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Joseph Kessel, Belle de jour

Un peu d’amour dans un monde de putes. Ce roman qui fit scandale entre-deux guerres met en scène une jeune bourgeoise belle, sportive et sympathique, épouse d’un jeune chirurgien beau, sportif et sympathique, qui est entraînée irrésistiblement à se prostituer chaque après-midi dans une maison tenue par une maitresse rive gauche à Paris, près du Pont-Neuf. La rue Virène où se situe le claque n’existe pas mais peut-être est-ce la rue Christine, courte et étroite, telle que décrite tout près de Notre-Dame ? Le quartier Saint-Augustin était réputé pour être mal famé jusque dans les années cinquante.

Séverine a tout pour être heureuse – sauf un vide qui la tourmente, « une attente subsistait en elle, vague, tenace et impérieuse » p.380 Pléiade. Elle fait l’amour et aime profondément son mari Pierre mais n’atteint pas l’orgasme. Le prologue l’explique par un traumatisme d’enfance, une fixation émotionnelle forte lorsqu’à 8 ans elle se fait caresser sous la robe par un plombier mal rasé dans son appartement, et qu’elle s’en évanouit. Sa sexualité est désormais fixée et elle est en quête du vulgaire brutal qui la fera enfin jouir.

Elle le trouve au claque de Madame Anaïs, après que la pipelette Renée lui ait annoncé avec des airs scandalisés et sous le sceau du secret que la petite Henriette se prostituait en maison pour arrondir ses fins de mois. Séverine en est tout excitée. Elle, ce n’est pas pour l’argent mais pour l’abîme de la jouissance qu’elle n’a pas connue et qu’elle finit par trouver deux fois. La première avec un ouvrier débardeur de péniche « au cou nu », qu’elle paye pour qu’il vienne lui acheter son temps chez Anaïs ; la seconde avec le jeune malfrat Marcel au corps mince et couturé mais puissant comme l’acier qui la veut pour femelle.

Comme souvent grâce à l’éducation chrétienne, l’être humain bourgeois oppose l’amour « pur et éthéré » qui est le Bien et le don pour connaître un degré de Dieu, de l’amour physique vulgairement sexuel qui remue la carcasse et les tissus érectiles mais qui n’est que frémissement éphémère de chair périssable, donc œuvre du Diable. Pierre ressort de l’amour pur, comme pour « un petit garçon » p.461 ; Marcel et l’ouvrier de l’amour bestial – un désir « massif, cynique et pur » p.405 et un « spasme sacré » p.433. Les deux ne se rencontrent plus après saint Paul et Séverine en est la victime. C’est assez sordide mais fort courant : « chaque homme, chaque femme qui aime longtemps (le) porte en soi », dit la préface. Kessel a rencontré une telle femme dans un bordel en Syrie, mue par « une nécessité intérieure » d’assouvir son désir animal jusqu’au bout. Du cœur à la chair, de la tendresse à la « joie bestiale », du remords au plaisir, du blanc de l’amour (la neige, la tenue de tennis, la blouse de chirurgien) au rouge du désir (les murs chez Anaïs, le sang), l’existence de Séverine alterne et clignote. La Belle de jour ne sait plus où elle en est, s’initie aux arcanes malades, possédées, animales, de sa sexualité balbutiante et refoulée mais, comme souvent chez Kessel, connait une rédemption finale en avouant tout à son mari.

Elle cède à ces penchants parce qu’elle se connait mal et n’a que l’illusion de se maîtriser, faute d’éducation adéquate. « Elle ne s’attachait qu’à la partie la plus superficielle de ses émotions, ne contrôlait que la part la plus manifeste d’elle-même. Ainsi, croyant se gouverner pleinement, Séverine n’avait aucun soupçon de ses forces essentielles, dormantes et, par là même, aucune emprise sur elles » p.387. Après la révélation de Renée sur Henriette, « Séverine avait été portée tout droit vers la grande glace qui lui servait à s’habiller » p.393. Comme Dorian Gray, elle y contemple son double secret, maléfique au point de la posséder ; comme lui, elle y succombe.

Ecrit à une époque naturaliste où triomphait la garçonne, le sexualisme et la psychanalyse dudit Monsieur Freud, le roman fit scandale. En même temps, des femmes se reconnaissaient en Séverine, Belles mues par un désir brûlant de s’unir à la Bête. Le fascisme mais surtout le nazisme allaient assouvir cet instinct primaire et faire jouir la belle Madame dans les bras de bourreaux musclés et sanguinaires au parler barbare.

Le film de 1967, tourné par Luis Buñuel, donne les traits de Catherine Deneuve à Séverine. Désormais, focale plus étroite qui dénature le roman, ce n’est plus l’emprise de la névrose mais l’oppression bourgeoise qui est à l’honneur. La prostitution est une libération car la pute baise avec qui elle veut quand elle veut et autant qu’elle veut. Ceci est mon corps, déclare la communion de mai 68. Notre époque en est revenue et la pute redevient une victime – de son corps, des désirs des autres, de ses souteneurs. Mais la bourgeoise aime à s’envoyer en l’air, même si ce n’est plus avec n’importe qui. Car elle reste névrosée.

Joseph Kessel, Belle de jour, 1928, Folio 2014, 189 pages, €5.49 e-book Kindle €5.49

Livre Joseph Kessel, Belle de jour + DVD Belle de Jour de Luis Buñuel, Folio cinéma 2009, €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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L’emprise de Sidney J. Furie

Carla, une femme de trente ans (Barbara Hershey), rentre chez elle dans sa maison de Los Angeles. Elle apprend la dactylo en cours du soir pour avoir une meilleure situation et est mère de trois enfants d’hommes différents, qu’elle élève seule avec volonté et affection. Comme d’habitude, son fils aîné Billy, 16 ans (David Labiosa, 20 ans au tournage), n’a pas débarrassé la table où il a dîné avec ses demi-sœurs Julie, 10 ans (Natasha Ryan) et Kim, 6 ans (Melanie Gaffin). Il est occupé à bricoler dans le garage, la musique rock à fond ou presque. Carla a eu Billy lorsqu’elle avait 16 ans et il ressemble fort à son père, à peine plus âgé à l’époque, qui s’est tué en moto peu après.

Les filles dorment dans leur chambre et Carla se prépare pour la nuit, épuisée de sa journée. C’est alors qu’elle est poussée sur le lit, à demi étouffée par un oreiller, et qu’elle subit des coups de boutoir au bas ventre au rythme de batterie. Lorsque l’emprise se lâche, elle hurle : elle a été violée. Mais Billy qui accourt aussitôt de sa chambre voisine constate que personne n’est dans la maison et que toutes les fenêtres et la porte sont verrouillées…

C’est le début d’une panique, le phénomène se reproduisant plusieurs fois dans l’émotion outrée et un érotisme torride. Tremblement des objets, explosions de fenêtres, étincelles électriques, voiture devenue folle et ne répondant pas au frein (une antique Chevrolet bas de gamme), caresses sur les seins dans un demi sommeil, viols répétés dans la chambre, la salle de bain, sur le canapé du salon (caméra bloquée au-dessus de la ceinture) devant les trois enfants – qui ne voient personne. Billy, vigoureux jeune homme, tente de relever sa mère mais est immobilisé par une force inconnue qui le traverse d’arcs électriques puis le projette à terre où il se casse le poignet (l’acteur s’est cassé le bras sur une cheminée, ce qui n’était pas prévu, d’où la scène).

Fuyant la maison la première fois, Carla se réfugie chez une amie dont le mari ronchon voit cela d’un sale œil. Cette amie lui conseille d’appeler la police, mais aucune preuve d’individu quelconque ni d’effraction. Serait-ce une simple illusion ? Elle lui conseille d’aller consulter un psychanalyste. C’est cher ? Pas si l’on consulte à l’Université de Californie où des docteurs font des recherches ; son cas peut les intéresser. Le docteur Sneiderman (Ron Silver) au nom inévitablement juif – image de marque des psys aux Etats-Unis – lui fait raconter les événements puis évoquer son enfance.

Carla se dit fille de pasteur et que son père venait l’embrasser le soir, mais pas comme un père embrasse son enfant… Elle a subi une éducation rigide où le péché suprême était le sexe et a fui la maison dès 16 ans avec un garçon avec qui elle a eu de suite un enfant. Après sa mort, elle a connu un autre homme qui lui a fait deux filles ; elle était bien avec lui, elle aimait le sexe, mais lui ne tenait pas en place et il est parti. Elle vit désormais en chef de famille bien qu’elle ait un compagnon rassurant, Dennis, qu’elle voit lorsque les « voyages » qu’il doit faire pour son travail lui en laissent le temps. Il a l’intention de l’épouser mais attend pour cela un poste à los Angeles. Cela fait un mois qu’elle ne l’a pas vu.

Le psychanalyste diagnostique assez naturellement une « hystérie » à base sexuelle, selon le freudisme dogmatique ambiant. Des événements marquants de l’enfance ressurgissent de l’inconscient de façon brutale et engendrent des hallucinations émotives violentes allant jusqu’aux marques physiques (la somatisation). Pourtant, certaines marques peuvent difficilement avoir été faites par Carla elle-même dans sa transe. Elle décrit deux mains qui la plaquent (dont elle a l’empreinte aux épaules), un genou qui l’écarte (dont elle a les bleus sur chaque face interne de cuisse) et deux autres mains « plus petites » qui lui immobilisent les chevilles (marquées elles aussi). Un homme fort et deux aides plus réduits, bon sang mais c’est bien sûr ! C’est un fantasme incestueux sur Billy, jeune homme musclé qui ressemble tant à son père, à l’aide de ses deux petites sœurs !

Cette allusion déplaisante conduit Carla à en briser là. Le psy ne peut rien pour elle, ne l’aide pas. Elle est consciente de ses désirs et de son appétit sexuel insatisfait, mais elle doute de la raison trop logique. Elle aimerait bien que ces phénomènes brutaux s’arrêtent mais elle ne croit pas en être responsable au fond d’elle-même, et surtout pas en fantasmant sur son jeune mâle attirant de fils. Ce dernier se montre d’ailleurs affectueux mais physiquement distant, ne s’exhibant jamais torse nu par exemple, alors que l’époque de l’histoire, 1976, surtout en Californie hippie où le climat est très clément, incitait les garçons à ôter volontiers leur tee-shirt. Il préfère encore, à son âge, bricoler la mécanique que les filles.

Un autre département de l’université s’intéresse à elle : le parapsychologique. Elle a rencontré deux chercheurs à la librairie où elle prospecte les livres de paranormal pour tenter de comprendre. Ils croient tenir avec elle « un cas » d’expérience utile à leurs recherches, un vrai témoin non frappé de folie sur le poltergeist et autres déplacements d’objets. Sous la direction du docteur Cooley (Jacqueline Brookes), ils envahissent alors la maison de préfabriqué où même la tuyauterie grince de façon maléfique sous le plancher, et la bardent d’appareils de mesure et de photo.

L’Entité (titre du film américain) se manifeste sans vergogne et l’un des assistants réussit à photographier des éclairs électriques qui dessinent une vague silhouette humaine. Mais les « preuves » sont minces. Ne peut-il s’agir d’hallucination collective ? Tiré du roman de Frank De Felitta, The Entity, paru en 1978 et sorti d’un fait « vrai » qui a eu lieu en 1976 en Californie selon le bandeau final, le film joue de l’ambiguïté entre science et conscience. L’esprit est-il mesurable ? La conscience de soi ne peut-elle créer des « forces » extérieures analogues aux Toulkous évoqués par Alexandra David-Neel au Tibet ? Mais aussi : les chercheurs sont-ils humains ? Tout réduire à l’analyse mesurable, tout mathématiser, est-ce la bonne méthode pour saisir un cas humain qui ne peut être que global ? Ne cherchent-ils pas avant tout « le cas d’expérience » pour accéder à la notoriété plutôt qu’aider leur prochain ?

Après un viol particulièrement brutal, plaquée entièrement nue sur son lit tandis que des forces pelotent ses seins et son ventre (gros plans érotiques) et qu’un bélier lui défonce l’entrecuisse sur un rythme disco tonitruant, les parapsys tentent avec son accord une expérience entièrement contrôlée. Carla n’en peut plus et est prête à tout tenter pour faire cesser ces cauchemars. D’autant que son dernier viol a eu lieu sous les yeux horrifiés de son copain Dennis, revenu à Los Angeles définitivement et qui est prêt à l’épouser. Elle lui crie « help me ! » – aide-moi – mais elle jouit sous ses yeux. Il tente de la saisir, comme naguère Billy, et est repoussé avec violence comme lui. Il attrape alors une chaise pour fracasser le crâne du démon qui se cache sous la femme, mais le brave Billy se jette sur lui et l’en empêche in extremis. Carla accepte donc l’expérience ultime qui va consister à reconstituer sa maison dans un hangar de l’université, de placer des caméras partout et de commander des jets d’hélium liquide pour « emprisonner » l’Entité dans le froid intégral – et la tuer.

Mais rien ne se passe comme prévu et le docteur Sneiderman, qui s’est attaché à sa patiente (ce qui est curieux, en général c’est l’inverse, connu sous le nom de « transfert »…) intervient. La force est emprisonnée sous la glace mais la fait exploser. Ne reste plus alors qu’à déménager, très loin, au Texas. Il est dit en bandeau final que la famille a retrouvé la paix, les mêmes faits s’étant reproduits mais atténués. Le grand guignol du réalisateur est alors d’avoir introduit une scène finale inepte, où une voix profonde déclare, après avoir claqué la porte du logement vide où Carla explore une dernière fois les pièces, « content de te voir de retour à la maison, salope ! » Cette bouffonnerie non seulement n’était pas nécessaire mais elle gâche l’ambiance du film, fondée sur le non-dit et le non-vu. Une Entité qui parle comme le vulgaire, est-ce bien raisonnable ?

Prix d’interprétation féminine Festival d’Avoriaz 1983

DVD L’emprise (The Entity), Sidney J. Furie, 1981, avec Barbara Hershey, Ron Silver, David Labiosa, BQHL éditions 2019, 2h 04, €19.99

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Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

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L’infinie catastrophe, texte de Jacqueline Merville

Article repris par Medium4You.

Jacqueline Merville nous a confié ce texte d’émotion et de réflexion issu de « l’affaire DSK » – merci à elle. Elle a déjà évoqué ce thème douloureux du mal fait à une femme par un homme, sans y penser, en toute bonne foi, conforme aux traditions dans ‘Presque Africaine‘. J’ai chroniqué son livre en son temps, je l’avais bien aimé pour tout ce qu’il « non-dit »…

Je m’étais réfugiée dans une maison. Je criais. Des villageois étaient venus dans le jardin de cette maison à cause des cris de femme dans la nuit. On me parlait de derrière la porte pour que je cesse de crier. On me rassurait. J’avais entrouvert la porte, l’homme était au milieu des villageois. Il tenait mes vêtements et mon sac sous le bras, il souriait.

Le roi du village houspillait l’homme et parce que j’avais des marques de brûlures et du sang qui coulait sur les jambes il avait appelé la police. Je suis partie dans le fourgon avec le violeur. Dans le bâtiment militaire il a dit qu’il n’avait rien fait, puis il a dit, à cause des blessures, qu’il avait fait ce que je demandais, qu’il était innocent.

C’était en Afrique de l’Ouest.

J’avais porté plainte contre l’homme. Il ne fut pas puni. Le viol et la torture ne sont pas punis là-bas.

Et même cet homme pensait qu’il n’avait rien fait, c’est-à-dire que ce qu’il avait fait était légitime. Ce viol, ces coups, ces menaces de mort étaient une chose normale, rien de brutal, non c’était absolument normal. Et même il devait penser que j’aurais dû être contente qu’un homme s’intéresse tant que ça à moi. C’est ce qui peut rendre une femme violée un peu folle, ce déni si total.

Je pensais que là-bas c’était pire qu’ici.

Puis est arrivée cette affaire new yorkaise, comme un projecteur montrant l’ensemble et les détails. Ici c’est un peu pareil que là-bas.

Cet homme blanc, riche, puissant ne pouvait pas l’avoir fait.

L’homme dit d’ailleurs qu’il n’a rien fait.

C’était comme là-bas. Tous les violeurs se pensent innocents.

Mais là-bas personne n’avait dit que je fabulais ou que je mentais. Il ne fut pas puni, c’est tout.

Ici, certains disent que cette femme est au service des ennemis de l’homme blanc puissant. L’homme ne peut être que victime d’un complot politique ou d’un racket sophistiqué. En Afrique certains villageois me disaient que l’homme était victime de ses ancêtres, de magie noire, c’était un complot de l’invisible.

On ne peut pas condamner un homme tombé dans le piège de ses ennemis astraux ou politiques.

Il y a entre là-bas et ici une autre différence.

Là-bas toutes les villageoises me soutenaient.

Toutes, pas une seule ne s’était mise du côté de la bête. Elles m’avaient applaudie lorsque j’étais montée dans le fourgon pour porter plainte.

Ici c’est différent, il y a des femmes qui soutiennent inconditionnellement l’homme puissant. Leur ami, leur cheval de proue. Elles n’ont pas l’ombre d’un doute. La femme ne peut être qu’une comploteuse.

Certaines disent aussi qu’à elles ça n’arriverait pas. Qu’on les contraigne à une fellation, impossible, elles couperaient le sexe de l’homme avec leurs dents. Ces femmes violées n’ont pas de courage, elles se laissent faire, disent-elles. A elles ça ne pourrait pas arriver cette chose bestiale parce qu’elles se pensent l’égale de l’homme.

D’autres disent qu’elles, avec un homme aussi puissant, elles ne diraient pas non. Elles se demandent bien pourquoi celle-ci a porté plainte au lieu de se réjouir.

Et puis il y a beaucoup de gens, hommes et femmes, qui disent que porter plainte contre un homme remarquable, un homme qui promet, est indécent. Une sorte d’infidélité à l’idée de la grandeur, un saccage de l’image de la grandeur.

Alors je me dis qu’ici c’est comme là-bas, pas du tout mieux.

Je pense à ce qu’écrivait Virginia Woolf dans son livre Trois Guinées. Elle comparait le machisme et le nazisme. N’avait-elle pas raison ?

Les femmes battues, violées, assassinées, mutilées, des millions chaque année. Un crime contre l’humanité me dis-je. La moitié de l’humanité sous le joug de son autre moitié. Mais si on pense ça, on risque d’avoir à se suicider tellement personne ne veut l’entendre comme ça. C’est juste des dérapages, ici ou là. Et puis un viol ou un assassinat, c’est pas grave, pas mort d’homme.

Pourtant être violée c’est de la mort qui entre en vous, dans le corps, dans la tête. C’est une torture. Toujours ça restera comme une fosse sans mot, on ne peut pas mettre un couvercle, on ne peut pas ne pas se souvenir. Pas mortes mais mortes un peu tout de même. En Afrique du Sud, les hommes pratiquent ce qu’ils nomment le viol correctif sur les femmes lesbiennes, ça remplace la gégène.

Ici on dit c’est un coup de pas de chance, ou pire avec la libération sexuelle voulue par les femmes, de quoi elles se plaignent, après tout ce n’est que du hard sexe.

Et puis dans ce cas précis il s’agit d’un homme instruit, civilisé, blanc, riche, et d’une pauvre bonne femme. Comment un homme comme ça pourrait baisser les yeux sur ce genre de nana ? N’importe comment depuis la nuit des temps cet homme-là a un droit sur toutes les femmes. Dans les Colonies, dans les châteaux, dans les fermes, dans les forêts, dans les entreprises, dans les hôtels, au coin des rues, partout. Et dans les familles ça fait partie du devoir conjugal, comme faire la vaisselle ou soigner les gosses. Les épouses disent, passer à la casserole. Une histoire normale, ménagère. On initie aussi dans le secret des familles les toutes petites filles, il faut bien leur apprendre la chose. Des petites filles détruites.

Je me souviens d’un curé qui m’avait coincée entre la porte du placard et sa soutane pour me palper les seins, de tout petits seins sur un corps d’enfant.

Alors, ne venez pas me parler de grande et haute civilisation, d’un modèle enviable, d’un continent en avance sur les autres.

Dans très longtemps peut-être fera-t-on un Mémorial aux femmes victimes des hommes comme on en fait pour ne pas oublier d’autres barbaries de l’espèce humaine. Pas encore, dans très longtemps, à moins que comme se le demandait Virginia Woolf l’Humanité soit une erreur. L’erreur de qui ? Et comment faire cesser l’erreur, cette infinie catastrophe ?

Jacqueline Merville, mai 2011

Jacqueline Merville est l’auteure de ‘Presque africaine’, édition des Femmes, 2010, 74 pages, €9.40 – chroniqué il y a un an.

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