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L’Hôtel de la Plage de Michel Lang

Qui veut comprendre ce qu’a produit Mai 68 doit se débarrasser des toiles gluantes du mythe, fantasmes manipulatoires d’une génération qui va bientôt lâcher la main, atteinte par la limite d’âge. La « révolution » 68 ne fut pas celle du pouvoir ; tout juste a-t-on remplacé dans les années qui ont suivi un vieux général né à l’ère victorienne par un prof intelligent (Pompidou), puis par un jeune fort en thème (Giscard) avant de renouer avec le vieux de la vieille Mitterrand (né en 1916). Mais l’emprise des élites grandes écoles, sélectionnées par les maths et la cooptation sociale, n’a pas été bouleversée. En revanche, les mœurs le furent bel et bien.

En témoigne ce film indéracinable, primesaut et véritable document d’époque : L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, sorti en 1977.

Oh, certes, les critiques de ‘l’Hâârt’ font toujours la fine gueule devant un succès populaire ; le tropisme de ‘gôch’ a le réflexe du dédain contre tout ce qui ne ressemble pas au militantisme orienté, sérieux bon poids ; et le fait que l’histoire ait plu à Marcel Dassault (ex-Bloch, patron d’armement et pilier du gaullisme) ne peut que susciter un mouvement réactionnaire chez toute la frange ‘anti’. Il n’en reste pas moins que cette bluette d’une heure quarante-cinq est enlevée, drôle, et qu’elle brasse toute une sociologie de la France moyenne des années post-68.

Le thème en est l’amour : le flirt, le jeu, les caresses, le baratin, la drague, les sentiments, la baise – mais celle-ci en dernier, à sa place, entre consentants.

Tous les âges sont concernés, du petit blond de 10 ans (Lionel Mellet beau comme une poupée) au quadragénaire pré-calvitie (Daniel Ceccaldi), avec leurs copines ou épouses respectives. Après Mai 68 et avant 1986 et le SIDA, ce qui reste révolutionnaire est l’amour. Pas seulement le sexe, même s’il a été libéré par l’autorisation du divorce, de l’avortement, de la pilule. Mais l’amour sous toutes ses formes, du spleen poétique aux liaisons dangereuses.

Un hôtel de bord de mer, dans une contrée encore un peu sauvage (Locquirec en Bretagne), durant cette parenthèse libertaire des ‘vacances’, voilà un lieu clos hors du temps propice à tous les échanges. De bateau ivre en Titanic, tous et toutes vont faire connaissance, jouer, permuter, conclure ou remettre. Il y a de la tendresse, du non-dit, une certaine légèreté française.

L’approche du petit 10 ans envers la blonde de son âge est touchante ; le spleen de la vamp de 15 ans lâchée par son petit ami snob de 16 est poignant ; la défaite du dragueur (Daniel Ceccaldi) pour cause intestine est hilarante ; lorsque le macho type (Guy Marchand) aperçoit sa femme (réputée froide) embrasser le jeune Cyril de moitié son âge, c’est vache ; et lorsque la soirée se conclut par un cadeau… pour son anniversaire, c’est émouvant. L’écart de Léonce, vieux garçon quinqua avec sa maman, dont le seul loisir est non pas le flirt mais le jacquet, est le contrepoint absolu de ces années-là. Ce qui était « normal » avant (respect aux anciens, relations sociales réservées, jeux innocents) ne l’est plus.

Il y a aussi cette pesanteur petite-bourgeoise du statut procuré par ‘la bagnole’ (symbole de cette époque), par les vêtements (belles chemises et robes moulantes), par le fait de parler anglais (scène désopilante du train), par le chic citadin de la chine aux vieux objets campagnards. Les quadras et quinquas installés dans la vie avec bobonne et mioches, halètent en cadence au matin sur la plage, entraînés par un athlète pour faire fondre leurs formes empâtées de vin blanc et bonne bouffe. Le machisme tranquille des années 70 se poursuit, loin des « femmes en lutte » des barricades de Mai. Guy Marchand, prototype du beauf pré-68, avoue un matin de pêche qu’on « n’est bien qu’entre mecs ». Il prépare les « coups » des autres mais ne raconte rien des siens, croyant qu’on ne le voit pas. Sa fille lui avoue placidement que tout le monde est au courant, à commencer par elle.

C’est avec une force tranquille que femmes et filles prennent leur liberté neuve, sans le dire, par les actes. De la petite blonde de 10 ans qui rend jaloux son boy pour l’appâter, à la vamp de 15 ans qui caresse l’un et l’autre avant de prendre le plus séduisant d’apparence (aussi léger qu’elle), l’épouse surveillée qui s’en laisse conter par téléphone avant d’accepter un rendez-vous à l’hôtel, et la moitié du macho qui se laisse attirer, enfermer en lit clos… par un gamin de l’âge de sa fille. Chacun joue, entre divertissement et roulette selon le degré où il s’implique. On aime toujours qui vous préfère un autre. Être seul est la pire des choses. La bonne fortune vous tombe dessus quand on ne s’y attend pas.

L’après-68, c’est surtout cette libération des mœurs, ces gens tout occupés au flirt comme des gosses devant un présentoir de friandises. Les petits imitent les grands et ce soupir de 10 ans devant la ‘boum’ des jeunes et des adultes a tout le poids de l’espoir : « ah ! je voudrais avoir quelques années de plus ! » Nous sommes avant l’ère SIDA qui verra le retour de la morale et bercés par la chanson de Richard Anthony So hard to forget.

La réaction victorienne survenue depuis empêche la génération trentenaire d’imaginer ce que fut cette liberté légère, ce jeu de l’amour et du hasard, cette proximité affective et poétique qui pouvait naître entre presque inconnus, dans ces lieux clos hors du temps. Il y a le mythe 68 – et il y a la réalité. Mais pourquoi cette dernière devrait-elle être moins belle ?

DVD L’Hôtel de la Plage de Michel Lang, 1977, avec Sophie Barjac, Myriam Boyer, Daniel Ceccaldi, Michèle Grellier, Guy Marchand, Gaumont 2008, 1h50, €13.00

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L’homme qui voulut être roi de John Huston

Daniel et Peachy, ex-sergents de l’armée des Indes de Sa Gracieuse Majesté, se disent que l’impérialisme a du bon. Dès lors, pourquoi ne pas se tailler eux-mêmes un royaume ? Ils savent la guerre – et les tribus anarchiques qui se combattent sans ordre au-delà de l’Afghanistan peuvent être unies comme Alexandre le fit, vers 300 avant notre ère. Le « Kafiristan » est ce pays au-delà des montagnes où le Macédonien épousa Roxane et où les religions sont multiples, non musulmanes (kafir = incroyant).

Rudyard Kipling en a fait une nouvelle, rêvant sur le moi et l’empire ; ses deux sergents se mettent en action. Daniel (Sean Connery) se déguise en moine gyrovague, amusant les passants pour mieux franchir les frontières sans attirer l’attention ; il est accompagné de son serviteur Peachy (Michael Caine), qui conduit les chameaux. Les deux ont dissimulé dans leurs bagages un lot de fusils Marini et les munitions ad hoc, de quoi assurer leur pouvoir sur les chefs là-haut, avides de vaincre leurs ennemis.

Ils ont rencontré le journaliste Rudyard Kipling (Christopher Plummer) lorsque Peachy a volé sa montre de gousset au guichet d’une gare, avant d’apercevoir la médaille maçonnique sur la chaîne. Il a alors œuvré pour rendre sa montre au « frère » et lui dévoiler sa même appartenance à la « Veuve ». Au départ de la caravane et des déguisés, Kipling donne cette médaille à Daniel pour qu’elle lui porte chance.

Le chemin est rude et initiatique : bandits, passages à gué, altitude, tempête de neige, crevasses. Un jour que les ponts sont rompus de part et d’autre, les deux amis voient leur mort prochaine. Réfugiés sous une avancée rocheuse, ils se remémorent leurs aventures jusqu’ici et avouent avoir bien vécu même s’ils n’ont laissé presque aucune trace. Leur rire sonore déclenche une avalanche qui, signe du destin, comble la crevasse qui les séparait du Kafiristan. Le paysage est tourné au Maroc, ce qui rend assez bien les étendues post-afghanes, mais pas leurs habitants ; dans le film, ils ont l’air trop arabes alors que les peuplades rencontrées par Alexandre avaient des traits caucasiens et que ses descendants (j’en ai vus) ont souvent les cheveux blonds. Mais comment demander à un Américain de connaître la géographie ?

Reste que l’aventure se poursuit avec les deux compères, à l’aise dans leurs rôles. Sean Connery a surtout ce côté british qui suscite l’humour. Le premier chef (Doghmi Larbi) auprès de qui ils sont menés après avoir sauvé les femmes du village d’un viol et massacre collectif par les jeunes du village voisin, est un rustre qui n’a que des ennemis. Ceux du village en amont pissent dans la rivière et polluent l’eau ; le chef du village amont dira la même chose du village encore plus haut… Aidés par un Gurkha népalais (Saeed Jaffrey) qui traduit plus ou moins les propos des uns et des autres, les deux s’installent dans leur rôle de conseillers militaires. Entraînement des troupes, disparates et assez stupides, mais obéissantes et ravies d’apprendre à se battre. Le chef offre un spectacle et les filles aux longs voiles dansent avec grâce. Mais pas question de les toucher, ni de boire de l’alcool, c’est dans le « contrat » que les deux associés ont signés avant de partir, avec Kipling le journaliste pour témoin. « Dis au chef que chaque fille est plus belle que la précédente et que nous ne saurions choisir. – Le chef dit que vous pouvez en prendre deux, trois ou quatre si vous voulez, les filles, ce n’est pas ça qui manque, il en a engendré deux douzaines. – Non, vraiment, nous avons promis de ne pas toucher une femme avant que les ennemis du chef soient vaincus. – Le chef dit très bien, mais il a aussi fait une douzaine de garçons, si vous voulez y goûter… » Ces mœurs afghanes sont réelles, mais présentées ici avec humour, comme en passant.

Lors d’un combat, Daniel est touché d’une flèche au cœur – mais il reste droit sur sa selle et continue le combat. La flèche, tirée d’un arc peu puissant, s’est fichée dans sa cartouchière, mais celle-ci est dissimulée par le vêtement et tous croient qu’il est invulnérable. Le voilà dieu : le digne descendant d’Alexandre le Grand, déifié pour avoir vaincu le Roi des rois, et qui avait promis, comme tous les conquérants, d’envoyer un fils lorsqu’il partirait. Le grand prêtre du culte local à Indra, le Dieu des dieux, convoque le proclamé dieu pour l’investir du rôle de Sikander, fils d’Alexandre. Le test est simple : renouveler le coup de la flèche et voir si l’humain meurt ou s’il est de la matière d’un dieu. Peachy bouscule l’archer, ce qui cause scandale, et le grand prêtre s’avance alors avec un poignard. Il découvre la poitrine de Daniel, immobilisé par deux gaillards… et trouve à son cou la médaille maçonnique, le compas et l’équerre avec l’œil au milieu. C’est le signe d’Indra, le signe laissé par Alexandre, gravé sous la pierre de l’autel sur la terrasse du temple. Daniel est bien le Sikander promis.

Il est donc roi et propriétaire de toutes les richesses accumulées dans le pays. Une caverne révèle les trésors fabuleux : coupes d’argent, pièces d’or à l’effigie du Macédonien, rubis gros comme le poing… Les associés sont riches ! Sauf que la mousson les empêche de partir et de franchir les cols ; ils doivent patienter plusieurs mois avant de réaliser leur rêve de possession.

C’est ce temps imparti qui va les perdre car le pouvoir monte à la tête, même si l’on a l’âme terre à terre. Lorsque Peachy est prêt, sa caravane chargée de trésors constituée avec son escorte, Daniel lui demande de patienter encore quelques heures pour être le témoin de son mariage. Il va rompre le contrat d’associé pour toucher une femme, ce qui va le perdre. Car les prêtres voient d’un mauvais œil le mélange du divin et de l’humain, l’engendrement d’un héritier plutôt que de le choisir – et la femme choisie par Daniel (Shakira Caine) parce qu’elle est prénommée Roxane… est terrifiée à l’idée d’être touchée par un dieu : ses croyances font qu’elle s’imagine partir en fumée. Au moment du baiser, après la bague au doigt, elle mord donc son partenaire et il saigne. Scandale clérical ! Il n’est donc pas un dieu ?

Fuite, bataille, les deux compères sont vaincus. Fin du royaume. Le leur ne sera pas de ce monde car ils ne s’en sont pas montrés dignes. Seul Peachy reviendra pour conter à Kipling l’histoire du déclin et de la chute de leur empire. Péché d’orgueil, tentation de la chair – ce n’est pas la soif d’or qui les condamne, mais la transgression de la morale chrétienne. L’impérialisme lui-même, péché anglais, n’est-il pas de même condamné ? La nouvelle de Kipling, publiée en 1888, le laisse transparaître.

Pour l’aneacdote, il est curieux que la droite extrême des années 1970, avec notamment Michel Marmin, ait encensé ce film : il assure le triomphe moral de cette morale chrétienne que ces néo-païens refusaient de toutes leurs fibres !

DVD L’homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King) de John Huston, 1975, avec Sean Connery, Michael Caine, Christopher Plummer, Saeed Jaffrey, Doghmi Larbi, Sony Pictures 2002, 2 h 3 mn, €7.99

La nouvelle de Kipling dans un recueil Folio

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Freud, passions secrètes de John Huston

Peu connu mais heureusement réédité, cet ancêtre en noir et blanc du « biopic » tellement à la mode donne des leçons aux petits jeunes qui croient tout inventer avec leur génération. Embrasser la psychanalyse à sa naissance théorique, avec Freud, est une gageure.

John Huston avait demandé un scénario à Jean-Paul Sartre – l’Intellectuel mondial (après Mao) de cette époque. Le Normalesupien obsédé n’avait pas eu le temps de faire court… il avait livré 1600 pages d’inceste, de prostitution, de viol, d’homosexualité, de masturbation, de pédophilie et d’aberrations sexuelles de toute nature. Charles Kaufman et Wolfgang Reinhardt ont donc repris le scénario impossible pour en faire un film de 3 h, réduit avec raison à 2 h par les studios Universal. Bien sûr, on ne peut tout dire, mais l’effort de faire court permet de suggérer, ce qui est bien plus efficace.

Freud est un explorateur d’un domaine jusqu’ici inconnu, l’inconscient. Après Copernic qui a prouvé que la Terre n’était pas le centre du monde créé par Dieu, puis Darwin qui a démontré que l’homme était un animal, voilà que Freud prouve que la Raison n’est qu’une part infime du continent intime. Scandale chez les bourgeois chrétiens viennois ! Car les médecins qui se piquent de science réduisent l’humain à sa dimension mécanique et la maladie à l’attaque par des microbes (à l’époque, même le virus n’existait pas dans les esprits). Comme Sigmund Freud, Montgomery Clift qui l’incarne est un acteur torturé, névrosé et – pour en rajouter – ivrogne, drogué, homosexuel. Mais il a les yeux clairs, ce que fait ressortir sa barbe noire avec un éclat extraordinaire. Lorsqu’il regarde sa patiente en souriant à demi, il est l’Hypnotiseur qui va pénétrer aux tréfonds de son âme, le bon docteur qui va tout savoir – presque trop.

La thérapie est présentée de façon un peu simple : hypnose en dix secondes sur le mouvement d’un cigare, puis suggestion de retourner dans le passé, ordre de garder en mémoire ce souvenir refoulé, puis réveil et guérison. Ce qui est exprimé par les mots passe de l’inconscient au conscient.

L’approche tâtonnante de la méthode est en revanche bien rendue : le blocage institutionnel de la médecine du temps, l’impérialisme autoritaire des pontes, l’intuition du Français Charcot (Fernand Ledoux) sur l’hystérie – mais qui n’a pas théorisé le manque sexuel ou le trauma -, les essais avec le docteur Breuer (Larry Parks) plus âgé et plus frileux mais qui encourage le trublion Freud, le soutien de sa femme Martha (Susan Kohner) malgré les « horreurs » (inavouables, érotiques) des patientes qui choquent sa morale judaïque, la théorie pansexuelle initiale puis la correction par la pratique pour ce qui ne cadrait pas.

Oui, la sexualité était la cause explicative majeure, dans cette fin XIXe corsetée socialement et tenue par la religion comme par la monarchie régnante ; mais elle n’était pas la seule cause. Si elle était la principale pour les femmes « hystériques » (il leur faudrait « un homme » déclare le bon sens maternel à Freud), le désir d’être aimé pour les hommes n’est pas uniquement sexuel mais une reconnaissance nécessaire à la construction de soi.

La belle Cecily (Susannah York, 19 ans), se trouve aveugle et paralysée des jambes sans cause organique ; les médecins sont impuissants. Le Dr Breuer use de l’hypnotisme pour faire ressurgir à la conscience des scènes traumatiques comme la mort du père à Naples, dans un « hôpital protestant » qui se révèle en fait un bordel à putains (protestant et prostitute ou Prostituierte sont euphoniquement proches en anglais et en allemand – la langue de Vienne). Freud, qui assiste Breuer parce que Cecily rechute, tombée amoureuse de son praticien comme image du Père, creuse plus profond.

Il « viole » l’inconscient de la jeune fille en la « forçant » à penser plus loin : la haine de sa mère vient du fait qu’elle avait accompagné son père dans la rue des plaisirs à 9 ans et qu’elle avait joué ensuite à se farder comme les « danseuses » du lieu. Sa mère qui l’a surprise, ex-danseuse elle-même, a été violemment choquée de ce jeu innocent ; au lieu de chercher à comprendre et de valoriser la beauté sans fard de sa fille, elle a hurlé et puni – et le père est intervenu. Il a emporté dans ses bras Cecily dans sa propre chambre et l’a laissée dormir avec lui. Y a-t-il eu « coucherie » ? C’est ce que l’insanité bourgeoise pense aussitôt – mais Freud finit par découvrir (grâce à Martha sa femme), que « la vérité est l’inverse de l’expression » : Cecily aurait voulu supplanter sa mère auprès de son père (complexe d’Œdipe) mais celui-ci ne l’a pas violée, c’est le désir de la fillette qui a créé ce fantasme. De toutes les dénonciations de viol, certaines ne sont que rêvées. Si le fantasme est une réalité pour qui le secrète, il n’est pas « la » réalité dans la vie vraie.

Freud est en proie à ses propres démons, haïssant son père alors qu’il n’a aucune « raison » pour le faire. Ce pourquoi il n’est pas présenté comme un héros mais humain comme nous tous. Il comprend avoir eu le désir inconscient d’être le favori de sa mère, femme à forte personnalité pour laquelle il a été son petit chéri, l’aîné de cinq filles et deux petits frères dont l’un mort avant un an. Aussi, lorsqu’il ausculte l’inconscient d’un jeune homme de bonne famille Carl von Schlœssen (David McCallum) qui a poignardé son père, il découvre que le garçon ne rêve que d’embrasser sa mère – et il recule, horrifié. Il referme la porte des secrets et ne veut plus en entendre parler, délaissant la théorie psychanalytique une année durant. Cela touche trop d’intime en lui ; il l’a surmonté à grand peine et ne veut pas le voir ressurgir. C’est le docteur Breuer qui va le convaincre de poursuivre en lui confiant le cas Cecily, comme Martha avec la remémoration des phrases sur la vérité qu’il écrivit dans ses cahiers d’étudiant. Mais aussi le professeur Meynert (Eric Portman), ponte anti-hypnose affiché qui a chassé Freud de son hôpital pour cette raison : à l’article de la mort, il le convoque pour lui avouer qu’il est lui-même névrosé et qu’il a une sainte terreur de faire son coming-out ; il a reconnu en Sigmund l’un des siens et l’incite à « trahir » le secret de l’inconscient pour faire avancer la médecine.

Suivre Freud dans sa recherche, ses succès provisoires, ses échecs et ses errements, est passionnant. C’est ce qui fait le bonheur du film pour un adulte mûr. Moins pour la génération de l’immédiat, avide d’action et formatée foot qui préfère le but marqué aux tentatives jouées. Cinq années dans la vie de Freud, années cruciales de l’accouchement théorique, résumées par le cas Cecily (en réalité le cas Sabina Spielrein soigné par Carl Jung), c’est peu de chose dans l’histoire de la psychanalyse mais c’est beaucoup pour bien comprendre sa genèse. C’était dès 1885, il y a à peine plus d’un siècle. Les séquences filmées d’hypnose tirent vers le genre fantastique tandis que les plans de rêves rappellent l’expressionnisme allemand de Murnau. Il a peu d’idéologie biblique américaine dans ce film, ce qui en fait un universel.

DVD Freud, passions secrètes (Freud, the secret passion) de John Huston, 1962, Rimini éditions 2017, 120 mn, avec Montgomery Clift, Susannah York, Larry Parks, Susan Kohner, Eric Portman, €19.03

Freud vu par les wikipèdes

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Le dernier jour de Rodolphe Marconi

Ce n’est pas un grand film, presque une réalisation d’amateur. Car l’histoire est faible, révélée à la fin comme dans une nouvelle littéraire, ce qui réussit peu au format long métrage. Mais les acteurs sont tellement présents que leurs relations emportent tout et que l’histoire se crée de cette trame, sans insister.

Simon (Gaspard Ulliel), à 18 ans (20 ans au tournage), est fragile et intense. Parti de la maison familiale d’Oléron après le bac, il a passé le bac afin de poursuivre les Beaux-Arts à Paris (il est en deuxième année). Il revient dans le cocon familial et îlien pour Noël. Artiste évaporé qui laisse sa sœur dans l’ignorance du lieu et de l’heure de son arrivée, tout le touche et il a peur de blesser. Il ne se promène jamais sans une caméra ancien modèle, avec laquelle il filme tout et rien, ces petits moments du souvenir. Comme s’il était absent à l’existence, spectateur de lui-même.

On le rencontre dans le train de nuit pour La Rochelle où une jeune fille jolie et placide (Mélanie Laurent) lui demande une cigarette. Ce poncif des films qui n’ont rien à dire était l’entrée en matière classique des années fin de siècle (le XXe) ; ce parti-pris d’enfumage est aujourd’hui très agaçant. Les deux tirent sur leurs tétines en se jetant l’un l’autre des regards subreptices. Puis le garçon va se coucher dans son compartiment – et la fille le suit un moment plus tard, alors qu’elle ne le connaissait manifestement pas avant. Premier jalon du mystère.

Et l’on retrouve les deux sur le bac pour Oléron, la fille invitée chez le garçon ; tout le monde pense qu’elle est sa fiancée ramenée de Paris. Dans l’histoire elle a 17 ans et lui 18. Second mystère.

Le spectateur fait la connaissance de la famille, recuite en passions sous serre, dans cette île où tout le monde se connaît et dont on ne peut sortir sans que tout le monde le sache. La sœur aînée lance des piques à son frère, manifestement jalouse de voir qu’il reste le chéri à sa maman. Le père, évidemment maladroit (encore un poncif), lance des piques à sa femme tout en proposant plus ou moins à son fils de lui montrer le nouveau bateau qu’il vient d’acquérir. Mais comme on est fin décembre, les jours sont courts et l’eau à 10°.

Les deux jeunes couchent ensembles dans le même lit comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. « Tu couches à poil ou en tee-shirt ? », interroge la fille le premier soir, entièrement nue devant la glace. « En tee-shirt », répond le garçon interloqué et vaguement pudique. Ils sont couchés, ils ne baisent pas, et leurs fantasmes se tiennent tout droit dans leurs têtes. Même le lendemain, lorsque Simon a trop chaud et ôte son tee-shirt, Louise n’est pas excitée par ce beau corps ; et si le garçon vient sur elle, c’est pour… lui masser le dos. Troisième mystère.

Comme il n’y a rien à faire dans l’île sauf se promener et observer les pêcheurs, le garçon propose à la fille d’aller dans le café qui sert de boite à la fois aux adultes et à la jeunesse. Au retour, dans la vieille Aronde coupé qui est un autre signe de la date antique de cette histoire (après le train de nuit et le bac), Simon demande à Louise de l’attendre un moment. Il monte dans le phare où son ami Matthieu (Thibaut Vinçon) est en service. Lasse d’attendre son retour, Louise suit ses traces et ne peut qu’être présentée à Mathieu. Simon aurait manifestement voulu garder son ami d’adolescence pour lui seul, mais il ne peut faire autrement. Quatrième mystère.

Alors tout s’enchaîne enfin.

Mathieu en pince pour Louise qui se laisse faire. Simon ne comprend pas, à la fois timide parce qu’il n’a manifestement jamais enfilé une fille, et jaloux parce qu’il a dû avoir quelques relations intimes avec Mathieu avant son départ pour la capitale. Chacun embrasse chacun devant l’autre – sur la bouche – mais c’est plus long pour les deux garçons. Mathieu et Louise vont admirer le corps de Simon qui nage dans la piscine. Louise, seins nus sous une robe transparente pour une soirée prêtée par la mère (!), essaye le rouge à lèvres sur Simon, « ça te va bien », lui dit-elle tandis que le père entre dans la pièce (!). Les trois se retrouvent dans le lit de Mathieu (!), mais c’est Louise qui l’enserre. Simon en sera réduit à se branler sur le lit, fantasmant sur l’odeur de son ami, lorsque le couple aura été se promener.

La mère de Simon reçoit un coup de téléphone qui la laisse sans voix ; son amant d’il y a 20 ans se manifeste. Elle va le voir à l’hôtel, ne veut pas renouer mais, son mari lui étant trop pesant, elle finit par rebaiser. Puis déclare à son mari qu’elle le quitte.

De ce fait, elle avoue à Simon que son père n’est pas son père et que le « vrai » (disons plutôt le biologique, qui n’en a rien eu à foutre autrement que pour la première seconde) désire le voir. Mais lorsque Simon, déstabilisé, veut rencontrer ce géniteur, l’hôtelière lui annonce qu’il est parti le matin et a réglé sa note. Sa mère s’est fait engrosser (dit-elle) « par le premier venu » parce qu’elle venait de perdre un bébé et qu’elle a voulu tout de suite en faire un autre, alors que son mari refusait.

Tout s’écroule dans l’univers du garçon. Son père est un faux et le vrai ne veut pas de lui ; sa mère a couché avec un autre, a menti à tout le monde, n’a désiré qu’un fils de substitution pour compenser le vrai, et elle quitte le foyer pour aller on ne sait où ; sa « fiancée » (qui ne l’a peut-être pas accompagné par hasard) couche ouvertement avec son meilleur ami (et ex-amant).

Roulé dans la farine depuis l’enfance, manipulé par tout le monde, rejeté par tous – comment trouver sa vie avec une identité explosée ? Sur un coup de tête, Simon brise une vitre – et s’égorge sans vraiment le vouloir (?) Le boy toy de l’un et l’autre, protégé jusqu’ici par le cocon de la vitre, fait éclater la transparence. La vérité tue ! C’était le dernier jour

Raconté avec pour début cette dernière scène, dans une tentative maladroite d’appâter le spectateur et de le sensibiliser aux « mystères ». Avec un ultime rajout final inutile du « je ne sais pas si je suis mort, mais… » qui enlève de l’intensité dramatique.

En bref un film gauche, trop tiré, à l’histoire mal écrite – mais qui réussit à toucher parce que les acteurs ont les rôles dans leur peau. Et voir Gaspard Ulliel à 20 ans mérite bien quelques maladresses.

DVD Le dernier jour de Rodolphe Marconi, 2004, avec Nicole Garcia, Gaspard Ulliel, Mélanie Laurent, Bruno Todeschini, Lancaster 2007, 105 mn, €14.99

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Faire communauté ou société ?

La référence depuis la révolution d’octobre 1917 était binaire (avant la chute du Mur) : dictature mais bureaucrate-socialiste – ou libertés mais anarcho-capitaliste. Or, depuis l’échec du « socialisme réel » soviétique (suivi de l’échec du social-démocrato-libéral Hollande) tout change.

Face à toute réalité qui déplaît, naît toujours une utopie. C’est humain, normal, c’est pourquoi les religions ne cessent de renaître. L’idéal “communiste” (jamais réalisé) est une utopie : il a été rationalisé par Marx mais vient de la plus haute antiquité (voir les Iles du Soleil de Diodore de Sicile). Le problème de Marx est que, s’il croyait voir “scientifiquement” une évolution à l’œuvre dans les sociétés, il ne pensait pas possible un passage au communisme idéal sans forcer un peu les événements. Mais cela le gênait, c’est pourquoi il situait le communisme “véritable” sans l’Etat (dépérissement), et dans un avenir très lointain (après que le capitalisme se soit accompli et consumé). Il n’a donc pas analysé le passage. Il sentait bien (Lénine s’est engouffré dans la brèche) que la contrainte “de classe” engendrerait quelque chose comme une dictature, qu’il ne pensait cependant que comme un bismarckisme un peu plus fort. Or il se trouve que, dès que vous en créez les conditions, la nature humaine reprend le dessus et que le pouvoir est une tentation trop grande pour le laisser aux autres ou même le partager… D’où le communisme “réalisé” en URSS et ailleurs : un despotisme à peine éclairé, des dirigeants qui s’accrochent jusqu’à ce que seule « la biologie » (c’est-à-dire leur décès) les détache du pouvoir.

Le propre du sociologue est de dégager des types abstraits de relations sociales. Deux modèles sociaux attirent : la société ou la communauté.

  • La communauté est fondée sur la « tripe » irrationnelle, sur la « croyance » : soit la prétention ‘scientifique’ ou fondamentaliste d’un parti unique ou d’une religion ‘révélée’, soit le nationalisme d’un peuple de jeune organisation étatique.
  • La société se veut fondée sur la raison : le libéralisme établit un ‘contrat’ tacite via le droit, l’élection et le marché. Il n’existe pas d’économie sans société – donc sans motivations qui viennent d’ailleurs que de l’argent et du profit ; il n’existe pas de capitalisme purement économique – donc sans État qui fasse respecter des règles a minima ; il n’existe d’ailleurs pas d’État puissant sans une économie solide – socle et moteur de sa puissance.

Dans l’État de type communautaire, ce qui compte est le groupe – et ce qui va avec : l’égalitarisme, donc la contrainte d’en haut pour l’imposer à chaque individu génétiquement différent des autres… Voyez Sparte, le Japon, l’Allemagne des années 30, l’URSS brejnévienne comme la Russie de Poutine, la Chine han d’aujourd’hui, les sectaires de Daech comme la Turquie nationale-islamiste d’Erdogan. En Chine jusqu’à il y a peu, un décret de l’État-parti exigeait que chaque famille n’ait pas plus d’un enfant, deux dans les campagnes ; au-delà, c’est l’avortement obligatoire. Chaque hôpital de district affiche sur ses murs la liste des familles, leur nombre d’enfants autorisés, avec un numéro de téléphone pour dénoncer toute grossesse suspecte. Tout le monde « sait » et surveille tout le monde – c’est ça la communauté.

Dans la société de type libéral, ce qui compte sont les libertés de l’individu, son épanouissement personnel – et ce qui va avec : son insertion dans la société via l’éducation, le débat, l’association, le droit, l’initiative (artiste, chercheur, entrepreneur, explorateur) ; et des métiers d’administration pour ceux qui ne se sentent pas créateurs et préfèrent « fonctionner » qu’entreprendre. Voyez Athènes, l’Angleterre, les Etats-Unis, l’Allemagne depuis 1945.

Dans le système libéral-capitaliste, l’économie permet le pouvoir via la création de richesses ; dans le système communautaire c’est la cooptation (le bon plaisir politique, donc le respect de la ligne de ceux qui vous cooptent). Il s’agit de “modèles”, nés historiquement, avec des traits propres. Aucune société réelle ne correspond tout à fait à un modèle-type. Il y a eu différentes sortes de communautarisme-communismes ; il y a eu et il y a encore différentes sortes de libéralisme-capitalismes. Mais la balance revient aux idées communautaires des années 30…

Toute société complexe (qui va au-delà de la cité grecque ou du canton suisse de 10 000 habitants), a obligation d’organisation (en gros l’Etat) et exigence de libertés (en gros la société civile). C’est cette dialectique entre la contrainte d’organisation et l’épanouissement individuel qu’il faut socialement gérer. Cela reste perpétuellement à inventer car tout change et l’homme est un être imparfait perpétuellement insatisfait.

Le défi d’aujourd’hui est de reconnaître que nous ne resterons pas longtemps les “aristos” du pouvoir économique et politique mondial : le tiers-monde émerge, et très vite. Le développement de la science nous oblige à voir que la planète souffre de nos exploitations et orgueils du modèle chrétien & Lumières (« se rendre maître et possesseur de la nature »). Enfin, nous sommes tous embarqués sur la même terre et avons obligation d’agir ensemble pour préserver l’avenir. Les États-nations subsistent et, comme les États-tiers émergent à la puissance, le modèle d’Etat-nation va subsister longtemps, par fierté. Les micro-nationalismes basque, écossais, flamand, catalan, lombard, sont la volonté d’une communauté à base ethnique, mais aussi de langue et de culture, de s’ériger en Etat-nation homogène, sans dépendre d’une fédération ou d’un Etat-nation plus global.

La ‘communauté idéale’ (l’administration mondiale des ressources) reste donc impossible tant que cela durera. Reste donc le modèle « société », fondé sur le droit négocié par le débat commun. La construction européenne comme les accords pour résoudre la crise financière sont de ce type ; d’autres s’occupent du climat, ou du terrorisme, de la piraterie, de la prolifération nucléaire, de la faim dans le monde, du SIDA, etc.

Si la poussée sociale existe et se constate, elle n’est pas « loi » de l’histoire ou son avatar actualisé appelé « mouvement » social, mais un chaos de forces antagonistes, « un sac de pommes de terre » disait Karl Marx. Des manipulateurs la récupèrent à leur profit sans que cela ne soit ni le « seul » ni le « meilleur » chemin… sauf pour leur propre pouvoir ! Nul ne détient “la vérité” sur ce qui serait “bon” pour tous. Les Chinois, les Vénézuéliens, les Suédois, les Bantous ont d’autres idées que “nous”, Français-occidentaux-animés-de-bonnes-intentions, sur l’avenir souhaitable du monde commun. Il faut le reconnaître, sans pour cela démissionner de nos traditions et culture. Donc participer au débat global… sans affirmer détenir “le seul” Modèle révélé il y a un siècle et demi.

Pour cela il serait bon de quitter la langue de bois médiatique de l’incantation. Ne parle-t-on pas à tout bout de champ de ‘communauté’ là où il n’y a que des égoïsmes réunis par les seuls intérêts de faits ? De la communauté européenne (dont on voit trop souvent le grand écart) à la communauté internationale (dont Hubert Védrine montre l’inanité), à la communauté éducative (quasi-nulle selon le film de Laurent Cantet) et à la communauté virtuelle (qui met en scène les egos en « Fesses-book ») ! Si c’est « ça », le monde merveilleux du « communautaire », cet amalgame de moi-je-personnellement narcissiques, vous comprenez pourquoi l’on peut préférer le contrat d’une « société » choisie établi sur le droit, plutôt que la contrainte de fait, de hasard, de mode ou de parti.

Ce qui hérisse la raison, dans l’eau tiède qui sert de « pensée de gauche » aujourd’hui, est cette contradiction hypocrite entre l’intolérance maximale au laisser-faire économique – et la tolérance laxiste inimaginable envers le laisser-faire social et intellectuel. Est-ce si dur de « penser » ?

Nietzsche l’avait bien dit dans le Gai Savoir : « Si l’on considère combien la force chez les jeunes gens est immobilisée dans son besoin d’explosion, on ne s’étonnera plus de voir combien ils manquent de finesse et de discernement pour se décider en faveur de telle ou telle cause : ce qui les attire, c’est le spectacle de l’ardeur qui entoure une cause et, en quelque sorte, le spectacle de la mèche allumée – et non la cause elle-même. C’est pourquoi les séducteurs les plus subtils s’entendent à leur faire espérer l’explosion plutôt qu’à les persuader pour des raisons : ce n’est pas avec des arguments qu’on gagne ces vrais barils de poudre ! » I.38

Les manipulateurs des extrêmes exploitent l’irrationnel via le spectacle – le citoyen adulte préfèrera la raison et se défiera des bateleurs d’estrade.

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Macbeth de Roman Polanski

Quand l’ambition aveugle, poussée par une femme avide. La tragédie de Macbeth est celle du pouvoir qui rend fou, de l’hubris qui donnera le no limit post-68, l’orgueil renfermant soi-même dans sa paranoïa. Chacun peut citer Staline ou Hitler, mais aussi Manson le sectaire – qui fit assassiner un an avant le film Sharon Tate, l’épouse de Polanski.

D’où la violence, le sang qui gicle, la terreur qui prend. Mais aussi les prophéties, la croyance aux révélations, l’auto persuasion de son grand destin. Ce n’est pas par hasard, mais dans les conditions d’époque, qu’un tel film a pu être réalisé. Le « retour » au naturel est clairement anti-bourgeois après 1968 ; foin des délicatesses et des mignardises, la réalité doit être montrée crue. La guerre est sans merci, les armées pataugent dans la boue, les épées tranchent les têtes et fouaillent les entrailles, les poignards saignent les rois comme les enfants, les salles de bâfreries et beuveries ont le sol couvert de foin, les gens dorment nus sur la paille, ensembles sous leurs manteaux, le fils avec le père, les compagnons entre eux, les sorcières se réunissent à poil dans la fumée, dans les ruines d’un village détruit…

Ce choc va mal avec le texte en vers de Shakespeare, trop littéraire et trop bavard pour un film, d’où quelques longueurs. Nous ne sommes pas au théâtre mais sur la grève, parmi la lande ou à l’intérieur des lourds châteaux de pierre. Les humains sont ce qu’ils sont, en proie à leurs émotions incontrôlées, régis par leur inconscient bien plus que par la raison. La religion du Livre est omniprésente dans les esprits du XVIe siècle, année où William Shakespeare écrit sa tragédie. Macbeth est Caïn, il a tué son protecteur Duncan qui le traite comme un parent. Pour plaire à Dieu ? Non pas, mais à la prophétie des trois sorcières qui touillent leur bouillon sur la lande brumeuse enveloppée de pluie. Prophétie païenne tirée de la lecture des choses matérielles dans la fumée de l’hallucination, pratique anti-chrétienne et opposée à la raison classique. Des profondeurs du non-dit surgissent des monstres diaboliques et, quand l’inconscient règne, montre le dramaturge, les pulsions se déchaînent sans entraves.

Le scénario de l’histoire est connu – de ceux qui ont quelque culture, que certes l’éducation nationale n’assure plus, surtout en œuvres anglaises : trois sorcières (Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor, Noelle Rimmington) marmonnent que Macbeth doit venir – en enfouissant un nœud coulant, un bras coupé et un poignard. Macbeth (Jon Finch, 29 ans) a assuré avec son ami Banquo (Martin Shaw) la victoire au roi Duncan (Nicholas Selby) contre les armées de Norvège et d’Irlande. En s’abritant sous des ruines, les deux capitaines rencontrent les trois sorcières qui, dans un rire grinçant, leurs annoncent que Macbeth aura le titre de Cawdor et deviendra roi, tandis que Banquo ne sera pas roi lui-même mais que sa descendance sera à la racine des rois futurs. Le thane de Cawdor est coupable de trahison et dépouillé de son armure pour être pendu torse nu avec de lourdes chaînes, et le roi donne son titre à Macbeth. La réalisation de cette première prophétie sème le germe de l’ambition chez le nouveau thane : pour qu’il soit roi, ainsi qu’il est prédit, il faut qu’il élimine Malcolm (Stephen Chase), fils de Duncan, et Duncan lui-même malgré ses bontés pour lui.

Bien qu’en proie aux affres du doute sur le bien-fondé de son acte, et se sentant coupable par avance de ce qu’il va faire, Macbeth finit par céder aux instances de sa femme, la vénéneuse Lady Macbeth (Francesca Annis, 26 ans) qui a versé un puissant soporifique dans les coupes des gardes royaux. La féminité est, pour les chrétiens depuis saint Paul, de l’ordre du diable ; la Bible elle-même accuse Eve d’avoir croqué le fruit défendu et d’avoir convaincu Adam de céder au serpent. Nous sommes bien dans ce mélange de chrétienté et de paganisme, le politiquement correct de l’époque faisant du second l’instrument du démon pour contrer le premier.

Une hallucination montre à Macbeth un poignard dans l’air qui lui indique la chambre du roi. Il le suit, passe les gardes endormis, se saisit de leurs dagues et finit par tuer Duncan dans une débauche de sang, visant n’importe comment dans la panique de l’acte. C’est Lady Macbeth qui va retourner dans la chambre, remettre les armes sanglantes dans les mains des gardes et les barbouiller du sang royal. Ils seront accusés au matin et massacrés par Macbeth avant qu’ils aient pu ouvrir la bouche pour démentir. Les deux fils de Duncan s’éclipsent et s’exilent, pensant être vite accusés puisque le crime leur profite.

Ne reste que Macbeth pour être élu roi, ce qui est fait par acclamations.

Mais la prophétie n’est pas finie et le destin se tisse quand on le laisse faire en croyant que tout est écrit. Banquo sera à l’origine d’une lignée de roi, il doit donc disparaître pour ne pas faire d’ombre à Macbeth. Mais les assassins, s’ils tuent Banquo au retour de la chasse, manquent son fils Fleance (Keith Chegwin, 14 ans au tournage) qui, plein de décision, parvient à fuir à cheval malgré son jeune âge ; son père se sacrifie pour lui en envoyant sa seule flèche au poursuivant, tandis que les autres lui brisent la colonne vertébrale d’un coup de hache. Macbeth, déstabilisé par ce demi-échec, croit voir le fantôme sanguinolent de Banquo lors du banquet qu’il organise avec ses hommes. C’est le milieu de la tragédie et le début de la fin : sa « folie » indispose ses compagnons, ils ne croient plus en lui, ils l’observent s’enfoncer dans la paranoïa et la terreur, ils le quittent un à un avant d’être soupçonnés à leur tour.

Macbeth, en proie au doute et sans volonté, s’en retourne voir les trois sorcières qui, cette fois, sont en nombre, entièrement nues à la lueur du feu de bois sur lequel bout un chaudron. Le breuvage qu’elles lui donnent lui font rêver d’une tête casquée lui disant de se méfier de MacDuff, d’un gosse sanglant qui lui dit que « nul homme né d’une femme » ne pourra le blesser, enfin d’un enfant couronné, un arbre dans une main, qui lui prédit encore que nul mal ne peut lui arriver tant que « la forêt de Birnam ne s’est pas mise en marche vers la colline de Dunsinane ».

MacDuff (Terence Bayler) s’est enfui en Angleterre rejoindre Malcolm et Macbeth ordonne qu’on saisisse son château par surprise et qu’on massacre ses gens, sa femme (Diane Fletcher) et ses enfants compris. Ce qui est fait dans une débauche de viols et de plaisir mauvais à éventrer et fouiller les corps au poignard, surtout celui du jeune fils du « traître » sortant du bain (Mark Dightam). Lady Macbeth, déstabilisée parce que les femmes sont meurtries par cette démesure, somnambulise à poil sous les yeux de sa suivante et du médecin appelé (Richard Pearson), parlant dans son sommeil et dévoilant tout. Elle ne cesse de se laver les mains d’une tache imaginaire, en Ponce Pilate qui a fait tuer le Christ.

Quand le pouvoir est aux mains de tels insanes, la tyrannie devient insupportable et le peuple gronde après les nobles. L’armée anglaise marche sur l’Écosse et les soldats se munissent de jeunes sapins qu’ils ont coupés dans la forêt de Birnam, vieille tactique de camouflage pour masquer leur nombre aux guetteurs du château. Mais, une fois encore, la prophétie se réalise et Macbeth se sait condamné. Ses gens aussi, à qui « sa langue » a maintes fois raconté ce qui est prédit, forçant le destin à accomplir ce que lui-même énonce. Tous le quittent, le château est ouvert, Lady Macbeth se jette du haut d’une tour, Macbeth est seul. Il a gardé la couronne sur son chef, mais n’a que son épée pour résister à l’armée. Il se croit invincible, puisque tous les humains sont nés d’une femme. Tous ? sauf un : MacDuff. Bien qu’ivre de rage Macbeth réussit à mettre à terre mais l’épargne, grand seigneur sur le tard ; ce sera sa perte car MacDuff est né par césarienne et non par les voies naturelles… MacDuff tue Macbeth tue en le perçant de part en part des reins à l’épaule, sous l’armure.

C’est alors le fils du roi Duncan, Malcolm, qui annonce le retour de l’ordre et se fait couronner roi d’Écosse sur la pierre de Scone.

Acteurs jeunes, paysages réalistes du Northumberland et château de Lindinsfarne, donnent à ce film sa rudesse réaliste. Il n’y a aucune complaisance pour montrer le sexe, sauf un viol entrevu par une porte lors du sac du château de MacDuff. Le thème est la violence, la croyance fanatique aux prophéties, l’anomie de la volonté. « Croire » que l’on a un destin vous enchaîne à son auto-réalisation. Vous n’êtes plus vous-mêmes, maître de soi, mais ballotté par les forces mauvaises de l’inconscient – proches du démon. Pour cela un grand film, à réserver aux adultes, seuls à même de prendre de la hauteur pour se sortir du réalisme des images et réfléchir sur les fins.

DVD Macbeth (The Tragedy of Macbeth) Roman Polanski,1971, avec Jon Finch, Francesca Annis, Martin Shaw, Terence Bayler, Nicholas Selby, Stephan Chase, Keith Chegwin, Sony Pictures 2002, 134 mn, €19.99 blu-ray €17.90

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La Guerre des Rose de Danny DeVito

Sous Reagan président, l’Amérique coule des jours en apparence heureux : liberté d’entreprendre et aisance matérielle, fierté retrouvée. Sauf que… la société ne reflète les individus que statistiquement, chacun en son intime n’est pas forcément heureux malgré l’argent gagné et le succès social. C’est ce qui arrive au couple Rose, Oliver (Michael Douglas) et Barbara (Kathleen Turner).

Un avocat (Danny DeVito) reçoit un client qui veut divorcer. Celui-ci ne prononcera pas un seul mot, se contentant d’être tout ouïe, potiche idéale pour conter une histoire (il partira d’ailleurs sans divorcer…). L’avocat lui raconte comment – après treize ans ! – il s’est remis à fumer. Ce fut le jour où Madame Rose est venue dans son bureau pour le harceler sexuellement, ayant en vue de lui faire fléchir son mari pour qu’il lui laisse la maison. Il n’y a pas que les hommes qui soient coupables…

Mais commençons par le commencement. Il était une fois deux étudiants un jour de pluie. Lui, Oliver, étudie le droit et compulse dans une vente de charité le catalogue des objets présentés ; elle, Barbara, entre par hasard, les seins nus pointant net sous sa robe mouillée de pluie. Elle repère Oliver et le suit lors des enchères en attendant de prendre le ferry. Il veut une sculpture ivoire et elle renchérit. Non pour avoir l’objet mais pour ferrer le mâle – voire le contrer. Car elle est gymnaste au Collège et ne supporte pas qu’un homme puisse s’imposer. Lui la rattrape et l’embrasse avant le ferry – qu’elle ne prendra jamais car l’aventure se termine par une partie furieuse et conjointement désirée de jambes en l’air.

Mariage, deux gosses, sapin de Noël. Quatre ans plus tard, le couple n’a pas beaucoup d’argent mais émerge. Barbara offre à Oliver, qui seul travaille, une voiture : celle dont il rêve, une Morgan. Puis aux enfants qui ont 3 et 4 ans, des sucreries – au prétexte qu’assouvir les désirs sucrés empêche de devenir obèse. Sans transition, sept ans plus tard, les deux gosses sont gros et Barbara ne rêve plus que d’entreprendre autre chose de mieux réussi : installer une maison. Elle trouve une vieille bâtisse dont la propriétaire vient de passer l’arme à gauche et convainc Oliver de l’acheter en travaillant encore plus et en empruntant à la banque. Elle va passer des années à l’aménager elle-même, à la garnir de meubles, à la parer de tissus, à disposer des bibelots.

Les enfants désormais sont grands, ils partent au collège, la maison est parfaite – Barbara s’ennuie. American way of life, au secours ! Que faire quand on n’a plus rien à faire ? Que jouir de ce que l’on a mais sans le temps de le faire ? Car Oliver, qui a bâti sa réputation dans un cabinet d’avocats, travaille beaucoup et doit répondre à ses clients jour et nuit. Barbara est frustrée, elle voudrait qu’il la considère, qu’il s’intéresse de nouveau à elle. Mais elle a pris son indépendance depuis longtemps, pour les gosses, puis pour la maison. Les rôles ont divergé et Oliver saisit mal comment il devrait d’un coup en revenir aux premiers temps. Egoïste ? Oui mais par habitude, parce qu’elle a pris en main la maisonnée en le laissant tout seul gagner de l’argent (illustration parfaite du couple traditionnel). Et que l’argent n’est pas une rente mais un labeur de tous les instants pour séduire, entreprendre, réussir.

Le féminisme est-il soluble dans le couple ? Si Madame a ses tâches et Monsieur les siennes, tout va bien ; si Madame s’ennuie, alors les ennuis commencent. Barbara décide de vendre ses préparations culinaires dont la réputation commence à dépasser le cercle de ses amis. Elle fonde une société de restauration, demandant à Oliver de regarder le contrat – mais celui-ci tarde et oublie, ce sont les affaires de sa femme, elle peut se prendre en main puisqu’elle le veut. Mais ce n’est pas cela qu’elle veut au fond : elle voudrait qu’il s’intéresse à elle, à ce qu’elle entreprend. Il aime sa cuisine, notamment son pâté, mais ne supporte pas qu’elle raconte mal les anecdotes devant ses invités. Dans son monde professionnel il l’ignore, la rabaisse ; elle souffre de cette distance, de son rire qu’elle caricature.

D’où le divorce. Mais elle veut toute la maison en échange de l’abandon de sa pension alimentaire – car elle gagne toute seule bien sa vie. Gloire à l’ère Reagan : l’entreprise fait florès, chacun peut monnayer ses talents – sauf que chacun se retrouve forcément tout seul et que le couple selon la tradition et l’hymne à la famille qui va avec sont en contradiction avec l’entrepreneuriat concurrentiel. Oliver n’est pas d’accord : certes, elle a trouvé la bâtisse et tout aménagé, mais c’est avec l’argent qu’il a gagné lui que tout cela a pu être acheté. Le reconnaître, compenser, rendre à chacun son dû serait la moindre des choses.

Les gosses, désépaissis avec les années, sont à l’université et regardent navrés le naufrage, tout comme la bonne (Marianne Sägebrecht, pas encore baleine de Bagdad Café). Le fils (Sean Astin) est plus proche du père et la fille de la mère, tout comme celle-ci a son chat Kity (Tyley) et Oliver son chien (Benny). Kity passera sous les roues de la Morgan sans que le conducteur le fasse exprès, Benny passera à la moulinette de Barbara exprès. Un amoureux des chiens ne devrait jamais se mettre avec une amoureuse des chats.

Oliver reste épris de Barbara, mais celle-ci a cessé de l’aimer – si jamais elle l’a vraiment aimé, ce dont je doute, la première scène de rivalité pour la sculpture étant révélatrice de sa volonté de s’opposer, voire de dominer. Elle n’a aimé que le sexe, occasion d’exercer ses talents de gymnaste et, quand le sexe s’est refroidi, elle n’a pas aimé la vie commune.

L’avocat Gavin (Danny DeVito,) ami d’Oliver, raconte alors pince sans rire à son client muet candidat au divorce combien ce fut la guerre, la guerre des Rose, analogue à la guerre des Deux Roses dans l’Angleterre du XVe siècle entre York et Lancastre. Le territoire français une fois fermé aux barons anglais pour y faire conquêtes, la guerre civile des barons anglais entre eux était inévitable pour arriver, piétiner le voisin et monter plus haut que lui. Même chose pour les Rose : une fois les gosses partis et la maison aménagée, la guerre civile n’a pu que naître dans le couple.

Nous passons à la comédie dramatique : aucun ne veut faire de compromis, chacun veut garder la maison. Mais la femme plus que l’homme, qui n’y a mis que sa collection de porcelaines. Le bâtiment n’est d’ailleurs qu’un prétexte à savoir qui domine : lorsqu’Oliver, après moult péripéties drôlatiques que je vous laisse découvrir à loisir, propose à Barbara de lui laisser cette maison et tout ce qu’elle contient si elle lui déclare que la sculpture d’ivoire qu’elle a acquise en renchérissant plus que lui jadis est à lui – celle-ci refuse tout net. Signe que ce ne sont pas les biens matériels qu’elle guigne dans le divorce, mais bel et bien l’affirmation de son pouvoir. La scène où le gros 4×4 macho rouge de Madame (fort à la mode dans les années Reagan) chevauche la Morgan racée blanche de Monsieur en dit long sur le fantasme féministe de niquer le mâle. C’est aussi un peu l’Amérique contre l’Europe, les pionniers contre les traditions.

Tout se terminera… comme il se doit. Personne ne va gagner et, dans un ultime geste d’amour repenti que je vous laisse saisir, Oliver va prendre conscience que Barbara au fond ne l’a jamais aimé.

DVD La Guerre des Rose de Danny DeVito, 1989, avec Michael Douglas, Kathleen Turner, Danny DeVito, Marianne Sägebrecht, Sean Astin, €8.30, blu-ray €15.96

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Amityville d’Andrew Douglas

Amityville est une bourgade de 9000 habitants de l’état de New-York. Elle fut en novembre 1974 le théâtre d’un massacre de la famille DeFeo, perpétré par le fils aîné Ronald, au 112 Ocean Avenue.

Un an plus tard, la famille recomposée Lutz décide de s’y installer au vu du chic de la grande maison remplie d’histoire… et de son prix ridiculement bas. Cette vanité va être bien punie. Ils n’y resteront en effet que 28 jours – curieusement la période menstruelle de la femme. Car la maison leur apparaît hantée.

D’étranges phénomènes se produisent, comme des hallucinations individuelles, un nuage de mouches en plein hiver, des grognements et feulements dans les conduites du calorifère, un froid glacial dans certains endroits, l’enfermement dans le dressing de la baby-sitter sexy et quasi torse nu (Rachel Nichols). Tout ceci pourrait sans doute s’expliquer par des causes naturelles, et le père de famille en est convaincu : « ce n’est pas la maison qui est meurtrière, mais les gens ». Sauf que l’histoire du meurtre récent, et les meubles d’origine, font travailler les imaginations.

La petite fille de dix ans (Chloë Grace Moretz) – la plus intéressante des enfants – voit une copine dans son dressing : Judy, la cadette assassinée. Elle lui parle et joue avec elle, portant son ours borgne, n’hésitant pas à se tenir juste au bord du lac ou sur le pignon du toit pour s’élancer dans le vide afin de la retrouver. Le petit garçon de sept ans (Jimmy Bennett) a peur du noir et imagine des monstres ensanglantés. La mère de famille (Melissa George) voit sur le frigo se composer un message brutal, avec les lettres magnétiques : « attrape-les et tue-les ». Le père rapporté lui-même, un grand costaud habitué à décider (Ryan Reynolds), ressent des maux de tête et cauchemarde des horreurs. Il perçoit des bruits, entend des voix, se persuade de l’irréalité réelle. Dans la remise à bateau, qu’il a fermé lui-même au cadenas, la porte la nuit bat au vent et le chien aboie. Lorsqu’il y va, il ne trouve rien, que son chien qui se tait et lui fait peur au point qu’un coup de hache terrifié lui règle son sort. Le reste de la famille va-t-il suivre, sur l’exemple de Ronald le tueur DeFeo ?

« D’après une histoire vraie », claironne le film. Et c’est vrai, l’affaire Amityville a réellement eu lieu. Mais la suite paraît une histoire sinon inventée, du moins bien enflée pour faire mousser le livre du journaliste Jay Anson, associé à la famille Lutz pour raconter leur histoire de terreur. Les habitants qui ont pris la suite n’ont rien senti, rien vu, rien entendu.

Néanmoins, ce film de maison hantée et de possession progressive du mâle dominant a ses attraits. Il n’atteint pas aux sommets de Shining ou de Psychose, inégalés, ni aux maléfices de l’Exorciste, mais impressionnera les âmes sensibles. Moins de 14 ans, s’abstenir – sous peine de cauchemars. Mais la chatte sur le fauteuil n’a même pas eu peur et, adulte, vous n’en rêvez pas.

Le spectateur européen ne peut s’empêcher de noter le tropisme lourdement américain du genre : l’origine de l’horreur serait le sous-sol prison de cette demeure du XVIIe siècle, où un pasteur fanatique torturait les Indiens pour les faire abjurer leurs folies diaboliques. Le péché originel de l’Amérique serait là, dans ce bain de sang initial qui devrait être puni par compensation de vies tout aussi innocentes.

Les femmes sont évidemment hystériques, menées par leurs désirs comme le croient toutes les religions du Livre : la mère de famille veut « tellement » cette maison que son mari n’aime guère qu’elle use de tous ses sortilèges d’amante et de bourgeoise pour vanter l’espace, le confort, le statut social ; sa petite fille ne connait rien à la voix de la raison et voit Judy parce qu’elle imagine la voir.

Les hommes sont censés, à l’américaine, être athlétiques et virils comme des pionniers n’ayant peur de rien – et le mâle paradant tous muscles dehors en pleine nuit contraste avec les gosses, pas finis, qui se cachent frileusement sous les couvertures. Mais que peut le corps, malgré sa force, si l’esprit est atteint ? Le préado lourdaud, 12 ans, (Jesse James) a cette rébellion post-68 à toute forme d’autorité – qui incite en réaction le beau-père à en rajouter sur la discipline au lieu de tenter de comprendre. Tout cela est tellement yankee.

DVD Amityville d’Andrew Douglas (The Amityville Horror), 2005 (remake du film de 1979), avec Ryan Reynolds, Melissa George, Philip Baker Hall, Jesse James, Jimmy Bennett, MGM-United Artists 2007, blu-ray €16.45, normal €7.99

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Phantasm de Don Coscarelli

Un réalisateur de 25 ans se met dans la peau d’un adolescent de 13 ans pour évoquer ses pires fantasmes sur la mort.

Le film est un cauchemar fort bien monté où l’imagination invente des « choses » terrifiantes et inédites : la sphère qui percute le front avant de le forer dans un flot de sang, le doigt coupé inhumain qui bouge tout seul, la petite horreur grinçante qui fourrage les cheveux en anti-caresse, les morts transformés en nains esclaves sur un autre monde, l’au-delà en champ de forces qui aspire…

Mike (Michael Baldwin, 16 ans au tournage) vient d’avoir 13 ans alors que ses parents sont morts deux ans plus tôt. Il n’a plus que son frère aîné Jody comme refuge (Bill Thornbury), à cet âge où grandir angoisse. Mais ce frère part en tournée musicale régulièrement et le laisse seul à la maison avec une nounou, à proximité de son ami Reggie (Reggie Bannister) et des sœurs antiquaires.

Cette peur d’abandon est brusquement ravivée lorsque l’un des amis de Jody et de Reggie se fait poignarder à mort, un soir dans le cimetière, alors qu’il baisait ardemment une jeune blonde plantureuse (Kathy Lester). Le shériff est absent, « le juge » dont on parle un moment, jamais saisi. Le cimetière est un pré où gisent des pierres tombales et un édifice baroque où des couloirs de marbre recèlent des cercueils empilés en mausolée. Au sous-sol, l’atelier de cercueils ; au fond du couloir, une porte noire d’où viennent des bruissements et d’étranges claquements. Règne sur cet univers glacé un croquemort monumental tout en noir, The Tall Man (Angus Scrimm), qui apparaît identique à une photo du siècle dernier. On apprendra qu’il prend volontiers les traits de la pute blonde qui attire les hommes au cimetière – et Reggie en sera la dernière victime.

A 13 ans à peine, Mike est un prime adolescent dégourdi qui conduit une moto (curieusement dans le cimetière, où il se gamelle – signe du destin), et même la Ford Mustang de son grand frère, qu’il règle à l’occasion. Ce jeune âge et ces pilotages d’adulte rendent dès le début l’histoire bizarre. D’autant que le gamin n’hésite pas à braver l’interdit de son frère et la terreur qui serait naturelle à cet âge pour aller, de nuit, errer dans le cimetière désert où des ombres l’ont poursuivi la veille. Il va même jusqu’à s’introduire dans le mausolée en cassant une fenêtre ! L’homme en noir le repère et ne le lâchera plus – jusqu’à la fin. Mike l’a vu la veille aux jumelles porter tout seul le cercueil de l’ami assassiné que quatre hommes suffisaient à peine à soulever.

Graves and coffins sont les accessoires obligés de tout fantasme yankee sur la mort ; sex en est un autre et la blonde de volupté, qui s’installe seule au bar en robe bleu nuit pour attirer les jeunes hommes, est un piège. La religion n’apparaît quasiment pas pour conjurer ces craintes, autre bizarrerie, mais ce film américain en reste tout imbibé : le sexe est « mal », le diable menace, l’autre monde est un enfer possible. Mike met à un moment un chapelet dans sa poche de poitrine – celle-là même où il mettra le doigt coupé – mais aucune croix ne décore le cimetière et le chapelet ne servira à rien contre le croquemort immortel.

Mike suit partout son grand frère Jody de peur d’être abandonné. Ce dernier est revenu pour enterrer son ami assassiné et se laisse aller un soir à boire une bière et draguer la fille en bleu, solitaire, au bar. Mike les suit au cimetière où ils vont – bizarrement – baiser ; ce serait soi-disant « excitant ». L’adolescent se repaît du spectacle de son frère en train d’enfourcher la fille et sourit de plaisir lorsqu’apparaissent ses seins nus. Mais il crie de peur lorsqu’un nain à capuche tente de lui sauter dessus par derrière, interrompant la baise – et il va ainsi sauver Jody du coup de poignard fatal auquel s’attend le spectateur pour y avoir assisté dans la première scène.

Après l’escapade de Mike dans le mausolée et le doigt du croquemort coupé en refermant la porte qu’il ramène comme preuve, les deux frères sont comme les doigts de la main. Ils décident, bizarrement seuls, d’en avoir le cœur net et s’introduisent dans le monument – de nuit. Ils découvrent qu’il est un sas pour un autre monde, mais pas celui de la religion. Les morts, récupérés dans les cercueils (ils sont rangés vides), sont compactés en nains qui pèsent une centaine de kilos et expédiés en bidons vers l’ailleurs via un sas magnétique derrière la porte noire.

Jody apprend à son petit frère qu’il faut tirer pour tuer, sans ces sommations ineptes du juridisme qui font perdre du temps. Il descend d’un coup de fusil bien ajusté la sphère foreuse qui fonce vers la tignasse du gamin. Il repousse quelques nains au pistolet à l’occasion. Mais le drame va se nouer, car les frères sont marqués par l’homme en noir qui les veut pour lui. La fin est terrible, en double retournement…

Cauchemar ? C’est ce qui est dit, mais cet univers clos, sans recours à une quelconque autorité (ni flics, ni juge, ni curé, ni adultes), fait revenir sans cesse au même cimetière (où personne n’aurait l’idée saugrenue de s’y balader la nuit), aux mêmes couloirs labyrinthiques du monument funéraire, à la même maison familiale déserte et encombrée. Nous sommes dans l’obsessionnel du rêve, le ressassement maniaque des angoisses de Mike à l’égard de la mort. Ses parents sont décédés, son grand frère va inévitablement les suivre, ses amis y passeront : et lui ?

Don Coscarelli a déclaré y avoir projeté ses terreurs, et on le croit sans peine malgré les invraisemblances et le bricolage de certaines scènes (à cause d’un petit budget). Signe d’obsession, Mike ne porte que trois chemises différentes dans tout le film, malgré les jours qui passent et la boue de ses mésaventures. Il a comme doudou une veste en jean et comme substitut viril un couteau de commando à la Rambo.

Le thème musical lancinant de Fred Myrow et Malcolm Seagrave ajoute à l’atmosphère lancinante, répétitive, obsessionnelle. La lumière, travaillée, baigne de feu au briquet, de vapeur dans les phares, d’un air clinique le funérarium ; l’ombre n’en est que plus menaçante, le grand cimetière sous la lune apparaît comme un antimonde.

Ce film, devenu un classique de l’horreur, a reçu prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1979 et a été nommé au Saturn Award du meilleur film d’horreur en 1980. Il ne vaut pas Shining, mais reste à voir !

DVD Phantasm, Don Coscarelli, 1979, Angus Scrimm, A. Michael Baldwin, Bill Thornbury, Reggie Bannister, Kathy Lester, Terrie Kalbus, Lynn Eastman, David Arntzen, ESC editions 2017, 89 mn, €14.68, blu-ray €29.90

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Ed Wood de Tim Burton

Quand Hollywood se moque de Hollywood – avant la grande crise capitaliste de 2008 – vous obtenez un biopic alerte et sympathique. Ed Wood a réellement existé ; il est qualifié en 1980 de « réalisateur le plus mauvais de l’histoire du cinéma ». Incarné brillamment par Johnny Depp jeune (tout juste 30 ans), il apparaît ici comme incurablement naïf et d’un optimisme à tout crin, ne reculant jamais pour faire un film – qu’il bâcle cependant en ne tournant jamais une seconde prise d’une scène.

Pour arriver, en 1952, il tente de convaincre les producteurs ; pour les convaincre, il aborde toutes les ex-vedettes en déclin qui passent à sa portée : Bela Lugosi (Martin Landau) qui joua Dracula, Vampira (Lisa Marie) virée de Channel 7, Tor Johnson (George Steele) qui s’est perdu dans le catch ; pour emporter le morceau, il accepte comme acteurs les investisseurs ou les fils d’investisseurs aussi nuls que prétentieux. De tout cela ne peut sortir un bon film… surtout qu’il est pris par le temps, la location d’un studio à Hollywood coûtant cher. Ed Wood est donc scénariste, metteur en scène, réalisateur, acteur – et parfois producteur ! Il va jusqu’à voler une pieuvre en plastique pour tourner une scène dont il fait les raccords sous l’eau avec des chutes de film au rebut.

Ed Wood/Johnny Depp est touchant dans son enthousiasme juvénile qui croit tout possible (copié sur celui de Ronald Reagan acteur), jusqu’à tomber d’accord avec Orson Welles lui-même (Vincent D’Onofrio) que l’idéal est de tout faire soi-même si l’on veut créer une œuvre personnelle comme Citizen Kane. La chemise plus ou moins déboutonnée selon les humeurs, il avoue à sa compagne (Sarah Jessica Parker) que, depuis tout petit et parce que sa mère voulait une fille, il aime à se travestir et porter surtout des pulls en cachemire – matière qu’il trouve « très sensuelle ». Ladite compagne est choquée, comme il était de bon ton à cette époque d’après-guerre. Une autre compagne tout aussi blonde mais au pif moins chevalin (Patricia Arquette) réfléchit à cette révélation, puis accepte. Car Ed Wood n’est pas inverti, il aime seulement le travesti. Tout comme le cinéma – qui fait prendre des vessies pour des lanternes !

C’est ce que lui apprend le mage (Jeffrey Jones) qui prédit que « l’homme sera sur Mars en 1970 » (le film sort en 1994). Pourquoi le sait-il ? Parce qu’il l’affirme (tel un Trump qui trompe) et qu’il « suffit de porter un smoking et de parler avec distinction pour être cru ». C’est aussi ce que lui a enseigné Dracula, dont il rencontre l’acteur Bela Lugosi et s’en fait un ami. Le regard de méduse, la voix qui enfle et s’enrocaille, les gestes sinueux des mains et des doigts griffus, composent un Personnage. Qui n’a jamais existé mais dont le mythe devient réel parce qu’il s’incarne à l’écran.

Toute la « magie » de Hollywood est là, tout son mensonge aussi. Les Américains, si réalistes en affaires, veulent s’évader dans un monde imaginaire dès qu’ils sont sortis de leurs chasse au fric. Ils se moquent du monde : ils veulent un monde à eux, qui les fasse rêver. De gros nichons dit le premier producteur, des explosions dit le boucher en gros qui finance un film, de l’amour romantique dit une mijaurée de cocktail, de la science-fiction et de l’atome parce que c’est à la mode (dans les années cinquante) dit un autre producteur. En bref, le cinéma n’est pas une œuvre de création mais un bien de consommation que les gens doivent avoir envie d’acheter.

Et ce biopic, par une pirouette, réalise exactement l’inverse ! Il parle de la réalité du cinéma, de la course au fric, des vapeurs des divas, de la bêtise du public. Ce pourquoi le public l’a boudé à sa sortie, mais les critiques l’ont adulé. Il est intéressant à voir, dans ce noir et blanc qui donne de la distance et rajeunit encore plus Johnny Depp, par tout ce qu’il nous dit de l’illusion américaine.

DVD Ed Wood de Tim Burton, 1994, avec Johnny Depp, Martin Landau, Sarah Jessica Parker, Patricia Arquette, Jeffrey Jones, Touchstone Home Video 2004, 121 mn, €7.99 

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Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan

L’intérêt de ce comics mis en film est de faire réfléchir son public cible des 12-15 ans sur les valeurs. Comment la colère naît de la culpabilité, combien la vengeance est une impasse, de quelle façon la justice n’est juste que lorsqu’elle est neutre et objective, au-dessus des personnes.

L’histoire est connue : Bruce Wayne, le fils unique d’un couple de riches philanthropes américains issus d’une dynastie industrielle, voit sous ses yeux un drogué descendre ses parents, plus avide d’argent pour se payer sa came que de la vie humaine. Il est l’exemple-type de l’égoïste totalement fermé qui se fout du monde et ne veut que jouir immédiatement – un archétype de la société des pionniers. Il est le bas de l’échelle dont les riches et puissants sont le haut, tout aussi égoïstes et fermés, dont la jouissance immédiate et permanente est le pouvoir sur les autres.

Mais le petit Bruce de 8 ans (Gus Lewis) a quelques mois auparavant chuté dans un puits du manoir familial en jouant avec son amie Rachel (Emma Lockhart), fille de la cuisinière. Il s’est cassé le bras, ce qui n’est rien, mais a été épouvanté par un vol de chauve-souris qui nichaient dans les profondeurs. Depuis, il fait régulièrement des cauchemars. A l’opéra, pourtant entre ses parents, il ressent un malaise à la vue des diables cornus aux ailes en cuir noir qui hantent la scène ; il réclame de quitter le spectacle et son père, trop bon, y consent. C’est à la sortie que surgit le looser qui va les tuer comme de vulgaires volailles à plumer.

Quatorze ans plus tard le jeune homme (Christian Bale) est empli de colère et ne songe qu’à se venger. Le tueur doit sortir de prison après avoir eu une conduite exemplaire, collaborer avec la justice pour témoigner contre le parrain de la pègre Falcone (Tom Wilkinson) et déclarer ses regrets au tribunal. Bruce veut le tuer, malgré Rachel qui lui dit que vengeance n’est pas justice – mais Falcone fait descendre le collabo avant que Bruce ne puisse sortir son pistolet.

Dès lors, frustré de sa vengeance, Bruce Wayne donne son manteau chic à un clochard et s’enfonce dans les bas-fonds, jusqu’en Asie – d’où part toute misère, selon la mythologie américaine. Un certain Henri Ducard (Liam Neeson) le repère dans une prison où il se bat à six contre un et le recrute pour sa Ligue des ombres, composée de guerriers ninjas. Bruce s’entraîne comme un forcené pour évacuer cette colère qui le hante. Il surmonte sa peur et réussit à dominer son corps par l’esprit suffisamment pour être reconnu comme apte à entrer dans la Ligue dirigée par le mystérieux Ra’s al Ghul, dont l’objectif est de restaurer la justice par tous les moyens partout dans le monde. Lorsqu’il lui demande de décapiter un meurtrier, Bruce refuse d’être « un exécuteur » ; il a une autre conception (chrétienne ?) de la justice. Dès lors, il doit se battre et incendie le repaire, tout en sauvant son mentor qu’il laisse inconscient à des villageois dans l’Himalaya.

Ce film d’initiation montre aux jeunes adolescents l’exigence de grandir pour devenir héros. L’égarement est naturel, l’apprentissage est culturel : si l’on veut devenir un homme plutôt que de rester orphelin infantile, il faut s’entraîner à dominer sa peur, à agir là où il le faut mais avec les moyens requis, et sans intérêt personnel. Et n’avoir aucune « pitié » envers ceux qui se mettent volontairement en-dehors de l’humanité.

De retour à Gotham City, vivant dans le manoir tenu par le fidèle majordome attaché à sa famille, qui l’a élevé (Michael Caine), Bruce se fait ninja pour mieux assurer la justice : il est play-boy héritier de grande fortune le jour et Batman la nuit, l’homme chauve-souris, en souvenir de ses cauchemars. Il ne veut pas devenir un justicier, mais que la justice soit un symbole qui plane comme une menace au-dessus des personnes. Nous sommes bien dans la conception américaine Ancien testament du droit et de la morale : un garde-fou vengeur qui empêche les humains faillibles d’errer.

Bruce s’appuie sur le chef de projets de la société Wayne (Morgan Freeman), relégué dans les sous-sols par le président exécutif avide de faire des affaires avec qui paye le plus – et d’entrer en bourse afin de diluer le pouvoir de la famille (une critique acerbe des excès du capitalisme financier américain). Lucius Fox (le renard) lui présente divers gadgets jamais commercialisés comme une combinaison en kevlar, un harpon à fil pour se remonter et un véhicule blindé tout-terrain. L’Amérique adore la technique et surtout les gadgets que les autres n’ont pas : au fond, le transhumanisme est déjà là, dans les gadgets. Batman s’appuie aussi sur le seul sergent de police resté honnête (Gary Oldman), vieux rêve américain que la Vertu existe malgré toutes les tentations. Le reste de l’histoire est pleine de rebondissements et d’action, la cité sur le point d’être détruite sauvée in extremis par quelques-uns.

Christian Bale (31 ans) est parfait en ce rôle de justicier tourmenté avec son visage lisse encore enfantin et un corps d’athlète obsédé de perfection. Son amie d’enfance Rachel (Katie Olmes) a choisi la voie du droit ; elle apparaît plus humaine mais aussi nettement plus impuissante face à la corruption et au crime de Gotham City. La ville est tenue par l’argent et la drogue, le premier servant à répandre la seconde pour anesthésier les dominés.

La leçon ultime est que la procédure légale doit avoir le dernier mot, mais pas sans que la force n’ait amené les criminel dans les filets de la justice, preuves à l’appui. Et c’est bien ce qui pose problème dans nos sociétés avancées : la violence est niée, les armes de la loi sont faibles – et les riches comme les criminels peuvent au fond faire ce qu’ils veulent.

DVD Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan, 2005, avec Christian Bale, Michael Caine, Liam Neeson, Katie Olmes, Morgan Freeman, Gus Lewis, Warner Bros 2006, 134 mn, blu-ray €7.99

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Le maître d’escrime de Klaus Härö

Nous sommes en 1952 et la Grande guerre patriotique (version URSS) s’est achevée contre les nazis il y a sept ans à peine. L’Estonie est devenue République socialiste soviétique et impose son carcan idéologique politico-social comme n’importe quelle religion. Son clergé est le Parti et son bras armé « les organes » (de renseignement intérieur), mais tout fonctionnaire zélé se doit de dénoncer son prochain s’il a quelque doute sur sa ligne.

Ce film finnois-estonien a ceci d’intéressant qu’il montre combien l’emprise totalitaire peut agir au ras du terrain, dans le simple choix d’une activité sportive a priori non politique. Il montre aussi combien le « peuple » manipulé sait aussi résister, passivement, et imposer ses choix de par sa masse contre la minuscule élite autoproclamée qui prétend le diriger. Il montre enfin les vraies raisons de la passion égalitariste et de l’obsession d’obéir à l’Etat : la jalousie de classe, l’envie personnelle, le ressentiment social.

Endel est un jeune homme de 29 ans qui débarque, un beau jour de 1952 (comme le montre une banderole partisane) dans la petite ville très provinciale d’Haapsalu. Il vient de Leningrad (Saint-Pétersbourg) et postule auprès du collège local pour un emploi de professeur d’éducation physique. Déjà, quitter une capitale soviétique est suspect en soi ; avoir étudié à Leningrad et n’enseigner que dans une province reculée de l’empire l’est encore plus. Le directeur du collège, arrivé par intrigue, se méfie. Sous Staline (comme sous Mélenchon), seuls ceux qui se méfient arrivent à conserver des postes enviés.

Il le laisse donc se découvrir. Endel ne sait pas qu’il est de bon ton d’offrir aux élèves des activités (gratuites) parascolaires ; il ne sait pas non plus que les skis abandonnés dans le grenier de l’école sont prêtés à l’armée s’ils sont en état. Le directeur s’est bien gardé de lui dire et lui n’a rien demandé, comme cherchant à se faire oublier.

Il ne trouve donc rien d’intéressant à proposer aux élèves de dix à quatorze ans, fils de prolétaires : la randonnée à ski est compromise parce que les skis réparés par ses soins ont été réquisitionnés ; aucun matériel n’est prévu pour une quelconque activité en cet hiver rigoureux. Alors quoi ? Des sports « prolétaires » ? Qu’est-ce à dire ? La boxe ? Le foot ?

Les gamins et les gamines sont demandeurs ; ils ont tous plus ou moins perdu leur père dans la guerre et cherchent un modèle auquel s’identifier. La petite Marta (Liisa Koppel) surprend un soir après les cours le prof s’entraîner au fleuret dans la salle de gym. Elle lui demande si elle pourrait faire comme lui. « Non, répond Endel, pour cela il faut être au moins deux ». Qu’à cela ne tienne, les enfants sont bien plus démocrates que les adultes, restés méfiants à l’égard du pouvoir et des changements dramatiques de « la ligne ». Endel rumine le désir de Marta et, faute de mieux, propose un entraînement d’escrime lors du « club de sport » extra-scolaire. Il s’attend à voir débarquer Marta flanquée de deux ou trois gamines. Il n’en est rien : ce ne sont pas moins que 25 garçons et filles qui le fixent des yeux lorsqu’il entre dans le gymnase.

Comment intéresser ces gosses avides d’agir sans aucun matériel et avec tant de monde ? Le système D libertaire prend alors le relais de l’Etat central autoritaire défaillant : Endel emmène les gosses chercher des roseaux au bord de la mer. En choisissant les plus droits, les faisant tremper un moment pour les assouplir, les dotant d’une rouelle d’arrêt à la poignée, il obtiendra une brassée de fleurets d’entraînement acceptables. Jaan, 14 ans, se propose pour l’aider, mais Endel décline. Comme avec Marta, il ne sait pas parler aux enfants et a peur des relations qui pourraient s’établir.

C’est Kadri (Ursula Ratasepp), une autre prof du collège qui devient peu à peu amoureuse de lui, qui va l’obliger à fendre la cuirasse en lui expliquant ce qui se passe. Ces enfants, garçons et filles, sans modèle paternel projettent sur lui leur frustration. Il est pour eux « comme un père », même s’il est distant et un brin sévère (c’était d’ailleurs le modèle dominant du père en société autoritaire). Il a dit non à Marta et a vu comment Marta s’est débrouillée pour imposer son désir ; il rabroue Jaan, maladroit d’une adolescence trop vite grandie, mais le rattrape lorsqu’il veut tout laisser tomber et lui enseigne en particulier les parades où il est faible.

Le directeur voit d’un mauvais œil cette initiative – pourtant l’effet direct du « démerdez-vous » qu’il a envoyé à la face de ce prof sorti de Leningrad qui lui demandait comment créer une activité sans aucun support. Doit-il feindre d’approuver ? Doit-il sévir ? En animal politique (donc pas très intelligent), il se couvre avec « la démocratie », ou du moins avec « le centralisme démocratique » qui en est sa version léniniste adoptée par Staline : le peuple est consulté mais la décision est déjà prise et s’impose, de gré ou de force, par la persuasion dialectique ou par la menace d’enquête personnelle.

Sauf que « le peuple », en la personne des parents d’élèves, voient favorablement l’initiative du prof. Leurs gamins sont très contents et s’occupent avec enthousiasme. Faut-il les priver de ce sport somme toute immémorial ? « L’escrime est un sport bourgeois », se défend l’apparatchik ; « pas plus qu’un autre », s’insurge le grand-père de Jaan (Lembit Ulfsak), pratiquant lorsqu’il était jeune, « même Karl Marx l’a pratiquée ». Donc le vote : les parents lèvent un par un la main, scrupuleusement notés par l’adjoint du principal (Jaak Prints), un nazi rouge au visage mou et à la moustache stalinienne ridicule sur ses grosses joues. Tous ceux qui auront contré le directeur, bras armé du Parti, verront enquêter sur eux pour suspicion contre-révolutionnaire. Le grand-père de Jaan sera donc arrêté quelques jours plus tard…

Endel Nelis a été incorporé de force à 18 ans dans la Wehrmacht,  comme tous les garçons de son âge lors de l’invasion nazie. Il s’est vite échappé pour se cacher dans les forêts nombreuses du pays, en attendant la libération par les Soviétiques. Il a alors rejoint Leningrad pour faire des études d’escrime avec son entraineur Alexei (Kirill Käro), en prenant le nom de sa mère. Ce pourquoi il se cache. Mais son initiative fait que le directeur demande à son adjoint d’enquêter sur lui. Est-il subversif ? Contre-révolutionnaire ? Va-t-il plus simplement faire de l’ombre à la petite vie de fonctionnaire tranquille que le directeur s’est façonnée ?

Un jour, les enfants découvrent l’annonce d’un tournoi de fleurets juniors à Leningrad, auxquels sont conviés démocratiquement tous les clubs scolaires de l’empire. Haapsalu va-t-il participer ? Encore une fois Endel dit non… puis se rend devant les regards implorants des gamins, Marta et Jaan en particulier. Il obtient d’Alexei, qui cherchait à le convaincre de s’exiler à Novossibirsk, du matériel d’occasion pour entraîner ses adolescents. Ceux-ci en veulent, ils sont prêts, ils font confiance à ce prof qui les convie enfin à des activités qu’ils aiment – même si elles ne sont pas « prolétaires » (et peut-être surtout pour cela ?).

Malgré le risque, Endel cède : il inscrit le club à Leningrad et emmène deux équipes de deux, garçons et filles, plus une remplaçante : Marta. Bien qu’impressionnés par le faste, la foule qui les regarde et par la technique des autres, les enfants excellent : car ils se sentent soutenus par leur prof comme par un père – sévère mais juste. Il les oblige à se surpasser et ils lui en sont reconnaissants. S’élever au-dessus de sa condition et de soi-même, n’est-ce pas au fond le but de « la révolution » ? Ils empruntent un équipement homologué pour concourir car ils ne sont pas équipés comme les autres, ils se concentrent comme à l’entraînement, ils quêtent l’approbation de leur mentor. Mais celui-ci voit bien que des miliciens en uniforme bloquent peu à peu toutes les sorties ; le directeur est là qui avoue : « je le fais pour le bien des enfants » – le bien politique s’entend, pour se couvrir en cas d’enquête pour subversion.

Les adolescents gagnent la finale, surtout contre le champion de Moscou, un garçon très vite grandi qui joue sur son allonge mais est trop confiant en ses succès. Jaan est blessé légèrement à la cheville ; Marta le remplace et réussit à tenir. La victoire est à eux ! Malgré cela, Endel est arrêté et le directeur n’applaudit que du bout des doigts.

Heureusement, la biologie corrige la politique – contrairement aux thèses de Lyssenko qui croyait l’inverse. Staline meurt quelques mois plus tard et c’est « le dégel » : tous les prisonniers politiques arrêtés sur de simples soupçons sont relâchés ; Endel revient à Haapsalu en train, où il est accueilli sur le quai par Kadri, mais aussi par tout le club des adolescents.

Ce beau film très humain – tiré d’une histoire vraie – montre les rouages de la lâcheté et du courage, les ressorts de l’envie et de la délation, le besoin de père et l’offre maladroite mais droite de l’adulte.

Lorsque l’on entend les Mélenchon vanter le soupçon et menacer de la guillotine sur l’exemple de Robespierre quiconque dévierait de « la ligne » par lui seul imposée, lorsque l’on sait que « l’insoumis » Corbières a pour idole Lénine et sa conception autoritaire, centralisée, de « la démocratie », voir ce film ouvre les yeux. Il démonte un à un les rouages de la société totalitaire qui, pour « le bien » du peuple, définit seulement par quelques-uns ledit peuple et ledit bien. Tout cela pour leur propre pouvoir – ni pour le bien, ni surtout pour le peuple !

Film Le maître d’escrime de Klaus Härö (Miekkailija en finnois, Vehkleja en estonien, The Fencer en anglais), 2015, avec Märt Avandi : Endel, Joonas Koff : Jaan, Liisa Koppel : Marta, Ursula Ratasepp : Kadri, Lembit Ulfsak : le grand-père de Jaan, Kirill Käro : Aleksei, Egert Kadastu : Toomas, Jaak Prints : adjoint au directeur, disponible en DVD de langue russe, espagnole et catalane sous le titre Miekkailija (la clase de esgrima), €19.18

Passé sur Arte en août en traduction française, mais sans DVD annoncé – dommage !

La gauche culturelle aurait-elle trop peur de déplaire au proto-dictateur Mélenchon ?

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Misery de Rob Reiner

Un roman de Stephen King adapté au cinéma entre psychose et nurse en folie nous entraîne dans les hauteurs glacées des Etats-Unis, où la vie urbaine est bien peu adaptée à la rigueur de la nature.

Un écrivain vit dans ses rêves. Paul Sheldon (James Caan) est l’auteur de la série de best-sellers Misery, histoires d’amour inspirées d’Autant en emporte le vent et aux couvertures torrides montrant une belle jeune femme nommée Misère enserrant un puissant mâle torse nu. Chaque ménagère solitaire dans les profondeurs du pays attend la suite. Mais l’auteur est fatigué, il veut quitter cet esclavage de livrer toujours à temps un manuscrit qu’il doit accoucher dans la solitude et les rituels.

Dans son dernier opus, qu’il vient de terminer dans un chalet isolé de Nouvelle Angleterre, il fait mourir son héroïne Misery afin de mettre un terme à la série et de passer à autre chose. Après une cigarette et une bouteille de champagne Dom Pérignon pour célébrer sa libération, le voilà parti seul en Ford Mustang sur les routes enneigées qui mèneront vers la côte et New York, où l’attend son agent littéraire (Lauren Bacall).

Mais la voiture n’est pas faite pour autre chose que la route sèche ; l’écrivain trop concentré a ignoré les annonces de tempête de neige ; le conducteur roule trop vite pour les « virages sur 13 miles » annoncés par le panneau jaune d’œuf ; il a la tête encore toute farcie d’imaginaire et l’alcool dans son sang ne facilite pas la maîtrise. Ce qui devait arriver arriva : il quitte la route, la Ford effectue plusieurs tonneaux et reste sur le toit.

Une personne qui passe peu après tire le blessé inconscient de son véhicule et l’emporte sur son dos, avec la serviette qu’il étreint dans la main. Elle contient son précieux manuscrit, unique exemplaire tapé à la machine.

Lorsqu’il se réveille, immobilisé des jambes et du bras droit et tout endolori, c’est pour apercevoir une tête de femme s’imposer au-dessus de lui (Kathy Bates). Elle s’appelle Annie Wilkes et l’a sauvé de l’accident et de la neige ; elle a réduit ses fractures multiples et lui tend deux comprimés d’antidouleur. Tout est bloqué, lui dit-elle, les routes sont coupées et le téléphone ne fonctionne plus. Nous sommes en 1990 et bien avant l’ère Internet. Infirmière diplômée, elle va le soigner pour qu’il se rétablisse. Et elle lui avoue être sa « meilleure fan » pour Misery, et vouloir connaître ardemment la suite.

Paul ne peut refuser à Annie de lire en avant-première le prochain épisode de la saga qui fait vibrer les femmes jusque dans leur fondement intime. Sauf que ce geste d’empathie se retourne contre lui – à la Stephen King. Ce qui apparaît comme naïvement le Bien engendre en fait le Mal, dans ce biblisme simpliste qui fait toute la force et mais aussi l’inéluctable limite de l’esprit yankee.

Lisant les premières pages, Annie s’énerve d’y trouver tant de mots grossiers, bien que ce soient des gens du peuple qui parlent. Elle a failli tomber en déchéance sociale elle-même à la mort de son père banquier et refoule absolument le vocabulaire de cette époque. Cette colère brutale et névrotique est la première faille qui apparaît dans l’ambiance jusqu’ici toute unie.

La suite du roman la met en rage parce que meurt Misery, alors qu’elle devait se marier avec Ian et qu’elle attend un enfant. La mort en couches ne doit pas se produire ! L’auteur, interloqué par cette scène d’hystérie, apprendra plus tard que l’infirmière, sortie major de sa promotion puis nommée chef d’une maternité, a elle-même perpétré des crimes contre des nourrissons et a été condamnée. Sa psychose se révélera donc peu à peu. Mais en attendant, elle oblige Paul Sheldon à frotter lui-même l’allumette qui va brûler l’unique manuscrit de la suite qui déplaît tant à Annie Wilkes – maîtresse de la vie de son auteur.

Dès lors, c’est un jeu du chat et de la souris entre la nurse impérieuse et l’auteur impotent. Il va ruser pour sortir de sa chambre-prison et explorer le rez-de-chaussée pour trouver un téléphone, une arme, n’importe quoi. Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’il est immobilisé loin de tout hôpital et ne donne aucune nouvelle à sa fille ni à son agent littéraire. Cette dernière, depuis New York, s’inquiète et demande au shérif local de chercher (Richard Farnsworth). Celui-ci, lent et lourd de n’avoir jamais rien à faire, prend son temps. Lorsqu’il découvrira la vérité, ce sera trop tard pour lui.

Les événements alors se précipitent, selon la technique éprouvée de Stephen King qui débute toujours par la normalité d’une atmosphère paisible avant de la fissurer peu à peu, puis de tout casser en crescendo. La scène ultime montre une bagarre d’amour-haine qui doit se terminer par la mort de l’un des deux. L’étreinte physique est la catharsis de toutes les névroses de la nurse, jadis condamnée par la justice, délaissée par son mari et isolée dans une ferme où elle bovaryse en lisant Misery. L’écrivain, lui, lutte pour se déprendre du personnage qu’il a inventé, et dont il a commencé sur ordre d’écrire une suite conforme aux désirs de la folle : Le retour de Misery. Par mimétisme, et pour provoquer la crise décisive, il va lui-même brûler son manuscrit volontairement devant elle. Il met fin ainsi définitivement à la série : Misery n’aura pas de suite.

Le suspense est savamment distillé, la cruauté progressive et enrobée de bons sentiments, la ruse du grabataire obstinée. Voilà un bon thriller, bien mis en scène et qui vous tient en haleine. Un huis-clos psychologique où chacun est aux prises avec son passé et avec ses blocages. Tout aurait pu se passer autrement, si le Mal n’était pas dans les créatures…

DVD Misery de Rob Reiner, 1990, avec James Caan, Kathy Bates, Lauren Bacall, MGM United Artists 2012, 1h43, blu-ray €18.70

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Evasion de Mikael Hafstrom

Un duo de choc aux muscles bien usés pour un film d’action un peu bourrin mais qui se laisse regarder. Stallone et Schwarzenegger se mesurent pour s’allier afin de sortir d’une prison de très haute sécurité, inventée par les tordus du « privé » aux Etats-Unis. Le pays est en plein remue-méninges sur ces prisonniers qu’il vaut mieux garder enfermés pour qu’ils ne ressortent jamais : terroristes, pédophiles, tueurs en série. Quoi de mieux que le concept révolutionnaire – que je vous laisse découvrir car il est l’une des surprises du film ?

Ray Breslin (Silvester Stallone) est un ancien procureur dont on apprend, par bribes, que sa femme et ses enfants ont été massacrés par un tueur. Il a voulu qu’il ne ressorte jamais de sa prison. Ce pourquoi, depuis neuf ans, il a fondé une société experte en détection des failles dans les prisons fédérales. Il se laisse enfermer sous une identité d’emprunt et observe, exploitant tous les moyens de s’évader. Il y réussit quatorze fois, car la conception d’une prison n’est pas celle d’un unique cerveau mais d’une multiplicité de bureaux, chacun avec ses normes et ses habitudes. Pour Ray Breslin, une bonne évasion se réussit lorsqu’elle unit trois moyens : l’observation des lieux, les habitudes du personnel et une aide extérieure.

La première scène nous offre ainsi une évasion réussie, sans temps mort.

Arrive alors la proposition d’une société clandestine, affiliée dit-on à la CIA, qui veut tester un nouveau concept de prison du XXIe siècle, version américaine impitoyable. Le directeur financier de Ray trouve les conditions intéressantes et la société cliente veut évidemment « le meilleur » expert pour éprouver les failles de sécurité. Qui de mieux que l’auteur d’un rapport sur la façon de sortir de toutes les prisons ?

Toujours aussi lourd de corps, raide de nuque et bas du front, Stallone accepte sans proférer autre chose que des monosyllabes. Et tout le reste du film, malgré ses efforts inouïs de réflexion sur le sujet, ne feront pas changer d’avis le spectateur. Il est dans le physique, pas dans l’intellectuel. Il a été entraîné, il agit par réflexe, pas par supputation ni calcul. C’est un animal rusé, pas un cerveau qui agit. Le contraire même de Schwarzenegger, dont on regrette que le scénario n’ait pas mieux mis en valeur l’opposition.

Dans cette prison gigantesque, des modules métalliques séparés par des vitres épaisses sont suspendus en hauteur. D’étroites passerelles y conduisent les prisonniers et leurs permettent d’aller au réfectoire, à la douche et à la salle de promenade. Tout est couvert, tout est minuté, tout est contrôlé. La seule lumière est électrique et le directeur (Jim Caviezel) peut la moduler comme il l’entend. « La seule liberté qui vous reste, dit-il est de respirer – et on peut vous en priver si vous vous rebellez ! »

C’est dans ce lieu de technocratie modèle qui rappelle le panoptique de Jeremy Bentham, que Stallone rencontre Schwarzenegger. Il se fait appeler Emil Rottmayer et se dit le bras-droit d’un expert en finance qui a failli mettre le système mondial en déroute. Des intérêts puissants refusent de le voir réémerger sur la scène. Et Stallone apprend incidemment que, malgré le code de sortie qui lui a été donné, le directeur de la prison qu’on lui a indiqué n’est pas le même que celui qu’il rencontre et que le code ne signifie rien pour lui. Qui voudrait donc le voir rester, lui aussi, en prison pour le reste de sa vie ?

Entre observations des yeux fureteurs, conversations interminables et grosses bagarres qui donnent un peu de piment au suspense, l’évasion se prépare. Pas facile de sortir du bunker… Tout semble prévu pour déjouer les tentatives. Sauf que les circonstances sont toujours propices, les humains faibles et la technique jamais infaillible. Jusqu’au dernier moment, le spectateur doute – mais tout réussit.

Nous avons tous les poncifs de l’actualité américaine : l’enfermement d’hommes très dangereux qu’on ne veut pas tuer (aucune femme dans cet univers mâle), le duo des muscles fatigués voulant rejouer les Rambo et autres commando CIA des années 80, l’amour obsessionnel de la technique et la démesure des constructions, l’appel au privé… Rien de passionnant au fond, une fois l’actualité balayée par une actualité plus récente.

Notons que Stallone apparaît bien plus fatigué que Schwarzenegger, le visage mou, la lippe protubérante, le cerveau ralenti. Cette apparence sert l’histoire car qui croirait avoir affaire à un expert en évasion devant cette brute épaisse qui cherche tous ses mots ? Notons aussi que les islamistes fanatiques enfermés sont présentés comme moins antipathiques qu’en public. Leur chef est là pour trafic de drogue et pas pour avoir tué du chrétien ; il sert même le duo d’évadés.

On ne s’ennuie pas mais ne vous attendez pas à une réflexion sur l’Amérique : celle-ci était sur le point de voter Trump et le film révèle ce rétrécissement mental : baston en guise de liberté, prison pour le contrôle social et fric pour les prédateurs dominants restent le trio fondamentaliste des yankees contemporains !

DVD Evasion (Escape Plan) de Mikael Hafstrom, 2013, avec Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Jim Caviezel, Sam Neill, Vincent D’Onofrio, M6 video 2014, 110 mn, €7.20, blu-ray €8.57

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Le cerveau d’acier de Joseph Sargent

La puissance à son sommet – les Etats-Unis – est hantée par sa responsabilité. Ce qu’elle construit n’est-il pas au détriment du monde naturel voulu par Dieu ? L’orgueil humain n’a-t-il pas la tentation de rebâtir encore et toujours des tours de Babel ?

Arpanet, le précurseur savant d’Internet, débute tout juste comme expérience à la fin des années soixante lorsque le roman Colossus d’où est issu le film est écrit. Le film personnalise le projet du nom du savant fou, qui se croit trop rationnel pour échouer : le docteur Forbin (Eric Braeden). Celui-ci construit un ordinateur géant sous les montagnes Rocheuses, alimenté par un réacteur nucléaire indépendant. Il a pour but le militaire : mettre hors de toute émotion ou défaillance humaine le système de défense balistique des Etats-Unis.

Le président insignifiant de la première puissance de la planète (Gordon Pinsent) annonce devant la presse mondiale le Projet. Il apparaît comme un anti-Nixon (le président américain qui vient d’être élu en vrai) et ne ressemble pas vraiment à Kennedy, bien qu’on l’air dit. Il clame au monde que le monde devient plus sûr grâce à l’avance technologique des Etats-Unis… C’est à ce moment que l’ordinateur géant, baptisé Colossus, envoie tranquillement un message disant qu’il n’est pas seul. Et l’URSS avoue : elle aussi a bâti un système équivalent, Guardian, par mimétisme et espionnage comme il se doit. Un partout ?

Non pas ! Les deux systèmes exigent d’être mis en connexion « pour la paix du monde » – ce qui est renvoyer les humains à leur hypocrisie, les mots voulant vraiment dire ce qu’ils veulent dire dans la logique binaire d’un ordinateur. Le contraire même de « la guerre c’est la paix » vilipendé par Orwell dans 1984. Nous sommes loin de la post-vérité et autres mensonges déconcertants qui règnent en politique ! L’ordinateur a été programmé pour qu’un mot ait un sens – et il l’applique, malgré les arrière-pensées, les sous-entendus et les émotions trop humaines.

Colossus et Guardian communiquent par formules mathématiques de plus en plus complexes, jusqu’à ce que leur signification, trop avancée pour la recherche, échappe aux informaticiens chevronnés qui les suivent sur imprimante. Le système interconnecté va-t-il décider seul, sans contrôle humain ? Les présidents américain et russe en liaison vidéo résistent : ils coupent la liaison. Mais Colossus ne se démonte pas, il exige qu’elle soit rétablie. Sinon ? Eh bien l’homme ne sera plus le maître de la machine, le fils se révoltera contre le père, et les systèmes reliés vont chacun envoyer un missile sur une base de l’autre. Ce qui est fait. Les présidents sont obligés de plier et de rétropédaler.

Mais le système soviétique, trop lent, ne peut intercepter le missile américain et celui-ci raye de la carte un centre pétrolier et la ville d’à côté. Le Texas, lui, visé par le missile soviétique, est sauvé. Premiers morts dus aux machines.

Les deux inventeurs, l’Américain et le Russe, se rencontrent secrètement à Rome, hors des oreilles du Big Système – croient-ils. Mais les machines interconnectent tous les réseaux, comme le Big Brother d’Orwell et le Google d’aujourd’hui, et elles sont au courant. Puisque les humains deviennent des gêneurs, il faut les dompter. Le docteur russe Kuprin (Alex Rodin) est éliminé par ordre suprême, imprimé et livré avec tous les codes d’authentification par le double système Colossus-Guardian : il ne sert plus à rien à la Machine. Le docteur américain Forbin est mis sous surveillance jour et nuit par caméras et micros. Forbin négocie in extremis quatre nuits par semaine d’intimité avec sa « maitresse », un autre docteur informatique (Susan Clark), pour passer des messages en douce et collecter de l’information afin de contrer l’ordinateur. Logique, celui-ci accepte formellement de respecter le sens du mot intimité (privacy).

Mais l’humain peut-il faire confiance à la machine ? Celle-ci n’est qu’une mécanique logique, elle ne connait pas le sens de l’honneur ni le respect des engagements ; elle fait ce qu’elle est programmée à faire, préserver la paix mondiale par tous les moyens. La caméra et le micro, en apparence désactivés la nuit, sont toujours là : écoutent-ils comme nos micros et caméras de smartphones et portables (même éteints) peuvent le faire si un opérateur le décide ? Ce n’est pas dit, mais soupçonné… D’ailleurs, Colossus a compris qu’on cherche à le déconnecter et il décide de donner une nouvelle leçon : puisque la raison ne suffit pas, la peur est de rigueur : paf ! deux missiles à tête nucléaire vitrifient deux villes de la carte, aux Etats-Unis même. Des millions de gens sont morts pour assurer à ceux qui restent la paix définitive.

Le docteur est prisonnier de sa créature, il ne peut qu’obéir. Le Système est désormais le maître du monde, jusqu’à ce que l’énergie de son réacteur s’épuise (mais il va sûrement y remédier !). Il assure que la guerre comme la surpopulation, la famine comme l’obésité, seront abolis, que le travail comme les loisirs seront assurés à tous en proportion raisonnable et rationnée afin de vivre longtemps. Un vrai socialisme réalisé, avec Plan neutre de gestion de la planète. Et les humains béniront la machine, ce nouveau Dieu qu’ils finiront par aimer et peut-être adorer. Devenu Père et Seigneur à la fois, il les guidera par force dans la voie de la raison et contiendra leurs passions comme un shérif.

Le vieux rêve chrétien de Cité de Dieu – ou de société communiste – est enfin réalisé, au détriment de la liberté. Mais la liberté n’est-elle pas la tentation du diable ? Laisser faire, n’est-ce pas inciter à pécher ? Avoir à sa disposition tous les possibles n’est-ce pas une illusion ? Chaque humain est programmé par ce qu’il est, la façon dont il a été éduqué et la société dans laquelle in vit : où est donc sa liberté ? Le message – logique – de l’ordinateur rejoint le marxisme anti-système comme l’hégélianisme issu du modèle catholique romain. Subversif, le film conteste l’essence même des Etats-Unis : le pionnier individualiste qui se fait tout seul (self-made man), le laisser-faire des instincts et passions (capitalisme), la liberté de vouloir toujours être plus et gagner (complexe militaro-industriel).

Par son orgueil, l’humanité a sauté au-delà de sa condition pour créer un monstre. Non pas un sur-humain mais un post-humain, créant non pas un transhumanisme mais un pur machinisme. Cette fois, contrairement à l’ordinateur embarqué HAL de Stanley Kubrick (dont le film est sorti trois ans avant), la machine a gagné ! C’était en 1970.

DVD Le cerveau d’acier de Joseph Sargent (Colossus, The Forbin Project), 1970, avec Eric Braeden, Susan Clark, Gordon Pinsent, William Schallert, Leonid Rostoff, Movinside 2017, €18.84 

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Les nerfs à vif de John Lee Thompson

Le titre américain peut se traduire comme « le cap de la peur » ou « la peur au collet » ; il dit bien l’atmosphère angoissante du film. Le noir et blanc de la vengeance initiée par le crime face à la justice instaure un climat de souricière : que faire ? Toute action raisonnable est barrée. Un cap est franchi, où la société est impuissante. A chacun de se débrouiller pour survivre…

Cette mise en situation est très américaine, dans un pays où le collectif ne compte que dans les communautés religieuses des bleds agricoles. Pour les autres, chacun pour soi !

Sam Bowden (Gregory Peck) est avocat installé dans une petite ville tranquille. Un jour, en sortant du tribunal, un homme l’aborde en lui subtilisant ses clés de voiture alors qu’il est au volant et qu’il s’apprête à démarrer, farfouillant une seconde dans sa sacoche pour vérifier on ne sait quoi. Max Cady (Robert Mitchum) est un puissant animal portant panama et cigare, qui se rappelle à son bon souvenir. Car, il y a huit ans et demi de cela, Sam a témoigné contre lui dans une affaire d’agression sexuelle. Il a vu de ses propres yeux comment Max traitait les femmes – à coups de poing.

Depuis, dans sa prison où il s’est morfondu, Max a rêvé chaque jour de tuer celui qui l’avait fait enfermer. Puis il a réfléchi, car cette brute est douée de ruse. Il a fait son affaire à son ex-femme, remariée avec un plombier qui lui a enfournée une flopée de gosses. Son affaire, c’est-à-dire la menace physique sous les coups, l’écriture sous contrainte d’une lettre d’amour désirant le revoir pour une nouvelle nuit de noce, puis une orgie de trois jours avant de relâcher sa proie, meurtrie, essorée, mais sans moyen juridique d’accuser de viol répété son ex-mari – puisque la lettre existe. Car Max a étudié le droit en prison, à sa manière obsessionnelle, dans le but de se venger.

Après la première passe d’arme verbale avec Sam, Max le poursuit partout où il va, au bowling, sur la côte, se contentant d’être là en arborant un sourire satisfait, distillant des menaces de plus en plus précises concernant la femme et surtout la fille de l’avocat. Ce n’est pas pour rien qu’il lui conte comment il s’est vengé de sa propre femme, après la prison, parce qu’elle l’avait laissé tomber.

Sam se sait menacé. Cady connait sa maison, a empoisonné sa chienne en plein jour – mais pas de preuve. Son ami inspecteur (Martin Balsam), à qui il demande conseil, ne voit rien qu’il puisse faire en-dehors de la loi : vérifier que Max Cady s’est bien enregistré comme tout détenu sorti le doit auprès de la police de la ville, vérifier ses moyens d’existence pour le coffrer en délit de vagabondage, le mettre en cellule de dégrisement pour la nuit au sortir d’un bar. Mais rien n’y fait, la loi ne saisit ni l’intention ni la menace verbale, seulement les faits : les actes, les écrits, les témoignages.

Un détective privé (Telly Savalas), plus libre que la police, est engagé pour voir s’il n’y aurait pas moyen de coincer Cady. Mais celui-ci est adroit et ne commet aucune erreur. Il va même jusqu’à provoquer Sam en lui rappelant son témoignage et ce qui risque de s’ensuivre sur sa fille, lorsqu’il lève une poule conne dans un bar et la tabasse rudement dans un hôtel. Le temps que le détective alerte la police, il a filé par la porte de derrière et tellement terrorisé la fille qu’elle ne veut pas témoigner et s’enfuit par le premier autocar en partance.

La justice est faite pour les êtres humains, mais que peut-on contre une bête ? C’est la conclusion à laquelle arrivent les raisonnables : l’avocat, le commissaire, le détective. Le tuer serait un meurtre qui mettrait Sam au banc de la société et détruirait sa vie et sa famille – réalisant ainsi la vengeance de Cady. Il ne reste comme moyen que celui des chasseurs envers un animal trop puissant : le piège.

Sam va donc simuler un départ en avion vers Atlanta, après avoir planqué femme et fille dans une péniche amarrée dans un bayou. Avec un adjoint du shérif local, demandé par l’inspecteur, il va revenir et surveiller les femmes, tandis que le détective va tout faire pour être suivi jusqu’à la planque. Max Cady ne pourra que venir se venger et il sera pris en flagrant délit.

C’est à peu près ce qui se passe, sauf les inévitables dérapages du trop beau scénario. Je ne vous dis pas comment tout cela finit, sauf que c’est bien haletant, avec bagarre dans la boue et empoignade des femmes terrorisées. Une ambiance d’obscurité glacée à la Hitchcock (John Lee Thomson est né en Angleterre), malgré une musique parfois lourdement Hollywood.

Robert Mitchum, torse nu et pieds nus pour nager vers la péniche, apparaît comme une sorte de zombie effrayant, ayant presque tous les accessoires du diable : la puissance physique, la nudité sensuelle, le langage rauque et les invites sexuelles. Les Yankees n’en ont jamais fini avec la Bible, ni avec le monde en noir et blanc qu’elle suggère. Max Cady est le Mal, sa ruse en fait l’incarnation du Malin. Il a la poitrine velue et ne manquent que les pieds de bouc et la queue dressée pour être comme son Maitre…

Gregory Peck joue l’homme sain et installé dans la société, beau, professionnel et décidé, jamais en marge de la loi. Même au tout dernier moment, comme si les bêtes devaient être traitées en humains (ce qui, aujourd’hui, ressurgit dans la pensée Vegan, signe de faiblesse vitale).

Quant aux femmes, elles ont le rôle hystérique conventionnel de tous les films américains jusqu’aux dernières décennies. La fille (Lori Martin), bien qu’arrivant à peine à l’épaule de son père, est habillée et coiffée comme une adulte en miniature, toute d’émois et de niaiserie, ne sachant jamais comment réagir. L’épouse, bourgeoise emperlée et emberlificotée dans ses robes serrées, fait toujours comme si de rien n’était, ne pouvant imaginer une seconde que le Mal existe ni qu’elle pourrait faire attention. Elle va faire une course « de quelques secondes » – qui durent un bon quart d’heure – alors que sa fille sort du collège et que le méchant rôde ; elle reste hypnotisée par l’apparition de Cady sur la péniche où elle se croyait en sécurité, sans même saisir le couteau de cuisine qui se trouve à portée. Toute une époque de femelle comme soumise au modèle chrétien de vierge et mère !…

Depuis le 11-Septembre, les Américains ont appris non seulement que le diable existe toujours, malgré l’avancée du niveau de vie, mais que ni la loi ni la technologie ne protègent in fine de qui vous veut du mal. Il s’agit de garder toujours les réflexes de survie des pionniers face au monde hostile. L’être humain qui se réduit au rang de bête doit être traité comme une bête, pas comme un homme. Car, lorsque tous les moyens sociaux sont épuisés, c’est lui ou vous.

DVD Les nerfs à vif (Cape Fear) de John Lee Thompson, 1962, avec Gregory Peck, Robert Mitchum, Polly Bergen, Universal Pictures France 2016, blu-ray €6.75

Un remake de Martin Scorsese avec Robert de Niro en Max, sorti en 1991, n’a pas la même intensité, introduisant le sexe et la culpabilité chrétienne dans la famille Bowden et faisant de « la bête » une sorte de justicier.

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Le voyage fantastique de Henry Koster

Nous sommes en Angleterre après la guerre ; l’industrie aéronautique de la perfide Albion est florissante, ultra-moderne, et ses usines produisent des avions de ligne dernier cri. Le plus récent, le Reindeer, a un nom qui signifie le renne en référence à son double empennage de queue figurant les bois de l’animal.

C’est justement cette queue qui pose problème. Comme souvent en statistiques, la « queue de distribution » est négligée car réputée « négligeable » selon les calculs, mais lorsque l’événement se produit, il est catastrophique. C’est ce que tente de montrer un savant Cosinus (James Stewart), lunaire, maladroit et emporté dans le tout-calculable.

Il est sympathique et touchant, Theodore Honey (James Stewart, excellent en Monsieur Hulot matheux). Son nom signifie le miel ou le chéri… Il vit dans une banlieue banale et se trompe presque toujours de porte en rentrant chez lui car toutes se ressemblent dans ce grand ensemble ; il a perdu sa femme par un événement statistique rare, la tombée d’une fusée V2 juste sur elle, après avoir vu un film où joue l’actrice glamour Monica Teasdale (Marlene Dietrich) ; il a élevé sa fille comme un mathématicien, jouant avec elle à des jeux de calculs sur la grande pyramide. Il a surtout une obsession : prouver que la queue du Reindeer produit par son usine ne résistera pas aux vibrations passées 1440 heures de vol.

Comme l’avion est récent, il n’y a eu pour le moment qu’un seul accident, mal élucidé, dans la région peu accessible du Labrador. « Erreur de pilotage », dit-on pour se rassurer. Mais les pilotes de chasse, qui ont fait leurs classes durant la guerre, ne le croient pas. Honey teste les vibrations sur l’empennage dans un immense hangar, mais ne peut le faire que 8 h par jour à cause des plaintes contre le bruit des riverains. Il n’a donc pas de « preuve » que l’empennage peut casser.

Comme il est reconnu comme savant ingénieur et a sa place dans l’entreprise, la direction prend en compte son hypothèse (aujourd’hui, il serait viré). A lui de se rendre au Labrador pour retrouver et examiner la queue du Reindeer crashé. Mais voilà… pour se rendre de l’autre côté de l’Atlantique, il faut y aller en avion. Et la compagnie qui dessert le Canada est équipée d’avions Reindeers. C’est donc dans l’un de ces appareils que monte Honey, sans le savoir.

Lorsqu’il s’en aperçoit en vol, il prend peur. Moins pour lui-même que pour l’hôtesse charmante qui lui attache sa ceinture et lui offre du café (Glynis Johns), et surtout pour l’actrice Monica Teasdale qui a pris place dans la rangée d’à côté. Il ne veut pas que ces belles personnes disparaissent à cause d’une erreur technique. Il incite donc l’actrice à aller se réfugier près de la cloison des toilettes où le réchaud boulonné de la cuisine renforce la structure. En cas de crash, elle pourra sortir par une trappe toute proche.

Monica Teasdale est un moment émue de l’histoire que lui conte cet étrange Monsieur ; il lui dit combien sa femme était amoureuse de ses films et qu’elle se doit de continuer pour le bonheur de l’humanité ; il lui explique sa théorie sur la fission des atomes du métal au-delà d’un certain nombre de vibrations. Elle se demande s’il la drague et l’encourage à aller voir plutôt le capitaine, qui règne à bord comme sur un bateau, avec son équipage de copilote, de radio, de mécanicien et de navigateur (5 personnes pour une trentaine de passagers, aujourd’hui il n’y en a plus que 2 pour quatre cents personnes !).

Le capitaine pilote prend en compte son hypothèse et rend compte à la compagnie, à Londres (aujourd’hui, il le ferait interner). Mais le temps que les bureaucrates se réveillent et arrivent à trouver le dirigeant qui veuille bien prendre une décision (aujourd’hui pareil…), le point de non-retour est atteint, celui qui rend le point d’arrivée plus proche que le point de départ. Les protagonistes attendent donc anxieusement la rupture, imminente selon l’ingénieur, car l’avion comptait déjà 1422 heures de vol à son départ de Londres…

Après un atterrissage en urgence à Gander sur Terre-Neuve, rien ne s’est passé et le capitaine est furieux. Il a coupé deux des quatre moteurs de cet avion à hélices sur la suggestion de Honey afin de diminuer les vibrations, mais a pris déjà près de 2 h de retard. Les passagers sont énervés et ne comprennent pas. L’équipe chargée d’examiner à la loupe l’empennage au cas où ne trouve rien. Mais ils ne peuvent rien trouver, car la théorie est que le métal fissionne brusquement.

Comme l’avion doit poursuivre sa route vers Montréal, Honey, alors qu’il discute avec l’équipage dans le poste de pilotage, ne trouve rien de mieux que de pousser le levier du train d’atterrissage. L’avion ne peut pas repartir mais lui ne veut pas qu’il y ait des morts par ignorance. L’ingénieur est bien sûr maîtrisé, arrêté et renvoyé par avion militaire au Royaume-Uni, où il doit répondre de son acte devant la Compagnie.

Seul contre tous, il a refait trois fois ses calculs et est sûr d’avoir raison. C’était l’époque où l’on faisait confiance à la science, mais où l’on exigeait des preuves. La Compagnie, devant le scandale relayé par la presse, ne peut faire autrement que de poursuivre les tests sur la queue, mais cette fois 24 h sur 24. Si un autre accident se produisait, sa réputation et son modèle économique seraient perdus.

Theodore Honey a retrouvé son home et sa fille ; l’hôtesse de l’air est venue s’installer chez lui pour l’aider à surmonter cette épreuve ; l’actrice apporte des cadeaux, émue par la sincérité du bonhomme et flattée d’avoir été convaincue de servir le bien de l’humanité malgré la vanité du cinéma. Elle est un brin amoureuse de cet idéaliste qui a su trouver les mots qu’il faut pour redonner goût à son existence, mais se sait trop exigeante pour ne pas céder la place à l’hôtesse-infirmière, éprise de sens pratique, et qui materne Honey parce qu’il est incapable de vivre sur terre normalement. Le trio d’acteurs joue son rôle admirablement, Stewart en distrait un peu timbré, Dietrich en Dietrich plus vraie que nature, Johns en nurse entreprenante et amoureuse.

Le final est grandiose et hollywoodien, happy end, je ne vous en dis pas plus. C’est un beau film, humain et philosophique, qui remue beaucoup de choses. Même si son titre est mal choisi, laissant penser à de la science-fiction, alors qu’il s’agit de science et de fiction sans tiret (un autre film porte le même titre). Et même si certains effets spéciaux font un peu amateur (atterrissage et décollage par exemple).

Son message multiple est que:

  • la science doit être crue lorsqu’elle est sincère et non commandée par des intérêts particuliers ;
  • la technique est admirable mais doit être éprouvée sans cesse ;
  • les intérêts commerciaux doivent passer en second sur la vie des personnes ;
  • tous les métiers, du plus prestigieux (directeur de compagnie aérienne) au plus humble (hôtesse de l’air dans un avion), ont leur place et leur mérite – même celui du Cosinus qui déclare que, d’après ses calculs théoriques vérifiés auprès d’un moine tibétain et d’un pasteur de Louvain, les avions vont se crasher au bout de 1440 heures de vol…

DVD Le voyage fantastique (No Highway in the Sky) de Henry Koster, 1960, avec James Stewart, Marlene Dietrich, Glynis Johns, Jack Hawkins, Janette Scott, version anglaise sous-titrée en français, ESC distribution 2016, €24.99 

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Soleil vert de Richard Fleischer

Tourné il y a 35 ans avec une vision du futur dans 40 ans, ce film d’après un roman de science-fiction de Harry Harrison, est rattrapé par l’histoire. Ce qu’il met en scène est un fantasme : la fin de l’humain par le désordre engendré par l’humain. Ce ne sont cette fois pas des singes qui l’emportent, mais des multinationales monopolistes. Elles trustent les ressources, machinisent la production, minimisent le coût des ingrédients – et assurent leur domination en séparant leurs dirigeants en quartiers réservés de la masse des sans-emploi.

Nous sommes à New York en 2022 ; la ville comprend 40 millions d’habitants et compte 20 millions de chômeurs. L’été étouffe par 33°C. car la ville n’est pas aérée, les constructions entassées pour cause de surpopulation, et le soleil augmente la pollution. Le soleil qui donne la vie donne aussi la mort ; l’eau est rationnée, sauf dans le quartier chic où la douche chaude aussi longtemps que l’on désire est un luxe réservé. Le bas peuple vit dans la rue, dort dans la rue, le plus souvent torse nu, avec de curieux bonnets en forme de calotte chinoise pour se protéger des rayons solaires.

La mode Mao, en cette année 1972 où est tourné le film, sévit jusque chez les nantis. Le gouverneur porte une veste à col Mao, tout comme son nervi aux lunettes carrées et aux cheveux trop longs, au look de terroriste Carlos. L’anticipation n’est d’ailleurs pas vraiment imaginée : les télés ont de vieux écrans à tube et se mettent en marche par des boutons que l’on tire, les hélicoptères sont absents (quand on sait comment les utilisent aujourd’hui massivement les forces de l’ordre) et la sécurisation des quartiers chics laisse vraiment à désirer.

L’essentiel n’est pas là, mais dans le message alarmiste sur l’écologie, déversé ces années-là sur la planète par les ex-hippies californiens à Hollywood. Une écologie qui voit certes se détruire la nature, au point que les fermes sont désormais fortifiées et que de rares films ne subsistent pour montrer les cascades florissantes, les fleurs du printemps et les animaux en liberté. On ne projette ces images qu’à ceux qui se rendent au « Foyer », lieu aseptisé où l’on vous euthanasie en musique après vous avoir servi un verre de vin. Les montrer à tous susciterait des émeutes, alors que l’eau même est rationnée et que le peuple n’a vu depuis une génération un morceau de viande rouge ou un légume poussé en terre. C’est tout le sens du dialogue entre Robert Thorn (Charlton Heston) et Sol Roth (Edgar G. Robinson – mort durant le tournage), dans l’appartement bourré de livres (encore un anachronisme…) qu’ils partagent dans la ville.

Heston est un flic aux dents encore plus carnassières et à la mâchoire encore plus prognathe que d’habitude. Il est habilité à faire régner l’ordre de l’Etat totalitaire qui régit désormais un pays en pénurie chronique. Ce qui lui permet d’aller partout, y compris dans les quartiers chics lorsqu’un meurtre se produit, et d’y découvrir l’autre vie que l’on mène. Un riche, William R. Simonson (Joseph Cotten), au conseil d’administration de la multinationale qui a le monopole des carrés verts nutritifs (appelés « le Soleil vert »), se trouve assassiné par Gilbert (Stephen Young), un jeune rebelle blond, nerveux et dépoitraillé, que l’on a stipendié. Qui ? Pourquoi ? L’enquêteur est conduit à interroger (au lit) son « meuble » de 26 ans Shirl, bien doté par la nature (Leigh Taylor-Young), puis (à coups de poing) son garde du corps Tab Fielding (Chuck Connors) qui vit trop bien pour être honnête, enfin le curé de la paroisse (Lincoln Kilpatrick) où le riche allait se confesser.

Si le peuple baise égalitaire, les femmes n’étant pas mieux nanties que les hommes, les puissants ont à leur disposition du « mobilier » (furniture) féminin fourni avec l’appartement. Ces dames putes remplacent les robots du futur, que le film n’a pas su inventer – tout en conservant comme immémorial (et probablement biblique) le sexisme ordinaire de la domination mâle.

Si l’Etat encourage la vente de carrés alimentaires de couleur appelés « soleils » en guise de nourriture, les puissants ont à leur disposition de vrais légumes et de vrais fruits, qu’ils se procurent dans des boutiques réservées, blindées et gardées. Mais le choix du peuple ne porte guère que sur trois couleurs : le rouge, le jaune et le vert. Le Soleil vert est bien plus nutritif et vient de sortir. Il n’est disponible que le mardi, car produit en quantités limitées par la société agroalimentaire Soylent dont le nom signifie soyeux, mais aussi semblable à du soja. Sa publicité évoque le plancton récolté en mer. La foule se presse aux heures d’ouverture des magasins, récrimine contre le rationnement de ce produit-miracle, et est réprimée lestement par des « dégageuses » – machines qui plairaient tant au Mélenchon ! Ce sont des bennes à ordures munies à l’avant d’une pelle de bulldozer. Les gens ne sont que de la matière à traiter, pour le respect de l’ordre comme pour l’économie du pays. Et l’on soupçonne déjà comment ils vont finir…

Le message du film montre en effet un lien entre pollution industrielle et réchauffement du climat, changement climatique et pénurie alimentaire comme hydrique, rationnement et société totalitaire, pouvoir et ségrégation des classes. Le grand thème économique de ces années 1970 était « la multinationale », sa puissance super-étatique, sa liberté mondiale, son ordre nouveau au service de l’argent. L’écologie était vue comme une révolte libertaire contre ces puissances : industries, monopoles, supranationalité. Depuis les écolos sont devenus gauchistes, jetant la liberté aux orties sous le voile arachnéen du discours…

Le fameux plancton qui donne son nom au Soleil vert disparaît peu à peu des océans entre 1979 et 2019, comme en témoigne un rapport sur papier glacé en deux volumes que l’enquêteur découvre dans l’appartement de la victime. Tout l’incite à chercher pourquoi la multinationale veut cacher des choses, et pourquoi elle a commandité le meurtre de l’un de ses dirigeants. La réponse est simple : parce qu’il a tenté de se confesser. Pourquoi cette lâcheté intime ? Parce que l’Amérique reste irrémédiablement contaminée de Bible (même au futur), ne pouvant réfléchir par elle-même sans se référer au Livre. S’enrichir n’est pas pécher, mais avec certains ingrédients, ça l’est ! Et les affres de la conscience coupable conduisent à la trahison de ses pairs – qui préviennent ce risque, froidement. C’est ainsi que tourne l’économie des Etats-Unis depuis l’origine. Et que crèvent la terre et les hommes, si certains peuvent s’enrichir tant et plus, et vivre comme au paradis avant de mourir.

Sol est allé se renseigner à « l’Échange », bibliothèque où subsistent de vrais livres (le papier connait lui aussi la pénurie) et où se réunissent des sages dont l’avis compte encore auprès d’instances internationales. Il leur livre les rapports de Soylent – et les conclusions que les sages en tirent lui enlèvent tout espoir en l’humanité. Trop vieux pour s’adapter, il se résout à en finir et s’inscrit au « Foyer ». C’est lors de ses tous derniers instants, aux accents de la Sixième symphonie (Pastorale…) de Beethoven, qu’il avoue à son ami Robert Thorn le soupçon du comité et l’encourage à apporter des preuves en suivant la filière. Le détective suit son cadavre jusqu’à l’usine sanitaire où tous les morts sont « traités ». Il découvre, malgré les gardes, comment la chair humaine décantée en bacs devient carrés alimentaires, seules substances nutritives de masse et pas chères qui peuvent contenter la foule des consommateurs sans moyens. Révéler la fin n’est pas un scoop, chacun avait deviné bien avant…

A son retour, Thorn (dont le nom signifie « épine ») est attendu par la police, celle du gouverneur qui ne veut pas que ses intérêts soient lésés. Le spectateur se demande si son supérieur, le lieutenant noir Hatcher (Brock Peters), qui arrive soigneusement après la bataille alors que Thorn gît, gravement blessé par Tab Fielding qu’il a fini par avoir à l’ancienne, au couteau ébréché, va révéler au monde la supercherie de la multinationale et les manigances du gouverneur.

Mon avis est que non… L’ordre doit régner. Le pessimisme le plus noir était de mise dans les années au sommet de l’opulence, avant même la première crise du pétrole !

DVD Soleil vert (Soylent Green) de Richard Fleischer, 1973, avec Charlton Heston, Leigh Taylor-Young, Chuck Connors, Joseph Cotten, Brock Peters, Warner Bros 2003, 1h33, blu-ray €9.99, normal €7.50

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Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll

Harry (Sergi López) est un fils à papa à l’accent portugais qui n’a jamais rien fait de sa vie et qui ne supporte pas qu’on le contrarie. Ses parents arrivistes lui ont donné un prénom anglo-saxon prétentieux (Harold) jurant avec un nom d’immigré des années 70 (Balestero). Il s’est trouvé adolescent complexé dans un lycée du Cantal, à admirer son condisciple Michel (Laurent Lucas) qui écrit des poèmes et commence une nouvelle dans le journal du bahut. Comme par hasard, il le retrouve vingt ans plus tard dans les toilettes d’une autoroute vers le sud.

Ce n’est pas ce que vous croyez, Harry n’est pas homo, il saute toute jupe qui passe et est présentement avec Prune (Sophie Guillemin), une ravissante idiote au prénom niais qui adore la baise. Mais il a fait une fixation sur le créateur qu’était Michel, futur romancier croyait-il, et ne l’a jamais oublié. Il connait même par cœur un poème de lui, un rien grandiloquent, éjaculation métaphysique d’adolescent sur les poignards de nuit.

Plutôt collant – rien ne doit résister à son désir – Harry invite Michel, sa femme Claire (Mathilde Seigner) et leurs trois gamines infernales (Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata) au restaurant. Mais il fait très chaud, les enfants sont épuisés et énervés, l’antique auto familiale cliquette et n’a pas la clim (le cinéaste prend bien soin de ne jamais nous faire reconnaître la marque miteuse, sauf que le capot s’ouvre depuis le pare-brise). Il propose alors de « boire un verre » en les accompagnant jusque chez eux avec sa grosse Mercedes. Coincé par une politesse de lâche et bien qu’il n’ait pas reconnu Harry, Michel finit par accepter, demandant pour la forme à Claire si cela lui va. Celle-ci n’a pas d’objection valable et les deux voitures roulent vers la maison de campagne une ancienne ferme isolée au milieu de nulle part, à deux heures de route de « la ville » (Aurillac ?) où habitent les parents de Michel.

Peu à peu, insidieusement, Harry s’impose. Il prend dans sa voiture climatisée pour une partie du trajet Claire et la plus petite des filles qui pleure d’agacement ; il se propose de ramener Claire en panne au supermarché. Pour lui, habitué au fric et à ce que ses désirs de fils unique soient immédiatement réalisés, « il y a toujours des solutions ».

La chaleur a énervé toute la famille, la voiture médiocre en long trajet les a tous fatigués, la ferme en travaux constants est inconfortable, les grand-parents sont avides de voir leurs petites-filles tout de suite malgré « la double otite » de la plus jeune – et le ton monte vite entre les époux. Michel, qui n’a plus jamais écrit depuis ses 17 ans, enseigne le français à Paris à des Japonais. Il est pris par ses obligations familiales, son couple, sa ferme à restaurer, ses parents envahissants (Liliane Rovère, Dominique Rozan) – car il est le seul des deux fils à avoir réussi bourgeoisement un métier et une famille. Harry leur veut du bien, et ce qu’il leur propose au début n’est pas si mal : il leur offre une voiture neuve, un gros 4×4 Mitsubishi familial climatisé. Incompréhension, refus, acceptation provisoire sous forme de « prêt » – ce cadeau sera finalement digéré par la famille car vraiment utile, d’autant plus que la guimbarde initiale a des caprices de démarreur.

Fort de ce succès, Harry va plus loin. Il désire que Michel recommence à écrire, de ces textes qui l’ont ravi jadis. Qu’il reprenne par exemple la nouvelle inachevée intitulée « Les singes volants ». Le prof devenu adulte et rangé trouve cela « absurde », pour lui ces fantasmes sont du passé, il a d’autres préoccupations terre-à-terre indispensables. En bref tous les prétextes que l’on prend, une fois adulte, pour oublier ses élans d’adolescence et se réduire au rôle social que le système et les parents vous ont préparés. Harry, en ce sens, a raison de forcer Michel, d’instiller le désir de reprendre sa vie créatrice interrompue par la vie matérielle du couple et de la progéniture.

Mais Harry se croit tout-puissant, peut-être compense-t-il un complexe d’infériorité dû à ses origines, malgré la richesse transmisse par papa (dont le décès n’est peut-être pas innocent). Il veut régler un à un tous les problèmes et intimide chacun en disant carrément ce qu’il pense ; il manipule même les gens en les prenant au piège de leurs contradictions. Les parents de Michel sont-ils toxiques et envahissants ? Ils exigent de voir leurs petites-filles de suite, ont décidés sans en parler de refaire la salle de bain de la ferme du fils en rose « fuchsia », déprécient Claire devant elle… Ils doivent disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que d’emprunter une camionnette en livraison, de sonner à leur porte en pleine nuit, de les inciter à suivre pour aller au secours de Michel « qui a des problèmes », puis de les pousser dans le ravin. Ni vu, ni connu, le père de Michel était interdit de conduite sur les longs trajets en raison d’une maladie.

Le frère Eric (Michel Fau), venu pour l’enterrement, est un loser en pantalon cuir, veste de daim à franges, cheveux longs et amours compliqués, qui dénigre ouvertement les œuvres adolescentes de Michel retrouvées dans sa chambre. Il doit disparaître. Et c’est un jeu d’enfant que de l’inviter à monter dans la Mercedes pour le trajet jusqu’à la ferme où il s’est invité pour « la fin des vacances », puis de simuler une crevaison et de lui faire son affaire. En prétextant ensuite qu’il a vitupéré toute la famille et décidé de repartir chez lui. Qui va s’en inquiéter puisqu’il est ainsi : fantasque, et qu’il vient de rompre au téléphone avec celle (ou celui) qu’il baisait depuis deux mois. Cet instable, toxique lui aussi, ne manquera à personne.

Mais Sarah, la seconde des filles qui a dans les 5 ans, se tient derrière Harry lorsqu’il ouvre le coffre où gît le cadavre d’Eric et récupère le portable qui sonne pour le briser volontairement sur la carrosserie. A-t-elle vu ? A-t-elle compris ? Le spectateur saisit en tout cas à ce moment-là que Harry ne peut plus s’arrêter même s’il le voulait. Il lui faut faire le vide autour de Michel pour qu’il retrouve sa personnalité et son talent, qu’il se remette à écrire sans tous ces parasites qui lui sucent l’énergie. Lors d’une conversation, il s’en ouvre à son ex-condisciple qui, effaré, le renvoie dans ses buts en lui disant que chacun vit sa vie comme il l’entend, avec les compromis qu’il accepte, et que lui Michel par exemple, ne demande pas à Harry de se séparer de Prune qui « est idiote » parce que cela inhibe son intellect !

Harry, logique, se dit qu’il a raison et exécute Prune sur l’oreiller. Il descend le cadavre du second étage de la ferme par l’escalier, en pleine nuit, mais le bruit intrigue Michel qui s’était réfugié aux chiottes pour écrire. Car écrire à nouveau le titille et Claire ne comprend pas ; il en rêve, fait des insomnies, se lève alors pour griffonner assis sur le siège des toilettes. Au vu de Harry qui farfouille pour trouver un sac afin d’envelopper la tête ensanglantée de Prune, il se laisse embringuer dans le recel de cadavre, l’aide à transporter le corps jusqu’au puisard sans fond qu’il rebouche épisodiquement depuis des années pour empêcher les filles d’y tomber.

Encouragé par cette acceptation, Harry croit venu le moment d’en finir et de libérer Michel de ses liens bourgeois qui l’empêchent de créer. Il choisit deux couteaux de cuisine dans le tiroir et en tend un à son ami, lui proposant d’aller égorger Claire tandis que lui s’occupera des filles. Michel, sur les premières marches d’escalier face à lui, est sidéré. Comme Harry s’avance pour exécuter le plan qu’il a lui-même imposé, Michel résiste, passivement mais sans trembler. La lame du couteau s’enfonce dans les côtes de Harry et lui perce le cœur, cet organe physique dont il n’a pas l’équivalent affectif.

Car Michel a appris au contact de Harry. Celui-ci l’a réveillé de sa léthargie, il lui a montré comment devenir lui-même. Si Michel rejette absolument les excès de Harry, il convient qu’il ne lui faut en effet pas toujours se soumettre, ni aux enfants toujours plus exigeants, ni à son épouse qui attend lui tout et le reste, ni à ses parents qui le considèrent comme un éternel mineur. Il faut poser des limites. Michel regimbe contre Claire qui lui demande pourquoi il écrit ; il résiste de même à Harry lorsqu’il lui propose l’impensable : tuer sa femme et ses propres enfants. Harry mort, rien de plus simple que de lui faire rejoindre Prune dans le même trou. Qu’il rebouche à force de brouettes dans la nuit. Harry, énervé le jour d’avant, par un caprice d’enfant gâté a « eu un accident » avec sa belle voiture et est revenu à pied : il ne laisse aucun indice.

Et c’est un Michel épuisé mais apaisé qui voit le matin suivant, la tête claire au point d’écrire une nouvelle plus personnelle que sa femme cette fois apprécie, et de rentrer dans le silence des filles, calmées par la climatisation de la puissante voiture familiale, cadeau de Harry.

Aucun scrupule à avoir, nous dit le film ; chacun doit vivre sa vie avec le minimum de contraintes, surtout sociales et familiales. Nous sommes bien à l’orée du nouveau millénaire – avant tout égoïste et volontiers narcissique – où les enfants gâtés représentent la quintessence de la société (voyez Sarkozy ou Trump…). Les relations humaines sont toujours plus complexes que le simple dilemme entre amour et détestation : ceux que l’on aime peuvent être chiants ou même toxiques, à chacun de poser de nettes limites de ce qui est acceptable ; ceux que l’on déteste peuvent voir mieux que vous ce qui vous contraint, à chacun de mesurer le vrai qu’ils expriment. Le climat du film passe de l’ordinaire à l’exceptionnel, de la civilité à la sauvagerie ; il oblige à se recentrer sur ce qui importe le plus : sa création (ses enfants, son écriture). Ce n’est pas un film d’action mais de suspense – Hitchcock n’est pas loin !

DVD Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll, 2000 avec Laurent Lucas, Sergi López, Mathilde Seigner, Sophie Guillemin, Liliane Rovère, Dominique Rozan, Michel Fau, Victoire de Koster, Laurie Caminata, Lorena Caminata, M6 vidéo 2004, 112 mn, édition collector €24.80, édition simple €5.75

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Tempête à Washington de Otto Preminger

Nous sommes en pleine guerre froide, en 1961, et le président des Etats-Unis (Franchot Tone) doit choisir son Secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères). Lui est atteint d’une maladie grave incurable et n’en a plus que pour peu de temps ; il veut que sa diplomatie soit poursuivie avec un homme de talent, en qui il a confiance. Mais Robert Leffingwell (Henry Fonda) est un universitaire contesté, notamment par tout ce que la droite patriote, sinon nationaliste, compte de va-t’en guerre et d’empanachés d’honneur comme au 19ème siècle.

Comme toute nomination présidentielle doit être entérinée par le Sénat, selon l’excellent principe institutionnel des contrepouvoirs (check and balance), une commission d’enquête se réunit, que le chef de la majorité (Walter Pidgeon) confie à un jeune sénateur du parti Brigham Anderson (Don Murray). Le leader de l’opposition Seabright Cooley (Charles Laughton), dinosaure de la politique et sénateur de la Caroline du sud (état jadis sécessionniste) depuis quarante ans veut à tout prix empêcher cette nomination qui reviendrait, selon ce « patriote » ultra-conservateur, à « négocier » avec les communistes de l’URSS – donc à brader « la civilisation » au nom d’une promesse de paix illusoire. Mais aussi au souvenir d’une vieille rancune où Leffingwell a démontré que Cooley mentait.

Le maccarthysme vient de sévir aux Etats-Unis et toute personne soupçonnée d’avoir eu des sympathies communistes est considérée comme un suppôt du diable. Leffingwell a été à des réunions à Chicago lorsqu’il était étudiant, pour comprendre et par vague idéalisme adolescent (ce qu’il explique à son fils de 14 ans – Eddy Hodges). C’est donc toute cette « affaire » que ressort le laid et pervers Laughton, en citant un témoin de l’époque. Fonda est obligé de mentir à la commission pour épargner un ami venu comme lui aux réunions, qui officie désormais au ministère des Finances. L’engrenage de la machine démocratique se met alors en place.

Le président veut Leffingwell et il est pressé ; le Sénat veut faire les choses dans les formes ; le président de la commission croit de son devoir d’appliquer la procédure la plus stricte. Les partis s’agitent, chacun voulant manipuler l’autre au nom des Grands Principes par la sortie d’affaires personnelles insignifiantes. C’est ainsi que Henry Fonda se voit reprocher d’être resté crypto-communiste parce qu’il croit à la négociation et à la diplomatie plutôt qu’au gros bâton à la Trump. C’est ainsi que le président de la commission, nommé par son parti, se voit harcelé au téléphone par des extrémistes de ce même parti (ancêtres des Tea-partisans d’aujourd’hui) ; on lui reproche une liaison homosexuelle d’un instant, lorsqu’il était à l’armée, avec un certain Ralph qui est aujourd’hui dans la dèche et ne trouve rien de mieux que de se prostituer dans un bar gay de New York. A cette époque – pas si reculée et que les extrémistes conservateurs font tout pour voir revenir, aux Etats-Unis comme en Russie et en Turquie – le simple soupçon de gaieté valait soupçon de communisme, donc diabolisation automatique.

La commission d’enquête doit étudier et entériner (Advise and Consent) la nomination, mais chacun sort ses « affaires » comme la gauche hollandaise aux abois avec Fillon. Le patriotisme guerrier de Laughton, qui se fait applaudir, est efficacement contré par les réalités de la guerre rappelées par Fonda, qui se fait applaudir en retour. Les deux positions sont légitimes, l’une plus dangereuse que l’autre et peut-être plus archaïque, mais compréhensible. Ce qui va départager le choix sera la série de coups bas personnels, de faux témoins et de chantages que chacun se croit obligé de dégainer « pour son parti ». Belle excuse des lâches qui oublient l’humain pour jouer à la politique. Ce pourquoi j’ai toujours profondément méprisé les politiciens, surtout ceux qui se présentent comme les plus vertueux (« responsable mais pas coupable », « Moi président… »). Je préfère les cyniques assumés à la Pasqua, très Charles Laughton si l’on y réfléchit.

Car, au fond, la « vraie » politique américaine se joue entre membres de la même aristocratie sociale, qui se pique d’être gentleman et ne dépasse pas certaines limites. Ce pourquoi le jeune loup technocrate auteur du chantage, sénateur entouré de conseillers techniques (une nouveauté à l’époque), préfigure les loups de Wall Street dans la finance et autres « sans scrupules » à la House of Cards. Des salauds, au sens de Sartre, des gens à mépriser absolument, pour qui seule compte la fin et pas du tout les moyens. Au point de pousser au suicide le jeune sénateur Anderson, papa d’une petite fille, qui préside la commission sénatoriale. « On » veut qu’il soit moins impartial et qu’il pousse la commission à entériner le choix du président. Comme d’habitude les royalistes le sont plus que le roi et l’extrémisme des jeunes sénateurs du parti font plus que le président n’aurait voulu : ils tuent l’un des leurs !

Le projecteur se déplace donc du communisme vers l’homosexualité, de la politique vers les affaires, du patriotisme (légitime) aux saloperies (méprisables). Et à la fin les deux leaders de partis, Charles Laughton et Walter Pidgeon, se congratulent de voir la procédure respectée et la vraie politique reprendre ses droits sur la merde humaine. Qu’ont donc à voir avec l’intérêt général (politique) les minables attaques (personnelles) sur chacun ? Elles manifestent plutôt l’arrivisme forcené, la haine de classe, la violence de bande des intérêts très particuliers.

Le président va mourir, le vice-président (Lew Ayres) prendre constitutionnellement sa place, le sénat repousser l’investiture de Leffingwell – le nouveau président choisira un Secrétaire d’Etat qui lui convient.

Plus de cinquante ans après, ce grand film américain reste très actuel. Avec Trump et l’absence totale de scrupules pour la vérité de ses sbires partisans, avec Hollande et la sortie immonde des « affaires » sur Fillon au moment crucial, avec les officines dans l’ombre qui ne cessent d’alimenter la presse à scandale sur tout et n’importe quoi, au détriment des vrais problèmes de tous. Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. D’où l’efficacité de la Constitution américaine, probablement meilleure que la nôtre, qui offre des contrepouvoirs démocratiques aux décisions de chaque acteur important.

DVD Tempête à Washington (Advise and consent) de Otto Preminger, 1962, avec Henry Fonda, Charles Laughton, Walter Pidgeon, Don Murray, Franchot Tones, Lew Ayres, Artedis films 2014, 142 mn, €18.39

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Le Dernier des Mohicans de Michael Mann

Tiré du roman de Fenimore Cooper, paru en 1826, le film de 1992 en est la simplification, la modernisation et la mise aux normes d’Hollywood. Il s’agit d’aventure et d’amour, de sauvagerie et de civilisation, de nature et de culture. C’est un bon film, mais ceux qui ont eu leur imagination enflammée enfant par Œil-de-Faucon – appelé aussi Longue-carabine – ne devront pas relire le livre. Tout est en effet changé dans le film, sauf la trame.

Nous sommes au Canada en 1757, durant la guerre de Sept-ans que le niais roi Louis XVI conclura en livrant ces « quelques arpents de neige » contre de minables rectifications de frontières en Afrique. Un jeune homme blanc, Nathanaël alias Œil-de-faucon (Daniel Day-Lewis – 35 ans quand même lors du tournage), a été élevé depuis l’âge de 2 ans par un père mohican (Russell Means) après le massacre de ses parents et de ses sœurs sur « la frontière ». Dans la première scène du film, il chasse le cerf torse nu dans la forêt. Il est grand, vigoureux, en harmonie avec la nature. Mohican d’adoption, il se tient à l’écart des querelles d’honneur (et de commerce) entre les grandes puissances lointaines que sont la France et l’Angleterre. Lui se veut libre, comme les fermiers ses amis, qui vivent avec leurs deux petits garçons sur les marges du territoire huron.

Mais les puissances s’allient aux tribus pour entretenir la guerre et conquérir le territoire pour leur couronne respective. Les Mohicans sont du côté des Français, les Hurons du côté des Anglais. Fenimore Cooper rend ces derniers plus sauvages et cruels que les premiers. Si un Mohican sauve le gamin blanc, les Hurons se battent le corps peint et le crâne rasé sauf une touffe, et massacrent pour le plaisir de détruire. Ils ne gardent que les femelles pour les violer et en faire leurs servantes. Le film reprend et accentue cette dichotomie entre civilisation et barbarie, habillant les Mohicans et dénudant les Hurons, faisant des uns des sages en harmonie avec leur environnement et les autres des gorilles assoiffés de batailles et de destructions.

L’incitation à se défendre se fait volontiers tyrannie lorsqu’un général anglais exige des fermiers qu’ils se constituent en milice pour aider l’armée à conquérir. Quitter sa ferme, n’est-ce pas laisser sa famille à la merci des sauvages hostiles ? Inévitablement, c’est ce qui va arriver. Œil-de-faucon, son père et son frère adoptif Uncas (Eric Schweig) retrouveront la mère et les petits massacrés dans les ruines de leur ferme brûlée. Aucun miroir ni ustensile n’a été rapiné, signe qu’il ne s’agissait que de pure cruauté. Mais une trace de pas témoigne, en plus des blessures infligées au tomawak : ce sont bien les Hurons qui ont fait le coup.

Entre temps, le trio de Nathanaël refuse la milice et tente de gagner les terres vierges. Il se trouve devoir sauver un détachement de tuniques rouges marchant en ordre serré comme à la parade dans la forêt dense aux arbres centenaires. Les chevaux des officiers, surtout, font un bruit qui s’entend de loin. Le major prénommé Duncan (Steven Waddington) accompagne les deux filles du colonel Munro (Maurice Roëves), Cora (Madeleine Stowe) et Alice (Jodhi May), lequel tient le fort William-Henry. On se demande bien pourquoi les oies blanches ont rêvé de rejoindre le militaire dans une région en guerre ! Duncan a été trahi par son guide indien Magua (Wes Studi), Huron déguisé en Mohawk, qui s’est mis côté anglais pour mieux se venger du massacre de son village et de sa famille par le colonel Munro. Nathanaël et ses deux compagnons mettent en fuite les Hurons, qui ont quand même descendus 18 Anglais embarrassés de leurs longues armes à rechargement par la culasse et par leur uniforme peu propice à l’agilité.

Ils accompagnent Duncan et les filles au fort, où ils les remettent au colonel. Duncan, amoureux, demande en mariage Cora, mais elle refuse. Trop orgueilleux, rigide, imbu de sa classe, Duncan est certes un beau parti à Londres, mais mal fait pour les pays neufs. Or Cora s’est pris d’affection pour le Canada, ses espaces immenses, sa nature indomptée et ses habitants passionnés de liberté qui chassent et défrichent avec courage la terre, sans rien demander à personne. Quoi de mieux que le viril et vaillant Nathanaël dit Œil-de-faucon pour incarner cet idéal ?

Mais les Français du marquis de Montcalm (Patrice Chéreau) attaquent le fort ; ils ont des canons plus gros et plus nombreux, et des mortiers incendiaires redoutables. Ils avancent de 100 coudées par nuit, ce qui laisse à peine trois jours au fort pour se rendre. Un courrier envoyé au fort voisin, distant de 12 lieues dans le film, 5 dans le roman, verra sa réponse interceptée par les Français : le général de la place n’enverra aucun renfort, laissant le colonel se débrouiller tout seul. Ne reste que la reddition, dans l’honneur, avec ces ronds de jambes si français pour laisser évacuer les Anglais avec armes, munitions et couleurs, à la condition qu’ils reprennent le bateau pour l’Angleterre et ne reviennent jamais. Abstraction de l’honneur : les Anglais, pragmatiques commerçants, n’en ont rien à faire et Montcalm l’avoue, sur la remarque de Magua le Huron réaliste. Mais il a fait son devoir, il se lave les mains du reste.

Donc Magua fait attaquer ses Hurons qui massacrent les tuniques rouges, notamment ce colonel qui hait. Il aurait bien trucidé aussi ses filles, « afin que sa race s’éteigne » (propos devenus politiquement incorrects, signe que la pruderie intellectuelle inhibe de plus en plus le jugement…). Mais Nathanaël est là, vigilant comme Duncan, et empêche le forfait. Le jeune homme avait été arrêté par le colonel père – aussi bête que rigide – parce qu’il avait aidé certains miliciens du fort à quitter l’armée pour aller défendre leurs fermes – promesse que le général anglais leur avait faite avant qu’ils ne s’engagent. Dans la bataille, il se libère de ses fers alors qu’il était promis à la pendaison ; Cora lui avait avoué son amour deux jours avant.

Les deux filles (Cora et Alice) et les quatre hommes (Nathanaël, son père et son frère, et Duncan) se sauvent du lieu du combat en empruntant les canoës des Hurons. Ils descendent les rapides mais, à l’orée d’une chute, quittent les embarcations pour se réfugier sous la cascade. Ils espèrent que leurs poursuivants obstinés ne les verront pas et croiront qu’ils sont partis par la forêt. Ce n’est évidemment pas le cas, manière de maintenir le suspense. Sur le point d’être découverts, Nathanaël et ses parents sautent dans la cascade, laissant les filles et le major qui seront saufs – des prisonniers valant plus que leurs scalps.

Ils sont emmenés par Magua au camp huron où le grand sachem préside et écoute le récit des hauts faits et son appel à la guerre pour devenir par la force « les égaux des Blancs ». Œil-de-faucon s’avance, sans arme, et malgré les coups des jeunes guerriers stupides qui veulent se faire valoir, parvient à se faire entendre. Il prêche pour la paix, pour ignorer les Blancs et surtout ne pas leur ressembler. La haine engendre la haine, la guerre les massacres – donc l’extinction des Rouges, beaucoup moins nombreux que les Européens qui arrivent par bateaux entiers d’un continent en pleine explosion démographique.

Nathanaël, c’est un peu le « bon sauvage » à la Rousseau, l’être libre pré-révolutionnaire qui réalisera l’indépendance américaine une génération plus tard, mais revu pragmatique à l’américaine. Au contact des « Indiens », il a su changer son âme pour s’adapter au pays neuf. Beau car vigoureux et sain, familial par reconnaissance envers son père qui l’a adopté et son frère mohican, chasseur habile qui fait commerce de peaux et de fourrures sans surexploiter la faune (il remercie l’esprit de l’animal mort), il est ce pré-écologiste dont Henri-David Thoreau donnera quelques années après Fenimore Cooper la parfaite illustration libertaire.

Œil-de-faucon remporte le duel oratoire contre Magua, face au grand sachem. Ce dernier lui attribue Cora tandis qu’Alice assurera à Magua sa descendance et son service, et que Duncan sera brûlé en offrande aux dieux. Nathanaël, pris de pitié, lui logera de loin une balle dans le cœur à l’aide de sa longue carabine, afin de lui éviter les souffrances de Jeanne d’Arc. Une autre façon de souligner la noblesse humaniste de l’Ecossais face à l’hypocrisie égoïste de l’Anglais… Cameron, le nom des parents biologiques de Nathanaël dans le film, est en effet d’origine écossaise.

Mais Uncas, son frère de lait, veut sauver Alice dont il est amoureux par imitation. Le trio se met à la poursuite des Hurons, Uncas se bat avec Magua mais perd. Il est éviscéré, égorgé, et son corps va s’écraser au bas de la falaise. Alice, de désespoir de voir son promis mort et de devoir se soumettre au sauvage puant, se laisse tomber au pied de la même falaise, façon d’épouser dans la mort celui qu’elle n’a pu épouser vivant. Scène tragique où le père d’Uncas, face au paysage, se déclare « le dernier des Mohicans », sa descendance anéantie. Il tuera Magua dans un duel au tomawak.

Seul le couple blanc formé par Cora et Nathanaël restera sur la terre de ses ancêtres, future Amérique. Cette fin du film n’est pas la fin du livre, plus mouvementée, mais elle simplifie l’histoire pour s’adapter au format limité à 112 mn.

La musique de Trevor Jones et Randy Edelman donne un lyrisme à la mise en scène, montant en puissance avec la dramaturgie, tandis que les courses incessantes du souple Daniel Day-Lewis rythment l’action. Les batailles sont de véritables ballets, bien que le sang ne jaillisse guère à flot comme ce sera à la mode ensuite. Ni temps mort, ni morale, les faits s’enchaînent dans leur logique inévitable. On n’enterre pas les morts à la chrétienne car ce serait révéler les traces de son passage ; la guerre raciale des Indiens et des Blancs est clairement évoquée, même si une autre voie fut possible (celle de Nathanaël et de son adoption). Pas de langue de bois, des faits bruts.

La forêt, les clairières, les rapides, la cascade, le précipice final font passer le spectateur de l’horizontal au vertical, se terminant par une méditation sur l’éternité face au ciel étoilé (autre manière de Dieu), ce qui donne une dimension épique à l’aventure du début. Nous sommes au commencement d’une civilisation nouvelle dans un nouveau monde.

DVD Le Dernier des Mohicans (The Last of the Mohicans) de Michael Mann, 1992 avec Daniel Day-Lewis, Madeleine Stowe, Russell Means,  Eric Schweig, Jodhi May, Steven Waddington, Wes Studi, Maurice Roëves, Patrice Chéreau, Warner Bros 2002, €7.35

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Saint-Laurent de Bertrand Bonello

Mort à 72 ans, ce qui est jeune pour sa génération, Yves Mathieu-Saint-Laurent, né à Oran, s’est usé à créer. Tourmenté, homosexuel, immature, il s’est gavé de clopes, de drogues et d’alcool pour s’éviter. Dessinateur doué, entré chez Dior avant de fonder sa société grâce à son compagnon de six ans son aîné Pierre Bergé (Jérémie Renier) qui l’a aimé à 22 ans, vivre lui a coûté.

Un brin long (2h30), surtout au début, le biopic librement imagé prend son rythme, malgré les ruptures brutales de son entre certaines scènes. Le spectateur ne peut aimer Yves Saint-Laurent malgré son incarnation par Gaspard Ulliel (trop sain et trop musclé pour le rôle) ; peut-on aimer qui ne s’aime pas ? Le processus continu d’autodestruction par « fragilité » finit par lasser, combien aurait-on envie de coller son pied aux fesses de ce dandy enfermé par les femmes, entouré de miroirs et qui n’aime que les corps qui lui ressemblent ?

Malgré cela, Yves Saint-Laurent est une icône de la mode. Il a suivi et parfois précédé son époque, sensitif aux tendances de l’air : la « libération » de la femme (qui consiste surtout à adapter le caban de marin, le trench-coat flic, la saharienne aventurier et le smoking des hommes…), l’obsession sexuelle (les mousselines qui laissent voir les seins), la « création » spontanéiste.

Comme il a habillé le théâtre (Roland Petit, Jean-Louis Barrault, Luis Buñuel, François Truffaut, Alain Resnais) et les grandes stars médiatiques (Jean Marais, Zizi Jeanmaire, Arletty, Jeanne Moreau, Claudia Cardinale, Isabelle Adjani, Catherine Deneuve) il a été porté au pinacle de la mode.

Comme il a une sensibilité d’artiste, lui-même peint par Andy Warhol, Saint-Laurent s’inspire de Mondrian, Picasso, Matisse, Cocteau, Braque, Van Gogh, ce qui plaît beaucoup aux classes montantes qui se piquent d’Hârt (comme disait Flaubert) et qui se logent rive gauche. La fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent attire les artistes qui veulent percer et sa « reconnaissance d’utilité publique » en 2002, tandis que Pierre Bergé soutient le parti alors branché, finance les grandes causes médiatiques et devient maître du « journal de référence » en 2010. Qu’aurait été la France des années 1970 et 1980 sans Yves Saint-Laurent dirigé par Pierre Bergé ?

Une France superficielle, défoncée, préférant les mirages de la mode aux tristes réalités économiques, rêvant de changer la vie à l’aide des petites pilules de couleur, se voulant autre qu’elle est. Le dandy trop riche Jacques de Bascher (Louis Garrel) est à pleurer d’insignifiance, il emmène Yves l’inverti s’initier aux bosquets des Tuileries la nuit ; Loulou de la Falaise (Léa Seydoux) s’alcoolise ; l’autre muse Betty Catroux (Aymeline Valade) au beau corps ferme de blonde s’oublie dans la danse sous la musique assourdissante des boites underground, seins nus sous sa veste ; le chien Moujik (« mon fils » disait Saint-Laurent – un fils qui toujours obéit) avale gloutonnement les pilules extatiques tombées de la tablette des deux camés à poil sur le canapé… et crève. Crève-cœur pour le « maitre » immature et insouciant !

En regard, à peine suggéré mais présent, le monde des « petites mains » ouvrières, travailleuses d’étoffes, que ces célèbres artistes défoncés méprisent tout en affectant, par hypocrisie de communication, de leur rendre hommage. Comme s’ils étaient une même famille, comme s’ils ne gagnaient pas cent ou mille fois plus qu’elles. Yves Saint-Laurent donne deux billets de 500 francs à la couturière qui s’est « laissé avoir » et doit avorter – mais il demande à son contremaître « Monsieur Jean-Pierre » (Micha Lescot) de la virer à son retour – se comportant comme une ordure cynique. Pierre Bergé en affairiste logique est très brillant – même s’il exploite la pauvre petite chose fragile qui dessine pour son entreprise. Encenser un artiste à prétexte de gauche permet de mettre sous le tapis tout ce que l’idéologie refuse de voir, malgré ses grands mots plein la bouche et sa morale plein la (bonne, forcément bonne) conscience.

Cette immersion dans la psyché d’YSL, bien que trop longue, est plus intéressante que la bio pure et simple. Elle incite à imaginer plutôt que constater, se révélant plus « vraie » probablement que la réalité. Saint-Laurent sur le grill ? Pierre Bergé ne s’y est pas trompé, qui a renié le film.

DVD Saint-Laurent de Bertrand Bonello, 2014, Gaspard Ulliel, Jérémie Renier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amira Casar, Aymeline Valade, Micha Lescot, EuropaCorp 2015, €9.29

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Le retour de la momie de Stephen Sommers

Tous les ingrédients du film charmeur sont réunis : de l’action, de la mythologie, de la fantaisie, de l’aventure, et des personnages bien typés.

L’histoire est banale, il s’agit de dominer le monde « comme d’habitude », dit le héros Rick (Brendan Fraser), très understatement – ce terme anglais qui sous-évalue les choses en litote ironique. En 3067 avant notre ère, un roi qui se fait appeler scorpion (Dwayne Johnson) veut conquérir Thèbes l’égyptienne avec son armée de bédouins. Il est vaincu et l’errance dans le redoutable désert fait mourir de soif tous les guerriers. Sauf un, le roi scorpion. Il pactise avec Anubis, dieu des nécropoles à tête de chacal qui crée une oasis pour son protégé, Ahm Shere, ce qui le sauve. Mais à condition de lui vendre son âme… Le mélange de biblisme et de nécromancie égyptienne est très efficace pour l’imaginaire.

Après ce prélude, nous nous retrouvons en 1933. Huit ans plus tôt, l’archéologue anglais Rick et sa femme Evelyn (Rachel Weisz) se sont mesurés à la momie d’Imhotep (Arnold Vosloo). Ils explorent désormais les antres d’une pyramide pour, sur la foi d’inscriptions, retrouver le fameux bracelet en or du roi scorpion. Ils le trouvent, non sans quelques quiproquos et dérisions. Mais des malfrats qui les suivent déboulent et ce n’est que grâce à Alex, leur fils de « pas encore huit ans » (Freddie Boath – 10 ans dans le réel) et des mécanismes pyramidaux prévus pour empêcher les voleurs, qu’ils vont en réchapper. Avec le coffret qui renferme le bracelet.

De retour à Londres, le gamin qui adore l’Egypte et a « appris à lire les hiéroglyphes avec [sa] mère », essaie le bijou et celui-ci s’accroche à son poignet ; il ne peut l’enlever. Ce bracelet ne s’ouvrira que lorsque son porteur trouvera l’oasis perdue d’Ahm Shere et ressuscitera l’armée d’Anubis pour conquérir, une fois encore, le monde. Parmi les bandits venus récupérer le trésor dans le manoir près de Londres où la famille archéologue s’est retrouvée, Alex reconnaît un conservateur du British Museum, musée qu’il fréquente souvent avec la passion de son âge.

Grosse bagarre entre Rick, son beau-frère ruiné Jonathan (John Hannah), Ardeth Bay le chef des Medjai ami du Bien (Oded Fehr) et les sectaires du Mal armés d’armes tranchantes. Faute de trouver le bracelet, les bandits enlèvent Evelyn. Alex, qui a reconnu le conservateur, emmène son père, son oncle et le guerrier au British Museum où sa mère est sur le point d’être sacrifiée à Imhotep. La belle Anck-su-namun (Patricia Velásquez), sa fiancée de l’époque réincarnée (et rivale d’Evelyn dans une vie antérieure), ramène à la vie Imhotep le Grand prêtre, dont la momie trône au musée.

Grosse bagarre entre Rick, son guerrier et les adeptes, ce qui permet de récupérer Evelyn avant sa fin. Jonathan l’oncle, mort de trouille, casse la clé de contact de la voiture mais trouve un bus à impériale dans lequel la famille s’entasse. Mais l’immonde Imhotep, à peine sorti de ses bandelettes, lance à leurs trousses son armée de chacals-momies ressuscitée des vitrines.

Grosse bagarre-poursuite dans les rues de Londres, à la nuit tombée pour dramatiser. Dans l’histoire, le gamin qui ne se tient jamais tranquille est enlevé, le bracelet avec lui…

Imhotep emmène Alex, surveillé par un gros Noir musclé qui hait sa blondeur et sa faconde, de Karnak à Abou Simbel et Philae jusque vers cette mystérieuse oasis. Le gamin tente ingénieusement de s’échapper, descellant notamment le siège des toilettes dans un train à vapeur, mais il est rattrapé par Imhotep qui a des pouvoirs, et enchaîné. Il laisse alors des traces, sa cravate, la maquette du point de ralliement suivant façonnée avec un peu d’eau dans la terre. Procédé ingénieux car il est sûr que ses parents n’auront de cesse de le retrouver, confiant dans leur amour inconditionnel. Rick, Evelyn et Jonathan les suivent en dirigeable, guidés par une ancienne relation d’affaires de Rick. Le guerrier Ardeth Bay va, pour sa part, rameuter les tribus pour vaincre l’armée d’Anubis si elle parvient malgré tout à renaître.

Je vous passe la suite, d’acrobaties en grosses bagarres, avec un certain humour tout britannique. Nous sommes dans un film plus subtil qu’Indiana Jones, plus anglais qu’américain. Tout se résoudra in extremis, bien sûr, dans une apothéose catastrophique, évidemment. Evelyn mourra de la main de sa rivale ; elle sera ressuscitée par son malin de fils qui sait lire le Livre des morts puis se battra en duel avec son ex-rivale. Le conservateur sectaire sera châtié comme il le mérite ; Imhotep réussira presque à tuer le roi scorpion à l’aide du sceptre magique, mais… le Bien l’emportera in fine.

Nul ne s’ennuie, les invraisemblances sont celles d’un conte des Mille et une nuits, les caractères bien trempés. Ce qui fait le charme particulier du film est le gamin Alex, encore sept ans, à peine l’âge de raison, qui s’impose comme le parfait petit Anglais. Ce n’est pas le retour de la mômerie, car l’enfant a du sang-froid, du courage, de la hardiesse, de l’astuce, du fair-play, de l’humour. Tout l’inverse du Gavroche français car éduqué, discipliné, sorti de son trou. Il n’est pas mythe romantique mais bien le fils de son père, qui lui avoue combien il est difficile d’être père d’un tel fils. « Tu ne t’en tire pas trop mal », répond le garçon avec le même understatement irrésistible.

DVD Le Retour de la momie (The Mummy Returns) de Stephen Sommers, 2001, avec Brendan Fraser, Rachel Weisz, John Hannah, Oded Fehr, Arnold Vosloo, Patricia Velásquez, Freddie Boath, Universal Pictures France 2017, blu-ray €9.99

DVD La trilogie : La Momie + Le Retour de la momie + La Momie – La tombe de l’Empereur Dragon, Universal Pictures France 2010, simple €11.56, blu-ray €24.99

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Les Bronzés de Patrice Leconte

Quand les bobos s’amusaient, dans les années 1970, tout tournait autour du sexe. Sea, sex and sun, chantait Gainsbourg, en générique du film. Chacun venait au Club Med, seul ou en couple, pour baiser – si possible avec d’autres. C’est ainsi que Bernard (Gérard Jugnot) retrouve sa femme Nathalie (Josiane Balasko), que tous deux sont amoureux et mariés depuis cinq ans, mais qu’ils s’ingénient à se trouver des partenaires pour faire la nique à l’autre. Seul Jean-Claude (Michel Blanc) ne conclut jamais, cherchant sans cesse des « ouvertures », tel Sisyphe célibataire poussant son éternel rocher. Popeye (Thierry Lhermitte) est le dieu du lieu, animateur musclé qui nique plusieurs fois par jour, trois tonnes cinq de minettes dans la saison…

Ces gens-là, petit-bourgeois du siècle, pseudo-libérés après 68, viennent en Côte d’Ivoire comme ils iraient à Trouville. Ils restent entre eux, au chaud dans leur bande, passant d’un sexe à l’autre sans jamais déroger. L’Afrique alentour n’est qu’un décor de cinéma et les employés noirs – pourtant luisants, élancés et musclés – ne leur font nulle envie. Lorsqu’ils vont au village de cases, où les sollicitent des gamins demi-nus, ce n’est que pour rapporter des colifichets vendus à prix d’or et fabriqués industriellement, pas pour connaître le pays ni rencontrer leurs habitants. La mode, une génération plus tard, est aux « croisières », les villages de cases ont passé – mais l’idée est la même : rester entre soi, « s’en mettre jusque-là », flirter comme des collégiens, baiser si l’on peut (encore) – Amour, Coquillages et Crustacés titrait la pièce de théâtre du Splendid d’où est tiré ce film.

Revu près de 40 ans plus tard, le film garde quelques scène d’anthologie (la pesée des minettes, les blagues aux seaux d’eau aux nouveaux arrivants, Jugnot sous les poings du masseur, l’adolescente qui « aime la bite » selon Popeye devant ses parents, Michel Blanc qui échoue toujours… dont la copine s’est séparée « d’un commun accord » 48h après l’avoir connu, tentant un suicide au laxatif) mais il fait beaucoup moins rire. C’est que les bobos ont vieilli, et mal. Eux qui ne pensaient qu’à s’envoyer en l’air ont eu le sexe triste, ce que Houellebecq a bien décrit dans Les particules élémentaires. Déçus, frustrés, ils se posent désormais en moralisateurs : les seins nus (érotiquement peints dans une animation du club sous l’œil animateur de Martin Lamotte), le string très mini (que porte en permanence Christian Clavier), l’ensemble jean blanc à veste ouverte sur torse nu (que porte élégamment Thierry Lhermitte avant de baiser Balasko) – tout cela est désormais interdit, voire haram ! Les arrêtés municipaux comme les « je signale » des réseaux sociaux sont là pour gendarmer – sans parler de la morale de quaker véhiculée par les puritains des USA dans leurs séries globalisées. Ceux qui ont trop joui ne peuvent plus ; ils défendent à leurs rejetons de jouir comme eux, par revanche sur le destin.

La jeunesse de l’époque, plus dénudée que saine, plus longiligne que bien bâtie, était irréductiblement infantile. Ya du soleil et des nanas, Darladirladada ! Dans cette colonie de vacances pour adultes immatures, Thierry Lhermitte et Christian Clavier (26 ans), Dominique Lavanant (34 ans), étaient dans leur splendeur d’âge tandis que Gérard Jugnot et Michel Blanc allaient mûrir leur jeu et prendre de la bouteille.

Il faut avoir passé quelques jours de sa vie dans un Club Med pour comprendre combien cette époque de baise communautaire préparait l’ère narcissique d’aujourd’hui. Les bourgeois voulaient avoir du sexe sans conséquences (c’était avant les années SIDA), dans un milieu propice où les vêtements sont de trop et où l’agencement des cases offre toute liberté, sous le regard compréhensif (et un brin admiratif) de toute la société. Mais tout en gardant leur quant à soi bien bourgeois : la fausse camaraderie est manifeste quand Michel Blanc demande leurs prénoms aux deux pétasses Chazel et Lavanant, qui se racontent leur réussite sociale sur la plage. Quant à la nature, elle se rappelle aux touristes par une raie qui pique Bobo, ne causant qu’un chagrin d’amour à Gigi. Rien que ces surnoms enfantins disent combien cette génération élevée sous l’autorité s’est retrouvée perdue quand la liberté lui fut offerte ; elle s’est bien vite réfugiée dans le moralement correct, la tutelle d’Etat socialiste et la domination de classe. Comme papa.

Car le sexe est loin de l’amour : Jugnot souffre que sa femme se fasse « passer dessus par tout le camp », Lhermitte souffre de baiser sans que jamais une fille ne s’intéresse à autre chose qu’à son engin et à ses muscles de béton, Blanc souffre de ne jamais pouvoir conclure parce qu’il n’est ni beau, ni adroit, ni drôle.

On se lasse très vite des petits jeux sexuels, aussi vite que le touche-pipi en maternelle. Tout sentiment vrai ne peut qu’être absent, toute culture abêtie, réduite aux rengaines autour de la piscine ou aux sketchs plus ou moins comiques des soirées avant la danse. Ces bobos incultes, vains, égoïstes et indifférents aux autres seront mieux incarnés encore dans Les bronzés font du ski et dans Le Père Noël est une ordure.

Toute une époque !

DVD Les Bronzés de Patrice Leconte, 1978, avec Josiane Balasko, Michel Blanc, Marie-Anne Chazel, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Dominique Lavanant, StudioCanal 2008, 90 mn, blu-ray €15.00

Coffret Splendid 3 DVD : Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, StudioCanal 2004, €38.99

Le Père Noël est une ordure chroniqué sur ce blog

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Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière

Nous sommes chez les bobos de gauche parisiens qui habitent le 19ème arrondissement. Lui (Charles Berling) est prof de fac en littérature française de la Renaissance, elle (Valérie Benguigui), surnommée « Babou », prof de collège à Vincennes et syndiquée FSU. Ils invitent pour une soirée le frère de Madame (Patrick Bruel) qui s’enrichit dans l’immobilier et son épouse dans la mode (Judith El Zein), ainsi que leur ami d’enfance Claude (Guillaume de Tonquédec), trombone dans l’orchestre de Radio-France.

L’épouse rapportée arrive en retard dans ce coin isolé de Paris et doit grimper les cinq étages sans ascenseur (le chic popu des bobos arrivés) tout en étant enceinte. Durant son absence, les autres demandent comment le bébé va s’appeler. « La bonne nouvelle », déclare le macho de père méditerranéen Bruel, « est que c’est un garçon » ; puis il annonce que « la mauvaise » est qu’il n’est pas vivant. Première blague qui jette un froid glacial. Bon, on passe à autre chose, tandis que le « buffet marocain » à la mode chez les bobos férus d’exotisme misérabiliste s’installe (une fois de plus, semble-t-il au vu des mines désolées des habitués).

Bon, « comment allez-vous l’appeler ? » C’est simple un prénom, privilège traditionnel du père pour les garçons dans les sociétés normales. Mais pas chez les bobos : tout doit être collectif, tout doit être politiquement correct, tout doit être « moral », affirmer la filiation génétique, familiale, historique et intellectuelle. Alors le Benguigui de déclarer sans rire, après avoir laissé deviner sans succès, qu’il compte appeler son fils Adolphe.

Parce qu’il a lu le roman de Benjamin Constant, offert par son beau-frère si lettré, et que sa femme et lui ont adoré ce romantisme. Rien que de très classique ? C’est sans compter sur l’idéologie et les tabous « de gauche » des bobos branchés ! « Comment ? Adolf ? Comme Hitler ! ». Le Berling, lèvres pincées, s’en étrangle. Et la discussion s’enflamme, tandis que Babou bobonne fait des allers-retours entre la salle et la cuisine où son « buffet froid » nécessite on ne sait quels longs réchauffages. Une manière de montrer combien la « simplicité » affichée n’est que de la com’ et que c’est surtout l’apparence qui compte chez ces bourgeois qui se disent « libérés ».

Ce qui implique une liste de prénoms « interdits » par la morale politiquement correcte des années de gauche : ni Adolphe à cause de Hitler, ni Joseph à cause de Staline, ni Philippe à cause de Pétain, ni Francis à cause de Franco mais aussi de Heaulme – tueur en série lui aussi -, ni Auguste à cause de Pinochet, ni Paul à cause de Pol Pot (« c’est le même son, hein, comme Adolphe et Adolf ») !… Toute la bêtise crasse de la morale dominante et des tabous idéologiques de ces bourgeois promus par la fonction publique s’étale, dans ses contradictions.

Puisque le prénom pose problème, parlons d’autre chose. Mais comme l’agressivité affleure toujours chez ces « pacifistes » affichés, ce sont aussitôt les querelles de personnes qui surgissent : l’épouse rapportée qui se rebiffe, elle pensait à un prénom symbolique « qui ferait plaisir à la famille » et jette à la tête des moralistes qui se mêlent de sa vie privée le ridicule des prénoms qu’ils ont eux-mêmes choisis pour leurs enfants afin de se distinguer de la masse, de « faire original », de « bien marquer la différence » : Myrtille et Apollin…

Suivent les accusations réciproques : égoïste, radin, pédé. Tout ceci parce que le prénom Adolphe était une blague, inspiré d’un roman qui traînait dans le vaste foutoir-bibliothèque de ces bobos couverts de livres – mais qui n’ont pas la télé. Le couple veut, en réalité, appeler traditionnellement le bébé du prénom du grand-père : Henri. La famille rabibochée (les deux Benguigui et leurs conjoints) ne trouve donc rien de mieux pour défouler leur colère (immorale) que de se tourner vers le seul bouc émissaire à leur disposition : Claude. Il est surnommé Reine-claude, donc « prune » par les deux mâles qui le soupçonnent d’être pédé. Et défile toute la litanie des « preuves » qui sont autant de clichés xénophobes contre cette minorité déviante pourtant adulée à gauche : « tu es célibataire, tu aimes la musique et faire la cuisine, tu ne parles jamais de tes amies… » Toute la bêtise du conformisme bourgeois, repris sans distance par les bobos branchés qui n’aiment rien tant que d’être au chaud dans leur bande – tout en affectant d’avoir la conscience morale et l’esprit critique !

Mais l’agressivité se retourne contre eux, en bonne dialectique rappelée pourtant par le prophète de la gauche, Marx : Claude avoue avoir une liaison – et avec une femme – dont tous sont « très proches, d’ailleurs ». Le silence se fait, les imaginations travaillent, l’ambiguïté s’installe : non, ce n’est quand même pas !…

Bruel soupçonne sa femme d’avoir couché avec Claude, Berling soupçonne la sienne d’avoir fait de même. C’est pire : Claude couche avec la mère des Benguigui frère et sœur. Impossible ! Odieux ! Ce ne sont que remarques scandalisées chez ces bourgeois soi-disant non-conformistes, affichés à la pointe de la gauche, soi-disant libérés après mai 68 et confits en gauchisme anti-autoritaire. D’autant que la sœur reproche à son frère de toujours avoir été privilégié par ses parents, et à son mari de l’avoir exploitée pour réussir sa thèse et avoir la paix avec les enfants.

Eh bien, cette fois, tout est vrai. Ce n’est pas une blague. Pas de quoi grimper aux rideaux puisque c’est parfaitement « moral », dans les nouvelles normes de gauche moderne des familles recomposées et du mariage pour tous, de coucher avec une femme de 26 ans plus âgée. Et qu’il est tout aussi « moral » qu’époux comme épouse doivent participer à égalité aux tâches du ménage et à l’élevage des enfants.

Plus tard… le bébé naîtra et réservera une surprise. Restera le prénom à lui donner in extremis. Et « la famille » rassemblée affirmera sa force face à la morale collectiviste à la mode. La gauche, au fond, quelle blague ! un simple affichage pour faire bien.

Tiré d’une pièce de théâtre du même nom, ce film très dense réunit des acteurs convaincants dans leur rôle et critique de façon acerbe et irrésistible cette caste de nouveaux curés socialistes qui se croient l’avant-garde de l’avenir humain et veulent imposer leur conception du monde seule vraie.

Le rire naît des contradictions permanentes entre leur Morale brandie avec force – et les tristes réalités de leur vie quotidienne ; entre leur communication tonitruante et les ridicules petits faits ; entre leur apparence sophistiquée et la simple vérité.

Imaginez, hors de France, la vanité de cette bande de nantis à la conscience tourmentée ? Encore faut-il aller visiter l’étranger, quand on est bobo branché ancré dans les bandes même après la frontière : ils « font » en groupe, en ligue, en procession, « la » Chine, « la » Russie, et ainsi de suite. Comment peut-on vouloir imposer au monde entier l’inanité de son petit ego ? Le coq flamboyant trompetant au soleil qui se lève combien il est son égal en injonctions morales, les deux pattes ancrées sur son fumier…

Un très bon film – désespérément actuel – qui vous tient en haleine jusqu’au bout !

DVD Le prénom de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, 2012, avec Patrick Bruel, Valérie Benguigui, Charles Berling, Judith El Zein, Guillaume de Tonquédec, Pathé 2013, 1h40, édition simple €7.35, blu-ray €17.35

DVD 2 comédies : Quai d’Orsay + Le prénom, Pathé 2014, €19.00

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L’Arrangement d’Elia Kazan

Elia Kazan est cinéaste ; il est aussi écrivain. Il a publié un livre intitulé L’Arrangement en 1967, il en fait un film sous le même titre deux ans plus tard. Dans cette histoire, il parle de lui, de son père immigré grec autoritaire et commerçant, de sa trahison (il a dénoncé ses petits copains cocos à la commission des activités anti-américaines dans les années 50), des femmes et des relations tourmentées d’amour.

Eddie (Kirk Douglas), être anxieux et glacé, a une vie « de rêve », c’est-à-dire normale aux critères américains : métier dynamique dans la pub, admirable femme amoureuse (Deborah Kerr), une grande fille, une vaste villa à piscine dans un quartier calme de Los Angeles sous le climat californien, avec orangers, gouvernante, cuisinière et deux jardiniers, trois voitures dans le garage. Pourquoi, à 44 ans, en a-t-il soudain assez ? Il désire tout remettre en cause, s’arranger avec la vie pour repartir de zéro.

Est-ce un hasard si nous sommes en pleine remise en cause mentale, sociale et économique de l’époque 1968 ? Être contre la guerre du Vietnam, vouloir vivre en hippie au naturel dans la nature (Faye Dunaway nue hante les alentours de sa piscine dans ses fantasmes), changer de partenaire selon son désir, être ce que l’on souhaite et non ce que la société vous impose – notamment les parents puis la famille – tout cela est dans l’air du temps. Le modèle classique patriarcal-moral-autoritaire a fait son temps.

Ce pourquoi Eddie, après un réveil automatisé par la radio, la douche séparée de son épouse et de lui chacun dans sa bulle, le petit-déjeuner standard, les publicités omniprésentes pour la cigarette et autres futilités, dérape sur la route vers le boulot. Il se retrouve dans les embouteillages célèbres de Los Angeles, aussi vains qu’usants. Il enfile les rocades et les autoroutes, se trouve coincé dans sa petite voiture de sport entre deux gros camions, s’enfile dans un tunnel… Le voilà de toutes parts coincé ! Physiquement, affectivement, mentalement. Il commence par lâcher prise, les mains hors du volant, laissant faire le destin. Mais comme la petite voiture de sport tient la route, programmée pour aller droit elle aussi, il braque brusquement sous le train du camion voisin. C’est l’accident.

Il en ressort sans graves séquelles, mais changé. Il ne veut pas revenir travailler mais écrire, il ne veut plus vivre en couple avec sa femme comme si de rien n’était, il s’éloigne de sa fille toujours plus proche de sa mère et dont on apprend qu’elle a été adoptée. A l’inverse, il rêve à l’autre monde possible, l’autre vie qui a dévié, l’autre femme qu’il a aimée.

C’est à ce moment que le film prend sa dimension tragique et toute sa beauté. Les acteurs sont extraordinaires, ils investissent leurs rôles – peut-être parce que l’époque les y pousse. Kirk Douglas révèle son âme tourmentée, prise entre le respect du Père et son désir de vivre pour lui-même, entre son épouse aimante et bien parée Deborah Kerr (Florence) qui ne tient pas plus que cela au fric, et son amante d’il y a un an pulpeuse et sensuelle, Faye Dunaway (Gwen). Il quitte son boulot par un pied de nez, en proposant le cancer en pleine campagne de pub pour la cigarette ; il quitte la Californie pour New York ; il quitte sa femme pour son amante.

Mais celle-ci, accrochée hier et exigeante elle aussi, a été déchirée lorsqu’Eddie l’a quittée alors qu’elle jouait la nymphomane pour se faire désirer. Elle a eu un bébé, un garçon, dont elle affirme par dépit qu’il n’est pas d’Eddie alors que certains traits physiques témoignent du contraire et que son protecteur en titre est impuissant. Le bonheur n’existe que si l’on est en accord avec soi-même : tel est son credo, tel était celui d’Eddie avant que la réussite sociale ne l’emporte. Si l’on ne s’aime pas, peut-on changer ? Les liens familiaux et sociaux sont-ils trop forts ? Briser l’hégémonie du père, devenir lucide sur les évitements de sa mère, remettre en cause le mariage d’il y a des années – ce sont autant de ruptures qui font la question de la quarantaine.

Peut-on « s’arranger » avec la crise ? Cette façon de voir est très américaine, portée au libéralisme, à la négociation, au négoce. Pour une fois Dieu n’est pas présent dans le film – d’autant que la morale sociale des années 50 vient tout droit du machisme testamentaire. Sauf en repoussoir avec le prêtre d’hôpital qui « fait son boulot » au chevet du père qui devient sénile… mais qui préfère un pope ! C’est à chacun de régler ses problèmes, la Morale transcendante n’y aide pas, encore moins le code de conduite biblique.

Ce pourquoi le film alterne les scènes du présent et celles du passé, incruste dans l’image l’adulte d’aujourd’hui et l’adolescent d’hier, celui qui désirait et que l’existence a brimé. C’en est trop pour « la famille » : la mère veut faire interner le père avec l’aide de sa fille (la sœur d’Eddie), sa femme veut faire interner Eddie avec l’aide de sa fille et de son avocat-amant. Kirk Douglas va-t-il finir en asile, renfermé en lui-même comme s’il devait faire l’œuf pour éclore à nouveau ? Ou va-t-il fuir avec Faye Dunaway et son petit, comme il semble le désirer au fond de lui ?

Elia Kazan montre la violence de l’American dream, le formatage familial et social qu’il impose. Et combien la remise en cause globale des années 60 avait de profondes racines en chacun. Un peu hystérique, un peu haché, il faut un certain temps pour entrer dans le film – mais il laisse des traces durables grâce aux acteurs.

DVD L’Arrangement (The Arrangement) d’Elia Kazan, 1969, avec Kirk Douglas, Faye Dunaway et Deborah Kerr, Warner Bros 2006, €6.99

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William Faulkner, Les larrons

Un grand-père raconte à son petit-fils les quatre jours où il est devenu un homme, lorsqu’il avait 11 ans. C’est drôle, plein de rebondissements, d’expériences de la vie. Faulkner a écrit là son dernier roman, une histoire d’initiation universelle en langue parlée. Il paraît, en 1962, dans un monde qui change à toute vitesse, manière peut-être de retenir ce qui vaut pour tous les jeunes garçons à toutes les époques. Un mois plus tard, son auteur mourait d’un œdème pulmonaire aigu.

L’histoire se passe en 1905 et met en scène Lucius, petit-fils du propriétaire d’une des rares automobiles du temps, une Winton Flyer, le chauffeur Boon Hogganbeck et le nègre palefrenier Ned McCaslin, descendant de la même famille que le grand-père blanc, mais par une branche annexe. D’une maison enclose à une maison close via la maison sur roue automobile, de la ferme provinciale au bordel de la ville, le jeune garçon découvre le monde et les humains comme Huck Finn sur son radeau.

Boon profite de l’absence durant quatre jours du patron (le grand-père de Lucius) pour aller à la ville (Memphis) avec cette automobile qu’il aime conduire. Rien que cela est un périple, la poussière de la piste, les bourbiers à passer, ôtant chaussures et pantalons, le nègre caché sous la bâche qui se révèle passager clandestin en plein voyage et sera cause de tous les ennuis, le paysan qui laboure exprès la piste près du fleuve pour enliser les voitures et venir les en tirer avec ses mulets attelés pour quelques dollars… Une vraie leçon du capitalisme de rente.

Une fois à Memphis, la « pension de famille » promise par Boon s’avère être une maison close où des filles fort jeunes et très jolies reçoivent de vieux messieurs compassés. Mais comme nous sommes dimanche, tout est calme. Ned part à ses affaires, Boon gare l’auto devant la maison et tous deux entrent faire connaissance. Boon est raide dingue d’une pute dont il fera ultérieurement sa femme ; Lucius est invité à faire la connaissance d’Otis, fils de pute, qui a l’air d’avoir 10 ans mais en a en réalité 15, ce qui lui donne des obsessions autres que celles du gamin de 11 ans. Car cet âge, en cette époque, est celui où l’on accède aux fonctions d’homme : 10 ans pour cesser l’école et travailler, 15 ans pour aller au bordel, boire de la bière et baiser.

Lucius découvre, effaré, que le monde protégé qu’il a toujours connu est bien plus inquiétant qu’il ne l’imaginait. « Il y a des choses, des circonstances, des conditions dans ce monde qui ne devraient pas y être mais qui y sont, et tu ne peux pas leur échapper et en fait tu ne chercherais pas à leur échapper même si tu avais le choix, puisqu’elles aussi font partie du Mouvement, du fait d’avoir la vie en partage, d’être en vie » (chap. VII p.922 Pléiade). Il apprend peu à peu à gérer ses élans et ses émotions, à distinguer entre la vertu et la non-vertu, pour devenir un vrai gentleman du sud – qualité que lui reconnaitra son grand-père à la fin, cessant de le traiter en enfant. Il découvre aussi que, dans le sud des Etats-Unis, un Blanc ne pourra jamais voir le monde par les yeux d’un Noir.

Ned en effet, dès le premier soir, troque l’automobile (qui n’est pas à lui) contre un cheval de course (qui perd toutes celles qu’il entreprend). C’est alors la comédie pour reprendre possession de l’auto avant les quatre jours fatidiques… Ned est à la fois le grain de sable dans la machine, le démon qui fait avancer l’histoire et le rusé qui fait s’en sortir. Matois, il a reconnu dans ce cheval la même façon qu’un mulet qu’il eut jadis ; il veut le faire courir car il a une botte secrète. Toute l’affaire est alors de transporter le cheval à Parsham pour l’affronter à l’écurie d’un riche éleveur qui adore les paris. Gagner deux des trois courses permettra de racheter l’automobile et de se faire une galette. D’où l’entremetteuse du bordel qui connait un aiguilleur chef qui usera de ses relations pour, en pleine nuit, accoler un wagon supplémentaire et y faire entrer le cheval.

Lucius, pas vraiment conscient, consent. Il se dira plus tard qu’il a choisi de suivre et qu’il pouvait arrêter à tout moment. Mais il n’a pas repris sa raison, préférant l’aventure et l’imagination. C’est ainsi que l’on grandit. Lucius devenu grand-père raconte donc son éducation à son petit-fils pour faire son éducation. Mensonge (de Boon, de Ned), boisson, jeux d’argent, honneur des femmes (contre Otis, contre le sheriff violeur) – tout y passe de ce qui distingue un homme d’une brute. « On n’oublie jamais rien. Rien n’est jamais perdu. Ça a trop de prix » – tel est l’apprentissage de la responsabilité personnelle. Savoir dire non n’est pas toujours facile, mais évite de se laisser entraîner là où l’on ne veut pas aller. Si l’on dit oui, il faut savoir vivre avec ce qui suit. « Un gentleman accepte la responsabilité de ses actes et en supporte les conséquences, dit le grand-père de Lucius – même s’il n’en était pas lui-même l’instigateur mais qu’il les a simplement acceptés, qu’il n’a pas dit Non tout en sachant qu’il devait le faire » (chap. XIII p.1053).

Un grand roman, édifiant, cocasse, humain. Il en a été tiré un film en 1969, The Reivers, avec Steven McQueen.

William Faulkner, Les larrons (The Reivers), 1962, Gallimard L’imaginaire 2014, 420 pages, €9.90

DVD The Reivers (langues : anglais et français), 1969, avec Steve McQueen, Sharon Farrell, Ruth White, Michael Constantine, Clifton James, Mitch Vogel (Lucius), CBS 2005, € 11.99

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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Les Blues Brothers de John Landis

Les Frères du Blues sont Jake « Joliet » (John Belushi) et Elwood Blues (Dan Ackroyd), un petit gros et un grand maigre, tous deux affublés d’un chapeau noir, d’un costume noir, d’une cravate noire et de lunettes noires Ray-Ban Wayfarer. Même leur voiture, une Dodge Monaco 1974, est noire et blanche, ancienne voiture de flics aux parechocs, moteur et amortisseurs renforcés. Ce qui permet de folles courses-poursuites dans les centres commerciaux, la campagne ou sur les avenues de Chicago. On dit que treize Bluesmobiles et une cinquantaine de voitures de police furent détruites durant le tournage – ce qui entretient la légende de ce film-culte.

Jake sort de la prison Joliet d’Illinois – d’où son surnom – pour un braquage de station-service qui a mal tourné. Son frère Elwood l’attend à la sortie avec une voiture de flic d’occasion. Les deux vont tout d’abord chez la bonne-sœur dirigeante de l’orphelinat où ils ont passé leur enfance en noir et blanc. Car tout est noir et blanc dans ce film : les costumes des Brothers, l’uniforme de « la pingouine », leur voiture, l’orchestre de Noirs et de Blancs qu’ils tentent de reformer, le légal et l’illégal – et peut-être l’Amérique elle-même, en proie au doute des années Carter.

La leçon est que tout peut se résoudre en rythme et musique, les impôts dus par l’orphelinat, le mauvais goût des bouseux du Bob’s Country Bunker dont le patron (Jeff Morris) ressemble furieusement à Nicolas Hulot, la police et même la prison. Car il s’agit d’une « mission du Seigneur » comme le chante un révérend endiablé – James Brown lui-même !

Ce film réunit toute une brochette d’artistes célèbres : outre les Blues Brothers, James Brown, Cab Calloway, Ray Charles, Aretha Franklin, John Lee Hooker ; Steven Spielberg y fait même une apparition comme le percepteur qui affiche sur la porte de son bureau « retour dans 5 minutes ».

La frénésie chasse le blues plus que les flics machos, la rigide discipline nazie du parti des svastikas ou l’hystérie amoureuse de l’ancienne fiancée de Jack (Carrie Fisher) aussi démesurée (bazooka, explosifs, lance-flammes, pistolet-mitrailleur) que malhabile (elle détruit tout alentour mais n’atteint jamais ses cibles).

Les Brothers furent histrions de télé avant de créer leur propre groupe de blues. L’émission Saturday Night Live de la chaîne NBC faisait monter la fièvre du samedi soir. Ils tentent de la pérenniser dans le film. Leur look de tueurs à gage de la Mafia aux costumes de croque-mort italien ne fait pas peu pour leur succès. L’apparence de sérieux qu’ils donnent (habillés comme les Men in black du FBI) explose en arnaques, danses et musiques de rythm and blues, avant de se muer en courses folles à la James Dean où les flics – trop peu fantaisites – n’ont pas le beau rôle.

L’époque (juste avant les années Reagan) était à la dérision, Nixon venant d’être « empêché » pour mensonges après le Watergate, Jimmy Carter ne se montrant pas à la hauteur des événements : le deuxième choc pétrolier dû à l’Iran venait de débuter et la centrale nucléaire de Three Mile Island connaissait la plus grave fuite radioactive qui ait jamais eu lieu sur le territoire des Etats-Unis.

Une explosion de rythmes d’essence sexuelle pour un pays qui avait vraiment besoin de se retrouver son énergie ; un film qui reste culte vu qu’aucun n’est aujourd’hui capable de réunir autant de talents, dans un scénario aussi dynamique, avec des effets spéciaux aussi démesurés. Action, rires, musique : toute une Amérique du divertissement qui se met en scène en 2h30 pour notre grand plaisir.

DVD Les Blues Brothers (The Blues Brothers), film de John Landis, 1980, avec John Belushi, Dan Aykroyd, James Brown, Cab Calloway, Ray Charles, Aretha Franklin, Universal Pictures 2006, €9.64 

Site officiel : http://bluesbrothersofficialsite.com/

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Le sous-marin de l’Apocalypse d’Irwin Allen

Jules Verne revisité sous Kennedy avec le nucléaire en modernité d’époque. Le sous-marin Seaview, commandé par l’amiral Nelson qui l’a inventé et fabriqué, est en exploration sous les glaces. Lorsqu’il fait surface, le ciel est rouge communiste, l’Apocalypse nucléaire est-elle commencée ?

Même pas : il s’agit de la ceinture de Van Allen, particules de vent solaire piégées par la zone magnétique entourant l’équateur de la terre, qui est « en feu » et chauffe la planète. Mieux que les climatologues, les catastrophologues débutent fort. Le réalisateur poursuivra avec La tour infernale l’inventaire de tout ce qui menace la civilisation avancée, l’humanité et évidemment l’Amérique.

L’amiral (Walter Pidgeon) est convoqué à New York où, sous l’égide d’une Amérique à la pointe de la technique scientifique, l’ONU débat sur que faire. Un Français (Henry Daniell) jure que la terre explosera si l’on fait quoi que ce soit, et qu’il suffit d’attendre que tout se tasse ; l’amiral n’est évidemment pas d’accord et « fait ses calculs » pour affirmer avec « certitude » qu’un missile bien placé, lancé à tel endroit précis à une heure précise, balancera la ceinture dans l’espace au-delà, sauvant la terre d’une mort d’enfer. Evidemment la peur l’emporte et la « majorité » démocratique est contre tout excès. Nelson rejoint son sous-marin et décide de lancer son missile, tout en demandant ses ordres au président des USA. Mais il est injoignable, il faut donc prendre ses responsabilités sans lui.

Le sous-marin est fantaisiste, à peine si l’on pouvait y croire en 1961 : loupiottes sur la queue, nez de verre illuminé, impossible de se cacher ! Et pourtant lourdement armé, de têtes nucléaires comme de bombinettes au cas où. Les deux femmes du bord se baladent avec de hauts talons et les officiers fument comme des pompiers – tout ce qui est inadmissible dans un sous-marin voué au silence des pas et à l’économie de l’air respirable…

L’action n’est guère plus crédible : le « câble sous-marin » qui relie l’Amérique du sud à l’Europe est gros comme le bras et affleure la surface, à quelques mètres de fond, comme en témoigne la lumière d’aquarium qui règne en ce lieu et les algues qui prolifèrent. Pas vraiment le lieu de vie des poulpes géants, dont pourtant un spécimen vient enserrer le commandant (Peter Lorre) pour en faire son festin (sans lui casser aucune côte ni même marquer sa poitrine imberbe).

Les obstacles se multiplient sur la mission : panne de réacteur, champ de mines, explosion du sous-marin de poche chargé de couper le fil de la mine pris dans un projecteur avant, sabotage et lettre de menaces, une autre pieuvre géante qui se colle sur le nez de l’engin, rébellion larvée de l’équipage qui veut rentrer pour mourir auprès de femme et enfants, paranoïa Nelson, mise à feu… de sa chambre, diffusion de gaz, article du code pour une destitution actionné par le commandant tout juste contré par plusieurs salves de torpilles aveugles tirées contre le Seaview par un autre sous-marin selon les ordres de l’ONU (même pas de fil conducteur, ni de tête chercheuse, ces minables torpilles …), une psy délirante (Joan Fontaine) qui sabote le réacteur, un civil recueilli à demi-grillé sur la banquise (Michael Ansara) qui voulait être prêtre et exige de laisser s’accomplir la volonté de Dieu en vrai proto-écolo des années millénaires…

In extremis, le Bien l’emporte avec l’envol du missile grâce au courage du commandant, sorti l’armer tout seul depuis une écoutille (!) ; la psy est contaminée par le diable radiatif (son dosimètre est rouge vif) ; le demi-curé est maîtrisé et l’équipage qui n’a pas fui par un cargo rencontré vide, se congratule de n’avoir rien fait, ou presque. Selon les canons de Hollywood, seuls quelques-uns sont les héros : l’amiral obstiné et calculateur, le commandant voué à sa mission, un lieutenant entreprenant qui le seconde (Frankie Avalon), celle qui va devenir sa femme (Barbara Eden) en liaison entre les egos.

C’est un peu gros, de la fiction de grand-père, mais garde un enthousiasme neuf pour la science et pour l’action à la Jules Verne, ce qui n’est pas si mal. Excellent pour les enfants.

DVD Le sous-marin de l’Apocalypse (Voyage to the Bottom of the Sea) de Irwin Allen, 1961, avec Walter Pidgeon, Joan Fontaine, Barbara Eden, Peter Lorre, Robert Sterling, Michael Ansara, blu-ray Rimini éditions 2017, €19.99, Version normale, €14.99

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Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

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