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Un siècle de bains de mer

Se baigner a toujours été une tentation, mais pas toujours un plaisir. Ce n’est que l’hédonisme post-68 qui en a fait un bonheur d’été, un art de vivre décorseté. Longtemps, en effet, l’eau était hostile. Les marins ne savaient pas nager et les mamans craignaient par-dessus tout le coup de froid, puis les microbes. Ce pourquoi on se baigne habillé en 1900, surtout aux Etats-Unis puritains.

A Brest en 1910, le « bain de mer » a déjà des vertus prophylactiques et est même considéré, les jours de soleil voilé, comme médical. Le torse se dénude un peu, mais pas trop, juste pour prendre sa dose de vitamine D.

Mais la « Grande » guerre survint, qui fit se replier sur soi les corps et la morale. Retour à l’habillé pour se tremper dans l’eau en 1918 – même si les vêtements mouillés refroidissent nettement plus que la peau nue, dès que l’on sort de l’élément liquide ! Le catholicisme aimait assez ce qu’on allait plus tard appeler, chez les « autres », le burkini.

En 1930, les épaules se dénudent aux Etats-Unis avec le débardeur de bain, mais pas question de montrer le moindre « nibble ». Le pointu téton masculin apparaît aussi pornographique que le lourd mamelon féminin.

Pourtant, les années folles en Europe remettent au goût du jour le sauvage et le naturel. Des filles de la haute osent se baigner nues dans les criques reculées en 1930. Elles s’encanaillent : en effet, seuls les jeunes garçons du peuple se baignaient nus sans vergogne ces années-là.

Dès 1940, les congés payés réhabilitent le populaire et ses mœurs – plus libres que celles des bourgeois collet monté. Le torse nu camping s’affiche sur les plages, au grand dam des poitrines creuses au pouvoir, pour qui ce laisser-aller vestimentaire « explique » la défaite – alors que les jeunes Allemands vainqueurs exhibent volontiers leurs pectoraux virils. Molière avait hélas raison : « cachez ce sein que je ne saurais voir ! » : ce mantra des impuissants érige le déni en bonne conscience.

Les années 1950 sont celles du baby-boom ; les enfants font l’objet de toutes les attentions tandis que les femmes commencent à revendiquer une autonomie. Les préoccupations reviennent à la santé, au médical : du soleil sur la peau pas trop, pas de bain froid durant trois heures au moins après avoir mangé – même une brioche ! De même communiait-on à jeun : il ne fallait pas mêler le Corps divin aux vulgaires nourritures terrestres. Le slip existe, mais le maillot de bain à bretelles (parfois en laine !) fait fureur. En une pièce pour les filles.

La grande révolte des mœurs à la fin des années 60 fait sauter tout ce carcan. « Laissez craquer vos gaines », conseillait Gide en début de siècle ; il a fallu attendre deux générations. Par refus de la société de consommation qui pousse à s’habiller même pour se baigner, par mépris de la morale sociale qui pousse au conformisme pour se faire bien voir et à se contraindre par discipline d’usine, l’àpoilisme fait des relations peau contre peau le nouveau mode d’être. Jusqu’à l’excès : on ne se dit plus bonjour, on couche d’abord avec.

En 1981, la gauche arrive au pouvoir, et avec elle le désir. Tout, tout de suite durera un an et demi avant que trois dévaluations du franc et une quasi faillite de la Banque de France n’obligent Président et idéologues « de gauche » à délaisser l’hédonisme pour la « rigueur ».

La discipline revient, mais plus individuelle que collective, plus narcissique que contrainte. Le culte des héros sportifs, la volonté de sculpter son corps, le féminisme qui remet en cause la prééminence du garçon, forcent à se muscler. La plage se prépare et les ados se comparent.

Si les garçons semblent plus sensibles à leur apparence que les filles, ces dernières ne sont pas en reste, affichant des hauts mini, moins pour afficher leur musculature que pour mettre en valeur leurs atouts plus ou moins gonflés. Comme quoi le « féminisme » est bien une idéologie : les filles ne veulent pas être « l’égal » des garçons, mais avoir les mêmes droits. A quand leur torse nu ?

Ces toutes dernières années, la frilosité américaine de l’attentat 2001 passe dans le moralisme des séries télé et contamine peu à peu les mœurs en Europe ; le rigorisme islamiste s’allie au renouveau disciplinaire catholique ; le tout est accentué par les attentats – et voilà qui pousse à se protéger de tout et de n’importe quoi. La plage est moins nue, le jean y fait son apparition, voire la salopette. Certains se baignent en tee-shirt – à cause des UV et du réchauffement climatique disent les peureux.

Demain, la combinaison de plongée intégrale sera peut-être exigée pour tous. Et les bédouins du burkinis pour une fois en avance sur l’Histoire.

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La planète des singes de Franklin Schaffner

Dans une longue nouvelle de fiction, Pierre Boulle (un Français) raconte en 1963 comment une autre planète a favorisé les grands singes plutôt que les humains, à partir du rameau commun. Ce conte philosophique à la manière de Montesquieu permet de réfléchir au contraste éternel entre civilisation et barbarie. Il met en scène un univers parallèle aussi darwinien que le nôtre, dans lequel l’orgueilleuse humanité (surtout blanche) se voit réduite à son animalité fondamentale.

Car le danger de la science – mais surtout de la technologie – est la paresse : pourquoi faire effort lorsque la machine ou l’animal domestiqué, peuvent tout faire à votre place ? Plus intelligents que nous, les Grecs antiques avaient cantonné la science à la philosophie, la recherche de la Vérité visant à apaiser l’âme tandis que les efforts commerciaux ou la guerre permettaient d’acquérir marchandises et main d’œuvre bon marché.

Sur la planète de Boulle, l’évolution naturelle fait entrer l’humanité en décadence dans le même temps que les primates évolués se mettent à réfléchir et à parler.

 

La planète est baptisée Soror (sœur), cinq cents ans dans l’avenir. Les femmes vivent à poil et les chimpanzés poilus dominent la civilisation. Le vaisseau terrien qui se pose n’en croit pas ses yeux. Capturés par les singes, le narrateur commence à apprendre leur langage et il s’aperçoit que la culture simiesque n’est fondée que sur l’imitation. Donc que les grands singes ont supplanté les humains… De retour sur terre, les astronautes aperçoivent la tour Eiffel. Mais ils sont accueillis par un grand singe !

Le film tiré de la nouvelle est américain – donc transpose dans la culture basique yankee le message trop subtil du Français. L’autre planète n’est pas autre mais la nôtre ; ce n’est pas l’Evolution mais la Bombe qui a promu les singes ; la tour Eiffel est remplacée par la statue de la Liberté et Paris par New York ; la femme Nova n’est pas nue mais affublée d’un pagne et d’un soutif loqueteux ; un seul astronaute s’en sort (Charlton Heston) et – comme toutes les planètes de l’univers ne peuvent parler qu’anglais – il n’a aucun effort d’apprentissage de la langue singe à faire : ce sont eux qui parlent la sienne (et après 3000 ans sans changements !). C’est dire combien est raccourcie, caricaturée et vulgarisée la réflexion de Pierre Boulle, sans doute trop complexe pour les cerveaux primaires yankees. C’est dire aussi combien cette pression d’évolution que constitue la flemme et l’hédonisme, pointée par Boulle, agit concrètement chez les Américains contemporains.

Le film de Franklin Schaffner – le premier d’une série commerciale très inégale – reste cependant intéressant à revoir. Il accuse l’homme d’être un tueur parmi les espèces et de détruire son environnement. L’homme blanc étant le pire, peut-être parce qu’il a plus de moyens techniques. Les grands singes qui ont pris sa place font du désert plombé par le soleil un grand espace mort, tabou, que le gourou mythique des singes interdit à jamais d’explorer. Les orangs-outans, qui ont divergé il y a environ 12 millions d’années de la lignée humaine, dominent la politique et sont gardiens de la religion, tandis que les gorilles qui ont divergé il y a environ 10 millions d’années remplissent des tâches de brutes militaires et de flics, dans la même catégorie homininés que l’homo sapiens. Les chimpanzés, qui ont divergé en dernier il y a environ 6 millions d’années sont les plus proches de l’homme, donc plus « civilisés » ; ils occupent la fonction de recherche scientifique. Dans l’esprit américain 1968, l’orang-outan est le despote asiatique crispé sur le dogme (Staline ou Mao), le gorille le gros nègre fruste, violent et musculeux (Idi Amin Dada), et le chimpanzé un racé blanc blond à la pointe de l’intelligence (donc un astronaute américain)…

Ce pourquoi Charlton Heston, qui a quitté son vaisseau spatial tombé dans un lac de la zone interdite, puis devenu seul de son trio à conserver toutes ses facultés après capture par les singes (une balle l’a empêché de parler un long moment), se lie d’amitié avec un couple de chimpanzés vétérinaires (qui soignent et dissèquent l’espèce humaine pour l’étudier). John Chambers a tellement bien réussi ses maquillages simiesques que l’on ne reconnait aucun acteur ; il en a obtenu un oscar en 1968.

Le héros blanc américain réussira à fuir, à découvrir une poupée humaine qui dit « maman » dans une grotte en bordure de zone interdite, et ira explorer le rivage avec Nova, la femme sauvage qui ne connait pas le langage parlé mais qui s’est attachée à lui. Il aura la surprise de découvrir que cette autre planète n’est pas autre mais bien la même, 3000 ans plus tard. Les imbéciles de sa race maudite ont fait sauter leur Bombe atomique, ce qui a seul permis aux singes de prendre le pouvoir.

La suite est très inégale, purement inventée cette fois, sans l’aide de Pierre Boulle – ce qui réduit le message à de l’action hollywoodienne sans grand intérêt. Mais ceux qui ont été séduits par le thème de l’inversion évolutive pourront suivre avec plaisir les aventures des humains déchus perdus sur leur ancienne planète. Les hommes de ces films sont quasi nus mais pas les femmes, ce qui en dit long sur les tabous religieux présents encore bien après 68 aux Etats-Unis et sur l’homoérotisme latent de cette société puritaine. Car, lorsqu’il y a interdit, il y a tentation et fantasmes. C’est quand même la principale leçon du mouvement occidental autour de mai 1968 de l’avoir prouvé, malgré ses excès.

Pas sûr que l’on ait bien compris ; pas sûr non plus que le message de Pierre Boulle sur la paresse qui dévie l’évolution soit plus assimilé…

DVD La planète des singes de Franklin Schaffner, édition simple, avec Charlton Heston, Roddy McDowall, Kim Hunter, Maurice Evans, James Whitmore, 20th Century Fox 2006, normal €10.00, blu-ray €19.71

7 DVD La Planète des Singes – Intégrale = La Planète des singes 1968, Le Secret de la planète des singes de Ted Post 1970, Les Evadés de la planète des singes de Don Taylor 1971, La Conquête de la planète des singes de J. Lee Thompson 1972, La Bataille de la planète des singes de J. Lee Thompson 1973, La Planète des Singes de Tim Burton 2001, La Planète des Singes : Les origines de Rupert Wyatt 2011, 20th Century Fox 2011, blu-ray €29.99

Pierre Boulle, La planète des singes, 1963, Pocket 2001, 192 pages, €4.30, e-book format Kindle €7.99

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Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage

La vie sauvage est la version pour enfant des Limbes du Pacifique. Ce « petit » Vendredi est adapté « pour Laurent » en 1971, quatre ans après le premier Vendredi qui fut Grand prix du roman de l’Académie française. Laurent Feliculis était son filleul de hasard, l’auteur requis pour être parrain au baptême de l’enfant qui n’en avait pas, parce qu’il habitait l’ancien presbytère de Choisel attenant à l’église.

Vendredi ou la vie sauvage réduit à 80 pages (en Pléiade) les 180 du Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il est moins philosophique, plus moral ; moins métaphysique, plus terre-à-terre ; moins conscience torturée que vitalité au présent. Il s’adresse aux petits, aux humbles, aux non-intellos. Ce pourquoi son succès a été magistral et planétaire, réussissant presqu’aussi bien que Le petit prince : 7.5 millions d’exemplaires vendus.

Mais l’histoire n’est pas pour cela dégradée. Elle se trouve au contraire épurée. Tout sexe explicite a été évacué, les considérations trop spéculatives également. La vie telle qu’elle est a été magnifiée, les relations de Robinson simplifiées avec les animaux, avec Vendredi, avec l’équipage qui passe fortuitement 28 ans plus tard, avec l’enfant qu’il nommera ici Dimanche (il l’avait appelé Jeudi dans le premier Vendredi). Robinson commence par résister, toute sa religion, sa morale et sa civilisation ont réticence à s’ouvrir à la nature, au naturel, au sauvage. Puis il cède, ne pouvant guère faire autrement, et s’en trouve bien, heureux, comblé. Il rajeunit, se fait moins de soucis, se simplifie.

Au fond, la civilisation (chrétienne, puritaine, bourgeoise) rend « bête et méchant ». Lorsqu’il retrouve en 1787 les hommes, ses ex-semblables, Robinson se rend compte du mal qu’ils portent en eux : la guerre avec leurs frères anglo-saxons d’Amérique, l’esclavage par la traite des Noirs d’Afrique, le fouet pour le très jeune mousse roux, apeuré et maladroit. Tout n’est que domination sur les êtres, que maîtrise et possession de la nature. La société « civilisée » est très verticale : en haut le Père tonnant, en bas le nègre enfant ; entre les deux, toute cette hiérarchie des religions du Livre : Séraphins, Chérubins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges, Anges, Evêques, Prêtres, Diacres, Moines, Chrétiens baptisés, Catéchumènes, Mécréants.

Pour dominer, maîtriser, il faut travailler ; se laisser vivre est un péché, une paresse de société hors de l’histoire, une tentation du retour à la bestialité. « Souvent Robinson en avait assez de tous ces travaux et de toutes ces obligations. Il se demandait à quoi et à qui cela servait, mais aussitôt il se souvenait des dangers de l’oisiveté, de la souille des pécaris où il risquait de retomber s’il cédait à la paresse, et il se mettait activement au travail » p.567 Pléiade. Vendredi, en faisant naïvement tout sauter pour s’être fait une pipe, a libéré Robinson. On se demande si la métaphore sexuelle n’est pas, dans la lignée de mai 68 et du lacanisme, l’instrument de la libération. Jouir sans entraves permet-il de retrouver sa vraie « nature » ?

« Vendredi chantait de bonheur en courant sur le sable blanc et pur de la plage. Comme il était beau, nu et joyeux, seul avec le soleil et son chien, libre de faire ce qu’il voulait, loin de l’ennuyeux Robinson ! » p.582. Voilà qui plaît aux enfants : soleil, nudité, joie et beauté composent les charmes du paganisme préchrétien. L’être humain au naturel se trouve en osmose avec la nature, joue avec elle et dort avec les bêtes, ne prenant que ce dont il a besoin. L’écologie, naissante en ces années 1970, faisait retrouver l’avant du christianisme à une société occidentale trop « civilisée » – bridée, moralisée, culpabilisée. « Grâce à la vie libre et heureuse qu’il menait à Speranza, grâce surtout à Vendredi, il se sentait de plus en plus jeune ! » p.614.

Signe de la ringardise bourgeoise de la France d’alors, cette version pour enfant de Vendredi a failli être éditée à l’étranger, les maisons parisiennes se désistant. Ce n’est que le prix Goncourt pour Le roi des Aulnes qui va décider Flammarion, rattrapé par Gallimard six ans après – comme d’habitude frileusement en retard (n’est-ce pas, Marcel Proust ?).

Sur le style, « fini le charabia ! ». Les phrases sont courtes, les mots simples, les actes utiles sont des leçons de choses et non des spéculations théologico-intellos. L’action l’emporte au détriment des descriptions, comparaisons et autres états d’âme. Dans l’univers d’enfance le pragmatisme est tout, l’adaptation à ce qui est cruciale. La conscience est en mouvement, elle ne se contemple pas le nombril ni se torture en référence au Code moral. Vendredi ou la vie sauvage devient donc un conte réaliste, là ou Vendredi ou les limbes du Pacifique versait dans la réflexion métaphysique. Roman d’apprentissage et métaphore du duel occidental entre civilisé et sauvage, ce « petit » Vendredi est une grande œuvre. Comme on l’aura compris, pas destinée seulement aux enfants.

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, 1971, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50, e-book format Kindle €5.49

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

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Claude Habib, Nous, les chats…

Se mettre dans la peau d’un félin sauvage n’est pas une sinécure – et la tentation d’humaniser le comportement n’est pas loin. Claude Habib, qui sort de Normale sup et exerce comme professeur de littérature française à l’université de Paris III, s’y est essayée et sa réussite est en demi-teinte. Le lecteur croit à cette aventure mais reste dubitatif s’il connait bien les chats.

Monsieur le chat est « fruste, c’est de naissance » p.9. Né sous la mère en nid douillet, il voit ravir sa sœur une nuit par une vieille chouette affamée – il faut dire que la chatonne avait désobéi à sa maman partie chasser pour nourrir la nichée. Restent deux mâles, qui vont devenir rivaux et quitter la mère – c’est au programme génétique.

Commence alors une vie errante, de territoire en territoire, chassé par plus fort que soi. Car le chat est un félin sauvage, au fond un prédateur. Il est carnivore, donc au sommet de l’échelle des êtres, si celle-ci existe (elle est invention bien humaine). Être presque parfait, disons plutôt parfaitement adapté à son milieu, le chat joue au tigre modèle réduit. Il se nourrit de petites bêtes dont la prolifération serait nuisible – à la nature comme à l’homme.

Mais le chat prolifère lui aussi, plusieurs portées par an, donc la sélection « naturelle » s’applique. La loi de la nature est celle de la jungle : le plus fort – je dirais le mieux adapté – survit. Il y a donc une erreur de l’auteur à préférer le félin sauvage au domestiqué : si les chats sont aussi nombreux aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont adopté l’homme et l’ont aidé à réduire les rongeurs de grains. Cette symbiose fait la bête, plus sûrement que les mythiques origines tigresques…

Au-delà de l’aventure au ras de museau, il faut donc lire cette mise en fourrure comme un conte philosophique à la manière de Montesquieu : comment peut-on être félin ? Sans les hommes, pas de pitance, ou si peu. Les territoires de chasse sont envahis de bitume (où être vite écrasé) et de constructions (où être vite croqué par les molosses). Dès lors, choisir d’être apprivoisé ou de rester sauvage, préférer être chien ou loup selon la fable de La Fontaine, c’est choisir entre liberté et sujétion, entre libéralisme et collectivisme – le confort au détriment de l’intensité de vivre.

Notre chat se bat pour couvrir les femelles, il en est amoureux comme les vrais chats le sont ; il parsème de traces son territoire de chasse en compissant soigneusement les endroits stratégiques ; il se bat à s’en déchirer les oreilles contre les intrus mâles.

Et puis se laisse attirer par la chatte apprivoisée d’un couple parisien qui ne vient qu’en vacances. Intrus et sauvage, il est l’immigré qu’on chasse de son terrain. Il est piégé par de trop bonnes pâtées (« yabon RMI ! ») et se trouve aspergé de vinaigre. Contrairement à ce qu’il pense, lui le chat, et à ce que croit la doxa des ménagères, le vinaigre n’est pas « un poison » mais un répulsif pour l’empêcher de pisser partout et le faire fuir. D’ailleurs, la fin ne voit pas sa fin, « je ne suis pas mort » dit-il p.124 – et il saute du tas de bois.

Car, là encore, il choisit entre la voie tranquille de se laisser couler doucement, et la voie racée de sauter d’un bond. Apprivoisé ou sauvage ? Il a compris, il choisit le grand large.

Les connaisseurs du chat s’amuseront de ce conte humanisé qui se lit avec plaisir ; les ailurophobes fuiront comme la peste cette empathie féline comme s’ils étaient diables en bénitier. C’est que le chat ne laisse personne indifférent.

Claude Habib, Nous, les chats…, 2015, éditions de Fallois, 127 pages, €15.00

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Sauvagerie mongole

Nous partons enfin sur nos chevaux, au pas pour ne pas distancer les yaks d’accompagnement ni ajouter aux maux de têtes des dipsomanes. Le paysage est de forêt. Nous grimpons dans la montagne sous les frondaisons. Une colline herbue se dresse comme un pectoral de gorille au-dessus d’un lac. Nous montons jusqu’en haut pour jouir de la vue. C’est la première pause. Les chevaux aiment les herbes nouvelles et le pas lent permet de contenter leur envie.

Une demi-heure de pas plus loin, au bas de la pente et entre deux nouveaux lacs, sous les branches épineuses d’un bois de pins, nous nous installons pour le pique-nique. Le vent ne souffle pas mais il fait froid et cela aiguise notre faim. Le jambon cru sous blister et la Vache-qui-rit venus de France avec nos bagages sont engloutis en un rien de temps, avant la soupe et l’épaisse gamelle de riz aux accessoires (légumes et viande mélangés). L’usage est pris de faire un feu quand nous n’avons rien d’autre à faire et les plus impatients s’empressent d’aller cueillir du bois mort. Nous prenons le café autour avant d’y brûler les ordures.

Nous reprenons la selle pour avancer un peu plus dans la sauvagerie. Au fond d’une grande vallée sont montées trois yourtes. Nous avons la surprise d’y découvrir deux Français, un père et son fils adolescent, venus ici à pied et à cheval, explorant l’endroit depuis une semaine. Le rituel de la visite en yourte se renouvelle. Assis un peu partout – nous sommes trop nombreux pour que les préséances tiennent – nous faisons tourner la crème, supons le lait de jument fermenté, goûtons l’alcool de vache.

Le qumis est rempli par la maîtresse de maison puis proposé au premier. Celui-ci prend toujours ce qu’on lui donne, boit son content ou trempe seulement les lèvres, puis le redonne à la maîtresse de maison. Elle rafraîchit le bol en rajoutant le breuvage pour qu’il reste toujours plein, avant de le tendre au suivant.

Pour l’arkhi, délégation est donnée à l’Alcoolique en chef, qui a l’air d’être bien connue pour sa descente dans la steppe. Elle sert le verre et celui qui en veut doit venir s’agenouiller devant elle (ce qui, bêtement, la réjouit) pour prendre l’alcool de la main droite, le coude droit soutenu par la main gauche. Il est impoli de procéder autrement.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour une heure. Le campement a lieu au bord d’un nouveau lac appelé Schireet Nuur, « le lac de l’autel ». Le vent s’est levé depuis le déjeuner et souffle très fort. Il tombera, comme chaque jour, avec le soleil – mais pour le moment il nous frigorifie plutôt. Les chevaux en ont assez de la journée et sont heureux de pâturer parmi les herbes du marais en bord de lac.

Un yak trouve que la température de l’eau lui convient et va faire quelques brasses. Gawa, en bon lourdaud, lui jette des pierres pour le faire refluer vers la rive, ce qui ne fait qu’inciter la vache à entrer plus avant dans l’eau, au grand dam des affaires qu’il porte sur son dos ! Heureusement, il ne s’agit pour celui-là que des sacs de tentes. La nôtre sera partiellement mouillée mais, montée tôt, elle sèchera vite au vent et au restant de soleil.

La lumière est fort belle, le ciel très clair et l’air transparent de l’altitude est nettoyé un peu plus par le vent. Les montagnes en face sont couvertes de neige tandis que la forêt, en premier plan, dresse les cimes pointues de ses résineux. Nous sommes dans un endroit sauvage, le plus sauvage du trek. Nous ne voyons ni n’entendons de loups, mais c’est tout juste. Peut-être parce que la nuit n’est pas encore tombée…

Un grand feu de camp au bord de l’eau, après dîner, permet de digérer les nouilles au mouton.

S’élève à nouveau le répertoire classique des chansons que tout Français est sensé connaître, au moins de réputation. L’un d’entre nous, d’origine maghrébine, est en ce sens plus Français que les Français, mangeant du saucisson et buvant sec, connaissant presque tout Brassens, les « tchick ! ah ! tchick ! » de mise au rugby et autres fêtardises. Il craignait d’avoir très froid cette nuit mais, en faisant mon troisième sac, j’ai retrouvé un surduvet que je lui prête. Cette couche d’isolation supplémentaire aura raison de ses tremblements et il passera une nuit de bébé.

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Îles du soleil

Celles de Polynésie attirent ; celles des récits de marins font rêver ; celles de l’utopie sont éternelles. Espoir d’un ailleurs terrestre bel et bien charnel, mais situé au-delà de l’horizon, l’île – si possible tropicale – est ce paradis sur la terre où l’on va chercher le rêve : le trésor, ou la femme facile, ou le farniente…

Curieusement, l’antiquité connaissait déjà cette utopie îlienne. C’est Diodore de Sicile qui raconte les périples d’un certain Jamboulos au 1er siècle. Fils de commerçant (ce qui explique qu’il pérégrine), Jamboulos et son compagnon sont enlevés par des « Ethiopiens » (symbole alors du pirate sauvage). L’engrenage veut que, par coutume, tous les 600 ans deux étrangers soient envoyés sur la haute mer en boucs émissaires pour purifier la Terre. A charge pour eux de découvrir une « île bienheureuse » qui renouvellera la prospérité pour l’Ethiopie.

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Tous les clichés de l’exotisme encore populaire de nos jours sont déjà là : climat tempéré permettant nudité et abondance, faune et flore étranges et comestibles, habitants beaux et souples, très accueillants. Ils sont grands, forts et bien faits, leur langue bifide permet de parler le langage comme d’imiter le chant des oiseaux. Les sources jaillissent du sol, ici chaudes, là froides ; elles désaltèrent, nettoient, guérissent. Elles permettent des jeux sexuels raffinés avec différents partenaires dont le rire cristallin et les attouchements sensuels prouvent le plaisir. Bien sûr, tout le monde vit en utopie : la communauté hippie était déjà d’actualité dans cette antiquité. Les biens sont en communs, tout comme les femmes et les enfants ; tout le monde baise avec tout le monde, en communauté sans jalousie.

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On vit vieux parce que le plaisir conserve. Seul le suicide est rituel, vers 150 ans (après avoir tout épuisé de la vie). La mort survient comme un sommeil, paisiblement, sous un arbre, dans la nature. Les enfants malformés sont supprimés car ils seraient misérables, les autres soumis à l’épreuve de l’envol. De grands oiseaux les portent un moment. S’ils ne supportent pas cette poésie qui les fait grimper au septième ciel, avec ce mélange sexuel du « rêve de vol » freudien, de sensualité Ganymède pour l’apesanteur agrippé aux plumes soyeuses, de spiritualité jungienne pour voir le monde de haut – ils ne sont pas dignes de vivre. Nul ne doit être malheureux et cela commence dès la naissance. Qui n’a pas les moyens de bien vivre est incité à quitter la vie. Tous les autres en jouissent par tous leurs sens.

Platon est passé par là, collectiviste de raison, visant à briser la nature en enlevant les enfants aux mères et les fils aux pères. Vie commune, frugale, mesurée, le « régime » politique est aussi diététique pour conserver la forme physique, le moral affectif et la mesure intellectuelle : un jour poisson, lendemain oiseau, troisième jours fruits… Toute les heures ne sont pas consacrées au plaisir physique comme en rêvent les ados de 15 ans. Le plaisir affectif y tient aussi une grande place, au chaud dans la communauté où toute femme est la vôtre et tout enfant un fils ou un compagnon. Mais aussi le plaisir mental d’étudier les astres, d’écrire de l’histoire ou des poèmes. Chaque homme va pêcher, tâter des différents métiers et administrer à son tour les affaires publiques. Nul esclavage aux îles du soleil, nulle aliénation – mais l’accord de l’homme avec la nature et avec sa propre nature : tout est « bon », tout est « moral », tout est « béni ».

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Peut-être est-ce pour cela, parce qu’il faut en définitive travailler (pour le bien de tous certes, mais pas seulement jouir), que Jamboulos et son ami furent accusés de corrompre les mœurs. A moins qu’ils n’aient tenté d’introduire des comportements hors nature ? Ou plutôt pour qu’il y ait une histoire à raconter… Au bout de sept ans (quand même), on les renvoya sur la haute mer pour qu’ils regagnent le monde « civilisé ». Les Hiélopolites étaient de « bons sauvages » mais, décidément, la soi-disant « civilisation » leur apparaissait comme une corruption de la vie naturelle.

N’est-ce pas ce qui s’est produit dans les îles Pacifique ? Outre leurs fantasmes, les Occidentaux ont apporté aussi leurs désirs insatiables : baise mécanique, consommation avide, argent conquis, relations tarifées, administration des choses, exploitation des gens. Tout contrôler, tout évaluer, tout régenter – est-ce « cela » la civilisation ? Le mythe grec nous dit qu’alors son inverse devient utopie : tout laisser être, prendre les choses comme elles viennent, et les gens tels qu’ils sont ici et maintenant. C’était cela dans l’antiquité ; l’exemple du « bon sauvage » au 16ème siècle ; le mythe hippie en 1968. C’est de cela que renaît le fantasme écologique aujourd’hui même… et la « réaction » qui va avec : le retour à l’ordre moral, au souverainisme autoritaire, à la dénonciation via Internet (bouton « signalez »).

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Jim Harrison, Légendes d’automne

jim harrison legendes d automne

Des hommes, des vrais : Jim Harrison se met dans les pas d’Ernest Hemingway pour chanter le masculin, la possession amoureuse, la vengeance, le choix de sa vie. Les hommes aiment les femmes, en général (« l’homosexualité : une absurdité après l’âge de 14 ans »), mais les femmes aiment autrement. Les couples se forment et font un bout de chemin ensemble – mais rarement jusqu’au bout tant masculinité et féminité sont au fond incompatibles – sauf entre mère et fils, peut-être.

Ces trois cents pages recueillent trois nouvelles, trois romans en réduction, autant de scénarios pour films. Car chacune raconte une histoire, met en scène de l’action, se focalise sur un personnage mâle. Nous sommes dans le thriller (Une vengeance), dans une série à la Dallas (L’homme qui abandonna son nom), dans le western (Légendes d’automne). Cette dernière nouvelle a d’ailleurs donné un beau film d’Edward Zwick en 1994 avec le tout-fou Brad Pitt en garçon sauvage.

Homme ou femme, vous êtes captivé par la vengeance d’un baron mexicain de la drogue, bafoué par son partenaire américain au tennis ; vous vibrez aux souffrances endurées par le tabassage dudit Cochran, ex-pilote de l’aéronavale ; comme lui, vous rêvez de vengeance à votre tour, puis vous dérivez vers ce qui importe le plus : retrouver Miryea, la femme de votre vie, la lèvre fendue au rasoir et placée un mois dans un bordel avant de finir cloîtrée au couvent. Nous sommes dans le machisme latino, très proche de la façon islamique de faire tant les Espagnols ont été durant des siècles contaminés par les mœurs musulmanes avant de les transmettre au Mexique. La fin décevra les amateurs de happy-end, le rose bonbon seyant peu à l’auteur. Mais la fin s’élève au-dessus des humains pour atteindre le tragique : chacun vit son destin et la passion amoureuse, même si elle est éphémère, sublime par son intensité parfois, comme on le dit en physique.

Homme surtout, vous vivrez l’incapacité à fusionner avec votre moitié, même si l’amour était là et même s’il a duré. Chacun vit sa vie comme une destinée et, comme chacun est différent, les chemins finissent par diverger malgré la fille en commun. Nordstrom, dont le nom signifie tempête du nord, est un gestionnaire diplômé d’économie qui a réussi dans les affaires par son approche froide des choses. Mais, dans son couple et avec sa fille, il est trop froid, introverti, même s’il est sujet d’affection. Lorsque sa femme productrice de cinéma décide de le quitter, après 18 ans de mariage, alors que leur unique fille entre à l’université, Nordstrom décide de tout quitter. De refaire sa vie autrement, ailleurs, sans argent accumulé. Vestige des années hippies contaminées de bouddhisme, l’homme dominant se dépouille, se fait humble, ne vit plus que l’instant présent au bord de la mer comme chef cuisinier d’un restaurant de poissons. Il navigue pour pêcher, fume en regardant l’horizon, pare et prépare le produit de la pêche, et danse tout seul jusqu’au bout de la nuit.

legendes d automne edward zwick avec brad pitt

Homme et femme, vous passerez en accéléré une saga de famille sur un siècle, comme la vôtre peut-être. Un ancien colonel pionnier a élevé trois fils dans son ranch en pleine nature du Montana. Comme souvent, les trois garçons sont tous différents. L’aîné Alfred est brillant mais conventionnel, le second Tristan est sauvage et nomade, le dernier Samuel est travailleur et obstiné. Pourquoi ces trois-là partent-ils à la guerre ? Est-ce le destin paternel qui les saisit ? L’atavisme des origines en Cornouailles ? La guerre de 14 contre les Huns oppose les Anglais, les Canadiens et les volontaires américains. Le plus jeune a 18 ans et est l’aimé de ses frères, mais la guerre a ses raisons et son commandement – et Samuel est tué par le gaz moutarde en compagnie de son commandant. Tristan, qui n’a pu le protéger comme il se l’était promis, en devient fou. Il part à la chasse aux scalps ennemis derrière les lignes et en rapporte sept qu’il suspend dans sa tente. De quoi le faire réformer, tant ces mœurs de sauvage détonnent dans l’armée canadienne qui se veut « civilisée » (comme si les Boches l’étaient avec leurs gaz empoisonnés). Tristan va donc se faire réformer, puis engager sept ans d’aventures sur la mer avant sept ans de grâce familiale au ranch avec épouse et enfants, puis sept ans de malheurs dus à la société (Prohibition imbécile, krach boursier inepte, traque absurde du FBI). La nouvelle n’est pas le film, plus profonde, plus tragique, comme si tout cela était écrit, cette fatalité renforcée par l’Indien Un Coup.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui magnifie la liberté primaire, celle de l’instinct, qui surgit lorsque l’on n’a plus rien à perdre. Il y a moins de fumette, de whisky et de sexe que dans les premiers romans – et c’est tant mieux, l’auteur se recentre sur la puissance vitale qui est en chacun. A condition de le vouloir.

Jim Harrison, Légendes d’automne (Legends of the Fall), 1979, 10-18 2010, 320 pages, €7.50

DVD Légendes d’automne d’Edward Zwick, 1994, avec Brad Pitt, Anthony Hopkins, Aidan Quinn, Julia Ormond, Sony 2011 blu-ray €8.25

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Vie sauvage

vie sauvage cedric kahn

Avec les vacances, chacun renoue avec une forme de vie sauvage où les contraintes sociales sont allégées. La liberté n’a pas de prix et l’histoire vraie de Xavier Fortin et de ses deux fils a inspiré deux films, dont celui avec Mathieu Kassovitz, puissant.

Il joue le Père dans toute sa splendeur amoureuse et fusionnelle, n’acceptant pas que sa femme puisse exiger de « garder seule les enfants », ni que « la loi » magnifie abstraitement la maternité sans presque rien reconnaître au père. Il est vrai que notre société catholique romaine, dont la législation radical-socialiste de la république est clairement issue, valorise la Vierge mère évidemment pure et aimante, alors que la fonction paternelle est réduite à celle de Joseph, le cocu de Dieu.

Dans ce film, qui diffère du fait divers réel, Philippe Fournier est un écolo nomade qui s’est lancé dans la vie comme hippie en tipi. Il y a rencontré sa femme, déjà mère d’un gamin de deux ans, et lui a fait deux autres garçons. Sept ans plus tard – le sept est un chiffre symbolique dans les religions du Livre… – l’ex-hippie femme en a « marre de la boue et des caravanes », elle veut se fixer dans une maison et élever « normalement » ses enfants.

Mais qu’est-ce que « la normalité » ? Cette question cruciale taraude tout le film. Était-ce « normal » de vivre à demi-nu dans la proximité des tipis dans les années post-68 ? Est-ce « normal » de changer brutalement d’avis et de genre de vie alors que l’on a pris la responsabilité de s’unir et de mettre au monde ? Qu’y a-t-il de « normal » à confier exclusivement les enfants à leur mère, alors qu’ils n’ont même pas leur mot à dire ? La façon de vivre imposée à ses propres enfants fait-elle partie de ce qui est « normal » ou la société a-t-elle un formatage à imposer pour « la protection » des enfants ? Protection contre qui ou quoi ? Formatage dans quel but ?

vie sauvage torse nu garcons soleil couchant

D’où la seconde question sur le fait d’être parent. Aimer suffit-il à tout justifier, et surtout à tout régler ? Nul doute que le père aime ses fils, tout comme la mère. Nul doute également que l’épouse a rompu le contrat avec son époux en changeant unilatéralement de mode de vie, sans aucun compromis. Et qu’elle a lourdement accablé le papa en utilisant toute la lâcheté des règles judiciaires élaborées par des bourgeois rassis politiquement corrects (et par son propre père avocat). Au détriment de l’intérêt de l’enfant. Car les Grands Principes – tout le monde pareil – s’adaptent rarement à la réalité personnelle, ce que la Loi abstraite et trop précise ne permet pas au juge de pallier.

La mère se pose à la fin en « victime » pour n’avoir pas vu grandir ses enfants durant dix ans – mais elle en est largement responsable : drapée dans son « j’ai l’droit » égoïste, confortée par sa Bonne conscience de Mère-soutenue-par-la Loi, elle a refusé toute médiation (au moins deux durant le film). Les garçons l’auraient peut-être revue régulièrement s’ils avaient pu revenir vivre auprès de leur père juste après, c’est ce qu’ils réaffirment plusieurs fois. Il aurait fallu pour cela qu’elle retire sa plainte et accepte un compromis de garde alternée. Butée, bornée, obtuse, elle apparaît bien immature face à Mathieu Kassovitz.

Mais la vie sauvage est-elle une vie de futur adulte ? Chacun répondra en fonction de sa conception du monde et des relations humaines. Se mettre en marge d’une société ne va pas sans quelques avantages, mais non plus sans inconvénients. Est-ce une forme d’égoïsme ? Ou un amour poussé au-delà de la moyenne ? Les garçons en ont-ils pâti ou se sont-ils au contraire épanouis ? Les chemins de la liberté sont-ils un aspect de la vie sociale ou un refus de la société ? Réussir « sa » vie, est-ce réussir « dans » la vie ?

vie sauvage cachette garcons torse nu

Le film laisse heureusement sans solutions les ambiguïtés.

Petits, les garçons adorent leur père. La scène où il appelle chacun de ses fils devant la maison où sa femme les a emmenés en cachette et où le grand-père l’empêche d’entrer est une scène d’anthologie :  par les fenêtres, par les portes, échappant aux adultes qui tentent de les retenir, les trois petits garçons giclent de la maison, sautent les murets et les barrière, pour se retrouver dans la rue et enlacer leur père… En fuite, ils veulent avoir un anneau à l’oreille comme lui, se parent de colliers et laissent pousser leurs cheveux comme lui, vivent en « indien » à demi-nu comme lui dans sa jeunesse. Ils apprennent avec lui la nature, le soin aux animaux, la chasse et la pêche sans gadgets, à bâtir un feu et dormir au grand air, mais aussi l’orthographe, les tables de multiplication, à gratter de la guitare et un peu de littérature. Ils sont heureux comme des gamins dans l’eau. Il n’est pas jusqu’à la traque policière qui ne soit excitante. À sept et huit ans, les garçons aux prénoms sioux et iroquois imprononçables (dans le film, Okyesa et Tsali, dans la réalité Shahi Yena et Okwari) vont s’enfuir tels qu’ils sont, torse nu et pieds nus, en voyant arriver une camionnette de gendarmerie dans le pré où campe la caravane. Ils vont se cacher dans la forêt, tels des Rambo en culotte courte – sans le savoir car la « société de consommation » n’est pas leur éducation. Mais ils vivent la vraie vie, pas la virtuelle. D’où ces belles images d’enfants sains et apaisés dans la nature, la peau offerte aux sensations, tous les sens en éveil dans les prés, les champs, la forêt, la rivière. Ils traient la chèvre, monte le cheval, participent à la vie collective, la peau nue mais au chaud dans la communauté et sous la protection de leur père.

vie sauvage batir un feu avec leur pere

Adolescents, les garçons connaissent leur période rebelle. L’aîné tombe amoureux d’une jeune bourgeoise et ne peut que lui mentir, au moins par omission ; son flirt est voué à l’échec. Bien qu’ayant rebâti une maison dans un village ardéchois déserté, ils s’entendent mal avec « les punks » qui restaurent le reste du village ; or ils veulent « vivre en paix », pas jouer la stratégie du nombre pour s’imposer. Après 15 ans, ils soignent leur apparence et en ont un peu marre de la promiscuité avec les poules et les fientes. En bref, ils veulent devenir « normaux », pas idéologiques pour un sou mais libres. D’où la distance progressive d’avec leur père, qu’ils aiment toujours, mais ils sont mûrs pour exister par eux-mêmes.

xavier fortin et fils hors systeme

C’est peut-être cette maturité qui est la leçon du film. Certes, leur mère leur a un peu manqué petits, mais leur père a su trouver les gestes, l’écoute et les substituts nécessaires pour qu’ils n’en souffrent pas trop. Il leur a appris à se débrouiller par eux-mêmes et en solidarité avec les autres. Il a été pour eux une image forte sans tomber dans l’emprise sectaire. Il ne leur a pas inculqué son idéologie hors-système, mais à vivre à côté du système. Adolescents, les garçons ont des copains et font la fête, comme tous ceux de leur âge. Ils aspirent à s’émanciper, ils sont mûrs. Ils vont d’ailleurs retrouver volontairement leur mère et la convaincre de retirer sa plainte pour éviter la prison à ce père qui les a élevés.

Un bel hymne à la liberté et à la fraternité. Ce sont, après tout, deux des mots de la devise républicaine.

DVD Vie sauvage de Cédric Kahn avec Mathieu Kassovitz et Céline Sallette, 2015, Le Pacte, FranceTV distribution, blu-ray €13.89

Le livre de Xavier Fortin et ses fils, Hors système, 2010, Jean-Claude Lattès, 469 pages, €19.30

e-book format Kindle, €9.99

Cécile Bouanchaud, Europe 1, Vie sauvage : que sont devenus les frères Fortin ?

Grandir sans l’école : Siddhartha, France Culture Sur les Docks 7 avril 2016

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Robert Merle, L’île

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Le canevas de ce roman est fourni par la révolte de la Bounty, cette frégate anglaise de 28 m mutinée le 28 avril 1789 contre son capitaine William Bligh. Les rebelles, par peur des représailles, décidèrent de s’installer sur l’île Pitcairn dans le Pacifique et de fonder une colonie. Robert Merle ne reprend pas l’histoire réelle mais il part de ce qui est vraiment arrivé (pour autant que les témoignages contradictoires puissent l’avérer) pour dévier vers la fiction en laissant courir son imagination.

L’auteur est séduit par les grandes catastrophes qui saisissent tout soudain des hommes ordinaires et les force à s’adapter à la situation imprévue : Week-end à Zuydcoote dans la poche de Dunkerque, La mort est mon métier dans les camps nazis, Malevil après l’explosion atomique, l’avion détourné de Madrapour. La survie devient brutalement un impératif et chacun révèle ce qu’il est vraiment.

Neuf Britanniques, six Tahitiens et douze tahitiennes débarquent donc sur l’île déserte du Pacifique, à l’écart des routes commerciales et mal déterminée sur les cartes. Un bon moyen de se cacher de la Royal Navy qui ne va pas manquer de les faire chercher pour les juger et les pendre pour mutinerie. Très tôt, les problèmes vont naître : émergence d’un nouveau chef, une autre forme de prise de décisions, un racisme latent qui conduira au meurtre, rôle des femmes, attrait de la terre à posséder.

Le plus intéressant personnage de cette histoire est Mac Leod, fourbe matelot écossais qui évincera les officiers du bord et mènera les plus vils et les plus faibles par la ruse et la menace. Face à lui, le nouveau capitaine Mason est un bourgeois borné et puritain, très marqué par la mort de son neveu Jimmy, mousse de 15 ans tué d’un coup de poing par l’intraitable capitaine. C’est ce meurtre qui a déclenché la mutinerie, dernière frasque d’une longue série d’humiliations et de punitions d’une stupide et inflexible figure d’Anglais du siècle. Les réflexes de classe passent mal en 1789…

Le second, Purcell, est la figure centrale du livre, le bien opposé au mal incarné par Mac Leod. Il sera le seul britannique survivant à la fin des 697 pages. Jeune, souple, intelligent et ouvert, il sait s’adapter aux coutumes tahitiennes et n’a rien de cette pruderie ridicule des autres Blancs. S’il n’a pas non plus leur orgueil de race, il possède une conscience morale nourrie de la Bible, si exigeante qu’elle rend la vie humaine sacrée – malgré tout. En fait, la religion compte peu pour le personnage, qui ne prie jamais. Mais il est viscéralement pacifique, profondément humain, amoureux, sensible, très lié aux femmes qui le comprennent à merveille et l’admirent.

Les pages les plus douces du roman sont celles où il évoque Ivoa, sa femme tahitienne qui lui donnera un enfant, ou Jones, matelot de 17 ans à peine, « drôle et gentil », fier de ses muscles nouveaux qu’il garde toujours un peu crispés pour les faire ressortir, ou encore Mehani, son « frère » tahitien, ou Omaata la géante placide, généreuse et sage. Purcell est un poète aimant l’union et la concorde. Étonnamment moderne par cela, il est en complet porte-à-faux avec ceux de son temps.

Trop idéaliste, trop hésitant, trop confiant en ce désir de paix qu’il croit enraciné en chacun, il apparaît comme un président Carter dont il a les références et les scrupules. Seul parmi les Anglais, il a su se libérer des entraves physiques et sociales qui corrompent la morale ou la rigidifient en aigrissant le caractère par l’insatisfaction. Il est un homme heureux, heureux de l’instant qu’il vit, de ceux qui l’entourent dont il voit surtout les qualités, heureux d’être lui-même. Il est le « sauvage » parmi les Blancs austères et névrosés. Les matelots ne le comprennent pas, ni le capitaine. Seuls les très jeunes, les Tahitiens et les femmes sont de plain pied avec lui. Tous les autres Britanniques ont au fond du même un ressentiment perpétuel qui les ronge et les rend agressifs, envieux et égoïstes.

jeune indien amerique torse nu

Mason s’accroche au formalisme par habitude de caste – et parce qu’il ne se sent pas à la hauteur de sa tâche. Mac Leod, fils de pauvre, famélique depuis l’enfance, a une haine envers tout ce qui est supérieur à sa condition. Johnson est un faible vieillard que les femmes ont toujours battu, en Angleterre comme sur l’île. Smudge est un petit laid fort couard, vrai roquet hargneux rempli de ressentiment contre la force et la beauté. Purcell, à l’inverse, est bon parce qu’il n’est aigri par rien.

« Mais il ne suffit pas d’être bon », comme lui dit le chef des Tahitiens après la première tuerie. « Tu dis : je partage avec vous l’injustice. Mais cela ne supprime pas l’injustice » p.335. Purcell compatit, mais s’abstient d’agir, inhibé devant la violence. Il est pourtant courageux et prend des risques considérables pour se faire entendre des deux camps et tenter de réconcilier les uns et les autres. Si cela lui vaut l’admiration de ses adversaires, sa diplomatie reste inefficace car il n’admet pas la violence nécessaire à faire respecter les accords. Même si l’on répugne à tuer, cacher cette répugnance peut rendre les exhortations plus plausibles.

La force est le dernier recours du diplomate quand les situations échouent ; jamais la négociation seule n’a suffit sans la menace. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Qui refuse la guerre n’aura jamais la paix. Comme chacun sait que tuer est tabou pour le lieutenant Purcell, on le laisse dire. Dès que l’un ou l’autre transgresse l’interdit et tue, Purcell reste sidéré, désarmé, sans force. Il n’est pas crédible. S’il avait su ne pas hésiter et choisir fermement son camp en prouvant sa détermination à le défendre jusqu’au bout, la guerre n’aurait pu s’allumer et se répandre dans l’île.

La grande leçon du livre est là : il faut, en certaines circonstances, faire taire les nuances et avoir le courage de choisir son camp jusqu’à recourir à la violence lorsque l’on a épuisé les autres moyens. Même si l’on répugne à tuer, la détermination de le faire est indispensable pour exposer sa volonté, aux autres comme à soi-même. Ainsi devons-nous agir contre le terrorisme : par le droit, mais sans aucun scrupule.

Le message chrétien est ambigu qui demande de tendre l’autre joue. A la lettre, et malgré Gandhi, la non-violence systématique est une faillite. Ce dogme fait les martyrs et les saints mais pas les chefs efficaces. Or, lorsque la survie de tout un groupe est en jeu, on n’a que faire des martyrs, alors qu’un chef est indispensable. Une autorité doit s’imposer, s’il le faut par la force s’il n’est pas d’autre langage, pour faire reconnaître ici et maintenant la sagesse ; à charge, une fois la crise passée, de tempérer la force par l’adhésion volontaire de la majorité. Avec le risque que l’illusion des bons sentiments ne précipite les circonstances à imposer la dictature, faute de décision ferme dans les temps. Robert Merle, qui était socialiste, savait combien le pétainisme ne l’emporte que faute de fermeté. A trop refuser de voir le réel, l’urgence emporte la force bien au-delà de ce qui aurait été nécessaire… C’est ainsi que les bons bourgeois idéalistes se retrouvent avec Hitler ou Castro.

Purcell semble l’avoir compris, mais seulement après toutes ces épreuves, et l’aventure se termine sur une note d’espoir – bien différente du destin réel des mutinés de la Bounty. Mais L’île, bien sûr, est un roman.

Robert Merle, L’île, 1962, Folio 1974, 696 pages, €9.70

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François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc

francois garde ce qu il advint du sauvage blanc

L’histoire est vraie, le récit est un roman. Narcisse Pelletier fut ce marin français abandonné sur une côte du Queensland australien en 1858 à 18 ans, et récupéré 18 ans plus tard par des marins anglais. Ramené en France, il devint gardien de phare.

Mais le récit de François Garde, fonctionnaire énarque et ancien Secrétaire général du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, s’inspire librement de l’histoire pour « déconstruire » la robinsonnade. Nous sommes deux siècles après le Robinson Crusoé de Defoe, trois décennies après le Vendredi de Tournier. L’homme occidental, aujourd’hui, n’emporte pas la civilisation à la semelle de ses souliers, il est – hors des pays tempérés – l’homme nu, page blanche où tout réécrire.

Narcisse à 18 ans est encore un gamin. Fluet mais musclé, obéissant mais fanfaron, il n’a que sa bite et son couteau pour survivre dans la baie déserte où le bateau l’a abandonné. Durant quatre jours, il ne fait rien, trop dépendant pour se prendre en mains. « L’absolue solitude dans laquelle il était précipité le renvoyait aussi à son entière responsabilité » p.110. C’est une vieille aborigène qui l’abreuvera, le nourrira, le prendra en charge comme si elle était sa mère. Car il est vrai que le Blanc jeté dans la nature sauvage est aussi inapte et nu qu’un petit enfant ; ce pourquoi il se servira des plats après tous les autres, les anciens, les hommes puis les femmes – car il n’est rien dans la tribu.

Il devra tout oublier pour renaître. Et s’il répète au début plusieurs fois « Je suis Narcisse Pelletier, matelot de la goélette Saint-Paul », s’il se souvient des mémoires de son parrain à Eylau et de la pute qu’il a sautée au Cap, c’est de moins en moins, comme si le temps usait la mémoire. Celle-ci n’est pas morte, mais enfouie – puisqu’elle ne sert à rien dans le bush.

A deux fois 18 ans, Narcisse aura vécu deux vies. C’est une troisième qui l’attend, à 36 ans, lorsqu’il monte par curiosité dans la chaloupe des Anglais alors qu’il pêchait à pied sur le rivage. Il ne parle que la langue sauvage, faite de sifflements et de clics, il a oublié le babil de l’Occident. Le gouverneur de Sydney, bien embêté de savoir à qui refiler le naufragé, va convoquer tous les étrangers pour savoir quelle langue il peut reconnaître, et c’est le français qui l’emporte. Mais s’il reconnaît le langage, Narcisse est bien incapable de le parler ; il doit tout redécouvrir – non réapprendre, mais dévoiler : le sens, la grammaire, l’accent, le passé et le futur, le conditionnel. Car il est devenu autre.

Son mentor est cet explorateur velléitaire et raté, vicomte rentier membre de la Société de Géographie, écartelé comme tout son siècle entre la morale et la science. Il veut sauver une âme compatriote et, en même temps, étudier l’être humain comme un objet. Il le vêt, le nourrit et le protège, mais en même temps veut tout savoir. S’il lui réapprend à parler, c’est pour son enquête sans pudeur. Et pour son grand-œuvre : fonder une nouvelle science, l’Adamologie !

Narcisse, lui, n’a survécu que parce qu’il a su oublier. Il s’est fondu dans la vie sauvage en occultant tous ses réflexes conditionnés de Blanc chrétien puritain : il est allé tout, nu, a vu baiser et violer devant ses yeux, a dû manger avec ses mains et parfois cru, s’est enduit de suie et de boue contre les moustiques, a dormi avec une vieille et avec des enfants. Il s’est même « marié » avec une sauvage, si l’on en croit une confidence échappée par émotion ; il a eu deux petits qu’il a laissé derrière lui sans presque s’en souvenir. Car on ne vit qu’au présent lorsque l’on est sauvage. Le passé se résume à la lignée et à sa place dans le clan, le futur n’existe pas.

lezard camille baladi

Le retour à la société bourgeoise conventionnelle de l’empire, en 1861, est une cruelle acculturation. Il faut se vêtir et manger à la fourchette, ne pas regarder les femmes dans les yeux ni observer les couples s’accoupler, il faut dire ce qu’il faut et jouer les hypocrites… Par contraste, « notre » société apparaît bien compliquée et tordue en relations humaines. Le seul humain qui ne court pas dans Londres, observe-t-il, est un clochard qui mendie… Le travail est requis pour manger, la Science justifie toute contrainte, quand ce n’est pas la Religion. L’humain, lui, compte peu. D’où le mutisme du « sauvage blanc » qui déclare plusieurs fois en guise d’explication : « Parler, c’est comme mourir ». Il y a des comportements qu’il est impuissant à expliquer parce que l’Occidental est impuissant à comprendre.

Dans ce roman qui est plus qu’un récit d’aventures, l’auteur alterne les chapitres à la troisième personne où Narcisse évolue tel qu’en lui-même avec les chapitres à la première personne où l’explorateur Octave de Vallombrun écrit au Président de la Société de Géographie à Paris. Il y a loin de l’homme au texte tant la médiation de l’individu socialement situé, de la langue polie, des convenances bourgeoises et morales, des normes universitaires, sont des filtres qui édulcorent, déforment et caricaturent. La Science, au XIXe, se résume souvent à une ignorance satisfaite où le préjugé politiquement correct compte plus que le réel observé. A-t-on vraiment changé à l’ère d’Internet ?

Il y a du tragique chez Vallombrun comme chez Narcisse : tous deux sont pris dans un destin qui les dépasse, emportés par une société impériale et impérieuse qui croit tout mesurable, même la soumission à la Croyance.

C’est pourquoi ce roman peut se lire à plusieurs niveaux.

  1. Le premier, le plus facile, accessible aux jeunes adolescents, est celui de l’ensauvagement et de l’aventure en pays inconnu.
  2. Le second, plus élevé, est une réflexion sur la méthode expérimentale, sur le choc moral entre la Science et l’Homme : peut-on faire d’un humain l’équivalent d’un rat de laboratoire ?
  3. Le troisième, plus exigeant encore, renvoie à notre société sûre d’elle-même et dominatrice, surtout fin XIXe, volontiers missionnaire, humanitaire, colonisatrice, impérialiste. Même les bonnes volontés comme celle de Vallombrun peuvent peu dans l’emportement social qui les enserrent et les contraint.

Tout le XXe siècle sera une déconstruction critique de cette arrogance, de cet impérialisme de Raison, de ce totalitarisme de religion. Les « sauvages » sont eux aussi « civilisés » : ils n’ont pas la même culture que nous mais la leur est parfaitement adaptée à leur survie dans leur environnement. Quant à nous, sommes-nous vraiment épanouis et heureux chez nous, dans nos contraintes de toutes sortes ?

Ce roman faussement léger a obtenu une multitude de prix, c’est dire combien la littérature en France manque au fond de talents à reconnaître… (Prix Goncourt du premier roman 2012, grand prix Jean-Giono 2012, prix littéraire des grands espaces Maurice Dousset 2012, prix Hortense Dufour 2012, prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2012, prix Emmanuel-Roblès 2012, prix Amerigo-Vespucci 2012, prix Ville de Limoges 2012).

François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc, 2012, Folio 2015, 383 pages, €7.70

e-book format Kindle, €7.49

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Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs

jim harrison bouquins laffont

L’écrivain sauvage Jim Harrison, né en 1937 dans le Michigan, a claqué au début de cette année comme un élastique trop tendu. Il a toujours vécu dans l’excès et la camarde l’a rattrapé d’une crise cardiaque à 78 ans le 26 mars 2016. Il faut dire que whisky, tabac, herbe et filles avaient composé le menu principal de ce grizzly aux grands-parents venus tout droit de Suède. Né dans un État sauvage, il a toujours eu la nostalgie des forêts et de la prédation : pêcher, chasser, cueillir des champignons, faire du bois…

« Partis vers l’Est, sans guide, avec mes cannes à pêche et de la nourriture séchée. Vivre en ermite. Deux kilos de tabac Bugler, du papier à rouler Zig-Zag, mais ni herbe ni whisky. Rencontrer fille indienne et niquiniquer… » p.142. Ces Mémoires fictifs des années 1956-1960 commencent en solitaire dans la forêt, au bord d’un lac, loin de toute vie civilisée. L’auteur se balade à poil ou presque, selon les heures des moustiques, il se baigne et boit l’eau pure, il lance des lignes à truites, il brûle du pin pour se chauffer, cuire et éloigner les insectes à coup de fumée de fougères.

Puis il se remémore moins son enfance, très peu évoquée, que ses années de jeunesse, surtout les bouteilles qu’il a descendues et les filles qu’il a baisées. En général dans les villes, là où elles travaillent, ce pourquoi cela n’a jamais accroché : lui voulait repartir dans la nature. Il a quand même récupéré Linda dans la vraie vie, avec qui il a eu deux filles, mais il la quitte à New York où il est de passage dans ce roman pour aller acheter du chinois à bouffer.

Wolf est son premier roman à 34 ans, après des années de poésies. Il s’y montre brut, en Hemingway mal dégrossi, peu soucieux du reste du monde. Un vrai nature writer américain. Ce sont moins les grands espaces qui le font bander que le retour sur l’intime. La tente, dans la forêt, est comme une mini-ferme où l’on est chez soi, seul avec ses pensées, la carabine chargée à portée de main à cause des énormes grizzlys qui n’hésitent pas à arracher la toile d’un coup de patte s’ils sentent à manger par-là, et la tête du campeur par la même occasion « comme il est arrivé à deux filles ».

michigan forest

Mais Harrison, qui se met en scène sous le nom du jeune Swanson, n’est pas un illettré. Il a beaucoup lu dans son isolement forestier enfant, où la famille élargie vivait en fermes rapprochées. Fenimore Cooper et la Bible, puis Rimbaud et Dostoïevski, Faulkner, Arthur Miller et Jack Kerouac ensuite. S’il a voulu se faire pasteur protestant à 15 ans, il a baisé une fille à 17 (qui en avait 14), puis de nombreuses autres filles. Cela l’a rattaché à la terre plutôt qu’au ciel, et aux proches plutôt qu’au prochain. Il est concret, Harrison, il aime toucher et expérimenter, l’abstraction ne lui sied pas.

D’où ce roman âpre et familier à l’écriture vigoureuse et crue comme un t-bone steak, il se pose en vagabond littéraire, travaillant ici ou là de ses muscles, sans le sou mais avec le ciel sur la tête. Une époque post-hippie et pré-écolo où le retour aux espaces vierges compte plus que la consommation urbaine, où les relations sont réduites à leur base : bouffer, baiser, dormir. Avec qui ? Là est la question.

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, 1971, Robert Laffont collection Pavillon, 1998, 265 pages, €21.50

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, avec 4 autres romans, Bouquins Robert Laffont 2010, 156 pages sur 770, €24.50

Le site Jim Harrison en français

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Marmots à Marmottan

marmottant expo 2016 l art et l enfant affiche

Jusqu’au 3 juillet 2016, l’exposition L’Art et l’enfant, chefs-d’œuvre de la peinture française présente près de 75 œuvres provenant de musées et de collections particulières sur le thème de l’enfant (filles et garçons), du XIVe au XXe siècle. Sept sections chronologiques couvrent les thèmes.

Enfant-Dieu, enfant-roi, enfant-héritier, le petit ou la petite ne sont que des maillons d’une lignée jusqu’au siècle de Rousseau qui réhabilite l’attachement en raison des progrès de la médecine qui réduit la mortalité infantile. On se préoccupe alors d’allaitement maternel plutôt que de nourrice, d’éducation plutôt que de liberté, de jeux plutôt que de travail.

Avec les révolutions, Gavroche envahit la peinture, enfant martyr comme Bara, enfant des barricades, jeune clairon ou tambour. La préoccupation sociale s’occupe aussi de montrer petits miséreux ou bourgeois, vendeurs de violettes aux vêtements déchirés ou adultes en réduction comme papa ou maman. Le siècle industrieux enivré de grandes idées sur l’Humanité croit même à la « page blanche » sur laquelle la société et les parents peuvent tout écrire. L’Église, l’hygiénisme médical et l’État vont embrigader l’enfance dans les carcans de la morale et de la discipline. L’enfant qui était l’avenir de la lignée devient l’avenir du pays avant d’être le miroir du couple – ou de l’artiste.

À l’aube du XXe siècle, le dessin d’enfant rencontre les avant-gardes et les dessins de bohèmes en herbe comme Maurice Denis et Jean Lurçat sont présentés pour la première fois au public. Quand l’infantilisme saisit l’art « moderne » pour explorer décidément toutes les impasses contre « l’asphyxiante culture ».

freres le nain enfants avec une cage a oiseau et un chat bpk berlin

Les œuvres sont le reflet de la société dans laquelle elles sont nées. Le statut de l’enfant a évolué avec les mœurs et les pratiques. C’est donc moins le portrait que les scènes de genre qui sont privilégiées dans cette exposition, aboutissant au statut à part entière de l’enfant que le XXe siècle magnifiera au-delà de tout raisonnable – jusqu’à l’infantilisme de caricature.

Encore qu’il faille nuancer fortement les propos des « chers professeurs » qui commentent le catalogue sur les âges farouches : la représentation picturale n’est pas la vie réelle et si les scènes peintes jusqu’à la fin du XIXe siècle paraissent souvent empruntées, c’est qu’elles avaient le but symbolique d’éterniser le statut social. Le sentiment, c’est autre chose, il restait dans l’intime, les parents en avaient un peu honte en public. Il n’est d’ailleurs que de se souvenir du siècle bourgeois, qui a duré jusqu’en mai 1968 : si l’on pouvait vivre en slip dans le jardin clos, pas question de sortir dans la rue sans être habillé des pieds à la tête, col boutonné et veste de rigueur. Il fallait se montrer sous un jour « respectable ».

L’enfant est longtemps représenté comme accessoire : fils de Dieu (Philippe de Champaigne, Louis XIV offrant sa couronne et son sceptre à la Vierge tenant l’Enfant, v.1650), de roi (Henri Testelin, Louis XIV roi de France et de Navarre, 1648) ou de paysan (frères Le Nain, Enfants avec une cage à oiseaux et un chat, v.1646). D’enfant-lignée qui va prendre la suite des adultes dans les années futures, le juvénile est peu à peu valorisé pour lui-même, préservé comme « innocent » jusqu’à la cucuterie (Pierre Mignard, Louis-Marie de Bourbon, v.1681) ou abandonné dans les insurrections (Philippe-Auguste Jeanron, Les petits patriotes, 1830) ou dans les rues jusqu’à l’indécence (Fernand Palez, Un martyr, le marchand de violettes, 1885).fernand palez un martyr le marchand de violettes muses beaux arts paris

Il y a de la quête d’identité dans la représentation de l’enfant, de la sensualité sauvage à la discipline (Jean-François Millet, La précaution maternelle, v.1855), puis la célébration des rôles sociaux en ces petits en situation (Eva Gonzalès, Enfant de troupe ou Le clairon, 1870), jusqu’à s’intéresser à l’enfance comme « race » à part (Félix Vallotton, Le ballon, 1899), vivant par tous les sens hors de raison (Pablo Picasso, Le peintre et l’enfant, 1969), jusqu’au culte de la jeunesse éternelle et du spontanéisme immature revendiqué aujourd’hui. Même les adultes se veulent désormais « mignons » et androgynes comme l’enfant mythique, légers et joueurs comme lui, vivant au seul présent sans se préoccuper ni du passé, ni des autres, ni du futur.

philippe auguste jeanron les petits patriotes musee beaux arts caen

Une expo bien classique, à vocation édifiante, qui a le mérite de présenter des œuvres rarement sorties de leurs cimaises ou des alcôves privées. Mais n’attendez aucune révolution du regard : il est bien formaté par l’université.

Musée Marmottant, 2, rue Louis-Boilly 75016 Paris, ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, plein tarif 11€, tarif réduit 6.50€

Billetterie en ligne à la Fnac

Musée Marmottant présentation

Exposition L’art et l’enfant jusqu’au 3 juillet 2016, (très) courte vidéo de présentation

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Max Radiguet, Les derniers sauvages – aux îles Marquises

max radiguet les derniers sauvages iles marquises 1842
Qui envisage d’aborder les îles Marquises aura à lire ce livre d’il y a un siècle et demi. C’est en effet en 1861 dans la vénérable Revue des Deux Mondes que Max Radiguet, marin breton, dessinateur et lettré, publia ce récit de ses cinq années passées à bord du navire français La Reine-Blanche. Il était chargé de prendre possession et d’installer la présence française aux Marquises. Esprit ouvert, observateur, Radiguet emporte certes avec lui les préjugés de supériorité de sa civilisation, mais il sait les tempérer de ce qu’il constate.

La société marquisienne est compliquée, harmonieuse, même si elle n’est pas le Paradis obstinément rêvé. Mais son équilibre est remis en cause par l’arrivée des Européens, avec leurs croyances, mœurs et autres habitudes. Posséder des biens, maitriser la nature, se battre pour garder une femme, obéir au tyran jusqu’à la fin de sa vie – comme tout ceci était « étrange » aux yeux marquisiens !

Max Radiguet décrit ce paysage volcanique, et cette société telle qu’elle fut jusqu’à l’arrivée des Blancs. Il a le regard aigu, sait faire parler les indigènes et décrit avant de juger. Précieuses qualités ! Il le fait en un style fleuri qui rappelle un peu Chateaubriand, à la mode de son siècle. « Je vois encore, au seuil de ma porte, la lumière et l’ombre se jouant au caprice des larges feuilles d’un bananier balancé par la brise, puis au bord de l’eau sur la grève les noirs abris sous les masses veloutées du feuillage, et les crêtes rocheuses de la montagne mordant le ciel et les cocotiers immobiles au grand soleil » p.119. Vous apprendrez à la racine comment confectionner le popoï (p.42), construire une case (p.46), tisser les étoffes (p.58), tourner un feu de deux bâtons (p.61), faire le kava (p.66), creuser une pirogue (p.86), vous battre comme il se doit (p.110), faire la fête (p.156) et honorer quels dieux (p.175). Vous y trouverez même la meilleure façon d’accommoder l’homme en cuisine (p.138), bien qu’on ne le mange « que par vengeance » : « le cœur est mangé cru ; le reste du corps, bardé de feuilles de ti, couché, recouvert de terre, sur un lit de galets rougis au feu. »

Marquises Altuona

Il décrit la beauté native des Taïpis. L’homme : « D’une haute stature, les épaules effacées, le thorax en avant, svelte, le torse légèrement cambré sur les hanches, (…) la tête fière et parfois arrogante, mais avec un port assuré, une démarche libre et hardie. (…) Il tient plutôt du gymnaste que de l’athlète » p.140.

La femme : « La taille des femmes est moyenne, leur galbe modelé souvent avec une pureté que la statuaire nous a révélée presque seule en France, le torse élégamment cambré, les chairs potelées et solides, le grain et la peau d’une finesse extrême. Leur sein se dresse légèrement piriforme, et son développement n’excède jamais les limites assignées par les lois du beau » p.141.

L’enfant : « Baigné tous les jours à la mer, l’enfant nage dès qu’il sait marcher. (…) Les enfants indigènes font à peu près ce qui leur plaît ; rien ne les contrarient, ils sont aimés de tout le monde, ils vaguent en liberté, se livrent à leurs jeux sans contraintes, se taquinent et se querellent fort rarement entre eux. Jamais ils ne nous ont rendus témoins de ces scènes de pugilat si fréquentes entre enfants civilisés. Je ne me rappelle pas avoir vu pleurer un enfant (…) ils sont fort doux et paraissent les plus heureux du monde » p.145. Mais « hélas ! par suite des débauches auxquelles s’abandonnent les femmes à peine âgées de 12 ans, la fécondité devient une vertu fort rare dans le pays : aussi l’enfant du hasard est-il adopté avec bonheur par le mari » p.143.

Marquises 1870

Les Européens, qui se sont toujours senti la « mission » d’apprendre au monde comment il fallait vivre, ont rompu ce délicat équilibre. Ils ont introduit la propriété, le commerce, les armes à feu, la jalousie maritale, la coercition éducative, le moralisme sexuel, les vêtements inadaptés au climat. Certes, les « sauvages » n’étaient pas « bons », mais ils avaient la libre disposition d’eux-mêmes. Aujourd’hui, « la civilisation » a la responsabilité d’assurer leur épanouissement.

Max Radiguet, Les derniers sauvages – aux îles Marquises 1842-1859, La Découvrance 2014, 268 pages, €17.00
e-book format Kindle, €4.99

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Si nous décidions de notre avenir ?

L’essor économique des Trente glorieuses, l’explosion scientifique depuis la deuxième guerre mondiale, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont modifié notre rapport aux autres, au temps et à l’avenir. La marche triomphale du Progrès vers l’Histoire inéluctable a fait long feu : la guerre de 14, la confiscation léniniste des soviets, Auschwitz et Hiroshima, le réchauffement climatique et les pesticides, l’ont remis en cause. Notre culture humaniste est-elle encore émancipatrice ? Ou la raison en délire de la bureaucratie, de l’atome, de l’État, de la finance, est-elle devenue néfaste ?

La rupture avec cette tradition des Lumières et du Progrès a été le fait d’artistes, de « rebelles » ; elle est aujourd’hui devenue tellement à la mode qu’elle en est devenue un néo-conformisme. Les désillusions du progrès et la revendication victimaire médiatique ont emporté l’histoire, notre histoire, et ont déconsidéré la civilisation, notre civilisation. D’où cette opinion aberrante mais répandue que n’importe quelle secte de l’islam a « droit » à sa différence, même en « jouissant » sexuellement de fillettes prépubères – tandis que l’église catholique n’a aucun droit à cette même pédophilie. Parce que la première est réputée être une victime colonisée, dominée et stigmatisée, alors que la seconde est reconnue impérialiste, dominante et avec pignon sur rue.

L’ethnocentrisme sûr de soi et dominateur a été remis en question par les idéologies du soupçon, de Nietzsche, Marx et Freud, en attendant le structuralisme puis Bourdieu. Cela était utile et bénéfique. Mais ceux qui doutent de la tradition ont appris à douter de tout. Puisque tout est relatif, autant vaut le lointain et le sauvage que le proche et le civilisé, trop connus. La « civilisation » n’a-t-elle pas produit la boucherie de 14, les camps de Staline et de Hitler, l’irradiation d’Hiroshima à Fukushima et le Big Brother bureaucratique, étatique et informatique ? Une certaine écologie aspire à vivre nue, austère, en marge, éclairée à la bougie et cultivant son propre jardin.

gamin console

Mauvaise conscience et mésestime de soi marquent l’époque – qui ne croit plus à rien. Les sectes trouvent un terreau fertile où se multiplier dans ce tout vaut tout et rien ne va plus. Du New Age à Daesh, en passant par toutes les « thérapies » alternatives qui visent à se faire du bien pour soi, entre soi.

En politique, c’est le vide : blanc bonnet et bonnet blanc, UMPS, gauche et droite tout aussi technocratique et velléitaire, tout aussi portée à s’en mettre plein les poches et à faire de la com’ plutôt que de la… politique. Il y a très loin de De Gaulle à Chirac, de Mitterrand à Hollande. Mesurettes et réformettes suivent les promesses plus grosses que le bœuf.

L’Union européenne s’est construite sur le processus du cliquet, chaque avancée étant réputée irréversible. Sauf que l’économie l’a emporté, puisque non politiquement sensible – et que le grand méchant marché s’en est emparé, puisque le monde se globalise. Les négociations à 28 s’éternisent, accouchent avec lenteur de souris ; chaque État souverain dispose d’une voix, le Luxembourg minuscule comme l’Allemagne formidable – on n’avance pas. Dans l’atonie du sur-place, c’est la loi du plus fort : la puissance industrielle allemande, le potentiel militaire (affaibli) français, le pouvoir financier anglais. L’Europe hésite entre une Union à tendance fédérale et un libre-marché aussi étendu que possible. Turquie or not Turquie, that is the question. Si on l’intègre, adieu l’Europe en tant que communauté culturelle ; si on ne l’intègre pas, où sont définies les frontières ?

Car, de la cellule aux sociétés humaines, nul être vivant ne subsiste sans frontières sûres et reconnues. En deçà, nous pouvons organiser notre existence par nos votes et nos gouvernements ; au-delà, ce sont les États qui négocient en bloc. Sans frontières, pas de politique : un vaste laisser-faire, laisser-passer, un vaste foutoir. Dont je m’étonne que le « gauchisme culturel » puisse y aspirer : quoi, laisser-passer pour les hommes mais pas pour les capitaux ? laisser-faire pour les émigrés mais pas pour les marchandises ? Si l’on est « antilibéral », pourquoi faire exception pour les mœurs et les personnes ?

Mon explication à cette contradiction est que l’économisme a remplacé la politique, le yaka idéologique a supplanté le débat démocratique, le zapping permanent du présent éternel a submergé la vision longue de l’histoire. Pourquoi donc, sinon par démission politique, le grand méchant marché s’est-il imposé comme légitime ? Pourquoi donc la compétition, l’ouverture sans frein, le laisser-faire généralisé s’est-il imposé au détriment de la vie bonne, des droits de douane justifiés et des contrôles de qualité sur les marchandises ? La libre concurrence est-elle angélique ? N’est-elle pas – avant tout – le droit du plus fort ? Et que fait-on pour s’en défendre, pour être fort à notre tour dans les domaines où c’est le cas, pour négocier des échanges mutuellement fructueux ?

ado s eclate et jouit en fontaine

S’il faut être « moderne », cela ne veut pas dire épouser la moindre idée venue des Amériques. Cela voudrait plutôt dire adapter à nos façons d’être et de faire les techniques d’efficacité et de productivité qui nous sont données en exemple. Sans angélisme : l’État fédéral américain n’est PAS libéral, il impose ses normes à la planète entière (normes audit, IFRS, FATCA, amendes BNP et UBS…), ses grandes entreprises ne reconnaissent pas les lois autres qu’américaines (Google, Facebook,…), son département de la Défense finance largement la recherche industrielle et informatique pour garder une longueur d’avance. La fuite en avant moderniste est sans but, agitant sans cesse les molécules et les gens, sans projet, sans savoir où l’on va. D’où les Grandes peurs chez nous comme au Moyen-Âge, le nucléaire, le fichage généralisé, les colorants et pesticides, la « grande » distribution, la fiscalité confiscatoire…

Tout paraît mieux ailleurs que dans notre culture : les arts « premiers », les comportements machos musulmans, les écrivains caraïbes, la sagesse des Andes – voire pour certains les muscles virils de Poutine. Et si l’on se posait un peu ? Si l’on reprenait le fil de l’histoire ? Si nous changions ces élites ineptes et nuisibles ? Si nous élisions des gens plus jeunes et plus ambitieux ? Si nous décidions de notre avenir sans nous le laisser dicter ?

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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Rick Bass, Le journal des cinq saisons

rick bass le journal des cinq saisons
Dans la vallée de Yaak, au Montana, l’auteur né en 1958 au Texas vit depuis 1987. C’est « une frontière entre deux mondes : à la lisière de la nature sauvage, du Montana, de l’Idaho ; aux confins des États-Unis et du Canada. La bordure des Rocheuses et du Nord-Ouest Pacifique » p.186. Il occupe un chalet avec sa femme et ses deux petites filles de 8 et 4 ans, plus une cabane de rondins où il écrit, dont la fenêtre donne sur le marais. Écologiste engagé dans la préservation de la nature et des parcs naturels, il a travaillé des années dans l’exploration des gisements de pétrole et de gaz, après des études de géologie et de biologie. Lassé du mercantilisme à courte vue des avides que sont ses concitoyens, il s’est retiré dans la nature, comme Henri David Thoreau, afin de méditer sur les fins de l’homme et écrire des livres emplis de vie.

Ce journal conte moins son ego que son milieu naturel. Il se veut « dans » la nature et pas au-dessus, il s’y fond et s’y confond, ne prélevant en bois, airelles, champignons et gibier que ce qu’il lui faut à sa consommation familiale. Pour le reste il contemple la beauté de la forêt, des montagnes, des ciels violets ou bleuté, des plantes qui vivent et s’accrochent malgré tout, de la faune, ces bêtes moins bêtes qu’on le croit, et des gens robustes et obstinés qui l’entourent.

Il faut lire ce récit dès janvier pour comprendre, dans le froid relatif de nos contrées, ce que peut être le vrai grand froid de la nature sauvage. Le Journal commence par une réunion d’amis à la maison, devant une table bien garnie et un bar copieux ; il se terminera, un an plus tard, par une autre réunion d’amis à la maison, devant la même abondance. De quoi nous faire comprendre que l’écologie n’est pas cette macération austère des prédicateurs de fin du monde, que trop de militants adoptent volontiers. Que la nature est indifférente aux humains mais qu’elle offre à profusion tout ce qu’il nous faut pour être heureux, à la seule condition de respecter ses équilibres. « Je me sens seulement envahi par une quiétude presque mystique. (…) Vivre avec sous les yeux la beauté des uns et des autres, la beauté du matin et de la saison. Aucune autre raison ne me paraît nécessaire » p.190.

« Qu’est-ce qu’une communauté ? » s’interroge l’auteur face à la nature sauvage. « Je propose de définir le mot non comme un rassemblement de gens qui partagent des buts et des projets, ou même des valeurs mais – et c’est infiniment plus rare – un lieu et un moment où contre les forces éparses du reste du monde, ils peuvent s’unir malgré leurs différences, parfois même les différences les plus saisissantes, et ressentir néanmoins une affection les uns pour les autres et la force de leur engagement commun » p.67.

Il y a toute une philosophie dans ces pages. L’humilité devant la grandeur du monde, le courage face à la force des éléments, la ruse pour se fondre dans le paysage et chasser utilement, la responsabilité pour préserver sa famille des dangers et l’initiative pour préparer activement l’hiver dans la langueur de l’été qui pousse au farniente. Il y a surtout le sentiment que tout est lié, en harmonie, en symphonie, comme ces pins vrillés qui s’abattent lors d’une tempête, formant ainsi une barrière naturelle pour que poussent les trembles loin de la dent affamée des cerfs, durant les quatre ou cinq années nécessaires à ce que les arbres deviennent adultes, permettant une réserve de nourriture pour les futurs cerfs (p.172). Il y a la prescience de l’éternel retour des saisons (p.151), des naissances et des morts, de la révolution des planètes. « Regarder le mouvement du printemps encore en bourgeons et (…) sentir le vaste esprit du monde – la joie, le réveil – qui court comme les eaux rapides de la fonte des neiges sous la surface, au retour des brises du sud, et de se laisser emporter par cet élan » p.131 (j’ai replacé la virgule où elle devait être, le traducteur semblant être fâché avec la ponctuation en français).

C’est que le pays est immense et que tout ce qui arrive est énorme. Le froid de l’hiver est glacial avec ses tempêtes de neige, le printemps explose, l’été accablant voit naître de gigantesques incendies si durs à contenir que l’on fait intervenir B52 et C130 pour jeter par tonnes des retardateurs de feu, l’automne flamboie de couleurs et de grizzlis gourmands de plus de deux mètres et demi de haut… Les vents sont puissants, les orages monstrueux, les pluies diluviennes, la neige interminable et la glace épaisse, le soleil impitoyable. Nous sommes dans la démesure, la nature au Montana accentuant encore la démesure du continent nord-américain par rapport à l’Europe.

Il y a même une saison de plus que dans le reste du monde, tant la nature est ici dans le surcroît. La cinquième saison est, pour l’auteur, le mois d’avril. « Pas question de passer directement de l’hiver au printemps : un enfant, ou même un adolescent, devient-il adulte comme ça, d’un jour à l’autre ? » p.163. Si juillet commence page 289, presque à la moitié, les mois ne sont pas racontés de façon égale, tout comme la réflexion même qui ralentit ou s’accélère selon que la saison pousse à agir ou à méditer.

vallee du yaak montana

Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de nous charmer avec ces excès mêmes. Certes, il y a parfois trop de mots, la solitude relative rend l’auteur volontiers bavard sur ce qui le passionne. Mais il sait capter l’attention par une anecdote de trappeur, nous enchanter par une description à la Chateaubriand, nous séduire par des phrases longues et balancées. Certains s’y ennuient, moi pas. La traduction de Marc Amfreville n’est pas toujours à la hauteur, mais la richesse de la langue sous-jacente se sent malgré tout. Que veut dire entre autres, en français, « les cheveux débridés » d’une femme (p.264) ? Serait-elle vue comme une bête de somme ? Et pourquoi ne jamais traduire « cobbler » (qui n’a aucun sens d’usage en français) par le mot évident de tourte ?

Rick Bass reste américain de culture et d’habitudes, mais la nature l’aide à lutter contre. Il se décrit plusieurs fois comme « un vrai glouton, Gulo gulo » p.240, « si impulsif et impétueux, si imprudent et si mal organisé » p.239. C’est ainsi qu’il s’amuse à brûler des herbes en plein été près de sa maison, manquant déclencher un vaste incendie ; qu’il entreprend de monter une côte enneigée avec son pick-up sans avoir les pneus cloutés, ce qui fait glisser le camion qui patine lentement jusque dans le ravin (il saute in extremis). Il est toujours poussé à l’action, vertu de ce peuple de pionniers optimistes : « Ne pas faire cette tentative exigerait une acceptation fataliste des agissements de l’univers dont aucun de nous (…) n’est capable » p.422. Malgré le paganisme qui est la religion innée de la nature (religion veut dire « relier »), il garde un reste de culpabilité chrétienne, péché originel et autre soumission aux Commandements du paternel suprême. « Il y a tant de joie dans cette communion que je dois avouer m’être demandé, au début, si je n’étais pas en train d’être tenté par le diable lui-même – tant quelque chose d’aussi bon ne pouvait être que coupable, et même approcher de la luxure » p.155. Quel appauvrissement qu’une religion qui interdit ainsi tout ce qui fait du bien ! Au nom d’« autre » monde, seulement « possible »…

Le verbe de Rick Bass reste irrigué par une vitalité qui vient de l’accord avec cette nature exubérante. Il s’émerveille que les enfants y soient solides, ses petites filles n’hésitant pas à marcher en sandales malgré les fourrés – comme si le paysage vous choisissait, et non l’inverse. Le récit d’une traque de cerf avec Travis, le fils de 15 ans d’un ami décédé, est un hymne à l’endurance comme au courage, les bottes texanes n’étant guère adaptée à la neige. « Et tandis que nous avancions péniblement, je me suis soudain rappelé ce que cela veut dire d’avoir quinze ans, quel extraordinaire mélange de vigueur et d’inexpérience c’était, un moment de la vie où l’on est capable physiquement et intellectuellement de presque tout faire au monde, et où tout est, sinon complètement, du moins presque neuf » p.499.

« Je voudrais que ce journal de bord ne soit qu’une célébration, une galerie de portraits du bonheur » p.131. C’est réussi. Lisez ce livre de joie pour la vitalité de la nature et de bonheur sur ses beautés vivantes.

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, 2009, Folio 2014, 617 pages, €9.20

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Michel Tournier, Les Météores

michel tournier les meteores

J’avais lu en 1972 ‘Le roi des aulnes’, puis ‘Vendredi’. Les deux romans m’avaient passionné, surtout ‘Vendredi’. Cette méditation sur la solitude, sur l’île déserte comme univers miniature, sur le mythe individualiste de Robinson, sur l’utopie de rebâtir un monde à son idée, sans lien d’aucune sorte avec « la société » dans ces limites de la vie qui sont comme une enfance. Je n’ai pas aimé le personnage principal du ‘Roi des aulnes’, garagiste difforme et myope, d’une sexualité fangeuse. Mais j’ai apprécié le séjour en Allemagne nazie, époque qui permettait pratiquement toutes les expériences et pays rude encor primitif, d’une beauté sauvage. Le début des années 1970 était fasciné par le rigorisme botté, peut-être en réaction au laxisme sexuel et à la paresse prônée – croyait-on – par Mai 68. Michel Tournier aimait l’Allemagne, la jeunesse, le début de l’adolescence, notamment des garçons entre 12 et 15 ans. Il a connu le nazisme de 9 à 12 ans lors de séjours linguistiques en Allemagne, avant la guerre. Devenu écrivain par hasard, il a prospecté les grands mythes humains : le Sauvage, l’Ogre, la Gémellité.

Ce qui me ravissait surtout dans ses premiers livres était cette capacité de l’auteur à évoquer une atmosphère, à faire naître un climat psychologique depuis les corps physiques – en une communion cosmique, organique, au milieu d’une forêt de symboles. J’aime, chez Tournier, cette importance qu’il accorde à l’enfance, la formation de la personnalité par les sens et les contacts mêlée à la faculté onirique ; j’aime la sensualité de ses personnages avec les éléments bruts ; j’aime les évocations mythiques, ces associations d’idées et de passions que suscitent, chez ces êtres, des mots et des choses, des gestes quotidiens. Ils puisent leur puissance dans les profondeurs de l’inconscient et c’est tout cet arrière-plan archaïque qui parle.

Et puis cette merveille : le style. Le vocabulaire riche allie la précision à l’intimité du sens, extrayant tout le suc de chaque mot pour le faire signifier dans sa totalité. Je ne serais pas étonné que Michel Tournier soit difficile à bien traduire en langue étrangère.

Toutes ces qualités, je les ai retrouvées dans ‘Les météores’, améliorées peut-être, mûries par le temps et l’expérience.

Tels Castor et Pollux, Jean et Paul sont de vrais jumeaux que rien ne peut distinguer l’un de l’autre, au point que l’on appelle chacun Jean-Paul. A travers leur histoire, l’auteur donne une pénétrante analyse de cette « faim du semblable », de cet être complémentaire que chaque être humain cherchera sa vie durant. Il est autre mais reflète, il apaise l’angoisse d’exister parce qu’il comprend, il aime de tendresse et satisfait le sexe – en bref le double fait retrouver la quiétude matricielle, nostalgie intime de l’âge d’or personnel : le parfait amour.

castor et pollux

Michel Tournier voit l’apothéose du couple humain dans la paire de jumeaux. Nulle intimité ne saurait être plus parfaite, il s’agit vraiment d’un seul être en deux endroits de l’espace, d’une seule âme « déployée » en deux corps identiques. Le jumeau est attiré vers le jumeau comme Narcisse au miroir. Une force quasi magnétique se crée, un réseau d’échanges continuels sur tous les plans depuis la naissance : physiques, affectifs, mentaux, spirituels. Le « jeu de Bep » est un rituel compliqué issu d’affinités et de souvenirs identiques ; « l’éolien » est un langage secret d’initié, formé de mots, de gestes, de mimiques à la signification immédiate et plus chargée de sens que les mots des « sanspareils » – ceux qui n’ont pas de jumeaux. Les « frères pareils » communiquent totalement, obligés pour cela d’inventer un autre langage que celui du commun, pour leur usage exclusif.

L’auteur explore les autres formes de couples, homosexuels et hétérosexuels, mais nul ne pourra seulement approcher la perfection des jumeaux dans la communication, cette entente absolue qui pousse l’empathie au plus haut degré. Chacun est enfin vraiment compris par l’autre, ce qui n’arrive jamais aux humains normaux. Le couple des parents, Édouard et Maria-Barbara, est insatisfait. Édouard passe la majeure partie de son temps à Paris, assouvissant son désir sur le sein de maîtresses éphémères, cherchant toujours celle apte à le comprendre et ne la trouvant jamais ; il revient parfois dans la propriété bretonne parce qu’il ne trouve au fond de tendresse qu’auprès de son épouse, perpétuellement enceinte. L’oncle scandaleux, prénommé évidemment Alexandre, ce prince des homos, cherche auprès de « proies » plus éphémères encore le sexe sans la tendresse. Car le jeu est de conquérir et de marquer son territoire, pas d’aimer au sens plein. Le mariage « de raison » serait-il la solution, faisant la part des désirs contradictoires ? Le livre dénonce cette imposture avec la belle Fabienne, lesbienne qui se marie avec un homme médiocre pour donner le change social et assurer la liberté de ses désirs. Paul fera plus tard échouer les fiançailles de son frère jumeau Jean parce que le vrai couple ce sont eux, les jumeaux, qui en détiennent le secret. Est-il un couple « idéal » ? On pourrait le croire avec Ralph et Deborah parce qu’ils sont riches et beaux, donc libres de vivre retirés dans une île de la Méditerranée qu’ils ont aménagée en oasis.

Toutes ces tentatives se heurtent aux désirs, aux passions, à l’époque. L’amour est impossible sauf avec son semblable. Maria-Barbara meurt en déportation et Édouard de chagrin ; Alexandre est poignardé sur les docks de Casablanca ; Deborah meurt d’un cancer et Ralph sombre dans la boisson au milieu de leurs jardins-univers détruits… La leçon ? Le couple géniteur est un divorce permanent entre désir sexuel et besoin de tendresse ; les enfants grandissent tout seul et vont vivre ailleurs leur vie. Le couple sans enfants n’est qu’une solitude à deux, ni le confort ni l’argent ne parvient à éviter que l’entente ne se délite, car l’un vieillit plus vite que l’autre. Le couple lesbien n’est qu’un pâle et fade reflet du couple homosexuel parce que – dit l’auteur – la femme a plus besoin que l’homme de sécurité et de tendresse, et d’un enfant à aimer. Quant au couple mâle, par sa quête du semblable, du frère, il se rapproche du couple parfait mais n’est qu’un ersatz contrefait et éphémère des vrais jumeaux.

Le couple gémellaire est, lui, riche de toutes les possibilités et facteur d’épanouissement. Même si l’un des frères-pareils, saisi de vertige par l’effet miroir de son frère et aliéné d’être à deux exemplaires, cherche à briser l’union, à scinder l’œuf clos, stérile, éternel. Les jumeaux mythologiques se battent et s’entretuent avant de fonder des villes ou des devoirs. Romulus tue Remus, Etéocle massacre Polynice, obligeant Antigone à se révolter contre les lois de la cité. Jean fuit Paul à travers le monde, poussé par le démon du voyage qui l’appelle sans cesse « ailleurs », jusqu’à ce qu’il parvienne à se fondre un jour dans le cosmos. Le jumeau déparié retombe alors dans le monde turbulent des météores qui le ballottent et le poussent, comme le vent fait d’un nuage. Il poursuit son frère pour ne pas le « perdre », mais aussi pour vivre les mêmes expériences et prolonger la fusion. Il s’enrichit peu à peu de la substance de son jumeau… qui disparaît. Un jour, il devient infirme en passant le rideau de fer qui coupe Berlin en deux et sépare les deux Allemagnes jumelles. Il découvre alors la fusion cosmique qui rejoint la philosophie zen. Son corps, cloué sur un lit, se prolonge et vit par les météores, entraîné qu’il était déjà à écouter à chaque instant le message de son frère-pareil. L’un s’est fondu dans l’espace, l’autre participe à l’espace. Son frère fusionnel devient le cosmos entier, les jumeaux préfigurant peut-être ce grand Tout que tous doivent rejoindre, dissociés provisoirement par l’existence. À moins qu’ils ne soient une métaphore de l’Allemagne coupée en deux, Allemagne de l’ouest et Allemagne de l’est, dans ces années 1970 finissantes…

michel tournier 1970

J’ai toujours été personnellement fasciné par les jumeaux. Je me souviens de ma curiosité et de ma mélancolie face au mystère de deux êtres identiques, frères parfaits, amis en totalité, l’un ne pouvant vivre sans l’autre. Michel Tournier croit que tout être humain porte en lui la nostalgie d’un frère-pareil. L’ours en peluche ou la poupée ne sont que des substituts, pauvres mais nécessaires, à la solitude existentielle. Qui n’a jamais rêvé d’un jumeau si proche de soi qu’il nous comprendrait d’un seul regard, d’un seul geste, nous aimerait sans condition, à qui l’on pourrait confier nos secrets les plus intimes sans réticence, dans une offre totale et partagée, un don absolu de confiance et d’amour ? Même l’amour d’une femme ne remplace pas ce frère mythique, ami et confident de toujours, autre soi-même en mieux, projection narcissique qui aide à vivre.

Enfant, nous chérissons l’ami, le camarade, fille ou garçon, que nous avons élu entre tous. C’est l’âge où l’on demande aux petites filles de nous épouser plus tard et aux garçons de lier un pacte de sang. Ou bien, trop solitaire du fait des convenances ou des déménagements, nous reportons notre besoin de tendresse sur un animal vivant ou en peluche, lui parlant comme à ce frère que nous n’avons pas. Adolescent, chacun défait ses liens, c’est l’âge « ingrat » et le plus angoissé de la vie sans-pareil. On recherche éperdument « l’autre », le complément sexuel et affectif. Adulte, nous chérissons l’épouse peut-être, nos enfants sûrement et nos filleuls lorsque nous n’avons pas de descendance. Nous avons des amis, une vie stable et une âme moins inquiète, nous avons moins besoin d’un frère-pareil. Mais si le couple se défait ? Si tendresse et désir se dissocient ? La solitude à nouveau amène à la mélancolie du manque.

Michel Tournier est un aristocrate du langage, un poète de la réalité signifiante. Son art nous aide à comprendre le cosmique par l’intime, le macrocosme par le microcosme, l’univers par la cellule. Ses romans fascinent comme l’amour, emportent comme une religion – car ils relient aux êtres et au monde.

Michel Tournier, Les météores, 1975, Folio 1977, 628 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.49
L’écrivain Michel Tournier est mort à l’âge de 91 ans

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Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men

robert louis stevenson la chaussee des merry men
Ce court roman est empli de bruit de fureur, celle des éléments et celle des âmes. Charles, jeune étudiant à l’université d’Edimbourg, n’a pour seule famille restante qu’un oncle et sa fille Mary, qui vivent dans une ferme isolée des bords du flot, sur le Ross de Mull à Grisapol. Les brisants dressent leurs chicots redoutables et nombre de bateaux sont entraînés sur eux par le courant. Par les jours de tempête, on dirait qu’ils dansent dans une joie diabolique, d’où leur nom de Joyeux drilles – les Merry Men.

Charles vient passer quelques vacances dans la solitude fracassante de la mer lorsqu’à certains indices, ténus mais répétés, il s’aperçoit que son oncle n’a plus toute sa tête. Lui, le garçon, sait bien ce qu’il veut : épouser Mary et l’arracher à cette solitude déprimante. Il a pour ambition de découvrir un trésor, celui du navire espagnol de l’Invincible Armada brisé sur ces côtes lors de la tempête qui sauva l’Angleterre. Il croit deviner que l’épave peut se trouver dans la baie non loin de la ferme, d’autant qu’un professeur espagnol a récemment contacté son maitre à l’université pour des recherches dans les archives.

L’Ecosse sauvage, un trésor qui fait rêver, le double maléfique chez tout être, le tragique de l’aventure humaine… tous ces ingrédients de l’univers de Stevenson sont présents. Ne reste qu’à planter le décor et y faire se mouvoir les personnages.

L’Ecosse des Basses terres maritimes est pénétrée de vents et de courants. La nature mugit ou soupire selon le temps, prenant des formes sauvages comme si la main de Dieu s’abattait sur les êtres chétifs qui osent défier Sa force. Dans la queue du romantisme, Stevenson décrit comme Hugo les lames agressives comme des êtres vivants, les courants maléfiques qui entraînent hommes et bateaux, les rocs noirs qui font danser les embruns ; il chante comme Wagner la clameur de l’ouragan, les coups de boutoir de la bourrasque contre les pignons de la maison, les soupirs glacés du vent qui s’infiltrent par le cheminée, couchant les flammes de tourbe. Il dit les moments où la nature prend un aspect surnaturel, faisant croire à des forces divines ou diaboliques.

Lui-même n’y croit guère, trop positiviste comme Charles, mais il est impressionné de constater les ravages de l’imagination chez les autres : chez Rorie le serviteur qui croit voir un poisson tapi sous les eaux de la baie ; chez Gordon son oncle approchant la soixantaine qui s’enivre des tempêtes au point de souhaiter les naufrages, mimant l’excitation grandiose des brisants qui fait jaillir l’écume à plusieurs dizaines de pieds de la mer.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Le jeune homme est un sage, qui croit comme Locke que l’expérience de la vie par les cinq sens est meilleure que les dogmes appris par cœur des Bibles et autres autorités. Il se met nu au soleil, plonge dans l’eau marine, explore par toute sa peau le contact gluant des algues. Il veut un contact direct avec la nature et ses forces ; il veut un contact direct avec les gens de chair plutôt que de les imaginer en esprits. Aussi, lorsqu’un homme se dresse sur une épave échouée, ce n’est pas comme son oncle un fantôme qu’il voit, mais un être humain de chair bien vivant. Un Noir – ce qui effraie d’autant plus le vieil homme qu’il se sent coupable d’avoir souhaité la mort d’un marin, lors d’une nuit de tempête, tant était beau à ses yeux le naufrage.

Nous sommes dans la tragédie shakespearienne car tout ce qui devait arriver était comme déjà écrit : la solitude de l’oncle, sa progressive folie, sa fin inéluctable – sans que quiconque puisse rien faire. Macbeth a montré les limites de l’obéissance à un roi criminel ; c’est ainsi que Charles, qui devient adulte donc responsable, jauge l’autorité de son oncle et même celle de Dieu. Nul ne commande que soi-même, ainsi le veut l’aventurier de la vie. Tout ce qui lui arrive dépend en partie de lui, même sa folie. Ce n’est que lorsqu’il lâche pied comme être raisonnable que les forces naturelles l’emportent, telles des démons. Car Dieu a donné la raison à l’homme pour qu’il s’en serve.

Ce court roman très bien écrit explore les tréfonds de l’âme humaine tout en replaçant les êtres fragiles et nus que nous sommes dans le grand chaos indifférent de la nature. La mer n’est maléfique que si l’on y croit ; elle est pourvoyeuse de trésors et d’imaginaire si on le veut. A chacun de choisir.

On dirait que, de Jim de L’île au trésor, 13 ans, à Charles, ici dans sa vingtaine, en passant par David, 18 ans, du roman Enlevé ! Robert-Louis Stevenson grandit au rythme de ses personnages, devenant peu à peu adulte, chargé de famille et aventurier des mers du sud comme de la littérature. Ces quelques pages sont moins destinées aux adolescents qu’aux adultes, encore que chacun puisse y trouver ce qu’il cherche : de l’action, l’homme colleté aux éléments, mais aussi aux forces obscures de l’esprit et des croyances.

Et cette fois, Folio a bien édité le livre.

Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men, 1887, Folio 2008, 128 pages, €2.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

mark twain aventures de huckleberry finn gf

Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

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Plages du Finistère nord

Le mythe voudrait que la plage soit un endroit paisible et doux, au sable chaud sous le ciel bleu, les vaguelettes croulant tout à côté.

plage le diben
Ce n’est pas le cas des plages de Bretagne nord, où les côtes sont rudes, déchiquetées de rochers, plantées d’algues, aux marées importantes.

enfants dans les algues
Mais le sable est vaste, s’il est plus blanc que jaune, les enfants y voient un terrain de jeux sans presse.

gamins plage tahiti a carantec
Le cerf-volant y est roi, en raison du vent constant.

cerf volant plage dossenOn joue au sable, à rêver de châteaux, mais non loin des parents.

famille a la plage

L’eau, si elle ne dépasse guère les 17° au plus chaud de l’été, peut être transparente.

Gosses sous l'eau
Elle vivifie, ce qui, lorsqu’il fait vraiment chaud, incite à se tremper tout vêtu. Les filles en sortent plus érotiques.

fille chemise mouillée
Les ados en sont tout émoustillés.

coeur adolescent
Ils restent en slip du matin au soir, sauf quand le vent se lève en fin d’après-midi, ou la pluie.

ados torse nuAuquel cas il se rhabillent, mais très décolleté pour rester en liberté.

apres la plage

D’autres explorent les fonds rocheux en plongée.

retour de plongee
Ou font des environs de la plage un lieu sauvage pour jouer aux naufragés sur une île déserte.

A moins que, même par temps de pluie, ils mettent à l’eau une barque.

sur la greve st jean du doigt
Les « vraies » plages existent cependant, comme à Perros-Guirec, où les familles sont chez elles.

plage perros guirec
Garçons et adultes socialisent même au volley.

volley de plage

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Arto Paasilinna, La douce empoisonneuse

arto paasilinna la douce empoisonneuse
L’écrivain finlandais loufoque poursuit ses contes cocasses sur la société finlandaise contemporaine. Nous sommes ici dans Orange mécanique version champêtre, trois affreux jojos qui refusent de travailler envahissent la fermette de la veuve colonelle Ravaska. L’un d’eux est Kauko, son neveu par alliance, mais ses copains et lui sont aussi bêtes que méchants. Ils ne pensent qu’à se soûler à la bière, hurler nus dans le jardin après le sauna, martyriser le chat et rafler tout l’argent possible après avoir piqué puis défoncé des bagnoles.

ado jean torse nu
Chaque mois, au terme de la pension de la veuve, son calvaire recommence. Après une séance particulièrement sauvage, et comme ils se mettent en tête de lui faire signer un testament, elle décide donc d’en finir. Elle a plus de 80 ans et pourquoi tiendrait-elle encore à la vie ? Réfugiée chez son ami le docteur Kivistö, plus de 70 ans, elle consulte les encyclopédies pour concocter un poison fatal qui lui donnera la liberté.

Mais la mort ne veut pas d’elle et une suite d’aventures rocambolesques fait se faire prendre au piège successivement les trois compères. Il y a un dieu pour les vieillardes. Happy end, non sans avoir déroulé les lâchetés, l’indifférence et la bêtise de la société contemporaine – où tout semble permis.

L’écriture est celle d’un conte plus que d’un roman policier, encore moins d’une prise de tête intello comme les auteurs français adorent en pondre. Vous vous amuserez, vous serez tenu en haleine, vous méditerez sur la stupidité des temps. Et vous passerez ma foi un bon moment.

Arto Paasilinna, La douce empoisonneuse, 1988, Folio 2013, 257 pages, €6.46

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Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

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Martin Amis, Poupées crevées

marin amis poupees crevees

Second roman de l’auteur, paru il y a presque 40 ans, Dead Babies révèle déjà le style inimitable de cet Anglais de la haute, torturé familial et englué dans son époque. So British est cet humour qui pousse à l’absurde des situations éphémères, so British ce sadisme comique qui va rarement jusqu’au bout, sauf à la fin, so British cette méfiance désinvolte d’aristocrate qui prend toute réalité avec les pincettes de son éducation.

Souvenirs de sa propre jeunesse, amplifiés et déformés, observés avec le recul en projetant les dates, l’auteur met en scène dix personnages et un auteur, tel le savant qui examine une colonie de singes dans la même cage. Il situe la scène dix ans plus tard, avec la volonté de présenter un futur probable qui accentue les travers du présent. Il reprendra ce procédé, pas très heureux, dans London Fields. C’est que la frénésie sexuelle décrite dans Poupées crevées reste celle des années 1970, après l’explosion 1968 qui a fait craquer toutes les gaines du vieux monde. Le titre Dead Babies signifie d’ailleurs « vieilles lunes », « tigres en papier » ou « baudruches », ces conventions sociales et jalousies qui ne devraient désormais plus être de mises. Dès 1984, le sida mettra un terme à ces mœurs débridées, prouvant que la réalité n’est pas la fiction et que tout n’est pas possible sans conséquences. Six garçons et quatre filles à peine dans la vingtaine se réunissent un week-end au presbytère d’Appleseed dans la campagne, la résidence secondaire de l’un d’eux. Ils ont pour objectif de « s’éclater » par tous les orifices, ingérant diverses drogues, divers alcools et diverses bites dans toutes les compositions qui leurs viennent à l’esprit.

Quentin est l’Anglais type, grand, blond, musclé, la voix chaude, le charme hypnotique, le maintien aristocratique ; Celia est sa femme, qui l’a draguée et est bien avec lui. Andy est l’ami contrasté de Quentin, brun, vigoureux, presque toujours torse nu, d’une vitalité animale, une sorte de sauvage du temps, jean coupé et moto ; Diana est sa compagne du moment, mais il ne veut pas s’engager. Giles est très riche, un placard entier d’alcools dans sa chambre, mais a de mauvaises dents, comme l’auteur, il est névrosé par sa mère et hésite à franchir le pas de la baise. Keith est un nain obèse et frustré, tellement ridicule qu’il repousse toute sexualité possible, sauf aux déjantés. C’est le rôle des trois Américains invités de servir d’aiguillons. Marvel est docteur et expert en chimie, sa valisette de drogues permet de donner à chacun ce qu’il souhaite – en théorie. Skip est son jeune compagnon, pédé jusqu’au trognon, élevé dans la violence et le viol. Roxeanne est l’Américaine type, vue d’un œil anglais, sorte de pute sans pudeur mais généreusement gratuite, qui accomplit la baise comme une gymnastique professionnelle. « A l’intérieur de son body transparent, ses seins grouillaient et clapotaient » p.240.

Elle est la candide qui dit tout haut que le roi est nu et que « personne, ici, ne sait baiser » – pique de l’auteur à ses compatriotes, qui se croient « libérés » en 1975 alors qu’ils ne font que transgresser les tabous et principes inculqués que pour mieux y retomber. Par exemple : « Pour Diana, le sexe n’était pas une préoccupation charnelle ; c’était un cadran de contrôle, comme dans une machinerie, qui entretenait la considération qu’elle avait d’elle-même, un hommage à son sens de l’élégance, une salve d’applaudissements pour tous ses exercices de gymnastique, un coup de chapeau à son régime, le compliment requis à son coiffeur, le moyen de se mesurer socialement aux autres » p.137. A l’inverse, la sexualité américaine se veut scientifique, loin des tabous sociaux de la vieille Europe (dont le socialisme voudrait faire table rase). Marvell : « Les mômes, là-bas, ils baisent à l’école primaire. Nous, on se croyait malins quand on se faisait dépuceler à douze ans. Là-bas, les mouflets se font des pipes dans leurs parcs » p.236.

ados en chaleur

Mais il n’y a ni page blanche ni an 01 : chacun a sa propre histoire qui l’a façonné, tordu plus ou moins. Le sexe n’est pas libre mais conditionné. Le nain peut-il baiser comme un grand ? Celui qui s’est construit une apparence et s’est vêtu d’une armure d’aristocrate est-il à l’abri d’un retour du refoulé, d’autant plus violent qu’imprévu ? « J’ai toujours pensé que baiser librement était une aubaine pour nous, les vieux, et une calamité pour les jeunes qui en ont eu l’idée les premiers. (…) Notre nature sexuelle était déjà formée, donc la pire des choses pour nous, c’était l’ennui. (…) Mais pour vous (…) les libérés (…) vous n’êtes pas libres du tout » p.303. Le risque est de rester immatures une fois adultes. Quentin : « Quand donc ces enfants élevés dans la promiscuité prendront-ils le temps de grandir ? Quand donc leurs émotions sexuelles auront-elles le temps de se développer ? Quand donc leur nature trouvera-t-elle le temps d’absorber la frustration, le désir, la joie, la surprise… ? » p.236. C’est ce que l’on reconnait aujourd’hui, ce pourquoi la pédophilie (vaguement admise hier) est à proscrire : les jeunes doivent découvrir, sans tabous mais entre eux, ce qui fait le désir et le respect de l’autre ; ce n’est que lorsque la maturation est avancée, 15 ans dit la loi, que des relations presque adultes peuvent naître sans dommage, dans le consentement et l’attention.

Ce ne serait pas drôle selon Martin Amis si tout ne finissait pas mal, et l’auteur pousse le bouchon très loin. Il a le regard féroce sur sa propre société, satirisant ses ridicules et revalorisant les sentiments, cette aversion des Anglais. Car si la raison pure est criminelle (tels ces « conceptualistes » qui font des « gestes » meurtriers pour frapper les spectateurs), les instincts bruts aussi (la baise à outrance depuis tout jeune lasse très vite et rend impuissant) : seules les émotions donnent couleur à l’existence et aux relations humaines. La scène révélatrice est celle où un baiseur frénétique depuis « à peine l’âge de 13 ans » (Andy) bande le plus fort est lors d’une vidéo érotique où les caresses habillées n’ont aucune conclusion – ni nu, ni baise.

Rien de ce qui avait été promis ne se passe comme prévu, ni l’effet des drogues concoctées pour chacun, ni le spectacle underground à la ville voisine, ni les vidéos importées des États-Unis mettant en scène diverses combinaisons dont un goret enfilant une fille ou un gamin copulant avec des singes, ni la baise absolue rêvée par Andy et Roxeanne… Un curieux tricker, Johnny, s’invite parmi les dix et nul ne sait qui il est. Il écrit des lettres enflammées, instille la haine entre eux, donne des envies de suicide. Qui est Johnny ? Comme dans les Dix petits nègres de tante Agatha, nul ne sait mais tous sont touchés à mesure.

Le lecteur ne s’ennuie pas à la lecture du livre. Il replonge dans l’ambiance génésique des années 1970 qui a pris aujourd’hui une teinte bistre, comme si elle datait de l’autre siècle et de la génération d’avant. Les drogues ne sont plus aussi tétées dans un souci de se fondre dans un grand tout, le sexe s’est apaisé, plus fluide, les jeunes passant d’un partenaire à l’autre en diverses « expériences », pour connaître les êtres plus que pour s’anéantir en « petites morts ». L’exemple de l’acteur Ezra Miller montre combien ces nouvelles sexualités expérimentées dans les années 1970 sont entrées dans les mœurs, mais sans l’excès des premiers temps.

Martin Amis, Poupées crevées (Dead Babies), 1975, Folio 2006, 395 pages, €7.51
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Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux

jean pierre vernant la mort dans les yeux

Professeur au Collège de France, anthropologue et helléniste, Jean-Pierre Vernant né en 1914 est mort en 2007 ; il était un grand homme de la culture, un professeur pour mes jeunes années d’archéologue. J’aimais en lui son souci de la précision et l’adéquation des mots, ce pourquoi il récusait les interprétations freudiennes, trop simplistes selon lui. L’anthropologue, contrairement au psychanalyste freudien, ne fait pas une idéologie de son savoir, il tient compte du contexte social et de la dimension historique des faits dont il forme système. « Je ne crois pas que la psychanalyse puisse proposer un modèle d’interprétation à valeur générale et qu’il s’agirait seulement d’appliquer ici ou là. C’est cette façon de penser et de vivre la psychanalyse que j’appellerai ‘illusion’, comme il y a un mode illusoire de vivre et de penser le marxisme » (entretien avec Pierre Kahn, 1996).

Dans ce long article édité en petit livre, il étudie ces trois puissances divines grecques au masque : la Gorgone, Dionysos et Artémis. Toutes trois concernent des expériences de l’Autre. L’homme grec antique, contrairement à nous, était exclusivement extraverti. Il ne cherchait pas son identité en lui-même, mais dans le regard des autres. Sa personnalité était une suite d’actes qui le définissait dans la famille, la cité, la civilisation. Artémis situe chacun dans l’horizon, Dionysos et la Gorgone dans la verticalité. Artémis montre l’homme autre, Dionysos l’autre en soi, la Gorgone l’autre de l’homme.

Artémis est la déesse du monde sauvage et des confins, elle hante tous les lieux non cultivés et guide les personnalités non encore civilisées – notamment les jeunes filles et les adolescents. Patronne de la chasse, elle conduit par la sauvagerie vers la civilisation en disciplinant les jeunes hommes à respecter les règles qui les distinguent de l’animalité. « Pendant le temps de leur croissance, avant qu’ils n’aient sauté le pas, les jeunes occupent, comme la déesse, une position liminale, incertaine et équivoque, où les frontières qui séparent les garçons des filles, les jeunes des adultes, les bêtes des hommes, ne sont pas encore nettement fixées. Elles flottent, elles glissent d’un statut à l’autre… » Chez Atalante, par exemple, la virginité volontairement prolongée fait que tout se brouille, l’enfant ne se distingue plus de la femme mûre, la féminité se virilise, l’humain se fait ours. Les jeunes, à Sparte, sont appelés Pôlos – poulains et pouliches – pour dire leur statut non entièrement acquis à la civilisation. Artémis préside aussi à l’accouchement, moment où la femme est la plus naturellement animale, et à la guerre, qui fait du guerrier une bête saisie de fureur.

Artémis est donc la déesse qui permet à la culture d’intégrer ce qui lui est étranger. Fondatrice de la cité (poliade), elle institue une vie commune pour tous ceux au départ différents. « En faisant de la déesse des marges une puissance d’intégration et d’assimilation, comme en installant Dionysos, qui incarne dans le panthéon grec la figure de l’Autre, au centre du dispositif social, en plein théâtre, les Grecs nous donnent une grande leçon. Ils ne nous incitent pas à devenir polythéistes, à croire en Artémis et Dionysos, mais à donner toute sa place, dans l’idée de civilisation, à une attitude d’esprit qui n’a pas seulement valeur morale et politique, mais proprement intellectuelle et qui s’appelle la tolérance ».

Dionysos dépayse de l’existence quotidienne par le déguisement, le jeu, le théâtre, l’ivresse, la danse et la transe. Il permet de devenir soi-même autre. Il tire vers le haut, vers le dieu.

La Gorgone (ou Méduse), à l’inverse, tire l’homme vers le bas, vers les enfers (Hadès) et la mort. Elle pétrifie, son extrême altérité terrifie, elle glace en mettant face à soi le miroir de soi figé, immobile dans le néant. Puissance de mort, elle est représentée sur les boucliers des Achéens qui attaquent Troie. Les guerriers renvoient en miroir ce qu’ils promettent à leurs ennemis, tout en poussant des cris gutturaux pareils aux sons proférés par les serpents, les chiens et les chevaux en fureur, qu’on dit être ceux poussés aussi par les morts dans l’Hadès. Les éphèbes sont incités à laisser pousser une longue chevelure qui les rendra plus terrifiants au combat, comme les serpents autour de la tête de Méduse. Cette crinière ajoute à leur aspect sauvage et contribue à les posséder d’une fureur de carnage.

Artémis, Dionysos, la Gorgone, sont les trois dieux au masque qui ponctuent le rapport à l’Autre en Grèce ancienne. L’humanité se trouve définie par l’appartenance à la vie politique, à la vie citoyenne, privilège qui distingue des barbares, des étrangers, des esclaves, des femmes et des jeunes. Seules les pratiques institutionnelles permettent d’intégrer ces êtres aux marges de la cité pour avoir contact et commerce, ou les assimiler. Cette attitude rationnelle, bien loin de la haine passionnée des sauvages pour tout ce qui n’est pas eux, est une distance critique par rapport à soi – un grand pas de l’humanité.

Attitude que l’on se doit de rappeler aujourd’hui, où les « racines » de notre civilisation occidentale sont bien malmenées par des groupes extrémistes qui se réclament pourtant d’elles !

Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux, 1998, Fayard Pluriel 2011, 128 pages, €17.00

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Stefan Zweig, La confusion des sentiments

stefan zweig la confusion des sentiments

Un jeune homme en première année d’université et au prénom de preux, Roland, se souvient au soir de sa carrière bien remplie avoir été fasciné à 19 ans par son professeur de littérature anglaise. Celui-ci, marmoréen du front et mou des joues, est ambivalent : sec et froid en cours magistral, emporté d’enthousiasme en travaux dirigés – et ses étudiants sont captivés. Le jeune Roland, gaillard musclé et passionné d’Allemand du nord, ayant nagé nu et s’étant battu « comme un sauvage » avec ses camarades durant son enfance, est subjugué par l’aura intellectuelle et sensible que dégage le maître. Il a gaspillé un trimestre à Berlin à courir les filles et à provoquer en duel plus qu’à ouvrir ses livres. Désirant se reprendre dans cette ville secondaire, il se lance à corps perdu dans l’étude, buvant toutes les paroles du professeur, charmé de son savoir et de son éloquence.

Celui-ci lui trouve un logement au-dessus du sien et l’invite à venir discuter dans son bureau tous les soirs. Ce n’est qu’au bout de quelque temps que le jeune homme lie connaissance au lac avec une jeune femme à la silhouette d’éphèbe qui le bat à la nage. Il la drague effrontément avant de s’apercevoir, en la raccompagnant, qu’elle est l’épouse de son professeur ! Le couple a 25 ans d’écart. Ce détail s’ajoute aux étrangetés que sa candeur juvénile n’a pas su remarquer : l’ostracisme glacé des autres profs, la mise à l’écart du favori par les élèves, les regards entendus de la ville. Mais aussi la charmante statue de Ganymède ravi par les serres de l’aigle dans le bureau, voisinant avec une reproduction lascive de saint Sébastien.

Son attachement pour son maître est pur, mais lui recèle un « brûlant secret » que le jeune homme est trop naïf et passionné pour deviner. Il est cependant désorienté par son attitude tour à tour familière et glaciale, un jour à le complimenter, un autre à le rabrouer, lui tendant les mains ou repoussant ses élans. C’est pourtant l’étudiant qui force le professeur à se lancer dans la rédaction, enfin, de son grand œuvre, promis depuis vint ans. S’il ne peut plus écrire, il n’a qu’à dicter. C’est ainsi que s’accouche la première partie. Dans l’enthousiasme, le maître tutoie l’élève avant, le même soir, de lui défendre de continuer, ordonnant la distance. Les sentiments du jeune homme sont en pleine confusion. L’amitié est une passion noble, mais le désir une pulsion ; lui n’a que la partie honorable, est-ce bien le cas de son maître ?

Le garçon ressent plutôt une attirance physique pour l’épouse, plus proche de ses jeux et défis adolescents. Après une lutte gamine demi nus en bord de lac, son sein est sorti d’un coup, turgescent, du maillot. Ils vont coucher ensemble le soir même. Mais Roland est partagé et honteux : comment faire cela à son maître ? Stefan Zweig possède à merveille l’art de faire monter la pression psychologique jusqu’à l’insupportable. Lors de l’explosion, l’étudiant qui ne comprend plus rien aux êtres qui l’entourent, décide de quitter l’université et d’anticiper les vacances proches. C’est alors que tout se dénoue. Le professeur, parti en escapade cathartique à la capitale (on apprend bien vite pourquoi), le force à un entretien d’adieu où il lui dévoile tout dans l’obscurité du bureau. Suit une étreinte passionnée et un baiser, où l’admiration pure consent au désir impossible – mais un définitif adieu.

Jamais Roland n’a autant aimé que durant cette relation chaste avec un maître incompris. Il découvre la complexité de l’être humain et le conflit engendré par les interdits sociaux. L’Europe centrale 1920, malgré les « années folles », restait bien loin de la liberté de Shakespeare dans la Londres du XVIe siècle, objet du cours donné par le professeur. Les êtres ne peuvent plus être en accord avec eux-mêmes, matière que Freud étudie à ce moment. Contradictions psychiques, fermentation de l’enseignement à l’âge influençable, confusion des sentiments juvéniles : nous avons en ce roman incisif tous les ingrédients du conflit éternel entre passion et devoir, choc des émotions et puissance des ardeurs.

Pour une fois chez Zweig, tout cela ne se termine pas dans le néant. Un petit livre d’un auteur en pleine maîtrise de son art.

Stefan Zweig, La confusion des sentiments, 1927, Livre de poche 1992, 126 pages, €4.37

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

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Stefan Zweig, Amok et autres nouvelles

stefan zweig amok

Zweig a l’art des salons : il captive par sa conversation. Les préliminaires sont parfois longs et tortueux pour situer l’histoire, l’ancrer dans la bienséance. Comment un Grantécrivain pourrait-il connaître tant de malades passionnés, rencontrer tant d’auteurs de turpitudes ? Ce procédé est un peu désuet, hérité du romantisme allemand. Mais une fois passé le cap des premières pages, l’auteur sait emporter le lecteur par son style. Il écrit fluide, il décrit les mouvements de l’âme, les conflits de morale.

Amok est probablement la plus aboutie des trois nouvelles recueillies en ce volume. Elle dit le choc de la passion et du devoir, la brutalité du civilisé redevenu sauvage pour avoir vécu des années au fin fond de la Malaisie. Un médecin colonial, Allemand méticuleux et bon chirurgien, est brusquement sorti de sa jungle par une impérieuse riche anglaise, enceinte de trois mois alors que son mari va rentrer d’un périple de presqu’un an. Elle veut ce qui est interdit par la religion, les convenances et le serment d’Hippocrate : avorter. Scandale dans la société bourgeoise de la monarchie austro-hongroise 1922 !

Elle propose de l’argent, mais l’orgueil du médecin se cabre. Il ne veut pas obéir à cette Madame, trop fortunée pour croire que rien ne peut lui résister ; il ne veut pas céder au regard impérieux qui ordonne, comme à un domestique. Pour qui donc se prend-t-elle, cette femelle qui a fauté, à exiger l’interdit pour son bon plaisir ? C’est donc par fierté masculine autant que médicale qu’il va refuser l’acte rémunéré ; il veut bien « aider un être humain » mais pas se faire acheter comme un serviteur. Pour cela, il ne demande qu’une chose : être aimé pour lui-même, donc se voir accorder les faveurs de l’amant. Le refus sec et orgueilleux de la matrone lui sera fatal. Tout comme son refus trop humain sera fatal au médecin.

Nous restons dans le romantisme incurable avec ce tragique moral : la passion comme le devoir, poussés à l’absolu, conduisent à la mort. L’amok est cette folie meurtrière qui transforme en Malaisie les humains en bêtes féroces. Ils vont en courant, l’écume aux lèvres, le kriss à la main, et poignardent tout être vivant qui se trouve sur leur passage. Seule une balle les arrête, ou l’épuisement final de la course. Ils sont comme drogués, hors d’eux-mêmes, saisis de folie. Zweig dépayse cette possession hors de l’Autriche-Hongrie tellement civilisée… mais la guerre de 14-18 qui venait alors de finir n’a-t-elle pas été un amok collectif qui a changé en bêtes les civilisés affrontés ?

Lettre d’une inconnue est le récit épistolaire d’une fille de 13 ans tombée amoureuse de son voisin, un jeune riche oisif. Elle fera tout pour se faire reconnaître et le séduire durant des années. La passion, ici encore absolue, va jusqu’au bout de son accomplissement. Le séducteur, jamais en mal de femmes durant sa jeunesse bien remplie, est un miroir de Stefan Zweig, érotomane obsédé. Il prend la jeune fille un soir comme il prend les autres, lestement, et ce n’est que des années plus tard qu’il reçoit cette lettre ; il ne se souvient même pas de la fille. Mais il lui a laissé un « cadeau » et elle l’en informe. Pas pour se plaindre ni réclamer, mais pour lui dire son amour absolu et son adieu éternel à la fois.

Ruelle au clair de lune (ou Rue du clair de lune), place dans le clair-obscur de la salle une étape de voyage à Boulogne-sur-Mer. L’auteur, qui attend son bateau, arpente les ruelles du port et se perd jusqu’à un bistrot où il découvre une scène pitoyable. Encore une fois la passion : celle d’un homme fou d’une femme. Celle-ci l’a quitté et est devenue pute. Lui la cherche de port en port pour la supplier de revenir, en une relation sadomasochiste mortifère. La nouvelle est publiée en juillet 1914, et ce n’est pas par hasard. Toute la société européenne joue la passion torturée. En ces temps de « commémoration » – trop bienveillante et nostalgique pour être honnête – prière de ne pas oublier ces bas-fonds qui conduisent à la guerre !

La passion est une plaie quand elle est débridée ; seule la volonté peut dompter les instincts, seule la raison peut tempérer la passion. L’un des trois ne va jamais sans les autres, mais l’humain ne reste humain que s’il sait mettre de l’ordre dans ses conflits internes. Qu’est-ce qui te fait homme ? Si la raison seulement te distingue des bêtes, alors fait de la raison le maître des passions et des instincts bruts !

Stefan Zweig, Amok – Lettre d’une inconnue – Ruelle au clair de lune, 1922, Livre de poche 1991, 190 pages, €4.85

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

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Yukio Mishima, Confession d’un masque

yukio mishima confession d un masque

Le masque est Mishima, mais aussi celui d’un fils du Japon dans la société machiste et disciplinée des années 1930 à 50, très conformiste, où se distinguer d’une quelconque façon est être rejeté. La confession est celle de la sexualité déviante de l’auteur, attiré depuis l’âge de 4 ans par ses semblables plutôt que par les modèles féminins que sont ses sœur, mère ou copines. Être élevé en enfant fragile par une grand-mère autoritaire et rigide prédispose-t-il à rejeter les femmes ? La vue du cuissard moulant d’un très jeune vidangeur lui a donné ses premiers émois avant même de savoir lire.

Ce furent ensuite les images, associées sans cesse au tragique et à la mort, qui enfiévrèrent son imagination. Amoureux d’un beau jeune homme en cuirasse, il le délaisse dès qu’on lui apprend qu’il s’agit de Jeanne d’Arc. Sa mauvaise santé d’enfant lui fait désirer vivre par procuration, être le héros qu’il ne pourra jamais devenir, le mâle qu’il aurait voulu être. L’odeur de sueur des soldats et des jeunes porteurs vigoureux à demi nus des fêtes locales lui rappellent la brise marine, tandis que leur déchaînement dionysiaque l’emplit d’admiration.

A 12 ans, il redessine les images des contes pour combler ses fantasmes d’éphèbes dénudés tordus de douleur, une balle dans la poitrine ou le crâne ouvert après une chute ; leur simple évocation le fait bander malgré lui. Le saint Sébastien de Guido Reni le ravit, fouaillé dans son corps par le spectacle des souffrances du supplicié : « Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême » p.44. Il connaît à cette vue sa première éjaculation irrésistible.

A 14 ans, il tombe amoureux d’un condisciple, Omi, plus mûr et bien plus vigoureux que lui. « Dans ce premier amour que je rencontrais dans la vie, je semblais être un oisillon gardant caché sous son aile des désirs animaux vraiment innocents. J’étais tenté, non par le désir de la possession, mais simplement par la tentation toute pure » p.73. Mais au fond, rien que de très normal : à 14 ans il est encore comme tous les autres, « c’était l’admiration de la jeunesse, de la vie, de la suprématie. (…) C’était avant tout cette extravagante abondance de force vitale qui subjuguait les garçons » p.78.

Cet amour pour le sauvage, pour l’animalité vitale, que l’on retrouve un peu partout dans son œuvre romanesque, se mue avec les années en « amour pour le gracieux et le doux », pour les plus jeunes que lui. La lecture de Magnus Hirschfeld lui démontre qu’il a les sentiments des « éphébophiles, qui aiment les jeunes gens entre quatorze et vingt et un ans » p.121. Il avoue sa prédilection, dans la rue, « pour le corps souple d’un jeune homme tout simple, d’environ vingt ans, un corps pareil à celui d’un lionceau » p.170. Mais il est poussé, comme Gilles de Rais, à le torturer en pensées, le soir dans son lit, « tu te presses contre lui et tu chatouille la peau de sa poitrine tendue avec la pointe du couteau, légèrement, comme pour une caresse ». Le couteau se plante, pénètre le corps, le sang coule sur la peau blanche, la victime arque son corps gracieux, gémit, « la joie profonde d’un sauvage renaît dans ta poitrine », avoue Mishima p.171.

velo ado torse nu

Il ne passera jamais à l’acte, son Surmoi social étant trop puissant, mais ces atrocités donnent une idée de sa sincérité à se mettre à nu, bien plus que Gide, bien plus brutalement que Proust, bien plus directement que son aîné Kawabata. Les sociétés répressives, spartiate, aztèque, catholique, samouraï, victorienne, bismarckienne, favorisent-elles l’inversion ? Faut-il jouer la comédie sociale affublé d’un masque pour survivre « normal » aux yeux du grand nombre prompt à haïr qui n’est pas comme tout le monde ?

Mishima l’a longtemps jouée, cette comédie humaine ; il a sacrifié aux conventions, allant jusqu’à se marier, à avoir deux enfants. Il a cru tomber amoureux de filles, comme Sonoko à ses vingt ans. Il a certainement éprouvé de l’affection, un sentiment de protection, un goût d’être ensemble. Mais sans aucun désir sensuel. Dans ce livre aussi cru que la pudeur autorisée des années 1940 pouvait le permettre, il analyse honnêtement ce qu’il ressent. Il transforme son être en littérature.

Adolescent, il vivait ses désirs sans penser plus loin ; jeune homme, il pensait que la guerre allait lui offrir un « suicide naturel » soit sous les balles au combat, soit dans un bombardement ; homme mûr, il n’a plus supporté ce divorce entre la chair vivante et le masque social. Il a monté son suicide comme un événement médiatique, poussant au réveil nationaliste. Mais c’était le dernier masque de ses pulsions intimes pour l’existence idéalisée du samouraï : enfant admiratif des guerriers, page fidèle faisant l’objet de l’attention passionnée de l’adulte qu’il sert, chevalier prenant sous son aile un éphèbe… Il aurait aimé vivre en ces temps plus crus, où l’inversion était admise et socialement utile.

Un livre étrange, plus autobiographique que romancé, qui éclaire l’œuvre et surtout les étapes progressives d’une existence minoritaire, bien plus efficace pour comprendre l’homosexualité que les revendications militantes et les exigences de « droits ».

Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949, traduit de l’anglais par Renée Villoteau, Folio 1988, 247 pages, €7.32

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Yukio Mishima, L’école de la chair

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Mishima poursuit sa quête des personnages d’énergie, ici une femme mûre et un jeune homme. Tous deux sont des « aristocrates » au sens premier (aristos = le meilleur), des gens hors du commun, dont la vitalité impose la puissance. Taéko est patronne d’un magasin de haute couture à Tokyo ; divorcée, elle est indépendante, comme ses deux amies Nobuko et Suzuko, les « beautés toshima » (toshima veut dire femme mûre en japonais, dit-on p.23). Senkitchi, « le petit Sen », est un étudiant de 20 ans fauché qui a trouvé un petit boulot dans un bar gai et use de sa beauté virile pour se vendre aux riches et aux étrangers. Taéko et Senkitchi sont ces deux silex qui vont se heurter et faire des étincelles.

Ce roman résolument contemporain, citadin moderne (on y rencontre même Yves Saint-Laurent venu présenter sa collection à Tokyo), explore la psychologie d’exception des « vrais » êtres. A l’antique Yukio Mishima mesure la puissance d’une personne à sa force vitale. Pour lui, la tradition du bushido, la voie des guerriers, est la seule qui puisse susciter sans cesse une aristocratie authentique. Les descendants de samouraïs de son temps ne sont le plus souvent que des bourgeois qui ne gardent de la tradition que le vernis éduqué. Mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont vains. Alors que dans le peuple, y compris chez les ex-épouses soumises, se révèlent ceux et celles qui sortent du lot et se forgent un destin. Ils sont les Véridiques (grecs), une force qui va (Victor Hugo), créateurs de leurs propres valeurs (Nietzsche). Qu’on ne s’y trompe pas : Mishima n’est pas conservateur mais révolutionnaire ; il n’est pas « réactionnaire » mais élitiste.

Il le montre ici avec brio. « Les jeunes Japonais ont une grâce beaucoup plus sauvage que ce genre d’Occidentaux. Une souplesse animale, une élasticité, une beauté dépouillée de toute expression » dit Taéko p.17. Le lecteur qui n’est jamais allé au Japon pourra utilement comparer la sculpture grecque et la sculpture romaine : il y verra la même différence de grâce et de souplesse, les corps grecs, masculins comme féminins, étant plus « légers », animaux, sauvagement surnaturels – ainsi que sont les dieux – tandis que les Romains ont l’air de paysans ou de matrones exposant leur lourdeur. Autant dire que lorsque Tako rencontre Senkitchi, elle en tombe amoureuse.

Le garçon se livre aux hommes, mais n’est pas attiré par eux ; il jouit de leurs caresses et en donne, mais par pur plaisir animal, sans y mettre rien de son âme. Ce pourquoi il est surpris par l’amour : celui d’une femme qui pourrait être sa mère et qui le « rachète » au double sens du mot : à son patron de bar, puis à ses yeux en lui rendant sa dignité ; celui d’une fille de son âge, de bonne famille, qu’il espère conquérir puisque lui sort de rien. Mais son énergie parle pour lui : il est sincère, il est viril, il attire. Mishima n’est pas misogyne, même s’il préfère les garçons ; il reconnaît en chacun l’énergie qui l’habite, la passion, la volonté, la grâce. « Pour un homme, pour une femme, la virilité, la féminité, expression charnelle des êtres humains, dépendent de la sexualité globale qui rayonne de leur chair et doit naître de l’éclat de la personnalité tout entière. Cela n’a rien à voir avec cette virilité de fanfaron fondée sur un fonctionnalisme étroit. Vivre, exister d’une existence pleine et entière, cela suffit à un homme vraiment homme dans toute sa chair » p.111.

Mishima oppose ce garçon irradiant la force virile aux époux brusques et frustrés, aux noceurs élégants mais vides, aux jeunes gais avides de passes rapides et sans cesse attirés comme des papillons par de nouveaux corps. Son futur beau-père, Monsieur Muromatchi est de sa trempe, comme le travesti Téruko et le politicien Otowa. Ces êtres ont, comme Senkitchi, la philosophie de leur instinct ; ils réussissent parce qu’ils ne superposent pas l’émotion « romantique » à ce qu’ils sont, les guirlandes de l’hypocrisie sociale à leur force qui va.

Taéko est amère quand elle le comprend, mais elle est une femme et ne saurait tromper sa solitude sans mettre de l’émotion. Elle agit cependant avec une grandeur à la Cinna : au lieu de jeter cet amant magnifique, qui l’a comblée physiquement au-delà de tous ses vœux, elle l’adopte. Comme chez les Romains, c’est le nom qui compte et non pas le sang. Senkitchi adopté, paré enfin de ce prestige social exigé de la société japonaise, pourra réussir sa vie, c’est-à-dire épouser la fille Muromatchi. Il n’en est pas vraiment amoureux, mais elle si ; et lui la découvre emplie de volonté.

Nous sommes dans l’universel et en plein Japon. Entre anciennes élites et nouveaux parvenus, les êtres se cherchent et s’imposent. Mishima nous en rend compte avec maestria.

Yukio Mishima, L’école de la chair (Nikutai no gakko), 1963, traduit du japonais par Yves-Marie et Brigitte Allioux, Folio 1995, 289 pages, €7.32

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Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953

Soixantième anniversaire du film culte des années 50. Crin-blanc est un bel étalon sauvage que les hommes veulent capturer et dresser. Falco est un pêcheur de 10 ans qui vit en Peau-rouge en Camargue, région isolée et désertique en cet après-guerre. Ces deux indomptés vont se rencontrer et l’amitié naître. L’histoire est minimaliste (et ne dure que 40 mn), le noir et blanc donne du contraste et les deux héros, le cheval et le garçon, sont vigoureux et entiers. De quoi faire une belle histoire qui, 60 ans plus tard, n’a rien perdu de sa force.

alain emery 11 ans sur crin blanc

Lors du tournage en 1951, nous sommes six ans après la fin de la guerre mondiale et Staline va disparaître deux ans plus tard. C’est dire combien les autoritarismes d’État (fascisme, nazisme, communisme, et même capitalisme industriel américain) font l’objet d’un rejet violent dans l’imaginaire de l’époque. La liberté, la vie hors civilisation, les grands espaces et la rude nature donnent un nouvel élan à la génération du baby-boom, née dès 1945. Crin-blanc arrive à ce moment privilégié.

11 ans torse nu alain emery et crin blanc

Falco est pareil à l’Indien, vivant en osmose avec ce milieu mêlé de Camargue où se rencontrent la terre et l’eau, le fleuve et la mer. Le jeune garçon vit à moitié nu, sans chaussures et les vêtements déchirés, la peau cuivrée par le soleil, les cheveux blondis par le sel et le corps sculpté par la course. Il pêche dans la lagune, il rapporte une tortue à son petit frère, il chasse le lapin pour le faire griller aussitôt sur un feu de brindilles, il monte à cru l’étalon sauvage. Les gardians de la manade Cacharel sont à l’inverse fort vêtus de gilets sur leur chemise, enchapeautés et armés de lassos, ils montent lourdement en selle. Ils sont les cow-boys civilisés contre le gamin en Indien sauvage. Il refuse le dressage et l’autorité machiste, rétif comme le cheval farouche.

Notez qu’il n’y a que des mâles dans ce film noir et blanc, même le bébé bouclé blond aux cheveux de fille est un petit garçon, le propre fils Pascal du réalisateur ; les deux enfants vivent avec leur grand-père, chenu à longue barbe. L’apogée du récit est le combat entre étalons pour la possession des femelles, sous le regard des gardians. Nous sommes dans un monde dur, où l’âpreté du paysage de confins exige des hommes la lutte continuelle. L’amitié entre l’étalon et le gamin est virile, bien loin de la sentimentalité qui sera celle de Mehdi avec les chevaux dans les années 60, dans Sébastien parmi les hommes.

alain emery 11 ans galopant sur crin blanc

Peu de dialogues d’ailleurs, surtout du mouvement : de longues chevauchées, des fuites, des passages en barques, une chasse au lapin, un rodéo en corral. Le gamin n’est pas épargné, jeté à terre, traîné dans la boue de lagune, désarçonné plusieurs fois. Maladresse d’habilleuse, le spectateur peut le voir, durant le même galop, chemise fermée jusqu’à la gorge puis ouverte jusqu’au ventre, à nouveau refermée le plan suivant, ou encore, après avoir été traîné plusieurs minutes au bout de la longe par l’étalon en pleine force, se relever sans qu’aucun bouton n’ait sauté ni que le tissu en soit plus déchiré…

Malgré la référence à l’Ouest américain, nous sommes bien sur les bords de la Méditerranée où le happy end ne saurait exister. Ce monde est celui de la tragédie grecque, de la corrida espagnole, de l’omerta sicilienne. Le pater familias est le maître absolu, tout doit plier devant sa volonté, animal comme être humain. Ce pourquoi le grand Tout est le seul refuge contre la tyrannie, le seul lieu mythique à l’horizon où le ciel et l’eau se confondent, où cheval comme enfant puissent se rejoindre sans les contraintes impérieuses des mâles blancs occidentaux.

DVD Crin_blanc et le ballon_rouge

C’était un autre monde, celui encore de la France des années 1950, qui sera balayé d’un coup en mai 1968. Alain Emery, 11  ans, élevé dans les quartiers nord de Marseille, a été sélectionné sur près de 200 garçons de 10 à 12 ans par une annonce parue dans Le Provençal, sur l’incitation d’une amie de sa mère. Son visage aux traits droits, son air grave, son teint sombre, donnent à son personnage une incarnation fière et violente qui a contribué sans aucun doute à la durée du film.

Alain Emery n’est pas « acteur », il ne sait pas « jouer » – il ne sait qu’être vrai. Ce pourquoi le tyrannique Albert Lamorisse l’a qualifié « d’enfant qui ne sait pas sourire ». Mais vit-on une tragédie en rigolant ? Il n’y a pas que des pagnolades dans le cinéma du sud. Et c’est probablement toute la présence de ce gamin résolu et hardi qui donne encore son sens au film.

Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953, Grand prix Cannes 1953 et prix Jean Vigo 1953, suivi du film Le ballon rouge, Palme d’or Cannes 1956, réédition Shellac sud 2008, + 2 bonus, €14.95

Alain Emery a incarné aussi à 25 ans Mato dans le feuilleton français de Pierre Viallet en 1965, Les Indiens

Alain Emery dans Le Midi libre, janvier 2012

Les critiques à côté de la plaque des wikipédés

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