malheureuse en excuse de l’égoïsme forcené de la pute qui profite de sa jeunesse et de ses charmes – tout-à-fait dans le vent post-68. Il laisse le doute pour la fin : Marion-Julie va-t-elle une fois de plus jouir de la bêtise de son beau mâle ou est-elle véritablement touchée (pour la première fois dans sa vie) par l’amour inconditionnel de quelqu’un pour elle ?

DVD La sirène du Mississippi, François Truffaut, 1969, avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo, Michel Bouquet, MGM United Artists 2008, 1h55, €15,39 blu-ray €43,99

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Le Pari de Didier Bourdon et Bernard Campan

Les Inconnus (deux sur trois) livrent un film délirant sur la dépendance au tabac et l’exigence sociale d’arrêter de fumer. Deux beaufs mariés chacun à une sœur sont le jour et la nuit. Lui est pharmacien (Didier Bourdon) mais la pharmacie est à sa femme, ils habitent le 92, roulant en Mercedes ; il lit Le Figaro et son couple a adopté une petite haïtienne (Kelly Lawson). L’autre (Bernard Campan) est prof de technologie en ZUP du 95, roulant en 205 (rouge), lisant Libération et affichant des idées de gauche, voire gauchistes (la photo de Che Guevara dans le salon). Les filles se jalousent, elles se sont toujours jalousées ; Murielle (Isabelle Ferron) est bourgeoise et ne fume pas, Victoria (Isabel Otero) est journaliste prolo et grande fumeuse. Les gars sont tous deux fumeurs, parce que ça fait bien, parce qu’à l’adolescence ça faisait macho.

Lors d’une réunion de famille où ils se titillent, Bernard annonce par défi qu’il arrête la cigarette jusqu’à la fête des mères (dans quinze jours). Didier, qui ne peut être en reste malgré son ironie, décide d’en faire autant. Rira bien qui rira le dernier, il est sûr que l’autre va céder en cachette. Lui a toute une pharmacie pour s’aider : patch, calmants, somnifères ; l’autre n’a que l’acupuncture à la mode gauchiste ou simplement respirer l’odeur des paquets de cigarettes de sa femme pour tenter de s’en sortir. Un soir, ils se retrouvent chacun dans la queue au bureau de tabac. Se reconnaissant sans se montrer, ils feignent d’acheter l’un des chewing-gum, l’autre des Bounty – des cadeaux de curé pour les pipes des enfants de chœur chez les humoristes. Didier insiste pour raccompagner Bernard à sa voiture, garée dix mètres plus loin ; il ne veut pas que l’autre en profite pour retourner acheter des clopes. Il le suit même en voiture jusqu’à l’orée de Paris pour être sûr qu’il ne va pas y retourner.

Ce n’est que le début des tentations. Pire, les effets secondaires. Ne plus fumer énerve, rend irascible, agité, insupportable. Didier donne n’importe quoi à la vieille qui vient chaque jour lui exposer ses problèmes d’intestins. Bernard appelle l’un de ses élèves arabes Camel en référence aux cigarettes alors qu’il s’agit de Mouloud, faute peut-être d’une Gauloise dans cette classe technologique de garçons arabes. Les couples explosent. Surtout quand la Victoria, niaise devant les stars comme toutes les petite-bourgeoises, s’entiche d’un animateur télé (Robert Plagnol) jeune, mince et sympathique à l’écran. Les mecs quittent les meufs, Didier est viré de « sa » pharmacie – qui appartient à Madame. Elodie l’adoptée tente de jouer les médiatrices, elle aime son papa, mais ce n’est pas simple, les histoires d’adultes.

Les deux hommes vivent dans le même appartement tout petit, partagent le loyer, s’emploient à de petits boulots comme livreurs de pizza. Ils bouffent mal, grossissent. Ils participent à des ateliers de fumeurs anonymes pour éradiquer dans leur tête la dépendance au tabac, ce qui est l’occasion de scènes cocasses où le marketing commercial inepte (la prise de judo à qui propose une clope) et l’enthousiasme de commande (« Le tabac, c’est tabou ! On en viendra tous à bout ! ») tente de faire accroire.

C’est dès lors la déchéance. La tentative de « cambriolage » de sa propre pharmacie par Didier pour prendre des patchs et des calmants, mais Murielle a changé le code qui était « pupuce » – le degré zéro de la niaiserie de couple. Les gendarmes ne les croient pas et ils inventent toute une histoire de casses divers où ils ont assassiné et violés, ils ne savent plus dans quel ordre, au point que le commissaire ne les croit pas davantage mais relativise leurs premières déclarations, quand même plus réalistes. Ils ne sont délivrés que par le médecin traitant de Didier (François Berléand). Bernard a préparé une lettre piégée pour le bellâtre de télé mais, en se précipitant chez lui, il l’ouvre par inadvertance et finit à l’hôpital.

Une fois rétabli, ils entrent tous deux dans un centre de remise en forme pour retrouver leurs poids mais c’est aussi dur que d’éradiquer le tabac. De cuillerées de carottes râpées en dômes d’épinards sur assiette, ils pètent les plombs et se font une ventrée dans les cuisines jusqu’à ce qu’ils soient surpris… par une employée qui leur tend un téléphone : le beau-père vient de crever. Ils se rendent incognito à l’enterrement, n’étant plus présentables depuis un an qu’ils ont quitté les bobonnes, mais Elodie reconnaît son papa et tout le monde se tombe dans les bras. Encore une année et Didier a divorcé de Murielle pour se mettre coach de yoga comme un gauchiste tandis que Bernard s’est embourgeoisé et a engrossé sa Victoria.

Comme quoi rompre ses habitudes met le monde sens dessus-dessous.

Le spectateur rit souvent mais avec un certain malaise. Le tabac est devenu tabou aujourd’hui bien plus qu’il ne l’était encore dans les années 1990. C’était pire dans les années 1970 ! Personne ne supporterait plus de rouler en voiture dans une atmosphère enfumée, ni de dormir avec une clopeuse de dernier moment avant la nuit, ni encore de déguster des plats au restaurant avec l’odeur du tabac de la table à côté. C’est pourquoi le côté « le tabac c’est sympa, l’éradiquer une tyrannie » que chantonne le film en sourdine passe moins bien qu’à sa sortie. Reste que les sketches sont souvent bons et les allusions meilleures encore. Quand Gilbert l’anonyme assidu (Régis Laspalès), qui reconnaît une image « pas bien » parce qu’on voit un fumeur dans un rétroviseur, explique que sa femme est morte du tabac, Didier et Bernard font une mine de circonstance. « La cigarette ? – non, renversée par un camion de la SEITA ».

Alors, « faut-il » arrêter de fumer ? Le film laisse le pour et le contre à chacun mais exécute avec brio la bêtise sociale des adjuvants, calmants, sectes aidantes, tentations et autres messages subliminaux. Lorsque le curé qui enterre évoque « la flamme » du défunt qui s’est éteinte, la « fumée » des cierges et réclame paix à ses « cendres », on se tord de rire. Cela ne va pas plus loin mais c’est déjà ça.

DVD Le Pari, Didier Bourdon et Bernard Campan, 1997, avec Didier Bourdon, Bernard Campan, Isabelle Ferron, Isabel Otero, Hélène Surgère, Fox Pathé Europe 1999, 1h30, €6,61 blu-ray €23,70

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Y a-t-il un pilote dans l’avion de Jim Abrahams et des frères Zucker

Un film catastrophe, qui sera doublé d’un petit frère deux ans plus tard. Il est traité au plus haut comique, voilà ce qui a détonné dans le panorama ciné 1980 aux Etats-Unis. Que le pilote, le copilote et le navigateur aient été intoxiqués par le même plat de poisson au point de tomber dans le coma, ce n’est guère rassurant. Mais les passagers sont chacun dans leur bulle d’égoïsme et ne voient midi qu’à leur porte. Quand l’hôtesse leur annonce d’une voix suave que l’avion est sans pilote et qu’ils en recherchent un parmi les passagers, pas de réaction ; qu’il a perdu un réacteur par surchauffe, pas de réaction ; mais quand elle leur dit qu’il n’y a plus de café, c’est la révolution !

Chaque personnage est soigneusement caractérisé et le drame se double d’une romance qui s’achève entre une hôtesse et un ancien pilote de guerre traumatisé par sa dernière mission. Ted (Robert Hays) et sa femme Elaine (Julie Hagerty) sont tirés tout droit du film A l’heure zéro de 1957 . Elle veut le quitter et il la suit, cherchant à la convaincre de lui donner une autre chance, au point d’abandonner son taxi sur le trottoir – avec un passager dedans – et d’acheter un billet pour Chicago afin de monter dans l’avion. Pendant ce temps le passager attend et le compteur tourne. Le pilote du Boeing Clarence Oveur (Peter Graves) – « over » signifie « à vous » à la radio – s’avère pédophile, caressant le jeune Joey qui vient admirer le cockpit tout en lui demandant s’il aime les films de gladiateurs ou s’il a déjà vu un homme tout nu (on pouvait tourner en dérision ces troubles désirs, en 1980).

Le copilote Roger (Kareem Abdul-Jabbar) qui répond à chaque fois que l’on dit « roger » à la radio (il signifie « reçu ») s‘avère un joueur de basketball connu des Lakers de Los Angeles mais qui a des faiblesses de jeu, comme le révèle le gamin. L’hôtesse Elaine se révèle une blonde évaporée qui aime la fête et l’amour mais n’a pas grand-chose dans le ciboulot, sinon d’adorer les héros. Le rescapé de guerre Ted stresse post-traumatiquement depuis des années en ressassant « la décision » qu’il a dû prendre pour son escadrille et qui a conduit à sa perte. Il ne se réveille que lorsqu’il est valorisé… et sauve le Boeing 767 de Los Angeles à Chicago en plein brouillard en le faisant atterrir sans savoir le piloter.

Mais c’est l’ensemble des gags qui ne cessent de surgir dans le scénario qui font le succès du film, certains en arrière-plan. Le gamin lit un magazine sur les nonnes tandis que la nonne lit un magazine sur les garçons, inversion comique de ce qui devrait être. Le post-traumatisé raconte interminablement son histoire aux passagers assis successivement à ses côtés qui finissent par se pendre, se faire hara-kiri ou se flinguer. La scène de rencontre entre lui et sa femme devenue hôtesse de l’air, dans un bar de guerre, montre une bagarre de jeux… entre deux femmes qui se boxent et se font des prises de catch. Une petite fille dans l’avion, très collet monté, accepte qu’un garçon de son âge du même genre Moral Majority lui offre un café mais affirme qu’elle le prend noir, « comme les hommes »… à 12 ans ! L’épouse du pilote pédo, prévenue du drame en pleine nuit, réveille son amant qui se trouve être un étalon – au sens littéral – et demande au cheval de sortir par derrière. Une femme hystérique (scie habituelle des films yankees depuis des décennies) se voit secouée et baffée par une suite de femmes et d’hommes qui se succèdent pour « la calmer ».

L’hôtesse qui voit le pilote automatique se dégonfler – au sens strict car c’est un ballon gonflable – le regonfle par un tuyau à sa ceinture mais le docteur Rumack (Leslie Nielsen) qui entre dans le poste de pilotage pour lui donner des nouvelles des passagers malades la croit en train de tailler une pipe et se détourne discrètement. Une fillette, transportée à Chicago pour une transplantation cardiaque urgente, est distraite par une hôtesse qui emprunte la guitare de la nonne pour lui chanter une chanson entraînante ; ce faisant, elle détache la perfusion et la petite fille agonise sans que personne ne s’en rende compte… La position d’atterrissage d’urgence est la tête entre les genoux – mais pas ceux de sa voisine, « n’est-ce pas révérend ? ». Je ne me souviens pas de tout tant il y en a, mais tout est comme ça !

Le clone tourné deux ans plus tard par Ken Finkleman, Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion en français, reprend les personnages et les acteurs, à l’exception de quelques-uns, et rejoue les gags pas toujours dans le même sens – et en plus lourd. Il est moins réussi.

Cette fois la catastrophe se passe dans la navette spatiale qui décolle pour la lune. Un ordinateur HAL 9000 à la 2001 Odyssée de l’espace devient fou parce que la navette a été lancée pour motifs financiers sans avoir été vraiment homologuée (le vol inaugural de la navette spatiale américaine remonte au 12 avril 1981, différents incidents ayant repoussé son lancement). L’ex-pilote de guerre, réhabilité après son sauvetage du Boeing, a été chargé de la tester mais il s’est crashé avec en déclarant que les circuits avaient faillis. Il a été viré et le procès intenté par les bailleurs de fonds l’a condamné à un séjour en hôpital psychiatrique, l’hôpital Ronald Reagan qui « soigne à l’ancienne ».

On se souvient que Reagan s’est fait élire fin 1979 sur un « c’était mieux avant » et le retour à la morale traditionnelle. L’Amérique se demande d’ailleurs à l’époque, si, avec cet ancien acteur, il y a un pilote dans l’avion gouvernemental. Les soins à l’ancienne sont une suite de coups de matraque et d’électrochocs. Ted Striker (Crochet en VF) peint une toile de fleurs tandis que son modèle est… une fille à poil. En arrière-plan, une infirmière vérifie le niveau d’huile d’un patient avec la tige habituelle aux automobiles et rajoute de l’huile de moteur dans la perfusion au-dessus du lit. La petite fille qui n’a jamais baisé mais voudrait le faire avant de mourir dans le crash programmé de la navette est plus âgée (de deux ans ?) et invite tous les passagers mâles à la monter, y compris un étalon (un cheval, évidemment). Le gamin visiteur du cockpit est brun et cravaté, au lieu du blond col ouvert du premier opus, mais ouvre sa chemise à mesure que la température grimpe car la navette est dirigée par l’ordi fou droit vers le soleil.

C’est en bref un festival de rire !

Coffret 2 DVD, avec Kareem Abdul-Jabbar, Lloyd Bridges, Peter Graves, Julie Hagerty, Robert Hays, Paramount Pictures 2021, €13,39

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (Airplane), Jim Abrahams et les frères Zucker, 1980, 1h20,

Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion ? (Airplane 2 – The Sequel), Kim Finkleman, 1982, 1h16

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Tremblement de terre de Mark Robson

L’un des premiers films catastrophe, sorti en 1974 juste après le premier choc pétrolier qui allait remettre en cause tout le mode de vie (et la domination) de l’Occident. Dans les profondeurs de la psyché américaine, « Dieu » rappelait aux bâtisseurs de Babel qu’ils étaient dans sa main et que sa Création était, est et restera plus forte qu’eux. Los Angeles, la cité des anges, s’est construite sur une faille sismique mais sans en tenir compte, faisant comme si de rien n’était. Les immeubles sont aux normes minimales, voire moins, tant le coût de construction de l’anti-sismique est élevé. Orgueil, insouciance, appât du gain, voilà des péchés punissables !

Donc la terre s’ébroue et gronde. Oh, une petite secousse au départ pour dire que le dragon se réveille ; juste de quoi faire dévier les boules de billard et s’empoigner des rustauds qui en sont restés à mesurer la plus grosse. Querelle de bac à sable qui indiffère au pochetron coiffé d’un chapeau claque rouge cardinal qui écluse whisky sur whisky, tout à son vide intérieur. Qui laisse de marbre aussi le flic Lew (George Kennedy) – prononcez Lou – suspendu pour avoir empiété sur le comté voisin et endommagé une clôture de milliardaire, dans sa poursuite échevelée d’un « jeune » (évidemment con) qui a renversé sans s’arrêter une fillette bougnoule – pardon, « mexicaine », en 1974 aux Etats-Unis, c’est pareil.

Et puis c’est une secousse plus grave et plus longue qui agite toute la ville. Elle pousse la fille à papa gâtée dans la quarantaine Remy (Ava Gardner, insupportable) à se jeter dans les bras de son mâle Stewart (Charlton Heston), l’ingénieur en chef en bâtiment de l’entreprise de son riche père Sam (Lorne Green), qui devrait prendre sa suite. Lequel en a marre de cette infantile alcoolique et collante (tout à fait Ava Gardner) et passe voir sa protégée Denise (Genevieve Bujold) plus jeune et nantie d’un gamin fan de soccer (Tigger Williams), dont le mari est mort sur ses chantiers et dont il n’a pas encore fait sa maîtresse ainsi que les compte-rendus ignares l’affirment. Justement, tout le (mince) ressort du film est là, dans cette tension entre l’épouse légitime avec la position sociale, et l’amour bohème qui renaît dans les ruines. Qui sauver quand on est obligé de choisir ?

Car la ville s’écroule, les bâtiments s’effritent et se délitent déjà par pans entiers tandis que les orgueilleuses maisons sur pilotis construites dans la pente voient leurs poutrelles sombrer dans le sol qui se dérobe. Les maisons de carton-pâte et de plâtre se plient comme des châteaux de cartes et ne sont vite que débris dans lesquels des humains se trouvent empêtrés. Le commissariat du comté s’est effondré sur les flics et seul le suspendu est indemne parce que hors les murs. Lui est un flic à l’ancienne, qui croit que la loi est faite pour protéger les plus faibles et non pas les plus riches et puissants ; il organise le sauvetage en équipes – les hommes valides à la pioche pour relever les blessés, les femmes avec les gosses dans les maisons indemnes (nous sommes dans l’ère encore machiste des années 1970).

Un assistant au centre d’observation sismique de la ville (Kip Niven) croit à la théorie de son maître, parti sur le terrain installer des instruments de mesure, selon laquelle une grande secousse serait précédée de deux plus petites en intensité croissante. Selon ses calculs de probabilité, la première ayant été de 3,5 sur l’échelle de Richter, si une seconde plus forte se produit, la Big One de 7,5 à 8 se produira alors dans les 48 h. Le professeur parti sur le terrain meurt dans une faille et le directeur du centre (Barry Sullivan) doit décider de prévenir ou non les autorités. Si la théorie s’avère, il sauvera des centaines de milliers de gens ; si c’est une fausse alerte, il sera ridiculisé et le centre probablement fermé. « Mais à quoi sert un centre d’observation, si c’est pour ne pas prévenir lorsque l’on craint ce qu’on observe ? », dit alors à peu près le jeune assistant sans grade mais avec bon sens. La seconde secousse se produit et le directeur alerte le maire (John Randolph), lequel active le gouverneur (d’un parti opposé au sien, ce qui ajoute de la réticence), qui active à son tour la garde nationale.

Celle-ci est composée de citoyens réservistes qui, alertés par la radio, doivent quitter sur le champ leur travail pour revêtir l’uniforme et patrouiller armés dans les rues afin d’éviter les pillages. L’organisation des secours n’est pas de leur ressort, propriété d’abord, nantis en premiers. Le gérant d’une supérette est justement l’un d’eux (Marjoe Gortner), fana mili, grand admirateur de muscles et d’armes, et même sous-officier. Ses voisins racailles se moquent de lui et l’accusent d’être pédé – injure suprême du machisme prégnant en ces années 1970, et qui revient en force avec les trumpiens. Le film ne lui fait d’ailleurs pas de cadeau ; apparemment puceau et attiré par les grands mâles demi nus qui tapissent les murs de sa turne, Jody a flashé dans sa boutique sur une jeune fille sexy, Rosa (Victoria Principal), qu’il retrouve arrêtée par la garde nationale pour « pillage » – elle a volé un petit pain dans une boutique en ruines, tout en lorgnant sur la caisse mais sans avoir le temps d’y toucher (on ne saura pas si elle l’aurait fait). Il la prend sous son aile et la séquestre dans un coin pour la séduire avec l’intention de la violer et de se prouver ainsi qu’il est un homme. Il n’en aura pas le temps, la crise précipitant les choses. Le flic Lew, qui passait par là avec Stewart dans son 4×4 rempli de blessés qu’ils mènent au centre de soins le plus proche, entend les appels à l’aide de la jeune femme à qui il a été présenté par un cascadeur en moto vaguement copain (Richard Roundtree) le matin même au bar ; c’est la sœur de son associé Sam (Gabriel Dell) et elle arbore sur une paire de seins bien tendus le nouveau tee-shirt publicitaire de la cascade. Le flic ruse et intervient à temps pour descendre le proto-violeur devenu fou et dont les hommes se sont égaillés à la recherche d’un officier. Celui qui se croyait un héros n’est pas celui qui en prend l’apparence.

Stewart, dans son immeuble de bureaux qui croule, sauve sa femme et son patron qui est son beau-père dans une séquence haletante où un escalier qui donne sur le vide après l’effondrement d’une partie de la façade permet, avec le tuyau d’incendie en guise d’encordement, de se laisser descendre un à un douze mètres plus bas pour retrouver un escalier intact. Les imbéciles qui ont pris l’ascenseur dans la panique sont tous morts écrabouillés lorsque la cabine – inévitablement – s’est détachée. On vous le dit bien, pourtant, et on vous le répète, de NE JAMAIS PRENDRE L’ASCENSEUR en cas d’incendie ou de tremblement de terre. Si l’électricité est coupée, la cabine devient un cercueil ; si les câbles sont coupés, elle devient un shaker pour viande humaine. Une fois sa famille à l’abri, dans le centre de soins en sous-sol d’un immeuble qui a résisté, Stewart part à la recherche de Denise la jeune comédienne et de son fils Corry, lequel est parti se promener en vélo autour de la maison.

Lorsque j’ai vu ce film au cinéma à la sortie il y a cinquante ans, avec ces fameux infrasons du procédé sensurround qui vous mettaient illico dans l’ambiance tendue du stress sismique, j’ai retenu moins l’histoire générale (banale) que deux séquences : la première était cet homme poussé par la foule dans l’escalier béant sur le vide et qui se raccrochait à une poutrelle en acier qu’il ne pouvait tenir, chutant alors dans le vide avec un hurlement que l’attaque terroriste des Twin Towers a renouvelé à la mémoire; la seconde était ce gamin en vélo précipité en bas d’une passerelle en bois surplombant le canal de dérivation du barrage de Los Angeles, vide d’eau, et ces câbles à haute tension rompus par la secousse qui crépitaient et sautaient comme des serpents autour du jeune corps inerte. La maman a agi en tigresse en descendant le prendre contre elle, mais elle n’a pu remonter seule ; le cascadeur moto noir et son associé, qui ont vu leurs espoirs de spectacle s’écrouler avec le tremblement de terre, passant justement en camion pour l’aider.

Tous les protagonistes se retrouvent alors dans le centre de soins où le beau-père de Stewart décède d’une crise cardiaque, Remy sa fille erre dans le parking en sous-sol en attendant des nouvelles, Corry est soigné de son traumatisme crânien léger par le docteur Vance (Lloyd Nolan) et sa mère attend la suite. C’est là que la grande secousse survient, comme prédit par la théorie. Evacuer des millions d’habitants en 48 h aurait été la panique, aussi les autorités n’ont rien fait d’autre que préparer les soins et les refuges pour après. Avis à la population : démerdez-vous. Après tout, l’Amérique est le pays des pionniers, il ne faut pas compter sur la cavalerie pour vous sauver de votre bêtise si vous avez choisi d’habiter sur les pentes instables, sur les collines sous le barrage, ou dans des immeubles du centre-ville construits à l’économie.

Ce Big One fait s’effondrer en grande partie l’immeuble des premiers secours et les proches de Stewart, ainsi qu’une soixantaine d’autres personnes, sont enfermés par les gravats au troisième sous-sol. Le barrage se fissure et, bien que des eaux soient lâchées dans le canal, arrivant à flot pour le suspense juste au moment où le cascadeur sauve la mère et l’enfant, il s’effondre à son tour. Les eaux rugissantes s’engouffrent dans les égouts et les sous-sols, pour le suspense final juste au moment où Stewart et Lew sont parvenus à percer au marteau-piqueur le mur de béton du troisième parking et à sauver les gens pris au piège. Mère et fils sont ramenés à la surface, Remy monte à l’échelle mais le grimpeur précédent lui marche sur les mains, ce qui lui fait lâcher prise ; elle se retrouve dans le flot écumant. Stewart hésite : sauver sa femme qu’il veut quitter ou rejoindre sa future maîtresse ? L’acteur Charlton Heston a fait inscrire dans le scénario qu’il voulait que le héros meure à la fin, ne désirant pas tourner un Tremblement de terre 2. Il choisit donc la morale de son temps et la fidélité au couple plutôt que la transgression post-68 de l’amour d’abord.

Sans les infrasons, le film paraît bien-entendu plus fade. Il permet de mesurer le scénario de Mario Puzo (l’auteur du Parrain), pas simple à synthétiser en deux heures avec George Fox, et réduit à quelques protagonistes seulement dans la grande catastrophe de la ville. Seul le canevas autour de l’ingénieur en bâtiment Stewart est crédible, les autres ne sont que des comparses à peine esquissés : le flic, le cascadeur, la sœur de l’associé. L’époque ne montre que le minimum, sans hémoglobine ni râles d’agonie, le spectaculaire est réservé aux choses. Nous avons vu pire depuis, dans la réalité comme au cinéma, mais il est doux de se remémorer le temps où l’humanité au spectacle était plus douce.

DVD Tremblement de terre (Earthquake), Mark Robson, 1974, avec Charlton Heston, Ava Gardner, George Kennedy, Genevieve Bujold, Universal Pictures France 2002, 2h01, €12,38

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La grande évasion de John Sturges

Un grand film d’aventures avec pour prétexte la Seconde guerre mondiale, à une époque qui préférait célébrer les héros que se repentir sur les victimes. Prenez des aviateurs abattus – des deux camps – mettez-les dans le Stalag Luft III spécial exilé en Pologne et renforcé « à l’allemande », agitez et servez. « Inspiré d’une histoire vraie » relaté dans le récit publié de Paul Brickhill, ce film est drôle et optimiste. Il raconte l’honneur et le courage mais aussi la débrouille et la ruse. Les Allemands sont un peu lourds, de leur philosophie à leur musique, de leurs voitures à leur nourriture. De cette caricature (qui garde un fond de vérité), le réalisateur américain tire un bon film de gendarmes et de voleurs.

Qu’a-t-il passé par la tête d’un lourdaud galonné ou d’une gestapette fascinée par la force plutôt que par la réflexion, pour rassembler ainsi derrière les mêmes barbelés d’un camp de campagne les as de l’évasion de tous les Alliés ? La Luftwaffe a gardé l’honneur de tenir elle-même ses prisonniers mais la Gestapo veille, armée privée de petits bureaucrates sadiques, pleins de ressentiment contre l’ancien système qui les méprisait. Mais l’honneur ne commande pas de donner sa parole de ne pas s’évader, c’est même un devoir d’officier de le tenter.

L’intelligence collective est supérieure à l’intelligence personnelle, lorsqu’elle est multipliée par les compétences reconnues à chacun et organisée par un maître d’œuvre qui les fait travailler ensemble. C’est ce qu’apprend à ses dépens l’Américain individualiste captain Hilts (Steve McQueen) lorsqu’il s’évade et est repris. Il souscrit dès lors à l’œuvre commune qui n’est pas moins de faire évader jusqu’à 250 prisonniers par des tunnels sous les barbelés pour les disperser dans toute l’Allemagne. Leur traque prendra des moyens qui ne seront pas affectés aux fronts et affaibliront d’autant les nazis.

Tout est donc prévu pour réussir. Trouver le bon endroit, évaluer la distance à creuser – neuf mètres sous terre pour éviter tout bruit -, évacuer les tonnes de déblais, trouver des vêtements civils, des cartes et des boussoles mais aussi des ausweis et des papiers d’identité crédibles, des billets de train. L’expertise de chacun est mise à contribution pour fabriquer des pioches avec des crics volés aux véhicules ennemis par une habile diversion dans le camp même, des étais de tunnel avec les lattes des châlits, un chariot sur rail pour ramper dans le tunnel, des éclairages… Les chefs prennent le surnom de leur spécialité.

Des activités culturelles et sportives sont donc organisées pour masquer toute cette activité, du jardinage pour répandre les déblais via des poches de pantalon astucieuses, des chorales pour masquer le bruit de la pioche, des ateliers de dessin pour les faux papiers au prétexte de dessiner des oiseaux, des guetteurs pour prévenir de toute inspection.

Un tunnel est découvert par Werner, un soldat allemand bien brave et un peu niais (Robert Graf), mais deux autres sont en construction et l’évasion peut avoir lieu à la nouvelle lune par le tunnel le plus avancé : Harry. Astuce suprême, Hilts accepte auparavant de s’évader pour se faire reprendre, ayant simplement reconnu les environs et minuté l’accès à la gare la plus proche. Une fois sa période de « frigo » révolue (la prison du camp), il peut livrer les précieux renseignements à tout le monde. Cette mise en avant de l’apport yankee est une invention d’Hollywood, la réalité fut plus européenne… il n’y avait qu’un seul américain dans le camp, et il était membre de l’armée britannique.

Le grand jour arrivé, le tunnel est ouvert à son extrémité mais… il manque sept mètres ! Les bois sont tout proches mais les miradors aussi et restent donc dangereux. Seul le va et vient des sentinelles permet un créneau régulier pour évacuer un par un les sortants du tunnel. Cela ralentit la cadence, même si une alerte aérienne qui fait éteindre toutes les lumières permet d’aller plus vite un temps. Il faut bien sûr qu’un maladroit fasse tomber son paquet d’un blanc impensable pour s’évader de nuit et qu’un sous-officier de garde soupçonne quelque chose. Le tunnel est découvert, les sortants repris. Mais soixante-seize ont pu s’évader.

C’est alors que commence la dispersion et la traque, objet de multiples aventures et du suspense ad hoc. Quelques-uns partent par le train, pourtant surveillé, mais les faux papiers semblent passer, sauf pour le commander Ashley-Pitt qui se fait tuer (David McCallum). Le Matériel (James Coburn) part en vélo, il réussira à gagner la France puis l’Espagne, via la Résistance. Deux autres volent un avion d’entraînement piloté par le Chapardeur (James Garner) et s’élancent vers la Suisse, mais se crasheront faute de carburant et le Faussaire qui voit mal (Donald Pleasence) n’avertira pas à temps son compagnon que les soldats arrivent ; il sera descendu et l’autre renvoyé au camp. Le captain yankee volera une moto et, poursuivi par une horde brune, tentera de sauter les barbelés de 3,70 m de haut à la frontière suisse mais échouera d’un cheveu. Le chef (Richard Attenborough), évadé dix-neuf fois, sera fusillé par la Gestapo en même temps que quarante-neuf autres repris, sur ordre du maréchal Wilhelm Keitel – qui sera condamné et pendu à Nuremberg pour ce crime de guerre. Seule une petite dizaine sera renvoyée au camp, dont le colonel commandant (Hannes Messemer) sera déchu. Le reste ? Il réussira.

Des situations cocasses et des situations dramatiques, l’investissement de chacun dans une œuvre collective, elle-même part d’une grande œuvre d’éradication du nazisme et du combat contre l’ennemi. C’est un excellent film « patriotique » du camp de la liberté.

DVD La grande évasion (The Great Escape), John Sturges, 1963, avec Steve McQueen, James Garner, Richard Attenborough, James Donald, Charles Bronson, MGM United Artists 2020, 2h45, €10.00 blu-ray €13.39

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Marathon Man de John Schlesinger

Un doctorant juif en Histoire de Columbia nommé Thomas Lévy (Dustin Hoffman), court autour de Central Park pour s’entraîner au marathon, fort à la mode au milieu des années 1970. Son père est mort des suites du maccarthysme, suicidé pour avoir été accusé à tort, les « vérités » de ce temps de soupçon étant aussi relatives que celles de Trump. Vous êtes ce que je crois que vous êtes, pas ce que vous croyez être. Le jeune garçon en a été marqué à vie et entreprend des études d’histoire justement pour savoir. Son directeur de thèse le lui fait remarquer, son sujet sur les tendances autoritaires dans la démocratie américaine ne saurait se limiter à la période du sénateur McCarthy durant la guerre froide des années 1950.

Le frère aîné de Thomas, Henry (Roy Schneider), est « dans les affaires », le pétrole comme il était de mise à l’époque. Il gagne bien sa vie, aime les plaisirs du luxe, grands hôtels, bons vins, bonne chère lorsqu’il voyage. Et il voyage souvent, notamment à Paris. Le spectateur français a plaisir à revoir ce Paris des années 1970 qui nous semble si exotique avec son fouillis dans les rues, ses antiques automobiles aux formes bizarres comme l’Ami 6 Citroën aux lunettes de vieille folle et à la vitre arrière à angle aigu ou la 204 Peugeot au train arrière raboté comme s’il était sans queue. Les hommes portent tous des cheveux dans le cou, même les flics, ce qui fait genre sous la casquette. Des post-soixantuitard pré-écolos défilent en vélo, braillant « contre la pollution » tandis que les soutiers de la CGT laissent s’entasser les sacs poubelle dans les rues en raison d’une sempiternelle « grève » productiviste. Mais ce paysage exotique cache de redoutables pièges pour Henry, qui travaille en fait pour une organisation gouvernementale secrète chargée de traquer les anciens nazis.

Justement, l’ancien dentiste SS hongrois des camps Szell (Laurence Olivier), inspiré du Dr Mengele, qui s’est exilé en Uruguay, compte récupérer un trésor de diamants qu’il a déposé dans une banque de New York avec son frère. Lequel, tombant en panne en Mercedes dans le quartier juif, se fait prendre à partie par un irascible rescapé qui le pousse à bout – et notamment dans un camion de fuel qui explose (bien que le fuel n’explose pas…). Tous deux meurent, cramés comme à Auschwitz, ce qui est un clin d’œil ironique comme il n’en manque pas dans le film (à l’époque, on pouvait rire de tout et le blasphème, même sur la Shoah, n’était pas haram). Szell, au prénom de Christian (encore un trait ironique pour un nazi), ne fait pas confiance aux courriers qui convoient ses diamants vers Paris régulièrement et veut prendre en main lui-même l’opération. Henry Lévy est agent double, lui servant de courrier tout en travaillant pour le gouvernement. Szell veut l’éliminer, à moins que ce ne soient ses collègues… Le problème de l’agent double est que tous les côtés sont ses ennemis.

Il échappe de justesse à un attentat à la bombe en poussette au marché aux puces à Paris, puis à un égorgement de dacoït par un asiatique particulièrement retord dont il finit par faire craquer les vertèbres, torse nu au balcon après sa musculation, ce qui est bien dans l’esthétique des années 1970. Mais il finira mal, Szell l’aura personnellement à New York, avec sa lame rentrée sous le coude. Henry parviendra à rejoindre son petit frère Thomas dans son studio de Broadway et s’écroulera mort dans ses bras.

A-t-il dit quelque chose ? Le spectateur sait que non, Szell comme l’organisation soupçonnent que oui. Dès lors, il s’agit de faire parler le jeune homme innocent et tout est bon pour cela, depuis la jeune fausse Suissesse qui le séduit à la bibliothèque (Marthe Keller) jusqu’à la fausse évasion après les tortures dentaires de Szell par Janeway (William Devane), le collègue de son frère. « Is it safe ? » lui demande Szell comme une énigme ; mais le petit frère ne connaît pas le mot de passe ni l’allusion. La traduction française est ambiguë car le mot « safe » désigne, outre le sans danger, aussi le coffre-fort…

Thomas court pour sa vie, il court après la vérité, il court pour aller plus vite que le mensonge et les balles. Mais, Juif qui veut sauver sa peau contre tous les fascismes, du nazisme de Szell au maccarthysme qui a tué son père et au complotisme secret du gouvernement de son temps, Thomas saura se défendre. Il les descendra tous, juste revanche de Superman contre l’hydre du Mal. De bons symboles américains ajoutent à l’histoire pour faire percuter le spectateur dans ce grand film d’espionnage devenu culte. 

DVD Marathon Man, John Schlesinger, 1976, avec Dustin Hoffman, Laurence Olivier, Roy Schneider, William Devane, Marthe Keller, Paramount, 2h03, €8.15 blu-ray €15.24

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Victor Victoria de Blake Edwards

Un film drôle qui est une réflexion sur la condition des femmes au début des années Mitterrand, décentré en 1934 pour éviter les polémiques – une reprise du film allemand Viktor und Viktoria de Reinhold Schünzel, sorti en 1933 à l’avènement d’Hitler. Victoria la chanteuse n’a aucun succès, Victor le chanteur en aura (Julie Andrews pour les deux) – ce que c’est que le genre… L’homosexualité commençait à être reconnue et le film en rit, la suite de gags qui ponctuent l’histoire servant à mettre dans de bonnes dispositions le public envers les mœurs qualifiées jusque-là par toutes les religions d’inversion.

D’autant qu’il s’agit ici d’une double inversion, un renversement des codes des « pédés » habituels (ainsi disait-on dans les années 1930 jusqu’aux années 2000). Victoria devient Victor pour percer (sans jeu de mots) mais elle se déguise en femme, le « compte Grazinsky » s’exhibant en travesti. Ce rôle n’a rien d’ambigu, sauf pour les apparences. Et ce sont justement ces apparences qui sont sur la sellette.

Une femme se doit d’être pomponnée comme une Pompadour, maquillée comme un clown, savamment moulée et dénudée là où il faut comme une putain pour exciter le désir mâle. Sans parler de leur constante parlotte, caricaturée ici par la Norma (Lesley Ann Warren) entre hystérie et logorrhée, émotion à fleur de peau passant sans aucune raison de l’hostilité à Victoria la vedette à l’adulation pour Victor lorsqu’iel ôte sa perruque pour paraître coiffée en homme.

Un homme se doit d’être viril, autrement dit agressif, dans sa vie comme en affaires, sans cesse dans la cour de récré pour s’imposer et dominer. King Marchand (James Garner), un producteur de spectacles américain fricotant avec la mafia qui est tombé raide dingue de Victoria, « ne sait plus où il en est » lorsque se dévoile Victor, le faux garçon. Est-il atteint de cette contamination de l’abomination réprouvée par Dieu, la Bible, l’église et toute la société ? N’est-il qu’un être humain comme les autres, ni ci ni ça mais toujours entre deux, tenté un jour par une femme et un autre jour par un jeune homme ? Il va tenter de se laver du « péché » de désir homoérotique en se soumettant à l’épreuve de la violence pour prouver sa virilité, la bagarre étant destinée à le rassurer sur son appartenance au genre mâle. Son garde du corps même (Alex Karras), meilleur de l’école au rugby durant l’enfance lui avoue : il « en est ». Tous les repères vacillent.

Le contraste des rôles sociaux est présenté par les spectacles ou Victor et King vont ensemble : le dancing pour homme, très sage, avant pour lui le bar ouvrier où déclencher une bonne baston entre mâles ; la boxe pour lui où les corps demi nus, en sueur, prennent des coups sourdement sexuels à faire gicler le sang, et l’opéra pour elle, la plus grande émotion de sa journée. Incompréhension réciproque, écartèlement culturel construit pour séparer les genres. Seul le chanteur de charme d’âge déjà mûr Toddy (Robert Preston) comprend Victor et Victoria dans le même corps, tout comme King est à la fois mafieux et amoureux. Il est l’intermédiaire généreux, affable, attentif, le meilleur rôle du film.

Une histoire longue qui se complaît aux revues de cabaret du Gai Paris, ici plutôt « gay ». L’illusion est reine, le factice, le faux-semblant, ce qui peut rappeler le cabaret Michou à ceux qui connaissent. La Belle de Paris est convoitée par l’hidalgo parmi un bataillon de danseurs–danseuses. L’irruption de fêtards de la haute société, sans gêne et arrogants comme il se doit, déclenche des bagarres générales, faisant fermer le cabaret – où d’ailleurs Victoria a échoué à être embauchée lorsqu’elle était dans la dèche en femme, et où Toddy le chanteur de charme sur le retour, s’est fait virer pour avoir sciemment insulté son ex-jeune amant bourgeois devant le patron ignare en spectacle.

Le souvenir retient les moments de pur plaisir, une anthologie de drôlerie comme le dit mi bémol qui casse les verres, le garçon de café sartrien, le cafard dans la salade, le vieux gras qui bouffe un gâteau à la crème en vitrine, le client de l’hôtel qui n’ose pas laisser ses chaussures à la porte, le ballet des portes de placards où se planquent les espions de Victor–Victoria, les aléas de l’enquêteur (foudre sur parapluie, doigts dans la porte, gelée sur le balcon refermé), les hystéries de la putasse blondasse réexpédiée aussi sec à Chicago, les « vérifications » pour savoir si Victoria est un homme.

Le spectateur ne s’ennuie jamais et le message 1982 passe alors que l’homosexualité est dépénalisée sous Mitterrand : il est des hommes différents et des femmes qui peuvent être plus libres dans les rôles d’hommes. Ce qui n’empêche pas l’amour entre un homme moins viril et une femme moins féminine, sans parler du reste.

DVD Victor Victoria, Blake Edwards, 1982, avec Julie Andrews, James Garner, Robert Preston, Lesley Ann Warren, Alex Karras, Warner Bros 2002, 2h09, €10.49 blu-ray €28.85

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Monsieur Schmidt d’Alexander Payne

Il est 17 h 01 lorsque Mister Schmidt (Jack Nicholson) prend sa sacoche sur son bureau vide et part en retraite. Il a 66 ans et change d’époque. Sa femme (June Squibb) ne tarde pas à le quitter – pour l’éternité à cause d’un AVC. Tout bascule : dans le discours dithyrambique de ses collègues il s’aperçoit qu’au fond il n’était qu’un infime rouage de l’engrenage social ; au cimetière, dans le discours convenu du pasteur, il s’aperçoit que son couple n’a pas donné grand-chose. Il se demande ce qu’il a vraiment vécu.

L’homme déboussolé prend la route pour le Nebraska où sa fille unique Jeannie (Hope Davis) doit se marier dans le camping-car grande taille (10 m 50 de long) que sa femme avait acheté pour reproduire l’existence des pionniers – avec tout le confort moderne. L’important n’est pas le but, la descendance, l’avenir – l’important est la route, le chemin pour trouver un sens à sa fin de vie. Ce sens viendra des rencontres, des autres, mais surtout d’un enfant inconnu, un petit Tanzanien de 6 ans que Mister Schmidt parraine pour 22 $ par mois et à qui il écrit, en se décrivant.

Lors de son voyage et au fil de ses lettres où il se livre comme devant un psy, il s’aperçoit au fond qu’il est très seul et n’a rien fait durant toute son existence. Il a passé plus de 40 ans dans la même compagnie d’assurance à compiler des statistiques de mortalité, sans rien laisser d’utile à son successeur qui est passé par les écoles de commerce et qui sait tout. Il a d’ailleurs mis au rebut les cartons d’archives de Mister Schmidt dès son départ. Schmidt a passé 42 ans avec une épouse qui l’agaçait et ne l’a jamais compris, le trompant même avec son meilleur ami comme il le découvre dans une boîte à chaussures où sont conservées sous un petit ruban des lettres. Il a vu grandir sa fille sans faire l’effort de l’aimer pour ce qu’elle est, elle ressemblait trop à sa mère, et il la voit se marier malgré ses mises en garde avec un nul infantile, Randall (Dermot Mulroney) diplômé seulement de « 15 jours de formation en électronique » selon le papier encadré sur le mur. Il vend des waterbeds (ce qui fera une scène de gag avec un Nicholson vautré sur le matelas aussi stable qu’une rivière en crue) ; les autres subsistent de petits boulots ou d’arnaque à l’occasion (une pyramide de Ponzi, comme Madoff).

La famille de Randall est pire dans le genre mais Mister Schmidt joue le jeu. C’est un Nicholson vieilli, empâté, mais qui a un talent certain pour prendre l’air abruti qui convient aux circonstances. La famille trois fois recomposée dans laquelle entre sa fille est dirigée par une matriarche soixantuitarde très sexuelle (Kathy Bates) qui déclare tout uniment en entrant à poil dans le bain de Mister Schmidt : « j’ai eu mon premier orgasme à 6 ans » et qui évoque son hystérectomie sans vergogne : ôter l’utérus permet ainsi de baiser sans conséquences. Elle ajoute que sa fille attend avec impatience le chèque mensuel du père et qu’elle-même, divorcée, se verrait bien en couple avec lui, veuf (et aisé). Tous vivent en effet de petits boulots dans un foutoir innommable. Mais Mister Schmidt trouve chacun formidable lorsqu’il fait son discours aux mariés. Il les laisse à leur médiocrité contente de soi.

Puis il rentre chez lui, solitaire. Il trouve la lettre d’une bonne sœur qui lui écrit pour Ndugu de Tanzanie. Comme il n’a que 6 ans, le garçon ne sait pas encore lire ni écrire mais il lui a fait un dessin. Tout simple : une grande personne et un enfant qui se tiennent la main sous un soleil ardent. Au fond, ses 22 $ par mois valent plus que le chèque qu’il envoie à sa fille. Il en retire plus de satisfaction affective. Son parrainage d’un môme inconnu lui est plus cher que sa paternité avec sa fille. C’est peut-être la seule chose qu’il ait réussi dans sa vie, par hasard. C’est peut-être ce qu’il laissera comme vraie trace dans le monde, en bon petit soldat du système qui a vécu jusqu’ici sans amour.

DVD Monsieur Schmidt (About Schmidt), Alexander Payne, 2002, avec Jack Nicholson, Hope Davis, Dermot Mulroney, Kathy Bates, June Squibb, Metropolitan Film 2004, 2h05, €9.99 blu-ray €14.39

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Que la bête meure de Claude Chabrol

Un ignoble salaud écrase un enfant dans un petit village de Bretagne. Le gamin (Stéphane di Napoli, joli blond de 9 ans) est fils d’un écrivain (Michel Duchaussoy) qui, dès lors, n’aura plus qu’une idée : retrouver le coupable (Jean Yanne) et lui faire expier. Tel est le thème de Claude Chabrol en 1969, adapté d’un roman de 1938 de l’auteur anglo-irlandais Nicholas Blake (père de l’acteur Daniel Day-Lewis) intitulé The Beast Must Die. 1969 était une année plus de gauche qu’érotique, malgré Gainsbourg, avec la série Jacquou le croquant de Stellio Lorenzi qui remémore la lutte des classes.

Bien sûr, il y a ces portraits sociaux de l’artiste engagé, du bourgeois égoïste, méchant et sans scrupules (Jean Yanne), opposé à son fils de 15 ans, jeune, généreux et qui le hait. Bien sûr, il y a ce poncif post-68 de la rédemption du temps par la jeunesse qui refuse le fric pour rêver à la société fraternelle. Bien sûr, il y a cette confrontation de classe et de culture entre l’écrivain intello dépressif et le gros garagiste macho et gueulard, beauf et égoïste (j’en ai détesté Jean Yanne pour des années). Bien sûr il y a cette voix off monocorde et lancinante comme l’Histoire en marche ou le Destin déjà écrit, tellement dans la pensée binaire du temps, le marxisme ayant remplacé le christianisme dans l’eschatologie des fins dernières. Mais c’est le tribut à l’époque et au gauchisme ambiant, assez pesant d’ailleurs cinquante ans plus tard – quoi, c’était cela la France de la fin des Trente glorieuses ? Cette caricature d’Ancien régime entre des aristos cultivés sensibles et des gros cons ignares contents d’eux ?

Heureusement, ce qui sauve le film est que le fond est ailleurs.

Il est dans la blessure béante au cœur du père qui a perdu brutalement son enfant – après avoir déjà perdu sa femme. Non seulement sa mort mais pire encore, l’injustice absurde de cette mort violente. Ce n’est ni une maladie, ni une catastrophe naturelle, ni un accident qui a fait disparaître le petit garçon. C’est un meurtre. Il a été tué presque volontairement et sans remords. La tragédie est là : la révolte contre le destin sans recours, le visage et le corps du coupable qui continue à vivre comme si de rien n’était. Le père ne peut faire autrement que de rechercher le meurtrier et de se venger, allant jusqu’à coucher avec l’ex-amante du garagiste et à faire semblant de devenir ami avec lui. Son destin à lui est là. Une tragédie à l’antique, tiraillée entre la Morale supérieure aux dieux et la Loi qui remplace désormais les dieux.

Un autre enfant s’accusera du crime, le fils du monstre (Marc Di Napoli, 15 ans). Pour racheter peut-être l’acte de son propre père aux yeux de la destinée. Pour sauver l’homme qu’il estime, l’écrivain à qui il s’est confié, père aimant (contrairement au sien) du petit tué. Le spectateur ne saura pas, à la fin, qui a vraiment empoisonné le salaud : le fils qui hait son père violent ou le père du fils écrasé. L’un s’accuse formellement, l’autre écrit une lettre aux autorités. Cette ambiguïté est la marque du destin (pour ne pas encourager de faire justice soi-même).

Le papa écrivain ira jusqu’au bout de son acte. Sans son enfant, il n’est plus rien ; dépressif, il n’a plus le désir de vivre dans une société où le crime impuni est possible, où la bagnole compte plus que la vie d’un gosse. L’automobile, dans la France de Georges Pompidou, était la déesse à laquelle on sacrifiait tout, les quais de Seine pour les voies rapides et les champs fertiles pour les autoroutes. La voiture individuelle était la promotion sociale, l’indépendance du lieu de résidence assigné, la liberté d’être égal à tout le monde sur la route – où la hiérarchie sociale se reconstituait quand même avec les grosses cylindrées. La Ford Mustang noire du meurtrier était la quintessence de cette déesse bagnole : puissante, américaine, sombre comme la mort. Redoutable.

Sa vengeance accomplie, le père veuf de son fils partira seul, sur un petit voilier comme sur une arche. Il ira au large pour ne plus revenir, laissant au destin le choix de son sort, laissant à la justice immanente le dernier mot.

« Il faut que la bête meure… » disait Brahms, paraphrasant l’Ecclésiaste, « mais il faut que l’homme meure aussi ». Aurais-je agi autrement que ce père sans espoir ?

DVD Que la bête meure, Claude Chabrol, 1969, avec  ‎ Jean Yanne, Michel Duchaussoy, Caroline Cellier, Anouk Ferjac, Marc Di Napoli, ‎Panoceanic Films 2015, 1h48, €16.89

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Michel Strogoff de Carmine Gallone

C’est un film à grand spectacle dans le ton grandiloquent de l’après-guerre, avec défilés et parades de la cavalerie yougoslave. Fidèle au livre (chroniqué sur ce blog), l’histoire conte l’épopée de Michel (Curd Jürgens), capitaine des courriers du tsar et Russe de caricature (grand, fort, taiseux et habile). Avec l’amour au bout, comme il se doit, et la récompense personnelle du tsar (Louis Arbessier) qui le fait colonel.

Le spectateur, à la sortie du film, ne peut s’empêcher de mettre en parallèle l’invasion tartare de la Russie de 1880 et celle des Allemands nazis en 1942. Ce sont à chaque fois des hordes dont le mouvement est la force et le nombre la volonté. Michel, avec un stratagème technique très julevernien, réussit à stopper l’assaut des Tartares sur Irkoutsk par le fleuve.

Entre-temps, la figure du Traître Ogareff (Henri Nassiet), ancien colonel russe dégradé pour manquement à l’honneur (il a triché aux cartes), vient mettre du piment dans l’aventure. Notez que Michel, coureur de jupons parce que célibataire mais fauteur d’adultère, n’est pas déshonoré par sa conduite, seulement qualifié d’indiscipliné. Baiser n’est pas une faute à l’honneur mais tricher aux cartes oui. Il faut dire qu’il faut être deux pour consommer l’adultère et qu’il n’y a ni rapt ni viol. Le colonel, mauvais militaire mais bon soldat, guide habilement les Tartares mongols dans les failles de l’armée russe plus faible en  nombre. Jusqu’à ce qu’une sorte de Julien Sorel audacieux, ce capitaine des courriers, lui mette à lui tout seul des bâtons dans les roues.

Michel joue le jeu du marchand marié et fait compagnie avec Nadia (Geneviève Page), une jeune femme qui doit rejoindre son père exilé à Irkoutsk sur ordre du tsar pour avoir critiqué le pouvoir. Deux journalistes français, Blond (Gérard Buhr) et Jolivet (Jean Parédès) sont d’aimable compagnie, repoussoirs et grosse caisse à la fois. L’un est de droite et l’autre de gauche, ils se chamaillent mais sont inséparables. Michel ruse pour avoir des chevaux de relais, se cache de sa vieille mère lorsqu’il passe en Sibérie, est fait prisonnier parce qu’une gitane observatrice, petite amie du traître (Sylva Koscina) a vu combien cette vieille femme avait reconnu son fils incognito.

La clé du roman est dans la barbarie tartare qui marque les yeux des ennemis au fer rouge avant de les tuer un peu plus tard. Michel est donc aveuglé d’un sabre chauffé de braises, puis guidé par sa compagne jusqu’à ce que le miracle (scientifique chez Jules Verne, émotionnel dans le film) se produise comme on sait.

Ce sont les femmes qui le sauvent, pour son courage et sa prestance plus que pour sa mission, comme toujours chez les femmes selon Jules Verne. La cruauté ne paie pas chez elles et elles se vengent des barbares, machos et violeurs, en aidant les hommes qui peuvent les sauver. En payant de leur personne s’il le faut.

L’aventure progresse en une suite de tableaux édifiants où l’individu est pris dans le collectif. Il lui faut savoir nager pour émerger de la foule et des batailles. Tout le roman est un hymne à la Russie plus qu’au système tsariste, le monarque étant un personnage assez falot, au contraire de ses généraux. C’est aussi un chant de solidarité européenne contre le despotisme asiatique, une valorisation de l’individu courageux face aux hordes – un grand film des années 50.

DVD Michel Strogoff, Carmine Gallone, 1956, avec Curd Jürgens, Geneviève Page, Jacques Dacqmine, Sylva Koscina, Gérard Buhr, StudioCanal 2008, 1h48, 7.00

Jules Verne, Michel Strogoff

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La corde de Dominique Rocher, mini-série

Le 27 janvier sur Arte sera diffusée une curieuse série en trois épisodes. La corde tire son titre d’une véritable corde épaisse, apparue toute droite dans la forêt entourant un radiotélescope qui scrute les mystères de l’univers au fin fond de la Norvège. Huis clos en pleine nature sauvage, abîmes de l’âme humaine, perversion des femmes, appel de l’inconnu – tout est en forme de questions.

Des astrophysiciens en fin de contrat cherchent à prouver une théorie sur les répéteurs, ces impulsions radios rapides (FRB en anglais) qui permettraient de sonder les galaxies les plus lointaines et peut-être même les premières minutes de l’univers. Leur télescope est ancien, supplanté par un plus neuf dans le Nouveau monde, mais ils sont attachés à leur petit univers, à leur fine équipe, à leur solitude face à l’énigme.

Sauf que pas une femme n’est normale. Sophie la chef d’études (Jeanne Balibar) est atteinte d’un cancer en phase terminale qu’elle a dissimulé à tout le monde ; la femme du chef de station Agnès (Suzanne Clément) est aveugle et trompe son mari avec le chercheur Ulrik, divorcé mais père d’une fille tout juste adolescente qui lui manque ; l’analyste spécialisée Leïla (Christa Théret), bien que mariée depuis huit ans, a « un trou noir » au fond d’elle, elle est incapable d’empathie ou même de simple convivialité. C’est presque une histoire misogyne tant ces caricatures de bonnes femmes à demi sorcières et tueuses sont férocement noires à l’intérieur. Aucune lumière, même à la fin lorsque l’une se repent mais trop tard et qu’une autre s’accroche à un homme pour refaire une vie.

Des financements « par Paris » sont annoncés pour continuer la recherche aveugle sur les répéteurs mais le test de moisson des données ne donne rien. Il y a des interférences qu’un algorithme concocté par le servant du télescope permet de filtrer, mais peut-être pas sans inconvénients. Pour se vider la tête, Bernhardt le chef de station (Richard Sammel) propose de suivre la fameuse corde découverte en forêt la veille et qu’il a exploré durant dix minutes avant d’être arrêté par une branche qui lui a griffé l’œil. C’était un avertissement. Il y est retourné au matin suivant avec Ulrik (Jakob Cedergren), mais celui-ci est tombé en voulant courir trop vite sur une branche qui lui a transpercé la cuisse. Second avertissement.

Malgré cela, toute une équipe part le dimanche randonner en forêt à la poursuite de la corde maudite. Celle-ci s’étire au sol tout droit vers l’infini mais le temps passe et elle ne montre pas de fin. Elle a pourtant un commencement, tout près de la base. En « bonne » logique biblique, tout ce qui a un commencement a une fin et la corde doit donc finir. Mais est-ce vraiment le cas ? Et où ?

L’équipe menée par Bernhardt et Serge (Jean-Marc Barr) emmène Sophie, Leïla et son jeune mari bien bâti Joseph (Tom Mercier) ainsi que la stagiaire nouvellement arrivée d’Ethiopie via Londres, Dani (Planitia Kenese) – la seule à garder du bon sens parmi la gent femelle, sans doute parce qu’elle est encore trop jeune et brute d’émotions.

La nuit va tomber, on marche depuis des heures et la corde continue. Il faut rentrer mais la curiosité des chercheurs est poussée et Sophie n’a aucune peine à convaincre les autres. Tous ? Non. Un seul résiste encore et toujours à la démesure féminine : Bernhardt. Il rentre seul mais, comme il est seul, il n’est pas prudent et tombe dans un trou où il crève lentement. Les autres continuent. Faut-il passer la nuit ? Oui puisque Bernhardt est censé prévenir les autres et que l’on peut se remettre au travail pour midi le lundi. Le lendemain, pareil, avec Sophie qui pousse toujours plus : « encore une heure et nous verrons bien ; on est si près du but ». Mais toujours rien. Lâchement, les autres suivent.

Une cascade, la corde passe dessous et se perd dans les profondeurs. Sophie s’y précipite, elle disparaît. Noyée ou aspirée dans un gouffre ? Leïla succombe à son trou noir et s’engloutit. Joseph, son mari toujours amoureux, part à sa suite, ce qui entraîne les deux autres à suivre malgré les difficultés. C’est un siphon à passer, il suffit de suivre la corde mais de garder longtemps ses poumons bloqués. La stagiaire manque d’y laisser la vie. Eperdue d’admiration pour Sophie qui a écrit un livre philosophique sur la croyance et la science, Une seconde chance pour l’homme, elle ne sait pas ce qui l’attend. Ce sera en fait son destin, précipité par son idole, mais je ne veux pas vous en dire plus. Leïla trouvera aussi sa voie en entraînant son mari, qui ne la reconnaitra plus.

Car la corde est un destin. Elle est un fil conducteur et une croyance refuge qu’il suffit de suivre aveuglément, sourd à tout le reste… pour se perdre. Elle court à l’infini et conduit au désert de tout ce qui n’est pas elle, dans un paysage desséché sans rien d’autre que la terre et elle-même. On peut tuer pour elle ; on peut refuser de voir le reste et s’y perdre ; on peut ignorer les autres et devenir sauvage s’ils se mettent en travers du chemin. La corde est tout cela, et pire encore : un absurde dans l’univers absurde, une fausse piste exprès bien tracée, un guide vers le rien. La corde est une théorie du Tout qui n’aboutit à rien. Elle est un trou noir qui aspire tout ce qui est humain alentour pour en faire un néant.

Ce n’est pas de la science mais de la logique poussée au bout, à l’absurde, à l’individualisme radical du « moi je sais mieux que les autres, car je crois ». Rien à voir avec les essais et erreurs de la recherche, en travail d‘équipe, que représente le radiotélescope. Une perte de sens pour les chercheurs qui, à force de garder le nez sur le guidon sans perspectives d’ensemble, répètent névrotiquement le comportement de curiosité sans autre but que lui-même.

La série est donc un abîme de réflexions, ce pourquoi elle a des temps morts, des moments trop longs voire pénibles, comme ce dialogue d’Agnès avec un mort, tel un délayage de ce qu’on ne sait comment dire (auquel cas, mieux vaudrait se taire). Au total, c’est un objet étrange, avec ces animaux au comportement bizarre que sont les humains femelles. Pas de quoi avoir jamais envie de travailler avec elles, ni encore plus de coucher avec !

La Corde, Dominique Rocher, 2020, d’après le roman allemand de Stefan aus dem Siepen, avec Suzanne Clément, Jeanne Balibar, Jean-Marc Barr, Christa Théret, Tom Mercier, Richard Sammel, Jakob Cedergren, Les Films de l’Instant en co-production avec Arte France.

Diffusion Arte le 27 janvier 2022, en « preplay dès à présent

A ne pas confondre avec le film La corde d’Alfred Hitchcock avec James Stewart

Le roman La corde de Stefan aus dem Siepen traduit en français

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Boire et Déboires de Blake Edwards

Le comique 1987 est un brin daté mais reste drôle bien qu’un peu retenu pour nos goûts. Les excentricités de chacun restent dans le bon ton sans jamais déborder. A Los Angeles, Walter Davis (Bruce Willis dans son premier grand rôle) est un ancien joueur de guitare célibataire et sans liaison reconverti dans la banque où il analyse des dossiers pour que son patron (George Coe) puisse conseiller des placements à ses clients. Il est bordélique, mal fagoté, stressé comme un artiste dans la finance ; l’inverse du cool dragueur Denny (Mark Blum) son collègue toujours tiré Armani à quatre épingles.

Le trio doit rencontrer un gros entrepreneur japonais (le Japon est alors maître du monde, avant son krach immobilier de 1990). Le Nippon est traditionnaliste et conservateur, le genre à garder sa femme soumise à trois pas derrière lui, qui ne parle que sur son autorisation et est la seule à lui proposer et à allumer sa cigarette. Walter se dit que, pour se faire bien voir, il doit venir accompagné. Malgré son frère vendeur de voitures et menteur comme un commerçant yankee, il ne voit pas d’autre solution que la cousine de sa femme, Nadia (Kim Basinger), qui vient de fuir David (John Larroquette), son riche fiancé avocat immature et trop collant. Il se méfie, avec raison. Son frère Ted (Phil Hartman) lui a bien transmis les conseils de sa femme de surtout ne pas faire boire Nadia, Walter le bordélique s’en moque : c’est entré par une oreille et sorti par l’autre.

Il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même si la suite de catastrophes du plus haut comique émaille sa soirée. Avant le dîner prévu dans un restaurant chic, il va la chercher à son hôtel pour faire connaissance. Il l’emmène au studio d’enregistrement où il a fait ses premiers pas de guitare jazz et où Stanley Jordan (par lui-même) est en train d’enregistrer un morceau. Il offre le champagne, bien-sûr. Nadia se transforme vite en gremlin, l’alcool ne lui réussissant absolument pas. Elle fait tout de travers, provoque, insulte, met les pieds (à hauts talons) dans le plat, bref se comporte comme une harpie jetée dans un magasin de porcelaine sociale.

Le serveur snob du restaurant (évidemment français) prend un accent belge tellement outré pour requalifier les plats de la carte que lui lisent les clients qu’elle l’insulte en bruxellois pour le remettre dans ses origines. Comique de situation, elle rembarre Denny, venu draguer une aussi belle poule faisane qu’elle, lui arrache sa pochette de veste, court raconter à sa fiancée ce qu’il est, ce qui la fait se défiler. L’épouse japonaise (Momo Yashima) de Monsieur le chef d’entreprise Yakamoto (Sab Shimono) est une caricature médiévale avec son fard blanc de craie, sa coiffure apprêtée aux épingles et son kimono qui l’oblige à marcher à tout petits pas serrés (pour l’empêcher de fuir). Nadia va donc à sa table pour lui vanter la liberté des femmes californiennes, lui arracher sa perruque (ce qui couvre l’épouse de honte et l’incite à courir aux toilettes) et, pour se faire pardonner, lui assure que la loi de Californie permet aux épouses de garder 50% des revenus de leur mari : « y a-t-il un avocat spécialiste en divorce dans la salle ? » – trois costumes se lèvent…

Aucun doute, Walter est viré. Au lieu d’être mieux vu, il perd son poste lucratif. Il veut raccompagner Nadia-la-folle à son hôtel mais elle veut finir en boite. Soudain surgit son ex, qui veut la récupérer et s’en prend à Walter. Courses en voiture et comique de répétition, David rentre dans une devanture de marchand de couleurs, puis une autre fois dans une animalerie, une troisième fois dans une boutique de farine en gros.

Enfin dégrisée à demi, elle donne une adresse d’amie à Walter, dans une banlieue mal famée. Au moment d’appuyer sur la sonnette, comique d’excès, la maison se défile sur des roulettes, emportée par les déménageurs. Pendant ce temps des malfrats démontent à moitié la voiture tandis que des flics déboulent mais ne font rien, que s’arrêter pour interroger la victime sans poursuivre les voleurs.

Pour Walter, c’en est trop. Rajoutant sur le comique d’excès, il emmène Nadia dans une fête qu’elle a mentionnée et déboule avec elle dans une party chic où il se goinfre exprès de petits fours et avale coupe sur coupe… avant de retrouver, comique de répétition, le David déchaîné. Bagarre, flics, arrestation, une nuit en cellule.

Fin de l’histoire ? Non pas : au matin, Walter se retrouve libéré sous caution, payée par… Nadia, 10 000 $ quand même. Il ne voulait surtout pas la revoir mais se sent obligé d’aller lui rembourser, ce qui conduit Nadia à renouer avec l’avocat David, son ex, afin qu’il défende Walter pour l’avoir lui-même agressé. Au tribunal, le juge (William Daniels) s’avère le père de David et consent à le libérer sans charges si ledit fils promet de s’exiler loin du comté de Los Angeles. Nadia a promis le mariage sans consommation à David pour qu’il sauve Walter.

Il doit se faire à la propriété du juge où David a gardé sa chambre d’enfant et dort en pyjama boutonné jusqu’au cou avec ses peluches. Walter ne veut pas qu’elle se sacrifie pour elle ; en fait il est amoureux et sent que c’est réciproque. Il imagine alors un stratagème à base d’alcool pour faire rater le mariage et assiste à la scène, caché dans une dépendance proche de la piscine, malgré le doberman de garde. Ce qui engendre la nuit durant des quiproquo amusants en comique de répétition.

Tout finira comme il se doit, après une heure trente de rigolade sans cesse relancée. Bruce Willis n’est pas au mieux dans ce rôle de fonceur niais et Kim Basinger n’est finalement pas aussi sexy que l’on en avait gardé le souvenir. En fait, ce n’était pas mieux avant – il suffit de revoir les films du passé. Mais on passe un bon moment.  

DVD Boire et Déboires (Blind Date), Blake Edwards, 1987, avec Kim Basinger, Bruce Willis, John Larroquette, William Daniels, George Coe, ESC éditions 2021, 1h32, €14.99 blu-ray €19.99

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Le Tour du monde en 80 jours de Michael Anderson

Le thème est connu, Phileas Fogg, un gentleman anglais oisif du Reform Club (David Niven, parfait dans ce rôle), assure scientifiquement qu’avec l’essor de la technique il est possible de faire le tour du monde en moins de trois mois, « en 80 jours exactement ». Ses compagnons se gaussent, bien assis dans leurs fauteuils devant un verre de whisky, gagnant de l’argent en dormant. Rien ne saurait ébranler les certitudes britanniques à l’apogée de l’empire. Pas même le vol audacieux de 50 000 £ dans les caisses de la banque d’Angleterre en plein jour, à côté du caissier en train de paperasser un reçu de 3 shillings 50.

C’est d’audace qu’il s’agit, justement. L’audace d’aller plus loin, plus vite, de sortir de sa zone de confort pour explorer le monde. Le XIXe siècle est optimiste avec l’envolée des techniques et de l’industrie, les chemins de fer et le télégraphe relient les continents tandis que les bateaux à vapeur multiplient la vitesse et que le vélo fait son apparition en ville. Une première scène montre Passepartout, le futur valet débrouillard de Phileas Fogg, monté sur un grand bi (Cantinflas, acteur mexicain).

Aussitôt parié, aussitôt parti. L’ancien valet de chambre est congédié et remplacé par un nouveau venu recommandé par le bureau de placement, une officine tout ce qu’il y a de plus chic où le placier discute en gentleman avec les candidats valets (dont un acteur flanqué de la particule « sir » !), bien loin des besogneux harassés et impuissants des pôles emplois contemporains. Ce film est plein d’humour anglais.

Les voilà donc parti avec une pleine valise de bank-notes, le valet « français » (pour les Anglais, tout homme né au sud de la Manche est un basané) a été clown, acrobate, et fait de multiples métiers ; durant le périple, il sera toréador, gymnaste et bien d’autres choses encore.

Un éboulement empêche le train de rallier Marseille depuis Paris, où un cocher obtus (Fernandel) conduit les voyageurs à la célèbre agence Cook. Un ballon fera l’affaire (Cook peut tout), mais ils se retrouvent en Espagne ! Vite un yacht pour rallier l’Italie et prendre le bateau pour Suez où un autre les fera parvenir à Bombay, d’où le train nouvellement inauguré les fera traverser la péninsule pour prendre un bateau pour la Chine avant le Japon, San Francisco, puis le train intercontinental, New York et Liverpool. Evidemment, rien ne se passe comme prévu. Passepartout doit divertir le prince arabe qui possède le yacht espagnol et affronter un taureau (pas bien méchant) ; le train indien s’arrête en rase campagne, les journalistes ayant décidé que ce qui était dit était fait alors que la ligne n’est pas finie, le temps de sauver la princesse indienne Aouda (Shirley MacLaine) née blanche pour la bonne morale du temps, qui doit être brûlée vive sur le bûcher funéraire de son défunt mari rajah qu’elle n’a vu qu’une fois vivant à son retour d’Angleterre ; le désormais trio doit se colleter au détective Fix de Scotland Yard (Robert Newton) qui soupçonne fortement Phileas Fogg d’être le voleur de la Banque d’Angleterre et qui cherche à le retenir assez de temps pour que le mandat d’amener lui parvienne.

Mais tout cela n’est rien et le gentleman sûr de lui réussit son pari, la science lui assurant une fois de plus une avance d’une journée parce que le voyage a eu lieu toujours vers l’est… Il va même se marier avec la belle, promise au feu, que Passepartout a sauvé.

Ce long film de 1956 (avec « entracte » et en deux DVD) est empli de péripéties cocasses et suinte l’humour anglais ainsi que l’ironie populaire, les clowneries de l’acteur mexicain avide de femmes contrastant avec le flegme glacé tout britannique du fameux gentleman. Il y a force parades et danses, avec « girls » comme les aimaient les soldats du front dans la guerre récente (11 ans avant). Le monde blanc, mâle, impérial et technologique était en pleine puissance militaire et morale. C’était « le bon temps » comme disent les aigris d’aujourd’hui qui ne savent s’adapter.

En tout état de cause un bon film traditionnel qui réconforte.

DVD Le Tour du monde en 80 jours (Around the World in 80 Days), Michael Anderson, 1956, avec David Niven, Cantinflas, Shirley MacLaine, Robert Newton, Fernandel, Martine Carol, 2h54, €10.89

Le roman de Jules Verne de 1872

La série télé 2021

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Rendez-vous avec la peur de Jacques Tourneur

Ce film avait marqué mon adolescence lors d’un Cinéma de minuit sur Antenne 2 dans les années 70, présenté par Claude-Jean Philippe (Claude Nahon, mort à 83 ans en 2016). Il est effrayant quand vous êtes encore impressionnable et le regardez le soir en lumière tamisée dans le silence d’une maison déserte… Car l’imagination fait tout.

Aujourd’hui, il effraie moins car on en a vu d’autres. Ce n’est pas seulement la maturité mais aussi la poupée ridicule du « monstre » soi-disant sorti de l’enfer païen, mélange de Pazuzu et de chimère qui surgit de la nuit au galop d’une nuée de feu. Les effets spéciaux des années 50 n’étaient pas aussi crédibles que ceux des années 2000. Le réalisateur ne voulait d’ailleurs pas avant la fin montrer le monstre (mots qui ont la même racine…) mais le producteur yankee a insisté, toujours à gros sabots pour le niveau très bas du public là-bas.

Dans l’Angleterre d’après-guerre, le professeur Henry Harrington (Maurice Denham) voulait dénoncer les activités dangereuses du mystérieux docteur Julian Karswell (Niall MacGinnis) à la barbiche diabolique. S’il le fait, prévient Karswell, il mourra dans trois jours. Et c’est ce qui arrive. De retour dans la nuit en voiture, il ne l’a pas sitôt rangée, feux éteints, qu’une nuée embrase l’horizon et se précipite sur lui, jetant sur terre un monstre de cauchemar. Harrington remonte en auto, effectue affolé une marche arrière et va heurter un poteau électrique qui tombe et l’électrocute. Mort par accident ? Le doute est permis lorsque l’on examine l’état du corps, écrasé et déchiqueté.

Ce pourquoi le bon docteur John Holden (Dana Andrews) vient des Etats-Unis pour un congrès de parapsychologie ; il apprécie beaucoup les travaux de Harrington et veut interroger un criminel devenu fou après avoir vu le démon, même s’il n’a probablement pas tué, n’étant que le messager. On note en effet à chaque fois un énigmatique rouleau de papier sur lequel en écriture runique figure un sort mortel – un appel au démon qui viendra zigouiller.

Holden prépare sa conférence avec d’autres éminents spécialistes du sujet, dont un Indien qui y croit. Il cherche pour cela un livre au British Museum, un exemplaire unique vieux de quatre cents ans, mais celui-ci a disparu. C’est Karswell qui l’a, ce qui lui donne le pouvoir de traduire les runes. Il s’invite au Museum pour rencontrer le savant rationaliste qui non seulement ne croit pas à l’ésotérisme mais de plus ne veut pas le rencontrer – et dénoncer toutes ce genre de pratiques. Comme il s’agit du gagne-pain de Karswell, et qu’il est de plus tenu par le démon de lui obéir ou périr, il est très ennuyé. Il tient à convaincre Holden d’abandonner, comme Harrington, mais celui-ci refuse net. En faisant tomber exprès les notes de Holden, le démonologue y introduit un rouleau de papier portant un sort runique.

Cet alphabet scandinave païen appelé futhark (formé des premières lettres comme notre alpha beta devenu alphabet) servait à écrire, donc à transmettre des « secrets ».  Mais la chrétienté affolée des monastères pillés par les vikings en a fait des formules « magiques », le canal même du démon, le rival maléfique du seul Dieu biblique. Holden va d’ailleurs examiner les pierres levées de Stonehenge où il aperçoit des inscriptions runiques, dont l’incantation même qui est écrite sur son rouleau de papier maudit. Karswell lui a en effet annoncé à lui aussi sa mort dans trois jours exactement.

Dans l’avion qui le menait en Angleterre, le docteur Holden a rencontré par hasard Joanna Harrington (Peggy Cummins), la nièce du professeur tué, parce qu’elle était dans le siège derrière le sien et que cela donné quelques scènes ironiques sur la gêne entre passagers à cause des dossiers qui s’abaissent. Elle veut savoir comment son oncle est mort et pourquoi, aussi suit-elle Holden dans son enquête. Ce n’est pour une fois pas une nana hystérique – il faut dire que le film est anglais, pas américain.

Lorsqu’ils vont rendre visite à Karswell dans son manoir champêtre, puisqu’il les a conviés, il le trouve en train d’amuser les enfants du village par la magie blanche. Mais elle apparaît un brin noircie à qui sait observer : c’est un chat noir qui sort du chapeau et pas un lapin blanc, du chocolat noir donné aux garçons et pas des bonbons colorés. Le barbichu est inquiétant et renouvelle son avertissement : abandonnez, ou sinon… Holden sera l’objet d’une double menace en signe du pouvoir de Karswell : un cyclone en Angleterre, surgi brusquement dans un ciel serein et qui fait fuir les enfants, une nuée embrasée dans les bois où repart Holden le soir venu, lors d’une autre de ses visites au manoir. Phénomènes naturels ou autosuggestion ? Tourneur ne choisit pas et laisse planer le doute. Le spectateur est envoûté.

La mère de Karswell (Athene Seyler) les met en garde, elle convoque un médium pour faire parler Harrington défunt, mais Holden n’y croit pas. Il est foncièrement américain donc rationaliste (à cette époque, c’est le mythe : la science se trouve aux Etats-Unis et nulle part ailleurs). Il interroge donc en public le fou interné soi-disant criminel qui, sous hypnose, parle. Il a bien livré un rouleau de papier à celui qui est mort, sur ordre mais forcé car il serait mort lui-même s’il ne l’avait pas fait. Il faut en effet rendre le rouleau à celui qui vous l’a donné pour contrer le sort, révèle-t-il.

Voilà qui est rationnel dans l’irrationalité et ne tombe pas dans l’oreille d’un borné. Holden va donc rendre son rouleau à Karswell. Les runes sont attirées par le feu mais, fort heureusement, la cheminée de l’hôtel londonien où brûle une belle flambée est munie d’une grille pare-feu efficace qui l’empêche de se détruire, scellant le sort à jamais. Holden garde donc précieusement le rouleau dans son portefeuille. Il le rendra au démonologue qui fuit par le train ; celui-ci n’en veut pas mais l’américain est rusé.

Une série B au suspense prenant dont la peur s’instille en vous, malgré vous, de façon très prenante. Le choix du noir et blanc contrasté, le couloir obscur, la fuite nocturne en forêt inquiétante emplie de bruits et sous une boule de brume qui grossit inexplicablement, l’escalier au premier plan duquel une main griffue apparait furtivement sur la rambarde, le fracas des trains à vapeur hurlant de leur sirène de part et d’autre d’un homme affolé – sont des procédés efficaces pour instiller la peur, le doute, l’hallucination. Bien sûr, il faut se laisser aller à l’histoire racontée, ne pas résister en sceptique invétéré – ce qu’on peut parfaitement assumer dans la vraie vie. 

DVD Rendez-vous avec la peur (Night of the Demon), Jacques Tourneur, 1957, avec Dana Andrews, Peggy Cummings, Nial McGinnis, Athene Seyler, ‎ Wild Side Video (Miaw !) 2016, 1h31, €9.99 blu-ray €12.99

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Docteur ? de Tristan Séguéla

Une comédie bien française dans la lignée des Bronzés mais avec un Michel Blanc fatigué, voire déprimé. Il joue le médecin, rôle qu’il affectionne, mais revenu de tout depuis la mort de son fils adulte lors d’une avalanche six ans plus tôt. Il boit, il n’est pas aimable avec les patients, frôle parfois la faute professionnelle. L’Ordre, qu’on connait pourtant comme bien laxiste dans d’autres circonstances, est prêt à le radier. Il tente de se racheter en assurant la permanence de nuit le 24 décembre, alors que ses collègues sont partis en famille manger la dinde aux airelles et caresser les gosses.

Ce n’est pas rien d’être médecin d’urgence dans un Paris fermé. Les bobos sont les pires, qui appellent en pleine nuit pour pas grand-chose, comme renouveler une ordonnance, exiger un certificat médical pour se faire porter pâle, ou parce qu’ils ne peuvent pas chier ! Cette satire de la société est bienvenue car on l’ignore trop souvent, raison pour laquelle les médecins généralistes ont renoncé depuis des années à effectuer des visites à domicile. Ces enfants gâtés bourgeois peuvent se plaindre, ils l’ont bien mérité.

Mais Manou Mani (Michel Blanc), nom loufoque un brin levantin du bon docteur, reçoit un appel de Rose (Solène Rigot), l’ex-copine de son fils, entre deux communications de Suzy au standard des « Médecins de Paris ». Il trouve une fille déprimée qui demande des médocs pour dormir… puis en prend trop pour être sûre, et fait une overdose. L’uber livreur de choucroute Malek, autoentrepreneur en Vélib (Hakim Jemili), rencontre le docteur qui cherche le code ; il doit justement livrer une commande chez la fille.

Commence alors un duo qui durera jusqu’à la fin entre le docteur neurasthénique à expérience médicale sans frontières et le jeune beur qui n’a même pas son bac et qui tente de s’en sortir à force de petits boulots et en allant au-devant des gens. Lui n’est pas revenu du genre humain et son empathie sauve des vies : ainsi doute-t-il du diagnostic d’intoxication alimentaire de toute une famille – et même le chien. C’est une intoxication au monoxyde de carbone.

Il faut dire que le médecin stressé au téléphone avec son standard qui enchaine les appels percute le Vélib du livreur qui déboule sans regarder tous feux éteints. Que le choc lui écrase les reins, ce qui le handicape pour marcher. Que la piqûre qu’il tente de se faire tout seul est relayée par le geste de Malek qui a appris à les faire lors d’un brevet de secourisme. Mais que le résultat est de lui bloquer un nerf. Les deux sont alors liés, le docteur pour aller jusqu’au bout de la nuit sous peine d’être radié, le livreur menacé d’être dénoncé pour non-assistance à personne en danger. En bref, la tête commande aux jambes et devient Malek le « docteur » que Manou immobile conseille par oreillette.

Ce qui engendre sa cascade de situations inattendues et cocasses, mais parfois sympathiques. Un vieux (Jacques Boudet) joue les cadavres, ce qui effraie Malek, un geek (Franck Gastambide) l’accuse d’avoir bouffé la langouste qui manquerait à la commande livrée, Malek se venge une fois docteur en lui faisant peur sur son haleine parce qu’il ne le reconnait pas (comme quoi le titre fait plus que le visage pour les cons), un chirurgien (Nicolas Vaude) surveille les actes médicaux de Malek sur son gamin pas si malade que ça, une femme qui a des maux de ventre (Fadily Camara) est enceinte sans vouloir le savoir et accouche sur place.

La comédie est sans prétentions, Michel Blanc est bien amorti, mais Hakim Jemili sauve la mise et le spectateur passe un bon moment. Pour les déprimés de Noël.

DVD Docteur ?, Tristan Séguéla, 2020, avec Michel Blanc, Hakim Jemili, Solène Rigot, Chantal Lauby, Franck Gastambide, ‎ Apollo Films 2020, 1h26, €4.89

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New York 1997 de John Carpenter

Le Watergate vient de se terminer, les Etats-Unis se méfient des politiciens et la violence urbaine explose. En 1980, le réalisateur voit la criminalité monter en flèche dans les dix ans à venir et, dès 1988, l’île de Manhattan transformée en prison sur le modèle du Phnom-Penh des « Pot » implacables (encensés alors par la gauche française). Les détenus se démerdent et peuvent crever, toute évasion est rendue impossible par un mur entourant l’île et par des mines sur les ponts. En 1997, année où se déroule l’histoire, la jungle urbaine a suscité des gangs qui exploitent les faibles et les rares ressources, gitant dans les sous-sols.

Il se trouve que cette année-là, des terroristes gauchistes s’infiltrent dans l’avion du président, Air Force One, et le font se crasher sur Manhattan, tout près du World Trade Center, symbole des Amériques (ce qui donnera des idées au barbu en sandales à nom de marque de machine à laver). Ce ne sont pas (encore) des islamistes mais des égéries blanches du gauchisme propalestinien, crachant avec hystérie leur haine du « système », raison d’Etat, inégalités et monopoles industriels confondus. Le président (Donald Pleasance) est encapsulé dans un module à l’intérieur d’Air Force One et sort indemne du crash dans lequel tous les autres crèvent.

Le chef de la police Hauk (Lee Van Cleef) qui se rend en hélico sur les lieux ne voit que l’avion en trois fragments et la capsule vide. Le président a été enlevé par les bandes du coin. Un inverti hâve et dépoitraillé qui crache comme un chat en colère lui intime l’ordre de dégager, avec le sadisme des faibles, sous peine de tuer le président. Ce ne devrait pas être une grande perte mais cela ne se fait pas : une importante conférence internationale est prévue le lendemain et le président des Etats-Unis doit offrir en gage de paix une intervention cruciale sur l’énergie nucléaire. Il porte pour cela une mallette (mal) sécurisée attachée à son poignet droit.

Le temps est compté et la force inefficace. Le chef de la police pense alors à un détenu qui vient d’arriver et doit être envoyé à la prison à ciel ouvert de Manhattan. Il s’agit du célèbre « Snake » Plissken (Kurt Russell), ancien des forces spéciales de 30 ans qui a braqué la Réserve fédérale et a été condamné pour cela. Snake refuse tout d’abord, puis est convaincu par la promesse déjà écrite de voir lever toutes les charges contre lui s’il ramène le président en 24 h. Par précaution, la police lui injecte un « vaccin » contre toutes les maladies qui se révèle un explosif en microparticules. Il fera sauter ses artères s’il ne revient pas à l’heure dite pour qu’on le désactive aux rayons X. Nous sommes dans la science-fiction et tous les gadgets sont surdimensionnés (talkie-walkie, émetteur, montre…).

Snake est équipé d’armes de poing et d’un planeur qui est traîné sur l’une des tours du World Trade Center où il atterrit in extremis en plantant au dernier moment une ancre harpon. Snake le solitaire se met alors en quête. Il est vite reconnu par un chauffeur de taxi qui le croyait mort (Ernest Borgnine) et le conduit auprès de ceux qui pourront l’aider. Notamment auprès de « Brain » (Harry Dean Stanton) dont le cerveau a reconstitué le plan des mines sur les ponts de Manhattan. Il vit avec sa copine Maggie (Adrienne Barbeau) aux seins provocants sous la robe décolletée – rouge pute. Le milieu carcéral est sans tabous et la seule loi qui règne est celle du plus fort. Ainsi un jeune camé se fait-il rudoyer, arracher ses vêtements et violer en bande dans l’une des premières scènes. L’inversion, en 1980, était encore un crime honni par la religion et mal vu de la société.

Snake apprend vite que le président est détenu par le « duc », un nègre de caricature aux gros muscles, petit cerveau macho et torse nu à chaîne d’or sous sa veste de cuir. Il roule en Cadillac sur laquelle sont montés deux lustres grand siècle… Il règne sur une bande de suiveurs, dont l’inverti feulant qui se colle à ses muscles. Après diverses péripéties, Snake force Brain et Maggie à le conduire à Grand Central Station, repaire du fameux duc. Mais il se fait prendre et dépouiller, se retrouvant torse nu et blessé d’une flèche à la jambe droite. Il devra combattre à la batte cloutée un épais lutteur sur un ring pour amuser la galerie pendant que le duc s’amuse à faire un carton tout autour du président, comme les indiens le faisaient des Blancs capturés.

Mais Snake est rusé, il parvient à vaincre le Goliath et à rejoindre Brain et sa moitié qui ont réussi à délivrer le président. C’est alors la fuite, pour respecter le temps imparti. Le planeur est précipité par les hommes du duc en bas de la tour, empêchant de repartir avec. Brain guide Snake qui pilote un taxi jaune récupéré afin de passer le pont de Queensboro. Nous avons alors une course-poursuite entre la Cadillac lustrifiée et le Yellow cab, slalomant entre les explosions. Une mine plus rusée que les autres coupe en deux le taxi et Brain est zigouillé. Le président fuit à pied vers le mur tandis que Snake tente d’emmener Maggie mais elle ne veut plus vivre, seulement se venger du gros nègre frimeur. Elle tire sept fois avec un pistolet à six coups mais de trop loin pour faire le moindre mal à la voiture qui fonce sur elle – et l’écrase.

Le duc se lance à la poursuite de celui qui l’a baisé et du président à qui il veut faire son affaire. Un harnais est descendu du mur par la police et le président s’échappe. Ne reste que Snake qui doit affronter le méchant. Il est en mauvaise posture… lorsque le président saisit une arme et descend le nègre pour se venger d’avoir été humilié et torturé par la racaille. Snake remonte au harnais et est libéré des explosifs a quelques secondes près (pour le suspense), tandis que le président est lavé, rasé et habillé pour conférencer à distance.

Sauf que la cassette audio rapportée par Snake n’est pas la bonne… Il l’a remplacée – volontairement – par une cassette de jazz du taxi parce qu’il n’a pas apprécié que ledit président, en politicien cynique, n’ait aucun remord de tous ceux qui sont morts pour sa vieille peau sans intérêt. Anarchiste antisystème à sa manière (celle des pionniers, pas celle des idéologues), Snake renie son surnom de serpent pour reprendre son nom blanchi grâce au Noir, et détruit la vraie cassette qui livre les secrets de la fusion nucléaire. Nous sommes en prison mais c’est « notre » prison, suggère-t-il, l’année où les Soviétiques envahissent l’Afghanistan pour le « libérer ».

Ce n’est pas un grand film mais un exercice de science-fiction original où il y a de l’action, malgré les personnages de caricature. Il montre combien on peut se tromper sur l’avenir et combien on peut aussi en avoir l’intuition : faire s’écraser un avion sur Manhattan était un fantasme qui est devenu réalité vingt ans après.

Los Angeles 2013 est une suite avec le même Kurt Russell en 1996.

DVD New York 1997 (Escape from New York), John Carpenter, 1981, avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasance, Ernest Borgnine, StudioCanal 2008, 1h39, €7.99 blu-ray €14.00

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Paris-Brest de Philippe Lioret

Adapté d’un roman de Tanguy Viel, ce film réalisé pour la télé a tout d’un film de cinéma. Sauf peut-être son côté anarchique en termes de montage. Le spectateur se trouve dans une époque puis, sans transition cinq ans plus tard, avant de se retrouver à nouveau cinq ans avant, puis… Un plan de passage aurait été plus judicieux.

Colin (Anthony Bajon), garçon un peu replet aux émotions de poisson froid, vient de réussir le bac à Brest. Il veut s’inscrire en fac de lettres à la Sorbonne, malgré son père (Gilles Cohen) qui préférerait une matière plus utile, le droit par exemple. Car lui est un affairiste qui n’a pas fait d’études mais soudoie le croque-mort pour qu’il l’informe en premier des décès afin que lui mandate son notaire pour proposer une vente du bien immobilier laissé par le mort aux héritiers à « bon prix ». Une fois arrosé notaire et croque-mort, le bien peut être revendu avec une belle plus-value. Il piste le fric car il aime le gagner, tout comme sa femme (Valérie Karsenti), ambitieuse sociale qui veut briller.

Sa mère Manou (Catherine Arditi), la grand-mère de Colin de laquelle il est proche, a vécu dans la dèche avant de se remarier à 70 ans avec Albert, un riche veuf de 82 ans qui l’a peinte comme il la désirait et a collectionné les tableaux dont certains valent cher. A son décès, il a laissé sa fortune à Manou et Colin espère bien qu’elle va financer son loyer à Paris, 820 € par mois dans le 12ème. Mais elle n’y tient pas car Colin est le seul être qui vient la voir en-dehors de sa femme de ménage, héritage d’Albert qu’elle a dû garder.

Colin décide de partir quand même et il se financera en travaillant, mais aussi par un procédé peu recommandable que le spectateur découvrira lorsqu’il en sera temps. Il veut que sa copine Elise (Daphné Patakia) vienne habiter avec lui. Elle a réussi son bac avec mention et s’inscrit en prépa économique, mais elle tergiverse. De fait, elle n’a pas envie : ni de quitter son cocon familial, ni sa zone de confort, ni de vivre avec Colin. Lui vit son ambition à lui, écrire ; elle ne se voit pas le suivre dans la dèche ou faire bouillir toute seule la marmite. Lâche, elle lui promet tout mais ne tient rien : « Je t’appelle, promis ! » Tu parles…

Cinq ans passent et Colin revient à Brest parce que sa sœur, partie au Canada un temps « pour apprendre l’anglais », selon sa mère toujours pratique et terre à terre, est revenue avec un Matthew, financier en trading, et un bébé. Colin, qui n’a jamais demandé de nouvelles de Manou, vient voir ce neveu mais ne compte pas rester plus de quelques jours. Il ne supporte pas l’avidité ni l’avarice de ses parents, obnubilés par l’argent.

De fait, Manou est en maison de retraite médicalisée, mise sous tutelle par le notaire véreux, son immeuble récupéré par les parents qui l’ont réaménagé selon leurs goûts dispendieux, meubles et tableaux vendus « pour payer la maison de retraite ». Parti d’une Peugeot 308, le père s’est payé une Mercedes. Colin cherche Elise mais elle s’est mariée sans lui dire et a une petite fille de 13 mois ; après ses premiers appels sans réponse, Colin n’a rien demandé sur Elise à quiconque. Pis, elle a épousé le fils de la femme de ménage de Manou, ce Kevin avec qui Colin a fait un mauvais coup une fois. C’est une fille popote qui n’a aucune ambition, elle ne songe qu’à son petit intérieur et à son restaurant où elle se contente de servir les clients avec sa mention au bac tandis que Kevin est devenu « chef ».

Manou se meurt, Elise est hors d’atteinte, les parents toujours aussi bornés. Colin repart avec l’idée d’écrire enfin un livre. Il s’est vanté d’être édité prochainement mais n’a pas encore écrit une ligne. Ses parents craignent ce qu’il pourra dire d’eux et nous avons là la meilleure scène du film : Colin décrit comment, dans un roman, il va outrer ses personnages. Pas question donc que les vrais se reconnaissent, n’est-ce pas ? « Un courtier en immobilier véreux qui soudoie les pompes funèbres pour arnaquer les héritiers avec la complicité du notaire, ce n’est pas vous, çà ! Des enfants qui se débarrassent le la vieille mère en Ehpad, bien-sûr que ce n’est pas vous ! ». Son père lui propose de lui racheter son livre pour qu’il ne paraisse pas ; il va jusqu’à 40 000 €…

« Ecris sur ce que tu connais », lui a dit il y a cinq ans et lui répète sa grand-mère lorsqu’il va la voir sur son lit d’hôpital où elle se laisse mourir à cause de la trahison des siens – Colin compris. Quoi de mieux que sa famille ? Son milieu étriqué d’arrivistes de province ? Ce serait d’ailleurs une douce vengeance de la mémé… De retour à Paris, Colin écrit son roman, est édité, passe à la radio, a du succès. Famille, je vous hais ! De ses ratages successifs il a fait une force qui va.

Reste à grandir en écrivant un second livre sur un autre sujet. Ce qui, compte-tenu de l’acteur qui joue le rôle, semble bien hasardeux.

Paris-Brest, Philippe Lioret, 2020, avec Anthony Bajon, Catherine Arditi, Valérie Karsenti, Gilles Cohen, Kévin Azaïs, Daphné Patakia, Image et Compagnie, Fin Août Productions et Arte France, 1h19, sur Arte Replay jusqu’au 8 janvier 2022

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Kill The Gringo d’Adrian Grunberg

Mel Gibson s’est concocté un personnage à sa mesure en écrivant le scénario. Tourné en 2010 en Californie mais mal distribuée, le film mérite cependant d’être regardé. Il y a de l’action, de la morale, des tirs en tous sens, une poursuite en voiture, et un enfant innocent à sauver.

Richard Johnson (Mel Gibson) est un ancien sniper en Irak dont la femme est partie avec son associé Reginald Barnes. Il a donc décidé de se faire justice lui-même en volant plusieurs millions de dollars à un truand de la pègre, Frank Fowler (Peter Stormare). Poursuivi par la police, il défonce la barrière de sécurité qui marque la frontière mexicaine. La voiture est démolie et les fédéraux mexicains l’attendent de l’autre côté, mais il n’est plus aux États-Unis. Il considère que les Mexicains sont aussi truands que les Américains mais moins hypocrites et moins puritains. Ici comme là, la corruption règne. La première scène montre le shérif et le fédéral discutant pots-de-vin tandis que le Mexicain, ayant vu les sacs de dollars dans la voiture, garde tout pour lui.

Son compère déguisé en clown étant mort dans l’accident, Johnson est envoyé dans la prison d’El Pueblito. Le Mexique est réputé pour ses prisons mafieuses régentées par des cartels. Un temps à l’isolement où règne la loi du plus fort, le détenu est vite « libéré » dans l’enceinte-village autour de la prison. Il ne peut sortir mais peut déambuler ici ou là, se trouver un coin pour dormir, une fille ou de quoi manger tout en travaillant. Il est affecté au recyclage des déchets pour le patron local, Javi (Daniel Giménez Cacho), détenu lui aussi mais qui chapeaute tous les rackets et entretient des liens de corruption avec l’extérieur.

Ce chef de gang est malade, rançon d’une vie d’alcool et de plaisirs. Son foie est en miettes et il garde sous sa protection pour cela le jeune fils de sa putain dont le groupe sanguin rare est compatible avec le sien. Il doit se faire greffer le foie de l’enfant incessamment. Barnes, qui se débrouille pour voler les voleurs, est observé par le gamin (Kevin Hernandez), fils de dealer tué par Jarvi et parfait gavroche des bidonvilles à 10 ans (il paraît plus costaud dans le film parce qu’il en a 13 au tournage). Le gosse fait du chantage en réclamant une cigarette sous peine de le dénoncer à Jarvi que pourtant il déteste.

Barnes est touché par ce kid égaré parmi les truands, qui ne veut pas dire son prénom et se dit « spécial » ; il ne voit pas l’intérêt d’aller à l’école, préférant apprendre en observant. Il n’est pas insensible non plus au corps nu de sa mère (Dolores Heredia), très visible sous la robe qu’elle porte lors des soirées casino de son « mari » forcé.

Retrouvé par les truands qu’il a volés via le gros consul véreux des États-Unis au Mexique, Johnson doit s’évader tout en sauvant à la fois la mère et le gosse. Ce ne sera pas simple et n’ira pas sans fusillade spectaculaire et instants de suspense. Il convainc Jarvi de le libérer pour aller tuer Fowler, qui sait désormais que Jarvi a récupéré le fric qu’on lui a volé. Johnson se fait passer pour Barnes afin que le floué se venge du vrai Barnes une fois l’affaire terminée. Franck le volé n’a pas hésité et a envoyé avant de sauter, convoqué par Johnson sous le nom de Barnes, ses sbires tuer Johnson et Jarvi. La fusillade des truands entre eux ne peut être passée sous silence et les autorités font fermer la prison en envoyant près de deux mille militaires et policiers pour transférer les détenus en pleine nuit.  Il faut donc faire vite pour la transplantation et la fuite.

Le gamin est charcuté mais Barnes arrive à temps pour lui faire remettre son foie tout juste prélevé et ainsi le sauver par une ambulance alors que l’armée et la police encerclent l’ensemble de la prison. Profitant de la confusion, Barnes sous la mitraille a une hésitation devant les paquets de frics préparés par Jarvi pour se sauver après l’opération : fuir immédiatement ou sauver le gamin. Il choisit la seconde solution, ce qui lui permet en prime de prendre le fric aussi, fourré sous le brancard à roulettes du gosse vers l’hôpital.

Les presque 2 millions de dollars, plus les 6 millions planqués dans la carrosserie de la bagnole à la casse, vont permettre à lui, à la mère et au petit, de se refaire une vie loin du Mexique et des États-Unis. Barnes a retrouvé une épouse fidèle, du moins peut-on le supposer après ces aventures, et une famille, puisque le kid sourit lorsqu’il les voit ensemble et qu’il l’adopterait bien comme nouveau père.

Ce film sans prétention est très différent de ceux habituellement tournés à Hollywood bien qu’il y ait de l’action et de l’humour. Il prône une morale de la survie en toutes circonstances en fonction de valeurs personnelles orientée vers la protection de la femme et de l’enfant. Sans oublier la débrouille et l’éducation qu’il doit donner au plus jeune pour qu’il s’en sorte dans la vie. Un peu cliché mais authentique. Pionnier, justicier, bon père, bon époux : les valeurs de l’Amérique !

DVD Kill The Gringo (Get The Gringo), Adrian Grunberg, 2012, avec Mel Gibson, Kevin Hernandez, Daniel Giménez Cacho, Aventi Distribution, 1h36, €3.86 blu-ray €14.35

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Landru de Pierre Boutron

Avec un prénom pareil Désiré, le môme de Belleville, aurait dû se sentir aimé. Enfant de chœur à l’église Saint-Louis en l’île (quand même !) il devient commis d’architecture et épouse à 24 ans, après trois ans de service militaire où il devient sergent, Marie-Catherine Rémy, fille de blanchisseuse, qui lui donnera quatre enfants. Instable et ambitieux frustré, il fait plusieurs métiers et pas moins de quinze employeurs avant de se convertir aux « affaires » : l’escroquerie.

Le film de Boutron passe sur tout cela pour se concentrer sur la fin. Ne restent des quatre gosses que deux garçons dont surtout le plus jeune, Charles, surnommé Momo, pas très fufute. L’escroquerie au mariage bat alors son plein, la guerre de 14 ayant esseulé les fiancées et les veuves, offrant un cheptel bien garni de femelles à pigeonner. Le séducteur Désiré s’en donne à cœur joie.

Un brin paranoïaque virant schizophrène, selon ces incapables de psychiatres, il profite. L’argent facile et la baise à l’œil suffisent aux mobiles. Pas besoin de psychiatriser la situation, le premier pas suffit. Dès que la donzelle commence à l’emmerder sérieusement, minaudant, cajolant ou bondieusant à plus soif, aussitôt Landru « procède » : il s’en lave les mains, attrape le chloroforme, en imbibe un large mouchoir et endort ses victimes d’une main de fer. Il n’a plus ensuite qu’à les découper avec diverses sortes de scies avant de les calciner dans la fameuse cuisinière à bois et à charbon de la villa louée à Gambais dans les Yvelines. Sauf l’odeur de camp, ni vu ni connu.

Il fait ensuite déménager à son fils niais les meubles et empoche les valeurs avec la procuration qu’il a soigneusement fait signer aux crédules qui ont du bien. Il les persuade, en bon futur mari, de les faire fructifier. Une seule est vraiment amoureuse et ne croira jamais qu’il soit un assassin. Le film joue sur cet amour et en fait une belle histoire. Patrick Timsit en Landru barbu, impassible et aux lèvres gourmandes, est excellent dans ce rôle de manipulateur libidineux avide d’argent.

Mais pourquoi incriminer toujours les hommes ? Les femmes ont leurs hystéries propres et « consentent » bien plus que les féministes ne veulent le faire croire. En témoignent ces quelques 800 demandes en mariage une fois le procès terminé – pour onze meurtres avérés ! L’hybristophilie est un vice courant chez la gent femelle., semble-t-il. Être sexuellement attiré par un criminel pour viol et meurtre est-il « normal » ?

Confondu en 1918 par deux amies de victimes qui s’inquiétaient de ne pas les revoir et arrêté en 1919 à l’issue d’une enquête menée par l’inspecteur Belin, Désiré Landru est condamné à la peine de mort en 1920 et guillotiné en 1922. Sa grâce sera évidemment refusée par le président Millerand (avec deux L et pas deux T).

Le film reprend avec verve l’ironie de Landru au procès et les bons mots plus ou moins avérés ou apocryphes qu’on lui prête. « Vous parlez toujours de ma tête, Monsieur l’avocat général. Je regrette de n’en avoir pas plusieurs à vous offrir ! ». Il reprend aussi la minutie de comptable de Landru sur son fameux petit carnet noir où il note toutes ses dépenses comme un aller et retour pour lui et un aller simple pour sa victime lorsqu’il la conduit au foyer où elle deviendra cendres.

Un bon moment sur des crimes abominables, bien joué par les acteurs.

DVD Landru, Pierre Boutron, 2015, avec Patrick Timsit, Julie Delarme, Catherine Arditi, François Caron, Danièle Lebrun, TF1 vidéo 2005, 1h40, €7.15

Livres et films sur Désiré Landru

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John Le Carré, Le tailleur de Panama

Harry Pendel, juif irlandais, s’est installé au Panama grâce à l’oncle Benny. Il a fondé une société d’habilleur à façon, Pendel & Braithwaite tailleurs près la royauté, anciennement à Savile Row, la rue chic de Londres, où l’excellent maître Braithwaite l’a formé à la coupe, au goût et aux mesures. La meilleure société de Panama, politiciens, nouveaux riches et militaires, viennent s’y fournir et échangent quelques informations entre-soi durant l’essayage.

C’est ce qui intéresse un diplomate hors cadre anglais, Andrew Osnard, mystérieusement envoyé par une officine proche du pouvoir conservateur mais en marge des services. L’intérêt de Panama est son évasion fiscale mais aussi son canal. Le président Clinton a promis de rendre pour 1999 aux Panaméens la zone de 10 miles de large cédée par traité perpétuel en 1903. Ce qui ne fait pas les affaires des conservateurs républicains des Etats-Unis, notamment de certains de leurs généraux.

Les Anglais, lassés de l’Union européenne qui les rabaisse au niveau d’un pays moyen alors qu’ils ont connu l’empire, veulent renouer avec le grand large. Quoi de mieux que les barbouzeries conjointes avec ces patauds de Yankees qui ont un gros bâton mais un petit cervelet, une armée puissante et déjà sur place mais aucun analyste compétent sur les conséquences de la rétrocession du canal. Ainsi les Rosbifs veulent se faire aussi gros que le bœuf et niquer ainsi les Grenouilles, trop subtiles. C’est ce qu’ils croient.

Andy Osnard est un jeune homme séduisant, un peu replet, grand baiseur devant l’Eternel après être pourtant passé entre les mains expertes des surveillants et camarades excités du collège d’Eton. Il en a d’ailleurs été exclu pour « comportement vénérien » (pas adonisien). Il voit en Pendel le parfait indic, une « source » de premier ordre sur les dessous politiques et géopolitiques du Panama.

Mais Pendel est un menteur, un escroc qui enjolive la réalité pour se poser socialement. Il a épousé la fille d’un ingénieur américain du canal et s’est forgé le beau rôle d’apprenti, disciple puis associé du prestigieux Braithwaite… qui n’a jamais existé, pas plus que la prestigieuse boutique de Savile Row. Il s’agissait plus prosaïquement du vieil oncle Benny, juif de l’East End dans son entrepôt qui a soudoyé Harry adolescent pour qu’il y mette le feu afin d’être remboursé d’une collection ratée par ses assurances. Mais le garçon, figé après l’acte, s’est fait prendre et a passé des années en prison pour mineurs. Il y a fait la connaissance de Mickie Abraxas, play-boy du Panama, régulièrement violé par les malfrats parce que trop jeune et beau gosse. Mickie est devenu son seul ami.

Comme il est riche et introduit, plutôt porté à récuser la dictature qui l’a fait foutre en prison au sens littéral, il soutien moralement « les étudiants » et les manifestations. Bien qu’il n’y en ait plus au Panama après Noriega, l’opposition est « souterraine » selon Pendel, et ne demande qu’à s’enflammer.

Cette belle histoire enchante Osnard et ses patrons occultes de Londres, dont un industriel de l’armement qui finance et un gras patron de presse à scandale qui manipule. Ces gens-là veulent un prétexte pour « intervenir » et sauver le canal de la mainmise japonaise ou chinoise potentielle sur cette voie cruciale du commerce maritime mondial. Pendel est recruté parce qu’il a été ruiné par bêtise, incité à acheter une ferme rizicole par son banquier panaméen avec la dot de sa femme, puis béat de s’apercevoir que l’eau a été détournée par la ferme voisine… qui appartient au banquier. Il a besoin d’argent et sert à Osnard et à ses patrons quémandeurs un complot asiatique secret coupé sur mesure selon lequel un canal nouveau serait en projet qui dévaloriserait l’ancien. Osnard a de l’argent pour rémunérer les sources et Pendel les cumule… pour lui-même, inventant des personnages, faisant jouer à son épouse un rôle qu’elle n’a pas. Osnard se sert d’ailleurs aussi.

Tout le roman, sombrant parfois dans le délire des phrases, est une satire humoristique du monde de l’ombre. Nul ne sait plus qui manipule qui, qui profite de qui, qui sait quoi de façon certaine. Pendel, en bon tailleur juif, sert l’histoire qu’il veut entendre à Osnard, jeune ambitieux du renseignement pressé par son patron écossais peu futé, lui-même poussé à « trouver » quoi qu’il en coûte l’étincelle qui permettra d’armer, d’informer et de dominer – pour le plus grand profit des entreprises concernées.

Bien sûr, le mensonge ne peut perdurer sans qu’un grain de sable ne vienne mettre par terre tout l’échafaudage des sources imaginaires et des informations amplifiées et déformées, voire inventées. L’épouse de Pendel s’en aperçoit la première lorsqu’elle croit que son mari voit une maitresse durant ses absences en soirées de plus en plus répétées ; Osnard s’en aperçoit ensuite lorsque ladite épouse vient lui rendre visite ivre, nue sous sa robe décolletée, pour accuser Pendel de la tromper et d’inventer des révélations ; l’ambassadeur s’en aperçoit lorsqu’il doit recevoir le patron d’Osnard, en grand secret, avec ses lingots d’or au noir. Mais la sauce prend par le suicide du héros pressenti – et l’intervention armée est déclenchée, satisfaisant l’orgueil patriotard anglais, le lobby de l’armement américain, la presse tabloïd de Londres.

C’est un peu long mais on y croit. Les personnages sont saisis dans leur jus, tous escrocs parce que la vie ne les a jamais bien servis. Osnard apparaît comme le plus sympathique, en marge, débrouillard. Pendel s’enferre en revanche dans ses mensonges auxquels il a le tort de finir par croire : par conformisme, pour donner la réponse qui fait plaisir. Le style regorge de piques ironiques sur la société anglaise comme « les crétins du parti conservateur, impérialistes, eurosceptiques, racistes, pan-xénophobes et ignares infantiles » p.346 – qui sévissent plus que jamais dans le Brexit – ou le « prof de sciences à l’école primaire qui, après l’avoir violemment flagellé, avait suggéré qu’ils se réconcilient en ôtant leurs vêtements » p.238.

John Le Carré, Le tailleur de Panama, 1996, Points 2018, 456 pages, €8.30 e-book Kindle €7.99

DVD Le tailleur de Panama, John Boorman, 2001, avec Pierce Brosnan, Geoffrey Rush, Jamie Lee Curtis, Leonor Varela, Brendan Gleeson, Daniel Radcliffe (10 ans), 1h49, 14.50 blu-ray €36.54

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L’Antre de la folie de John Carpenter

La fin du monde vue par John Carpenter est à la fois très américaine et très horrifique. Les pouvoirs d’un écrivain vont-ils jusqu’à faire croire à sa fiction comme d’une réalité ? Stephen King était alors à son acmé et ses livres, devenus des films, faisaient croire à une « autre » réalité, une « vérité alternative » comme dira plus tard le macho à mèche platine. Des monstres existent, qui dominent le monde (ou le voudraient bien), lâchés par « le diable » biblique, éternel opposant au Bien. Le Complot est partout et, comme dans H.P. Lovecraft, le mort saisit le vif pour le faire s’entretuer.

John Trent est rationnel (Sam Neill). Enquêteur indépendant pour les assurances, il a du métier pour traquer les fraudeurs et dénicher les arnaques. Lorsqu’un autre assureur veut l’engager au nom de l’éditeur Arcane pour tout savoir de la disparition de l’auteur à succès Sutter Cane, dont les livres d’horreur s’arrachent, il est pris à partie dans le café par un dément armé d’une hache (comme dans Shining). Il se révélera comme l’agent littéraire de Sutter Cane, contaminé par son auteur. L’éditeur (Charlton Heston), qui attend le dernier manuscrit de Cane et a déjà vendu les droits pour un film, engage John Trent pour le retrouver. Il lui joint son assistante, une executive nymphowomane (Julie Carmen) plutôt cynique. Tous deux doivent rechercher la ville de Hobb’s End où Sutter Cane situe ses romans.

Trent est un incurable sceptique, il ne croit pas à une « vraie » disparition mais à un coup de pub. Rien de tel que de s’évanouir sans donner de nouvelles, comme Agatha Christie en son temps, pour faire parler de soi et revenir en triomphe. Le général de Gaulle l’a réussi en 1968. Mais Styles lui affirme que les lecteurs de romans de Cane sont atteints psychologiquement, il n’a qu’à lui-même essayer. De fait, Trent est sujet à des hallucinations répétitives pendant qu’il lit les romans d’horreur de Cane, genre qu’il n’a jamais abordé ni aimé. Il voit un flic tabasser une raclure dans une ruelle se transformer en zombie sanglant, ou même s’asseoir à ses côtés sur le canapé.

Mais, comme il réfléchit par lui-même au lieu de se laisser influencer, John Trent découvre que les dessins des couvertures des livres, découpés, composent en puzzle les contours du New-Hampshire (région favorite de Stephen King pour ses romans). La ville de Hobb’s End, non répertoriée sur les cartes ni même au service postal, pourrait s’y trouver. Rien de mieux, pour « toucher » la réalité, que de s’y rendre. C’est un long chemin et le couple de travail doit rouler de nuit. Or c’est la nuit que les cauchemars rôdent. Un gamin en vélo qu’un carton dans les rayons fait vibrer, un vieux qui se jette sur la voiture puis repart comme si de rien n’était, un tunnel interminable qui ne dure que trente mètres.

Au matin, c’est Hobb’s End. Ils sont arrivés et la ville inconnue est déserte. Dans l’hôtel cité dans les romans de Cane, ils prennent chacun une chambre. La tenancière est une petite vieille qui repousse du pied quelque chose sous le comptoir, le spectateur verra bientôt quoi. Un étrange tableau voit ses personnages changer dès qu’on tourne la tête. La réalité se distord subtilement comme s’il existait un « autre monde possible ». En pire, un indicible comme chez Lovecraft.

L’église de la ville a des clochers en bulbe, comme les églises orthodoxes, ce qui n’apparaît pas très catholique : l’orthodoxie russe n’a-t-elle pas accouché du communisme soviétique ? Lorsqu’ils s’y rendent, un phénomène étrange se produit : une bande d’enfants fuit dans la campagne. Des pick-ups emplis d’adultes armés se présentent à la porte de l’église. Un commerçant somme la créature à l’intérieur de lui rendre son Johnny, un petit blond à la Stephen King, mais les portes s’ouvrent et se referment et le gamin impassible est aspiré à l’intérieur. Des rottweilers sortent de nulle part et attaquent les adultes, qui s’enfuient en désordre. Ici le Mal se répand et commence par les enfants, non encore civilisés par l’église.

Plus tard, Linda Styles peut rencontrer Sutter Cane (Jürgen Prochnow) dans la sacristie fermée d’une porte en bois, après une série de croix à l’envers. Il met la dernière patte à son dernier roman, intitulé L’Antre de la folie. En l’obligeant à lire la dernière page, il la rend folle, comme le lecteur moyen. Si la disparition était à l’origine un coup de pub, l’auteur a réussi à distordre la réalité pour la rendre vraie. Il suffit d’y croire. Désormais elle et John sont dans le monde à l’envers, celui de Cane, qui réveille des monstres assoupis dans les profondeurs de la terre (ou de la psyché). Ce sera la fin de l’humanité, peu digne de subsister en raison de sa propension à la tuerie. Cane dira même à Trent qu’il est un personnage inventé de ses romans, un avatar qui n’a aucune autre réalité que celle qu’il lui donne. Il se prend pour Dieu, le dieu du Mal, et se prépare à lâcher ses légions sur le monde.

Linda ne peut revenir au monde réel car elle « sait » pour avoir lu, comme Eve a mangé le fruit. John y revient en étant poursuivi par des monstres lovecraftiens et se retrouve au carrefour de deux routes de campagne. Un gamin à la Stephen King – 13 ans, blond, en vélo et livreur de journaux – lui apprend où il se trouve. De retour à New York, l’enquêteur rend compte de sa mission à l’éditeur et lui dit avoir brûlé le manuscrit qui lui a été confié par Linda sur ordre de Cane. Mais, distorsion du réel, le manuscrit a bien été livré un mois avant, par Trent lui-même, il est dans toutes les librairies et le film sort en salles.

Effondré, John Trent est interné comme fou après avoir massacré à coup de hache un jeune qui sortait d’une librairie avec un roman d’horreur de Sutter Cane. « Vous aimez ? – Beaucoup. – Alors vous savez comme cela doit finir » – et il le tue. Son histoire est racontée à son psychiatre, le docteur Wrenn (David Warner) – ce qui fait le début du film. Le psy juge à la fin du film qu’il s’agit d’une hallucination mais sort de la cellule capitonnée avec un doute. De fait, Trent s’éveille le lendemain aux bruits d’une jacquerie à la Trump, la foule des fans se ruant sur les institutions à coup de battes de baseball et de haches pour démolir « le système » et traquer les tenant du Complot pseudo maléfique. La radio annonce que le monde est envahi de lecteurs mutants qui massacrent et s’entretuent tandis que des monstres sortent de l’enfer – ou de l’espace.

Dans un cinéma désert, qui passe L’Antre de la folie tiré du roman, John Trent assis avec un gigantesque seau de pop-corn dans les mains (la Malbouffe par excellence du Système), rit de se voir à l’écran dans les aventures qu’il vient de vivre. La fausse réalité du cinéma n’est pas reconnue par lui comme vraie, il fait partie des rares non contaminés de l’espèce humaine.

Ce qui rend le film « culte » aujourd’hui est qu’il a prédit la tendance à croire plutôt qu’à voir, la folie complotiste et l’invasion du Capitole par des hordes de trumpistes convaincus de combattre le Mal déguisés en chamanes barbares. Eux qui réveillent les démons de la discorde et de la pulsion de mort, l’envers du Beau, du Vrai, du Bien que les chrétiens non superstitieux ont repris des Grecs.

DVD L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness), John Carpenter, 1995, avec ‎ Sam Neill, Jürgen Prochnow, David Warner, John Glover, Julie Carmen, Metropolitan video 2007, 1h31, €9.99 blu-ray €10.00

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Stephen King, Le pistolero

Cela ne finira pas avant 8 tomes et un film, lequel résume trop vite l’ampleur de l’histoire, à ce qu’on en dit. Le pistolero est le premier volume qui donnera envie, ou non, de lire la suite.

Roland de Gilead est un justicier bardé de deux pistolets dont il a appris à se servir durant ses rudes années d’apprentissage de 7 à 14 ans. Il a dû observer, imiter, endurer les coups et les efforts jusqu’à la limite de ses forces d’enfant puis de prime adolescent. A 14 ans, il est devenu un  homme en défiant son professeur, un vieux couturé de toutes les guerres, et en rusant comme David avec Goliath pour le vaincre. Il est alors devenu pistolero, justicier.

Le monde – le nôtre au futur vu par un King des années 1980 – court à sa destruction programmée. La Tour Sombre, à la croisée de tous les temps et de tous les lieux, est peut-être le remède, l’endroit qui permettra de comprendre. Notre héros aventurier part donc en quête initiatique pour sauver le monde et se trouver lui-même. Son « lièvre », comme on dit à la course de lévriers, est « l’homme en noir », une sorte de sorcier qui n’est qu’un messager intermédiaire entre les humains et les forces supérieures. Il serait le diable biblique si l’on cantonnait sa science au seul Livre, car il ressuscite artificiellement les morts – qui doivent périr quand même une fois accompli leur rôle de simple pion dans une partie qui les dépasse.

Il en est ainsi de Jack, un gamin bien bâti de 9 ans, un blond qui n’a pas froid aux yeux bleus comme Stephen King les aime, à la chemise délavée déchirée. Roland le pistolero le rencontre « par hasard » dans le désert. Par hasard ? Non pas, il est un jalon ressuscité d’avoir été broyé par une voiture en plein New York, posé par l’homme sorcier pour le ralentir et le déstabiliser. Car L’aventurier est humain et s’attache au gamin. Malgré toute sa protection, il n’y peut rien quand celui-ci tombe d’une passerelle branlante dans un gouffre sans fond. Ces moments avec l’enfant ont permis d’attacher le jeune lecteur à l’histoire, lui permettant de s’identifier au compagnon du héros, même si sa fin est cruelle.

Les quatre nouvelles, écrites à des années de distance, se complètent et peuvent être lues sans dévorer la suite. Elles font passer un bon moment d’imaginaire tout en laissant libre de spéculer sur notre place dans l’univers, ce qui marquera la fin des tomes. Comme toujours, le livre laisse plus de place à l’imagination que le film, mais les fans pourront user des deux, ils se complètent.

Stephen King, Le pistolero – La tour sombre 1 (The Gunslinger – The Dark Tower), 1982, J’ai lu Science-fiction 2017, 384 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

Tome 2, Les Trois cartes

Tome 3, Terres perdues

Tome 4, Magie et cristal

Tome 5, Les loups de la Calla

Tome 6, Le chant de Susannah

Tome 7, La tour sombre

Tome 8, La clé des vents

DVD La tour sombre, Nikolaj Arcel, avec Matthew McConaughey, Idris Elba, Tom Taylor, Dennis Haysbert, Ben Gavin, Sony Pictures 2017, 1h31, €6.80  blu-ray €6.98

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Quand on a 17 ans d’André Téchiné

En terminale S d’un lycée d’Ariège Damien (Kacey Mottet Klein, 17 ans), est un bon élève qui récite du Victor Hugo et résout les équations de maths sans problème. Son condisciple Thomas (Corentin Fila, 27 ans) est un métis de congolais qui vit mal son adoption par des paysans frustes et taiseux qui le font trimer, faute de « vrai enfant » à eux après de multiples fausses couches. Il veut devenir vétérinaire pour mieux protéger les bêtes auprès desquelles il a trouvé jusqu’ici le seul amour. Damien le regarde souvent en classe ; ils sont tous deux solitaires et les derniers à être appelés lors de la constitution des équipes de sport collectif.

Un jour Tom fait un croche-pied à Damien en classe. Pour rien, par jalousie de voir sa mère venir le chercher peut-être, l’aimer ouvertement et normalement. Il lui dira plus tard qu’il le trouvait « prétentieux » mais c’est parce qu’il affichait de façon naturelle ce qu’est la vraie vie d’un fils – le contraire de la sienne. De cet acte d’envie va naître une progression d’échanges mimétiques. L’attirance comme un aimant irrésistible que la raison cherche à canaliser dans le refus, les coups, les regards hostiles, mais qui ne fait que s’amplifier justement par cette relation négative. La tourner en positif est tout le projet du film, l’aboutissement de la vérité comme apothéose, tout comme l’acceptation du deuil du père et de Damien ou la naissance de la petite demi-sœur de Tom.

Les nausées de la mère adoptive de Thomas, isolée dans sa ferme de montagne, font intervenir Marianne, la mère médecin de Damien (Sandrine Kiberlain) ; outre la fièvre, elle attend un bébé et doit être hospitalisée. Marianne propose spontanément à Thomas de l’héberger chez elle en attendant ; il sera plus près de l’hôpital et du lycée et pourra mieux réviser. Car ses notes sont en chute au premier trimestre et ses bagarres avec Damien le font surveiller du proviseur. Les garçons disent que c’est fini mais c’est irrésistible, ils ne peuvent faire autrement que de s’exciter mutuellement. A 17 ans on est plein d’énergie et il faut l’épuiser, par la boxe pour Damien avec Paulo, un ami de son père, et par la course aller et retour d’une heure à chaque fois pour attraper le bus du lycée pour Tom.

La cohabitation va les tourner l’un vers l’autre. Père absent d’un côté, adoption par dépit de l’autre, les deux garçons sont psychiquement orphelins. Ils cherchent à s’ancrer dans l’affectif même si Damien a sa mère, indulgente, généreuse et dynamique, et Tom ses bêtes qu’il désirerait soigner en vétérinaire plus tard. Tom apprécie Marianne, il en est peut-être même vaguement amoureux, comme la mère qu’il aurait désirée. Damien le voit se faire ausculter torse nu et provoque Tom en lui demandant si cela l’a fait bander. Thomas l’invite à le suivre dans la montagne et se met nu devant lui pour plonger dans le lac glacé, comme un refus physique et une invite au désir. Damien ne sait plus où il en est et cherche sur le net une rencontre masculine pour voir s’il est « attiré par les hommes ou simplement par Thomas ».

Montagne, nature, saisons, éveil du désir, violence physique issue de la pulsion sexuelle inavouée qui ne s’apaisera qu’en mettant des mots entre eux après les coups et avant les gestes d’union, tout part de l’intérieur. La famille, le lycée, la société, ne sont que le décor des tourments psychiques. S’ils détonnent parfois dans les garçons en devenir (la mort du père de Damien, pilote d’hélicoptère militaire au Mali, la naissance d’un bébé « vrai » chez les parents adoptifs de Tom), ce n’est qu’amortis par ce qui est principal : la pulsion. Celle-ci ne s’assouvira que dans la possession réciproque des mains, des bouches, des corps. Elle viendra en son temps, directe, immédiate, sans s’y appesantir : un aboutissement du désir, une normalité acceptée des années 2000. Sans « honte » comme le croyait Damien de Tom, mais par « peur » avoue celui-ci. La peur de la première fois, comme les hétéros pour le sexe opposé.

La terminale est une fin d’enfance, surtout en France où l’on infantilise très tard par tropisme paternaliste romain-catholique. Le jeune de 18 ans est encore immature même si la société lui permet – du bout des lèvres – une expérience sexuelle, mais pas avant 15 ans et avec le sexe opposé, une fille consentante par écrit et devant témoins sous peine d’accusation de « viol ». Et voilà pourquoi votre démographie est muette, peut-on dire en paraphrasant Sganarelle (Le médecin malgré lui). La hantise catholique du sexe comme cause de l’immigration, de l’adoption à l’étranger, des problèmes d’intégration de la jeunesse (survalorisée), du terrorisme et de la guerre au loin qui tue, la société malade… Le film fait réfléchir à cet engrenage par-delà l’incertitude identitaire personnelle des deux garçons. Eux, lumineux, vivent leur vie au ras de leur terroir et par tout leur corps, arpentant la neige ou se jetant dans l’eau glacée, nourrissant les vaches et soignant les agneaux, se mesurant à la lutte et aux poings pour s’éprouver et s’évaluer, finissant par s’entredévorer, s’entrejouir, s’aimer.

DVD Quand on a 17 ans, André Téchiné, 2016, avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret, Wild Side Video 2016, 1h49, €11.00

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La Taupe de Tomas Alfredson

Ce film d’espionnage anglais adapté d’un roman de John le Carré qui porte le même nom a tous les ingrédients du genre. Il est plus sociologique et psychologique que d’action. D’où sa longueur, ses lenteurs parfois, mais son délice pour nous, Européens, qui préférons les relations humaines complexes aux coups de poing et de pistolet.

Il existe une taupe haut placée au sein des services (appelé le Cirque) que le précédent chef, Control (John Hurt), recherchait sans pouvoir mettre la main dessus. En 1973, son adjoint George Smiley (Gary Oldman) est mis à la retraite en même temps que lui après une opération désastreuse en Hongrie soviétique où Jim Prideaux (Mark Strong) l’un de leurs agents, qui devait faire passer à l’Ouest un général, a été blessé, pris et torturé par Karla, le « petit bonhomme » sadique et fanatique du NKVD que Smiley a un jour rencontré pour le retourner, mais en vain.

Le nouveau chef est Percy Alleline (Toby Jones), un nabot qui se prend pour « une grande personne » socialement puisqu’il a l’oreille du ministre et négocie directement avec les Américains. Son atout est une « source » soviétique, un diplomate qui livre chaque semaine des documents précieux via une maison anonyme louée par les services dans Londres. Cela permet des relations d’échange de renseignements avec la CIA. Sauf que les documents soviétiques sont à dessein livrés à cause de la taupe qui sévit toujours, donc de peu de valeur, alors que l’inverse est crucial pour le bloc de l’Est. Au fond, les Anglais ne sont que les petits télégraphistes entre l’URSS et les Etats-Unis.

Ce pourquoi le ministre, qui n’a pas la niaiserie de certains des nôtres sur le renseignement (qu’on pense au Rainbow Warrior où « le premier ministre de la France » déclarait ignorer tout !), convoque Smiley dans sa retraite pour le convaincre d’enquêter secrètement sur cette hypothèse persistante de la taupe, après la mort de Control. Il n’y a pas dix petits nègres comme chez Agatha mais la moitié. Smiley sait que ce n’est pas lui, en restent quatre. Il va remonter à l’échec de la mission hongroise pour examiner qui savait pour Jim Prideaux et comment, puis profiter de la réapparition de l’agent d’influence Ricki Tarr (Tom Hardy) pour piéger la taupe. Il n’a plus accès au MI6 mais engage Peter Guillam (Benedict Cumberbatch) qui est l’officier traitant de Ricki pour obtenir les dossiers ou les renseignements sur la maison. Il circule burlesquement en Citroën DS 23 à carrosserie dorée, ce qui ne passe pourtant pas inaperçu dans le Londres des voitures sombres – mais c’est un trait d’humour british, tout comme de chanter l’hymne soviétique déguisé en Lénine à la fête de Noël du service.

La hantise de la taupe est restée celle des Britanniques jusque dans les années 1990 à cause des Cinq de Cambridge, tous pédés et rêvant d’une Arcadie communiste dépénalisée et idéalisée en leur jeunesse folle (Philby, Burgess, Maclean, Blunt et Cairncross). Le fonctionnement du MI6, le service de renseignements du Royaume-Uni, est resté très « club » avec l’entre-soi de rigueur et la hiérarchie sociale qui va avec : qu’un fruit soit véreux et tout le groupe en est contaminé. Les femmes sont absentes (pas au collège, très peu à l’université, rares dans l’armée) et les hommes entre eux ont peu de contradicteurs ; ils ont tendance à agir en bande, pour le meilleur et trop souvent pour le pire. Expulser le mouton noir est une habitude ancrée dès le collège, comme le montre le gros à lunettes rejeté par les autres que Prideaux, reconverti en prof une fois grillé, encourage à observer. Dommage qu’il se prénomme Bill, un nom de traître.

Le titre anglais du film est curieux : tailleur bricoleur soldat espion, une sorte de dérision du métier peut-être, peu professionnel et foutraque ? Ou bien la description réelle de la quête de bribes d’informations à recouper et à coller pour en habiller correctement un fait ? Car le métier est gris, hors de toute reconnaissance civique, la tâche est besogneuse et lente, la pression psychologique forte. Le meilleur n’est pas le décideur mais l’enquêteur, pas le stratège mais l’employé qui met bout à bout les petits faits pour en extirper une intuition. Nous sommes loin de James Bond ; nous sommes dans le réel que David John Moore Cornwell alias John Le Carré, décédé en décembre 2020, a bien connu au MI5 et au MI6 lorsqu’il y exerçait dans les années 1950 et 60.

DVD La Taupe (Tinker Tailor Soldier Spy), Tomas Alfredson, 2011, avec Gary Oldman, Colin Firth, Tom Hardy, Benedict Cumberbatch, StudioCanal 2012, 2h02, €8.50 blu-ray €24.99

John Le Carré, La taupe, Points 2018, 432 pages, €8.30, e-book Kindle €7.99

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