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Norman Spinrad, Rêve de fer

Rêve de fer est un livre à préface et postface. Entre les deux le vrai roman, écrit par un certain Adolf Hitler né en Autriche en 1889 et émigré à New York en 1919 où il fit une carrière de dessinateur de bandes dessinées et d’œuvres de science-fiction. La dernière qu’il écrit juste avant sa mort, en 1953 – après l’invasion du Royaume-Uni par l’Union soviétique en 1948 – s’intitule Le seigneur du svastika. C’est ce livre qu’on va lire.

Il décrit la geste d’un héros racial, animé d’une volonté de surhumanité assez forte pour galvaniser son peuple génétique et conquérir non seulement la Terre mais aussi les étoiles. Le Heldon est un pays enclavé qui a eu la volonté de rester pur après la grande guerre nucléaire. Ses habitants, les Helders (« héros » en allemand), sont menacés d’abâtardissement par les mutants du Borgrave (France) à sa frontière, et par la puissance du Zind à l’est (URSS), par-delà l’insignifiant Wolak (Pologne). Féric Jaggar, descendant de pur homme, a vécu son enfance exilé parmi la lie de l’humanité mutante et métissée ; il désire réintégrer le vrai pays de ses ancêtres.

A la frontière il doit montrer patte blanche, ou plutôt haute taille, physique athlétique, regard franc et bleu, cheveux blonds de rigueur – plus quelques autres indices génétiques attestant de sa pureté. Mais il constate du relâchement parmi les fonctionnaires chargés des tests : ils sont sous l’emprise psychique d’un Dom (dominateur) dont l’unique visée est de souiller le sang pur et d’avilir l’humain pour assurer sa domination sur un troupeau d’esclaves. Ainsi fait le Zind à grande échelle ; ainsi font les Doms disséminés dans les autres pays comme des rats.

Féric, « animé d’une juste colère raciale », ne tarde pas à entraîner avec lui des buveurs d’auberge et des commerçants indignés massacrer le Dom de la frontière et faire honte aux purhommes dominés. Il ne tarde pas non plus à faire connaissance d’un gang de loubards à motos qui écume la grande forêt d’émeraude du pays, à défier son chef, à le vaincre virilement, et à prouver à tous qu’il est bien le descendant des anciens purs : il lève d’une seule main la grande massue phallique appelée Commandeur d’acier que seul un pur peut soulever – tel Arthur le glaive du rocher.

Il fonde du même élan un parti, les Fils de la svastika (Sons of Svastika, en abrégé SS) et se fait élire au Conseil de l’Etat avant de prendre le pouvoir par un coup de force. L’armée se range de son côté et la sélection des meilleurs commence. Les camps d’étude raciale trient le bon grain de l’ivraie : les purs peuvent passer les tests d’entrée dans la garde d’élite SS, ceux qui ont échoué intégrer l’armée, et les impurs s’exiler ou être stérilisés. Le Borgrave est reconquis pour être purifié de ses mutants génétiques ignobles, hommes-crapauds, peaux-bleues et autres perroquets.

Mais très vite le Zind s’agite ; il se sent menacé par la volonté raciale du peuple des purs. Lorsqu’il envahit le Wolak, Féric décide d’attaquer – et de vaincre. Ce qu’il fait dans une suite de batailles grandioses où mitrailleuses, avions, chars, fantassins à moto – et massues – abattent à la chaîne les esclaves nus, velus et musclés dominés psychiquement dans chaque escouade par un Dom soigneusement protégé en char de fer. Une fois le Dom tué, les esclaves qu’il dominait se conduisent comme des robots fous : ils bavent, défèquent, se mordent les uns les autres, s’entretuent, se pissent dessus. C’en est répugnant.

La bataille finale permet d’annihiler Bora, la capitale du Zind (Moscou), mais un vieux Dom réfugié en bunker souterrain actionne l’arme des Anciens : le feu nucléaire qui va détruire le génome de tous les beaux spécimens aryens, leur faisant engendrer à leur tour des mutants. Qu’à cela ne tienne ! La volonté raciale incarnée par son Commandeur Féric trouvera la solution du clonage afin de perpétuer la race à la pointe de l’Evolution, appelée à la surhumanité et à conquérir les étoiles.

Ainsi s’achève le roman d’un psychopathe sadique à l’imagination enfiévrée de chevalerie médiévale et de romantisme kitsch. La postface parodie les critiques psychiatriques en usage aux Etats-Unis dans les années soixante et pointe non seulement la fascination de la violence, le fétichisme du cuir, des uniformes, du salut mécanique et de la parade armée, mais aussi l’absence totale de femmes, d’animaux et d’enfants, et l’homoérotisme viril dû au narcissisme de la perfection raciale.

Norman Spinrad, en Dom particulièrement puissant, sait captiver son lecteur. Ecrit en 1972, ce roman rejoue la scène hitlérienne sous la forme du conte de science-fiction avec Féric dans le rôle d’un Adolf racialement magnifié (le vrai Hitler était petit, brun, nullement sportif et végétarien), la Russie soviétique sous l’aspect du Zind et les Juifs en Dom. Le Heldon aux trois couleurs noir, blanc, rouge, aux maisons de pierres noires et aux avenues impeccables de béton, bordé de la forêt d’émeraude, est l’Allemagne mythique avec son architecture, son obsession de propreté, son goût de l’ordre et sa Forêt noire. Stopa est Röhm, Walling est Goering, Remler est Himmler, Ludolf Best est Rudolf Hess… et les partis universaliste, traditionaliste et libertarien calquent les partis socialiste, conservateur et libéral. Comme aujourd’hui, les Fils du svastika sont nationalistes, xénophobes, animés de volonté raciale tendant à la purification et d’aspiration à la surhumanité. Leur croyance est le gène et leur Coran le code génétique, le Commandeur des croyants les soulève en unanimisme fusionnel pour accomplir la volonté divine du plus fort en une nouvelle Cité de Dieu aryenne. La manipulation des masses passe par les défilés mâles, les couleurs vives, les uniformes ajustés et « quelques cadavres universalistes dans les caniveaux » p.132 pour la couverture télévisée. Nul n’a mieux réussi, surtout pas les gilets jaunes malgré leurs manifs, leurs gilets et leurs blessés par la police – pourtant sur le même schéma.

« Debout, symbolisant dans l’espace et le temps ce tournant de l’Histoire, son âme au centre d’une mer de feu patriotique, Féric sentit la puissance de sa destinée cosmique couler dans ses veines et le remplir de la volonté raciale du peuple de Heldon. Il était réellement sur le pinacle de la puissance évolutionniste ; ses paroles guideraient le cours de l’évolution humaine vers de nouveaux sommets de pureté raciale, et ce par la seule force de sa propre volonté » p.144. Qui n’a jamais compris le nazisme ou Daech doit lire ce livre : la race est Dieu ou l’inverse, mais le résultat est le même.

Le jeune et pur Ludolf Best massacrant les guerriers du Zind, « rivé aux commandes du tank et à sa mitrailleuse, montrait un visage crispé par une farouche détermination ; ses yeux bleus exprimaient une extase sauvage et totale » p.283. La même que celle des SS combattants, la même que celle des terroristes islamistes. Mais aussi, à un moindre degré, les amateurs de jeux vidéo et de space-opera – ingénument fascistes…

Car cette uchronie débusque la tentation fasciste en chacun, le plus souvent dans les fantasmes comme chez un Hitler qui aurait émigré, mais aussi dans le goût pour les grandes fresques galactiques d’empire où les aliens sont à éradiquer et les terriens à préserver.

Prix Apollo 1974

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1977

Norman Spinrad, Rêve de fer (The Iron Dream), 1972, Folio 2006, 384 pages, €9.00

 

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Isaac Asimov, Face aux feux du soleil

Un roman policier dans une histoire de science-fiction, tel est ce livre paru en pleine activité littéraire futuriste des années 50. Son auteur, né soviétique, naturalisé américain à 8 ans, est juif mais rationaliste. Il a fait des études poussées de biochimie et s’intéresse à tout. Les robots, encore dans les limbes de la mécanique en ces années d’après-guerre, lui donnent l’occasion de réfléchir. Il pose ainsi les trois lois de la robotique, devenues célèbres :

Première Loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ;

Deuxième Loi : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ;

Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

L’histoire qu’il conte justement dans Le soleil nu (traduit sous le titre Face aux feux du soleil), montre combien la Première loi est approximative : un robot peut en effet, mais pas directement, tuer un humain.

Nous sommes dans un futur indéterminé. Les Terriens ont essaimé dans les planètes habitables de l’hyperespace voici trois cents ans, et chacune des planètes s’est spécialisée. La Terre s’est enfoncée dans le sol, ses 8 milliards d’habitants s’entassent dans des cités souterraines. Leur phobie est d’être face au soleil et au grand espace du ciel ; ils lui préfèrent la promiscuité de la foule et des murs autour d’eux. A l’inverse, la planète Solaria limite ses habitants au nombre de 20 000 et fait fabriquer les objets et cultiver la terre par une armée de robots spécialisés.

Solaria se voit comme Sparte, où une élite minime mais guerrière, tient les hilotes qui produisent. Ce qui permet aux humains solariens de vivre seuls, entourés d’une horde de serviteurs robots, sur d’immenses domaines munis de tout le confort requis. Les contacts sont réduits au minimum, surtout par visioconférence, et les accouplements sont non seulement obscènes mais répugnants et limités à l’ordre de faire un ou deux enfants. Lesquels sont prélevés embryons et élevés en couveuses, puis par des robots affectifs, jusqu’à ce qu’eux-mêmes puissent régner tout seul sur un domaine libéré par un décès. La génétique est scrutée à la loupe, l’élevage dosé en exercices et aliments, les contacts grégaires progressivement réduits avec l’âge. On se demande aujourd’hui comment ces cerveaux avancés n’ont pas inventé la procréation assistée ou le clonage ; on se demande aussi comment de tels enfants peuvent s’épanouir sans contacts réels avec de vrais humains. Mais l’idée que nous avons est que cette façon d’être reflétait l’idéal soviétique de l’époque, un scientisme exacerbé dirigé par un parti ordonnateur tout-puissant – en même temps que l’idéal individualiste yankee à son apogée : chacun sire de soi et de chez soi, perclus de loisirs et sans aucune contrainte matérielle.

Dans cet univers de charme, un meurtre se produit. C’est inouï ! Un « bon Solarien » est sauvagement assassiné dans son laboratoire. Chacun soupçonne sa femme, retrouvée évanouie auprès de lui, mais nul témoin ni arme du crime, sauf un robot grillé par l’incroyable transgression de la Première loi sous ses yeux – ni même cette inexplicable « proximité » physique, impossible puisqu’insupportable. Comme le crime n’existe pas en société parfaite (telle l’URSS), le seul « détective » chargé de la sûreté est déboussolé. Il fait appel à un être qu’il méprise mais qui sait ce que lui ne sait pas : un Terrien.

Elijah Baley est inspecteur de grade C6 dans la New York underground. Il est appelé à Washington et envoyé illico sans avoir rien à dire en mission d’assistance sur Solaria. Sa hiérarchie lui demande, off, d’observer avec attention la société solarienne pour en détecter d’éventuelles failles. Car la Terre, qui a peur de l’espace, se sent menacée par les robots envahissants que produit Solaria à la perfection.

En bon terrien, Elijah a une phobie du soleil, du vent, de l’herbe et du ciel immense. Il s’en évanouit de panique lorsqu’il s’y trouve confronté. En bons solariens, ses interlocuteurs et interlocutrices ont une phobie de la proximité physique, du contact, des odeurs et de la respiration, sans parler des enf… enfin, vous savez, de ces choses qu’on est forcé à faire pour se reproduire. Ces contrastes ne rendent pas l’enquête facile, même si Baley est aidé par un robot de la planète Aurore avec qui il a déjà travaillé, Daneel, qui a une belle apparence humaine de Spacien (terrien essaimé dans l’espace).

Si le robot est très logique, ce qui est utile, il n’est pas intelligent, ce qui est le propre de l’humain. Baley découvre, face aux Solariens et à Daneel, combien les humains, justement, ont démissionné face aux réel environnant ; ils doivent surmonter leurs névroses d’espace ou de contact pour vivre enfin une vie digne. Cette échappée humaniste ouvre l’énigme à une certaine philosophie du futur qui m’avait séduit à l’adolescence. Car l’assistanat mécanique trop poussé conduit à l’égoïsme et à la flemme, incitant à se retirer de tout contact avec les autres et à mépriser tous ceux qui travaillent au profit de la pure gratuité d’un art créé pour soi seul ou pour dominer toujours plus.

Face aux feux du soleil est le second roman du cycle des robots, après Les cavernes d’acier (1953), mais peut se lire indépendamment.

Isaac Asimov, Face aux feux du soleil (The Naked Sun), 1957, J’ai lu 2002, €5.00 e-book Kindle €4.99

Isaac Asimov, Le grand livre des robots : Nous les robots (nouvelles) – Les Cavernes d’acier (roman) – Face aux feux du soleil (roman), Omnibus 1990, 998 pages, €27.00

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Terminator de James Cameron

George Orwell avait imaginé en 1949 l’année 1984 (ici en DVD) comme un soviétisme généralisé ; le millésime atteint, James Cameron se projette 45 ans plus tard en 2029. La tyrannie a changé de genre : ce ne sont plus les apparatchiks robotisés du communisme « scientifique » qui tiennent le pouvoir, mais les robots créés par l’essor de la connaissance scientifique et la sophistication des « ordinateurs ». L’intelligence artificielle a un beau jour déclenché la guerre nucléaire et les rares survivants se trouvent en butte aux machines, fabriquées à la chaîne dans des usines automatisées, et qui ont pour « volonté » de détruire toute vie organique pour assurer leur règne.

Ces fantasmes, qu’il faut déconstruire, hantent toujours l’imaginaire d’aujourd’hui, d’autant plus que 2029 : c’est dans dix ans ! Il est en effet possible qu’une programmation informatique déclenche un processus de guerre (cela s’est déjà produit), même si les clés de sécurité multiples empêchent de finaliser la catastrophe. Mais rappelons qu’il n’existe pas « d’intelligence » artificielle, seulement une programmation sophistiquée qui ne fait que dérouler ses instructions ; les algorithmes automatiques reproduisent, ils n’inventent pas ; s’ils « apprennent », c’est par itération, pas par capacité de synthèse. Ni la mémoire, ni le réflexe, ne composent en eux-mêmes « l’intelligence ». Il est probable que les robocops ou autres robots de combat puissent acquérir une autonomie dans la réussite de leur mission programmée. Mais qui va recharger leurs batteries (et leurs munitions, dispensées largement dans le film) ? Qui va fournir l’énergie pour recharge ? Qui va extraire le minerai, le raffiner et l’usiner pour remplacer les pièces endommagées ? Qui va faire la maintenance du vaste système automatique de tout cela ? Un processus peut être automatisé, mais une volonté doit décider l’entretien et la rénovation, faute de quoi l’obsolescence se fait d’elle-même.

Mais l’intérêt du film est moins dans le fantasme que dans l’action et ce qu’elle implique. Schwarzenegger en méchant cyborg Terminator T-800 venu du futur pour tuer avant qu’elle ne tombe enceinte la mère du futur résistant aux machines, est une statue du Commandeur : elle se pose, implacable, face aux apprentis sorciers des fans de la technique jusqu’au bout, et sans contrôle. Kyle (Michael Biehn), venu du futur lui aussi, envoyé par le résistant aux machines, est un bel humain élevé dans les sous-sols d’un Los Angeles détruit et qui a connu la faim ; il s’est fait les muscles et la volonté dans le combat sans merci contre ces dérives de la technocratie capitaliste qui préfère le toujours plus jusqu’au pire, et le profit immédiat plutôt que se soucier des conséquences à long terme. Kyle sera le père de John Connor en baisant fiévreusement une seule fois la Sarah Connor (Linda Hamilton) encore étudiante et serveuse de fast-food pour se payer les études que le Terminator est venu éliminer. Tous deux ont 28 ans au tournage. Choisir pour père son propre compagnon de combat est un paradoxe étonnant qui préfigure la recomposition des familles et toutes les manipulations assistées. Il y a bien d’autres abymes que l’action brute dans ce film grand public. Sans parler des caricatures sociologiques que sont le commissaire benêt (Paul Winfield) et le psychiatre limité (Earl Boen) tous deux fonctionnaires qui fonctionnent – comme des robots – et le baiseur obsédé de la colocataire de Sarah en sex-machine.

Il ne faut pas pour autant bouder son plaisir à l’action, toujours haletante et aux scènes bien découpées. Tout commence par un Schwarzy à poil qui se matérialise dans un nuage de fumée (diabolique ?) devant les yeux d’un gros Noir conduisant une benne à poubelles. Lequel Schwarzy se balade toujours à poil en cherchant des vêtements, jusqu’à rencontrer trois racailles qui le menacent de leurs couteaux. Qu’à cela ne tienne, à peine une minute plus tard, les deux plus cons sont disloqués, la main du Terminator arrachant vif le cœur palpitant de l’un d’eux, tandis que le troisième s’empresse de quitter tous ses vêtements pour les donner au monstre. Puis Kyle apparaît dans un même arc électrique et nuage de fumée, mais plus fragile, éprouvé par la translation. Il pique son pantalon à un clochard avant de fuir habilement la police – toujours en nombre et toujours aussi nulle.

Les deux futuristes se procurent immédiatement des armes (cette prothèse mâle de tout Américain qui se respecte) et l’un va tuer systématiquement toutes les Sarah Connor de l’annuaire tandis que l’autre cherche l’unique qu’il doit protéger. Rafales de balles, explosions, massacres, tout un commissariat dévasté, rodéo de voitures… rien ne manque au spectaculaire hollywoodien. Le Terminator n’a qu’une mission qu’il poursuit inexorablement, et il est quasi indestructible. Mais c’est une machine, aussi bête qu’un guichet de sécurité sociale, à la fois tenace et persévérant dans la stupidité. Kyle apprend à Sarah à penser, prévoir et agir par elle-même au lieu d’attendre que tout (c’est-à-dire la mort) arrive. Elle retrouve l’esprit pionnier de la Frontière, ce grand mythe américain. Ce film est le premier d’une série, tous aussi bons, mais campe les personnages et le décor. Sarah perdra Kyle, programmé lui aussi mais par la biologie à lui faire un petit pour le futur ; mais elle vaincra le Terminator qui termine écrabouillé par une presse industrielle en la poursuivant jusqu’à l’absurde – sauf une main articulée qui seule subsiste (et qui servira pour la suite).

Un grand film des années 80 qu’il ne faut pas voir seulement au premier degré.

DVD Terminator (The Terminator), James Cameron, 1984, avec Arnold Schwarzenegger, Michael Biehn, Linda Hamilton, Paul Winfield, Lance Henriksen, MGM United Artists 2003,1h43, standard €7.99 blu-ray €11.04

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Ernst Jünger, Premier journal parisien, 1941-43

La prose de Jünger semble être d’une matière céramique. Elle est composée de terre rare, et passer par l’épreuve du four la durcit. Les émotions sont là, mais le langage les fige. Retenue, pudeur, distance : Jünger écrit pour retrouver l’éternel sous le contingent. Il est sensible aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, aux adultes. Il a le caractère profondément humain d’un être qui fut aimé durant son enfance. En même temps, il possède une exigence de vérité, une rigueur d’exécution, il a besoin d’absolu, ce qui le contraint et le raidit.

Son expression se fait froide, parfois sibylline, par souci d’exprimer exactement ce qu’il ressent. D’où ces termes d’entomologiste pour parler des êtres qu’il aime : de ces enfants, il parle rarement, sinon pour noter d’un trait rapide une attitude exceptionnelle. Il les appelle par un vocable neutre, « l’enfant » pour Alexandre le petit, « le jeune garçon » pour Ernstel l’aîné. Les prénoms viendront plus tard sous sa plume, en 1943 et 1944, où l’intensification de la guerre, les bombardements, la menace « lémure », la proximité de la mort sur leurs têtes l’incitera à se livrer plus avant. Alors ils deviendront ce qu’ils sont, Ernstel et Alexandre, et parfois même « mon fils ». Sa femme reste éternellement « Perpetua » une compagne de caractère, réfléchie, un référent dans son existence.

En ces années de guerre, où il lit la Bible chaque soir durant trois ans, il proclame son exigence de vérité. Il la trouve dans « l’inestimable et salutaire pouvoir de la prière », « la seule porte qui mène à la vérité, à la loyauté absolue et sans réserve ». La prière incite à tout dire à un juge muet, à s’analyser sans concession comme une catharsis, à confier son âme à une sagesse ultime. La prière, comme le journal sans concession, est une psychanalyse.

Cette vérité, il la cherche en lui-même, dans son « humanité » opposée au nihilisme de la « technique ». Celle-ci, en se développant, dévore l’homme de l’intérieur ; elle le rend mécanique, abstrait, inhumain. Elle en fait un robot, variante machinale du fonctionnaire. C’est une très ancienne forme de refus du savoir que cette crainte de l’inhumanité de la science. Déjà, au paradis, le serpent était le tentateur, puis vint Babel, la tour trop orgueilleuse où tous les hommes coopéraient pour la bâtir et qui fut donc détruite par le Dieu unique et jaloux. Nous sommes dans le thème éternel de l’apprenti sorcier, du Golem, de Frankenstein, du savant fou, du docteur Folamour, du savoir comme source du Mal. Pour Jünger, à son époque, il s’agissait d’une prodigieuse massification politique dans une période d’accélération technique. Tout allait trop vite pour les cadres traditionnels de pensée issus de la paysannerie. Il note les automatismes, les blindages, les rouages, « l’arsenal des formes vivantes qui se durcissent comme des crustacés » p.20. Il note aussi l’anonymat des bombardements, les tueries industrielles. « Des couches d’être commencent à se détacher de l’état humain proprement dit pour tomber dans l’inertie » p.51 – ce qu’il appelle « la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Il cherche l’humanité en l’homme, la vérité de l’humain parmi ses semblables. « Les êtres cachent encore en en eux beaucoup de bons grains qui germeront à nouveau dès que le temps s’adoucira et reprendra des températures humaines » p.37. La ville lui est une amie « ou des cadeaux vous surprennent. J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher, étroitement enlacés » p.44. Aux premières étoiles jaunes des Juifs aperçues dans Paris, le 7 juin 1942, il écrit : « je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l’histoire personnelle » p.136. Au lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv’ : « pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? » p.149. Il s’effraie de constater que certains restent aveugles aux souffrances de ceux qui sont sans défense et se glorifient même de les rudoyer. « La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder il ne veut pas devenir insecte lui-même » p.290.

Face à cela, son attitude voudrait être celle du moine zen : « Lorsque que je vois les fleurs s’étaler si calmement au soleil, leur béatitude me paraît d’une profondeur infinie » p.22. Il cherche l’éternité dans les rites de la collection : « Il s’agit, dans la diversité, d’assurer des perspectives qui s’ordonnent autour du centre invisible de l’énergie créatrice. Tel est également le sens des jardins, et le sens, enfin, du chemin de la vie en général » p.185. Parce qu’en fait, « nous sommes de passagères combinaisons d’absolu » p.209. Alors, « l’œuvre doit atteindre un point où elle devient superflue – où l’éternité transparaît. (…) Il en est de même pour la vie en général. Nous devons parvenir en elle à un point où elle puisse passer de l’autre côté aisément, osmotiquement, à un niveau où elle mérite la mort » p.115.

Pour bien mourir, il faut avoir bien rempli sa vie, l’avoir aimée à chaque instant, avoir touché à la vérité du monde.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal 1941-43, Christian Bourgois 1995, 318 pages, €11.61

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

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La vie des autres de von Donnersmarck

Le « real-socialisme » (comme le traduit drôlement un sous-titre) est en marche… vers rien. Car plus rien ne « progresse » dans ce système figé qui a rêvé de communisme avant d’exploser une nuit de 1989, lorsque le Mur de Berlin est tombé. Les démocrates populaires de l’Allemagne de l’est ont massivement voté avec leurs pieds pour aller voir « l’enfer fasciste » de l’Allemagne de l’ouest. Le film raconte les dernières années de leur vie quotidienne au ras des humains, en 1984.

Il y a le poète Georg Dreyman (Sebastian Koch) qui écrit des pièces de théâtre en s’inspirant de Bertold Brecht, l’actrice principale Christa-Maria Sieland (Martina Gedeck) qui est sa compagne et doute de son talent au point de se doper, le ministre de la culture Bruno Hempf (Thomas Thieme) qui la lorgne et la viole dans sa Volvo limousine en abusant de son pouvoir, le lieutenant-colonel de la Stasi (la police politique) Grubitz (Ulrich Tukur) qui est chargé par ledit ministre de « trouver quelque-chose » sur le poète afin de lui ravir l’actrice, enfin le technicien froid sans état d’âme du capitaine de la Stasi (Ulrich Mühe) chargé de mettre le couple sur écoute.

L’officier Stasi est le parfait exemple de l’apparatchik qui pourrait être remplacé sans dommage par un quelconque robot. Pas même besoin d’intelligence artificielle, l’idéal du socialisme réalisé (real-socialisme) est en effet une mécanique de type robot (de rabot, le travail en russe). Ce qu’il apprend aux jeunes postulants de la Stasi est qu’un innocent se révolte et hurle tandis qu’un suspect se met à pleurer et à répéter les mêmes éléments de langage appris par cœur pour tromper l’enquêteur. Aucun d’état d’âme personnel, soumission totale au pouvoir, obéissance aveugle aux ordres, technicien professionnel maniaque du travail bien fait, Gerd Wiesler est célibataire, habite un appartement dépouillé, se nourrit de presque rien hors de la cantine officielle, loue une pute aux gros seins de temps à autre (Gabi Fleming). Il ne vit pas – sauf par procuration en interrogeant et écoutant les autres, car tout le monde surveille tout le monde dans le socialisme réel.

Il découvre, avec le couple d’artistes, que « la vie » peut être humaine, bien au-delà du rouage d’Etat. Que l’on peut aimer une personne et pas seulement une fonction, que l’on peut servir les lettres et pas seulement le parti, que l’Etat est un moyen de vivre et pas un but en soi. Les idéalistes sont devenus idéologues et le meilleur des mondes est devenu le pire. Plus rien n’avance car chacun a peur de dévier d’une ligne imposée par personne, sinon par l’imitation du même afin de ne pas dévier… On tourne en rond. Tout vient de l’Ouest et chaque socialiste craint la tentation. Seule la police politique maintient un semblant d’ordre en traquant impitoyablement les déviances, même légères. L’officier qui blague sur le secrétaire général du parti à la cantine est envoyé à la cave pour servir la censure, le petit garçon au ballon (Paul Maximilian Schüller) qui dit que, selon son père, les gens de la Stasi sont des méchants se voit (presque) demander son nom par réflexe – mais le capitaine Wiesler renonce au dernier moment.

Le traitement réaliste des personnages et le scénario subtil ne font pas de ce film une dénonciation idéologique mais un simple constat. Un régime policier n’est pas humainement viable ; à l’inverse l’amour, l’empathie, la morale droite – les vertus des « hommes bons » – permettent d’en sortir. C’est ce qu’accomplit le rouage Stasi Wiesler par une « révolution ». Non seulement il ne dénonce pas le couple qui commence à s’insurger, mais il fausse ses rapports d’écoute et cache la machine à écrire apportée clandestinement de l’ouest pour que nul flic ne puisse reconnaître qui a tapé un texte évoquant le suicide. Car la RDA a cessé depuis 1977 de compter les suicides : ils sont trop nombreux ; le pays était le second après la Hongrie en suicidés de tous les pays du bloc de l’est. Cet article, publié par Der Spiegel à l’ouest, a été écrit par Georg Dreyman après la mort volontaire de son ancien metteur en scène Jerska (Volkmar Kleinert) « interdit de travail » depuis sept ans pour propos « subversifs ». Or qu’est-il de plus subversif que de pousser les citoyens moyens et intégrés comme lui, Dreyman, à la révolte ? Jerska avait offert à son ami Dreyman la partition de La Sonate de l’homme bon. Lorsqu’il l’a joué au piano, juste après qu’un coup de fil (sur écoute) lui ait appris son suicide, Wiesler est bouleversé par la musique (ce qui est très allemand). L’art parle-t-il à l’universel en chacun de nous, par-delà les idéologies et les individualités ? L’art peut-il sauver les humains de leurs dérives ? L’art peut-il survivre s’il est impitoyablement soumis à la censure ? Peut-on faire encore de l’art si l’on collabore à l’art officiel ? La beauté peut-elle surgir sans noblesse d’être ?

Les ambiguïtés de chacun sont mises en valeur, ce qui ne fait pas du film un noir et blanc idéologique. Le poète est reconnu dans son pays, au nom de quelle conception de l’homme prend-t-il des risques ? L’actrice, arrêtée pour détention de drogue et menacée d’être interdite de scène, doit devenir informatrice de la Stasi et trahir son compagnon, mais elle se repent et… se suicide en se jetant contre un camion. Le capitaine Wiesler de la Stasi, bien que policier implacable, se prend à douter de sa mission en constatant que le ministre veut trouver le poète coupable pour lui piquer sa compagne et en faire sa pute. Quant à son chef à la Stasi, il regrette que ce « coup » politique ne puisse accélérer sa carrière mais laisse le bénéfice du doute à son capitaine en le rétrogradant à ouvrir les lettres privées pour la censure.

Après la chute du régime, lorsque les archives de la Stasi sont ouvertes à tous ceux qui ont été sur écoutes, Dreyman se voit apporter un chariot entier de dossiers sur son cas. Il a été écouté en train de déjeuner, en soirée avec des amis, en conversation intime avec sa femme, sous la douche, en train de baiser… Et pour quelle fin tout ce travail dérisoire ? Pour le seul bon plaisir d’un ponte. Surtout pas pour le peuple, ni le progrès, ni la cause du « socialisme »… Lui qui ne pouvait plus écrire sous l’étouffoir de la RDA retrouve de la vigueur pour écrire un roman dans l’Allemagne réunifiée. Il le dédie au matricule HGW XX/7 de la Stasi, cet anonyme qui lui a permis d’échapper à la prison. Ce dernier, devenu distributeur de journaux gratuits au porte à porte, voit le livre en devanture de la libraire Karl Marx (tout un symbole d’idéal corrompu !) ; il le feuillette, reconnait la dédicace, l’achète et lorsque le vendeur impassible lui demande s’il doit faire un emballage cadeau, l’ex-capitaine de la Stasi dit : «  Pas la peine, c’est pour moi ». Le message entre hommes bons est passé.

DVD La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck, 2006, avec Martina Gedeck, Ulrich Mühe, Sebastian Koch, Ulrich Tukur, Thomas Thieme, Paradis distribution 2007, 2h32, standard €9.32, blu-ray €12.18

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Tom Wolfe, Le bûcher des vanités

Voici un livre américanissime. Gros succès à sa parution, il y a vingt ans, aux Etats-Unis. Il aide toujours ceux qui, en Europe, cherchent à comprendre ce pays et cette époque. Mieux que le livre d’un sociologue, ce roman d’un journaliste à l’œil aigu et méchant livre un inventaire à la Bourdieu – en plus lisible. Voyeurisme, jalousie de classe, absence de références : l’auteur ne se pose pas en juge, faute d’un point de vue alternatif. Il n’a rien à proposer et ce constat de réalité est ce qui fait toute la force du livre. Tom Wolfe s’imbibe du milieu et recrache ses tics en une caricature plus vraie que nature. Son Amérique a préparé celle de Trump, dont la bouffonnerie et l’effarant néant intellectuel et spirituel éclate dans le moindre tweet du président.

Le personnage principal du roman est un WASP riche et dans le vent, à l’itinéraire classique : père avocat connu, études à Yale, appartement newyorkais sur Park Avenue, épouse décoratrice, calculatrice et snob, emploi de golden boy à Wall Street. Il appartient à cette haute société bien dressée, isolée et à courte vue. Pourquoi voir plus loin quand on est bien ?

Un soir, il se retrouve par hasard dans le Bronx avec sa maîtresse, face à deux jeunes Noirs prêts à le racketter. Dans la lutte brouillonne où la peur joue le premier rôle, la voiture touche l’un des jeunes. C’est le début d’un engrenage. Les médias se déchaînent, manipulés par des politiciens démagogues et des journalistes en mal de scoop. Les protagonistes deviennent des emblèmes de classe et des champions de camp. Personne ne se préoccupe de ce qui s’est vraiment passé, « on » veut un exemple, montrer que « la justice » – qui condamne chaque jour son lot « de Blacks et de Latinos » – peut aussi condamner un WASP de Park Avenue et le traiter sans faveurs particulières.

De l’univers d’origine, il ne reste rien. Le rêve américain offrait le choix entre la Morale et l’Enfer, la réussite et l’échec – soit à l’arrivée Park Avenue et le Bronx. Wall Street, où les opérateurs se veulent les maîtres du monde est surtout une jungle où chacun lutte pour la vie sociale. Les Noirs, porte-parole de leur communauté, sont aussi arrivistes et corrompus que les Blancs. Le maire ne pense qu’aux élections prochaines, le procureur qu’à son avancement, l’avocat qu’à l’argent de son client, l’évêque (noir) qu’à son statut, le « révérend » (noir) qu’à son pouvoir et à son prestige. Chacun suit son chemin personnel, trace à coup de machette sans égard pour les autres son chemin dans la jungle qu’est la société hyperindividualiste. Tant pis pour la morale, la vérité, la loi, l’humanité, la religion… Aucun scrupule : tout est bon pour atteindre ses fins. Même les solidarités de classe ou de lignage disparaissent dans ce struggle for life social : les Noirs manipulent les Noirs, les employeurs lâchent leurs subordonnés, les femmes laissent tomber leur mari et les amants leur maîtresse.

A New York, vous n’existez que lorsqu’on parle de vous. Chacun cherche donc à faire des coups d’éclat pour obtenir ce « quart d’heure de célébrité » qui le fera exister socialement. Le journaliste minable remuera la merde et travestira le réel pour offrir « un putain de bon sujet explosif » – selon la vulgarité de langage habituelle à l’inculture crasse de tous les personnages. L’avocat médiocre fera jouer la solidarité de sa communauté irlandaise et tirera des traites sur « la banque des faveurs ». Le révérend voudra prouver qu’il s’occupe de ses ouailles en occupant les tabloïds, le maire guignera les voix du Bronx pour être réélu…

Lorsque rien ne vous arrive, affichez toujours votre appartenance, cela peut vous servir : menton de Yale, costume à 2000 $, chaussures de chez Machin (une marque de luxe) ; votre femme sera décolorée et émaciée telle que le veut la mode. Si vous êtes Noir, vous porterez des Reebok blanches et adopterez le « pimp roll », cette démarche chaloupée des singes ou des maquereaux, les muscles roulant sous le tee-shirt collant.

Chacun regarde l’autre pour l’évaluer. Non avec l’œil humain et humaniste mais avec les rayons X de l’appartenance. Idéal du robot : faire ce que l’on est censé faire, pas plus ; montrer de quelle fabrique sociale on sort à la chaîne ; afficher toutes ses références de conformité (langage, attitude, vêture, marques commerciales). La classe, c’est la classification. Les nègres sont « de couleur » et les femelles des « féministes », les hommes n’ont qu’à bien se tenir, quant aux homos, s’ils sont joyeux (eh oui, gay veut aussi dire joyeux), ils sont étiquetés comme tels et réduits à leur masculinité incomplète. Et si vous « êtes » latino ou « musulman », vous avez une tache indélébile tatouée sur le front.

Voilà l’Amérique. Hier, lorsque je l’ai lu en 1989, je pouvais penser que ce pourrait être notre avenir ; aujourd’hui, cela ressemble de plus en plus à notre présent ! Un roman à lire si vous ne l’avez jamais fait, juste pour comprendre ce qui nous arrive. C’est en plus un vrai thriller avec suspense qui se dévore avec jubilation.

Tom Wolfe, Le bûcher des vanités, 1988, Livre de poche 2001, 917 pages, €9.90, e-book format Kindle €11.99

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Mon gratin de courgettes et pommes de terre

Pour quatre personnes, prenez trois courgettes moyennes (trop épaisses, elles ont des graines) et deux pommes de terre grosses comme un poing.

Epluchez les pommes de terre et coupez seulement les extrémités des courgettes. Lavez le tout.

A l’aide d’un robot, émincez en tranches très fines les légumes. Vous pouvez aussi le faire au couteau, mais c’est plus long, plus épais et moins égal.

Dans un plat à gratin, frottez une gousse d’ail épluchée pour le goût. Emincez ce qui reste et mettez-le dans un bol.

Placez les légumes tranchés dans le plat et mettez au four à 220° en chaleur tournante seule (sans grill !) tel quel (ou en four traditionnel, en plaçant le plat plus près de la sole pour éviter que les légumes ne brûlent). Laissez 10 mn.

Pendant ce temps, ajoutez dans le bol où est l’ail 25 cl de crème (ou moitié crème, moitié yaourt nature), salez, poivrez, puis épicez selon votre goût (muscade, coriandre moulue, cumin, curry, thym, origan… pas tout à la fois, mais choisissez ce qui vous plaît). Mélangez bien.

Une fois les 10 mn écoulées, sortez le plat du four et versez dessus la crème en répartissant bien sur les légumes.

Baissez le thermostat à 200° et laissez cuire 20 mn.

Puis versez sur le plat déjà cuit et bien évaporé du gruyère, du comté ou du chèvre râpé, et laissez fondre et à peine dorer 5 mn supplémentaires.

C’est prêt ! Fondant, goûteux et vite fait, que demander de plus ?

Vous pouvez le servir avec du fromage ou du jambon cru, ou avec de l’agneau grillé, ou encore du poisson poché. Ce légume se marie avec beaucoup d’accompagnements protéines.

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Thierry Maricourt, L’homme sous le réverbère

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L’homme sans qualités existe, l’auteur l’a rencontré. Il nous décrit son insignifiance, son existence sans aspérités. Il pourrait s’appeler Lambda car on ne lui connait pas de nom. Sauf que son faciès le fait surnommer « Bougnoul », même si la page 86 nous laisse penser que « sa lignée était d’ici depuis toujours, mais qu’importait, son allure physique était trompeuse. Il demeurait le Bougnoul du voisin et ne contestait pas ce rôle ».

Monsieur le « Bougnoul », tenancier d’une petite boutique d’épicerie-bazar de quartier ouverte de 6 à 23h, est un beau jour arrêté par la police, gyrophares scintillant et sirènes à plein tube. Il ne sait pas pourquoi, mais la police le sait, inversant la charge de la preuve. Il a été « dénoncé », par qui ? pour quoi ? il ne sait pas, mais se retrouve en prison.

Où il mène une vie simple et tranquille, anonyme. Au point qu’un jour il va regarder dans la camionnette de la buanderie… qui démarre. Et le voilà libre. Pour quoi faire ? retrouver qui ? il ne sait pas mais découvre une cabane au fond des bois où il passerait bien le reste de ses jours. Repéré, pisté, il est repris et se retrouve en prison sans plus savoir pourquoi.

Il s’adapte, postule pour tenir la bibliothèque où les détenus ne vont que pour avoir conversation, pas pour lire. Lui-même ne lit pas, faisant le minimum. Il se fait oublier après avoir briqué l’endroit, en détenu modèle. Au point qu’une visite d’une commission d’intellos le fait s’évader en les suivant simplement : personne ne l’a jamais remarqué.

Mais cette fois il va toquer à la porte d’une ancienne voisine infirmière, aux deux petits enfants, qui vit seule et lui a jeté un regard intéressé. Il fait la cuisine, le ménage, aide aux devoirs les enfants. Il se fait oublier. Il est un anonyme dans une case, il remplit un rôle convenu, sans histoire.

Jusqu’à ce que l’usure détériore ses relations avec sa compagne. Il est trop lisse, comme un robot pensant. Il profite d’une soirée de carnaval pour quitter l’appartement et se retrouver dans la rue, masqué comme les autres – sans visage. Il suit les sans-abris et réussit à manger sans papiers. Nul ne fait attention…

Ce pourquoi il terminera sous un réverbère, après un casse foireux d’un compagnon de la dèche. Les flics venus emmener l’illettré qui ne savait pas qu’il existait un signal d’alarme ne s’intéresse pas à celui qui fait le guet sans intention, sous le réverbère.

D’un style qui rappelle Le Clézio des années soixante, ce roman de l’anonymat régénère l’absurde du Système. Chacun est réduit au numéro d’identité, à une fonction, à un rôle. Nul être ne peut plus exister par lui-même. « Il était là depuis si longtemps qu’il avait fini par ressembler aux autres habitants des lieux », dit la première phrase. Tout le roman en est le développement.

L’auteur est romancier, poète, essayiste, homme de théâtre, photographe, écrivain pour la jeunesse – après avoir été ouvrier d’imprimerie, bibliothécaire, libraire, éditeur. Il est du peuple, élevé à La Courneuve et ayant publié l’Histoire de la littérature libertaire en France et le Dictionnaire des auteurs prolétariens. Il a l’analyse au scalpel et le regard pessimiste des gens du nord, ayant écrit aussi le Dictionnaire du roman policier nordique et Les Vikings contre Hitler. Il touche à tout, par petites touches. Il dit vrai, sans insister. Cette légèreté même fait le poids de ce conte.

Thierry Maricourt, L’homme sous le réverbère, 2016, éditions Les soleils bleus, 130 pages, €14.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Dan Brown, Deception Point

Dan Brown Deception Point

Entre Anges et Démons sur la papauté et le Da Vinci Code sur le Christianisme ésotérique, Dan Brown a un instant délaissé le médiéval pour se vouer à l’entière modernité. Il met en scène un autre monstre sacré, purement américain : la NASA. Ce mammouth scientifique, perpétuellement en pertes et trop souvent en échec, est ce qui reste de sacré pour le public positiviste des États-Unis où ce qui fait rêver reste l’espace. Il est aussi une formidable machine à faire travailler des spécialistes disparates et un gisement de découvertes sans nombre, à usage militaire aussi bien que civil.

La NASA est donc l’objet d’enjeux politiques, de préoccupations de sécurité nationale et de problèmes récurrents de financement. C’est dans ce labyrinthe d’intérêts et de rêves que se déploie le talent de Dan Brown. Il invente un Complot, fort intelligent ; il le démonte en un temps très court avec des gens motivés qui combattent le Pouvoir et l’Argent par la générosité et la démocratie.

Le bien, le mal, les valeurs, « US first », vous avez là un thriller tout à fait classique, parfaitement découpé et haletant, sans un temps mort. La psychologie des personnages est nette, l’histoire plausible, les détails vérifiés. C’est un excellent exercice de spécialiste et vous aurez grand plaisir à le lire. Il y a des sentiments et des moments d’humour, distillés avec une parfaite maîtrise. Le savoir compliqué est traduit en mots simples, à petite dose à la fois. Tous les acteurs sont d’ailleurs de vrais professionnels, du Président à ses conseillers, des savants aux journalistes, des commandos Delta aux secours en mer. C’est un bonheur de lire une histoire qui se passe entre gens parfaitement intelligents et si professionnels. De quoi vous donner envie de travailler comme eux.

Vous découvrirez même pourquoi l’Amérique reste l’Amérique : capable de mobiliser des milliards de dollars pour expérimenter, tester, aller toujours plus loin. Pourquoi l’Américain est fier de son pays neuf : capable de susciter les initiatives, de les fédérer et d’aboutir à conserver une large avance technologique. Un moustique robot existe, qui prend des photos compromettantes où il veut, ou peut injecter une dose mortelle d’un poison invisible quand il veut à qui il veut. Un avion militaire existe qui vole à mach 6, six fois la vitesse du son. Une arme automatique existe qui utilise comme munitions ce que son servant trouve alentour, neige ou sable. Un réseau d’écoutes existe qui permet de localiser tout téléphone portable allumé dans un rayon de 3 m. Tout lecteur de Dan Brown ne peut qu’être impressionné.

A se demander pourquoi le FBI a délivré un visa de séjour à l’un des terroristes du 11-Septembre trois mois après la chute des tours ; pourquoi Zarkaoui n’a été éliminé que par un bombardement du type de la Deuxième Guerre mondiale ; pourquoi la CIA a été incapable de savoir si oui ou non l’Irak possédait des armes de destruction massive ; pourquoi le renseignement militaire ignore si la Corée du Nord en a qui sont opérationnelles ; pourquoi le Département d’État ne sait dire si l’Iran est prêt ou non à en produire… Mais ce sont des questions trop réelles qui n’ont pas lieu d’être dans la magie fictionnelle.

Le thriller est ce conte de fées contemporain pour citoyens à qui il est nécessaire de raviver le patriotisme. Il est aussi l’analyse sociologique de base qui montre que l’intelligence et le savoir ne suffisent pas s’ils ne sont pas coiffés par une culture, donc par un sens moral. Pour comprendre la psychologie américaine, plus subtile que la caricature que les Français en ont, il est éminemment utile de lire ce genre de livre. D’ailleurs, il n’existe pas de thriller français où l’on puisse être aussi fier de son pays depuis les récits de la Résistance. Peut-être est-ce pour cela que la société française se délite en égoïsmes ?

Chapeau, l’Américain ! Un bon livre de train, d’escale d’aéroport ou de plage. Un livre découpé comme un film. On ne s’y ennuie jamais.

Dan Brown, Deception Point, 2001, Livre de poche 2008, 704 pages, €8.17

CD audio (en anglais – pour apprendre la langue), Simon & Schuster 2010, €21.23

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Haruki Murakami, Danse, danse, danse

Danse3 est la suite de La course au mouton sauvage’,  avec le même personnage principal et son mystérieux homme-mouton. C’est qu’une existence conforme n’est banale que parce qu’on le veut bien. Le Japon de la fin des années 1980 est en plein boom économique et les sacrifices de la génération d’après-guerre payent enfin : belles voitures, appartements confortables, standing, musique et bars branchés. Nombre de gens sont pris par le système, bons élèves, bons professionnels, bon époux. Ainsi Gotanda, élève dans la même classe au lycée, devenu acteur célèbre : « jeune, beau et compréhensif. Il était grand, mince et doué en sport, et toutes les filles de mon lycée étaient amoureuses de lui au point de s’évanouir en entendant son nom » p.104.

C’était sa « tendance ». « Même si tu recommençais ta vie à zéro, tu referais sans doute exactement la même chose. C’est ça, les tendances. Et une fois passé un certain point, elles deviennent irréversibles. » Alors que faire ? « Danser (…) Continuer à danser tant que tu entendras la musique. (…) Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. (…) Même si tout te paraît stupide, insensé, ne t’en soucie pas. Tu dois continuer à danser en marquant les pas. (…) Et danser du mieux qu’on peut. » p.133 Nous sommes en plein existentialisme : le refus nietzschéen de toutes les croyances consolatrices, le Sisyphe de Camus qui roule éternellement son rocher en métaphore de l’existence, la définition de soi par sa seule action selon Sartre. Danser, c’est suivre le mouvement de la vie en soi-même, être ici et maintenant selon le zen. Haruki Murakami adhère pleinement à cette conception du monde. Même lorsqu’il fait la cuisine, « je la fais avec amour et soigneusement. (…) Si on s’efforce d’aimer ce qu’on fait, on finit par y arriver dans une certaine mesure » p.371.

Le narrateur a 34 ans et est en marge. Il a toujours été à côté du système, depuis l’école caserne jusqu’à la société commerçante. Il est considéré comme « bizarre » parce qu’il ne pense pas comme tout le monde au Japon, parce qu’il n’a pas les réactions attendues de cette société très codifiée. Son ami l’acteur l’envie : « Tu avais l’air de toujours faire ce que tu voulais, tout seul, sans te soucier de ce que les autres pouvaient penser, de leur jugement, tu avais l’air de toujours faire avec facilité uniquement ce que toi-même avais envie de faire » p.210. Il va jusqu’à échanger un temps sa Maserati sans âme pour la banale Subaru des années 80 du narrateur, sans chic mais fonctionnelle et intime. S’il connaît une activité sexuelle régulière, aucune fille n’a envie de faire sa vie avec un être aussi différent. S’il travaille comme un pro, très organisé et ponctuel, il met mal à l’aise son associé ou ses clients. Il est ici et ailleurs, socialisé mais pas impliqué. Ses références sont Kafka et Nabokov, l’absurde du Procès et le décalage de Lolita. Car, s’il est en marge, le narrateur n’est pas marginal. Il y a bien pire que lui !

Notamment cette femme très belle qui « oublie » sa fille de 13 ans dans un hôtel de Sapporo et file à Katmandou pour faire des photos d’art. La fille s’appelle Yuki – Neige en japonais – et le narrateur l’a remarquée au bar de l’hôtel. Comme il retourne à Tokyo, une hôtesse lui confie l’adolescente pour le voyage en avion. Il n’y a rien de sexuel dans cette attirance, ni une paternité en germe. Ces deux êtres, séparés de vingt ans, ont en commun leur sensibilité, heurtée par la société affairiste et matérialiste du Japon des années 80.

Personne ne s’occupe de Yuki, ni sa mère déjantée, ni son père divorcé, ex-écrivain célèbre (et double parodique de Murakami puisqu’il l’appelle de son anagramme : Hiraku Makimura). Elle ne va plus à l’école parce que brimée d’être trop belle, trop riche, trop sensible – inadaptée. Elle n’a aucun ami. Ce pourquoi le narrateur lui fait du bien, rêveur comme elle, prenant la vie comme elle vient. Sa philosophie est résumée ainsi à la mère de la gamine : « Si vous restez attentive, si vous lui montrez que vous êtes liée à elle dans sa vie (…) si vous manifestez votre estime pour elle, (…) elle saura faire son chemin toute seule » p.408. Ainsi faut-il être avec les êtres, notamment avec les enfants. Cela les aide à grandir, sans leur imposer un modèle. Il faut simplement « être juste, et sincère si on peut » p.459.

Mais il y a l’homme-mouton, le passeur de l’entremonde, qui fait le lien entre le narrateur et la réalité parallèle. Qui n’a jamais rêvé d’un tel décalage, où tout pourrait être subtilement différent ? Murakami offre carrément des passerelles : il suffit de passer certains murs, à certaines périodes et en certains lieux, pour disparaître du monde réel. Ainsi de Kiki, ex-copine du précédent roman, retrouvée en pute dans un film avec Gotanda, rencontrée un soir par une organisation de call girls… et disparue depuis sans nom ni adresse. Ainsi de May, retrouvée assassinée nue dans un hôtel, on ne sait pas par qui. Ainsi de June, commandée par téléphone (attention du père de Yuki au narrateur pour qu’il assouvisse ses éventuelles pulsions en-dehors de sa fille…), venue de nulle part et retournée au néant. Il n’y aura pas de July…

Murakami critique impitoyablement la société moderne, occidentalisée et purement affairiste. Celle qui confère aux élites certains privilèges exorbitants… Ceux-ci ne se résument pas à la richesse, bien qu’elle en fasse partie. Être privilégié, c’est appartenir au club restreint de ceux qui sont en connivence au plus haut niveau du pouvoir : politiciens, hommes d’affaires, acteurs, grands artistes. Ceux-là commandent à la police, persuadent des hôteliers antiques de céder leur terrain, vont dans des restaurants chics et conduisent des Maserati parce que cela entre dans « les frais », louent des putes à Hawaï par téléphone depuis Tokyo, sautent dans un avion pour faire quelques photos.

Quant à la masse, elle suit la mode, manipulée par le marketing. Elle encense les chanteurs derniers cris alors que « si tu écoutes la radio une heure entière, tu en entends à peine un de bon » p.170. Elle va uniquement dans les restaurants dont parlent les magazines branchés. Déformée par l’école obligatoire, « un endroit affreux. Des types infects qui prennent de grands airs. Des profs ennuyeux à mourir qui font les arrogants. Pour te dire franchement, je pense que 80% des profs sont des sadiques ou des incapables. (…) Il y a trop de règles absurdes à respecter. C’est un système destiné à écraser l’individu, et ceux qui ont les meilleures notes ne sont que des idiots sans la moindre parcelle d’imagination » p.284.

Il parle du Japon, mais il parle aussi de nous, Murakami. De la difficulté de vivre, de l’imagination, du formatage social. De la nécessité de faire soi-même son existence pour être autre chose qu’un robot.

Haruki Murakami, Danse, danse, danse, 1988, traduit par Corinne Atlan, Points Seuil 2004, 575 pages, €7.60

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