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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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L’Arrangement d’Elia Kazan

Elia Kazan est cinéaste ; il est aussi écrivain. Il a publié un livre intitulé L’Arrangement en 1967, il en fait un film sous le même titre deux ans plus tard. Dans cette histoire, il parle de lui, de son père immigré grec autoritaire et commerçant, de sa trahison (il a dénoncé ses petits copains cocos à la commission des activités anti-américaines dans les années 50), des femmes et des relations tourmentées d’amour.

Eddie (Kirk Douglas), être anxieux et glacé, a une vie « de rêve », c’est-à-dire normale aux critères américains : métier dynamique dans la pub, admirable femme amoureuse (Deborah Kerr), une grande fille, une vaste villa à piscine dans un quartier calme de Los Angeles sous le climat californien, avec orangers, gouvernante, cuisinière et deux jardiniers, trois voitures dans le garage. Pourquoi, à 44 ans, en a-t-il soudain assez ? Il désire tout remettre en cause, s’arranger avec la vie pour repartir de zéro.

Est-ce un hasard si nous sommes en pleine remise en cause mentale, sociale et économique de l’époque 1968 ? Être contre la guerre du Vietnam, vouloir vivre en hippie au naturel dans la nature (Faye Dunaway nue hante les alentours de sa piscine dans ses fantasmes), changer de partenaire selon son désir, être ce que l’on souhaite et non ce que la société vous impose – notamment les parents puis la famille – tout cela est dans l’air du temps. Le modèle classique patriarcal-moral-autoritaire a fait son temps.

Ce pourquoi Eddie, après un réveil automatisé par la radio, la douche séparée de son épouse et de lui chacun dans sa bulle, le petit-déjeuner standard, les publicités omniprésentes pour la cigarette et autres futilités, dérape sur la route vers le boulot. Il se retrouve dans les embouteillages célèbres de Los Angeles, aussi vains qu’usants. Il enfile les rocades et les autoroutes, se trouve coincé dans sa petite voiture de sport entre deux gros camions, s’enfile dans un tunnel… Le voilà de toutes parts coincé ! Physiquement, affectivement, mentalement. Il commence par lâcher prise, les mains hors du volant, laissant faire le destin. Mais comme la petite voiture de sport tient la route, programmée pour aller droit elle aussi, il braque brusquement sous le train du camion voisin. C’est l’accident.

Il en ressort sans graves séquelles, mais changé. Il ne veut pas revenir travailler mais écrire, il ne veut plus vivre en couple avec sa femme comme si de rien n’était, il s’éloigne de sa fille toujours plus proche de sa mère et dont on apprend qu’elle a été adoptée. A l’inverse, il rêve à l’autre monde possible, l’autre vie qui a dévié, l’autre femme qu’il a aimée.

C’est à ce moment que le film prend sa dimension tragique et toute sa beauté. Les acteurs sont extraordinaires, ils investissent leurs rôles – peut-être parce que l’époque les y pousse. Kirk Douglas révèle son âme tourmentée, prise entre le respect du Père et son désir de vivre pour lui-même, entre son épouse aimante et bien parée Deborah Kerr (Florence) qui ne tient pas plus que cela au fric, et son amante d’il y a un an pulpeuse et sensuelle, Faye Dunaway (Gwen). Il quitte son boulot par un pied de nez, en proposant le cancer en pleine campagne de pub pour la cigarette ; il quitte la Californie pour New York ; il quitte sa femme pour son amante.

Mais celle-ci, accrochée hier et exigeante elle aussi, a été déchirée lorsqu’Eddie l’a quittée alors qu’elle jouait la nymphomane pour se faire désirer. Elle a eu un bébé, un garçon, dont elle affirme par dépit qu’il n’est pas d’Eddie alors que certains traits physiques témoignent du contraire et que son protecteur en titre est impuissant. Le bonheur n’existe que si l’on est en accord avec soi-même : tel est son credo, tel était celui d’Eddie avant que la réussite sociale ne l’emporte. Si l’on ne s’aime pas, peut-on changer ? Les liens familiaux et sociaux sont-ils trop forts ? Briser l’hégémonie du père, devenir lucide sur les évitements de sa mère, remettre en cause le mariage d’il y a des années – ce sont autant de ruptures qui font la question de la quarantaine.

Peut-on « s’arranger » avec la crise ? Cette façon de voir est très américaine, portée au libéralisme, à la négociation, au négoce. Pour une fois Dieu n’est pas présent dans le film – d’autant que la morale sociale des années 50 vient tout droit du machisme testamentaire. Sauf en repoussoir avec le prêtre d’hôpital qui « fait son boulot » au chevet du père qui devient sénile… mais qui préfère un pope ! C’est à chacun de régler ses problèmes, la Morale transcendante n’y aide pas, encore moins le code de conduite biblique.

Ce pourquoi le film alterne les scènes du présent et celles du passé, incruste dans l’image l’adulte d’aujourd’hui et l’adolescent d’hier, celui qui désirait et que l’existence a brimé. C’en est trop pour « la famille » : la mère veut faire interner le père avec l’aide de sa fille (la sœur d’Eddie), sa femme veut faire interner Eddie avec l’aide de sa fille et de son avocat-amant. Kirk Douglas va-t-il finir en asile, renfermé en lui-même comme s’il devait faire l’œuf pour éclore à nouveau ? Ou va-t-il fuir avec Faye Dunaway et son petit, comme il semble le désirer au fond de lui ?

Elia Kazan montre la violence de l’American dream, le formatage familial et social qu’il impose. Et combien la remise en cause globale des années 60 avait de profondes racines en chacun. Un peu hystérique, un peu haché, il faut un certain temps pour entrer dans le film – mais il laisse des traces durables grâce aux acteurs.

DVD L’Arrangement (The Arrangement) d’Elia Kazan, 1969, avec Kirk Douglas, Faye Dunaway et Deborah Kerr, Warner Bros 2006, €6.99

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William Faulkner, Les larrons

Un grand-père raconte à son petit-fils les quatre jours où il est devenu un homme, lorsqu’il avait 11 ans. C’est drôle, plein de rebondissements, d’expériences de la vie. Faulkner a écrit là son dernier roman, une histoire d’initiation universelle en langue parlée. Il paraît, en 1962, dans un monde qui change à toute vitesse, manière peut-être de retenir ce qui vaut pour tous les jeunes garçons à toutes les époques. Un mois plus tard, son auteur mourait d’un œdème pulmonaire aigu.

L’histoire se passe en 1905 et met en scène Lucius, petit-fils du propriétaire d’une des rares automobiles du temps, une Winton Flyer, le chauffeur Boon Hogganbeck et le nègre palefrenier Ned McCaslin, descendant de la même famille que le grand-père blanc, mais par une branche annexe. D’une maison enclose à une maison close via la maison sur roue automobile, de la ferme provinciale au bordel de la ville, le jeune garçon découvre le monde et les humains comme Huck Finn sur son radeau.

Boon profite de l’absence durant quatre jours du patron (le grand-père de Lucius) pour aller à la ville (Memphis) avec cette automobile qu’il aime conduire. Rien que cela est un périple, la poussière de la piste, les bourbiers à passer, ôtant chaussures et pantalons, le nègre caché sous la bâche qui se révèle passager clandestin en plein voyage et sera cause de tous les ennuis, le paysan qui laboure exprès la piste près du fleuve pour enliser les voitures et venir les en tirer avec ses mulets attelés pour quelques dollars… Une vraie leçon du capitalisme de rente.

Une fois à Memphis, la « pension de famille » promise par Boon s’avère être une maison close où des filles fort jeunes et très jolies reçoivent de vieux messieurs compassés. Mais comme nous sommes dimanche, tout est calme. Ned part à ses affaires, Boon gare l’auto devant la maison et tous deux entrent faire connaissance. Boon est raide dingue d’une pute dont il fera ultérieurement sa femme ; Lucius est invité à faire la connaissance d’Otis, fils de pute, qui a l’air d’avoir 10 ans mais en a en réalité 15, ce qui lui donne des obsessions autres que celles du gamin de 11 ans. Car cet âge, en cette époque, est celui où l’on accède aux fonctions d’homme : 10 ans pour cesser l’école et travailler, 15 ans pour aller au bordel, boire de la bière et baiser.

Lucius découvre, effaré, que le monde protégé qu’il a toujours connu est bien plus inquiétant qu’il ne l’imaginait. « Il y a des choses, des circonstances, des conditions dans ce monde qui ne devraient pas y être mais qui y sont, et tu ne peux pas leur échapper et en fait tu ne chercherais pas à leur échapper même si tu avais le choix, puisqu’elles aussi font partie du Mouvement, du fait d’avoir la vie en partage, d’être en vie » (chap. VII p.922 Pléiade). Il apprend peu à peu à gérer ses élans et ses émotions, à distinguer entre la vertu et la non-vertu, pour devenir un vrai gentleman du sud – qualité que lui reconnaitra son grand-père à la fin, cessant de le traiter en enfant. Il découvre aussi que, dans le sud des Etats-Unis, un Blanc ne pourra jamais voir le monde par les yeux d’un Noir.

Ned en effet, dès le premier soir, troque l’automobile (qui n’est pas à lui) contre un cheval de course (qui perd toutes celles qu’il entreprend). C’est alors la comédie pour reprendre possession de l’auto avant les quatre jours fatidiques… Ned est à la fois le grain de sable dans la machine, le démon qui fait avancer l’histoire et le rusé qui fait s’en sortir. Matois, il a reconnu dans ce cheval la même façon qu’un mulet qu’il eut jadis ; il veut le faire courir car il a une botte secrète. Toute l’affaire est alors de transporter le cheval à Parsham pour l’affronter à l’écurie d’un riche éleveur qui adore les paris. Gagner deux des trois courses permettra de racheter l’automobile et de se faire une galette. D’où l’entremetteuse du bordel qui connait un aiguilleur chef qui usera de ses relations pour, en pleine nuit, accoler un wagon supplémentaire et y faire entrer le cheval.

Lucius, pas vraiment conscient, consent. Il se dira plus tard qu’il a choisi de suivre et qu’il pouvait arrêter à tout moment. Mais il n’a pas repris sa raison, préférant l’aventure et l’imagination. C’est ainsi que l’on grandit. Lucius devenu grand-père raconte donc son éducation à son petit-fils pour faire son éducation. Mensonge (de Boon, de Ned), boisson, jeux d’argent, honneur des femmes (contre Otis, contre le sheriff violeur) – tout y passe de ce qui distingue un homme d’une brute. « On n’oublie jamais rien. Rien n’est jamais perdu. Ça a trop de prix » – tel est l’apprentissage de la responsabilité personnelle. Savoir dire non n’est pas toujours facile, mais évite de se laisser entraîner là où l’on ne veut pas aller. Si l’on dit oui, il faut savoir vivre avec ce qui suit. « Un gentleman accepte la responsabilité de ses actes et en supporte les conséquences, dit le grand-père de Lucius – même s’il n’en était pas lui-même l’instigateur mais qu’il les a simplement acceptés, qu’il n’a pas dit Non tout en sachant qu’il devait le faire » (chap. XIII p.1053).

Un grand roman, édifiant, cocasse, humain. Il en a été tiré un film en 1969, The Reivers, avec Steven McQueen.

William Faulkner, Les larrons (The Reivers), 1962, Gallimard L’imaginaire 2014, 420 pages, €9.90

DVD The Reivers (langues : anglais et français), 1969, avec Steve McQueen, Sharon Farrell, Ruth White, Michael Constantine, Clifton James, Mitch Vogel (Lucius), CBS 2005, € 11.99

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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Les Blues Brothers de John Landis

Les Frères du Blues sont Jake « Joliet » (John Belushi) et Elwood Blues (Dan Ackroyd), un petit gros et un grand maigre, tous deux affublés d’un chapeau noir, d’un costume noir, d’une cravate noire et de lunettes noires Ray-Ban Wayfarer. Même leur voiture, une Dodge Monaco 1974, est noire et blanche, ancienne voiture de flics aux parechocs, moteur et amortisseurs renforcés. Ce qui permet de folles courses-poursuites dans les centres commerciaux, la campagne ou sur les avenues de Chicago. On dit que treize Bluesmobiles et une cinquantaine de voitures de police furent détruites durant le tournage – ce qui entretient la légende de ce film-culte.

Jake sort de la prison Joliet d’Illinois – d’où son surnom – pour un braquage de station-service qui a mal tourné. Son frère Elwood l’attend à la sortie avec une voiture de flic d’occasion. Les deux vont tout d’abord chez la bonne-sœur dirigeante de l’orphelinat où ils ont passé leur enfance en noir et blanc. Car tout est noir et blanc dans ce film : les costumes des Brothers, l’uniforme de « la pingouine », leur voiture, l’orchestre de Noirs et de Blancs qu’ils tentent de reformer, le légal et l’illégal – et peut-être l’Amérique elle-même, en proie au doute des années Carter.

La leçon est que tout peut se résoudre en rythme et musique, les impôts dus par l’orphelinat, le mauvais goût des bouseux du Bob’s Country Bunker dont le patron (Jeff Morris) ressemble furieusement à Nicolas Hulot, la police et même la prison. Car il s’agit d’une « mission du Seigneur » comme le chante un révérend endiablé – James Brown lui-même !

Ce film réunit toute une brochette d’artistes célèbres : outre les Blues Brothers, James Brown, Cab Calloway, Ray Charles, Aretha Franklin, John Lee Hooker ; Steven Spielberg y fait même une apparition comme le percepteur qui affiche sur la porte de son bureau « retour dans 5 minutes ».

La frénésie chasse le blues plus que les flics machos, la rigide discipline nazie du parti des svastikas ou l’hystérie amoureuse de l’ancienne fiancée de Jack (Carrie Fisher) aussi démesurée (bazooka, explosifs, lance-flammes, pistolet-mitrailleur) que malhabile (elle détruit tout alentour mais n’atteint jamais ses cibles).

Les Brothers furent histrions de télé avant de créer leur propre groupe de blues. L’émission Saturday Night Live de la chaîne NBC faisait monter la fièvre du samedi soir. Ils tentent de la pérenniser dans le film. Leur look de tueurs à gage de la Mafia aux costumes de croque-mort italien ne fait pas peu pour leur succès. L’apparence de sérieux qu’ils donnent (habillés comme les Men in black du FBI) explose en arnaques, danses et musiques de rythm and blues, avant de se muer en courses folles à la James Dean où les flics – trop peu fantaisites – n’ont pas le beau rôle.

L’époque (juste avant les années Reagan) était à la dérision, Nixon venant d’être « empêché » pour mensonges après le Watergate, Jimmy Carter ne se montrant pas à la hauteur des événements : le deuxième choc pétrolier dû à l’Iran venait de débuter et la centrale nucléaire de Three Mile Island connaissait la plus grave fuite radioactive qui ait jamais eu lieu sur le territoire des Etats-Unis.

Une explosion de rythmes d’essence sexuelle pour un pays qui avait vraiment besoin de se retrouver son énergie ; un film qui reste culte vu qu’aucun n’est aujourd’hui capable de réunir autant de talents, dans un scénario aussi dynamique, avec des effets spéciaux aussi démesurés. Action, rires, musique : toute une Amérique du divertissement qui se met en scène en 2h30 pour notre grand plaisir.

DVD Les Blues Brothers (The Blues Brothers), film de John Landis, 1980, avec John Belushi, Dan Aykroyd, James Brown, Cab Calloway, Ray Charles, Aretha Franklin, Universal Pictures 2006, €9.64 

Site officiel : http://bluesbrothersofficialsite.com/

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Le sous-marin de l’Apocalypse d’Irwin Allen

Jules Verne revisité sous Kennedy avec le nucléaire en modernité d’époque. Le sous-marin Seaview, commandé par l’amiral Nelson qui l’a inventé et fabriqué, est en exploration sous les glaces. Lorsqu’il fait surface, le ciel est rouge communiste, l’Apocalypse nucléaire est-elle commencée ?

Même pas : il s’agit de la ceinture de Van Allen, particules de vent solaire piégées par la zone magnétique entourant l’équateur de la terre, qui est « en feu » et chauffe la planète. Mieux que les climatologues, les catastrophologues débutent fort. Le réalisateur poursuivra avec La tour infernale l’inventaire de tout ce qui menace la civilisation avancée, l’humanité et évidemment l’Amérique.

L’amiral (Walter Pidgeon) est convoqué à New York où, sous l’égide d’une Amérique à la pointe de la technique scientifique, l’ONU débat sur que faire. Un Français (Henry Daniell) jure que la terre explosera si l’on fait quoi que ce soit, et qu’il suffit d’attendre que tout se tasse ; l’amiral n’est évidemment pas d’accord et « fait ses calculs » pour affirmer avec « certitude » qu’un missile bien placé, lancé à tel endroit précis à une heure précise, balancera la ceinture dans l’espace au-delà, sauvant la terre d’une mort d’enfer. Evidemment la peur l’emporte et la « majorité » démocratique est contre tout excès. Nelson rejoint son sous-marin et décide de lancer son missile, tout en demandant ses ordres au président des USA. Mais il est injoignable, il faut donc prendre ses responsabilités sans lui.

Le sous-marin est fantaisiste, à peine si l’on pouvait y croire en 1961 : loupiottes sur la queue, nez de verre illuminé, impossible de se cacher ! Et pourtant lourdement armé, de têtes nucléaires comme de bombinettes au cas où. Les deux femmes du bord se baladent avec de hauts talons et les officiers fument comme des pompiers – tout ce qui est inadmissible dans un sous-marin voué au silence des pas et à l’économie de l’air respirable…

L’action n’est guère plus crédible : le « câble sous-marin » qui relie l’Amérique du sud à l’Europe est gros comme le bras et affleure la surface, à quelques mètres de fond, comme en témoigne la lumière d’aquarium qui règne en ce lieu et les algues qui prolifèrent. Pas vraiment le lieu de vie des poulpes géants, dont pourtant un spécimen vient enserrer le commandant (Peter Lorre) pour en faire son festin (sans lui casser aucune côte ni même marquer sa poitrine imberbe).

Les obstacles se multiplient sur la mission : panne de réacteur, champ de mines, explosion du sous-marin de poche chargé de couper le fil de la mine pris dans un projecteur avant, sabotage et lettre de menaces, une autre pieuvre géante qui se colle sur le nez de l’engin, rébellion larvée de l’équipage qui veut rentrer pour mourir auprès de femme et enfants, paranoïa Nelson, mise à feu… de sa chambre, diffusion de gaz, article du code pour une destitution actionné par le commandant tout juste contré par plusieurs salves de torpilles aveugles tirées contre le Seaview par un autre sous-marin selon les ordres de l’ONU (même pas de fil conducteur, ni de tête chercheuse, ces minables torpilles …), une psy délirante (Joan Fontaine) qui sabote le réacteur, un civil recueilli à demi-grillé sur la banquise (Michael Ansara) qui voulait être prêtre et exige de laisser s’accomplir la volonté de Dieu en vrai proto-écolo des années millénaires…

In extremis, le Bien l’emporte avec l’envol du missile grâce au courage du commandant, sorti l’armer tout seul depuis une écoutille (!) ; la psy est contaminée par le diable radiatif (son dosimètre est rouge vif) ; le demi-curé est maîtrisé et l’équipage qui n’a pas fui par un cargo rencontré vide, se congratule de n’avoir rien fait, ou presque. Selon les canons de Hollywood, seuls quelques-uns sont les héros : l’amiral obstiné et calculateur, le commandant voué à sa mission, un lieutenant entreprenant qui le seconde (Frankie Avalon), celle qui va devenir sa femme (Barbara Eden) en liaison entre les egos.

C’est un peu gros, de la fiction de grand-père, mais garde un enthousiasme neuf pour la science et pour l’action à la Jules Verne, ce qui n’est pas si mal. Excellent pour les enfants.

DVD Le sous-marin de l’Apocalypse (Voyage to the Bottom of the Sea) de Irwin Allen, 1961, avec Walter Pidgeon, Joan Fontaine, Barbara Eden, Peter Lorre, Robert Sterling, Michael Ansara, blu-ray Rimini éditions 2017, €19.99, Version normale, €14.99

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Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

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Elephant Man de David Lynch

Tiré de la vie réelle de John Merrick durant le règne anglais de Victoria, le film devient une fable tournée en noir et blanc entre le Bien et le Mal.

L’homme-éléphant (John Hurt) est né difforme parce que ce sa mère aurait été terrifiée par un troupeau d’éléphants passant près d’elle au galop, dit-on. Bien que sensible et cultivé, John n’est rien moins qu’une bête en apparence. Ce pourquoi un montreur de monstres l’a pris sous sa coupe et l’exhibe, faisant de cette pornographie son gagne-pain.

Un chirurgien d’hôpital à Londres, Treeves (Anthony Hopkins), se prend de curiosité, puis de compassion, pour cet être difforme. Il veut tout d’abord l’étudier au nom de la science, puis découvre en lui des qualités humaines qui engendrent de l’amitié. Il brave le conseil d’administration de l’hôpital pour les convaincre de garder John.

Ce dernier n’en a pas fini avec la bêtise et la vulgarité badaude. Un gardien de l’hôpital fait payer des ivrognes et des gens de la populace pour venir s’horrifier et blaguer le monstre. Son ancien « propriétaire » en profite pour le reprendre et l’enlever.

Nous avons donc deux attitudes convenues, en miroir : la haute société qui a de hautes idées et finit par compatir, par débordement d’une générosité qui lui coûte peu ; les basses classes restées vulgaires et rigolardes, sans pitié pour les plus malchanceux qu’elles, qui ne songent qu’à faire de l’argent sur la bête. Pourtant, en mimétisme inversé, les gamins donnent la réalité des choses : compassion pour l’être difforme chez l’enfant qui aide le propriétaire du cirque ; moquerie cruelle chez les gosses des beaux quartiers autour de la gare.

Mais le film développe une autre sorte de miroir : la « science » est un prétexte élevé pour faire du voyeurisme – comme le cirque populaire ; le snobisme de classe qui consiste à aller « visiter » le monstre et « prendre le thé » avec lui (en tremblant – et pas de froid) parce que « la reine » a dit combien elle appréciait la « charité chrétienne » de l’hôpital – est analogue à la mode d’aller voir le monstre qui court dans les débits de boisson. Il y a du voyeurisme et une certaine pornographie dans toutes les classes. Même l’actrice vedette du théâtre, qui vient embrasser John et lui donner sa photo, ne le fait pas au départ par générosité, mais par attirance trouble envers la laideur et l’anormalité.

Une fois ces deux moments établis, David Lynch entraîne un troisième moment, final, dans lequel chacun sublime ses bas instincts pour s’élever à la véritable générosité qui est d’accepter l’autre dans sa différence, une fois apprivoisé l’écart. Ce sont les nains, les géants et les monstres du cirque, rebuts de la société, qui délivrent John et le renvoient à Londres ; ce sont les dames et les messieurs de la meilleure société qui lui font une ovation au théâtre.

Ce processus dialectique est habile et finit par emporter le spectateur. Il est vrai que le début ne montre pas le monstre, toujours filmé à contrejour ou en ombre chinoise. Lorsque l’on découvre l’horreur, un sentiment de dégoût surgit naturellement, d’autant plus que l’imagination a travaillé. Mais l’insoutenable ne se maintient pas avec l’habitude et le regard s’accoutume… lorsque l’on découvre que « la bête » est douée de parole. « Je ne suis pas un animal ! Je suis un homme ! » s’écrie John, prêt à être lynché par la foule londonienne à la gare Victoria, pour avoir terrifié sans le vouloir une oie blanche victorienne. La foule s’arrête et hésite, laissant aux policemen le temps d’intervenir et de prendre le perturbateur en mains.

La dignité nait avec la parole, l’estime avec la culture. C’est au fond le processus de civilisation qui fait un être humain, pas la nature.

DVD Elephant Man de David Lynch, 1980, avec Anthony Hopkins, John Hurt, Anna Bancroft, Studio Canal Classics 2009, €9.99

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Magnolia de Paul Thomas Anderson

Malgré son Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2000, je n’aime pas cet éclatement mosaïque où tout est décousu, rassemblé seulement par le pseudo « hasard » des choses – trop bien écrit et calculé par l’auteur.

Les neuf personnages sont tous antipathiques, sauf peut-être le policier un peu trop assistant social. On se demande comment Tom Cruise, dans son numéro de macho sexuel hystérique, a pu gâcher ainsi sa plastique et son talent (contre 13 millions de $ et une participation aux bénéfices quand même…). Il apparait évidemment une fois torse nu (« direction la queue ! », hurle-t-il à ses fans payants) devant une journaliste noire manucurée et maquillée de violet…

Les pendus du générique servent-ils à réduire l’humanité au destin de pantins tirés par les ficelles du destin ? Nous sommes juste avant l’an 2000 et la terreur millénariste, qui a hanté les âmes faibles américaines, a probablement joué dans ce grand n’importe quoi. Rappelez-vous : le Bug informatique qui allait tout faire sauter, les self-made men réfugiés dans les Rocheuses sous bunker, avec armes et provisions, les manuels de survie dans la jungle future… L’obsession biblique n’a pas fini de faire des ravages dans la pauvreté d’esprit yankee.

Tous sont pécheurs, tous sont coupables, tous seront pardonnés ! Le vieux Earl Partridge (Jason Robards), magnat de la presse et producteur d’une émission de singes savants, va crever d’un cancer bien mérité : il a largué sa femme et son fils il y a des années lorsque celle-ci a été atteinte de la même maladie. Il n’a pas voulu être « contaminé » et continuer à tringler des bonnes femmes plus saines. Le gamin (Tom Cruise) lui en a voulu à mort, assistant à la fin de sa génitrice, mais n’a cessé de suivre l’exemple paternel en douce en créant une société de consultant pour jeunes mâles en mal de séduire. Pour lui, pas de problème : il faut vouloir, donc oser, puis tringler. Simplicité yankee.

Le cacochyme Partridge demande à son infirmier Phil (Philip Seymour Hoffman), dans le dos de sa seconde femme en jument à forte mâchoire (Julianne Moore), de retrouver ce fils qu’il a manqué (Tom Cruise). Ce dernier a pris le nom de sa mère et le prénom de son grand-père maternel et se fait appeler Frank T. J. Mackey. Une journaliste de minorité visible (April Grace), éprise de « vérité » et de « transparence démocratique » (symbole de la rédemption des esclaves dans le christianisme) veut à toute force percer la baudruche, ce qui déstabilise le Frank et lui fait répondre à l’appel ultime de l’infirmier pour se rendre auprès de son père. Il l’injurie et l’aime en même temps – façon hystérique de jouer le repentant, style fils prodigue ou bon larron.

Jim le policier (John C. Reilly ) rencontre Claudia (Melora Walters), fille cocaïnée au dernier degré de Jimmy (Philip Baker Hall), présentateur vedette de 65 ans du jeu télé produit par la société de Partridge où un trio de gamins savants est opposé à un trio d’adultes encyclopédiques (vous suivez ?). Dans ce show « populaire », nul ne tient compte des personnes, tous se mettent au service du Jeu (et du fric). Claudia aurait été « attouchée » adolescente par son père qui ne s’en souvient pas et se meurt d’un cancer des os pour punition de ses péchés (réels ou imaginaires). Jimmy le vieux pourri s’effondre en représentation – permettant trois minutes de pub – avant qu’on le remette sur pied pour finir son rôle. Stanley, le gamin vedette (Jeremy Blackman), a une forte envie d’aller aux chiottes, ce qu’empêchent à la fois l’assistante robotisée de l’Émission – et son Père (Michael Bowen) qui veut se rendre célèbre et gagner beaucoup d’argent via son fils… En bref un imbroglio de nœuds œdipiens et sado-maso qui rendent compte de toute la névrose chrétienne de la société marchande yankee.

Ce qui aboutit au pathétique pédé Donnie (William H. Macy), ancien gamin savant vainqueur du jeu il y a trente ans et même pas beau, qui veut se faire refaire le râtelier afin de séduire le barman athlétique de son nid de consolation favori, dont les pectoraux pointent sous le polo ajusté. L’apparence : tout ce que l’infantilisme et l’exploitation éhontée des gens réussit à produire…

Ce film est la psychanalyse de l’Amérique au tournant du millénaire ; elle expie ses peurs, ses péchés, ses turpitudes. « Même si nous en avons fini avec le passé, le passé lui, n’en a pas fini avec nous », pontifie le Narrateur en chœur à l’antique. Mais, une fois passé le fatidique Y2K, tout reprendra comme avant – en pire même avec Bush Jr, puis Trump l’infantile.

Non, décidément, je n’aime pas ce film car je n’aime pas cette Amérique. Et le côté décousu éclaté me gêne parce qu’il noie le poisson dans l’esthétisme intello (formaté aux normes réduites américaines). La seule ‘réflexion’ est d’émotion, la seule ‘philosophie’ la religion, la seule beauté humaine une vallée de larmes. Son formalisme et ses effets de travelling ennuient profondément sur la fin (le film ose durer 3 h !). Une pluie de grenouilles aussi grosses que des steaks s’abat sur la ville, en réminiscence grotesque d’Ancien testament. Décidément, quelle bouillie ! L’Amérique dégueulasse vue du côté interne des yeux. Beurk !

Rassurez-vous, beaucoup aiment ce film. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis pas « beaucoup ».

DVD Magnolia de Paul Thomas Anderson, 1999, avec Tom Cruise, William H. Macy, Julianne Moore, Metropolitan Video 2011, €19.71 blu-ray, €4.57 édition simple,  €35.07 en coffret Anderson avec The Master + Magnolia + Boogie Nights

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Patton de Franklin Schaffner

Un film patriote américanissime pour vanter les valeurs propres aux Etats-Unis, incarnées par un général devenu quatre étoiles durant la Seconde guerre mondiale : grande gueule et talent de fonceur. Le film reste près du sujet et, s’il romance un peu, utilise des sources historiques (sont citées Patton, ordeal and triumph de Ladislas Farago édité aussi en français et A soldier’s story de Omar Bradley, traduit en français). A l’exception des chars, anachroniques puisque nettement plus récents, et l’allusion aux « femmes arabes » dépouillant les Carthaginois – alors que les « Arabes » n’ont envahi la Tunisie qu’au VIIIe siècle… tout est presque vrai.

Mais les Américains, surtout en 1969 où ils perdaient au Vietnam, n’ont que faire de « la » vérité (scientifique) ; ils préfèrent « leur » vérité de circonstance. Nous sommes, en Europe, plus sceptiques, peut-être en raison d’une histoire plus longue et de la mémoire de victoires trop proches de défaites pour y « croire ». Mais il est vrai que, durant toute guerre, la foi est nécessaire – et le général George Patton savait l’insuffler à ses hommes comme aux journalistes – donc à l’ennemi. Ce qui est de bonne guerre – où tous les moyens sont permis.

Nous prenons Patton (George C. Scott) en cours de vie, lorsqu’il est nommé à la tête du 2ème corps d’armée en 1942, après la débâcle des petits soldats yankees face à l’armée professionnelle de l’Afrika Corp commandé par Erwin Rommel à Kasserine, en Tunisie. Les lopettes mal entraînées qui croyaient que le matériel et le renom des Etats-Unis suffisaient pour s’imposer aux Allemands se retrouvent livrés nus aux vautours, près de leurs chars trop peu blindés et de leurs canons trop peu puissants, après avoir été dépouillés par les Arabes nomades du coin. Dans le film, il suffit évidemment d’un héros fonceur et grande gueule pour redresser la situation. Le contraste avec l’autre général, Omar Bradley (Karl Malden), est patent : si Patton se croit officier romain réincarné et qu’il suffit de vouloir, Bradley est un pragmatique analytique qui planifie toute organisation et n’avance qu’assuré.

Le haut commandement confie à George Patton la 7ème armée pour envahir la Sicile aux côtés du britannique Montgomery. Le plan Patton n’est pas retenu – pour ménager les susceptibilités entre alliés lui dit-on – mais il l’applique quand même, fonceur et grande gueule, quand Monty est ralenti sur la route de la côte. Il entre avant lui dans Messine, ce qui donne un côté bouffon à la parade britannique lorsqu’elle débouche sur la Grand-Place où les troupes américaines se tiennent en silence. Cette fois, la grande gueule n’est pas côté Patton.

Sauf que le général ne sait pas se contenir, ni maîtriser sa communication. S’il harangue ses soldats avec panache pour les motiver, usant de ces mots crus qu’affectionne le populo inéduqué, s’il présente une image ostentatoire comme symbole (revolver à crosse d’ivoire, bottes d’équitation, casque lustré), il n’hésite pas à gifler les stressés, prenant le post-traumatisme pour de la lâcheté. Les deux scènes présentées en 1943 face aux Allemands sont réelles, mais ont moins de retentissement qu’en 1969 face aux Vietnamiens. La lourde insistance sur le machisme et l’autoritarisme Patton caractérisent moins sa personnalité (évidemment de son siècle) que le « message » à l’armée et à la nation sur la fin des années 1960. Les psys ont fait leur œuvre et les « victimes » sont plus les soldats amis que l’ennemi.

Il reste que Patton apparaît comme un soldat « démocratique » : grande gueule, il commande lui-même ses hommes depuis le front et n’hésite pas à les encourager de ses discours : « On ne vous demande pas de mourir pour votre pays, mais que le salaud d’en face meure pour le sien ». Il a inspiré les nouvelles méthodes de commandement des officiers de l’Armée des Etats-Unis. Fonceur, il aime les offensives rapides et percutantes des chars (bien en avance sur ces cons(ervateurs) généraux français en 40 qui – à l’exception du colonel de Gaulle – n’y ont jamais cru). Lecteur de Guderian, il a inspiré de nouvelles doctrines de combat mécanisé.

Les généraux allemands le craignaient, puisqu’il savait gagner. Alfred Jodl, chef de l’état-major général au haut-commandement de la Wehrmacht, admirait qu’il prit de grands risques et remporte de grandes victoires, Hitler lui-même le traitait de « général cow-boy fou ». Ce pourquoi Patton fut utilisé dans l’opération Fortitude visant à tromper les nazis sur le véritable lieu du débarquement – Calais était d’ailleurs le plan initial de Patton…

A la tête de la 3ème armée, Patton s’engouffre en France par le sud de la Normandie jusqu’en Lorraine. Il secourt les troupes aéroportées encerclées à Bastogne, usant de la même tactique que les Allemands : marcher nuit et jour malgré les intempéries et passer par les bois où on ne l’attendrait pas. Le film le quitte avant sa mort, toute bête, d’un accident de voiture en 1945.

Bon soldat, mais du terrain, il n’était pas assez politique ni ne voyait assez loin pour commander au-delà. Son goût de la gloire détonait parmi les officiers américains qui préféraient se rapprocher de leurs hommes – mais plaisait à de Gaulle et à Staline, plus aristocrates que démocrates… Féru de lectures historiques et croyant à la réincarnation, Patton puisait son inspiration dans les récits de César, Guillaume le Conquérant, Napoléon 1er ou Frédéric le Grand.

Il a même lu le Coran en Tunisie, sur lequel il a écrit à sa femme : « Un livre intéressant. (…) Il me semble évident que les enseignements fatalistes de Mahomet et la profonde dégradation des femmes sont les causes fondamentales du non-développement des Arabes… Il y a ici, je pense, matière à un éloquent sermon sur les vertus du christianisme ». Avisé pour l’époque. Être sûr de soi reste la meilleure façon de ne pas douter, donc d’être efficace au combat – même si « Dieu » est toujours avec celui qui gagne.

Ce film est long (2h44), avec un intermission (interlude) tout noir de plusieurs minutes on ne sait pourquoi (est-ce l’édition du DVD ?). N’étant ni américain, ni féru de guerre industrielle, je n’ai que modérément apprécié le thème, même si le film est bien construit et que l’on ne s’y ennuie pas. La brochette d’oscars obtenus en 1971 est toute politique : il fallait relancer le moral de la patrie après l’échec vietnamien dont la guerre était toujours en cours, jusqu’à ce que Nixon, peut-être affairiste et hanté par les complots, mais réaliste et efficace en politique étrangère, y mit fin en 1973.

DVD Patton de Franklin Schaffner, 1969, avec George C. Scott, Karl Malden, Michael Bates, Paul Stevens, Fox Pathé Europa collector, blu-ray €14.99 Edition normale €6.85 7

Oscars en 1971 : meilleur film, meilleur réalisateur, Oscar du meilleur scénario, meilleur acteur (George C. Scott), meilleure direction artistique, meilleur montage, meilleur son. Golden Globe du meilleur acteur (George C. Scott).

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Magic in the moonlight de Woody Allen

Avec Woody Allen, il faut s’attendre à ce que l’humour soit grinçant, le rire grave et la métaphysique juste au-dessus du monde matériel. Nous ne sommes pas déçus par cette magie au clair de lune.

Car Stanley Crawford (Colin Firth), qui joue sur scène le magicien chinois Wei Ling Soo, est dans la vie civile un pur rationnel. Il ne « croit » pas aux croyances, suivant Nietzsche pour qui « Dieu est mort » et selon lequel les vérités sont des volontés. Ce pourquoi lorsque son ami d’enfance Howard (Simon McBurney) le convie à démasquer la médium Sophie Baker (Emma Stone) dans le sud de la France, il ne résiste pas au défi.

Ce qui conduit le film de l’illusion scénique (où disparaît un éléphant) à l’illusion bourgeoise (où de riches oisifs flattent leurs corps dans la piscine, se murgent au whisky sec servis par demi-verres et rêvent de croisière en yacht de luxe en Grèce et jusqu’à Bora Bora). Même l’image donne illusion, forçant sur le jaune orangé, rendant l’herbe trop printanière et les peaux trop bronzées. Comme si tout devait être excessif pour être signifiant.

Stanley est un Anglais vu par un Américain, un aristocrate sec vu par un Juif sensible ; il est donc arrogant et misanthrope, se sentant au-dessus de la foule sentimentale des crédules en tout qui se pâment en Dieu au lieu d’agir et croient converser avec les défunts au-delà par des coups frappés au plafond. Le magicien va donc chez les Catledge, propriétaires d’une vaste villa sur la Côte d’Azur. Son ami le fait passer pour un homme d’affaires, voyageur et rationnaliste, sceptique devant les manifestations des ectoplasmes et autres esprits. Ce qui nous donne une bouffonne définition de défunt apparaissant sous forme de yaourt flasque, représentant « l’esprit ».

Mais il est surpris des dons de Sophie, qui lit dans le passé des choses privées et presque secrètes. Le sel est dans le « presque », qui fera évoluer l’intrigue. D’autant que ces détails sur ce qui s’est produit masque l’abyssale ignorance sur l’avenir : combien de fois la « médium » n’a-t-elle pas prévu l’orage brutal, l’accident stupide ou même l’amour entre deux êtres ?

C’est pourquoi ce film est de raillerie. Il se moque à la fois des croyants et des incroyants, en bref de tout excès (à l’américaine). Ce pourquoi Woody Allen est-il mieux reçu en Europe qu’aux Etats-Unis : les Européens sont volontiers sceptiques, les Américains trop crédules ; les premiers rationnels, les seconds volontaires ; les uns pessimistes (donc réalistes et lucides), les autres d’un optimisme à tout crin (donc idéalistes et aveuglés).

Le point central est représenté par la vieille et sage bourgeoise riche Vanessa, tante de Stanley, qui croit aux esprits comme tout le monde mais pas plus, réservant son avis. Elle croit surtout aux manifestations de l’amour – qui emportent la raison – et qui représentent pour elle les « vraies » illusions (si l’on tente cet oxymore). Le magicien se fera prendre par la médium, cette dernière accrochée avant que l’autre s’en aperçoive, mais le touchant malgré tout par un renversement trop humain.

Je ne vous dévoile pas l’intrigue, qui tient du trucage comme de la volonté de croire aux illusions, mais que l’amour emporte comme illusion suprême. Car, après tout, l’amour est une magie qui enrobe le désir sexuel et sublime la sensualité des peaux. D’où l’allusion au clair de lune, à la fois souvenir d’enfance de Stanley et image romantique pour Sophie. La lune, astre froid et mort, éclaire la nuit et propose un raison de vivre à deux – sans les adjuvants faciles que sont le whisky, la fortune ou le yacht vers Bora Bora.

DVD Magic in the moonlight de Woody Allen, 2014, avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, TF1 vidéo 2015, €14.99 blu-ray, €7.76 normal

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Nimitz de Don Taylor

La Défense était déjà dans l’air du temps juste avant l’ère Reagan. Ce film à la gloire du porte-avion Nimitz chante l’héroïsme au quotidien des défenseurs de la patrie, même quand ladite patrie les ignore. Le pacha du navire devient l’égal de Dieu lorsqu’il doit décider de la vie et de la mort. Ou, plus exactement, il obéit aux Commandements comme un bon fils – ce que le Dieu des chrétiens exige des humains.

Nous sommes en 1980 et le porte-avion croise au large de Hawaï lorsqu’une tempête magnétique (très bien rendue en effets spéciaux) s’abat sur le navire. La sérénité revenue, aussi vite qu’elle est partie, rien n’est changé en apparence… sauf qu’aucun écho radar ne détecte plus les bateaux comme avant et que le trafic radio est très réduit. D’ailleurs, les émissions captées diffusent des feuilletons vieux de 40 ans. Qu’en est-il ? La guerre mondiale nucléaire a-t-elle éclaté avec l’URSS belliqueuse et surarmée (qui va envahir l’Afghanistan en fin d’année 1980) ? C’est l’explication rationnelle la plus immédiate que les hommes se donnent à ce qui leur arrive.

Kirk Douglas envoie un avion de reconnaissance survoler Hawaï, et celui-ci rapporte des photos de Pearl Harbor. Tout est paisible – sauf que les navires à quai datent de 1941. La photo est « déjà » prise, sous le même angle, en noir et blanc ; elle figure dans les documents que l’un des capitaines du bord a assemblé pour écrire un livre. Le porte-avion fait-il partie d’une manœuvre en haut-lieu pour tester ses capacités de réaction à la mer ? S’agit-il d’un jeu de rôle ? Martin Sheen, embarqué comme civil, observateur du Ministère de la Défense, assure qu’il n’est au courant de rien.

Et il émet une autre hypothèse : la relativité du temps, la faille temporelle, le retour effectif en 1941… C’est à ce moment que la radio capte les informations en provenance de Hawaï qui font état d’une progression des armées allemandes en URSS. Il faut bien se rendre à l’évidence, le porte-avion nucléaire Nimitz, armé de ses chasseurs Tomcat dernier cri, de son avion-radar Hawckeyes et de ses deux hélicoptères de sauvetage, se retrouve quarante années auparavant, tout seul face à l’armada aéronavale japonaise qui file à 12 nœuds vers Pearl Harbor pour le détruire.

Les chasseurs avisent d’ailleurs deux Mitsubishi Zéro, les chasseurs à hélices les plus modernes du temps, ornés des soleils levants sur les ailes. Ordre est donné de les surveiller mais de ne pas tirer. Car on ne peut sans conséquences infinies modifier le cours de l’Histoire. Sauf que les Zéro mitraillent un yacht de plaisance battant pavillon américain – et Kirk Douglas, impitoyable, ordonne de les descendre. Ce n’est qu’un jeu d’enfant pour les pilotes de Tomcat et seul un des pilotes japonais reste vivant, à la mer. L’hélicoptère vient le récupérer, ainsi que les deux rescapés du yacht, plus le chien Charlie.

Il est difficile d’être dans un temps qui n’est pas le vôtre et de ne pas interférer… Le rescapé mâle est le sénateur Chapman, qui avait mis en garde la Maison Blanche quinze jours auparavant sur les probabilité d’une attaque japonaise sans sommation, mais qui n’avait pas été entendu. Les manuels d’histoire disent qu’il a disparu précisément ce jour où il est sauvé par le Nimitz. Enigme… qui va vite être résolue par le chien, dans une scène d’action que je vous laisse découvrir.

Car le film est bien monté, alternant la publicité pour l’aéronavale américaine, l’amour de la technique armée, l’idylle à peine entamée entre la secrétaire du sénateur et le capitaine historien, et les réflexions mâles sur en avoir ou pas. Le tropisme militaire est d’y aller, de descendre les avions jap qui vont détruire Pearl Harbor, entraîner les Etats-Unis dans la guerre et tuer des milliers d’Américains. La raison voudrait ne rien faire, pour ne pas modifier l’histoire – donc les hommes présents sur le porte-avion, qui n’existeraient peut-être pas si les circonstances n’avaient pas fait se rencontrer leurs parents à cause ou après la guerre, et ainsi de suite.

Ce paradoxe de science-fiction est réduit élégamment par le tempérament américain, pratique et religieux.

Quelles que soient les circonstances obéir aux ordres, faire bien son travail, agir là où l’on se trouve. Et c’est au destin d’accomplir l’Histoire. Le pacha, convaincu de pouvoir éviter Pearl Harbor et les horreurs qui s’enchaîneront, envoie ses avions abattre les bombardiers japonais. Mais le Nimitz est rattrapé par la tempête magnétique qui revient comme un signe de Dieu et, à quatre minutes du contact, il doit rappeler ses avions pour ne pas qu’ils restent en 1941. Les chasseurs n’auront pas le temps d’apponter avant l’effet temporel, ce qui est un brin gênant pour la crédibilité de l’histoire, mais l’on peut supposer qu’étant revenus dans l’axe du navire, ils ont été remportés comme lui dans la même faille.

Toujours est-il que tout le monde se retrouve en 1980, plié à la routine, dont une inspection d’amiraux pour savoir pourquoi le Nimitz avait « disparu » durant quelque temps. Et Martin Sheen, que son patron était venu voir décoller en limousine sans se montrer à l’aller, l’attend au retour dans la même limousine. La chute est bien menée et je ne vous en dirai rien, sinon qu’elle ajoute à la qualité de ce film. Ce n’est pas parce qu’il a bénéficié de gros moyens et qu’il a été monté à grand spectacle qu’il n’est pas bon. Nous étions encore en 1980 où l’exigence de création était supérieure aux enjeux d’argent.

DVD Nimitz – retour vers l’enfer (The Final Countdown) de Don Taylor, 1980, avec Kirk Douglas, Martin Sheen, Katharine Ross, James Farentino, édition Sidonis Calysta 2016, €16.99

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Le château du dragon de Joseph Mankiewicz

Un film noir, pour une époque qui l’était aussi. L’après-guerre mettait en évidence la lutte éternelle entre les dominateurs – hier Mussolini et Hitler, alors Staline et Mao – et les égaux. Dans ce conte gothique, l’Amérique se montre en son évolution, décentrée dans l’histoire : des aristocrates issus de la vieille Europe féodale contre les pionniers libres, fermiers égaux qui avaient former les états, unis contre la royauté anglaise.

Nous sommes en 1844 et une famille idéale (selon les critères yankees) reçoit une lettre d’un cousin éloigné. Les fermiers, flanqués de trois garçons et deux filles, ne dépendent de personne ; ils ont leur exploitation autarcique dans le Connecticut et vivent paisiblement en communauté, unis par la Bible et la Morale rigoriste qu’ils lisent chaque soir dans l’Ancien testament. Le cousin éloigné, père d’une petite fille, est un gros propriétaire héréditaire de 200 fermes le long de l’Hudson, descendant des premiers pionniers américains. Il est riche, méprisant, cynique. Pire, il ne croit pas en Dieu mais en lui, comme Faust, comme si le simple fait de naître faisait de lui un maître.

Mais c’est le rêve qui domine chez la jeune Miranda Wells, lorsque le cousin Nicholas van Ryn demande à ses parents une gouvernante pour sa fillette Katrin. La mère est sceptique mais admet que changer d’air ne fera pas de mal à sa fille ; le père est contre, évidemment, désirant conserver tous ses biens acquis grâce au Seigneur, y compris ses enfants. Il s’en remet au jugement de Dieu et fait ouvrir la Bible les yeux fermés à Miranda, et désigner une phrase. Le doigt tombe justement sur Abraham qui ordonne à Agar de parti loin de lui…

Malgré les caractères, il y a donc du destin dans cette histoire. Elle en devient tragique, amplifiée par le décor néo-gothique de Dragonwick, le gigantesque manoir ancestral dans les collines et par les orages fréquents de la région. D’autant qu’une légende court sur la première dame des van Ryn, dont le portrait triste domine le salon où trône son clavecin importé d’Europe avec elle. Elle n’aurait jamais été aimée et serait morte en couche (ou, selon les versions, tuée dans son salon), juste après avoir donné le jour à un Héritier. C’est tout ce que lui demandait le mâle et, amère, elle viendrait hanter la maison périodiquement, chantant lorsqu’un deuil est proche. Mais seul le sang Van Ryn peut l’entendre – ce qui ne manquera pas de se produire deux fois durant le film.

La première, c’est lorsque l’épouse de Nicholas décède soi-disant d’un rhume, après s’être empiffrée de gâteaux rapportés de New York par son mari dévoué, qui a placé sa plante préférée dans sa chambre, un laurier-rose ; la seconde, c’est lorsque naît à Nicholas, remarié avec Miranda, un fils, qui meurt juste après son baptême d’une malformation cardiaque. Y aurait-il une tare chez les van Ryn ? Nicholas est-il ce démiurge égal de Dieu ? Son orgueil envers ses fermiers est contré par la grève des loyers des cultivateurs unis en syndicat, puis par la loi de l’Etat qui oblige au partage des terres ; son orgueil de mâle est atteint dans sa descendance, la nature ne lui ayant donné qu’une fille, dont la mère ne pouvait plus avoir d’enfant, et sa seconde épouse un fils, mais déficient.

Son caractère est tout l’opposé de celui du père de Miranda. Si l’un est borné mais droit, volontaire mais soumis à Dieu, le second est cultivé et retors, mal dans sa peau et drogué malgré sa volonté de tout régenter. L’Amérique aime le noir et blanc. Exit donc l’aristocrate dans sa tour, au profit des égaux à l’église et dans les champs. Miranda, qui rêvait au prince charmant, est revenue des airs princiers comme du charme aristo. A la fin veuve, elle laisse le docteur démocratique, meilleur professionnel que le docteur bien en cour, venir la courtiser… dans le Connecticut, bien loin de cette région vaniteuse de l’Hudson où la posture sociale compte plus que le talent personnel.

Nous voilà prévenus : « nous, Américains », ne tolérons que le talent des égaux, pas la morgue des dominants – pas plus celle de Monsieur Hitler que celle de Monsieur Staline. Qu’on se le dise ! Il est vain de s’opposer à ce qui réussit, parce que c’est la volonté de Dieu si cela survient. Et qu’un female gothic d’un immigré polonais aux Etats-Unis illustre cette courte philosophie n’en est que meilleur.

Monsieur Donald devenu président, toujours en guerre contre les canards, commence à connaître cette résistance des égaux – qu’il croyait maîtriser comme un télévangéliste de l’argent. Ce film ancien vient raviver le mythe.

DVD Le château du dragon (Dragonwyck) de Joseph Mankiewicz, 1947, avec Gene Tierney, Vincent Price, Walter Huston, version restaurée HD Twentieth Century Fox 2016, blu-ray €19.00

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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Jules César de Joseph Mankiewicz

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Un peu péplum, mais pas trop, un brin théâtre filmé car tiré de Shakespeare, un peu western sur la bataille de Philippes avec le défilé des chemises bleues attaqué à coups de flèches par les Indiens au son lancinant du tambour. Mais ce film, tourné sept ans après la fin du nazisme et en plein barnum du communisme stalinien, met en garde contre le culte de la personnalité. Il montre aussi combien sont versatiles les foules, avides d’un sauveur et manipulables à merci par tout grand mâle qui sait parler et use des effets de bras et de suspense.

Le discours de Marc-Antoine (Marlon Brando) sur les marches du Capitole, après l’assassinat de César (Louis Calhern) par Brutus (James Mason) et sa bande, manipulés par le haineux Cassius (John Gielgud), est un chef d’œuvre de William Shakespeare. Je me souviens encore de ma découverte éblouie de la pièce, guidée par ma professeur d’anglais de Première, ce grand art oratoire de la politique.

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Mankiewicz reprend Shakespeare dans l’opposition psychologique entre Brutus le fils et Marc-Antoine le dauphin. Brutus enlève la foule des Romains, hostile aux assassins, en expliquant que la démesure de César allait ramener la royauté comme sous Tarquin le Superbe et que lui, Brutus, bien qu’aimant César, a protégé la République en éliminant le potentiel tyran. Marc-Antoine retourne la même foule le moment d’après comme un tribun chevronné, en expliquant combien ces « hommes remarquables » qu’a cité Brutus ont massacré de coups un César qui a pourtant refusé par trois fois la couronne, et combien le testament qu’il bandit (mais qui n’est pas le vrai) allait donner au peuple les parcs et les jardins pour son propre agrément.

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Le cinéaste filme des plans de foule comme des fourmis agitées et en contreplongée les orateurs qui dominent et domptent la même foule. Démagogue, subtil, tortueux, Marc-Antoine n’est pas Brutus ; il est bien plus politique, plus serpent que lion. La politique est la puissance des mots sur les hommes (et les femmes de la foule) ; elle est rapport des citoyens à la vérité et au mensonge, masque ou instrument du pouvoir. Brutus est attachant car entier et humain, porté par un amour sincère pour la République et la liberté. Marc-Antoine, le dauphin de César, prendra la place et le fauteuil du dictateur, un temps avec le neveu Octave. Lorsqu’il a retourné la foule, qui crie désormais contre Brutus, Marlon Brando (alors 28 ans) lui tourne le dos et esquisse pour le spectateur un sourire satisfait : il a habilement usé d’art oratoire et de démagogie, il garde à sa main cette foule pour qui il a au fond un profond mépris comme pour tous les ignorants et tous les passionnés. Il ne fera exception que pour Brutus parmi les conjurés, rendant hommage à sa droiture, mais critiquant en filigrane sa rigidité. La politique est l’art de la souplesse.

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De 44 avant à 1944 après, presque deux millénaires ont passés mais l’humanité est toujours aussi bêtement grégaire, elle croit tout ce qu’on lui dit avec art. Chacun joue un rôle comme sur une scène, et le verbe reste performatif – bien plus que les actes. Et la foule est toute surprise lorsque le démagogue fait ce qu’il dit…

Le devin (Richard Hale) a beau mettre en garde César contre les ides de Mars, les éléments se déchaîner pour annoncer sa fin, les cauchemars poursuivre le sommeil de Calpurnia (Greer Garson), la femme de César, l’angoisse saisir la belle Portia (Deborah Kerr), la femme de Brutus – le destin s’accomplira. Brutus a des scrupules, il aime César comme son père, mais il aime la patrie au-dessus et condamne l’ambition dont on l’accuse. Il ne portera pas les premiers coups mais achèvera l’assassinat d’un coup de glaive.

Il n’y a guère que son jeune serviteur Lucius (John Hardy) qui ne soit hanté ni par les scrupules ni par la république ; il fait son travail d’un ton égal, malgré la fatigue qu’il peut ressentir ; il affectionne son maître Brutus, sans l’aimer vraiment. Il est ailleurs, il est esclave, il est étranger à tout ça. Ne restera d’ailleurs de lui que sa lyre, cassée, après le sac du camp des vaincus. Nul ne sait ce qu’il est devenu. Son personnage donne la mesure de la tragédie de Brutus, le garçon en étalon d’humanité qui n’est saisi ni par la passion, ni par l’exaltation politique, ces maux qui aveuglent les hommes.

DVD Jules César de Joseph Mankiewicz, 1953, avec James Mason, Marlon Brando, John Gielgud, Deborah Kerr, Warner Bros €13.99

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Samsara de Ron Fricke

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Ce n’est pas un film d’action mais un documentaire de contemplation. Retour au muet, mais en couleurs. Sur une musique planante, des vues de paysages somptueux, de monuments célèbres et de gens pittoresques se succèdent sur une heure et demi. C’est beau et décevant.

Les montagnes, les vallées, les déserts, survolés à la Yann Arthus-Bertrand séduisent toujours ; les hauts-lieux se reconnaissent, induisant une connivence ; les enfants colorés, les femmes allaitantes, les hommes impassibles et les vieillards ridés sont l’humanité. Mais quel message passe de tout cela ? Que la planète est une dans sa diversité ? En ce cas manquent cruellement les petits blonds de Russie, d’Europe et d’Amérique du nord. Les Boys Choirs d’Oxford ou les rats de l’Opéra parisien sont-ils moins humains que les Ladyboys de Thaïlande ou les karatékas en kata de Corée du sud ? Les pays nordiques et le grand nord n’ont pas non plus séduits le réalisateur ; la seule neige présente est celle du Tibet, puis aux alentours du Mont-Blanc.

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Tourné dans 25 pays durant 5 ans, ce film semble un digest accéléré de cent trente ans de National Geographic à l’usage des Nuls, sans que jamais le lieu ne soit nommé, ni que les populations ouvrent la bouche. Nous sommes dans le grand mélange multiculturel aseptisé, vu de Sirius, comme si la pellicule devait servir à informer quelques extraterrestres sur ce qui se passe sur la planète bleue. Il me rappelle ces PowerPoint animés que s’échangent les plus de cinquante ans sur les merveilles de la nature, les lieux connus les plus célèbres et les amours des bêtes.

Images léchées en 70 mm panavision, couleurs saturées, mise en scène ludique, il s’agit de pure performance. Comme si la technique était l’alpha et l’oméga de la culture américaine d’aujourd’hui. Le monde apparaît plus beau que nature. Même les machos à kalach des pays musulmans, hiératiques face caméra, sont nimbés d’une certaine noblesse par l’objectif. L’Europe n’est illustrée que par deux jeunes filles au ventre nu qui déambulent sous la galerie Vittorio Emanuele de Milan, et par deux jeunes hommes assis torse nu, la gorge barrée d’une chaîne de métal. Aucun enfant, alors qu’ils sont pléthore sur l’Asie et l’Afrique.

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Il n’y a guère que les Yankees adipeux, saisis en accéléré en train de bâfrer des burgers, de s’empiffrer de frites picorées en accéléré, de s’ingurgiter des bocks de coca sans respirer, qui aient l’air de ce qu’ils sont : laids et vulgaires, incultes. Les seuls adultes blancs « normaux » américains (ceux que l’on peut rencontrer dans la rue) sont un trio familial de nracistes, nationaux Riffle associés, fusils en main, crosse rose pour la fille…

Certains appellent ce documentaire filmique un « poème » ; il est pour les incultes. Certes, les images en accéléré des paysages sous les étoiles ou au lever du soleil sont édifiantes, montrant le temps qui passe et l’ossature de la terre qui reste. Certes, les gestes mécaniques des chaînes de production ou d’abattage des volailles ou des porcs (de quoi dégoûter le quart de l’humanité musulman) apportent un certain humour. Certes, les défilés militaires rythmés et les saluts matinaux au président des usines asiatiques prouvent la robotisation des êtres. Mais pour quoi dire ? Ron Fricke est photographe et monteur, pas auteur. Il n’est pas à la hauteur. Plus qu’hypnotique, il est un brin soporifique.

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Le New Age n’est pas spirituel, il n’est qu’une consolation vite faite pour gens pressés. Toutes les cérémonies religieuses juxtaposées dans le film en restent au pittoresque, tournées en clichés, même si la pierre noire de La Mecque, vue de haut, est rarement filmée. Le sublime recherché dans les travellings aériens effrénés aplatissent les paysages. Le misérabilisme des putes thaïs se trémoussant en bikini et hauts talons, ou des gestes à la chaîne des soudeuses coréennes en usine, ou encore des gamins philippins en marcel lâche trifouillant les champs d’ordures, ne veut rien dire. La roue de la vie exige des causes aux conséquences, une vie antérieure pour préparer les vies futures.

Le monde dans lequel nous vivons – le samsara – est mêlé de bon et de mauvais, de sublime et d’ordure. Mais juxtaposer sans ordre les scènes par leur ressemblance ne signifie rien, alors que le terme samsâra dans l’hindouisme exprime l’ensemble de ce qui circule. Pauvre multiculture globish, qui mêle sans comprendre… jusqu’à l’inculture, la seule technique tenant lieu de lien humain.

Vous pouvez sans état d’âme offrir ce film en cadeau, tout le monde « aimera » – comme on « like » sur Facebook. Mais n’y cherchez pas une œuvre, ce n’est qu’un documentaire ripoliné passe-partout.

DVD Samsara de Ron Fricke, 2011, ARP sélection 2013, blu-ray €18.79

Le Samsâra de Pan Nalin est bien meilleur, enraciné dans une culture, contant une histoire, ouvrant sur l’avenir.

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A bord du Darjeeling Limited

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Choc de civilisations entre l’Inde et l’Amérique, choc d’époque entre la postmodernité issue des hippies qui se cherchent et le bouddhisme millénaire établi, choc de psychologie entre l’amour compliqué occidental et l’amour plaisir ou famille des Indiens. Moi, il me plaît, ce film, revu récemment.

Je n’y cherche pas un « progrès de la filmique » ni un faux exotisme ; je suis un spectateur candide qui apprécie ce qu’on lui propose avant de plaquer des jugements a priori du haut de ma supposée Culture – et il se trouve que je suis allé en Inde plusieurs fois et que j’ai retrouvé dans le film (tourné au Rajasthan) des traits réels du pays et de ses façons de vivre.

Les relations entre parents et enfants, entre frères, entre homme et femme, ne sont pas de la même eau en Amérique et en Inde. La famille éclatée ici et la famille traditionnelle là-bas ne vivent pas le même rythme. Décentrer l’action est donc utile pour se considérer autrement. Les trois frères qui, sous la houlette un brin impérieuse de l’aîné Francis (Owen Wilson) se retrouvent pour « une surprise » en Inde, ont été délaissés par leur père et leur mère ; ils en souffrent. Le père était trop préoccupé à faire de l’argent et à bichonner sa Porsche 911 rutilante pour s’occuper de ses garçons ; la mère (Anjelica Huston), trop préoccupée de son confort moral pour faire famille avec les enfants qu’elle a subi. Le premier est mort et enterré (sans la mère) ; la seconde est partie « faire le bien » (comme l’autre « faisait de l’argent ») dans le nord de l’Inde, comme nonne chrétienne.

Chacun des garçons mène une vie compliquée. Francis, l’aîné, a repris les affaires de son père et s’est « volontairement » envoyé en l’air en moto, il arbore des pansements sur tout le visage, façon de se punir d’exister, d’être nul et de désirer les filles tout en ne rêvant qu’à maman dont il imite la direction autoritaire jusqu’à faire planifier par un employé, sous plastique, les activités prévues. Le second, Peter (Adrien Brody) va être père à son tour et fuit la date de l’accouchement du bébé qui sera un garçon ; il ne veut pas voir ça pour ne pas reproduire son propre père – mais il porte ses lunettes solaires, se rase avec son rasoir et a emporté comme fétiche les clés de sa Porsche. Le cadet Jack (Jason Schwartzman) est obsédé de sexe, voulant « posséder » les femmes comme papa du fric, il a des relations détachées avec sa compagne restée en rade en Italie ; il marche toujours pieds nus par rébellion et arbore une moustache de macho malgré des cheveux coiffés adolescent ; il écrit ses histoires au lieu de les vivre, comme s’il était un autre. Ce qui donne quelques scènes de « règles » où chacun promet de tout se dire, flanquées de moments où chacun va séparément téléphoner à sa femme respective.

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Le train indien n’attend pas et tous les Occidentaux doivent sans cesse courir après lui, du businessman de la première scène (qu’on ne reverra plus, peut-être comme allégorie initiale du père absent ?) aux trois frères flanqués chacun de deux valises et d’un sac (Vuitton – comme papa). Les Indiens regardent avec détachement et sans intervenir ces hommes pressés qui ne prennent pas le temps de vivre. Le Darjeeling Limited est un train fictif qui rejoint les abords de l’Himalaya depuis les grandes villes internationales de la côte. La vie à bord se déroule en Pullman, avec salon spacieux, couchettes et thé ou citronnade servis à la place. Mais les Américains ne veulent pas se couler dans l’existence indienne : « Allons prendre un verre et fumer une cigarette ! » dit à plusieurs reprises Francis pour entraîner ses frères – alors qu’il est interdit de fumer et que le thé est servi.

La jeune serveuse Rita (Amara Karan) – surnommée par les garçons Citronnette – a pour fiancé le chef de train (Waris Ahluwalia) qui arbore la longue chevelure et la barbe de Sikhs. Elle aime le plaisir et se laisse enfiler à la hussarde dans les toilettes du train par Jack – mais c’est bien elle qui consent, et pas le macho qui la possède : « Merci de m’avoir utilisé », lui dira Jack, enfin conscient, au moment où il quitte le train, « You’re welcome », répondra joliment Rita. L’amour est simple lorsqu’on ne confond pas comme chez les chrétiens yankees plaisir et métaphysique.

Si les trois sont jetés du train, c’est que Peter a acheté un serpent venimeux dans sa boite comme « souvenir ». Le serpent est réputé mort, mais il se réveille et s’échappe dans le compartiment. Le chef de train, pratique, le zigouille (ou du moins le dit, étant Sikh il respecte toutes choses vivantes), et éjecte les Américains empêtrés de mille règles qu’ils se donnent mais ne respectent aucune. En Inde, de mœurs anglaises, on obéit aux règles, un point c’est tout.

Les trois compères se retrouvent dans un paysage désertique. Longeant une rivière rapide, ils voient trois frères (eux-mêmes en plus petits), tenter de traverser la rivière sur un va-et-vient usuel en Inde, où une corde permet de tirer une nacelle d’un bord à l’autre. Las ! le second (l’analogue de Peter) va faire chavirer la nacelle, précipitant les gamins dans l’eau agitée. Peter et Jack vont se jeter à l’eau pour sauver les petits mais l’éternel gaffeur Peter, velléitaire en tout, ne réussira pas à sauver son garçon ; il se noie après que sa tête eut heurté une pierre. Il ramène le corps dans ses bras au village. Ce gosse, c’est lui enfant avec ses frères, et c’est aussi le fils qu’il bientôt avoir. Comme son propre père, il est maladroit et ne sait trop que faire. Tous vont trouver dans ce village pauvre – mais coloré – la simplicité qu’ils étaient plus ou moins venus chercher. La famille est unie, le gamin enterré selon les rites millénaires, la vie continue malgré la tristesse. Leur prétention à trouver la spiritualité dans l’éther et dans les procédés compliqués d’une plume soufflée au vent, se brise sur la simplicité des peuples et de l’existence traditionnels.

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Leur mère refusant de les voir, selon un échange par mail assez incongru dans l’Himalaya, les trois frères décident de regagner l’Amérique mais, au pied de la passerelle de l’avion, ils déchirent brusquement les billets et décident d’aller la voir quand même. Elle est ravie de les retrouver mais n’exprime pas plus d’attachement que cela. Le passé est le passé et seul le présent compte, leur fait-elle comprendre. Un tigre qui rôde présentement autour du monastère est plus important que ne pas avoir été aux funérailles de son mari il y a un an. Le lendemain, elle est partie, ayant laissé le petit-déjeuner selon les goûts de chacun. Au fond, ils n’ont plus besoin de maman et sont adultes, non ?

Au retour, chacun accepte donc son existence, rasséréné : Peter ne va pas divorcer de sa femme enceinte, Jack larguer sa compagne restée en Italie et accepter que ce qu’il écrit soit sa propre histoire. On ne sait pas ce que va faire Francis, sinon qu’il ne veut plus tenter de se suicider et compte cicatriser. Lorsqu’il veut rendre les passeports confisqués à ses frères, ceux-ci lui demandent de les garder. A trois, on est plus fort.

Ce film, désopilant et loufoque, est plus subtil qu’il n’y paraît. Il ne plaît pas à la génération bobo des cultureux de Télérama – qui n’y comprennent rien, n’ayant que des « réactions » contre un racisme supposé et un esthétisme qui n’est pas dans leur cadre. Pauvre déculture… Je suis effaré de l’absence totale de sensibilité de ces gens pour cette humanité qui se dégage des scènes. Ce conte léger mérite mieux que les jugements à l’emporte-pièce des bourgeois branchés trop à la poursuite de la mode. Se dépayser pour retrouver les véritables valeurs humaines, est-ce trop leur demander ?

DVD A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson, 2007, avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman, Amara Karan, Waris Ahluwalia, Anjelica Huston, 20th Century Fox 2014, blu-ray €11.99

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, Pathé 2015, €8.99

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The Gosts of Mars, film de John Carpenter

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John Carpenter est musicien ; et il adore illustrer sa musique battante avec des images, prises dans une histoire de base bien frappée. Il nous entraîne ici sur Mars en 2176. Quelques 640 000 Terriens exploitent la planète pour ses ressources minérales, disséminant des cités minières ici ou là, reliées entre elles par des trains.

Particularité de la planète et de la nouvelle époque, Mars est régie par le Matriarcat : les femmes sont toutes à des postes de responsabilité, inversant la situation 2001. Ce décalage n’est pas sans intérêt, montrant les gros machos en sergents et jeunes recrues plus bêtes que la commandante (Pam Grier) et la lieutenante (Natasha Henstridge) qui les dirigent. Plus bêtes et plus obsédés sexuels, le sergent (Jason Statham), un tombeur appelé Jéricho (en hommage aux murailles à faire tomber ?) ne pensant qu’à baiser avant l’apocalypse. Mais la lieutenante aux yeux de glace ne l’entend pas de cette oreille ; si elle consent à l’embrasser entre deux portes, c’est bien le tout, car l’urgence commande et le pistolet-mitrailleur s’exhibe avant la queue.

Le détachement de flics, pas moins de cinq personnes dont deux chefs femelles, doit aller chercher un délinquant soupçonné d’horribles meurtres avec pendaison et décapitation, qui a été pris la main dans le sac de billets de la gare qu’il a braquée (il y a encore des billets en 2176 ?). James Williams, surnommé « Desolation » (Ice Cube), est un affreux Américain de minorité visible, signe que le futur est imaginé multiethnique, sinon mélangé. Ce mauvais gars deviendra bon par la magie de l’aventure, sauvant la vie de la lieutenante et réciproquement. Il a été bien sur accusé à tort, ces meurtres étant le fait des fantômes de Mars.

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Car une fois arrivés à destination par le train – qui doit les reprendre plus tard, mission accomplie – le détachement trouve une cité morte, les gardiens de prison décapités et pendus mais les prisonniers toujours enfermés vivants dans leurs cellules. Que s’est-il donc passé ? Une météorologue spécialiste des tempêtes de poussières sur Mars (Joanna Cassidy) s’est fait enfermer volontairement après avoir fui en ballon-sonde une mine où une étrange découverte venait d’être faite : un couloir souterrain barré d’une porte qui, ouverte, a laissé échapper un vent de poussière – rouge évidemment, comme la planète, comme le sang, comme la guerre, comme le diable. Et d’expliquer que, sur la Terre, des bactéries vivantes s’enkystaient lorsque l’eau venait à manquer, puis revenaient à la vie des centaines ou des milliers d’années plus tard, lorsque l’eau revenait. L’année 2016 a prouvé ce fait, le dégel dû au réchauffement climatique ayant libéré de bactéries d’anthrax dans la toundra sibérienne, puis un virus géant !

Ce sont ici les Martiens qui s’éveillent, une forme de vie indigène qui veut repousser les envahisseurs – comme les Indiens américains. Lesdits Martiens prennent le contrôle des formes de vie envahissantes, les mineurs, les transformant en zombies scarifiés et piercés, des sortes de loup-garou possédés… sauf la lieutenante qui, aidée d’une pilule de drogue que Desolation lui insère dans la bouche après l’avoir sortie du médaillon qu’elle porte, réussit à résister et à expulser la créature. Le LSD comme armure mentale, voilà une inversion très critique à la John Carpenter !

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Amazone, apprenti sorcier, hors-la-loi luttant pour sa liberté, esprit pionnier, possession par le démon – sont autant de mythes agités dans ce space-western. D’où son aspect à la fois primitif et profond. Ce qui compte, au fond, est la vie – et la lutte pour la vie par tous moyens. Du coup de karaté à l’explosion programmée d’une centrale nucléaire en passant par les fusils-mitrailleurs, les pistolets, les épées et les bâtons de dynamite, tout vaut mieux que les palabres, le droit et autres moralismes intellos. Le film ne manque ni d’action, ni de scènes de sulfateuses et d’explosions comme Hollywood adore.

Tourné un an avant les attentats du 11-Septembre, le film montrait que l’Amérique était prête à ce genre d’attitude. John Carpenter, auteur acide de la société dans laquelle il vit, a donné avec ces Fantômes de Mars une illustration actualisée de Christine, déjà chroniqué ici. La technique, comme toujours, asservit les humains et les rend bêtes, sinon des bêtes. Seul le héros, ici une héroïne avec lui, peuvent sortir l’humanité tout entière de ses dérives technologiques – sur un air de hard-rock, nouvel avatar d’opéra wagnérien.

DVD The Gosts of Mars (en français dans le texte), film de John Carpenter, 2001, Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Pam Grier, Clea DuVall, M6 vidéo 2009, €6.59

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Vendredi 13

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Premier film d’une série comme – hélas ! – les Yankees y cèdent quand le film original a bien marché. La suite, me dit-on, est assez mauvaise ; ce premier opus a le mérite de la fraîcheur, même s’il est assez lent pour nos critères d’aujourd’hui. Mais il était osé en 1981, mêlant comme toujours amour et mort, scènes de sexe et scènes de meurtre. Avec, ici, le couteau de chasse comme substitut de pénis… je ne vous en dis pas plus.

L’histoire se passe au fin fond d’un état rural américain, autrement dit chez les sauvages. Un camp de vacances pour ados au bord d’un lac est réputé maléfique depuis qu’il a connu en 1957 la noyade d’un gamin, Jason, puis en 1958 le meurtre d’un couple de moniteurs surpris en train de baiser. Le garçon a été éviscéré, la fille égorgée.

Vingt ans après, comme dans les Trois mousquetaires, le centre de vacances de Crystal Lake a l’intention de rouvrir et Steve le directeur (Peter Brouwer) embauche six moniteurs – trois gars et trois filles pour respecter le déjà politiquement correct (mais les minorités visibles n’en faisaient pas partie).

Annie, une monitrice qui aime les enfants est embauchée comme cuisinière ; elle arrive avec son gros sac à dos, roulant les épaules et claquant les portes avec des gestes brusques, en vrai faux-mec que les filles 1980 se croyaient obligé de jouer par féminisme naissant. Le camionneur obèse de malbouffe (Rex Everhart), tout comme la grosse tenancière de bar du coin – vrais portraits de l’Amérique – tentent de la dissuader, tandis qu’un demeuré sexuellement perturbé (Walt Gorney) enfourche son vélo écolo en prophétisant un massacre. On se demande s’il est net, piste possible…

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Avec les activités génésiques qui commencent presque aussitôt dans la voiture qui amène un trio, puis dans le camp où le directeur aide une fille à réparer une gouttière branlante, enfin par les jeux entre ados attardés de tous ces jeunes dans la vingtaine dont les muscles mâles ou les seins femelles apparaissent gonflés d’hormones, le spectateur se dit que le sexe et le mal vont – une fois de plus – déformer les choses réelles.

Ce qui ne manque pas d’arriver – nous sommes en Amérique. A part le destin rapide de la future cuisinière, embrochée à la forestière dans un fourré, celui des autres se distille avec lenteur. La caméra à l’épaule se met souvent à la place du tueur et l’image est efficace. La musique grinçante de Harry Manfredini reproduit une atmosphère à la Psychose, bien que le rythme et les contrastes soient moins frappants. Il y a toutes les atmosphères dramatiques requises : la nuit, le lac immobile, l’orage, la pluie battante, la voiture qui tombe en panne, le générateur saboté, les lieux isolés qui grincent.

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Le directeur, parti avec sa Jeep chercher du matériel, ne reviendra jamais de la ville, malgré l’obligeance d’un shérif qui le reconduit jusqu’aux abords du camp ; il y rencontre son destin muni d’une lampe torche et d’un couteau. L’un des garçons, Ned (Mark Nelson), qui a simulé une noyade dans le lac (sans le savoir comme le gamin jadis), est égorgé dans un lieu isolé pour avoir crié au secours comme le noyé, sans que personne ne l’entende. Ce qui est haletant est qu’on ne sait pas pourquoi, ni qui opère.

Restent trois personnes, un couple qui se forme, un autre garçon et une fille solitaire relevant d’une rupture. Le couple qui s’est trouvé, Jack (Kevin Bacon) et Marcie (Jeannine Taylor), s’isole dans un baraquement sous l’orage pour baiser, comme ceux de 1958 – et il leur arrive la même chose. Ils sont tous deux beaux et bien faits, vigoureux et dessinés. Leur baise dure ce qu’il faut pour apprécier, en débardeur puis torse nu, puis entièrement nus, selon la gradation savante qui (à l’époque) mettait en appétit. Mais la fille – nunuche, comme souvent dans les films américains – a « envie de pisser » après l’amour (!). Elle sort donc pour rencontrer une hache dans les toilettes – évidemment isolées – où elle va bêtement chercher les zones obscures en croyant qu’« on » lui fait une blague. Le garçon resté allongé jouit de son corps repu, remet son débardeur parce qu’il fait un peu froid après l’intense activité génitale qu’il vient d’avoir, et allume « un joint » – comme c’était furieusement la mode à cette époque post-hippie.

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Tous ces détails de l’hédonisme ambiant sont cruciaux, parce qu’ils vont connaître la punition divine (selon les critères bibliques) : une main lui saisit le front par derrière (le siège présumé de l’intelligence), tandis qu’un couteau de chasse perce la couche et vient trancher lentement la gorge (comme on le fait d’une bête pour qu’elle soit casher). La jeunesse dans sa puissance a été sacrifiée au Dieu vengeur, comme Isaac par Abraham. Mais pas d’ange ici pour retenir la main : le moniteur baiseur n’a que ce qu’il mérite, même si aucun gamin à surveiller ne peuple encore le camp.

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Alice (Adrienne King) est la seule à ne pas baiser dans le film et c’est – selon la morale biblique américaine – ce qui va la « sauver ». Elle sera l’unique survivante du massacre, bien que le noyé – Jason, qui deviendra célèbre dans les films qui suivront – tente de l’emporter in extremis avec elle sous les flots. Pour se venger. Car le spectateur perçoit très vite qu’il y a un lien entre la mort du jeune garçon et le massacre des moniteurs. Le couple qui a baisé en 1958, a déjà baisé en 1957 – en laissant le gamin qui ne savait pas nager sans surveillance. Quelqu’un donc en veut à tous ces jeunes qui se croient responsables mais qui préfèrent leur plaisir hédoniste à leur fonction. Le centre ne rouvrira pas, foi de tueur !

Reste Alice, la fille solitaire. Avec Bill, le dernier garçon (Harry Crosby). Il est beau, gentil, tendre, prévenant, mais n’est pas travaillé par la bite comme les deux autres. Ils ne savent pas encore que tout le monde a été massacré ; ils n’ont pas vu les corps ; ils pensent qu’ils se donnent tous du bon temps entre eux et les laissent à leurs activités supposées. Un strip-monopoly les a bien un peu excités, mais l’orage et la pluie ont refroidi leurs ardeurs. Ce pourquoi le tueur, qui les veut, les fait sortir en coupant le générateur. Le garçon va voir – il disparaît. La fille va voir – elle découvre son cadavre embroché de flèches derrière la porte ; le garçon avait fait la démonstration de son habileté à l’arc. Symboliquement, il est mort de trois flèches : une dans l’œil – pour ne pas avoir surveillé ; l’autre dans la gorge – parce que le noyé a hurlé et que personne ne l’a entendu ; la troisième dans le poumon – siège du souffle perdu par Jason. Mais personne ne comprend, vingt ans après – et c’est bien là le tragique.

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La fille va hurler (selon l’hystérie américaine de convention), se barricader à multiples tours, se jeter d’un côté et de l’autre de la pièce comme une poule affolée, puis tout débarricader pour se précipiter vers une Jeep qui arrive, croyant voir revenir le directeur. Ce n’est qu’une femme (Betsy Palmer), une amie de la famille de Steve qui possède le camp.

La suite n’est pas racontable sans dévoiler le suspense – contentons-nous de dire qu’Alice s’en sortira, mais de justesse. Entre temps schizophrénie, voix de Psychose (tues-la !), coups, gifles, duel au couteau, bagarre dans le sable mouillé, décapitation… Les voies du saigneur sont impénétrables. On voit peu le sang dans les films de l’époque ; tout comme les seins nus, c’était encore tabou. Mais la décapitation est filmée au ralenti, ce qui permet de bien imprégner le spectateur.

Nunuche elle aussi, la dernière survivante se croit à l’abri au milieu du lac, dans un canoë. Elle y restera jusqu’au matin lorsque les flics du coin – arrivés trop tard, comme la cavalerie yankee – la verront de loin. Mais lorsqu’elle leur fait signe, elle est saisie brutalement par le zombie Jason… pourri mais qui hante toujours les fonds.

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A moins qu’elle n’ait rêvé ? Dans le lit d’hôpital où elle se réveille, elle apprend que les flics l’ont tirée de l’eau et qu’ils n’ont vu personne, aucun « enfant ». La suite au prochain numéro est alors donnée par la réflexion de la fille : « alors il est encore là ».

Ce n’est pas gore, un brin maladroit, trop lent pour nos habitudes prises depuis les années 80 – mais se laisse regarder avec intérêt. Le contraste entre cette jeunesse éclatante de sève et l’horreur de la vengeance à l’arme blanche reste prenant.

DVD Vendredi 13 (The Friday 13th) de Sead Cunningham, 1981, avec Betsy Palmer, Adrienne King, Harry Crosby, Laurie Bartram, Kevin Bacon, blu-ray Warner Bros 2003, €8.59

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Sweet Sixteen

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Bientôt 16 ans, et le garçon se veut un homme. Délaissé dans une famille éclatée, fils de junkie et de dealer, un grand-père niais et autoritaire, que faire pour que la vie soit plus belle ? Pour qu’elle renaisse comme elle devrait ? Liam (Martin Compston) veut reconstituer un foyer avec Jean (Michelle Coulter), cette mère en tôle qui va bientôt sortir et qui a peut-être enfin décroché de la drogue. Mais Jean se sait pas faire, elle ne sait pas être mère et Chantelle (Annmarie Fulton), sa fille aînée sœur de Liam, le sait bien. Elle a un bébé et veut l’élever comme il faut ; elle aime son frère et tente de le défendre contre lui-même. Mais Liam a bientôt 16 ans, et le garçon se veut un homme…

Nous sommes dans la petite ville écossaise de Greenock, la patrie du pirate William Kidd et du physicien James Watt. Il n’y a guère de boulot, surtout pour les loosers du peuple dont les parents se sont laissés aller après 68 et qui habitent la banlieue grise, souvent blafarde de pluie. Ici, qui veut ne peut pas et l’adolescent Liam, malgré l’intensité de sa quête, va se heurter sans cesse à la dure réalité.

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Il erre hors de l’école avec son copain d’enfance Pinball (William Ruane), avec qui il fait les quatre-cents coups. Il vend des cigarettes à la sauvette, il deale de la drogue, il refuse de faire passer du shit coincé entre ses dents et ses lèvres à sa mère pour ne pas qu’elle retombe ; son beau-père le tabasse avec la bénédiction du grand-père. Il les surveille et vole leur héroïne, gardée sous la niche de chiens qu’il connait bien, et appelle anonymement la police pour faire croire qu’un flic s’est servi et éloigner de lui les soupçons.

Il est ingénieux, Liam, il guigne une caravane à vendre, posée sur un terrain au-dessus de la Clyde, avec un beau panorama. Il en rêve, il réussit à donner un premier acompte, il lui faut le reste avant que sa mère sorte de tôle. Il imagine se servir des livreurs de pizzas qui sont ses copains, honnêtes travailleurs, pour livrer ses commandes et camoufler son activité. Pas bête ! Mais il empiète sur le territoire d’un gros bonnet qui, constatant l’habileté et l’initiative de ce jeune qui en veut, l’incite à travailler pour lui. Nous sommes au pays du capitalisme et chez un peuple pragmatique. Les questions d’honneur à l’italienne ne sont pas de mise, l’efficacité rapporte bien plus que la susceptibilité.

On éloigne Pinball, maladroit et peu motivé (dont le surnom signifie flipper), suiveur mais ingérable. Il va en être jaloux, vouloir se venger. Le grain de sable dans la machine ? Pas vraiment, et c’est ce qui fait la richesse humaine de ce film. Amis à vie, Liam ne peut « se débarrasser » de Pinball comme le ferait un mafieux ; il l’éloigne. Ce n’est pas dit, le doute est laissé à l’appréciation du spectateur, mais je ne crois pas que Liam use de son couteau tout neuf avec lequel il a été adoubé par son boss sur son ami. Pinball s’étant blessé volontairement, prêt à mourir parce qu’il va perdre son seul ami, Liam appelle une ambulance. Puis il téléphone à son patron que « c’est fait ».

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Le grain de sable, ce sera plutôt le couteau. Il a refusé de le prendre, au début de l’histoire, lorsque Pinball lui en a proposé un ; il a eu du mal à obéir à l’injonction de tuer, exigée par son boss pour tester sa détermination ; il ne l’a probablement pas utilisé sur son ami Pinball… mais il n’hésitera pas à le planter dans le ventre de son beau-père, lorsque sa mère, enfin sortie de tôle, s’empressera de replonger dans sa vie d’avant avec ce looser. Tous ses rêves s’écroulent : reconstituer la cellule familiale, habiter tous ensemble, avoir un travail régulier. Liam, le jour de ses 16 ans (l’acteur a 18 ans lors du tournage), a commis une tentative d’assassinat. Et seule sa sœur veut encore le voir…

Ce rebelle sans cause, adolescent mal fini qui s’est toujours battu depuis tout petit, délabré par l’absence d’amour maternel et d’image paternelle, dévasté par la sempiternelle crise et la banlieue, se débat comme il peut. Il ne rêve pas très loin et veut mettre son idéal à sa portée. Il y réussit presque… et c’est ce presque qui fait toute l’intensité dramatique de cette histoire. Liam n’est ni un désespéré, ni une victime ; il croit au pouvoir de la volonté. Ce sont les autres qui ne sont pas là, chacun dans sa petite bulle égoïste, perdue et sans espoir. Nous sommes dans le social, mais sans les grands mots ; dans la vie au ras du bitume, mais sans les fonctionnaires d’Etat qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut ; nous ne sommes pas en France : Liam est un héros solitaire, souvent déraisonnable, mais pas sans issue. Le destin avec lui n’est pas tragique ; il s’en sortira. Car le film laisse le doute sur son usage du couteau : ni Pinball, ni le beau-père ne sont probablement morts.

En version originale, le film est plus âpre – mais bien difficile à capter, tant l’accent écossais donne une étrangeté à l’anglais. Les ados, comme ceux de leur âge « fuck » absolument tout ce qui leur déplaît (et cela ne manque pas), mais s’arrêter à cette vulgarité serait manquer singulièrement d’esprit car c’est ce réalisme qui fait le sel du film. Nous ne sommes pas chez les Bisounours, ni dans un western, et les bons ne gagnent pas forcément à la fin. Les acteurs, les paysages, l’action et l’histoire même sont très prenants. Ils présentent les humains tels qu’ils sont et pas tels que les bonnes consciences les rêvent.

DVD Sweet Sixteen de Ken Loach, 2002, avec Martin Compston, William Ruane, Michelle Coulter, Annmarie Fulton, M6 vidéo 2006, €19.90

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Le carrefour de la mort

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Ce vieux film en noir et blanc de 1948 parle du bien et du mal, de l’envie sociale, de la rédemption, de la paternité et de ce qu’elle engage – en bref d’une époque de responsabilité virile bien loin de la nôtre…

Nick Bianco (Victor Mature), a été élevé dans la délinquance, son père tué en outre par la police. Il a déjà fait de la prison et ne peut trouver aucun travail. La société d’après-guerre est impitoyable à ceux qui ont un jour failli. Marié et père de deux petites filles, il veut fêter Noël et n’a aucun argent, depuis un an au chômage. Il se résout, sur commande, à braquer une bijouterie, située au 24ème étage d’un building. Mais lui et ses deux complices se contentent d’attacher les employés, sans vérifier qu’ils ne peuvent bouger pour appuyer sur l’alarme. Et c’est dans l’ascenseur qui descend interminablement, tant les clients sont nombreux pour Christmas, que la sirène se déclenche, faisant intervenir immédiatement les policiers du coin. Nick, pas très doué bien que costaud et dur, tente de s’enfuir ; il frappe un flic, qui tire et le blesse à la jambe.

Lui seul est pris. Il refuse par « honneur » du Milieu de donner les noms de ses complices, malgré l’insistance D’Angelo, substitut du procureur particulièrement humain  (Brian Donlevy) Il écope donc de 20 ans de tôle. Son avocat Earl Howser (Taylor Holmes) a une vraie tête d’affairiste cauteleux. Il « conseille » en effet le Milieu et n’hésite pas à désigner lui-même les braquages à faire et les receleurs à alimenter. Il promet à Nick que l’on va s’occuper de sa femme et de ses filles pendant sa détention. Evidemment, il n’en fait rien et Nick Brando apprend incidemment, par Nettie (Coleen Gray) la baby-sitter de ses filles, que son épouse a couché avec Rizzo, l’un de ses complices, pour avoir de l’argent, puis qu’elle s’est suicidée au gaz. Les deux fillettes sont placées dans un orphelinat de bonnes sœurs.

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C’en est trop. Puisque « l’honneur » affirmé n’existe pas plus dans la contre-société délinquante que dans la vraie, pourquoi s’en préoccuper ? Nick va donc prévenir le procureur qu’il est prêt à parler. Son jugement ne peut être remis en cause, mais il peut bénéficier d’une remise en liberté sous contrôle de la justice s’il consent à piéger la bande. Pour cela, le proc le met en cause dans une affaire ancienne, ce qui fait courir le bruit que Rizzo est un mouchard. Le Milieu, par la voix de l’avocat Howser, commandite le tueur Tommy Udo pour éliminer le mouchard présumé avant qu’il ne se mette à table.

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C’est Richard Widmark, alors 34 ans, qui incarne ce méchant sans scrupule avec un sourire désarmant et carnassier de gamin. Il est le diable incarné, blond fluet qui en rajoute dans la virilité auprès des femmes, qu’il traite comme des putes devant les grands bruns virils comme Nick. Il pousse mémère dans les escaliers (la mère de Rizzo, handicapée), n’hésitant pas à se venger sur la famille s’il n’accède pas directement à ses proies. Nick Bianco sera sa victime préférée, mais qui causera sa perte : la police le piège une arme à la main et son sort sera l’ombre pour des décennies.

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Si la société est inhumaine, globalement indifférente à la Faute, il existe des gens de bien. C’est le cas du substitut du procureur, lui-même père de quatre enfants, qui voit en Nick Brando une victime plutôt qu’un irrécupérable. Nous sommes en plein baby-boom et la société révère bien plus les enfants qu’aujourd’hui. L’affection qu’il a pour ses fillettes doit le sauver – belle parabole chrétienne de la rédemption par l’amour. Mais, comme nous sommes au pays des pionniers et de la lutte pour la vie, il lui faut se bouger. Nick devra faire acte positif pour se réhabiliter, changer de nom, se remarier avec Nettie pour les filles et trouver un emploi correspondant à ses capacités limitées (ouvrier dans une briqueterie). Mais il pourra alors recommencer à zéro et s’élever selon son initiative. D’où la complexité du personnage, servi par un acteur dont le rictus est la seule expression visible d’émotion, que ce soit pour aimer ou pour haïr.

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Film réaliste, dur, social et chrétien – un vrai film d’Amérique après-guerre. Noir pour la société, lumineux pour les bébés. Nous avons perdu cet avenir juvénile.

DVD Le carrefour de la mort (Kiss of Death), 1948, de Henry Hathaway avec Victor Mature, Brian Donlevy, Coleen Gray, Richard Widmark, Taylor Holmes, 20th Century Fox réédité par ESC Conseil 2016, blu-ray €19.00

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Les vestiges du jour

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Honneur, devoir… des concepts complètement étrangers à l’époque présente. Mais ils imprègnent ce film tiré d’un roman de Kazuo Ishiguro, écrivain britannique (comme son nom ne l’indique pas) né en 1954 – bien après le temps d’avant-guerre qu’il met en scène.

Ces concepts permettent une vie emplie de bonne conscience, de satisfaction du travail bien fait, du bonheur d’avoir trouvé sa place dans le grand ordre du monde.

C’est ainsi que lord Darlington (James Fox) joue les entremetteurs diplomatiques, armé de bons sentiments pour assurer la paix après les horreurs qu’il a vécues entre 1914 et 1918.

C’est ainsi que son majordome James Stevens (Anthony Hopkins), place son devoir professionnel avant sa vie amoureuse et son amour filial, se contentant de romans sentimentaux pour ouvrir son esprit au rêve durant ses rares moments à lui (et sous le prétexte idéaliste bourgeois de cultiver son langage).

C’est ainsi que les démocraties de « la vieille Europe », toutes imbues de noblesse et de fair-play, ne comprennent rien à la realpolitik de la force et du fait accompli des régimes autoritaires nés dans l’après 1918 – dans le film les nazis, mais la naïveté sera la même dans les années 1980 contre les soviétiques, date d’écriture du roman – et dans les années récentes la victimisation des terroristes salafistes par les idiots utiles de l’islamo-gauchisme.

L’auteur réussit à englober à la fois la grande histoire, la structure sociale britannique et l’existence d’êtres particuliers dans la même tragédie. Car chacun joue son rôle – et l’ensemble va dans le mur.

Par honneur, le gentleman ne veut pas croire aux mauvaises intentions des autres ; par honneur, le diplomate fait confiance à la parole donnée et aux promesses, même quand elles sont non tenues. Le devoir commande d’agir selon l’honneur, même si les autres ne respectent pas le code. Le déni est l’attitude caractéristique de ce genre d’esprit, incapable de lucidité car incapable de se remettre en question.

Lord Darlington se fourvoiera dans la compromission avec le nazisme par morale, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et par inaptitude complète aux affaires, qui sont une lutte sans merci, lui qui se contente de rentes dues à sa naissance. Le diplomate américain Jack Lewis (Christopher Reeve), le traitera « d’amateur » – et la suite lui donnera raison.

Le majordome James Stevens passera à côté de l’amour et du mariage par devoir, qui empêche les sentiments personnels de s’exprimer au nom d’une neutralité de fonction – une sorte de « laïcité » des affects qui ne prend jamais position. Il laissera mourir son père, victime d’une attaque, pour servir au même moment à la table où son maître reçoit les diplomates allemands ; il ne peut pas quitter son service, se jugeant indispensable pour que tout marche droit. Il laissera partir l’intendante efficace et amicale Miss Kenton (Emma Thompson), parce qu’il n’ose lui avouer ses sentiments et qu’il ne fait aucune remarque lorsqu’elle lui annonce son mariage prochain avec un autre majordome alors même qu’elle n’a encore pas dit oui. Il laissera toute autre forme de métier possible, tant il est imprégné de sa fonction, en a acquis les mœurs, le vocabulaire, l’attitude ; un médecin de village lui en fera la remarque après l’avoir écouté quelque temps : « Ne seriez-vous pas domestique ? ». Oui – tel est son destin.

Anthony Hopkins, Emma Thompson

Vingt ans après, lord Darlington est mort, regrettant sa bêtise et sa candeur avec les Allemands dont il aimait parler la langue, son filleul très aimé Reginald (Hugh Grant) étant mort sur le front lors de la Seconde guerre mondiale qu’il a contribué à générer. Jack Lewis vient s’installer à Darlington, le château ayant manqué d’être vendu pour démolition. Il demande à Stevens, qu’il a connu avant-guerre, de rester au poste qui était le sien et de reconstituer un personnel. Le majordome pense alors à Miss Kenton, l’ancienne intendante qu’il avait appréciée. Celle-ci est mariée, même si le couple ne va pas fort par incapacité de cet autre ex-majordome qu’est son mari à gérer une pension de famille. Lorsqu’on est habitué aux ordres et à la règle, prendre soi-même une décision d’affaires est un obstacle insurmontable… Miss Kenton serait bien revenue à Darlington Hall, mais sa fille va accoucher d’un bébé et elle veut voir grandir le petit. Si Mister Stevens lui avait proposé le mariage, tout aurait pu se concilier, mais c’est le tragique des protagonistes de n’être jamais en phase avec leur être profond.

Tous veulent bien faire, mais tous sont enserrés dans les filets de leur éducation, de leur position sociale, de leur sens moral du devoir et de l’honneur. C’est ainsi qu’a péri « la vieille Europe », disent les Américains (et ils le répètent aujourd’hui).

Le romancier, dont l’œuvre a fourni le scénario du film, voulait illustrer la colonisation au sens large : celle des pays faibles par les pays forts (comme le Japon après la guerre), celle des individus par leur position sociale, celle des personnes par intériorisation de la morale en vigueur. Tout colonisé garde la conviction que son maître lui est supérieur : l’Allemagne nazie revendiquant les Sudètes, après tout, pourquoi pas ? les invités de lord Darlington interrogeant le peuple en la personne du majordome, sur l’étalon or et l’économie internationale ne se trouvent-ils pas confortés dans leur sentiment que le peuple n’y comprend rien et que l’élite à laquelle ils appartiennent justifie leur position supérieure lorsque Mr Stevens leur répond « sur ce point, je crains de ne pouvoir vous aider, Monsieur » ? l’obsession de sa dignité et de sa conscience professionnelle n’inhibe-t-il pas Stevens lorsque Miss Kenton lui envoie des signaux clairs qu’elle pourrait l’aimer ? Même le pigeon est moins bête lorsque, fourvoyé dans une salle, il cherche la lumière et parvient à recouvrer la liberté par une fenêtre ! On se demande de l’homme ou de l’animal lequel est le plus « pigeon » dans l’histoire.

Jusqu’où va donc se nicher la servitude volontaire… Karl Marx parlait « d’aliénation »  et les sociologues « d’habitus ». Il fallait un regard étranger au Royaume-Uni (Kazuo Ishiguro est d’origine japonaise) pour saisir dans toutes ses nuances ce mélange de contrainte et de bonheur que représentait la vie anglaise des gentlemen et de leur entourage.

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Si le film incarne des caractères qui resteront longtemps dans l’esprit du spectateur, le roman, d’un bel anglais littéraire, laisse les personnages dans leur ambiguïté humaine ; il ne moralise pas, il décrit. Et le décor somptueux de la campagne anglaise, resté tel qu’il y a deux siècles, n’est pas pour rien dans le charme des traditions et des valeurs établies qui font un costume si confortable – même quand changent les saisons.

Lisez le livre, regardez le film, vous pourrez méditer sur les liens qui enserrent, malgré soi, et sur la saine vertu de penser par soi-même et de n’obéir qu’avec raison à toutes les « obligations » de naissance, de famille, d’entourage, de travail, de clan politique et de nation.

DVD Les vestiges du jour (The remains of the Day) de James Ivory, 1993, avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Hugh Grant, Sony Pictures 2008, €6.79

Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour (The Remains of the Day), 1989 – lauréat du Booker Prize 1989 -, Folio 2010, 352 pages, €8.20 

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Capri et Malaparte

Pour visiter l’île, il faut quitter la ville. Nous nous dirigeons vers le môle de Beverello et embarquons pour Capri, l’île aux sangliers des Grecs. L’hydrojet met trente minutes pour rallier l’île, à 17 km de Naples à vol de mouette. Des ragazzi peuplent le bateau. Derrière moi, un blond plutôt celtique et un méridional au visage doux, tous deux d’une quinzaine d’années, se tiennent non seulement par le cou, mais leurs mains cherchent la peau sous le col. Le contact n’en est que plus étroit, plus vivant, et pour cela les boutons de leurs vêtements sont largement défaits. Ils se regardent mutuellement comme deux amoureux. Je ne sais s’ils le sont, les adolescents napolitains aimant à se toucher, intimement physiques.

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Nous déjeunons d’un sandwich et d’une bière en débarquant de l’aliscafo, dans un bistrot près du port qui donne sur la plage. La patronne y est souriante et très commerçante. Nous voulions faire le tour de l’île en barque, mais elle nous annonce que cela n’a lieu que le matin. Ma compagne veut à toute force voir la fameuse « Grotte Bleue », moi je préfère le reste de l’île car, passé une certaine heure, le soleil ne tombe plus exactement dans l’ouverture et cela ne vaut plus la peine. Or il est passé 13 h, limite fatidique. Nous nous séparons donc après nous être donné rendez-vous pour la fin de l’après-midi. Elle avouera d’ailleurs que la Grotte Azurée est plutôt « le piège à touristes », visite fade d’une heure seulement pour un prix salé.

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J’emprunte le funiculaire qui monte au centre, 142 mètres plus haut. J’enfile les ruelles au hasard. La ville est blanche telle Alger, comme bâtie de sucre en morceaux. J’avise un plan-guide de Capri et, avec son aide, je visite le belvédère de Tragara à flanc de falaise. La mer stagne, très bleue, au pied. Elle est à peine frangée d’écume.

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Flottent sur le sentier des odeurs de pin chaud, d’herbes aromatiques, de Méditerranée. Il m’est impossible de me baigner bien que j’en aie la tentation, la mer est trop loin en contrebas.

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Le sentier mène à la Punta di Tragara, avec une vue sur les Faraglioni, ces trois rochers comme des pois sur la mer – d’où leur nom. Déchiquetés, on dirait quelques vertèbres fossiles antédiluviennes.

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Le chemin piétonnier passe devant la grotte romaine de Matromania, très fraîche, où avaient lieu des cérémonies païennes il y a si longtemps. La Matro manie évoque un culte à la Magna Mater, autre nom de la déesse Cybèle. On en pratiquait le culte à l’époque de Domitien.

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L’Arc Naturel est suspendu au-dessus de l’eau.

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J’aperçois de loin la villa neuve, rouge brique, de l’écrivain Malaparte. C’est un rectangle fiché sur la falaise qui surplombe le bleu, comme suspendu sur un pic entre ciel et mer. Un pan biseauté forme toit du côté de la terre. Le tout tient plus du blockhaus que de la maison.

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Malaparte dans La peau a décrit avec truculence la libération de Naples par l’armée américaine en 1945. A cette date, les mammas soucieuses de gagner de quoi nourrir leur nichée dans ce chaos, préféraient prostituer leurs garçons aux Noirs musclés américains, aux tirailleurs sénégalais et aux goumiers arabes, que leurs filles, qu’elles tenaient enfermées à la maison pour leur éviter d’être enceintes. Il y avait ainsi commerce sans risque d’attraper un marmot ! Et les soldats, éprouvés par le feu, excités par l’ambiance civile, frustrés de femmes depuis des semaines, soulevaient les chemises pour reluquer les poitrines, écrit Malaparte non sans quelque théâtre comme savent le faire les Italiens. Peut-on, aujourd’hui, relativiser notre répulsion au vu des conditions de l’époque ? Il est difficile de se mettre à la place des humains lorsque les circonstances les contraignent. Le film de Liliana Cavani, sorti pourtant en 1981 avant la vague moraliste réactionnaire des années 2000, édulcore cette scène pour brosser une fresque plus générale.

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Détour mortel

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Bien monté, peu sexuel mais haletant (on peut le faire !), le film montre au fond que suivre la voie est la meilleure façon de ne pas rencontrer la sauvagerie… Nous sommes dans l’Amérique profonde, isolée, celle de Virginie occidentale couverte de forêts, qu’une seule route rapide perce pour joindre les îlots de civilisation que sont les villes (malgré leurs banlieues où officient les tueurs nés disséqués par Kay Scarpetta selon Patricia Cornwell).

La première scène montre des jeunes gens beaux et musclés en train d’escalader une falaise au-dessus des bois. Le garçon arrive au sommet le premier, la fille a plus de mal ; au moment où elle lui demande de la monter (sans allusions), elle reçoit du fluide de son compagnon (non, ce n’est que du sang). Une main pend, la tête aussi, et le corps se trouve très vite tiré dans les broussailles par une créature qu’on ne peut voir, puis choit inerte au bas de la falaise. C’est alors que la fille se sent tirée (par la corde) et coupe le cordon vite fait. Malgré sa chute et le cadavre tout proche de son sex-toy avachi, elle hurle de terreur et s’enfuit… mais tombe, les pieds pris dans un barbelé inopinément mis sur le chemin de la voiture. Fin du prologue. Pas de sexe mais beaucoup de frissons quasi sexuels, tant les actrices et acteurs sont plastiques et vêtus moulés ; chaque action frise l’érotisme…

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La suite fait retomber la tension, avant de la remonter lentement – tout comme dans l’acte sexuel, c’est voulu. Un étudiant en médecine beau, robuste et qui n’a pas froid aux yeux (mais semble-t-il ailleurs), roule dans sa Ford Mustang qui semble son seul amour et qui a lessivé (comme une femme) toutes ses économies. Un embouteillage sur l’inter-états causé par un camion de produits chimiques renversés l’énerve, car il va arriver en retard à un entretien en soirée. Il fait donc demi-tour et cherche à contourner les deux heures de bouchon. Avisant une route perpendiculaire, il découvre une station d’essence antique, perdue dans la forêt. Là, un garagiste crapoteux au chicot apparent met toute sa mauvaise volonté atavique à ne pas le renseigner : son téléphone fixe ne fonctionne pas (les portables ne sauraient passer dans un tel désert oublié de tout) et le dégénéré ne « sait pas » s’il existe une route de contournement. Mais une carte Ford montre une piste en pointillés. Peut-on la prendre ? « Oui, mais elle n’est pas goudronnée », oubliée de l’administration des eaux et forêts comme des fonctionnaires de l’Etat. C’est dire si l’on se sent aidé…

Le beau gosse aime le rock endiablé, un brin ringard ; son CD s’échappe de sa piste (après le mobile puis le téléphone, la technique décidément déraille). En fouillant sous le tableau de bord sans regarder la route, sa Mustang heurte une Range-Rover plantée en plein milieu et écrabouille un vélo fixé à l’arrière. Un peu sonné, Chris (Desmond Harrington) découvre une bande de jeunes à eux tout seuls, deux garçons et trois filles, partis « faire du camping » pour consoler la troisième fille de la rupture toute récente que son mec lui a fait subir. Un barbelé en travers de la route (tiens, tiens !) a crevé les pneus avant de la grosse bagnole. Que faire ? Ni autos, ni vélo – le tout pulvérisé, comme de sales gosses savent le faire – isolés dans la forêt sauvage… reste à aller à pied. Après tout, la station d’essence n’est pas si loin. Un couple reste, l’autre part avec Chris et la larguée Jessie (Eliza Dushku).

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Sauf que la forêt comprend plusieurs pistes, dont une qui ne mène nulle part, coupée par un ravin. Les séquences alternent entre les séparés : le couple resté aux voitures commence par bavarder, puis à se caresser, puis à baiser après une pipe (le spectateur n’en voit que les prémices, bien que le film soit interdit en France « au moins de 16 ans »). Cette allusion au sexe n’est là que pour pimenter l’action. Car la fille égoïste, qui suce toute seule une barre chocolatée dans la voiture de Chris (après s’être léché autre chose) tout en affirmant à son copain qui a faim (après l’acte) qu’elle ne trouve rien à manger, s’aperçoit bientôt que le copain en question ne répond plus à ses appels (elle aurait dû partager sa pitance). Elle s’enfonce (hum !) dans la forêt et aperçoit une basket vide (elle les avait ôtées à son compagnon pour baiser, avant qu’il ne les remette), puis une oreille coupée. Arrg ! Une silhouette la prend par derrière pour jouir de son corps comme d’une proie. Fondu enchaîné de suspense.

Il arrive de drôles de choses aux autres. Je ne vous raconte pas, sauf que le scénario est proche de la séquence précédente et que toute allusion sexuelle (mariage, caresses) se trouve très vite parodiée par la violence criminelle. Une cabane paisible leur semble un havre, mais les frigos dedans sont un cauchemar. La fille la plus cucul du groupe, Carly (Emmanuelle Chriqui), ne peut évidemment qu’avoir envie d’aller aux toilettes dans ce lieu sordide (pourquoi n’a-t-elle pas pissé dans la forêt ?). Elle retarde les autres, qui voient bientôt revenir les occupants du lieu en pick-up Ford des années 50 (la marque Ford, omniprésente, a-t-elle sponsorisé le film ?). Compte-tenu de ce qu’ils sont vu dans les frigos, ils ne tiennent guère à lier connaissance…

Cachés sous le grabat de la pièce, ils voient entrer un trio de crétins des bois, produits par plusieurs générations de consanguinité américaine (la leçon, quasi sexuelle, est ouvrez-vous aux gens extérieurs sous peine de devenir démon !). Ils traînent le corps sans vie (mais toujours moulé dans son short et son body) de la fille laissée aux voitures, dont on a déjà oublié le nom. D’un coup de hache, l’un d’eux tranche un mollet, probablement succulent une fois grillé. Il faut bâillonner la Carly, toujours prête à hululer en hystérique. Une fois les dégénérés repus et endormis, le quatuor planqué se coule hors de la cabane, tels Ulysse et ses compagnons de l’antre de Polyphème. Sauf que la Carly botte une cruche qui résonne, et réveille bien évidemment l’un des tarés. C’est alors qu’une course-poursuite commence, dans la forêt dense comme une touffe de femme.

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La suite est du même tonneau, alternant avec art sentiments de soulagement et moments de grande tension, appel réussi à la police d’Etat et bêtise du fonctionnaire unique arrivé sur les lieux, élimination à coups de flèche du niais copain de Carly, puis de Carly dont on est enfin débarrassé tant elle est conne (malgré ses seins qui pointent sans soutif dans un body étroit), du piège à la Rambo inventé par Chris pour sauver Eliza, puis d’Eliza enlevée par les soudards et attachée écartelée sur une table de consommation (toujours ce parallèle sexuel, détourné en sadomasochisme aidé d’instruments pointus et tranchants). Chris va-t-il parvenir à se sauver ? Tout seul ou avec Eliza ? Vous le saurez en regardant le film…

Il s’agit d’un bon thriller, plus subtil que Massacre à la tronçonneuse, et qui fera des petits durant quelques années. Le film initial se passe uniquement dans la sauvagerie des bois et entre Blancs, sans les références bibliques ni la mixité politiquement correcte obligées du genre. C’est original, bien bâti et l’on ne s’y ennuie pas une seule seconde.

Le message est quand même qu’il vaut mieux se prendre en mains que subir, et que la civilisation est bonne dans les villes, malgré les rêves écolos de retour à la « nature ». La sélection « naturelle » est en effet très néfaste aux isolés comme aux niais !

L’opus numéro 2, que j’ai vu aussi, reprend le même schéma mais en plus gore – je préfère le numéro 1. La scène initiale du 2 montre déjà une pétasse oxygénée littéralement fendue en deux par une hache, du haut en bas. Nous sommes dans le guignol et la bidoche. La suite est une même boucherie, avec les deux élus à la fin. Ce que c’est que de nous…

DVD Détour mortel (Wrong Turn) de Rob Schmidt, 2003, avec Desmond Harrington, Eliza Dushku, Emmanuelle Chriqui, Erica Leerhsen, Tom Frederic, TF1 édition, €24.90

Coffret intégrale Détour mortel de 1 à 6, 20th Century Fox, €25.99

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La piste du tueur

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La première scène, glaçante, voit l’égorgement d’une baby-sitter un soir et l’enlèvement d’un petit garçon sortant du bain par un énigmatique homme ganté. Suit aussitôt une scène de shérif, où le vieux de la vieille en chapeau texan tente de gagner à nouveau les élections au poste qu’il aime bien, quand son rival jeune et technocrate essaie de l’emporter. Et puis un meurtre se produit, un forcené retranché dans un bâtiment. C’est alors qu’intervient l’agent du FBI Franck LaCrosse (Dennis Quaid), costume noir, cravate, visage impassible.

Le spectateur apprendra peu à peu, dans le feu de l’action, qu’un serial killer qu’il traque depuis dix-huit mois de façon obsessionnelle est celui qui a enlevé son petit garçon. Le FBI a clos l’affaire, aucun nouveau meurtre n’étant relié au tueur et aucune preuve ne permettant de savoir qui il est. Mais l’assassin joue avec son poursuivant, il s’amuse. Il veut mourir mais que ce soit son adversaire qui le fasse passer de l’autre côté. Ce pourquoi il lui envoie un message : la photo de son gamin – vivant – au dos de laquelle il le provoque par des chiffres sibyllins : 2 18. Est-ce un verset de la Bible ? une date anniversaire ? « Tu ne pourras le retrouver que si tu me tues ». Le spectateur trouvera pourquoi avant la fin.

Tout meurtre présentant les caractéristiques du tueur met en route le père, à vif de son enfant absent – malgré la hiérarchie et au détriment de ses autres missions. Ce pourquoi la traque du tueur se double d’une traque du FBI pour stopper son agent.

A la fois serial killer and road movie, ce thriller efficace tente la synthèse américaine du Bien contre le Mal. Il est truffé de pièges, emporte dans un jeu de piste des acteurs qui jouent juste dans l’Amérique profonde des petites villes et des mineurs. La psychologie des personnages est peu fouillée mais reste mystérieusement ambiguë.

Le tueur Bob Goodall (Danny Glover), que l’on connait dès le milieu du film sans que cela soit une gêne tant le doute subsiste longtemps, est rieur, viril et plutôt sympathique. Il a pris en stop un ex-toubib, Lane Dickson (Jared Leto), qui a arrêté ses études de médecine en internat pour avoir commis une faute d’opération ; il le rassure en philosophe, le protège de ses erreurs avec les grossiers mineurs qui en veulent à tout étranger (à leur bled paumé), se fait sauver la vie après un dérapage dans la neige au bord d’un précipice…

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Le jeune homme se méfie au vu des posters de filles nues qui tapissent la Cadillac, puis le croit après qu’il l’ait tiré des griffes des bouseux, puis se méfie quand il entend à la télé que le tueur en série circule en Cadillac blanche du même modèle, puis le croit quand l’autre en riant lui montre que ses plaques sont de l’Oklahoma et pas du Texas et qu’il voit ses potes de la montagne chanter sa louange, puis se méfie lorsqu’il découvre une pochette d’allumettes… Tout cela est bien ficelé, en séquences rapides qui permettent de ne jamais voir son attention faiblir.

Mais il est certain que ce film n’est pas politiquement correct pour les normes actuelles très restrictives des Yankees et de tous les moutons de panurge qui les suivent en Europe : le Mal est incarné par un Nègre ouvrier et nomade, le Bien par un Blanc qui a fait des études et est viscéralement attaché à son enfant ; toute l’histoire se déroule entre mecs, les filles restant accessoires, en général pin-up collées au mur, serveuses de bar ou victimes hystériques…

Il serait dommage de s’arrêter à cette morale du pauvre qu’est le conformisme politiquement correct, car le film est bon. Pas un grand spectacle mais joué dans la mesure, sans effets spéciaux spectaculaires. Il est humain et tient en haleine. Il montre aussi l’Amérique d’avant : avant le 11-Septembre qui l’a rendue hystérique, avant la crise financière qui l’a rendue populiste, avant la clownerie trumpettiste qui l’a rendue stupide.

DVD La piste du tueur (Switchback) de Jeb Stuart, 1997, avec Dennis Quaid, Danny Glover, Ted Levine, Paramount 2002, €8.99

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L’effaceur

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A l’ère Bill Clinton, l’Irak refuse toujours aux inspecteurs de l’agence internationale de l’énergie atomique l’accès à ses sites, tandis que la Chine teste un missile de surface près des côtes taïwanaises, que l’ambassade américaine à Athènes est atteinte par un tir de mortier et que l’aviation militaire cubaine descend deux avions américains appartenant aux exilés cubains Brothers to the Rescue. L’époque est dangereuse et la trahison pour avidité croît.

C’est ce que veut dénoncer avec force ce film populaire où les gros muscles de Schwarzenegger sont cette fois laissés de côté au profit de son astuce et de sa fidélité. Le héros joue le marshal, ce super-shérif fédéral du FBI ; il est chargé de la protection des témoins, il « efface » leurs traces pour qu’ils vivent une seconde vie.

Malheur à celui qui « trahit » les consignes : il est vite retrouvé et risque d’avoir la langue coupée. C’est ainsi que débute le film, par une séquence d’action très réussie où la grosse artillerie vaut moins que la bricole pour faire exploser la maison avec les méchants dedans. Le film adore faire tout sauter…

Malheur à celui qui ment sur les conséquences d’un témoignage judiciaire et qui « trahit » ainsi la candeur du témoin : les inspecteurs du FBI ne voient que leur petit intérêt en termes de performances et se moquent de la vie des gens. Lee Cullen (Vanessa Williams), s’apercevant par hasard que sa firme veut vendre des armes derniers cri (des fusils à impulsion) à des terroristes internationaux un brin russes (Serguei Petrovsky), contacte une journaliste et le FBI. Mais elle est vite démasquée et ne doit qu’à John Kruger (Arnold Schwarzenegger) d’échapper aux griffes des tueurs mandatés par la firme.

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Malheur à celui qui trahit sa patrie : le chef du service de protection des témoins au FBI, le formateur même de John Kruger à l’effaçage, est un traître qui vend des renseignements aux plus offrants. Puisque tout le monde se sert, pourquoi pas lui ? puisque toutes les guerres ne servent à rien (Vietnam, Irak), pourquoi y croire ? Ainsi raisonne faussement le chef (James Caan) et Kruger n’aura de cesse de le démasquer. De même que le Secrétaire d’État impliqué dans l’affaire.

Car malheur à celui qui trahit la confiance des électeurs : quand la politique se mêle d’affairisme, c’est un devoir pour les simples citoyens de devenir lanceurs d’alerte pour les ramener à l’intérêt général. Schwarzenegger sera plus radical, « effaçant » à l’aide d’une limousine et d’un train qui passe le lot des traîtres qui utilisent déjà toutes les arguties juridiques pour se sortir du guêpier. C’est un brin populiste, mais diablement efficace.

Le spectateur non-américain jouira de l’action – constante – et des effets spéciaux – spectaculaires – sans oublier l’ironie à la Tontons flingueurs. La sortie d’un avion en vol à l’aide d’un parachute est un peu acrobatique (l’avion ne serait-il pas pressurisé ?), mais les caïmans du zoo sont une aide précieuse autant que bouffonnes, eux qui bouffent les affreux in extremis.

Non seulement c’est un bon film de divertissement encore aujourd’hui, mais c’est un film moral. Très rare en ces temps de corruption et de vulgarité où le peuple du melting-pot n’a le choix qu’entre une Clinton clinique et un Trump trompeur.

DVD L’effaceur (Eraser), film de Chuck Russell, 1996, avec Arnold Schwarzenegger, Vanessa Williams, James Caan, James Coburn, Warner Bros blu-ray, €9.86

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Invasion Los Angeles – They live

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Un ouvrier blond (Roddy Piper) nommé John Nada et à la carrure de lutteur sympathise avec un gros musclé noir nommé Frank Armitage (Keith David) sur un chantier provisoire de Los Angeles. Ce dernier, bienveillant aux éprouvés de la vie, l’invite à venir loger dans son bidonville, sis près d’un temple où un pasteur aveugle prêche l’Apocalypse. Nada veut dire Rien en espagnol, signe que la brute est un brin anarchiste, battu par son papa et enfui de la maison vers dix ans. Il s’est fait tout seul, comme le veut le mythe américain, et se vêt de jean Levis et d’une grosse chemise à carreaux.

Nada remarque des choses étranges, la télévision semble brouillée par des hackeurs qui diffusent des mises en garde, un hélicoptère tourne en recherchant quelque chose, le pasteur trop bavard est entraîné à l’intérieur du temple malgré ses protestations. Dans l’édifice religieux, des chants s’élèvent, mais Nada le trop curieux découvre qu’il s’agit d’enregistrements. L’activité principale semble être un laboratoire qui élabore d’étranges lunettes noires. La police intervient en force et embarque tout le monde, rasant le bidonville au bulldozer. Nada et Frank en réchappent et le premier n’a de cesse de revenir chercher l’un des cartons dissimulés qu’il a vus. Il est rempli de ces lunettes banales…

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Il en prend une paire et cache les autres, dubitatif. Mais en se promenant en ville, quelle n’est pas sa surprise de constater que ces lunettes très spéciales lui permettent de lire les messages cachés sur les affiches, et de voir les vrais visages de ceux qu’il croise dans la rue. Certains sont humains, comme lui, d’autres ont des crânes en plastique et un rictus de squelette, les yeux exorbités comme des robots. Ce sont « des extraterrestres », sans que cette affirmation ne soit jamais expliquée.

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Nada cherche à convaincre Armitage de chausser lui aussi une paire de ces fameuses lunettes pour voir la réalité en face et résister avec lui. Mais le Noir refuse, obstinément persuadé de ne jamais faire de vagues pour pouvoir s’en sortir. C’est l’attitude de nombre d’Américains en ces années de remise en cause de l’Etat-providence. Le fait que porter longtemps ces lunettes donne mal au crâne montre qu’il est douloureux de renoncer à ses illusions sur le monde et sur les autres.

Nous sommes tout juste 20 ans après 1968 et l’ère Reagan dure aux modestes pas très doués va s’achever avec l’élection de George Bush senior. La baisse des impôts a profité aux entreprises et aux riches tandis que l’aide médicale et l’aide aux chômeurs a été abaissée. Le chômage n’est alors que de 5.3% et le déficit fédéral de 2.9%, ce qui fait rêver nos édiles 2016, mais – par contraste avec l’époque glorieuse précédente – touche négativement des millions d’Américains. Cependant, Nada croit en son pays, il veut s’en sortir tout seul. Le peut-il ?

C’est là qu’intervient la parabole du film, tirée de la nouvelle Les Fascinateurs (Eight O’Clock in the Morning) de Ray Faraday Nelson. Le rêve de l’Amérique ne peut plus s’opérer parce que les « extraterrestres » tiennent le pouvoir par les médias, les affaires, la consommation et la suggestion. Transformer la caste des riches en extraterrestres est une façon de les exclure de la patrie américaine, tant vantée durant l’ère Ronald Reagan ; c’est en faire des prédateurs égoïstes, non patriotes, et qu’on peut flinguer à merci (Nada ne s’en prive pas).

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Ouvrez les yeux ! Tel est le message, pas subliminal du tout, de ce film réalisé avant l’ère Internet. Le prêcheur aveugle est évidemment celui qui sait, en liaison directe avec Dieu via les textes sacrés, et celui qui voit, puisque ses yeux sont déconnectés des signes affichés partout. On vous cache des choses mais il ne tient qu’à vous d’observer et de vouloir – sans suivre la presse ou la publicité comme des moutons.

Mais rien de socialiste dans cette opposition au capitalisme : John Nada est un « poor lonesome cow-boy », un justicier solitaire. Il doit se bagarrer virilement et lourdement (bien loin de Rambo l’efficace…) avec Frank pour le convaincre d’au moins essayer de voir avec les lunettes. Il se laisse embobiner par une garce trop chic aux yeux de glace (Meg Foster) qui est infiltrée chez les résistants. Rien de communautaire dans leur lutte, au contraire des extraterrestres toujours en bande organisée un peu comme le Parti communiste dans cette URSS qui allait s’effondrer trois ans plus tard. La révolution populaire n’est pas dans le tempérament américain, mais l’héroïsme si : Nada et Frank sulfatent à tout va les aliens qui grouillent dans les égouts sous la surface des rues, véritable monde parallèle où les affaires se font, comme la communication.

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Nous sommes en plein mythe américain où la Bible d’une main et le Colt de l’autre, le Bon éradique les Méchants sur une musique de cow-boy. Les Méchants sont ici ceux qui tissent leur toile de domination sur les entreprises, les médias et la politique. Un complot contre la liberté par des « plus égaux que les autres », mais venu « d’ailleurs » – puisque l’ailleurs est tout ce qui n’est pas pleinement américain…

Donald Trump, avec son curieux prénom de canard Disney et son nom d’éléphant du parti Républicain, reprend ce mythe des « étrangers » qui dominent, et en appelle à la revanche des « vrais Américains ». Comme quoi la science-fiction peut prédire l’avenir : il aura fallu attendre une génération.

DVD Invasion Los Angeles (They live), film de John Carpenter, 1988, avec Roddy Piper, Keith David et Meg Foster, Studiocanal 2015, blu-ray, €14.95

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Psychose II

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Tout le monde connait le film culte d’Alfred Hitchcock Psychose, tourné en 1960. Anthony Perkins (Norman Bates) et Vera Miles (Lila Loomis) s’y remettent, 22 ans plus tard et vieillis, sous la caméra de Richard Franklin. Le film est cette fois en couleur, sacrifice à la modernité mais qui enlève beaucoup à son impact, à mon avis. Les terreurs se rêvent en noir et blanc, teintes binaires du mal.

Nous sommes donc, dans la réalité comme dans le film, 22 ans plus tard. Bates, qui a purgé sa peine est sorti de l’asile, son docteur le déclare à peu près guéri. On ne sait pas pourquoi il tient à retourner tout seul dans la grande bâtisse où tout s’est produit et où rôde encore le fantôme de sa mère… Mais sans cette absence de bon sens psychologique, il n’y aurait pas de remake (car maison et motel se visitent toujours dans les studios Universal d’Hollywood !). Le motel est tenu par un beauf qui l’a transformé en bordel où l’on sniffe et où l’on tire un coup vite fait, hommage à la modernité des années 1980. Rappelons-nous qu’en 1960, en noir et blanc, il n’était absolument pas question de montrer un sein ou des fesses au cinéma !

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Donc, après la reprise du meurtre érotique sous la douche, Bates joue le retour : la vieille maison est froide et empoussiérée, toujours aussi morbide. Bates a trouvé – via les psy – un travail au restaurant de la ville, surveillé par un gros sheriff qui ne pense qu’à bouffer. Il lie connaissance avec Mary, une jeune serveuse très maladroite et plutôt jolie (Meg Tilly). Comme elle se dit larguée par son dernier petit ami, il l’invite à passer la nuit au motel puis, comme il découvre des flacons de drogue dans la chambre, il l’invite carrément dans la villa au-dessus. Il y est seul… et Mary semble hésiter à rester, d’autant qu’elle a appris pourquoi Norman a été interné.

Mais elle reste. Et il s’installe alors entre ce drôle de couple une relation étrange de répulsion-fascination, de normalité anormale. Norman Bates est vieilli et fragile, bien gentil en apparence ; mais il trouve ici ou là des mots signés de sa mère, il entend des voix dans son téléphone qui, lui, sonne réellement. Mary s’en inquiète et lui suggère qu’il est peut-être en train de rechuter… Le docteur Bill Raymond (Robert Loggia) demande au sheriff de filer tout ce petit monde, soucieux (comme on n’en fait plus) de vérifier la solidité de son diagnostic de guérison.

Je ne vous dirai pas comment le film embraye ni comment il finit, mais le scénario est assez alambiqué pour perdre les meilleurs enquêteurs et réserve assez de surprises pour passer une soirée d’horreur. Il y a la réminiscence du meurtre sous la douche, le trou du voyeur dans le mur de la salle de bain, les apparitions fantomatiques aux fenêtres, l’éclat du couteau, les disparitions inexpliquées… Les éléments-clés du film de Hitchcock sont repris en clin d’œil, parfois utilisés et parfois laissés sans suite, comme par suspense. Anthony Perkins est parfait dans celui qui ne sait pas trop ce qu’il a fait ni qui il est. Il a appris à user de sa raison mais il ne peut s’empêcher de croire quand même à ses fantasmes. Manipulé, il ne voit rien et se laisse ballotter. Le spectateur le prend en pitié, voire en amitié.

La belle Mary est amoureuse, mais inquiétante aussi, pas toujours claire sur ses allées et venues. Et la sœur de la victime du premier film, Lila Loomis, s’obstine à vouloir faire remettre Norman Bates à l’asile, sûre de son bon droit à défendre les victimes et la société, ne croyant pas un instant la charlatanerie des psys. Elle est le bon sens popu, l’activisme sectaire et l’inculture bornée de l’Amérique profonde, celle qui plaît au public mais fait un peu peur par ses outrances, celle qui lynchait jadis sans autre forme de procès, tellement sûre d’elle-même, éclairée par Dieu.

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Le mystère instillé peu à peu est un hommage au maître Hitchcock et un labyrinthe efficace pour égarer le spectateur par les scènes de terreur comme autant de fausses pistes, jusqu’aux final énigmatique sur le mode grand guignol.

La question qui se pose tout au long du film est de savoir ce qu’est une psychose. Norman Bates a l’air tout à fait normal et, quand il voit une ombre à la fenêtre ou répond à la sonnerie du téléphone, perd-il sa normalité ? Il croit voir ou entendre sa mère, bien qu’elle soit morte quand il avait 12 ans (il a lui-même empoisonné son thé !). La perte de contact avec la réalité peut-elle s’amplifier et dégénérer en hallucination, état second et violence sans le vouloir ? Est-il paranoïaque, Norman, ou persécuté volontairement ? Le film joue constamment sur cette ambiguïté. Comme il n’est pas mégalomane, le spectateur garde sa sympathie pour lui, personnage fragile qui a peur de lui-même et n’est sûr de rien.

Psychose II ne vaut pas Psychose, mais il se regarde sans déplaisir – même s’il ne sera jamais un autre film culte.

DVD Psychose II de Richard Franklin, 1983, Aventi, €5.31
DVD Psychose intégrale – Psychose (Hitchcock), Psychose II, Psychose III, Psychose IV, Psycho (Gus van Sant), Universal Pîctures France, €49.99

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Luigi Comencini, L’incompris

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Ce film, sorti en 1966, conte l’histoire d’une incompréhension : celle d’un père et de son fils, celle de la mort d’une mère pour un enfant, celle du grand et du petit frère. Le consul britannique à Florence avait tout pour être heureux : reconnu par la Reine avec un titre de Sir, une femme belle et sensuelle, deux fils séparés par six années, un poste honorable dans la plus belle ville d’Italie… Sauf que le destin s’en mêle, surtout celui que l’on se forge soi-même.

Son épouse décède de maladie, il en est bouleversé. Maladroit avec des enfants dont il ne s’est jamais occupé, comme tout père avant 1968, il croit le petit Milo (5 ans) – Matthew en version française… – plus fragile que le grand Andrea (11 ans) – Jonathan en VF. Mais comme il n’observe pas les enfants, il ne sait pas que les manifestations dépendent de l’âge et que, si l’on trépigne et hurle à 5 ans, on reste pudique même dans les plus grandes douleurs à 11 ans – par honte. Duncombe (Anthony Quayle), avec sa face de lune et ses lèvres minces, fait un piètre père. Il ne prête pas d’attention à ses fils ; ils sont pour lui des objets à protéger de la casse mais il a du mal à les aimer. C’est sa femme qui faisait tout et lui se contentait des activités extérieures.

l incompris comencini pere et fils

Nous sommes dans le drame d’une époque révolue, très difficile à comprendre pour les générations élevées après 68. L’époque d’avant était hiérarchique, autoritaire, machiste. L’homme apportait l’argent à la maison et la femme ne s’occupait que de l’intérieur (enfants, cuisine, église, dit le dicton allemand). Les relations entre époux étaient sous le signe de la soumission complémentaire, chacun s’en remettant à l’autre pour ce qui est de son domaine ; les relations entre mère et enfants étaient empreintes de tendresse et d’une certaine mollesse, maman craignant par-dessus tout cet extérieur dont elle n’a aucune maîtrise. Le pire étaient les relations entre père et fils : avant sept ans, aucun intérêt ; de 7 à 12 ans, un faire-valoir qui doit rester à sa place et rapporter des succès scolaires et sportifs ; après 12 ans un rival à dompter, mais une certaine complicité parfois après 16 ans dans les affaires sexuelles.

l incompris comencini pere et andrea

Le jeune Andrea (Stefano Colagrande) a le même âge que moi. Quand j’ai vu le film lorsqu’il est ressorti, à la fin des années 70, j’ai réagi comme un fils, en empathie avec le gamin. Quand je revois le film aujourd’hui, c’est après quelques expériences et je réagis comme un père, en critique acerbe de l’adulte. Non seulement Duncombe est content de lui, mais il est égoïste (réservant pour lui tout seul la voix enregistrée de sa femme) ; non seulement le père est absent pour ses fils (« va dormir » est son leitmotiv favori), mais il refuse de passer un moment avec chacun et de parler un peu. Il reste extérieur, ayant peur de ses émotions peut-être, peur de mal faire sans doute, peur des relations avec ses fils certainement. C’est un spécimen sociologique de lâche que les années 50 et 60 ont produit à la chaine.

Pourquoi ne prend-t-il pas son aîné dans ses bras lorsqu’il lui annonce, avec silences, suspense et précautions, la mort de sa mère (que le gamin savait déjà) ? Il le croit insensible alors que la surprise n’en est pas une, son fils lui apprenant une conversation à voix basse surprise chez les voisins. S’il l’avait étreint, nul doute que l’émotion du petit aurait éclatée et que lui, sir Duncombe, consul du Royaume-Uni à Florence, aurait eu à répondre et à prendre ses responsabilités – comme on dit en langue de bois sociale.

l incompris comencini regard andrea

Pourquoi ne veut-il jamais rester près du lit le soir pour échanger quelques mots, comme Andrea lui demande ? Ou écouter les versions des événements lorsque le petit frère (Simone Giannozzi) s’est retrouvé dans des circonstances dangereuses ? « C’est comme ça ! Tu n’as pas la parole ! Obéis ! » tels étaient les slogans faciles avec lesquels les adultes se défaussaient volontiers lorsqu’ils risquaient d’être déstabilisés à l’époque. Duncombe a réagi en réflexes conditionnés, pas en père ayant mis au monde des enfants.

l incompris comencini maman morte

Il n’est pas besoin d’être constamment présent, ni d’être en empathie tout le temps, les gamins – surtout garçons – ne demandent pas ce genre de comportement. Mais ils demandent que l’on s’intéresse à eux, à défaut même de les « aimer », qu’on les écoute lorsqu’ils veulent dire une chose importante pour eux, qu’on les associe à la vie de la maison. L’oncle Will (John Sharp) est le seul qui comprenne d’un regard ce que ressent son neveu. Lui « n’aime pas les enfants » – peut-être parce qu’il les aime trop et souffrirait de les voir malheureux. Il est là quand il faut, il donne de bons conseils à son frère de père : « il a besoin d’un maître » (non pas de la trique mais d’un guide). Mais il ne reste pas…

l incompris comencini stefano colagrande

Andrea se sent rejeté par un père absent, mal aimé par celui qui prend toujours la défense de Milo l’infernal petit frère, mauvais parce qu’il échoue à se valoriser. Il efface par inadvertance la voix de sa mère enregistré sur magnétophone parce que son père n’a pas voulu en partager le fonctionnement ; il est vaincu au judo parce qu’une seconde déstabilisé lorsque le consul, qui ne pouvait pas venir, est entré tout de même en retard dans la salle ; il est réprimandé pour avoir été à la ville en vélo avec son petit frère, alors qu’il voulait simplement acheter un cadeau d’anniversaire pour papa ; il est laissé de côté au bureau alors que son père lui avait promis de lui faire ouvrir son courrier ; il ne part pas pour Rome avec papa, parce que Milo s’est volontairement douché au jet dehors pour être malade et garder son grand frère près de lui ; il voit ses bleuets offerts en secret sur la tombe de sa mère jeté par le père qui les remplace par ses propres roses… Le père reste muré dans ses certitudes superficielles ; le fils est seul, à la merci du jugement adulte et des frasques du petit frère à la « méchanceté naturelle » (Comencini). Il est sans copain, sans confident, muré dans le monde clos de la villa bourgeoise isolée de la cité. Même au collège, il est « l’angliche », et son adversaire vainqueur au judo est italien. Dans la vie, il n’est pas à sa place.

l incompris comencini judo

Alors, que faire ? Prendre des risques personnels pour se prouver quelque chose ? Rejoindre maman au ciel puisqu’elle seule l’a aimé ? En poussant au-delà du quatrième crac l’audaciomètre d’une branche morte au-dessus de l’étang, Andrea joue avec la mort ; son infernal petit frère Milo l’y précipite sans vraiment le vouloir, poussé par quelque pulsion dont le sempiternel « moi aussi ! » du petit qui veut tout faire comme le grand, l’empêchant généralement de vivre… ici précipitant son destin.

l incompris comencini les deux freres

Ce film d’avant-garde en 1966 (il fut hué par les bien-pensants qui faisaient le cinéma français à Cannes en 1967) a été reconnu majeur dix ans plus tard… Les bobos étaient nés et avaient retourné la veste critique : désormais l’enfant comptait plus que l’adulte et le « mélo » qu’on avait reproché était devenu une suite de « signes » que l’adulte, désormais honni, refusait de voir.

Ni mélo, ni psycho – ces travers de jugement des intellos immatures – le film est de la plus pure tradition Comencini : il s’est toujours intéressé à l’enfance (Casanova, Eugenio…), à l’imagination spontanée, à la confrontation avec les réalités de l’existence, aux frivolités et lâchetés des adultes face à leur progéniture, au passage délicat à l’adolescence. Andrea, encore enfant, est poussé à la responsabilité adulte trop tôt, par un père irresponsable – c’est ce qui fait le drame, traité avec délicatesse.

DVD Luigi Comencini, L’incompris (Incompreso), 1966, Carlotta films 2011, €10.79

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Stanley Kubrick, 2001 L’odyssée de l’espace

stanley kubrick 2001 l odyssee de l espace
Certains trouvent ce film génial, d’autres par moment terriblement ennuyeux ; il reste cependant un « film culte » que chacun doit avoir vu pour sa culture personnelle…

Car il s’agit d’une odyssée, c’est-à-dire une un voyage d’aventure à travers le temps et l’espace, une réflexion philosophique sur le devenir : qui suis-je ? où vais-je ? dans quel état j’erre ? Kubrick, étayé par le roman de Clarke, veut démontrer l’évolution linéaire de l’humanité, des australopithèques à l’an 2001. Ce nouveau millénaire était réputé, en 1968, « terminer » un cycle (l’ère du Verseau, the Age of Aquarius de Hair ?). Autant dire tout ce qu’a de biblique et de judéo-chrétien une telle vision du monde. Mais elle faisait consensus en ces années où la science était d’autant plus euphorique que la guerre du Vietnam démontrait toutes les capacités de massacre de « la » civilisation.

Le synopsis du film est simple, voire simpliste : une bande de quasi singes pré-humains (australopithèques), s’agite en rond en poussant des cris gutturaux, faisant de grandes démonstrations de virilité genre hakka face à d’autres groupes. Des banlieues aux footeux, observons que l’humanité mâle primaire n’a pas vraiment évolué… Mais voilà qu’un fourré moins obtus que les autres touche un mystérieux monolithe noir, planté un beau matin du monde sur la terre africaine (inspiré de la peinture de Georges Yatridès). Et il devint moins con. C’est magique, mieux que l’Éducation nationale, cela peut rassurer les cerveaux étroits des banlieues : on peut être « élu » par une Puissance supérieure sans rien d’autre à faire qu’à y croire. C’est ainsi qu’Allah est grand.

L’homme, donc, dans cette vision bibliquissime, n’a aucune part dans son évolution : il est « appelé » par de Grands ancêtres à la lumière. Elle vient de Jupiter (le père des dieux et la plus grosse – planète, bien sûr). Les monolithes noirs rectangulaires, de proportions « parfaites » dans le roman (1 × 4 × 9, les carrés des trois premiers entiers naturels non nuls), sont les relais qui permettent l’essor de l’Esprit dans l’univers.

Notons que l’homme (mâle) n’évolue qu’en apprenant à tuer : c’est un os ramassé par le premier singe qui servira de massue pour s’imposer aux ennemis. Le mâle entraîne évidemment les femelles (qui n’ont rien à dire dans le film) et l’humanité avance en esprit par le meurtre. Il permet l’accès à la viande, dont les poilus se repaissent ignoblement après cet accès de génie.

La scène initiale est un peu longue, tout comme celle de la fin. Le réalisateur ne veut rien démontrer et il étale ses séquences pour que le spectateur ait le temps de se laisser aller à sa propre idée. C’était peut-être révolutionnaire en 1968 mais passe assez mal aujourd’hui, sauf pour les hypnotisés complètement lobotomisés par les images et la musique, qui mettent leur cerveau pensant entre parenthèses durant ces temps morts. Un quart d’heure d’hyperespace coloré à la fin, c’est bien long ! Mais quand on n’a rien à penser, on se laisse emporter. Tout comme l’humanité en son Évolution selon saint Stanley.

Le film opère un saut en 1999, où un prof à langue de bois est convoqué sur une base lunaire. Il a à peine le temps de souhaiter (une fois par an…) un bon anniversaire à sa petite fille, qu’il a sans doute conçus par devoir, manifestement pas par amour. Mâle technique, il joue l’affection avec sa progéniture comme il joue la diplomatie avec ses copains russes, et chef savant avec ses collègues de la lune. Car on y a découvert un monolithe noir… C’est en le touchant que se déclenche une puissante onde qui annonce à Jupiter que c’est fait : les humains sont enfin capables de technique avancée.

kubrick 2001 l odyssee de l espace conjonction des astres

D’où la séquence suivante, le vaisseau Jupiter Explorer qui se rend vers la grosse planète. L’étrange est qu’il soit entièrement piloté en automatisme intégral (les humains en 68 sont-ils si cons ?), et que l’équipage soit réduit à deux hommes (aucune femme), trois « savants » comme autant de manuels techniques sans âmes étant en hibernation dans des caissons. L’ordinateur avancé HAL (Carl en français) communique d’une voix synthétique désincarnée, image du Rationnel froid, et par un œil rouge aussi glacé que celui d’un crocodile. L’humain est dépassé par la machine. L’a-t-il vraiment créée, d’ailleurs ? Puisque c’est le monolithe qui lui a donné « le pouvoir », celui-ci ne viendrait-il pas du Diable ? Évoluer c’est tuer, donc seul le Mal permet la Connaissance, comme Eve l’a appris à ses dépens. La Bible est convoquée bien lourdement, toujours…

Tirer le Diable par la queue engendre un coup de griffe en retour, et c’est bien ce qui arrive à nos deux astronautes : HAL les embrouille et cherche à les éliminer. Pourquoi ? Accomplir la Mission ? Mais quelle mission pour une machine ? Cela veut-il dire que le Concept est plus puissant que l’humain ? Que l’Idéal des idées pures, informatiques et mathématiques, est seul ce qui importe dans le Dessein intelligent de l’univers ? Ce Dessein n’est pas encore à la mode aux États-Unis en 1968, mais ses prémices sont déjà là, dans le biblisme littéral avidement pratiqué par les Américains. Si l’Évolution se résume à la technologie, le meurtre symbolique de HAL signifie la fin de l’évolution humaine.

Car notre héros Franck (au prénom qui évoque la France, patrie des Lumières ?) parvient à désactiver la mémoire de HAL et à prendre les commandes. Ou plutôt il ne « prend » rien du tout, mais poursuit son destin par la course programmée du vaisseau. Aux abords de Jupiter flotte un autre monolithe noir, relais d’un chemin balisé vers les étoiles. Le vaisseau est pris dans un vortex (un trou noir ?) et commence alors le quart d’heure psychédélique de délire coloré style LSD (fort à la mode en 68). Pour aboutir à quoi ? A une chambre d’hôtel style Louis XVI (juste avant la Révolution due aux Lumières… est-ce par hasard ?). Franck se voit vieux, seul, livré à lui-même sans lien avec l’extérieur. Le tueur est confronté à sa propre mort, rançon de son péché originel d’avoir évolué par le meurtre ?

Lorsqu’il touche le monolithe apparu dans sa chambre d’agonie, en vieux singe qu’il n’a cessé d’être, le voilà qui renaît en fœtus. Dans une sphère – l’inverse du monolithe rectangle – est-ce prémonitoire ? Une autre humanité naît peut-être, on n’en saura pas plus – bien que la croyance en l’ère imminente du Verseau (en 2160) imagine le retour du Christ. Les extraterrestres sont-ils un avatar de Dieu ? Messager du Sauveur ou intelligence du Malin ? L’homme n’avait rien demandé, « on » lui a imposé l’Evolution. Ne serait-il donc pas « coupable » ? Ou bien si, par son « péché originel » de vouloir tout savoir ?

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Les Transhumanistes aujourd’hui étendent la loi de Moore à la nouvelle loi du retour accéléré. Vers 2046, l’intelligence artificielle sera devenue tellement complexe et puissante qu’elle pourra faire basculer des hommes vers les machines le pouvoir sur les choses. C’est la crainte de Bill Gates et de Stephen Hawking, pas si éloignée des craintes exposées dans 2001, l’odyssée de l’espace en 1968 déjà. C’est dire si elles sont plus mythiques que réelles, au fond.

La messe de Requiem (messe des morts) de György Ligeti accompagne dans le film les mystères d’univers lorsqu’ils sont révélés, tout comme Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss accompagnait les efforts du singe primate à s’élever en esprit au début. Images folles et musique sont là pour dépayser le spectateur, l’inciter à déraisonner et à se laisser manipuler par les affects surgis de « l’expérience sensorielle » (thème fort à la mode dans les prémices du New Age).

Cette absence de message clair et l’envahissement sonore et visuel ont beaucoup fait pour le succès du film. Il s’agit de se laisser aller au primal, à déconnecter toute raison, à s’abandonner au destin. C’est ainsi que l’on abdique toute responsabilité, donc toute liberté, mais avec cet avantage de n’être jamais coupable de rien, surtout pas des effets pervers de la technique ni de la guerre du Vietnam. Le pessimisme de Kubrick a pris là une dimension cosmique. Pas sûr que l’on doive vouer un « culte » à ce genre de film, même s’il est utile de le connaître.

DVD 2001, L’odyssée de l’espace (A Space Odyssey), Stanley Kubrick, 1968, Blu-ray éditions Steelbook, €19.00
Arthur C. Clarke, 2001 l’odyssée de l’espace, 1968, J’ai lu SF 2001, 191 pages, €4.00

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Jim Harrison, Légendes d’automne

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Des hommes, des vrais : Jim Harrison se met dans les pas d’Ernest Hemingway pour chanter le masculin, la possession amoureuse, la vengeance, le choix de sa vie. Les hommes aiment les femmes, en général (« l’homosexualité : une absurdité après l’âge de 14 ans »), mais les femmes aiment autrement. Les couples se forment et font un bout de chemin ensemble – mais rarement jusqu’au bout tant masculinité et féminité sont au fond incompatibles – sauf entre mère et fils, peut-être.

Ces trois cents pages recueillent trois nouvelles, trois romans en réduction, autant de scénarios pour films. Car chacune raconte une histoire, met en scène de l’action, se focalise sur un personnage mâle. Nous sommes dans le thriller (Une vengeance), dans une série à la Dallas (L’homme qui abandonna son nom), dans le western (Légendes d’automne). Cette dernière nouvelle a d’ailleurs donné un beau film d’Edward Zwick en 1994 avec le tout-fou Brad Pitt en garçon sauvage.

Homme ou femme, vous êtes captivé par la vengeance d’un baron mexicain de la drogue, bafoué par son partenaire américain au tennis ; vous vibrez aux souffrances endurées par le tabassage dudit Cochran, ex-pilote de l’aéronavale ; comme lui, vous rêvez de vengeance à votre tour, puis vous dérivez vers ce qui importe le plus : retrouver Miryea, la femme de votre vie, la lèvre fendue au rasoir et placée un mois dans un bordel avant de finir cloîtrée au couvent. Nous sommes dans le machisme latino, très proche de la façon islamique de faire tant les Espagnols ont été durant des siècles contaminés par les mœurs musulmanes avant de les transmettre au Mexique. La fin décevra les amateurs de happy-end, le rose bonbon seyant peu à l’auteur. Mais la fin s’élève au-dessus des humains pour atteindre le tragique : chacun vit son destin et la passion amoureuse, même si elle est éphémère, sublime par son intensité parfois, comme on le dit en physique.

Homme surtout, vous vivrez l’incapacité à fusionner avec votre moitié, même si l’amour était là et même s’il a duré. Chacun vit sa vie comme une destinée et, comme chacun est différent, les chemins finissent par diverger malgré la fille en commun. Nordstrom, dont le nom signifie tempête du nord, est un gestionnaire diplômé d’économie qui a réussi dans les affaires par son approche froide des choses. Mais, dans son couple et avec sa fille, il est trop froid, introverti, même s’il est sujet d’affection. Lorsque sa femme productrice de cinéma décide de le quitter, après 18 ans de mariage, alors que leur unique fille entre à l’université, Nordstrom décide de tout quitter. De refaire sa vie autrement, ailleurs, sans argent accumulé. Vestige des années hippies contaminées de bouddhisme, l’homme dominant se dépouille, se fait humble, ne vit plus que l’instant présent au bord de la mer comme chef cuisinier d’un restaurant de poissons. Il navigue pour pêcher, fume en regardant l’horizon, pare et prépare le produit de la pêche, et danse tout seul jusqu’au bout de la nuit.

legendes d automne edward zwick avec brad pitt

Homme et femme, vous passerez en accéléré une saga de famille sur un siècle, comme la vôtre peut-être. Un ancien colonel pionnier a élevé trois fils dans son ranch en pleine nature du Montana. Comme souvent, les trois garçons sont tous différents. L’aîné Alfred est brillant mais conventionnel, le second Tristan est sauvage et nomade, le dernier Samuel est travailleur et obstiné. Pourquoi ces trois-là partent-ils à la guerre ? Est-ce le destin paternel qui les saisit ? L’atavisme des origines en Cornouailles ? La guerre de 14 contre les Huns oppose les Anglais, les Canadiens et les volontaires américains. Le plus jeune a 18 ans et est l’aimé de ses frères, mais la guerre a ses raisons et son commandement – et Samuel est tué par le gaz moutarde en compagnie de son commandant. Tristan, qui n’a pu le protéger comme il se l’était promis, en devient fou. Il part à la chasse aux scalps ennemis derrière les lignes et en rapporte sept qu’il suspend dans sa tente. De quoi le faire réformer, tant ces mœurs de sauvage détonnent dans l’armée canadienne qui se veut « civilisée » (comme si les Boches l’étaient avec leurs gaz empoisonnés). Tristan va donc se faire réformer, puis engager sept ans d’aventures sur la mer avant sept ans de grâce familiale au ranch avec épouse et enfants, puis sept ans de malheurs dus à la société (Prohibition imbécile, krach boursier inepte, traque absurde du FBI). La nouvelle n’est pas le film, plus profonde, plus tragique, comme si tout cela était écrit, cette fatalité renforcée par l’Indien Un Coup.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui magnifie la liberté primaire, celle de l’instinct, qui surgit lorsque l’on n’a plus rien à perdre. Il y a moins de fumette, de whisky et de sexe que dans les premiers romans – et c’est tant mieux, l’auteur se recentre sur la puissance vitale qui est en chacun. A condition de le vouloir.

Jim Harrison, Légendes d’automne (Legends of the Fall), 1979, 10-18 2010, 320 pages, €7.50

DVD Légendes d’automne d’Edward Zwick, 1994, avec Brad Pitt, Anthony Hopkins, Aidan Quinn, Julia Ormond, Sony 2011 blu-ray €8.25

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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