Articles tagués : bête

Boucle d’or

Boucle d’or est « une toute petite fille » blonde et ondulée ; elle habite près du bois, source de fascination, de mystère et de peur.

Mais la fillette voit briller une jacinthe bleue au printemps. Juste « trois pas » pour la cueillir, son odeur enivrante m’a toujours emporté et je comprends Boucle d’or. « Un peu plus loin », une jacinthe blanche, irrésistible, puis encore un peu plus loin « tout un tapis de jacinthes ». De quoi y courir derechef et « en faire un gros bouquet ».

Mais voilà, de plus à un peu plus et à toujours plus, par insouciance et désir d’en avoir toujours plus, le chemin est perdu. Le pire est d’en prendre un au hasard, et c’est ce que fait la fillette désorientée. Elle se perd de plus en plus (perseverare diabolicum apprendrai-je plus tard en cours de latin).

« A la fin, bien fatiguée, bien triste, elle allait se mettre à pleurer ». Tous les enfants le ressentent, cette sensation d’abandon, de se retrouver tout seul sans repères. Pis encore dans l’obscurité d’un grand bois où toute ombre est menaçante, cachant peut-être une bête à crocs (fantasme sadique d’avalage) et griffes (fantasme masochiste de déchirement). Rien de pire.

Heureusement pour l’histoire, montée à son premier paroxysme, Boucle d’or découvre une maisonnette. Voilà qui est civilisé, qui rappelle sa propre maison et sa maman. La fenêtre est ouverte, signe qu’on ne craint rien du dehors. Tout est bien rangé : trois tables, trois chaises, trois bols, trois lits, à chaque fois du plus grand au plus petit.

Elle entre, rassurée, teste chacune des chaises et des soupes, enfin s’assoit dans la petite chaise, comme faite à sa taille, et avale le petit bol de soupe qui était tout à fait à point pour elle. Puis elle avise les lits et trouve le plus petit fait pour elle.

La voilà qui dort. Les habitants de la maison reviennent. « C’étaient trois ours » et ils sont mécontents : « quelqu’un a touché à ma chaise… à ma soupe… à mon lit » Cela ne se fait pas. Nul n’entre dans une maison sans être invité.

Le petit ours découvre une petite fille dans son petit lit : « A ce cri, Boucle d’or se réveilla et elle vit les trois ours devant elle ». Second paroxysme qui fait sursauter les plus petits à la lecture (prendre le ton adapté). Elle ne fait qu’un bond à bas du lit, et un autre par la fenêtre !

Mais aucun des trois ours n’est « méchant » (ouf). Le père lui fait la morale d’écouter sa maman, la mère lui dit qu’elle a oublié son bouquet, le petit lui conseille le chemin pour sortir du bois. Elle retrouve sa maison : « Ce petit ours a été bien gentil. Et pourtant, je lui ai mangé sa soupe ! »

Outre les hantises d’abandon de tout enfant et l’affolement des jacinthes, j’aimais surtout les boucles d’or de la fillette. Elle était si jolie. Il doit m’en être resté quelque chose car l’une de mes copines a été ainsi coiffée.

Rose Celli, Boucle d’or et les trois ours, dessins de Gerda, 1956, Albums du Père Castor, Flammarion 2018, 32 pages, €5.25

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

La Neuvième Porte de Roman Polanski

Ce film à demi français est adapté d’un roman d’Arturo Pérez-Reverte intitulé Le Club Dumas. Il met en scène le libraire aventurier new-yorkais Dean Corso (Johnny Depp) qu’un riche client, Boris Balkan (Frank Langella), engage via son expertise pour une mission. Il a, les jours précédents, acheté l’un des trois seuls exemplaires subsistant du livre satanique Les neuf portes du royaume des ombres, écrit au 17ème siècle par un certaine Aristide Torchia brûlé en place publique par l’Inquisition pour pratiques démoniaques. Le livre, condensé d’un ouvrage plus ancien écrit, dit-on, par le Diable lui-même, permettrait de l’invoquer et d’acquérir invincibilité, pouvoir et immortalité.

Seuls les niais peuvent y croire et pas Corso une seule seconde. Et pourtant… le montant du chèque et le parfum de l’aventure séduisent cet homme jeune, expert dans sa profession mais bien solitaire dans sa vie. Il aime jouer pour gagner, convaincre les héritiers des collectionneurs de vieux livres que la bibliothèque vaut cher mais que quelques exemplaires ne trouveront pas preneurs – et il les emporte à bas prix. Sa mission ? Aller consulter les deux autres exemplaires des Neuf portes qui sont au Portugal et en France, pour comparer les éditions et savoir si celui que Balkan a acquis est un faux.

Le vendeur s’est pendu deux jours après s’être débarrassé du livre. Son épouse Liana (Lena Olin), une femme mûre de 43 ans qui adore la baise, tente de récupérer Les neuf portes en payant grassement Corso, sachant que Balkan n’y consentira pas. Ce n’est pas son mari qui l’a voulu pour sa collection mais elle qui lui a fait acheter ; les pratiques sataniques décrites lui permettent d’entretenir un club de baiseurs de la haute société en Europe et de s’envoyer en l’air avec n’importe qui, comme dans la pub pour une compagnie aérienne à bas coût (et basse réputation). Elle tente sa séduction sur un Corso de 35 ans, imberbe et musclé (qui va d’ailleurs épouser Vanessa Paradis après le tournage), mais ça ne marche pas : le courtier rusé n’a pas conservé le livre dans son appartement mais l’a planqué chez un associé, libraire de livres anciens.

Au moment de partir en Europe avec de légers bagages, il va pour reprendre le livre mais trouve la boutique ouverte et son ami tué, pendu par un pied selon une gravure du livre maudit. Ce n’est que le premier des morts qui vont jalonner sa route, comme si quelqu’un le suivait particulièrement pour effacer toutes les traces des autres livres.

C’est qu’à Tolède, ville mozarabe juive où l’on pratiquait allègrement la kabbale et l’alchimie (contraires aux pratiques chrétiennes soumises à la toute-puissante Eglise de Rome), que les jumeaux libraires d’un âge avancé ont détenu et vendu le livre au mari de Liana. Ils attirent l’attention de Corso sur les gravures : si tout le livre est imprimé pareil, les gravures présentent des différences entre les trois exemplaires : une tour en plus, des clés dans l’autre mains. Certaines sont signées AT pour Aristide Torchia et d’autres LCF – pour qui ? Ce n’est pas compliqué à deviner, même si c’est déroutant autant qu’irrationnel. Mais le livre est destiné aux con-vaincus.

Dans ses visites successives aux deux collectionneurs des autres exemplaires, Corso découvre que la signature LCF est répartie entre les trois livres. Seule la réunion des trois permettrait d’avoir la clé de l’énigme. C’est ce que pense celui ou ceux qui le suivent comme son ombre pour tuer les propriétaires, arracher les gravures et brûler le livre dépareillé. Quelqu’un veut être le seul, l’Unique disciple de Satan, si celui-ci peut être invoqué.

Mais le Malin n’est pas bête, même si son chiffre le fait croire (le livre aurait été écrit en 1666). Une fille suit Corso dans tous ses déplacements et intervient à chaque fois qu’il se trouve en danger immédiat, notamment de la part de Liana et de son sbire, un nègre oxygéné qui aime frapper. Elle (Emmanuelle Seigner, épouse de Roman Polanski en 1989) a 33 ans et est en pleine forme physique, semblant glisser sur le sol pour aller plus vite et experte en combat rapproché. Le spectateur s’apercevra vite qu’elle est peu de ce monde mais plutôt le Diable incarné avec ses yeux magnétiques, son plaisir devant la violence et – puritanisme bigot oblige – sa sexualité endiablée.

Si le Malin a un candidat dans la compétition entre Liana, Balkan et Corso, c’est bien ce dernier. Le jeune homme a cet avantage de ne pas croire en Lui mais de foncer comme un rebelle, beau comme un ange déchu avec sa petite barbichette et son torse huilé. « La fille » (qui n’a pas de nom) le baisera à même la terre dans la dernière scène, devant le château de Balkan en flammes, quelque part du côté des pays cathares (tourné au château de Puivert).

Car en suivant les gravures, Corse se fait voler l’exemplaire de Balkan par Liana. Il la suit avec « la fille » – qui a volé une Ferrari (évidemment rouge infernal) à un émir arabe qui l’a laissée devant un grand hôtel parisien. Dans le château ancestral des Saint-Martin (nom de jeune fille de Liana, tourné au château de Ferrières) se prépare une orgie satanique où les membres du club, entièrement nus sous leur cape noire caoutchouteuse comme une aile de chauve-souris, écoutent religieusement leur hôtesse pérorer, le livre des Neufs portes à la main.

C’est alors qu’intervient Balkan, qui était au courant du vol et de la voleuse sans rien en dire à Corso. « Blablablabla », dit-il pour se moquer des sectaires qui croient devoir invoquer le Malin pour baiser à l’aise. Il déclare avoir réuni les gravures des trois livres (grâce à son expert) et être désormais seul possesseur du pouvoir d’invoquer Satan. Il étrangle Liana devant tous et chasse les clubistes échangistes qui s’enfuient à poil vers leurs luxueuses autos garées au-dehors. Moment comique qui tourne en dérision les « pratiques » sataniques. Le Diable mérite mieux que de vulgaires baises qui peuvent se faire naturellement, sans avoir besoin de lui.

Corso s’empare de la Bentley de Liana et poursuit Balkan dans sa Range Rover (évidemment noire comme Satan – et le FBI). Ils parviennent, après quelques péripéties pour Corso, moteur noyé dans un gué que la Rover a passé sans problème) au château figuré sur une carte postale trouvée dans l’exemplaire de la baronne Kessler à Paris (Barbara Jefford). Celle-ci, handicapée, écrit une biographie de Satan fort érudite sans croire en lui ; elle est donc punie par le Diable, qui a inspiré l’un des compétiteurs (Liana ou Balkan). Etranglée (le spectateur découvre a posteriori son assassin), son exemplaire est brûlé sauf les gravures. Il ne reste à Corso que ses notes et des photocopies partielles, mais il a gardé la carte et retrouve Balkan en pleine activité.

Dans une tour de la forteresse, le collectionneur a placé les neuf gravures dans l’ordre et commence le rituel d’invocation après avoir réduit Corso à l’impuissance en le faisant « rentrer sous terre » (coincé au travers du plancher pourri). Mais l’orgueil punit ceux qui y succombent, les antiques le savaient bien qui condamnaient cet aveuglement sous le nom d’hubris – la démesure. Pas besoin de Diable chrétien pour savoir que présumer de ses forces est dommageable et se prendre pour plus qu’humain une erreur. Dans l’euphorie de son pouvoir imminent Balkan, qui a un spectateur apte à juger de son acte, s’asperge d’essence et commence à brûler : « je ne sens rien, hi, hi ! ». Jusqu’à ce que les flammes atteignent sa chair et alors il hurle. Corso, dégagé du plancher qui brûle, l’abat par charité d’un coup de pistolet.

Dehors, « la fille » l’attend devant le château en flammes, cachée dans la voiture du collectionneur occis. Elle lui explique pourquoi cela n’a pas marché : l’une des neuf gravures était un faux. Comment le sait-elle ? Le sel de ce thriller réside en ces évidences que le spectateur découvre peu à peu, sans que rien ne soit dit. Puis elle baise Corso à poil dans la poussière, prenant toutes les formes dans l’orgie, le faisant jouir comme jamais.

Dean Corso veut finir la mission, juste pour savoir. « Gagner quel qu’en soit le prix, c’est se rire des vicissitudes du destin », disent selon Balkan (qui interprète le latin à sa sauce) deux des gravures. Corso revient auprès des libraires de Tolède mais ils ont disparu. Leur boutique est en train d’être démantelée et deux ouvriers, en couchant une armoire, font tomber une feuille… justement la page de la gravure falsifiée. Elle représente la Grande prostituée de Babylone, chevauchant nue la Bête aux sept têtes de l’Apocalypse. Vue à la loupe, son visage ressemble fort à celui de « la fille ». Corso, qui a récupéré les gravures de Balkan avant que l’incendie ne détruise toute la tour, retourne au château où les neuf portes s’ouvrent pour lui dans la lumière. Grâce à son outil, il est jugé apte à se faire sataniser.

C’est un thriller d’énigme bien construit et tourné somptueusement, au galop. Les acteurs sont parfaits dans leur caricature, un Balkan possédé, une Liana vénéneuse, « la fille » ophidienne, un Corso en jeune pionnier viril qui n’a pas froid aux yeux bien qu’il ait cette agaçante pratique d’allumer une clope à tout bout de champ, notamment au-dessus des livres vénérables qui valent des milliers de dollars, et de se placer toujours le dos à un danger potentiel.

DVD La Neuvième Porte (The Ninth Gate), Roman Polanski, 1999, avec Johnny Depp, Frank Langella, Lena Olin, Emmanuelle Seigner, Barbara Jefford, StudioCanal 2001, 2h08, €9.10 blu-ray €17.03

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Grande peur ravivée par le Covid

Le phénomène social de la « Grande peur » agite périodiquement le peuple dans l’histoire. Il suffit d’observer aujourd’hui les attitudes de répulsion des autres quand vous les croisez dans la rue (en-deçà de deux mètres), le foulard intégral remis au goût du jour en dépit de la loi de 2009 sur le voile dans l’espace public (avec Marine Le Pen en femme voilée allant reflorer la Jeanne !). Certains portent en outre lunettes, capuche et gants au cas où vous auriez la peste en sus du Covid. Je suis persuadé que certains mâles ont même enfilé une capote (on ne sait jamais !) : « sortez couverts », ils se souviennent.

Les masques pour tous ont immédiatement (et en France seulement !) provoqué l’ire des « syndicats » d’infirmières et autres « soignants » qui se voient d’un coup dévalorisés dans la rue parce qu’ils ne portent plus leur signe distinctif de Héros : le masque comme un cimier glorieux. Une sorte de marque d’honneur qui leur était jusqu’ici exclusivement réservée et qui les distinguait du vulgum pecus réduit à subir. Mais oui, le masque pour tous, c’est démocratique ! Et très utile à la santé… de tous ! Ces ignares hors de leur domaine, éduqués par Mélenchon en économie, confondent allègrement flux et stocks, commandes qui arrivent enfin et complot d’accapareurs ! Les mythes éculés de la Révolution ont la vie dure. Le gouvernement devrait penser à leur accorder un badge bien reconnaissable marqué « soignant » en lettres d’or de cinq centimètres de haut sur un fond rouge sang pour panser leur vanité blessée. Les sociétés égalitaires ont toujours retrouvé à un moment ou à un autre le sens des « distinctions » : héros de l’Union soviétique, pins à l’effigie du Grand timonier, médailles militaires, badges scouts… Les privilèges, au fond, chacun aime ça.

Quand aux névrosées obsessionnelles (je l’ai vu surtout chez les femmes), elles ne cessent de passer de la lingette alcoolisée sur tout ce qu’elles touchent, du chariot de supermarché à l’emballage des pommes et aux touches de l’appareil à cartes : pourquoi ne portent-elles pas plutôt, comme moi, des gants jetables ? Je songe aux gestes « barrière » des nobles de Pékin, dans la Chine impériale, qui portaient d’immenses chapeaux garnis de tiges pour éviter que quiconque n’ose les approcher de trop près. Le barrage sanitaire devient vite un barrage social, engendrant méfiance, prophylaxie et soupçons. Rien de tel que le mépris pour engendrer une révolte.

La Grande peur de la Bête (Satan lui-même, invention d’église), aurait donné paniques et croisades autour de l’an mille de l’ère chrétienne. Mais il s’agit de l’interprétation millénariste de l’Apocalypse par saint Augustin car Jean de Patmos lançait un message d’espoir selon Jean Delumeau (L’Express 23.09.1999) : le retour du Christ sur la terre pour un règne de justice de mille ans. C’est Michelet qui en fit le mythe de la Grande peur qui nous reste à l’esprit, alors même que les neuf dixièmes de la population médiévale ne savaient pas lire et qu’ils ne connaissaient ni l’année, ni la date du jour, ni celle de leur naissance. « L’an mille » était donc un temps nébuleux, pas un événement précis ou marquant – sauf peut-être chez les clercs, volontiers enfiévrés de continence et confinés à macérer entre eux. L’Apocalypse de Jean n’est d’ailleurs devenue livre canonique chrétien qu’au XIVe siècle…

Le terme de Grande Peur a été donné en priorité aux insurrections paysannes de 1789 par les historiens marxistes qui faisaient commencer la France sociale moderne à ce moment – en oubliant, comme aurait dit Marc Bloch, le sacre de Reims. Tout vient alors des campagnes, comme aujourd’hui les gilets jaunes. Les mauvaises récoltes (les mauvais salaires et prestations) engendrent la pénurie, donc les théories du Complot. Des racailles (appelés jadis « vagabonds ») sont grossies et déformées par l’imagination pop en « armées » de brigands. Il se propage la rumeur (par les réseaux sociaux d’époque) qu’à Paris une « Saint-Barthélemy des patriotes » a lieu : un grand massacre CRS de gilets jaunes, dirait-on sur Twitter. L’alarme se répand et naissent les inévitables dommages collatéraux (pas perdus pour tout le monde, resquilleurs, détrousseurs et Black Blocs de l’époque) : pillages, émeutes, attentats, incendies, viols. Les symboles du pouvoir social, alors châteaux et abbayes, aujourd’hui préfectures, palais de la République, avenues prestigieuses, banques et grands magasins, sont envahis et dévastés.

La Grande peur du « Boche » en 40 (qui a engendré l’Exode) a été suivie (aux Etats-Unis surtout) de la Grande peur de l’apocalypse nucléaire après-guerre, tandis que l’envolée des cours du pétrole à la fin des années 70, suivie de la récession occidentale et son chômage chronique dont les délocalisations mondialisées ne sont qu’un avatar, ont engendré une Grande peur du déclin inexorable de l’Occident. L’immigration arabe, touchant à la bite et au couteau – ces instruments vitaux du viril – a créé chez les Blancs déclassés, divorcés et en manque d’enfants (combien de gosses chez Renaud Camus ?), la Grande peur hantée d’un Grand remplacement. Plus récemment, avec les tempêtes, les ouragans, les incendies, les catastrophes industrielles (dont Tchernobyl et Fukushima), la Grande peur est celle du climat et de « la Terre qui se venge » dans une Apocalypse prédite par les textes bibliques – jusqu’au virus grippal issu des coucheries incestueuses des hommes et des bêtes en Chine qui a fait jusqu’ici autant de morts que la grippe de 1957 sans engendrer alors de Grande peur (on avait d’autres soucis, à commencer par la guerre civile en Algérie, département français qui allait encourager le putsch des généraux). Même le Sida n’était censé toucher que les déviants (« juste » châtiment divin pour avoir bafoué les Commandements du Père fouettard Jéhovah de ne coucher qu’avec l’unique femme sacralisée devant Lui par le curé).

Aujourd’hui est différent : on joue à se faire peur. Le confinement rend con, finement. Ressasser entre soi les mêmes rengaines paranoïaques n’améliore pas le jugement. Au contraire : la raison se perd au profit de la croyance en tout et n’importe quoi. L’imagination, laissée à elle-même la plupart du temps par le chômage partiel (ou intégral pour les fonctionnaires, payés à rester chez eux jusqu’au dernier centime), travaille (elle) : « on » l’avait bien dit, « on » nous cache des choses, « on » aurait fait mieux, oh, là ! là !

Or, si l’empire inca s’est effondré à cause de la variole et l’empire des Yuan au profit des Ming en Chine à cause d’une épidémie, les différentes pestes et choléras en Europe n’ont rien changé au monde du temps. Le commerce avant tout : la santé, c’est bien, mais celle de l’économie, c’est-à-dire de toute la société dans sa survie, c’est mieux. L’être humain est social et a besoin vital d’échanges. Le commerce en est un, celui des marchandises, et la culture un autre, qui se diffuse aujourd’hui par l’industrie (de la presse, du livre, des concerts, des raves, des spectacles, des réseaux), tout comme les lieux de sociabilité que sont les bars, café, restaurants, théâtres et stades – ou le tourisme. La frénésie de purification ne dure qu’un temps. Une fois éradiqués les boucs émissaires dans la panique, la promiscuité entre égaux retrouve ses droits, parfois entre sectes du même gourou : « le monde ne peut que penser comme moi ». Quitte à bâtir une maison de pierre plutôt que de paille, pour résister au loup méchant, comme dans les Trois petits cochons – ce que Trump entreprend, tonitruant, en fermant les frontières.

La peur, selon le sociologue historien Norbert Elias, est le mécanisme qui permet aux structures élémentaires de la société d’être transmises aux psychologies individuelles. Les peurs sont intériorisées pour que chaque personne se trouve en phase avec sa société dans sa culture. Selon les biologistes, les souvenirs des traumatismes se transmettent de génération en génération par l’épigénétique (Brian Dias, université Emory d’Atlanta, in La Recherche, janvier 2015) ! Dès lors, la Révolution de 1789, la Grande guerre de 14-18, la honteuse Défaite de 40 et son Exode rural, les guerres perdues coloniales, les attentats islamistes, sont des marqueurs français plus profonds qu’une épidémie : ils viennent des humains, pas du destin; des élites défaillantes ou de la lâcheté du peuple. Car d’autres pandémies, nous en auront dans le futur.

Mais la vie continue, elle continue toujours, et il faudra reprendre le collier comme avant, même si quelque chose aura changé (peut-être) dans les mentalités. Un recentrage sur les vrais métiers (alimentaire, santé, artisanat, communications numériques ?) au détriment des futilités (foot surévalué et surpayé, « spectacles » sans intérêt, spéculation financière vide ?), retour aux vrais amis et aux proches (bien oubliés jusqu’ici dans le « virtuel » et les EHPAD ?), bifurcation politique (plus de souverainisme, plus d’achat français et local, cesser de jargonner globish, aspiration à plus de participation, de décentralisation, de parler franc ? de « solidarité » réelle peut-être ?), désurbanisation possible (pour les nantis qui peuvent financer deux résidences ou travailler à distance ?), voire retour à la terre, sinon à « la nature » (concept flou) ?

Une Grande peur marque toujours ; mais elle n’a pas forcément de conséquences directes. Juste une cristallisation des tendances sous-jacentes peut-être, une accélération des remises en causes restées jusqu’ici latentes. Le monde de demain ressemblera à celui d’hier, malgré les utopistes ; le capitalisme restera cette technique inégalée d’efficacité économique applicable en tout, malgré ceux qui annoncent sa chute… depuis deux siècles ; la mondialisation se poursuivra, un peu différente sur certaines chaînes de valeurs, mais inexorable malgré les écolos qui chantent déjà victoire ; les particularismes nationalistes et identitaires s’exacerberont en réaction, malgré les incantations à « gauche ». Il est fort probable que les clowns qui gouvernent soient réélus car ils racontent la « belle histoire » que la majorité veut entendre, même si le conte a souvent peu à voir avec la réalité ; il est fort probable que les oppositions, aujourd’hui nulles, restent dans leur nullité et leur opposition, ici ou ailleurs – pour cause de nullité sans remède à échéance connue et d’opposition systématique qui déconsidère leur soi-disant projet.

Mais nous aurons vécu quelque chose, une période inédite dans l’histoire ; nous nous serons recentrés sur nous-mêmes et nos proches, forcés à confiner, ce qui peut inciter à penser par soi-même au lieu de suivre les hordes ou les modes. Qui sait ?

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Humeur confinée

Le vampire de Wuhan fera sans doute un bon sujet de série télé sur le modèle de Tchernobyl, après la pandémie. Mais cinq problèmes se posent à moi :

Premier problème : le mensonge. Car il faut sans cesse le rappeler, malgré la propagande communiste qui nomme sa grippe « italienne » ou susurre l’idée qu’elle proviendrait d’un labo de l’armée US, c’est bel et bien la chauve-souris chinoise qui a conchié donc virusé ce que bouffent les mammifères à écailles pangolins que les humains bouffent en Chine – ce qui est à l’origine de la contamination mondiale en décembre 2019 (96% de séquences génétiques en commun). Et si ce n’est pas en ville, puisqu’on aurait « attesté » (a posteriori) un cas ailleurs le 1er décembre, c’est donc tout proche (revue La Recherche, mars 2020). Oh, ce n’est pas la première fois ! De la grippe de Hongkong à la grippe aviaire, nombre de grippes sont venues de Chine. Seule la grippe « espagnole » serait semble-t-il venue des éleveurs texans, mais c’était il y a un siècle. Le parti communiste chinois au pouvoir a mis tout un mois pour admettre qu’une nouvelle grippe virulente existait, l’ophtalmologiste Li Wenliang qui en a parlé sur les réseaux sociaux le 3 décembre a été arrêté pour « déstabilisation de l’ordre public » puis est mort sans que les autorités ne daignent d’abord vérifier. Comme sous Staline, le communisme en marche ne tolère aucun écart, fut-il de la nature : les avions ne s’écrasent jamais, la production est toujours dépassée, le peuple toujours plus heureux.

Second problème : la Chine. Malgré sa prétention à la civilisation, elle connait une arriération hygiénique et sanitaire ; il suffit d’y avoir voyagé hors des grandes villes mondialisées, ou dans les quartiers traditionnels des mêmes villes. La civilisation passe par l’eau courante et les chiottes, mais aussi par l’entretien des marchés ouverts et des normes minimales pour les animaux vivants. Au lieu de se frotter entre acheteurs dans la presse de foire, de tâter la marchandise ici ou là, de laisser sans nettoyage les étals le soir, de copuler à même les tables non nettoyées à la brune, il est inévitable que des contaminations se produisent et que les virus, pas cons, recodent leurs chaîne ADN par mutations afin de trouver un nouvel hôte bien gras et ayant la bougeotte. Baiser pour se multiplier est en effet le tropisme éternel de tout organisme, même aussi peu sophistiqué et aussi peu vivant qu’un virus. La promiscuité avec les bêtes, que ce soit en Chine (SRAS-Cov, Covid19), en Arabie (MERS-Cov), en Afrique (HIV, Ebola) ou au Texas, favorise les sauts d’espèce ; une hygiène douteuse les rend inévitables.

Troisième problème : la bougeotte mondiale. Des affairistes aux commerçants en passant par les touristes, chacun ramène sa petite provision de virus en souvenir. Il suffit d’un contact infecté ou de postillons jusqu’à 1m80, et chaque contaminé contamine à son tour – tout comme un vampire – entre 1.4 et 3.9 personnes. L’aggravation, c’est la religion. Partout où ça contamine le plus, c’est à cause des sectes évangéliques (en Corée, dans l’est), des rassemblements pèlerins musulmans, des banquets communistes, de l’appel Trump à remplir les églises. La religion tue ! Consommez avec modération.

Quatrième problème : le con – finement. Confiner est la meilleure solution en absence de tests fiables qui permettent immédiatement de séparer le bon grain sain de l’ivraie contaminée, de médicaments qui retardent ou de vaccin qui guérisse. A surgi alors une polémique à la con sur la Chloroquine, remède miracle aussi attendu que les pilules pour bobo du labo Boiron, qui ferme une usine de croquettes homéopathiques au lieu de fabriquer de vrais médicaments, même génériques. La croyance magique et le marketing engendrent un gaspillage consommatoire que je ne crois pas avoir entendu les fameux « écolos » dénoncer en ce cas précis. Macron fait ce qu’il doit, en tâtonnant comme tout le monde, même si les « groupes de pression » (à commencer par Larcher et Mélenchon) l’ont forcé à tenir le premier tour des municipales, tout en se doutant bien (ou alors ils sont stupides) que le second tour ne pourrait se tenir dans les délais. Ce n’était qu’une grippette et il ne fallait pas affoler le bon peuple (con comme un balai si on les entend bien). Ils ont tellement ri de Roselyne Bachelot en son temps, qui voulait vacciner massivement. Les cons râlent avant d’avoir mal, puis râlent après car cela aurait pu être mieux et un con reste un con. Peut-on espérer qu’ils vont la jouer plus finement ?

Cinquième problème : les écolos. Un vieil adage de trader s’applique parfaitement aux écolos : « quand la vague se retire, on voit ceux qui sont à poil ». Justement, nul ne les entend plus sur les ondes qu’ils occupaient pourtant largement – je me demande pourquoi. La Greta serait-elle contaminée au virus bio ? La « croissance » coloniale qu’ils appelaient de tous leurs vœux n’a-t-elle pas surgi… d’un vaste pays ex-colonisé ? Le krach boursier, puis économique qu’ils espéraient comme l’Apocalypse pour « changer le Système » n’est-il pas en cours ? Et puis quoi ? Quelles propositions concrètes ici et maintenant ? Les grandes idées, mais rien derrière : l’industrie polluante, y compris celle qui fabrique gel alcoolique, médicaments et vaccins, n’apparaît-elle pas insuffisante ? Le revers le la médaille « décroissance » saute aux yeux : effondrement de l’activité économique, donc de l’emploi, donc des revenus, donc des ressources publiques, donc de la recherche. La majeure partie des écolos en France sont fonctionnaires : qui va les payer sinon la dette, l’impôt et la planche à billet ? Ils n’en ont rien à faire des autres (je ne dis pas foutre, ça pollue). Ils restent tout à leur petit jeu d’ego qui se veut plus « conscient » et plus « moral » que les autres.

Au fond, chacun s’aperçoit que deux semaines de Corona, ça saoule.

Mais les remises en cause des évidences ont quelque chose de réjouissant. Outre la niaiserie « décroissance », la fuite à la campagne de 15% des Parisiens (riches) et les supermarchés brusquement à sec sur l’île de Ré, les gens qui n’ont jamais couru depuis l’enfance et qui courotent à deux à l’heure en sautillant pour faire croire qu’ils sont légitimes à sortir, les chiens que l’on voit passer en laisse de maîtres différents plusieurs fois par jour pour la même raison (mais oui, on se prête les chiens !), les chats ravis d’avoir leurs humains à la maison et plus longtemps sous la couette, les voleurs d’Amsterdam qui profitent du musée fermé pour piquer un Van Gogh invendable, le trafic de drogue qui s’effondre faute de mondialisation, l’information radio avec France-unique aux heures de  journal, la bêtise des gens qui passent leur chat au gel hydroalcoolique pour les désinfecter des caresses des autres (ce qui engendre un coma éthylique selon les vétérinaires qui le signalent…), les chiens passés à l’eau de Javel (vous vous foutez de l’eau de javel sur la tronche, vous ? alors pourquoi le chien ?) – tout cela change des récriminations habituelles : des gilets jaunes qui tournent en rond, des chauffeurs qui ne chauffent plus dans un service public de transport qui n’en est plus (sauf les impôts en contrepartie), et la réforme des retraites qui n’en finira jamais. D’ailleurs la grève « internationale » des travailleurs franco-français prévue au 31 mars a été coronavirée…. que font les syndicats ?

La retraite, nous y sommes pour 2.2 millions de chômeurs partiels, ajoutés aux 3.3 millions de chômeurs permanents sur les 29 millions de population active en âge de travailler, cela fait 19% sans activité. A ajouter aux 17 millions de retraités et aux gamins, sur 66 millions au total, il n’en reste plus guère pour bosser ces temps-ci. La majorité ne produit pas, consomme peu, ne se déplace plus : en bref est enfin écologique ! Est-elle plus heureuse comme ça ? Voire…

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Viviane Moore, Les gardiens de la lagune

L’auteur, à 60 ans, est en pleine maîtrise de son écriture de romans policiers historiques. Sa période fétiche est le Moyen-Âge, qu’elle débute avec un chevalier breton, Galeran de Lesneven, poursuit avec Tancrède le Normand, et termine provisoirement avec Hugues de Tarse, qui a vécu en Orient.

Justement, Hugues quitte le royaume de Sicile, en proie aux désordres fratricides entre Normands. Il emmène sa femme Eleonor et ses deux petits enfants, Clara, 5 ans, et Jean, 3 ans, sous la surveillance de la très jeune servante Zaynab. La famille arrive à Venise, invitée par Leonardo, le fils aîné du doge Vitale Michiel II, qui met l’étage noble d’un palais à sa disposition. Nous sommes en 1162 et Venise n’est encore qu’une suite d’îlots plus ou moins artificiels et marécageux, reliés par des passerelles en bois. Chaque île cultive sa particularité : le château de commandement du doge près de la basilique San Marco, le potager du couvent San Zacaria, les artisans verriers et maçons, les pêcheurs, les quais des commerçants de haute mer. C’est pittoresque, vivant populaire.

Mais un crime vient d’être commis, le cadavre de Jacopo, neveu du doge, est retrouvé poignardé dans la lagune. Hugues est prié par le doge, sur les instances de son fils, d’enquêter à ce sujet parce qu’il est neuf dans la ville et n’est lié à personne. Les restes calcinés du beau-frère du doge, père de Jacopo, qui a péri quatre ans auparavant dans l’incendie d’une église, viennent d’être retrouvés lorsque sa veuve a décidé de la faire restaurer. Les deux affaires sont-elles liées ?

Qui était Jacopo Vitturi, fils de famille trafiquant qui, après avoir trop longtemps fait les cent coups, vient d’être banni de Venise ? Pourquoi a-t-il massacré sa maîtresse Renata qu’il aimait baiser, fille de pêcheur de 14 ans, dans sa cabane de roseaux un soir de rage ? Pourquoi a-t-il été tué juste avant de devoir embarquer pour Byzance ? Pourquoi poursuivait-il le jeune Andrea, fils d’une servante égyptienne de sa maison, d’une haine féroce, au point de le faire battre et de le lacérer de coups de dague avant de le jeter dans la lagune ? Pourquoi Laura, sa cousine, se refusait-elle à lui ?

Les simples évoquent la malédiction de la Bête, un dragon sous les eaux qui se manifeste les jours de brume, et dont les gardiens sont les gondoliers. Tant que voguent les gondoles noires au-dessus des eaux glauques, la Bête reste tapie – mais si elles se raréfient, elle surgit. Faut-il y croire ? Ou faut-il chercher du côté de la vengeance des femmes ?

C’est toute la vie de Venise, ses humbles pêcheurs buvant sec, ses aubergistes avides au gain, sa jeunesse braillarde prise par le jeu de dés jusqu’au dénuement, ses marchands enrichis et ses grandes familles aristocrates qui reçoivent en des fêtes somptueuses, qu’il nous est donné de connaître. Avec quelques recettes de cuisine telle la morue aux amandes sauce gingembre safran, la soupe de fenouil aux raisins blancs, fromage frais, pignons et cannelle ou ces sardines aux oignons, pignons et raisin secs revenues dans du vinaigre de vin rouge. L’intrigue est rondement menée, le décor captivant, les personnages bien campés. Un roman de détective qui passionne dans une Venise en plein essor.

Viviane Moore, Les gardiens de la lagune, 2019, 10-18, 336 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Les nouveaux sauvages de Damian Szifron

Un film argentin monté en six courts métrages qui mettent en scène les instants où la bête est susceptible de se réveiller en nous.

C’est un chauffard, fils à papa, qui écrase une femme enceinte ne revenant de boite enfumé et bourré, et que son riche père tente de protéger en achetant le procureur avec l’aide de l’avocat. Mais ce dernier est trop gourmand et fait monter les enchères : il faut soudoyer le jardinier, acheter le procureur, arroser les policiers, récompenser le commissaire, donner sa part légitime au conseil… En bref, ce qui se montait au départ à 500 000 $ devient vite 2 millions ! Mais le père se rebelle tout soudain et les envoie se faire foutre, à moins qu’ils ne s’en tiennent soit à la vérité (et le fils prendra ses responsabilités), soit au premier accord de (quand même) 1 million de dollars.

C’est un ingénieur compétent qui travaille depuis plus de dix ans dans la même entreprise de construction et démolition en lien avec la Mairie, qui se voit enlever sa voiture garée devant le trottoir de la boulangerie où il allait acheter un gâteau d’anniversaire pour sa fille. Enlèvement, fourrière, amende et taxes lui sont exigés, plus le retard en démarche et les frais de taxi ! Alors même que personne ne veut écouter sa réclamation qui est qu’aucun marquage n’existait au sol, ni aucun panneau. Mais « nul n’est censé ignorer la loi », n’est-ce pas ? c’est le refrain des bureaucrates qui « ne font que leur travail ». L’ingénieur expert en destruction charge alors des explosifs dans une voiture et, lorsqu’elle se fait inévitablement enlever par la même compagnie privée payée à l’acte, elle explose à la fourrière : c’est le mouvement brutal de la grue qui l’a fait sauter. Il s’est vengé et a vengé des centaines de milliers de citadins confrontés au même racket ; le mouvement populaire en sa faveur est une véritable vague, la Mairie remet en cause le contrat avec la fourrière. « Bombito » est devenu célèbre même s’il fait de la prison et est licencié de sa boite car il retrouve l’admiration et l’amour de sa femme et de sa fille.

C’est un automobiliste qui roule tranquillement dans sa puissante voiture et rejoint une vieille guimbarde qui reste collée sur la file de gauche. Appels de phare, tentative de doubler par la droite, rien n’y fait : le mauvais coucheur, peut-être jaloux de la belle voiture, ne veut pas le laisser passer. L’autre aurait pu doubler en franchissant la double ligne jaune puisque personne ne venait en face sur cette route droite peu fréquentée, mais il a voulu affirmer son « droit ». Il réussit à doubler mais crève un pneu un peu plus tard. Pendant qu’il change la roue, l’autre le rattrape et le coince. Il l’insulte malgré les excuses, chie et pisse sur son pare-brise, tente de le défoncer à coup de cric. L’automobiliste, réfugié à l’intérieur, finit par démarrer et pousse le tas de ferraille à la flotte avec la bête dedans. Mais celui-ci en ressort encore plus furieux et la voiture à peine réparée réussit tout juste à s’échapper. Mais le démon surgit du tréfonds de la colère frustrée et l’automobiliste fait demi-tour : il veut écraser le salaud. Mal lui en prend car sa roue, mal fixée dans sa hâte, se détache et il plonge à son tour sur le tas de ferraille. C’est alors une lutte à mort entre les deux hommes pris dans les véhicules détruits. Le salaud met le feu au réservoir d’essence avec une manche de sa chemise mais l’autre l’agrippe par la jambe et ils périssent tous deux grillés dans l’explosion.

C’est une jeune mariée qui devient hystérique lorsqu’elle voit son mari plaisanter avec une fille trop belle avec qui il a couché avant le mariage. Elle fait sa crise durant la fête puis se fait sauter par représailles par un cuisinier avant de redescendre les étages pour reprendre la fête. Elle se venge de l’autre fille en la projetant dans un miroir pour lui lacérer sa peau et promet publiquement de tout faire pour prendre sa part des biens du couple à peine formé lors de leur prochain divorce. Elle est tellement dans l’excès que l’on se demande pourquoi ces deux-là se sont « mariés » : ils n’ont rien en commun. Malgré la réconciliation devant tout le monde, on se doute bien que les failles se montrent déjà et que « le couple » se saurait durer.

Il y a deux autres histoires de frustrations aboutissant à des explosions vengeresses mais je vous les laisse découvrir. Le spectateur ne s’ennuie pas une seconde dans ce film produit en association par Pedro Almodovar.

DVD Les nouveaux sauvages, Damián Szifron, 2014, avec Darío Grandinetti, María Marull, Mónica Villa, Rita Cortese, Julieta Zylberberg, Warner Bros 2015, 2h02, €5.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Forrest Gump de Robert Zemeckis

« Heureux les pauvres en esprit car ils verront le Royaume des cieux ».

L’Amérique, toujours biblique, compose un film à la gloire de ces « pauvres en esprit », gloire qui apparaît aussi comme la sienne : les Etats-Unis ont été bâtis par les rejetés du vieux continent, ces pauvres pas très intelligents chassés du vieux monde.

Morale : chacun a un destin. Comme une plume au vent, celle que l’on voit au début puis à la fin du film, l’homme est entre les mains de Dieu. Qu’il renonce à son orgueil, qu’il se laisse mener et Dieu le conduira : il le rendra bon citoyen, bon époux et bon père…

Il suffit d’obéir aux commandements.

Forrest (Michael Conner Humphreys enfant et Tom Hanks adulte) est un gamin « tordu ». Physiquement handicapé, socialement sans père, les cheveux aussi courts que les idées, le col fermé, stricte comme la vertu de sa mère. Les autres, les « normaux », se moquent de lui. Forrest obéit à sa maman et aux autorités. On lui dit : « cours ! » et il court ; « ne te fais pas tuer » et il ne le fait pas ; « regarde toujours la balle ! » et il la regarde. Le tout jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’héroïsme, sans le vouloir, sans le savoir.

Il est bête et discipliné, vertus qui font la force des armées comme celle des imbéciles. Il va, comme une force ignorante. C’est un innocent capable, mieux que les chameaux tout gonflés de postes et de mépris, de passer par le chas d’une aiguille pour entrer dans le royaume des cieux.

Forrest n’a rien pour lui mais, comme s’il ne réfléchit pas, il avance et réussit d’oser. Les gens le trouvent idiot mais il se sert de toutes les situations : réussir au collège, faire l’amour avec une fille, sauver ses copains au Vietnam, redonner à son lieutenant amputé le goût de vivre, créer des slogans publicitaires sans y penser (ils sont les plus efficaces !), gagner des tournois de ping-pong parce qu’il n’est qu’à son jeu sans distraction, être félicité trois fois par le président des États-Unis et concevoir même (toujours sans le savoir) un gamin intelligent !

Le spectateur sait que le gamin est intelligent parce que, dans le film, il a les cheveux plus longs que son père à son âge. On ne recule pas devant le symbole primaire dans les films américains. Forrest côtoie les hippies drogués, les coureurs de fond, les sectes – tous ces moyens modernes socialement acceptables de devenir idiot. Lui il est, autant s’accepter.

Le film est populaire et léger ; il se regarde avec plaisir. Chacun, en Amérique, devrait sourire des gags, frémir d’émotion dans les séquences classiques, et se sentir supérieur au « crétin d’Alabama ». Devrait.

Car il faut apprendre ses trois leçons :

  1. Leçon d’humilité : rien ne sert de chercher « un sens » à la vie – autant se contenter de vivre son destin.
  2. Leçon d’humanité : il faut aimer à perdre la raison, et l’enfant est « la plus belle chose que j’ai jamais vue » (Forrest devant le petit garçon qu’il apprend être son fils).
  3. Leçon d’autosatisfaction : vive les cons ! Vive les Américains !

Il suffit d’y croire, c’est fascinant.

DVD Forrest Gump, Robert Zemeckis, 1994, avec Tom Hanks, Michael Conner Humphreys, Haley Joel Osment, Robin Wright,  Gary Sinise, Mykelti Williamson,Sally Field, Paramount 2006, 2h16, standard €6.99 blu-ray €9.90

Coffret Tom Hanks : Pentagon Papers + Seul au monde + Forrest Gump + Apollo 13, Universal Pictures France 2018, €19,99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pensée circulaire contre pensée linéaire

Après le règne, presque sans partage en trois siècles, de la pensée linéaire, voici que la pensée circulaire refait surface.

Depuis Hiroshima, l’humanité a pris conscience qu’elle peut disparaître en quelques minutes. Dès lors, le progrès n’est plus infini, linéaire, mais éminemment fragile. Les pollutions, les prédations, mais surtout les attaques industrielles contre la santé, la transgression des déséquilibres naturels, ont engendré des pathologies qui remettent en cause le rapport de travail au milieu. La chimie engendre des cancers ; les additifs et colorants des perturbations hormonales ; les voyages et les migrations, comme l’anarchie des mœurs, transmettent le sida et autres maladies ; la course au profit et les transgressions d’ingénieur encouragent les mutations des virus et les ruptures des barrières entre espèces, on l’observe avec la maladie de la vache folle. L’utopie communiste s’est écroulée dans la bureaucratie sclérosée ou la terreur de masse. La démocratie reste impuissante face aux millénarismes religieux ou aux haines ethniques, on le voit en Iran, en Irak, dans les pays du Maghreb, au Mali, au Liban, en ex–Yougoslavie, au Rwanda… Cela remet en cause la primauté des valeurs politiques sur les valeurs vitales. D’autant que le savoir, les institutions, l’économie, la science, ne préservent plus du chômage et de la misère de masse.

Dès lors, la raison perd du terrain au profit du magique. On assiste au retour des mythologies, au culte de l’histoire comme légende dorée. Ah ! Ces commémorations, ces « temps mémoriels » comme ces « lieux de mémoire » ! Nous observons la montée des sectes, des yakas simplistes et populistes de l’extrême droite comme de l’extrême gauche, la prédominance de l’émotion et de l’irrationnel. Tout cela est amplifié par les nouvelles technologies : la télévision, en continu depuis la guerre du Golfe, rend bête en privilégiant le spectaculaire, l’affectif, l’anecdotique, le « temps de cerveau disponible » pour ingurgiter la publicité commerciale à haute dose. Les concerts pour la jeunesse cherchent à assommer de décibels et de rythmes, quand ne circulent pas les boîtes de bière et les pilules d’ecstasy. Internet permet de dire n’importe quoi à destination de n’importe qui, ou de donner accès à tous les fantasmes, roses, bleus ou bruns. Les jeux vidéo ou de rôles font évoluer dans un monde virtuel où tout est possible, surtout le pire.

En face ? Les pays sont gérés par des technocraties froides et sûres d’elle-même qui ne veulent pas convaincre, par élitisme, ni ne savent communiquer, par autisme. Ou bien par des mafias ou ces fameuses « cent familles » de ploutocrates, ou encore ces clans sortis des mêmes écoles ou fréquentant les mêmes lieux de culte. Tous ces groupements, adeptes de la pensée circulaire, se moquent bien des sociétés et parasitent les peuples. La loi de la jungle ressurgit durant l’anarchie, la loi de l’empire dans l’archipélisation des sociétés. Nul ne voit plus loin que ses intérêts et poursuit sa « mania ». On se replie, on se referme, on dénie.

Je suis frappé de constater que les symptômes de l’autisme comme maladie psychique s’appliquent de plus en plus à nos sociétés développées. Chacun regarde son nombril au lieu de regarder devant ; chacun s’enferme dans son couple, sa famille, son groupe, sa tribu et se moque du collectif, réticent même à payer l’impôt ou à aider les autres. Cette pathologie de repli sur soi est caractérisée par la coexistence de trois grands troubles : 1/ l’altération des interactions sociales, le regard qui fuit, le refus de tout contact physique, le « je » qui refuse de créer des rapports avec l’autre ; 2/ les troubles de la communication verbale, le langage qui ne sert jamais à construire une conversation mais monologue, l’écoute intermittente qui ne permet pas la réflexion (une seule chose à la fois), l’enfermement dans l’écho de mots ou de routines ; 3/ tout ce qui est nouveau panique, intérêts et activités sont réduits, machinaux, ternes. Tout cela n’est-il pas une bonne description de notre bourgeoisie technocrate ? Peut-être pas dans son existence quotidienne, avec ces pairs, mais dans son comportement officiel, terriblement « coincé ».

On ne sait pas d’où vient médicalement l’autisme. Peut-être d’un défaut de maturité du lobe frontal, ou du ratage de l’organisation des circuits de neurones. Mais s’est-on penché sur l’histoire personnelle des individus autistes ? On sait que, dans le très jeune âge, des connexions doivent se faire pour que le programme de développement suive son cours harmonieux. Si une étape est absente, le développement a des ratés. Comme l’autisme est un refus d’interactions sociales, on peut soupçonner quelque part un défaut d’amour. Parce qu’il n’est pas « accueilli », l’enfant s’enferme.

Ce n’est qu’une hypothèse pour les individus, mais l’attitude technocrate est bien la même. Orgueil, mépris, sentiment de supériorité, ne sont que des défauts d’interactions sociales. Ils hypertrophient le rationalisme et le recours aux règlements aux dépens de l’affectif et du commun. En regard, et par réaction, ceux qui sont rejetés survalorisent affectivité et irrationnel, multipliant à plaisir les transgressions citoyennes qui augmentent le sentiment d’insécurité (injures, vandalisme, graffitis, dégradations, violences).

Les interactions sociales s’apprennent et se développent, tout d’abord en famille, ensuite en société. C’est le défaut de caresses par les parents, d’affection par les amis, de valorisation de la personne par le groupe, c’est la solitude extrême de la compétition entre tous à l’école, qui engendrent ces eunuques maladroits et coincés. Yannick Noah lui-même avoue : « On ne s’embrassait pas, ne se touchait pas, on ne se disait pas qu’on s’aimait ». Il parle de ses parents. « J’en ai conclu de manière erronée qu’il fallait que je prouve quelque chose pour être aimé » (L’Express du 5 juin 1997).

Valeurs politiques et valeurs vitales, pensée linéaire et pensée circulaire, doivent être en équilibre pour que l’humain – qui n’est ni dieu ni bête – prenne toute sa place humaine. Mais on peut aisément basculer d’un côté ou de l’autre. Là est le danger. Qui veut faire l’ange fait la bête. Et qui est bête n’a rien d’humain. Dionysos, revient !

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Cinquième élément de Luc Besson

Très divertissant, drôle avec de l’action – mais vide, le film a eu beaucoup de succès en raison de sa légèreté mais reste dans le superficiel des années 1990-2000 : décors grandioses, humains déjantés, menace du Mal. Le thème est évidemment hollywoodien – sauver le monde – même si le réalisateur est français. Il est évidemment biblique – combattre le Mal absolu – même si la France est rationaliste et peu croyante. Il se passe évidemment entre le plus lointain passé – l’Egypte mythique – et le plus avancé futur – les Etats-Unis tout-puissants. Il y a comme un parfum d’acculturation grave chez Luc Besson. Ce pourquoi il fait du fric – ce qui est aussi américain.

Il est heureux que les acteurs soient convaincants dans leur rôle, sinon sur le « message » – s’il en est un – que seul « l’amour » sauve l’Humanité (amour = sexe aux Etats-Unis). Gros muscles et cœur d’artichaut dans un univers dominé par la technique, voilà la clé du succès. Le seul baiser du mâle sur les lèvres de la femelle aux ultimes secondes de l’action relie le passé au futur, l’humanité à l’entité supérieure.

Reste qu’entre temps le spectateur ne s’ennuie pas. Le troisième siècle après 1914 est filmé avec une panoplie d’effets spéciaux spectaculaires. Les taxis volent, les voitures de police sont équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes, les immeubles sont tout en hauteur pour échapper au brouillard (de pollution ?) qui stagne sur quelques dizaines de mètres au-dessus du sol, les appartements sont des cages métalliques aussi étroites qu’une cabine de sous-marin. Mais les chats ont une télévision pour eux (à nettement plus de 24 images par seconde, je présume) et les aliments se constituent tout seuls dans les fours.

Le récit commence en 1914 dans un tombeau de l’ancienne Egypte aux confins du désert. Un savant italien déchiffre un hiéroglyphe faisant état d’un cinquième élément en plus de la terre, du vent, du feu et de l’eau ; il annonce la visite d’un autre monde tous les 5000 ans. Un prêtre chrétien (pourquoi ?) est chargé de père en fils (spirituels) de garder le lieu et d’éloigner les importuns – par le poison s’il le faut. Une crypte abrite une statue de métal et quatre pierres, détonateurs d’une arme absolue contre le Mal absolu. Pour préserver la Vie, des extraterrestres appelés Mondo-Shawans débarquent en vaisseau récupérer les cinq éléments en prévision de la Première guerre mondiale. Ils déclarent au prêtre revenir dans trois cents ans.

Mais ce n’est que 349 ans plus tard (pourquoi 49 ans de plus ?) qu’un vaisseau spatial Mondo-Shawans demande à entrer dans l’atmosphère terrestre. Le président des territoires fédérés (Tommy « Tiny » Lister Jr.) – une sorte d’extension planétaire des Etats-Unis – autorise, mais le vaisseau est attaqué par des chasseurs venus d’outre-espace que personne n’a repéré (bravo les USA !) et explose, ne laissant aucun survivant. Seule une main de métal est retrouvée dans les débris ; elle contient quelques fragments d’ADN qu’un laboratoire (évidemment militaire) permet de cloner. Il reconstitue la créature qui est le cinquième élément, une jeune femme « parfaite » – sauf les cheveux carotte et la tronche de Neandertal… plus jument de melting-pot américain que déesse grecque. Elle a le cerveau pas vraiment plus futé qu’une autre, sauf qu’elle peut apprendre très vite une langue en lisant mots et traduction sur écran. Est-ce cela l’intelligence ? D’ailleurs, entre nous, les femmes dans ce film sont des pin-up qui n’ont que des attributs sexuels (jupe très courte, décolleté profond, seins pommés, ventre plat) – sauf la major qui fait déménageur soviétique et que Korben refuse comme épouse fictive.

Les politiques et les militaires voudraient conserver la rousse en cage pour mater ses formes sculpturales et la prendre en photo mais c’en est trop, elle s’échappe, douée de pouvoirs humains perfectionnés, et tombe dans le vide… sur le taxi que Korben (Bruce Willis), un ancien des forces spéciales, conduit à la révision. Sa femme l’a quitté et il vit avec son chat, un matou blanc câlin amateur de Jiminy croquettes. La fille carotte presque nue lui tombe dessus et son côté chevalier servant finit par prendre le dessus sur les règlements et autres injonctions de la police. Elle lui dit se nommer Lilou – Leeloo à l’américaine (Milla Jovovich).

Une planète rocheuse approche à grande vitesse de la terre en grossissant à chaque fois de tous les missiles envoyés pour la dévier ou la détruire. Le Mal va avaler le monde et le président Noir est convaincu par un prêtre (Ian Holm) successeur des gardiens du temple (égyptien) qu’il faut absolument retrouver les autres pierres qui complètent le cinquième élément pour actionner l’arme absolue du désert ; il brandit un manuscrit de cinq kilos qu’il avait par hasard dans la poche. Ce cinquième élément est la rousse nue qui vient d’arriver et qui est en de bonnes mains, puisque celles d’un ancien commando – américain. Le général conseiller (Brion James) mandate donc Korben pour cette mission presque impossible. Les pierres sont sur un bateau de croisière géant qui vogue sur l’atmosphère d’une planète, sponsorisé par la marque du chat, Jiminy Crocket. Le concours est truqué pour faire gagner Korben et l’y envoyer. La diva peu terrestre Plavalaguna (Maïwenn) a une voix cristalline et doit se produire sur scène ; elle est dépositaire des pierres qui n’étaient pas dans le même vaisseau crashé que le cinquième élément : ne pas mettre ses œufs dans le même panier est élémentaire.

Sur l’esquif gigantesque, la crise prend son essor, comme le film. Un animateur radio déjanté (Chris Tucker) fait tapette avec sa gorge découverte jusqu’aux épaules, son costume de strass et sa mèche afro oxygénée à la Elvis. Il réalise « la meilleure émission » de sa courte carrière au milieu des mitraillages et autres explosions, en suivant comme un toutou ce musclé à sang froid de Korben. Car les Méchants mandatés par le frustré avide de revanche Jean-Baptiste Emmanuel Zorg (Gary Oldman) sulfatent tout ce qui bouge pour récupérer la valise aux pierres apportée par la diva selon les écoutes effectuées chez le président par le marchand d’armes en tous genres. Ce sont des soldats bêtes et méchants à tête de cochon et mufle de chien (la totale en termes de mépris). L’homme de main de Zorg, une racaille des banlieues qui se balade torse nu sous sa veste de cuir noir mais n’a pas plus de jugeote qu’un pois chiche, n’est en effet pas parvenu à se faire passer pour Korben à l’embarquement pour la croisière – on n’est pas aidé quand on est frustré avide.

Mais les pierres convoitées ne sont pas où elles sont censées être et les quiproquos s’enchaînent aux gags. C’est sans conteste la meilleure partie du film ! Car la fin est mièvre, bien qu’haletante (dans tous les sens du terme). La créature rousse, blessée par Zorg, dépérit un peu plus en arrivant dans son apprentissage du globish à la lettre W (comme War, la guerre) et se demande s’il faut sauver l’humanité lorsque l’on voit ce qu’elle fait de la Vie. Il faut que Korben la baise (sur la bouche faute de temps) pour qu’elle consente à concentrer l’énergie anti-néant. Il la baisera ensuite complètement, mais en caisson pour la pudeur – évidemment puritaine yankee – tandis que le président patiente, tel une parodie de James Bond au retour de mission.

Ce film a tout dans les couilles et rien dans la tête mais on passe un bon moment hollywoodien si l’on est mâle, blanc et bon public. Même si le film ne vaut pas les Aventuriers de l’arche perdue ni Le retour de la momie chroniqué sur ce blog.

DVD Le Cinquième élément, Luc Besson, 1997, avec Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,  Chris Tucker, Luke Perry, Brion James, Gaumont 2008, 2h03, standard €7.99 blu-ray €29.39

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Casse sociale

La France a un problème : la bêtise. Flaubert l’avait déjà montré, après Rabelais entre autres. Mais cela ne s’arrange pas. Qu’est-ce que la bêtise ? C’est se croire ange quand on ne fait que la bête, parer ses vils instincts de jalousie, d’envie et de meurtre en belles paroles « morales » sur l’Injustice et la Démocratie. Comment croire que les « manifestants » revêtus de leur uniforme (un gilet jaune) ne sachent pas que tout rassemblement de masse dans une ville lumière aux vitrines alléchantes n’attirera pas des « casseurs » ? Surtout quand on n’est pas capable d’instaurer un service d’ordre comme la CGT.

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la violence » – qui n’est pas de leur fait – fera peur au pouvoir et l’incitera à reculer. Autrement dit, envoyez les racailles tout casser, nous nous en lavons les mains… mais récoltons le bénéfice de la menace.

De l’autre côté, depuis les lieux de pouvoir, la bêtise n’est pas moins grande. Parer ses vils instincts de pouvoir et de toute-puissance d’Etat en belles paroles sur « les réformes » et « l’économie », ou sur « l’écologie » et invoquer la catastrophe annoncée sur le climat. Comment croire que les gouvernants revêtus de leur uniforme (costume bleu-gris, cravate bleue ou rouge selon la tendance) ne sachent pas que toute taxe supplémentaire dans un pays déjà surtaxé par rapport à tous ses voisins développés (les prélèvements obligatoires représentent 48% du PIB, au-dessus de la moyenne OCDE de 40%) n’incitera pas à la révolte sociale ?

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la révolte » ne sera qu’une flambée qui s’éteindra d’elle-même avec Noël, ses vacances, son froid glacial et son foie gras. Autrement dit, taxez d’accord et parlementez ensuite, nous nous en lavons les mains… il faut « avancer ».

Mais plus la catastrophe est annoncée et moins les gens y croient. Les glapissements « scientifiques » du GIEC ne font pas exception. Les Français sont trop raisonnables, raisonneurs et critiques pour se laisser prendre comme de vulgaires gogos anglo-saxons. Depuis la faim du monde des années 1960 (ces pauvres petits Chinois pour lesquels chacun gardait ses capsules métalliques de yaourt, ces pauvres petits Indiens faméliques que mère Theresa allait soigner, ces pauvres petits Biafrais exfiltrés par avions-cargos) à la fin du monde des années 2000 millénaristes (pic du pétrole, pollution cancérigène, sécheresse létale, inondations ravageuses – La Faute-sur-Mer à qui ?), le catastrophisme n’est pas nouveau. Les sectes chrétiennes apocalyptiques attendaient déjà la fin du monde autour de l’an mille. Les gourous du Temple solaire ont anticipé la fin… des autres pour s’en mettre plein les poches et baiser qui il leur plaisait. La bêtise n’a jamais de limites.

Les écolos français d’aujourd’hui sont pour la plupart – ceux que les médias interrogent en priorité – des intellos parisiens bardés de masters spécialisés ou de doctorats. Ils n’ont pas de voiture, un bon salaire assuré, une retraite tranquille (comme fonctionnaires ou élus), un magasin bio en bas de chez eux et se déplacent en vélo ou en infantile trottinette. Pour eux, « le diesel » est l’ennemi, tout comme « la clope » (bien qu’eux-mêmes s’adonnent volontiers au cannabis « bio »). Taxer les autres ne leur fait ni chaud ni froid, ils ne sont pas concernés. Pas comme les périurbains qui doivent subir les transports en commun jamais à l’heure et surchargés, ou les provinciaux pour qui le moindre hôpital, collège, service public ou supermarché n’est pas à moins de 10 ou 15 km.

Je comprends la révolte initialement spontanée des « gilets jaunes ». Je comprends leur ras le bol des taxes supplémentaires alors que le pouvoir d’achat stagne depuis dix ans et que les promesses sont toujours pour demain (hein, Hollande ?). Je ne comprends pas, en revanche, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont récupérés, voire manipulés. A qui profite le crime ? A l’extrême-droite pour qui la Gueuse, comme en 1934, doit être mise à bas pour instaurer un pouvoir fort à la Poutine. Ce dernier se réjouit d’ailleurs de cette déstabilisation du principal pays qui sanctionne la Russie depuis l’affaire de Crimée. Il encourage le financement, l’idéologie et l’entrainement de ces « militants » de la nouvelle internationale autoritaire brune en haine de l’immigration, des gais, des intellos, des droit-de-l’hommistes.

Curieusement, les pays voisins s’en sortent plutôt mieux que la France, sauf peut-être en Italie, quoiqu’il faille aller voir sous les « chiffres officiels » qui ne révèlent pas la réalité quotidienne. La France a donc un véritable problème d’organisation du prélèvement et de la dépense publique. Les réformettes n’y font rien – Macron s’y est pourtant attelé courageusement. Mais comment réorganiser en accéléré ce qui n’a pas été fait depuis Mitterrand, depuis 35 ans ? Taxer le carbone est peut-être nécessaire mais la méthode n’y est pas.

C’est que la France est un pays jacobin, centralisé et autoritaire, ce que ne sont pas les pays voisins. Les Allemands sont décentralisés en länders qui ont chacun quelques pouvoirs et les financements qui vont avec ; les Espagnols et les Anglais ont des provinces assez autonomes ; les Suisses proposent des lois avec 100 000 signatures et font des votations ; les Irlandais ont inventé un parlement civique qui réunit durant plus d’un an un mélange représentatif d’élus et de citoyens tirés au sort pour discuter de ce qu’il faudrait faire et accoucher de propositions de lois ; plus loin, en Colombie britannique du Canada fédéral, les taxes écolos ont été « en même temps » assorties de compensations pour les plus bas revenus. Et en France ? – Rien : des oukases d’en haut, un jargon de technocrate, une « incompréhension » de ce que peut ressentir la base. Je règne et vous exécutez. Avec l’idée que seuls des esprits « éclairés » peuvent décider de ce qui est bon pour tout le monde (les intellos écolos sont les pires depuis les communistes jadis). Ce n’est pas nouveau, les prêtres de l’Eglise catholique avaient donné le ton depuis mille ans : pas étonnant que les pays « protestants » s’en sortent mieux aujourd’hui, si l’on y pense !

Lorsqu’on laisse l’Etat sans contrepouvoirs en son sein, il prend son expansion naturelle et devient oppressif. La Ve République a été voulue exécutive après les affres de la IIIe et les impuissances graves de la IVe. Mais elle avait été conçue avec un certain équilibre dont le Premier ministre était le pivot. La réforme imbécile du « quinquennat + législatives dans la foulée », conçue par les Chirac-Jospin, a été une bêtise. Elle visait à empêcher une cohabitation mais elle a rompu l’équilibre du régime. Il n’est plus semi-parlementaire mais quasi présidentiel. La tendance naturelle va à la suppression du poste de Premier ministre et à la suppression « en même temps » du droit de dissoudre l’Assemblée. Comme aux Etats-Unis, régime présidentiel, où le chef de l’Exécutif doit composer avec les Chambres ; ou comme au Royaume-Uni, régime parlementaire, où le Premier ministre se démet dès qu’il n’a plus le soutien de son parti majoritaire.

Le jeune Emmanuel Macron s’est laissé griser par son succès – il n’est pas le premier. A lui de venir à résilience en acceptant humblement de revoir sa copie et de réintroduire dans le jeu politique ces corps intermédiaires qu’il a souverainement balayés (maires, élus locaux, syndicats). Les députés « en marche » avaient pourtant des choses à dire, au nom de quelle urgence (purement budgétaire ?) les museler ?

Mais il devra faire vite : peut-être le dira-t-il dans son discours de mardi ?

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Terminator de James Cameron

George Orwell avait imaginé en 1949 l’année 1984 (ici en DVD) comme un soviétisme généralisé ; le millésime atteint, James Cameron se projette 45 ans plus tard en 2029. La tyrannie a changé de genre : ce ne sont plus les apparatchiks robotisés du communisme « scientifique » qui tiennent le pouvoir, mais les robots créés par l’essor de la connaissance scientifique et la sophistication des « ordinateurs ». L’intelligence artificielle a un beau jour déclenché la guerre nucléaire et les rares survivants se trouvent en butte aux machines, fabriquées à la chaîne dans des usines automatisées, et qui ont pour « volonté » de détruire toute vie organique pour assurer leur règne.

Ces fantasmes, qu’il faut déconstruire, hantent toujours l’imaginaire d’aujourd’hui, d’autant plus que 2029 : c’est dans dix ans ! Il est en effet possible qu’une programmation informatique déclenche un processus de guerre (cela s’est déjà produit), même si les clés de sécurité multiples empêchent de finaliser la catastrophe. Mais rappelons qu’il n’existe pas « d’intelligence » artificielle, seulement une programmation sophistiquée qui ne fait que dérouler ses instructions ; les algorithmes automatiques reproduisent, ils n’inventent pas ; s’ils « apprennent », c’est par itération, pas par capacité de synthèse. Ni la mémoire, ni le réflexe, ne composent en eux-mêmes « l’intelligence ». Il est probable que les robocops ou autres robots de combat puissent acquérir une autonomie dans la réussite de leur mission programmée. Mais qui va recharger leurs batteries (et leurs munitions, dispensées largement dans le film) ? Qui va fournir l’énergie pour recharge ? Qui va extraire le minerai, le raffiner et l’usiner pour remplacer les pièces endommagées ? Qui va faire la maintenance du vaste système automatique de tout cela ? Un processus peut être automatisé, mais une volonté doit décider l’entretien et la rénovation, faute de quoi l’obsolescence se fait d’elle-même.

Mais l’intérêt du film est moins dans le fantasme que dans l’action et ce qu’elle implique. Schwarzenegger en méchant cyborg Terminator T-800 venu du futur pour tuer avant qu’elle ne tombe enceinte la mère du futur résistant aux machines, est une statue du Commandeur : elle se pose, implacable, face aux apprentis sorciers des fans de la technique jusqu’au bout, et sans contrôle. Kyle (Michael Biehn), venu du futur lui aussi, envoyé par le résistant aux machines, est un bel humain élevé dans les sous-sols d’un Los Angeles détruit et qui a connu la faim ; il s’est fait les muscles et la volonté dans le combat sans merci contre ces dérives de la technocratie capitaliste qui préfère le toujours plus jusqu’au pire, et le profit immédiat plutôt que se soucier des conséquences à long terme. Kyle sera le père de John Connor en baisant fiévreusement une seule fois la Sarah Connor (Linda Hamilton) encore étudiante et serveuse de fast-food pour se payer les études que le Terminator est venu éliminer. Tous deux ont 28 ans au tournage. Choisir pour père son propre compagnon de combat est un paradoxe étonnant qui préfigure la recomposition des familles et toutes les manipulations assistées. Il y a bien d’autres abymes que l’action brute dans ce film grand public. Sans parler des caricatures sociologiques que sont le commissaire benêt (Paul Winfield) et le psychiatre limité (Earl Boen) tous deux fonctionnaires qui fonctionnent – comme des robots – et le baiseur obsédé de la colocataire de Sarah en sex-machine.

Il ne faut pas pour autant bouder son plaisir à l’action, toujours haletante et aux scènes bien découpées. Tout commence par un Schwarzy à poil qui se matérialise dans un nuage de fumée (diabolique ?) devant les yeux d’un gros Noir conduisant une benne à poubelles. Lequel Schwarzy se balade toujours à poil en cherchant des vêtements, jusqu’à rencontrer trois racailles qui le menacent de leurs couteaux. Qu’à cela ne tienne, à peine une minute plus tard, les deux plus cons sont disloqués, la main du Terminator arrachant vif le cœur palpitant de l’un d’eux, tandis que le troisième s’empresse de quitter tous ses vêtements pour les donner au monstre. Puis Kyle apparaît dans un même arc électrique et nuage de fumée, mais plus fragile, éprouvé par la translation. Il pique son pantalon à un clochard avant de fuir habilement la police – toujours en nombre et toujours aussi nulle.

Les deux futuristes se procurent immédiatement des armes (cette prothèse mâle de tout Américain qui se respecte) et l’un va tuer systématiquement toutes les Sarah Connor de l’annuaire tandis que l’autre cherche l’unique qu’il doit protéger. Rafales de balles, explosions, massacres, tout un commissariat dévasté, rodéo de voitures… rien ne manque au spectaculaire hollywoodien. Le Terminator n’a qu’une mission qu’il poursuit inexorablement, et il est quasi indestructible. Mais c’est une machine, aussi bête qu’un guichet de sécurité sociale, à la fois tenace et persévérant dans la stupidité. Kyle apprend à Sarah à penser, prévoir et agir par elle-même au lieu d’attendre que tout (c’est-à-dire la mort) arrive. Elle retrouve l’esprit pionnier de la Frontière, ce grand mythe américain. Ce film est le premier d’une série, tous aussi bons, mais campe les personnages et le décor. Sarah perdra Kyle, programmé lui aussi mais par la biologie à lui faire un petit pour le futur ; mais elle vaincra le Terminator qui termine écrabouillé par une presse industrielle en la poursuivant jusqu’à l’absurde – sauf une main articulée qui seule subsiste (et qui servira pour la suite).

Un grand film des années 80 qu’il ne faut pas voir seulement au premier degré.

DVD Terminator (The Terminator), James Cameron, 1984, avec Arnold Schwarzenegger, Michael Biehn, Linda Hamilton, Paul Winfield, Lance Henriksen, MGM United Artists 2003,1h43, standard €7.99 blu-ray €11.04

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le fantôme de la liberté de Luis Buñuel

Etrange film des années 70, tout à fait dans la buñuelerie par son absence de logique et sa critique de l’absurde bourgeois. La liberté se cherche contre la répression, thème soixantuitard à la mode sous Giscard et « la gauche » s’engouffre bobotement dans la brèche de la contestation de tout. L’inverse de ce qui existe serait-il meilleur ? Ou la liberté est-elle une fumée impossible à saisir ? Il faudrait donc y renoncer ? Au profit évidemment de la science de l’Histoire selon saint Marx ? Car le titre du film affiche la couleur, repris de la première phrase du Manifeste communiste de Marx & Engels

On doute de l’inversion lorsqu’un couple de grands bourgeois fatigués, qui n’ont pour aventure que des histoires de bonne, trouvent « répugnantes » des photos données à leur fillette au parc Montsouris par un gentil Monsieur en noir qui l’a trouvée trop mignonne. Le spectateur s’attend à voir des scènes de sexe, surtout lorsque le mari (Jean-Claude Brialy) évoque ce qu’il a fait avec sa femme (Monica Vitti trop maquillée) à Milan… Mais il s’agit de cartes postales représentant des monuments. La « plus obscène » est évidemment – pour la gauche de mythologie – la basilique du Sacré-Cœur élevée en 1875 après la Commune et la défaite contre les Prussiens, pour expier selon l’Eglise la déchéance morale depuis 1789. Vu en 2018, c’est un brin lourdingue comme « obscénité » allant de soi.

Une assistante médicale (Milena Vukotic) qui part en Renault 16 voir son père à Argenton s’arrête pour la nuit dans une auberge de campagne. Elle y rencontre cinq moines des Carmes déchaussés qui lui demandent de prier saint Joseph avec eux dans sa chambre car « si tout le monde priait saint Joseph une demi-heure chaque matin, tout serait calme », puis se mettent à une partie de cartes qu’on n’ose qualifier d’endiablée, tout en sirotant vin blanc et clopes en misant des médailles de la vierge et des scapulaires. L’anticléricalisme bébête de Buñuel éclate une fois de plus dans la platitude. Et la séance de fouet infligé à un voyageur de commerce « qui n’a pas fait d’études » (Michael Lonsdale) par son assistante chapelière de cuir vêtue préfigure plutôt les partouzes bobos de l’ère Mitterrand à venir que la « contestation » de la sexualité bourgeoise.

Aussi lourde est l’histoire fort conventionnelle du jeune homme de 17 ans (Pierre-François Pistorio) amoureux de sa tante (Hélène Perdrière) qui a bien 20 ans de plus qu’elle. Il l’emmène à l’auberge en fuyant sa famille à particule et fratrie pour « la voir nue ». Ce fantasme très bourgeois serré est incompréhensible aujourd’hui, même s’il faisait bander Buñuel et si Pierre-François a le visage empourpré lorsqu’il ôte d’un coup les draps sur le corps nu de tantine.

Quant au terroriste (Pierre Lary) qui monte sur la tour Montparnasse pas encore terminée pour assassiner au fusil à lunette des passants au hasard dans la rue, il est un exemple d’inversion contestataire plutôt amère au vu de ce qui se passe dans les années 2000. L’ordure cravatée à lunettes est condamné « à mort » mais ressort libre du tribunal en serrant les mains de tout le monde. Quel est le message ? Qu’il est interdit d’interdire ? Ou que le « chacun pour soi » du narcissisme adolescent, né en 68 avec la génération trop nombreuse du baby-boom, affirme pouvoir tout se permettre ?

Les autorités sont bafouées : celle du préfet de police (Julien Bertheau) qui est arrêté alors qu’il va nuitamment ouvrir le caveau de sa sœur morte depuis quatre ans après lui avoir téléphoné, celle du vieux prof de droit à la caserne de gendarmes (François Maistre) qui voit ses « étudiants » aller et venir, pris par les besoins du « service », celle de la directrice d’école qui a « perdu » une élève (Valérie Blanco) alors que l’appel a été bien fait, que le nombre de filles dans la classe est bien le bon et que la fillette se présente, la bonne qui ne surveille pas la fille sous sa garde au parc contre les vilains messieurs, la tante qui tombe amoureuse de son trop beau neveu, l’homme d’affaires prospère qui se voit détecter un cancer du foie… Et après ? La subversion pour la subversion n’accouche de rien que du chaos.

En général, du chaos surgit un nouvel ordre fort, contraignant, dictatorial, pour dresser l’humanité dévoyée. Combien de fois dans l’histoire n’avons-nous pas assisté à cette séquence de révolution-réaction, où ce qui révolutionne va jusqu’au bout – c’est-à-dire revient à son point de départ, mais avec de nouveaux maîtres (comme on dit les nouveaux riches), le plus souvent plus bêtes et plus autoritaires que les précédents. Le communisme, tant vanté par le cinéaste (qui n’a jamais vécu sous son régime), a montré de quoi il était capable dans la « libération » des humains.

L’ouverture du film montre Tolède en 1808, durant la guerre napoléonienne ; des Espagnols rebelles (dont Luis Buñuel déguisé en moine) sont alignés prêts à être fusillés et crient « A bas la liberté ! » C’est cela la buñuelerie : la contestation bobo, au fond aussi bourgeoise, mais en petit. Ses films préfigurent l’inanité et la tranquille bêtise de la génération de petit-bourgeois « socialistes » éclose sous Mitterrand, épanouie dans « Libération », répandue dans le spectacle et le divertissement – pour le plus grand profit des faiseurs de fric.

Un film documentaire où une brochette de célébrités de l’écran se relaient pour une suite d’épisodes d’un surréalisme pesant moins loup que phoque. Il se laisse regarder mais laisse un goût de dégueulis sur cette époque de subversion à la mode. D’ailleurs Luis Buñuel se taira bientôt, ce fut son avant-dernier film.

DVD Le fantôme de la liberté, Luis Buñuel, 1974, avec Jean-Claude Brialy, Monica Vitti, Milena Vukotic, Paul Frankeur, Michael Lonsdale, François Maistre, Jean Rochefort, Pascale Audret, Adriana Asti, Julien Bertheau, Michel Piccoli, Claude Piéplu, Adolfo Celi, Pierre Maguelon, Maxence Mailfort, Marie-France Pisier, Orane Demazis, Ellen Bahl, Muni, Jacques Debary, Guy Montagné, Marcel Pérès, Paul Le Person, Bernard Musson, Studiocanal 2018, standard €11.44 blu-ray €13.89

Coffret 3 DVD Luis Buñuel : Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino, Studiocanal 2005, €86.00

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La femme infidèle de Claude Chabrol

Nous sommes à l’ère de la bourgeoisie triomphante, chérie de Claude Chabrol par fascination-répulsion, juste avant la première « crise » du pétrole qui allait précipiter tout ce beau monde dans les mutations accélérées de l’économie. Charles (comme Bovary) est marié depuis onze ans à Hélène (comme celle de Troie) et ils ont un fils de 10 ans, Michel (comme l’archange).

Michel Bouquet interprète Charles, un directeur de cabinet d’assurances parisien prospère, propriétaire d’une vaste demeure dans un grand parc en Yvelines ; il est d’apparence droit et posé, mais dans les faits opaque et contradictoire, à la fois glacial de manières mais émotif au plus profond. Stéphane Audran (la propre épouse de Claude Chabrol à cette époque) interprète l’épouse modèle qui élève le fils, tient sa maison et se désennuie dans une virée de courses ou chez le coiffeur à la mode : Carita ; mais cette façade cache le tourment de la proche ménopause, l’envie de séduire encore et l’éloignement du mari qui prend de l’embonpoint, n’aime pas danser ou s’amuser et encore moins faire l’amour. Stéphane Di Napoli (ancien bambin dans Poly, et futur fils écrasé de Que la bête meure) incarne l’enfant-poupée Michel, 10 ans, blond impeccablement coiffé à la Claude François et portant des chemises de coton bleu ou des polos Lacoste ; il aime grandir entre ses deux parents et joue l’enfant sage comme une image, mais pique sa crise quand on ne s’intéresse pas assez à lui.

Tout a l’air normal, mais la musique décalée, lancinante, incite le spectateur au doute ; il est tourmenté de l’orage qui monte. Car la belle Hélène a un amant, rencontré au cinéma, qui est un écrivain un peu bohème – habitant Neuilly quand même. Et le pauvre Charles finit par s’en douter, surprenant sa femme interdite au téléphone, puis déjà partie de son rendez-vous Carita. Il engage un détective privé (Serge Bento) pour en avoir le cœur net et la preuve, le nom, l’adresse et la photo de l’amant (Maurice Ronet) lui sont donnés. Il va le confirmer par lui-même, observant sa femme sortir d’un taxi pour se ruer vers l’amant qui la fait entrer pour deux heures qu’on imagine bien remplies.

Dès lors, le film a le choix : soit il fait une scène, soit il bascule dans le diabolique. La bienséance bourgeoise préférerait le premier, le naturalisme socialiste le second. C’est bien le second qui est choisi, après mai 68. Toute bourgeoisie est apparence, la domination devant s’exercer « naturellement » sur les choses et les êtres. Charles a tout domestiqué : sa femme, son fils, sa maison, son jardin, son cabinet. Tout est ordonné, prévu, organisé. Le couple tient depuis onze ans mais le fils venu de suite a stoppé les maternités : un héritier suffit au bourgeois, surtout quand il est mâle. Au bout de cinq ans, l’épouse a souhaité quitter Paris pour la campagne proche, premier signe d’ennui une fois le bébé grandi. Mais elle n’a pas trouvé de quoi s’occuper et elle bovaryse, rêvant d’étreintes torrides et de bohème moins planifiée. Avec ce personnage d’Hélène, le bourgeois bohème pointait en 1969 le bout de son nez.

La chambre conjugale est tendue de bleu pétrole et de marron ; elle est chargée comme les intérieurs victoriens. Le lit est commun mais chacun dort de son côté, lui en pyjama boutonné jusqu’au cou sous les couvertures, elle en nuisette à mi-cuisses au-dessus : elle a trop chaud. Lui met de la musique classique, elle ouvre la fenêtre derrière les épais rideaux. Tout est décrit de l’étouffement et de la domestication.

Posséder des biens ne suffit pas ; il faut aussi posséder les âmes via les corps : l’épouse, le fils, la domestique. Pour cela, imposer une vision « naturelle » de la domination par la retenue des paroles et des corps : politesse du gamin vêtu et coiffé comme un mannequin, jeu des « je t’aime – moi aussi » des époux blasés, encanaillement discret dans un restaurant chic avant la boite sage, affectation d’indulgence pour la femme d’une relation qui ne sait pas se retenir et se saoule. Mais le bourgeois n’est pas aristocrate, il n’a pas des générations successives d’hérédité et d’éducation policée derrière lui. Il a l’apparence mais n’incarne pas l’authentique. Sa nature ancestrale (populaire, paysanne) ressurgit aux contrariétés : il commande, se met en colère, tue. Il y a de la bête sous le costume trois pièces du mâle jaloux qui abat son rival ; de la chatte en chaleur chez la bourgeoise coiffée Carita et portant des robes de couturier ; de l’animal même chez le gamin trop bien brossé qui veut bien avoir le prix d’excellence s’il est autorisé à goûter du champagne et qui ne supporte pas de sécher sur la pièce manquante à son puzzle de clown inachevé.

L’image de la famille idéale, de la maison de catalogue et de l’enfant modèle craque sous les poussées de la chair et des pulsions, révélées par mai 68. Les apparences sont sauves mais les tableaux vivants du bonheur familial à regarder de vieilles photos, du déjeuner sur l’herbe un soir d’été, du dîner pris à trois à la table où la conversation languit, sont contredites par la télévision. La bienséance des deux seules chaînes est parfois interrompue, comiquement par une mire indiquant un incident technique de monopole (la SNCF poursuit allègrement cette pratique en 2018). Cela montre combien l’apparence est fragile, l’image éphémère quand elle n’est pas renouvelée ; elle prouve que la règle est la seule façon de survivre à la jungle : bien travailler à l’école, lire des livres plutôt que regarder la télé, éviter l’amoralité du jouir sans entraves, remplir le constat plutôt que payer au noir.

Sauf que la nature reprend ses droits… Hélène se laisse ravir, Charles agit comme un amoureux jaloux, Michel comme un acteur perfectionniste dans son rôle de futur bourgeois héritier. Il y a meurtre, dissimulation du corps, disparition signalée, nom et adresse d’Hélène dans le carnet du disparu, intervention des flics, le jovial bronzé (Michel Duchaussoy) et le cadavérique silencieux qui se touche le nez à chaque fois qu’un mensonge est proféré (Guy Marly). Le travelling arrière laisse le futur à l’appréciation du spectateur, le point n’est pas mis sur le i du mot fin. La femme et l’enfant sont masqués par le fatras de la végétation du parc bourgeois, comme si la nature digérait cette bourgeoisie d’apparence sous la réalité de ses sucs. Mais l’époux et père, emmené pour interrogatoire, sera peut-être « naturellement » relâché – faute de preuves.

Un grand film sur l’époque de vos parents et sur les premiers craquements de la bourgeoisie pompidolienne, reconstruite après la guerre, contente de soi et menacée par tout ce qui allait changer.

DVD La femme infidèle, Claude Chabrol, 1969, avec Stéphane Audran, Michel Bouquet, Stéphane di Napoli, Maurice Ronet, Michel Duchaussoy, Guy Marly, Serge Bento, 2001, €24.00 import belge

Catégories : Cinéma, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Vladimir Nabokov sur ce blog

Catégories : Livres, Russie, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ernst Jünger, Premier journal parisien, 1941-43

La prose de Jünger semble être d’une matière céramique. Elle est composée de terre rare, et passer par l’épreuve du four la durcit. Les émotions sont là, mais le langage les fige. Retenue, pudeur, distance : Jünger écrit pour retrouver l’éternel sous le contingent. Il est sensible aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, aux adultes. Il a le caractère profondément humain d’un être qui fut aimé durant son enfance. En même temps, il possède une exigence de vérité, une rigueur d’exécution, il a besoin d’absolu, ce qui le contraint et le raidit.

Son expression se fait froide, parfois sibylline, par souci d’exprimer exactement ce qu’il ressent. D’où ces termes d’entomologiste pour parler des êtres qu’il aime : de ces enfants, il parle rarement, sinon pour noter d’un trait rapide une attitude exceptionnelle. Il les appelle par un vocable neutre, « l’enfant » pour Alexandre le petit, « le jeune garçon » pour Ernstel l’aîné. Les prénoms viendront plus tard sous sa plume, en 1943 et 1944, où l’intensification de la guerre, les bombardements, la menace « lémure », la proximité de la mort sur leurs têtes l’incitera à se livrer plus avant. Alors ils deviendront ce qu’ils sont, Ernstel et Alexandre, et parfois même « mon fils ». Sa femme reste éternellement « Perpetua » une compagne de caractère, réfléchie, un référent dans son existence.

En ces années de guerre, où il lit la Bible chaque soir durant trois ans, il proclame son exigence de vérité. Il la trouve dans « l’inestimable et salutaire pouvoir de la prière », « la seule porte qui mène à la vérité, à la loyauté absolue et sans réserve ». La prière incite à tout dire à un juge muet, à s’analyser sans concession comme une catharsis, à confier son âme à une sagesse ultime. La prière, comme le journal sans concession, est une psychanalyse.

Cette vérité, il la cherche en lui-même, dans son « humanité » opposée au nihilisme de la « technique ». Celle-ci, en se développant, dévore l’homme de l’intérieur ; elle le rend mécanique, abstrait, inhumain. Elle en fait un robot, variante machinale du fonctionnaire. C’est une très ancienne forme de refus du savoir que cette crainte de l’inhumanité de la science. Déjà, au paradis, le serpent était le tentateur, puis vint Babel, la tour trop orgueilleuse où tous les hommes coopéraient pour la bâtir et qui fut donc détruite par le Dieu unique et jaloux. Nous sommes dans le thème éternel de l’apprenti sorcier, du Golem, de Frankenstein, du savant fou, du docteur Folamour, du savoir comme source du Mal. Pour Jünger, à son époque, il s’agissait d’une prodigieuse massification politique dans une période d’accélération technique. Tout allait trop vite pour les cadres traditionnels de pensée issus de la paysannerie. Il note les automatismes, les blindages, les rouages, « l’arsenal des formes vivantes qui se durcissent comme des crustacés » p.20. Il note aussi l’anonymat des bombardements, les tueries industrielles. « Des couches d’être commencent à se détacher de l’état humain proprement dit pour tomber dans l’inertie » p.51 – ce qu’il appelle « la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Il cherche l’humanité en l’homme, la vérité de l’humain parmi ses semblables. « Les êtres cachent encore en en eux beaucoup de bons grains qui germeront à nouveau dès que le temps s’adoucira et reprendra des températures humaines » p.37. La ville lui est une amie « ou des cadeaux vous surprennent. J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher, étroitement enlacés » p.44. Aux premières étoiles jaunes des Juifs aperçues dans Paris, le 7 juin 1942, il écrit : « je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l’histoire personnelle » p.136. Au lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv’ : « pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? » p.149. Il s’effraie de constater que certains restent aveugles aux souffrances de ceux qui sont sans défense et se glorifient même de les rudoyer. « La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder il ne veut pas devenir insecte lui-même » p.290.

Face à cela, son attitude voudrait être celle du moine zen : « Lorsque que je vois les fleurs s’étaler si calmement au soleil, leur béatitude me paraît d’une profondeur infinie » p.22. Il cherche l’éternité dans les rites de la collection : « Il s’agit, dans la diversité, d’assurer des perspectives qui s’ordonnent autour du centre invisible de l’énergie créatrice. Tel est également le sens des jardins, et le sens, enfin, du chemin de la vie en général » p.185. Parce qu’en fait, « nous sommes de passagères combinaisons d’absolu » p.209. Alors, « l’œuvre doit atteindre un point où elle devient superflue – où l’éternité transparaît. (…) Il en est de même pour la vie en général. Nous devons parvenir en elle à un point où elle puisse passer de l’autre côté aisément, osmotiquement, à un niveau où elle mérite la mort » p.115.

Pour bien mourir, il faut avoir bien rempli sa vie, l’avoir aimée à chaque instant, avoir touché à la vérité du monde.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal 1941-43, Christian Bourgois 1995, 318 pages, €11.61

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Feyerabend, Adieu la raison

Il ne faut pas confondre la science, c’est-à-dire la méthode expérimentale et le raisonnement logique, avec la philosophie rationaliste ou scientiste. Le rationalisme ou « l’humanisme scientifique » est une philosophie, pas meilleure qu’une autre, voire pire car elle s’appuie sur les résultats provisoires de la méthode scientifique, sur son efficacité pratique, pour élaborer ce qui s’apparente à une nouvelle croyance. Or la science est une entreprise vivante qui fait partie de l’histoire ; elle ne saurait se figer en religion.

Dans ce recueil d’articles théoriques, certains polémiques contre Karl Popper en nouveau gourou d’une religion, Feyerabend adopte une démarche pragmatique pour montrer comment la science se crée et se transforme, comment l’utiliser pour le bien des hommes et non au seul usage d’une élite technico-scientifique. « Mon souci n’est ni la rationalité, ni la science, ni la liberté – de telles abstractions ont fait plus de mal que de bien – mais la qualité de la vie des individus » p.25.

Paul Feyerabend est épistémologue et historien ; il prône le relativisme. Dans la tradition des Présocratiques, des Sophistes, de Platon, d’Aristote, des Sceptiques, de Montaigne – il défend que le savoir est relatif : « La connaissance est une marchandise locale destinée à satisfaire des besoins locaux, elle peut être transformée du dehors, mais seulement après des consultations prolongées qui incluent les opinions de toutes les personnes concernées. La science ‘orthodoxe’, selon cette conception, est une institution parmi les autres, et non le seul et unique dépositaire des bonnes informations » p.37. L’histoire des découvertes montre l’irrationnel des hypothèses de départ, l’intuition plus que le raisonnement qui mène aux résultats, les tâtonnements des théories abandonnées puis reprises, sans cohérence. « L’histoire des idées, des méthodes et des préjugés est une partie importante de la pratique scientifique courante » p.43. Selon Stuart Mill, une conception qu’il est scientifiquement légitime de rejeter peut être quand même vraie, la nier serait croire à notre infaillibilité. L’opinion générale est rarement la vérité tout entière et les chocs des opinions contraires sont indispensables pour faire émerger toute la vérité à un moment donné. Une conception non contestée, même entièrement vraie, devient un préjugé avec une faible compréhension de ses fondements rationnels.

« Il n’y a pas de conflit entre la pratique scientifique et le pluralisme culturel. Le conflit apparaît seulement quand les résultats qui pourraient être considérés comme locaux et préliminaires, et quand des méthodes qui pourraient être interprétées comme des règles pratiques, sans cesser d’être scientifiques – sont figés et transformés en critères de tout le reste » p.50.

Contre cette vue bornée, l’auteur en appelle au « relativisme démocratique » qui « affirme que différentes sociétés peuvent voir le monde de différentes façons et juger acceptables des choses très diverses. Il est démocratique parce que les hypothèses de bases sont (en principe) débattues et décidées par tous les citoyens » p.73. Ceci est la forme occidentale de gouvernement – mais ce n’est pas la seule et unique manière de vivre. Ce relativisme (un peu systématique à mon goût, mais en réaction à la doxa rationaliste) n’exclut pas « la recherche d’une réalité indépendante de la pensée, de la perception et de la société », mais « refuse donc l’idée selon laquelle la preuve objective d’un résultat revient à le déclarer irrévocable pour tous ». En effet, les scientifiques ne peuvent garantir que ces situations et ces faits « objectifs soient indépendants de la tradition tout entière qui a conduit à leur découverte » p.74.

Il est vrai que la méthode expérimentale a été inventée par une culture particulière, en Europe au XVIe siècle – ni en Grèce mathématicienne, ni en Chine naturaliste qui en avaient pourtant les moyens. Mais ce n’est pas pour cela que la physique est colonialiste. Certes, la quête du savoir est celle d’un certain savoir, et son utilisation est liée à ce que l’on a cherché, mais il ne faut pas aller trop loin dans le relativisme. Si le savoir scientifique déracine la tradition culturelle ou religieuse, c’est que ces dernières ne donnent pas toute satisfaction. L’Eglise a-t-elle assuré le pain à tous ? Le dogme de la terre plate, qui sévit encore en islam, permet-il d’aller sur la lune et dans l’espace ? La place des femmes dans les religions du Livre est-elle humainement satisfaisante ? Nous souscrivons à l’idée d’Aristote, rappelée par l’auteur, que « la tâche de la pensée est de comprendre et d’améliorer ce que nous faisons dans la vie quotidienne, ce n’est pas d’errer au milieu de concepts abstraits ». Mais pour produire de l’électricité, distribuer une saine eau courante, trouver des médicaments ou surfer sur Internet, il faut bien pénétrer dans l’univers de la méthode scientifique élaborée par les Européens ! L’exemple du Japon comme de l’Inde montre que l’on peut utiliser ces méthodes sans faire table rase de sa propre culture.

Quant au débat entre théoriciens et historiens, ou scientistes et humanistes, il nous paraît bien dépassé. Lutter contre les « spécialistes » et les technocrates est le rôle de la démocratie ; que la même lutte fasse rage dans la communauté scientifique, on le conçoit volontiers – et l’on ne peut que souscrire à ces remarques de l’auteur que, malgré leur banalité, il est bon de répéter :

  • « Les scientifiques peuvent contribuer à la culture mais ils ne peuvent en fournir les fondements » p.299.
  • « Les théoriciens (…) vantent la ‘rationalité’ et l’’objectivité’ de la science sans se rendre compte qu’une procédure dont le but principal est de se débarrasser de tout élément humain est condamnée à produire des actes inhumains » p.341.
  • « Le Mal fait partie de la vie, tout comme il fait partie de la Création, On ne l’accueille pas avec plaisir, mais on ne se contente pas non plus de réactions infantiles. On lui assigne des limites, mais on le laisse persister dans son domaine. Car personne ne peut évaluer la quantité de bon qu’il contient encore, et dans quelle mesure l’existence du bien, même le plus insignifiant, est liée aux crimes les plus atroces » p.358.

L’homme n’est pas que de raison et l’existence d’instincts et de passions en lui, sources du désir, de l’amour et de la beauté, sources aussi du progrès et de la volonté, ne doit pas faire oublier qu’il n’est libre – c’est-à-dire pleinement humain – que parce qu’il domine ses instincts et maîtrise ses passions à l’aide de sa raison. Son équilibre est bel et bien hiérarchique : c’est la raison qui doit conduire l’être humain, sous peine qu’il ne se ravale au rang de bête.

Paul Feyerabend, Adieu la raison, 1987, Points sciences Seuil 1996, 384 pages, €10.00

Catégories : Livres, Philosophie, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet

Son second roman écrit à moins de 30 ans fait de Nabokov un maître. Car il décrit avec minutie et humour, il raconte avec imagination et cruauté, il fait vivre des personnages qui pourraient réellement exister. Le premier chapitre vous fait prendre le train, le second vous fait voir le monde d’un fort myope sans lunettes, et l’on s’y croirait. Le canevas de l’histoire est simple : le mari, la femme, l’amant. Sauf que le mari a réussi dans les affaires même s’il n’aime pas ça, que la femme ne songe qu’à s’ancrer dans l’immobilité bourgeoise et hait son mari, et que l’amant est le neveu du mari monté à la ville pour arriver.

Dès lors, chacun vit sa vie : Dreyer l’oncle s’amuse à financer un inventeur de mannequins automates tout en finançant Franz et le dégrossissant au magasin et en finançant la ville qu’exige sa femme. Martha, frigide avare qui s’ennuie et déteste voyager décide de prendre un amant pour son standing et jette son dévolu sur le jeune dadais pas trop mal de sa personne. Franz qui découvre la vie est assez bien monté pour faire jouir la belle mais très myope en tout et il se soumet sans protester à cette goule qui décide pour deux au point de vouloir l’« l’avaler tout entier » (chap. VII p.220 Pléiade) – façon polie de lui tailler une pipe, ce qui était bien audacieux dans les années 20 à Berlin.

Au total, chacun des personnages allant jusqu’au bout de son rôle tels des figures de cartes à jouer, cela ne pouvait que mal finir. Martha ourdit le meurtre de son mari par son amant ; ce dernier se laisse faire mais n’est ni actif ni convaincu ; quant au mari, il règne dans cette intrigue comme dans sa vie : avec décision et succès. « Dreyer se déployait sous ses yeux d’une façon monstrueuse, comme les conflagrations que l’on voit au cinéma. (…) Enorme, les cheveux fauves, la peau bronzée par le tennis, vêtu d’un pyjama jaune vif, montrant son palais rouge dans un grand bâillement, irradiant la chaleur, rayonnant de santé, produisant tous les bruits porcins qu’un homme n’ayant aucun contrôle sur sa grossière enveloppe corporelle produit quand il s’éveille et s’étire, Dreyer emplissait toute la chambre à coucher, toute la maison, toute la terre » chap. X, p.275 Pléiade. Il va vendre le brevet des automates et peut-être son magasin juste avant la grande crise de 1929 venue des Etats-Unis. Je ne vous dis rien de la fin, retravaillée par l’auteur avec son fils pour sa traduction du russe en anglais, en 1967. C’est une pirouette ironique, bien dans le ton allègre et distancié du roman.

Car aucun des protagonistes n’est sympathique au lecteur, chacun a quelques qualités mais ce sont surtout ses défauts qui sautent aux yeux. L’auteur prend un plaisir d’entomologiste à chasser ces papillons pour les clouer dans sa collection. Comme Hitchcock dans ses films, l’auteur et son épouse apparaissent au chapitre XII, dans une station balnéaire où doit se dérouler le drame final. « La jeune femme essayait en vain d’attirer l’attention du chat de l’établissement, un petit animal noir assis sur une chaise et léchant une de ses pattes de derrière dressée en l’air comme une crosse de golf qu’on porte sur l’épaule. Son compagnon, un jeune homme à la peau tannée par le soleil, fumait et souriait. Quelle langue parlaient-ils, polonais, estonien ? Près d’eux, une espèce de filet était appuyé contre le mur : une poche de gaze bleu pâle que maintenait ouverte un cercle rigide fixé à un manche de métal léger » p.303 Pléiade. Le produit de sa chasse est de connivence avec le lecteur, ce pourquoi ce roman est farce. Dreyer ne se réjouit-il pas de trouver « normaux » ses épouse et neveu après la visite d’un musée du crime où les faces des meurtriers l’avaient frappé ? Ne rigole-t-il pas de Franz à propos de sa petite amie, sans imaginer une seconde qu’elle puisse être sa propre femme ?

C’est que le mal est lié à la bêtise, et toute l’Allemagne qui devient nazie à l’écriture du roman le montre à l’envi. Les bêtes humaines ne savent pas rire, ni jouer comme Tom le chien ; ils sont comme des mannequins remontés pour un rôle, sans plus d’épaisseur que les figures du jeu de cartes.

Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet, 1928 revu 1967, Gallimard L’imaginaire 2017, 376 pages, €9.50

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pour devenir intelligents, racontez des histoires !

Trop souvent des lecteurs me demandent de penser pour eux ou croient trouver dans ce blog le devoir qu’ils ont à rendre. Rien n’est plus faux ! On ne pense que par soi-même (sinon, on perroquette). On ne réfléchit que sur un problème précis (sinon, on est hors sujet). On ne chemine qu’avec son intelligence propre (sinon, on est manipulé). Beaucoup trop de gens, notamment dans leur jeunesse, ne pensent pas par eux-mêmes, répètent ce qu’ils ont entendu ou lu sans réfléchir, et se laissent embrigader dans des passions collectives qui ne servent que quelques-uns.

Disons qu’il y a deux types humains caricaturaux : l’actif et le passif. L’actif sollicite et provoque pour avoir un retour et élaborer une réflexion ; le passif ingurgite et classe, juxtaposant les idées sans les relier. C’est ainsi qu’Internet peut rendre plus intelligent ou plus bête, selon le tempérament.

L’intelligent utilisera les bases de données pour chercher à tester ses hypothèses et à contrôler la fiabilité des informations ; le bête prendra tout tel quel, au premier degré, sans jamais s’impliquer sauf à suivre celui qui lui paraît le « plus fort ». Or une information n’est pertinente que pour un contexte et un problème donné. Le cerveau fait cela en général ‘intuitivement’. Pourquoi donc délaisser cette activité ‘naturelle’ de penser lorsqu’on est face à l’ordinateur ?

Trop de gens prennent le net pour une encyclopédie où l’on trouve tout, immédiatement. Plus besoin de chercher longtemps, ni de retenir, tout vient tout cuit à qui interroge. Sauf qu’à rester ainsi passif, aucun apprentissage n’a lieu, aucune expérience ne sert de leçon pour les interrogations suivantes.

La mémoire humaine est dynamique, son système est souple et reste ouvert. Tout le contraire d’une bibliothèque qui ne contient que ce qui est indexé. Nos savoirs emmagasinés en mémoire ont une indexation flexible, en fonction de nos centres d’intérêts et du développement de nos connaissances. La mémoire humaine apprend, pas celle de l’ordinateur…

C’est pourquoi il est utile et formateur de « raconter des histoires ». Conversation, rédaction et dissertation sont des méthodes qui permettent de préciser sa pensée, de se souvenir et de tirer leçon. Or la conversation est trop souvent un monologue ; la rédaction une juxtaposition de faits vagues et sans liens ; la dissertation une régurgitation de fragments de cours. Raconter ne consiste pas à décrire, à répéter le banal, mais à mettre en valeur ce qui est hors de l’ordinaire. Ces récits construits donnent sens à l’expérience, à la recherche sur un sujet, comme à l’existence tout entière.

L’inconnu rencontré est transformé en connu, défriché pour alimenter la réflexion, retenu pour tenter de comprendre les forces et les savoirs qui jouent un rôle dans la vie. Apprendre à expliquer les événements implique de comprendre ce qui à chaque fois s’est passé, donc à en tirer une réflexion – un retour d’expérience – alimentant ainsi son intelligence (qui est capacité d’adaptation). Être étonné, premier pas de la philosophie, permet de sortir de soi pour s’intéresser au monde, qui ainsi choque ou séduit et fait réagir et penser. Raconter lui donne sens, provoque le débat avec les autres et alimente l’effet en retour de cette dialectique qu’est la faculté d’intelligence.

Trop souvent les gens se contentent de régurgiter ce qu’ils ont glané ici ou là, sans l’organiser ni même le penser pour eux. C’est bien plus dommage quand ils sont jeunes ! La timidité, la peur de se lancer, de s’exposer au regard qui juge (notamment du système scolaire qui note et exclut), expliquent une partie du problème. Mais la facilité aussi, alimentée par la démagogie ambiante qui évalue sur le « niveau moyen » sans élever quiconque au-dessus de l’égalitarisme de principe, qui aligne sur la majorité donc sur le médiocre (voire en manipulant les notes pour qu’elles collent à la « moyenne » requise).

Non ! Le savoir d’Internet ne remplace en rien le travail personnel. Internet est comme une sorte de dictionnaire où l’on trouve de tout, le meilleur comme le pire, sans ordre aucun et avec des points de vue non testés. La pensée critique personnelle, le travail de recherche, la méthode scientifique même, exigent de sortir de la répétition pour élaborer les idées. Nul ne peut être chercheur, journaliste, ou tout simplement adulte, s’il ne devient pas capable de se faire sa propre opinion sur des informations d’expérience personnelle ou trouvées sur le net. Cela s’apprend par essais et erreurs – mais certes pas sans rien faire. Qu’on se le dise chez les teens !

Mais qui leur apprend parmi les profs ? Ce sont pour la plupart des suiveurs qui ne peuvent que formater des suiveurs – et raboter toute originalité qui dépasse, par trop « inégalitaire ».

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Wauquiez le naufrage

Il ne suffit pas d’être bien né ni d’avoir fait les bonnes écoles. Encore faut-il savoir nager. Or, en politique, cela s’apprend sur le tas par l’exemple de ce qui réussit. Où donc Wauquiez veut-il aller ? Vers le clown Trump et ses gazouillis rentre-dedans ? Vers l’agit-prop Sarkozy ? Vers l’au-dessus de la mêlée gaullien ?

Nul ne sait… mais chaque semaine qui passe est comme un trou de plus dans la coque de droite qu’il affiche trop volontiers. Se faire « piéger » par des étudiants en école de commerce qui enregistrent (évidemment !) ses propos « sans langue de bois » est du dernier imbécile.

  • C’est mal connaître la jeunesse que de croire qu’elle obéit à l’autorité comme dans les années cinquante.
  • C’est agir stupidement en ne faisant pas collecter les téléphones portables à l’entrée de la salle, comme cela se fait par exemple en Norvège avant un conseil des ministres, et en faisant signer par chacun une déclaration de confidentialité – l’autocontrôle (très mai 68) est un leurre.
  • C’est aller carrément dans la bêtise que de colporter des propos complotistes et des méchancetés contre ceux de son camp. Tout se sait, tout finit par se savoir – et se faire mousser à bon compte n’est pas de la politique durable.

Pas la peine d’être fils de banquier si l’on vend la mèche aux premiers venus, pas la peine d’être descendant d’industriels si c’est pour livrer les secrets de fabrication à tout vent. On susurre qu’il sait ce qu’il fait. Ce n’est pas un jugement sur la personne, que je ne connais pas ; c’est un jugement de citoyen sur un homme politique qui se présente aux suffrages : soit il est bête, soit il est grossièrement cynique – il n’y a pas à sortir de là. Or qui voterait pour un imbécile ou pour un sale type ? Est-il est bien embêté de ne pas avoir anticipé les conséquences de ses paroles ? Si oui, il est inconséquent car gouverner c’est prévoir ; sinon, il montre à tous qu’il n’est pas capable de gouverner – ce qui veut dire rassembler.

Est-il sincère lorsqu’il déclare : « Nicolas Sarkozy, il en était arrivé au point où il contrôlait les téléphones portables de ceux qui rentraient en conseil des ministres. Il les mettait sur écoute pour pomper tous les mails, tous les textos, et vérifier ce que chacun de ses ministres disait au moment où on rentrait en conseil des ministres » ? Enonce-t-il un fait ou seulement une conviction ? A-t-il des preuves ou seulement une intuition ? Veut-il se poser contre ou veut-il suggérer qu’il ferait pire ? Souhaite-t-il flinguer définitivement l’ex ? Quand on veut s’afficher comme défiant l’extrême-droite, on peut tout craindre d’un tel histrion qui n’a pas la trempe d’un Trump pour bien tromper à son de trompe.

Est-ce comme cela qu’un leader politique « amène les étudiants à réfléchir sur les rumeurs et les fantasmes qui nourrissent la vie politique » comme il tente de se rattraper ? Ceux qui connaissent les étudiants disent immédiatement que c’est n’importe quoi ! Les jeunes hommes et femmes ne sont pas des niais à qui l’on peut faire gober des bobards sous prétexte que l’on est en politique – ou alors, c’est déconsidérer la politique et offrir la tentation de se venger aux urnes comme en 2017. S’il s’agissait d’hypothèses de discussion, pourquoi ne pas le dire clairement… puis laisser « la discussion » s’ouvrir ? Or le seul qui l’ouvre durant la séance c’est le « prof de politique », le politicien qui sait tout, le bon élève des grandes écoles de l’élite qui a tout réussi, l’arriviste indécent.

Une telle arrogance ne peut qu’être mal vue, et plus encore après les affaires Cahuzac et Fillon, entre autres. « Finesse d’esprit », comme l’affirme son biographe Fabrice Veysseyre-Redon ? On se moque de qui ? « Opération buzz », comme dit un spécialiste de la com’ ? – à la Goebbels peut-être : plus c’est gros, plus ça passe ; forcez le trait, il en restera toujours quelque-chose ; les mensonges les plus énormes sont ceux qui restent dans les esprits ? Si tel est le cas, ce Le Pen bis ne représente pas « la droite » mais sa frange la plus bête du monde – et il ne fait pas le poids en copie face à l’original. Le Pen Jean-Marie est autrement plus fin et plus communicant que Wauquiez Laurent encore à l’école du commerce.

Parler brut montre que Wauquiez est une brute, affecter la sincérité n’est pas être sincère. Tous les Français sont désormais édifiés par ce personnage qui se verrait bien remplacer un Macron autrement plus doué, bien qu’accusé d’appartenir « aux élites ». Pourquoi Wauquiez affecte-t-il d’être anti-élite lui qui en est pourtant issu jusqu’au bout des ongles ? Et sur quelle analyse politique caricaturale ? Quel populo pourrait le croire ? Parce qu’il parle lourdingue ? On croit rêver – et l’on constate surtout que Wauquiez prend les gens pour des cons. Or les cons votent plus volontiers pour un Le Pen que pour un successeur de Chirac et de Sarlozy. Les autres, les Français moyens, ont pu admirer longtemps Chirac et un temps Sarkozy ; ils ne peuvent absolument pas admirer Wauquiez. Or, sans admiration, pas de légitimité : c’est le chapitre un du cours de sociologie politique.

Les membres du parti Les républicains devraient s’en faire avec un tel « chef ». Ces écarts, ou bêtes ou volontaires, en disent long sur les moutons qui élisent un tel « chien » (le mot d’où est venu « cynique »). Comment peut-on désormais, sans avoir honte, rester militant du parti LR ?

Le verbatim des écarts Wauquiez qui « balance » sur tout le monde

Wauquiez sur ce blog

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel de Saint-Pierre, La mer à boire

L’auteur, né au début de la Grande guerre, a 23 ans lorsque la Seconde guerre éclate en 1939 – et 35 ans lorsqu’il écrit ce roman. Il y a donc quelque chose d’autobiographique. Michel de Saint-Pierre a trouvé, comme son héro Marc Van Hussel, peu d’intérêt aux études et s’est engagé quatre ans dans la marine.

Mais il fait de Marc « une bête », mot qui revient souvent sous sa plume. Une bête, pour un catholique comme lui, c’est la part du diable dans l’humain, « la faiblesse de la chair » – qui est en fait la force païenne. Marc aime les exploits physiques : voler un tableau dans le bureau d’un voisin, de nuit, en abordant son sixième étage suspendu à une corniche ; se castagner avec un caïd du bateau ; « forcer » la belle franco-américaine Barbara à coucher avec lui. Il se rêve en Viking pillard et violeur, mais ouvrant de force des routes commerciales, païen magnifique dont il lit avec délectation les sagas emplies d’énergie.

Comment peut-on rester catholique en pleine force de jeunesse ? Tendre l’autre joue ? Se coucher devant un Maître ? Rendre à César et renoncer au monde ? Ce pourquoi un catholique guerrier (il y en eu beaucoup) et encore plus Résistant (il y en eu un peu moins), apparaît toujours un peu comme un oxymore… Surtout lorsque le pape (Pie XII) s’élève contre la guerre, ce qui est rappelé dans le roman.

Il aurait pu être fasciste à cette époque, Marc, mais pas plus que son auteur il n’aime la politique. Il vilipende plus la lâcheté des Français que celle de la démocratie parlementaire ; il n’aspire pas à un homme fort mais à un chef. La différence est que le chef a une légitimité charismatique qui attire à lui et fait le suivre, alors que l’homme fort (duce, caudillo, führer, premier secrétaire, dictateur) n’est que tyran empli de leur bon plaisir. Ce pourquoi Marc n’aime pas « servir » – mot à la mode de ce temps de l’honneur – mais rester libre pour adhérer volontairement à la gloire.

Le jeune homme abandonne ses études de médecine après deux ans pour s’engager dans la marine, à Toulon. Il est « sans spé », ce qui signifie premier de corvée. Mais cette non-spécialisation est pour lui une liberté puisqu’il reste ouvert à tous les possibles. Fauve à l’affût, il aspire à la guerre. Là où il rejoint son époque, c’est dans cette croyance que la guerre nettoiera toutes les démissions et toutes les lâchetés, qu’elle forgera un nouveau type d’homme comme ceux d’avant, rudes conquérants plutôt qu’avilis dans le confort.

Las ! Le croiseur de bataille dans lequel Marc se fait affecter reste au port. Il doit être rénové et amélioré et l’arsenal est lent, tout comme la bureaucratie infinie inventée par la république française où chacun surveille les autres. Bien que son oncle Théo soit le Pacha, Marc ne se fait pas reconnaître et ce n’est que par hasard, alors qu’il renforce l’équipe de service auprès du maître d’hôtel lors d‘une invitation à bord, que les deux hommes se voient. Marc admire son oncle mais ne veut pas devenir comme lui, satisfait de la lenteur et impavide devant l’impéritie. Théo admire l’énergie de son neveu, cette vitalité qu’il sent bouillonner en lui mais que le jeune homme ne sait pas maîtriser, trop sûr de sa force léonine.

L’histoire amoureuse entre Marc et Barbara n’a guère d’intérêt, sinon d’introduire une femme dans ce monde exclusivement composé d’hommes. C’était l’usage du temps, ce qui montre combien notre monde a changé – même si certains retardataires, confits en religion, voudraient bien voir confinées à nouveau les femelles à la trilogie des K (Kirche, Kinder, Küche) – l’église (la mosquée), les enfants (un tous les deux ans) et la cuisine (à l’économie). Comme maman, dirait Marc ; ce pourquoi il préfère une demi-américaine et baise avec simplicité une vigoureuse suédoise. Surtout pas de bourgeoises françaises !

Le portrait du jeune Français de 1939 a un intérêt historique. Loin de s’inquiéter du conflit qui monte, loin de s’intéresser aux glapissements idéologiques des uns et des autres, il se dit que la guerre est préférable à ne rien faire, que la force doit s’imposer ou défendre, qu’être digne ce n’est pas négocier sans cesse.

Quand on sait ce qu’est devenue la Marine sous Pétain, le sabordage inique de la Flotte à Toulon, la lâcheté démissionnaire face à la force nazie, l’imbécile orgueil de caste anti-anglais – on se demande comment un Marc a pu se fourvoyer dans cette arme de fausse élite. A l’époque : aujourd’hui, la mentalité a fort heureusement changé et la Marine est redevenue une belle arme, dont les Français peuvent être fiers.

L’auteur, heureusement, a vite viré en Résistance, ce qu’il raconte peut-être dans un autre roman.

Michel de Saint-Pierre, La mer à boire, 1951, Livre de poche 1976, 145 pages, €3.00 l+de+saint-pierre%22

Catégories : Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tarjei Vesaas, Les oiseaux

J’ai lu le texte d’un trait, sans presque le quitter des yeux, tant j’aime sa forme et sa brutalité. Nous n’avions pas, en France, l’habitude d’écouter un paysan norvégien raconter des histoires. Pourtant, ce fils du Télémark sait en dire. Son personnage, Mattis, est un ahuri, vivant seul avec sa sœur, qui est aussi une mère pour lui. Tente-t-il de travailler ? Ses pensées embrouillent bientôt ses mains. Tente-t-il de parler ? Il ne sait comment exprimer ce qu’il sent, les mots trébuchent dans sa bouche, il a peur de blesser. Les autres sont des futés, pas lui. Parce que c’est comme ça. Il en souffre – comment faire autrement ? Il pense aux filles, il rêve de les impressionner. Un jour, sur le lac, il en rencontre deux et, à sa grande joie, il est vu des habitants du village en train de ramer avec elles – de bien ramer, naturellement, comme un homme.

Brûlant d’être aimé, comme tout être, Mattis ne sait pas analyser ses sentiments. Il vit au premier degré, en brute qui reçoit tout de l’instant présent. Le passage d’une bécasse dans le ciel lui est signe : son chemin est régulier, il passe juste au-dessus de la maison – n’est-ce pas extraordinaire ? Ce ne peut être un hasard, Mattis est élu. Par les traces de ses pattes et de son bec dans le sol, la bécasse lui dit son amitié. Il fait de même. Elle revient et répond. Chapitre éblouissant de simplicité et de non-dit.

L’histoire, belle comme un conte, émeut. Oui, la nature est généreuse et on l’aime parce qu’elle est notre mère. Tout est signe à qui sait voir. Pour qui fusionne avec la nature, en elle comme en une femme, le ciel, l’eau, la forêt, les oiseaux, sont des amis qui parlent. Ce miracle panthéiste qui ne finit jamais est à la portée de tous, même des plus simples. Surtout eux, peut-être.

D’instinct, les plus « bêtes » le savent, eux qui sont proches des bêtes. C’est ce qui fait la puissance de ce roman. L’ahuri est poussé, malgré lui, à entrer dans ce jeu de la nature. Il est aimé ; sa propre fin, il la choisit par amour : l’eau décidera pour lui, et le vent qui se met à souffler, et le bois en matériau qui le porte. Ce renoncement à maîtriser et posséder a quelque chose de bouddhiste – ou d’écologique conservateur. Il est une acceptation fondamentale du rythme vital et de l’environnement naturel ; il est un « oui » à ce qui est de nature. Tout ce qui advient est « bien » et tout ce qui s’offre est « beau ». La révolte est une haine, tout comme la domination, alors qu’il est si doux d’aimer…

Les oiseaux sont une superbe fable.

Tarjei Vesaas, Les oiseaux, 1957, éditions Plein chant 2000, traduction Régis Boyer, 266 pages, €34.00

Catégories : Livres, Norvège | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Une chatte de la Drôme

Arpenter les pays et explorer la vie qui prospère amène parfois dans la Drôme, éventuellement à parler de chats. Vous ne connaissez pas le village, ce sera pour une autre fois ; les gens y sont plein d’intérêt mais il faut plus de temps pour le dire. Aujourd’hui est le jour du chat, cet animal libertaire, tout en féline astuce et bienveillante tolérance, jusqu’à ce qu’une « bêtise » passe à sa portée. Et hop ! Regard fulgurant, coup de patte assuré, la bête bêtifiante est sur le champ dévorée. Tout un art martial de la Voie pour nos frères animaux.

La chatte dont j’ai fait connaissance a eu une vie mouvementée. Née en portée comme d’autres, tôt séparée de ses frères et sœurs, rejetée par sa mère (comme il est naturel chez les chats autonomes), elle s’est retrouvée sans maître, errant dans un hôpital. Était-ce attirée par les restes ? Était-ce chatte d’un malade qui n’est pas ressorti ? S’est-elle perdue lors d’une visite ? Allez savoir. Si le chat sait agir, il parle peu et uniquement à qui le connaît.

Voici donc cette chatte accueillie dans une communauté, une maison découverte par ouï-dire, une fois recueillie et passée de mains en mains. Une grande maison sur trois niveaux, ancienne ferme de pisé entourée d’un jardin buissonnant et d’une pelouse de devant où coule une source en bassin où les oiseaux viennent boire. Beaucoup de recoins pour s’y cacher, une voiture au capot brunisseur les jours de grand vent qui vous hérisse le poil et vous change de couleur, une sorte de parc à thèmes à explorer à loisir tout en défoulant ses instincts carnassiers sur les mulots ou les piafs assez bêtes pour vous narguer les griffes.

A l’intérieur attend une gamelle chaque jour remplie, quelques genoux accueillants réduits à l’immobilité requise par la télé grand écran, puis une couette où se hisser pour passer les heures les plus sombres de la nuit. La bête est svelte, bâtarde de Chartreux et de Gouttière. Poil ras de rat gris souris, socquettes blanches et col de même, très chic, elle eût pu porter le nom de ses pattes si cela n’eût paru sot. Les hommes ont, hélas ! ce dicton étrange pour un chat de juger de la bêtise aux pieds. Et puis « Socquette » eût trop rimé avec « croquettes », ce qui eût induit le soupçon – injustifié, hein ! – de gourmandise. Non, point de nom. La chatte de la maison est tout bonnement « Minette ». Ce n’est le diminutif de rien, seulement le vocable générique de sa race. Il est hommage à son indépendance et à sa discrétion. Prendre la place d’une chatte précédente, écrasée dans la rue comme une vulgaire canette de Coca, n’est jamais simple ; il faut savoir se faire discret pour se faire adopter.

Œil direct, d’un vert phosphorescent, pattes arrière promptes à la détente, miaulement suggestif décliné en « mia ! » ou « mrrrou » à l’intérieur (« rraoouh !! » est réservé à l’extérieur pour dire son plaisir aux mâles de la contrée), il faut bien deux jours pour se laisser voler une caresse ; puis l’arrivée inopinée d’un poulet sur la table pour remercier des morceaux offerts. On n’est pas chatte errante sans être chattemite.

Catégories : Chats | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

Stendhal sur ce blog

Catégories : Livres, Stendhal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen

Comment a-t-on pu attendre 12 ans la traduction en français de ce petit chef d’œuvre d’humour finlandais ? Cela montre combien les éditeurs français sont inconséquents, nombrilistes et sans aucun souci du client. La dizaine d’opus publiés en Folio prouve que l’auteur rencontre un vrai succès au pays de Rabelais. Bûcheron poète, ouvrier agricole journaliste, ne voilà-t-il pas qu’Arto, qui avait la cinquantaine à l’écriture du livre, rencontre désormais l’aspiration des profondeurs françaises : la terre ne ment pas, les relations de village sont les seules à vivre, le sexe et les bêtes tout ce qui reste quand la religion à fui.

La lecture dans un train du Bestial serviteur du pasteur Huu est à déconseiller car elle vous fait souvent pouffer, ce qui n’est pas socialement correct. Le rire surgit au détour d’un paragraphe bien amené, la bouffonnerie éclate du sérieux apparent du développement. Paasilinna vous boute en train et vous mène en bateau, poussant chaque situation dans sa logique, les derniers retranchements étant ceux de l’absurde. C’est irrésistible ! Vous passez donc pour un demeuré face aux voyageurs à la mine grave et compassée de bons bourgeois soucieux du travail, de la famille et du pays. Mais n’en ayez nulle honte : ces mêmes faces de carême en TGV, ou de ramadan en RER, se mettent parfois à agir tout aussi bizarrement, bouche et oreille vissées au téléphone, à tchatcher leurs ordres à leur meuf, à demander la taille du tee-shirt du gamin pour passer à la supérette ou combien de baguettes ils doivent ramener à bobonne.

Arto Paasilinna nous emmène au nord de la Finlande, en péquenoterie atavique. Le pasteur, docteur en théologie sur l’apologétique, se trouve à l’étroit dans sa petite église. Il n’est entouré que de paysans et de leurs femmes, dont les plus jeunes ont été souvent ses maîtresses. On dit même qu’il a semé quelques bâtards ici ou là – vous savez ce qu’on dit dans les villages où chacun vit renfermé sur la localité, n’ayant pas autre chose à faire qu’à médire durant les six longs mois de l’hiver nordique. Justement, un hiver s’achève et, avec lui, l’hibernation des ours. Une oursonne et ses deux petits viennent semer le désordre dans le village en cherchant à se sustenter. Il faut dire que tous les habitants sont à l’église et que le buffet d’un futur mariage émet ses effluves depuis un hangar, il n’y a pas idée.

Une fois les trublions matés, les villageois décident de faire un cadeau à leur fougueux et rugueux pasteur pour ses cinquante ans : surprise ! ils lui offrent l’un des oursons… Les commères susurrent qu’il lui ressemble et que Dieu lui a donné là son vrai fils…

Dès lors, les vitesses s’enclenchent. La vie du pasteur va en être complètement transformée. Sa femme va le quitter, son évêque le chasser, Dieu l’abandonner. Il déraillera dans la chasse aux extraterrestres puis dans la vodka, espérant trouver sa voie au bout du voyage. Car il part en quête avec son ours ! Ours qui le sert bien quand il quête, le matériel n’étant jamais loin du spirituel avec les Finlandais. Le pasteur a appris à l’ours des tours, or « un ours a la force de neuf hommes et l’intelligence de deux femmes », nous dit-on page 258… Au détour du chemin et selon les conséquences, le lecteur est ainsi confronté à l’irrésistible sagesse des nations.

Le pasteur est comme ces princes de Sérendip, partis rencontrer la plus belle fille du monde mais s’arrêtant mille fois en chemin pour vivre diverses aventures. A croire que « la plus belle » fille du monde n’existe pas. D’où le terme « serendipity » né en anglais de cette légende indienne. « L’opératrice radio songea qu’elle s’était trouvé là un drôle d’amant, un homme comme on en fait peu : un prêtre finlandais défroqué, arrivé dans l’île avec un ours qui dansait et faisait des signes de croix dans la boite de nuit d’un paquebot… » p.237.

Nous faisons connaissance avec un lanceur de javelots à la verticale, une pastoresse irascible, une éthologue intéressée par l’exploration corporelle, un évêque chasseur d’élan, quelques fonctionnaires imbus, des religieux intolérants, un vendeur de sauna en Méditerranée et quelques autres spécimens observé in situ. Paasilinna a l’œil pour saisir d’un trait ce qui fait la bonté ou la bêtise humaine. Il en parle avec la crudité de Rabelais et la simplicité directe de la fin du XXe siècle.

Un vrai régal qui vous mettra en, joie !

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, 1995, traduit du finlandais en 2007, Folio 2009, 367 pages, €8.20

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ragdoll contre Chat noir

Moi, je suis LE chat de la maison. Oh, il y en a bien un autre, qui était d’ailleurs là avant moi, mais c’est un Noir, un prolo habitué à vivre dans le jardin et à se débrouiller, je l’ai relégué à la cave. Moi, je suis un chat de race, je suis un Ragdoll – lui m’appelle volontiers Ral’bol ; je crois que c’est une injure. Mon père était siamois et ma mère persane ; je devais avoir une grand-mère birmane aussi, je ne sais pas. J’ai les longs poils de ma mère et la facétie comme la couleur de pelage de mon père. Celui-là, je ne l’ai pas connu, heureusement d’ailleurs, on dit que les pères chats mangeraient bien leurs rejetons qu’ils considèrent comme des proies dès qu’ils bougent.

Ma mère, en revanche, je suis resté quelques mois avec elle. Pas assez longtemps me dit mon maître car si je sais chasser, ça c’est dans les réflexes, je ne sais que faire de la bête une fois morte. « Cela se mange, ça ? ». Ma mère aurait dû m’apprendre en découpant ma première proie d’adolescent sous mes yeux, pour me montrer comment faire. Soit elle ne savait pas, soit elle s’en est bien gardée, soit elle n’a pas eu le temps. Je crois que la dernière hypothèse est la bonne. C’est pourquoi je dépends aujourd’hui des autres, c’est-à-dire des hommes. Je reste infantile, pas fini ; je ne chasse que les boites ouvertes et les croquettes en gamelle. La collectivité, dans sa maternelle bonté, se charge de la remplir chaque jour contre due reconnaissance politique, frottements, passage sur les genoux et ronronnement. Je n’ai plus ma mère, il faut bien remplacer.

Le chat Noir, lui, condescend à accepter les croquettes en apéritif mais il chasse. Quand il ne chasse pas, il préfère les morceaux cuisinés, ça le change, un peu d’épices, du beurre. Ah, les filets de poulet rôtis dans le beurre fondu… Voilà de l’oiseau encore chaud et savoureux comme on en trouve pas dans la nature ! C’est un chat à la bonne franquette qui a vécu avec des ouvriers sur un chantier. Il aime tous les restes des hommes, le gras, le grillé, les morceaux de fromage et même le chocolat. Le plus noir possible, le chocolat ; ça doit avoir un vague goût de rat tout chaud crevé… Il chasse et quand il est tapi dans un buisson on ne voit que les yeux. Il les ferme à demi pour ne pas se faire repérer comme s’il mettait des lunettes de soleil. Il croque volontiers les merlettes, insouciantes comme tous les piafs. Même les pigeons s’il peut, ils sont lourds et bien dodus, il doit y avoir à manger là-dedans. Moi, je le regarde car je ne pourrais pas ; pas assez vif, pas assez de savoir-faire. Dommage pour les pies, c’est agaçant ces bêtes-là, ça vous croasse dans les oreilles, on se les ferait bien. Un bond, un coup de dents, et hop ! Mais vous avez vu leur bec ? Avant de bondir, il faut toujours se demander où est le bec, comme le livre que lit ma maîtresse. C’est une attitude pessimiste, j’en conviens, mais prudente : même le chat Noir ne se risque pas sur les pies. Il se contente de les faire fuir en accourant ventre à terre. Mais il ne leur saute pas dessus, ah non !

Ce chat, il me fait envie ; il sait faire tout ce que je ne sais pas, grimper aux arbres à toute vitesse, ramper sans bruit entre les herbes, bondir d’un coup sur le mulot qui passe ou l’oiseau qui se pose, me flanquer une rouste quand je le titille de trop près. Alors je m’avance, pas à pas, très lentement pour ne pas déclencher le réflexe de chasse, un truc inscrit dans nos schémas instinctifs, je fais semblant de rien, je reste à la distance de sécurité, puis, à deux fois la distance, je le nargue un peu, queue relevée pour dire qu’ici c’est chez moi. Il ne dit rien, indifférent au gosse de riche que je suis à ses yeux, incapable de se débrouiller, dépendant de la sécurité sociale des hommes. Il est plus grand, plus musclé et plus fort, le Noir, il pèse un quart de plus que moi à presque 7 kg. Quand il me flanque une rouste parce que je suis allé renifler d’un peu trop près ses croquettes dans la cave, son territoire, les poils répandus ne sont pas les siens. Il a comme une cuirasse lisse de fourrure drue ce gouttière, les griffes glissent dessus comme sur un poil téfal, tandis que moi, avec mes mèches persanes et le sous-poil confortable en-dessous, ça accroche trop. Je ramasse d’ailleurs les brindilles quand je vais trop dans le jardin.

Je préfère les fauteuils et les lits élevés, disputant parfois la place à Minette. D’autre fois, je ne la vois même pas, une énorme peluche nous séparent, tout va bien.

Le Noir est venu tout seul dans la maison, il s’est fait adopter. Il va de maître en maître faire sa campagne électorale, frottements, coups de tête sur la main ou le visage qui s’avance, ronronnement, le grand jeu de la séduction, quoi. Il vient de la rue, il sait y faire le démagogue libertaire, il a bien fallu qu’il se nourrisse au début. Moi, je viens d’Espagne, d’un restaurant de l’intérieur où l’on m’a trouvé. J’étais très jeune et très maigre, ne mangeant que ce que j’arrivais à grappiller sous les tables, chassé à coups de balais par les serveurs. Ces maîtres qui aiment les chats m’ont pris en pitié, ils m’ont donné une boite dont ils ont toujours un exemplaire dans la voiture pour des cas comme le mien. Quand ils se sont levés pour partir, je les ai suivis. Quand ils m’ont encouragé à sauter dans leur voiture, je n’ai fait ni une, ni deux. Les débuts ont été durs, vétérinaire, médicaments, nourrissage. Je dormais beaucoup. Mais comme j’étais jeune, j’ai surmonté. Sauf que je n’ai pas appris la vie de chat, quoi. Je suis dépendant, presque chien, malheureux sans compagnie. Sauf que je n’obéis pas aux ordres, faut quand même pas exagérer, social-libéral peut-être mais pas socialiste, non. Pour moi il n’y a pas de sens de l’Histoire, à chacun sa liberté.

Je suis très jaloux, exclusif comme tous les Ragdolls, je ne supporte pas que l’on caresse Minette ou – pire ! – le Noir. Je fais « grrr ! » et « fsschhh ! » puis je commence à chanter, du profond de la gorge, comme un bébé humain qui pleure. Je suis LE seul chat de la maison, les autres n’ont qu’à bien se tenir. Même si j’ai le dessous à chaque fois dans les bagarres, j’ai remarqué que celui qui crie le plus fort devient le plus légitime aux yeux de tous ; l’autre finit par se sentir coupable et laisse la place. C’est ce qui est arrivé au chat Noir, sa légitimité en a été écornée. C’est ce que disait Rousseau, un autre livre que lit mon maître, je connais les lois de la nature donc ce que je dis doit être la volonté générale. Et ça marche, les chats comme le Noir n’ont qu’à bien se tenir. La Minette aussi, ah mais !

Rousseau m’est sympathique ; si j’avais des petits je les aurais laissés comme lui à leurs diverses mères, je ne m’encombre pas de niards miaulant. Je les aurai aussi laissés à poil baguenauder dans la nature, pour qu’ils apprennent. Ce qui m’intéresse, c’est la sécurité et la chaleur du collectif, croquettes tous les jours et genoux à volonté devant la télé. Ou dans une vasque à fleurs, s’il fait beau, au soleil. Les mômes, ils n’ont qu’à se tailler un territoire ou apprivoiser d’autres maîtres. Sauf mes filles ; je les aurais bien prises dans mon harem. Car, hein, je suis LE chat de la maison. Dans chaque maison il n’y a qu’un SEUL chat, même s’il peut y avoir plusieurs chattes. Mon territoire est bien marqué, j’ai laissé mon odeur partout et je fais le tour pour la renouveler chaque jour, surtout au printemps.

Catégories : Chats | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

T.C. Boyle, L’enfant sauvage

La Révolution qui a bouleversé les campagnes les plus reculées en inversant l’ordre ancien vient à peine de s’apaiser lorsque des paysans aperçoivent dans les bois un enfant nu. Nous sommes en 1797 en Aveyron.

Il faudra une année au moins avant que des chasseurs le capturent en l’enfumant sur son arbre, puis le recapturent parce qu’il a rongé le toit de chaume du gourbi dans lequel ils l’avaient enfermé.

L’être a tout du diabolique (la nudité intégrale, la tignasse hirsute, les griffes, les grognements) – mais pas la queue, « deux boules, une brindille », indique l’auteur. La bête nue est cependant un enfant des hommes. Le curé s’en fout, son dogme n’a rien à dire sur le sujet ; le maire protège, mais en réfère au commissaire républicain ; lequel avise évidemment Paris et les hautes instances de la politique et de la science.

L’enfant nu est donc amené en fiacre (il en vomit) jusqu’à la capitale après avoir été plus ou moins apprivoisé par un paysan qui a perdu sa sœur débile et sait comment procéder. L’institution des sourds-muets s’empare du garçon pour le civiliser. Echec. C’est alors le jeune docteur Itard qui s’y attelle, croyant qu’il saura faire un homme de cette bête laissée à elle-même.

Parce que l’enfant prononce pour la première fois la syllabe « oh ! » il le prénomme Victor. Son vrai nom, nul ne le sait. Les enquêtes supposent qu’il s’agit d’un enfant abandonné volontairement dans la forêt par une mère surchargée de marmaille qui a tenté de lui trancher la gorge, comme en témoigne une cicatrice sur son cou. Il devait avoir dans les 5 ans. Mais il était différent des autres garçons, probablement atteint d’une légère débilité mentale.

Itard va réussir à lui inculquer une discipline et à lui faire reconnaître des objets associés à des mots. Sans plus. On ne récupère pas une carence initiale, ni héréditaire, ni éducative. L’enfant n’est pas une page blanche qui parle « naturellement » comme Rousseau feignait de le croire, mais un être social qui ne peut se développer que s’il est entouré, encouragé et aimé. La raison n’est pas innée, seule la capacité à raisonner l’est – encore faut-il la stimuler. L’enfant nu n’a étendu que ses capacités animales : le flair, l’ouïe sélective, l’habileté à fuir à quatre pattes et à grimper aux arbres, la rapidité à saisir les proies à sa portée.

Victor ne devient Victor qu’après un processus de véritable dressage, comme on le fait d’un chien. Il ne se souvient que confusément de ses premières années humaines, même s’il cherche le voisinage des hommes et accepte spontanément la main tendue. Itard lui applique tout ce que les Lumières ont de disciplinaire et de contraignant, dans la continuité de la religion. La science a pris la suite du dogme mais ses commandements ont la même pression, même s’il s’agit de civiliser plutôt que de convertir. Le communisme, version accentuée des Lumières, fera de même avec les jumelles soviétiques Masha et Dasha, nées à Moscou en 1950. Les savants staliniens firent sur elles des expériences « au nom du Peuple », leur faisant endurer le froid, la chaleur et la faim, les électrochocs et les prélèvements.

Il y a donc quelque chose de pervers dans la volonté de savoir lorsqu’elle est appliquée à l’être humain, comme dans l’idéologie du Bien lorsqu’elle contraint malgré lui un enfant.

Ce pourquoi l’auteur réhabilite l’humaine empathie.

Son court récit romancé cherche à se mettre dans la peau de l’enfant plutôt que dans celle du chercheur. Il l’observe, le comprend, explique ses réactions. Itard est père fouettard plus que savant désintéressé ; il ne supporte pas que Victor conteste son autorité « naturelle », sanctionnée par les Académies et par le Ministère.

Bien écrit, haletant, touchant, voilà une autre façon de voir l’enfant sauvage que le rapport dudit Itard; lequel a inspiré le film de François Truffaut.

Tom Coraghessan Boyle, L’enfant sauvage (Wild Child), 2010, Livre de poche 2012, 121 pages, €5.10, e-book format Kindle €5.49

DVD L’enfant sauvage de François Truffaut, avec Jean-Pierre Cargol, Jean Dasté, François Truffaut, Françoise Seigner, Jean-François Stévenin, MGM United Artists 2008, 84 mn €24.06

Catégories : Cinéma, Livres, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Il n’est pas interdit d’interdire

Faut-il réprimer le désir ? Le désir jaillit sans limite, il ne saurait y avoir de « désir durable » comme on le dit du développement. Mais faut-il pour cela obéir aux diktats de mai 68 qui en faisaient le dieu ultime ? Nous changeons de monde, le bouleversement actuel le démontre à l’envi, ne faut-il pas changer aussi de façon d’être ? Pourquoi le laisser-faire intégral des mœurs serait-il Bien, alors que le laisser-faire intégral des affaires serait Mal ? Peut-on séparer l’attitude privée de l’attitude dans les affaires ? Ce n’était pas l’avis d’Adam Smith, pape du libéralisme, qui avait écrit une Théorie des Sentiments Moraux (1759) avant La Richesse des Nations (1776). Car les affaires sont aussi affaires de mœurs.

Que nous changions de génération est la grande découverte de ces dernières années. Les enfants du baby-boom sont désormais trop vieux pour imposer leurs manières et les excès qu’ils ont eus ramènent le balancier dans l’autre sens. Rappelez-vous mai 1968 : « interdit d’interdire », « faites l’amour, pas la guerre », « sous les pavés la plage ». Plus de limites aux désirs, l’immédiat de l’adolescence cigale plutôt que la prévoyance adulte des fourmis bourgeoises. Tout travail est une aliénation de la liberté ludique, place au bon plaisir, sous prétexte de ‘lutte contre l’exploitation’ de tous par quiconque.

C’était mignon en 1968 à 20 ans (l’amour et la générosité quand on n’a rien), égoïste et arriviste en 1988 à 40 ans (chacun pour soi quand on a quelque chose), catastrophique en 2008 à 60 ans lorsque les subprimes, stock-options, traders et autres Madoff ont fait vaciller le système financier mondial (moi d’abord, consommation effrénée et fric quand on n’a plus que ça pour se sentir encore jeune), apocalyptique à 70 ans, à la veille de 2018, quand menace la guerre nucléaire internationale, la guerre de religions entre continents, la guerre des ventres en Europe et la guerre civile des gauchistes contre les fascistes (surenchère velléitaire, indignation de bureau, manif sur les réseaux, impuissance qui vient…). Le libertaire sympathique a évolué en ultralibéral arriviste puis en libertarien prédateur avant de se muer en vieillard libidineux de ses désirs passés… L’homme est redevenu un loup pour l’homme. Le désir en revient à se restreindre, au moins de pudeur, sinon de règles ; au moins vis-à-vis des autres, sinon de la planète : ne plus consommer à outrance, tempérer ses envies, chercher à ne pas épuiser (ni à s’épuiser).

Sauf que je n’y crois pas une seconde : le désir est un torrent instinctif qui fait ce qu’il veut. Tout le processus d’éducation (famille) d’instruction (école), de civilisation (société et culture) et de spiritualité (religions) vise à dompter et à canaliser ce désir – quitte à faire de certains désirs des « maladies » socialement répréhensibles ou punies dans l’au-delà.

Heureusement que le désir existe, sinon nous n’aurions idée de rien, tout nous paraîtrait fade et sans attrait. Mais le désir déchaîné, tel qu’on l’a fantasmé en mai 68, a eu les conséquences qu’on sait : déstructuration intime, frustrations sociales, destruction de la planète. Les hédonistes égoïstes ont compensé par l’arrivisme et le m’as-tu vu à tout prix, dont le fric est un instrument. La culture commune doit reconnaître le désir, mais le dompter et l’orienter sans l’étouffer ni le refouler. Freud a inventé le Surmoi qui, selon lui, discipline et sublime le ‘ça’. Mais il redécouvrait le fil à couper le beurre pour les lourds bourgeois viennois car Platon en parlait déjà dans La République comme d’une nécessité sociale. Les désirs naissent de la vitalité intime et se révèlent durant le sommeil, « quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison : elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (Livre IX).

Platon, en bon Grec pondéré, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Ces derniers sont définis comme « le désir qui va au-delà (…) désir qu’on peut, par une répression commencée dès l’enfance et par l’éducation, supprimer chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme, à la sagesse et à la tempérance » (Livre VIII). Ce sont des « désirs prodigues », non des « amis du profit » – ainsi le dit Platon. Il faut donc « réprimer » ces désirs et les canaliser au profit du bien commun et de l’utile à soi. Pour Platon, sagesse est tempérance et plus l’on est tempéré, plus l’on est sage. L’éducation est répression des désirs infantiles, l’instruction est répression des désirs hédonistes, la civilisation est répression des désirs égoïstes, la religion est asservissement de tous ses désirs à son seul dieu (ce qui est un excès). Le petit d’homme doit apprendre à se maîtriser, à travailler, à servir la société comme la culture universelle – mais pas à s’abolir en son dieu (même laïc sous le nom de Socialisme ou Communauté nationale ou Droit de l’Homme) sous peine d’enfer infini. Discipline, travail et service étaient justement les trois horreurs de la jeunesse 68 ! Faudrait-il en revenir à la société précédente qui les valorisait ?

Allez, disons-le, serait-ce « réactionnaire » ? Le terme connote en effet une idée de revenir à ce qui était. De fait, Platon préfère les oligarques, plus disciplinés et tempérants que les démocrates. Mais il déteste plus encore les tyrans, qui sont les démocrates dévoyés, ceux pour qui les désirs sont des ordres, surtout les leurs. « De l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce » (Livre IX). C’est bien ainsi que la crise de 1929 s’est terminée en Allemagne, en Italie, au Japon… Aujourd’hui, la licence de tout laisser-faire dans les mœurs a abouti à l’anarchie prédatrice du chacun pour soi dans les affaires : crédits irremboursables, gratifications sans causes, trading sans limites et autres escroqueries en pyramide. En plus futile mais de même eau, les politiciens battus aux dernières élections multiples en France, veulent leur revanche, leur « troisième tour social », le « pouvoir de la rue » (qui est en fait le pouvoir du seul tribun qui remue les foules, comme Hitler savait le faire et que Mélenchon le tente). Ces actes égoïstes, signes de mœurs déréglées, ne risquent-ils pas d’appeler une réaction violente des autres, gouvernants ou gouvernés ? Une nouvelle tyrannie à venir ?

Si Platon n’était en effet pas un démocrate, le monde a changé et la culture s’est enrichie. On ne réclame pas aujourd’hui le retour à l’aristocratie (de naissance), tandis que l’oligarchie (de fait) montre ses méfaits : les prédateurs au pouvoir en Russie, les communistes du parti en Chine, les patrons-énarques en France, les lobbies du pétrole, de l’armement et de l’agriculture aux Etats-Unis, l’armée en Algérie et au Pakistan, les mollahs en Iran et le dictateur suprême en Corée du nord et au Venezuela – entre autres. La « démocratie » nous suffit, même si nous avons conscience qu’elle n’est qu’un idéal sans cesse à bâtir, tenté d’oligarchie à chaque minute – si on laisse faire.

Mais Platon avait raison : sans éducation dans la famille, instruction à l’école et civilisation dans la société, l’homme n’est que bête. Bestial infantile à vouloir tout, et tout de suite. Bêta égoïste à foutre les autres et à se foutre des autres. Bête immorale à ne respecter ni dieu ni maître, ni même une quelconque règle. Nous ne réclamons surtout pas le retour à la société d’avant 68, répressive, hiérarchique et disciplinaire – ce caporalisme moraliste qui hante la société française depuis Napoléon (aussi bien dans la droite morale que dans la gauche morale). Nier la réalité des désirs ne sert à rien : ils sont là et se manifestent comme une source irrépressible qui jaillit. Mais les maîtriser sert à soi-même pour se construire, et à la société pour servir au projet commun. On ne naît pas homme, on le devient. Oui, l’éducation, l’instruction et la civilisation –  tout ce qui maîtrise les désirs – nous rendent humains !

Il n’est pas interdit d’interdire, ni de faire la guerre malgré l’amour, ni de retourner aux pavés après la plage.

Platon, La République, 428 avant JC, Garnier-Flammarion 2016 traduction Georges Leroux, 810 pages, €10.00, e-book format Kindle €2.99

Catégories : Livres, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vers Boukhara et Tamerlan

Une fois pris le petit-déjeuner, nous filons vers Boukhara. « Tamerlan voulait que sa ville soit la plus belle du monde, nous dit Rios, il a donc pris ce qu’il y avait de mieux à l’étranger. Il a donné aux quartiers de Samarcande et aux villages alentours, que nous quittons, des noms de villes célèbres du monde : Madrid, Farouj (Paris), Bagdad… »

Dans le bus, comme la route est longue et pour nous tenir éveillés, Rios tient absolument à nous lire un texte français qu’il trouve exceptionnel sur Tamerlan. Il est tiré du journal Le Monde du 25 mai 2000, sous la plume de Jean-Pierre Langellier. Suit une interminable lecture – intéressante mais trop écrite. Rios pratique assidûment son français et le prononce de mieux en mieux lorsqu’il lit un texte long – comme s’il entrait dans la langue. Le fond lui-même est édifiant, le style cultivé. Mais j’avoue avoir décroché quelques minutes de temps à autre. Tamerlan ou Timur Lang signifie ‘le boiteux’. Chef d’un petit clan turco-mongol récemment converti à l’islam, il est né en 1336, s’est taillé un empire et est mort en 1405, juste avant de jeter son dévolu sur la Chine. A 69 ans, il était atteint de tuberculose osseuse et souffrait de diverses blessures dont la boiterie qui lui valut son surnom. Il était usé par une vie de batailles et de beuveries. Ce soir-là à Otrar, il but force vin mêlé d’épices. Le froid, la fièvre, une infection intestinale – le tout l’emporta dans la nuit. On se souvient de lui par les ‘minarets de crânes’ qu’il aimait faire ériger par ses guerriers, au fait des meilleurs techniques de propagande. Il reste aussi Samarcande. C’est sa ville, et Rios en est amoureux.

Car, contrairement à Gengis-Khan, Timour le conquérant se révèle sage. Dans tous les pays qu’il réduit à merci, il épargne les savants, les artistes et les poètes, qu’il déporte vers la cité de Samarcande, dont il a fait sa capitale. Cette concentration de talents, sous la protection du terrible boiteux, vaut un développement intense à la petite cité-oasis sur la route des caravanes qui apportent à l’Occident la soie et les épices. Les armées mongoles avaient contribué à faire régresser l’humanité, dévastant les villes, massacrant leurs habitants, détruisant à plaisir les systèmes d’irrigation, pillant les richesses, piétinant les cultures, razziant le bétail, réduisant en esclavage et putasserie femmes et enfants. Un siècle et demi après cette régression barbare, les révoltes populaires et marchandes mettent à leur tête Amir Timour, un fameux guerrier et organisateur depuis tout petit. Il s’installe à Samarcande en 1370, au centre de son domaine, la fortifie, l’embellit. Il en fait le point de reconquête contre les Mongols avant de contenir l’expansionnisme turc en attaquant et faisant prisonnier le sultan Bajazet (1402). Les Ouzbeks nomades de la Horde d’Or prirent leur revanche sur les Timourides au 16ème siècle en chassant Babour shah de Samarcande et de toute l’Asie centrale, avant de s’assimiler dans la population de langue turque.

Boukhara est à 300 km de Samarcande. Via des routes défoncées, il faut 4 h. Les routes sont par tronçons refaites, mais cela ne dure jamais. De temps à autre à quatre voies (on me disait, dans la Bulgarie soviétiques des années 70 qu’il s’agissait d’aéroports stratégiques en cas de guerre), nous passons vite à deux voies, les deux autres en construction ou réfection. Des camions roulent à contresens sur quelques kilomètres lorsque la route revient à quatre voies : soit ils sont trop cons pour l’avoir remarqué soit – et je crains que l’hypothèse ne soit la bonne – ils décident sciemment de frauder pour avoir de la place pour rouler… Des ânes déambulent sur le côté des routes, des gens ne cessent de traverser, comme s’il était vital d’aller voir le champ d’à côté. Nous sommes dans la préhistoire du trafic automobile en ce pays, comme chez nous il y a un siècle et demi. Nous doublons ou croisons des Moskvitch de vingt ans d’âge, chargées jusqu’à la gueule de produits agricoles, des Damas bourrés de passagers comme sur le Bosphore aux belles heures. Pommes de terre, maïs, tabac, tout est produit le long de la route et les récoltes sont véhiculées en voiture ou en charrette sur le marché du bourg. Des gamins, dépenaillés de courir tout le jour dans les buissons et de se rouler par terre, sont un folklore du lieu ; d’autres vont sans chemise depuis des mois, la peau cuite.

Passée la frontière de région de Samarcande, curieusement, la route s’améliore. La province dans laquelle nous entrons est plus riche. Elle recèle des mines d’or et de réserves de gaz qui sont exploités en coopération avec des entreprises américaines. La Zarafshan-Newmont, par exemple, est le septième producteur d’or du monde, extrayant 32 kg par jour de la mine.

Pause au caravansérail Raboti Mafik. Un rare point d’eau est surmonté d’une construction ancienne sous laquelle la nappe phréatique affleure, Sardoba. L’ensemble est restauré et se visite. Du caravansérail, ne restent que la porte monumentale et les fondations. Le bâtiment, carré, s’étendait sur deux étages. Le rez-de-chaussée était dédié aux marchandises puis aux salles de réception et de prières. L’étage était destiné à l’habitation, pour le repos des voyageurs. Les animaux étaient parqués à l’extérieur de l’ensemble. Les marchands qui arrivaient en caravanes étaient ainsi gardés, protégés, taxés. La chaleur est accablante, le soleil nu se réverbérant sans contraintes sur le sol sec. Seuls de petits épineux au ras du sol survivent : leurs racines, très longues, puisent l’eau nécessaire à leur vie très profond, jusqu’à 20 m sous la surface. Des paysans ouzbeks ont d’ailleurs imaginé de greffer des melons sur ces plantes-phénomènes. C’est un succès : nul besoin de les arroser ! Une brochette de filles adolescentes sont assises à l’ombre sur les rebords et nous regardent déambuler. Nous sommes leur Star Academy et elles commentent les mérites des uns et des autres à mi-voix.

Des femmes travaillent les champs de tabac, reconnaissables à ce qu’ils sont bien verts, sans doute arrosés comme il faut. En passant près d’un village, le chauffeur du bus a raconté à Rios une histoire « vraie » estampillée « rumeur ». Un jujubier a poussé entre deux maisons. Les parents ont toujours dit aux enfants de ne pas le couper. Une fois les parents morts, enfants et voisins s’entendent pour se débarrasser de l’arbre : ils le coupent. Puis ils se mettent à attaquer la souche à la hache. C’est alors qu’un animal sort d’un trou entre deux racines, une sorte de « chat » avec une grosse tête – une tête « humaine » dit la rumeur. Comme la bête est agressive, les voisins veulent la tuer. On ne fait pas de détail chez les paysans. La bête alors aurait dit d’une voix « humaine » : « ne me tuez pas ! » Ce pourrait être une incarnation du diable, alors les paysans la tuent. Depuis lors, des armoires s’enflamment toutes seules dans la maison et le cadavre de la bête est introuvable, on croit se souvenir qu’il se serait « envolé en fumée. » La police, appelée, a bien constaté le feu, mais aucun dégât. L’imam, appelé lui aussi, n’a aucun cadavre de bête à exorciser et reste impuissant. « Le démon ! c’est le démon ! » a dit l’homme dont l’épouse a raconté qu’une voisine lui avait affirmé tenir d’un témoin oculaire de bonne foi ce qui est arrivé après le drame…

A Boukhara, l’hôtel Malika se dresse face aux remparts de la vieille ville, dans une ruelle étroite. Les chambres sont claires et climatisées, d’une atmosphère bois blond due aux rideaux orange qui filtrent le soleil et avivent le mobilier rustique et suffisant. Nous commençons par déjeuner. Le restaurant, frais, est bien décoré, mais le menu très banal, à base de salade composée de conserves, de frites froides et d’escalope panée de bœuf (donc sèche). Le dessert est un gâteau industriel mou, sans goût ni aucun intérêt.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les nerfs à vif de John Lee Thompson

Le titre américain peut se traduire comme « le cap de la peur » ou « la peur au collet » ; il dit bien l’atmosphère angoissante du film. Le noir et blanc de la vengeance initiée par le crime face à la justice instaure un climat de souricière : que faire ? Toute action raisonnable est barrée. Un cap est franchi, où la société est impuissante. A chacun de se débrouiller pour survivre…

Cette mise en situation est très américaine, dans un pays où le collectif ne compte que dans les communautés religieuses des bleds agricoles. Pour les autres, chacun pour soi !

Sam Bowden (Gregory Peck) est avocat installé dans une petite ville tranquille. Un jour, en sortant du tribunal, un homme l’aborde en lui subtilisant ses clés de voiture alors qu’il est au volant et qu’il s’apprête à démarrer, farfouillant une seconde dans sa sacoche pour vérifier on ne sait quoi. Max Cady (Robert Mitchum) est un puissant animal portant panama et cigare, qui se rappelle à son bon souvenir. Car, il y a huit ans et demi de cela, Sam a témoigné contre lui dans une affaire d’agression sexuelle. Il a vu de ses propres yeux comment Max traitait les femmes – à coups de poing.

Depuis, dans sa prison où il s’est morfondu, Max a rêvé chaque jour de tuer celui qui l’avait fait enfermer. Puis il a réfléchi, car cette brute est douée de ruse. Il a fait son affaire à son ex-femme, remariée avec un plombier qui lui a enfournée une flopée de gosses. Son affaire, c’est-à-dire la menace physique sous les coups, l’écriture sous contrainte d’une lettre d’amour désirant le revoir pour une nouvelle nuit de noce, puis une orgie de trois jours avant de relâcher sa proie, meurtrie, essorée, mais sans moyen juridique d’accuser de viol répété son ex-mari – puisque la lettre existe. Car Max a étudié le droit en prison, à sa manière obsessionnelle, dans le but de se venger.

Après la première passe d’arme verbale avec Sam, Max le poursuit partout où il va, au bowling, sur la côte, se contentant d’être là en arborant un sourire satisfait, distillant des menaces de plus en plus précises concernant la femme et surtout la fille de l’avocat. Ce n’est pas pour rien qu’il lui conte comment il s’est vengé de sa propre femme, après la prison, parce qu’elle l’avait laissé tomber.

Sam se sait menacé. Cady connait sa maison, a empoisonné sa chienne en plein jour – mais pas de preuve. Son ami inspecteur (Martin Balsam), à qui il demande conseil, ne voit rien qu’il puisse faire en-dehors de la loi : vérifier que Max Cady s’est bien enregistré comme tout détenu sorti le doit auprès de la police de la ville, vérifier ses moyens d’existence pour le coffrer en délit de vagabondage, le mettre en cellule de dégrisement pour la nuit au sortir d’un bar. Mais rien n’y fait, la loi ne saisit ni l’intention ni la menace verbale, seulement les faits : les actes, les écrits, les témoignages.

Un détective privé (Telly Savalas), plus libre que la police, est engagé pour voir s’il n’y aurait pas moyen de coincer Cady. Mais celui-ci est adroit et ne commet aucune erreur. Il va même jusqu’à provoquer Sam en lui rappelant son témoignage et ce qui risque de s’ensuivre sur sa fille, lorsqu’il lève une poule conne dans un bar et la tabasse rudement dans un hôtel. Le temps que le détective alerte la police, il a filé par la porte de derrière et tellement terrorisé la fille qu’elle ne veut pas témoigner et s’enfuit par le premier autocar en partance.

La justice est faite pour les êtres humains, mais que peut-on contre une bête ? C’est la conclusion à laquelle arrivent les raisonnables : l’avocat, le commissaire, le détective. Le tuer serait un meurtre qui mettrait Sam au banc de la société et détruirait sa vie et sa famille – réalisant ainsi la vengeance de Cady. Il ne reste comme moyen que celui des chasseurs envers un animal trop puissant : le piège.

Sam va donc simuler un départ en avion vers Atlanta, après avoir planqué femme et fille dans une péniche amarrée dans un bayou. Avec un adjoint du shérif local, demandé par l’inspecteur, il va revenir et surveiller les femmes, tandis que le détective va tout faire pour être suivi jusqu’à la planque. Max Cady ne pourra que venir se venger et il sera pris en flagrant délit.

C’est à peu près ce qui se passe, sauf les inévitables dérapages du trop beau scénario. Je ne vous dis pas comment tout cela finit, sauf que c’est bien haletant, avec bagarre dans la boue et empoignade des femmes terrorisées. Une ambiance d’obscurité glacée à la Hitchcock (John Lee Thomson est né en Angleterre), malgré une musique parfois lourdement Hollywood.

Robert Mitchum, torse nu et pieds nus pour nager vers la péniche, apparaît comme une sorte de zombie effrayant, ayant presque tous les accessoires du diable : la puissance physique, la nudité sensuelle, le langage rauque et les invites sexuelles. Les Yankees n’en ont jamais fini avec la Bible, ni avec le monde en noir et blanc qu’elle suggère. Max Cady est le Mal, sa ruse en fait l’incarnation du Malin. Il a la poitrine velue et ne manquent que les pieds de bouc et la queue dressée pour être comme son Maitre…

Gregory Peck joue l’homme sain et installé dans la société, beau, professionnel et décidé, jamais en marge de la loi. Même au tout dernier moment, comme si les bêtes devaient être traitées en humains (ce qui, aujourd’hui, ressurgit dans la pensée Vegan, signe de faiblesse vitale).

Quant aux femmes, elles ont le rôle hystérique conventionnel de tous les films américains jusqu’aux dernières décennies. La fille (Lori Martin), bien qu’arrivant à peine à l’épaule de son père, est habillée et coiffée comme une adulte en miniature, toute d’émois et de niaiserie, ne sachant jamais comment réagir. L’épouse, bourgeoise emperlée et emberlificotée dans ses robes serrées, fait toujours comme si de rien n’était, ne pouvant imaginer une seconde que le Mal existe ni qu’elle pourrait faire attention. Elle va faire une course « de quelques secondes » – qui durent un bon quart d’heure – alors que sa fille sort du collège et que le méchant rôde ; elle reste hypnotisée par l’apparition de Cady sur la péniche où elle se croyait en sécurité, sans même saisir le couteau de cuisine qui se trouve à portée. Toute une époque de femelle comme soumise au modèle chrétien de vierge et mère !…

Depuis le 11-Septembre, les Américains ont appris non seulement que le diable existe toujours, malgré l’avancée du niveau de vie, mais que ni la loi ni la technologie ne protègent in fine de qui vous veut du mal. Il s’agit de garder toujours les réflexes de survie des pionniers face au monde hostile. L’être humain qui se réduit au rang de bête doit être traité comme une bête, pas comme un homme. Car, lorsque tous les moyens sociaux sont épuisés, c’est lui ou vous.

DVD Les nerfs à vif (Cape Fear) de John Lee Thompson, 1962, avec Gregory Peck, Robert Mitchum, Polly Bergen, Universal Pictures France 2016, blu-ray €6.75

Un remake de Martin Scorsese avec Robert de Niro en Max, sorti en 1991, n’a pas la même intensité, introduisant le sexe et la culpabilité chrétienne dans la famille Bowden et faisant de « la bête » une sorte de justicier.

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage

La vie sauvage est la version pour enfant des Limbes du Pacifique. Ce « petit » Vendredi est adapté « pour Laurent » en 1971, quatre ans après le premier Vendredi qui fut Grand prix du roman de l’Académie française. Laurent Feliculis était son filleul de hasard, l’auteur requis pour être parrain au baptême de l’enfant qui n’en avait pas, parce qu’il habitait l’ancien presbytère de Choisel attenant à l’église.

Vendredi ou la vie sauvage réduit à 80 pages (en Pléiade) les 180 du Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il est moins philosophique, plus moral ; moins métaphysique, plus terre-à-terre ; moins conscience torturée que vitalité au présent. Il s’adresse aux petits, aux humbles, aux non-intellos. Ce pourquoi son succès a été magistral et planétaire, réussissant presqu’aussi bien que Le petit prince : 7.5 millions d’exemplaires vendus.

Mais l’histoire n’est pas pour cela dégradée. Elle se trouve au contraire épurée. Tout sexe explicite a été évacué, les considérations trop spéculatives également. La vie telle qu’elle est a été magnifiée, les relations de Robinson simplifiées avec les animaux, avec Vendredi, avec l’équipage qui passe fortuitement 28 ans plus tard, avec l’enfant qu’il nommera ici Dimanche (il l’avait appelé Jeudi dans le premier Vendredi). Robinson commence par résister, toute sa religion, sa morale et sa civilisation ont réticence à s’ouvrir à la nature, au naturel, au sauvage. Puis il cède, ne pouvant guère faire autrement, et s’en trouve bien, heureux, comblé. Il rajeunit, se fait moins de soucis, se simplifie.

Au fond, la civilisation (chrétienne, puritaine, bourgeoise) rend « bête et méchant ». Lorsqu’il retrouve en 1787 les hommes, ses ex-semblables, Robinson se rend compte du mal qu’ils portent en eux : la guerre avec leurs frères anglo-saxons d’Amérique, l’esclavage par la traite des Noirs d’Afrique, le fouet pour le très jeune mousse roux, apeuré et maladroit. Tout n’est que domination sur les êtres, que maîtrise et possession de la nature. La société « civilisée » est très verticale : en haut le Père tonnant, en bas le nègre enfant ; entre les deux, toute cette hiérarchie des religions du Livre : Séraphins, Chérubins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges, Anges, Evêques, Prêtres, Diacres, Moines, Chrétiens baptisés, Catéchumènes, Mécréants.

Pour dominer, maîtriser, il faut travailler ; se laisser vivre est un péché, une paresse de société hors de l’histoire, une tentation du retour à la bestialité. « Souvent Robinson en avait assez de tous ces travaux et de toutes ces obligations. Il se demandait à quoi et à qui cela servait, mais aussitôt il se souvenait des dangers de l’oisiveté, de la souille des pécaris où il risquait de retomber s’il cédait à la paresse, et il se mettait activement au travail » p.567 Pléiade. Vendredi, en faisant naïvement tout sauter pour s’être fait une pipe, a libéré Robinson. On se demande si la métaphore sexuelle n’est pas, dans la lignée de mai 68 et du lacanisme, l’instrument de la libération. Jouir sans entraves permet-il de retrouver sa vraie « nature » ?

« Vendredi chantait de bonheur en courant sur le sable blanc et pur de la plage. Comme il était beau, nu et joyeux, seul avec le soleil et son chien, libre de faire ce qu’il voulait, loin de l’ennuyeux Robinson ! » p.582. Voilà qui plaît aux enfants : soleil, nudité, joie et beauté composent les charmes du paganisme préchrétien. L’être humain au naturel se trouve en osmose avec la nature, joue avec elle et dort avec les bêtes, ne prenant que ce dont il a besoin. L’écologie, naissante en ces années 1970, faisait retrouver l’avant du christianisme à une société occidentale trop « civilisée » – bridée, moralisée, culpabilisée. « Grâce à la vie libre et heureuse qu’il menait à Speranza, grâce surtout à Vendredi, il se sentait de plus en plus jeune ! » p.614.

Signe de la ringardise bourgeoise de la France d’alors, cette version pour enfant de Vendredi a failli être éditée à l’étranger, les maisons parisiennes se désistant. Ce n’est que le prix Goncourt pour Le roi des Aulnes qui va décider Flammarion, rattrapé par Gallimard six ans après – comme d’habitude frileusement en retard (n’est-ce pas, Marcel Proust ?).

Sur le style, « fini le charabia ! ». Les phrases sont courtes, les mots simples, les actes utiles sont des leçons de choses et non des spéculations théologico-intellos. L’action l’emporte au détriment des descriptions, comparaisons et autres états d’âme. Dans l’univers d’enfance le pragmatisme est tout, l’adaptation à ce qui est cruciale. La conscience est en mouvement, elle ne se contemple pas le nombril ni se torture en référence au Code moral. Vendredi ou la vie sauvage devient donc un conte réaliste, là ou Vendredi ou les limbes du Pacifique versait dans la réflexion métaphysique. Roman d’apprentissage et métaphore du duel occidental entre civilisé et sauvage, ce « petit » Vendredi est une grande œuvre. Comme on l’aura compris, pas destinée seulement aux enfants.

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, 1971, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50, e-book format Kindle €5.49

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

La œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,