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Le Cinquième élément de Luc Besson

Très divertissant, drôle avec de l’action – mais vide, le film a eu beaucoup de succès en raison de sa légèreté mais reste dans le superficiel des années 1990-2000 : décors grandioses, humains déjantés, menace du Mal. Le thème est évidemment hollywoodien – sauver le monde – même si le réalisateur est français. Il est évidemment biblique – combattre le Mal absolu – même si la France est rationaliste et peu croyante. Il se passe évidemment entre le plus lointain passé – l’Egypte mythique – et le plus avancé futur – les Etats-Unis tout-puissants. Il y a comme un parfum d’acculturation grave chez Luc Besson. Ce pourquoi il fait du fric – ce qui est aussi américain.

Il est heureux que les acteurs soient convaincants dans leur rôle, sinon sur le « message » – s’il en est un – que seul « l’amour » sauve l’Humanité (amour = sexe aux Etats-Unis). Gros muscles et cœur d’artichaut dans un univers dominé par la technique, voilà la clé du succès. Le seul baiser du mâle sur les lèvres de la femelle aux ultimes secondes de l’action relie le passé au futur, l’humanité à l’entité supérieure.

Reste qu’entre temps le spectateur ne s’ennuie pas. Le troisième siècle après 1914 est filmé avec une panoplie d’effets spéciaux spectaculaires. Les taxis volent, les voitures de police sont équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes, les immeubles sont tout en hauteur pour échapper au brouillard (de pollution ?) qui stagne sur quelques dizaines de mètres au-dessus du sol, les appartements sont des cages métalliques aussi étroites qu’une cabine de sous-marin. Mais les chats ont une télévision pour eux (à nettement plus de 24 images par seconde, je présume) et les aliments se constituent tout seuls dans les fours.

Le récit commence en 1914 dans un tombeau de l’ancienne Egypte aux confins du désert. Un savant italien déchiffre un hiéroglyphe faisant état d’un cinquième élément en plus de la terre, du vent, du feu et de l’eau ; il annonce la visite d’un autre monde tous les 5000 ans. Un prêtre chrétien (pourquoi ?) est chargé de père en fils (spirituels) de garder le lieu et d’éloigner les importuns – par le poison s’il le faut. Une crypte abrite une statue de métal et quatre pierres, détonateurs d’une arme absolue contre le Mal absolu. Pour préserver la Vie, des extraterrestres appelés Mondo-Shawans débarquent en vaisseau récupérer les cinq éléments en prévision de la Première guerre mondiale. Ils déclarent au prêtre revenir dans trois cents ans.

Mais ce n’est que 349 ans plus tard (pourquoi 49 ans de plus ?) qu’un vaisseau spatial Mondo-Shawans demande à entrer dans l’atmosphère terrestre. Le président des territoires fédérés (Tommy « Tiny » Lister Jr.) – une sorte d’extension planétaire des Etats-Unis – autorise, mais le vaisseau est attaqué par des chasseurs venus d’outre-espace que personne n’a repéré (bravo les USA !) et explose, ne laissant aucun survivant. Seule une main de métal est retrouvée dans les débris ; elle contient quelques fragments d’ADN qu’un laboratoire (évidemment militaire) permet de cloner. Il reconstitue la créature qui est le cinquième élément, une jeune femme « parfaite » – sauf les cheveux carotte et la tronche de Neandertal… plus jument de melting-pot américain que déesse grecque. Elle a le cerveau pas vraiment plus futé qu’une autre, sauf qu’elle peut apprendre très vite une langue en lisant mots et traduction sur écran. Est-ce cela l’intelligence ? D’ailleurs, entre nous, les femmes dans ce film sont des pin-up qui n’ont que des attributs sexuels (jupe très courte, décolleté profond, seins pommés, ventre plat) – sauf la major qui fait déménageur soviétique et que Korben refuse comme épouse fictive.

Les politiques et les militaires voudraient conserver la rousse en cage pour mater ses formes sculpturales et la prendre en photo mais c’en est trop, elle s’échappe, douée de pouvoirs humains perfectionnés, et tombe dans le vide… sur le taxi que Korben (Bruce Willis), un ancien des forces spéciales, conduit à la révision. Sa femme l’a quitté et il vit avec son chat, un matou blanc câlin amateur de Jiminy croquettes. La fille carotte presque nue lui tombe dessus et son côté chevalier servant finit par prendre le dessus sur les règlements et autres injonctions de la police. Elle lui dit se nommer Lilou – Leeloo à l’américaine (Milla Jovovich).

Une planète rocheuse approche à grande vitesse de la terre en grossissant à chaque fois de tous les missiles envoyés pour la dévier ou la détruire. Le Mal va avaler le monde et le président Noir est convaincu par un prêtre (Ian Holm) successeur des gardiens du temple (égyptien) qu’il faut absolument retrouver les autres pierres qui complètent le cinquième élément pour actionner l’arme absolue du désert ; il brandit un manuscrit de cinq kilos qu’il avait par hasard dans la poche. Ce cinquième élément est la rousse nue qui vient d’arriver et qui est en de bonnes mains, puisque celles d’un ancien commando – américain. Le général conseiller (Brion James) mandate donc Korben pour cette mission presque impossible. Les pierres sont sur un bateau de croisière géant qui vogue sur l’atmosphère d’une planète, sponsorisé par la marque du chat, Jiminy Crocket. Le concours est truqué pour faire gagner Korben et l’y envoyer. La diva peu terrestre Plavalaguna (Maïwenn) a une voix cristalline et doit se produire sur scène ; elle est dépositaire des pierres qui n’étaient pas dans le même vaisseau crashé que le cinquième élément : ne pas mettre ses œufs dans le même panier est élémentaire.

Sur l’esquif gigantesque, la crise prend son essor, comme le film. Un animateur radio déjanté (Chris Tucker) fait tapette avec sa gorge découverte jusqu’aux épaules, son costume de strass et sa mèche afro oxygénée à la Elvis. Il réalise « la meilleure émission » de sa courte carrière au milieu des mitraillages et autres explosions, en suivant comme un toutou ce musclé à sang froid de Korben. Car les Méchants mandatés par le frustré avide de revanche Jean-Baptiste Emmanuel Zorg (Gary Oldman) sulfatent tout ce qui bouge pour récupérer la valise aux pierres apportée par la diva selon les écoutes effectuées chez le président par le marchand d’armes en tous genres. Ce sont des soldats bêtes et méchants à tête de cochon et mufle de chien (la totale en termes de mépris). L’homme de main de Zorg, une racaille des banlieues qui se balade torse nu sous sa veste de cuir noir mais n’a pas plus de jugeote qu’un pois chiche, n’est en effet pas parvenu à se faire passer pour Korben à l’embarquement pour la croisière – on n’est pas aidé quand on est frustré avide.

Mais les pierres convoitées ne sont pas où elles sont censées être et les quiproquos s’enchaînent aux gags. C’est sans conteste la meilleure partie du film ! Car la fin est mièvre, bien qu’haletante (dans tous les sens du terme). La créature rousse, blessée par Zorg, dépérit un peu plus en arrivant dans son apprentissage du globish à la lettre W (comme War, la guerre) et se demande s’il faut sauver l’humanité lorsque l’on voit ce qu’elle fait de la Vie. Il faut que Korben la baise (sur la bouche faute de temps) pour qu’elle consente à concentrer l’énergie anti-néant. Il la baisera ensuite complètement, mais en caisson pour la pudeur – évidemment puritaine yankee – tandis que le président patiente, tel une parodie de James Bond au retour de mission.

Ce film a tout dans les couilles et rien dans la tête mais on passe un bon moment hollywoodien si l’on est mâle, blanc et bon public. Même si le film ne vaut pas les Aventuriers de l’arche perdue ni Le retour de la momie chroniqué sur ce blog.

DVD Le Cinquième élément, Luc Besson, 1997, avec Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,  Chris Tucker, Luke Perry, Brion James, Gaumont 2008, 2h03, standard €7.99 blu-ray €29.39

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Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie

jerome arnaud wagner la femme de ma deuxieme vie
L’amour est plus fort que la mort ! Ce puissant mythe est revivifié en français contemporain par un cadre des médias admirateur de Love Story. C’est beau, entraînant, captivant – le lecteur ou la lectrice ont envie d’y croire. En près de 400 pages, ils le peuvent, s’isolant du monde comme dans une bulle irisée où ni le temps ni l’espace ne comptent plus. Un bel exercice romanesque qui poursuit un récit tristement véridique : la disparition de son épouse, écrite par l’auteur dans un précédent livre : N’oublie pas que je t’aime (2010).

Sans cesse, Jérôme-Arnaud ressasse la disparition de l’amante fusionnelle, Emmanuelle, disparue à 35 ans dans un hôpital pour cause de mauvaise administration. Elle lui a laissé deux enfants, garçons jumeaux de quatre ans qu’il va s’efforcer d’élever seul. Reviens mon ange (2012) s’égarait déjà vers le roman pour chanter le même amour, avec une tentation policière. Cette fois, l’auteur réunit les deux avec un brio sans conteste. Imaginez un couple idéal, beau, parisien, aimant, deux enfants ; un soir de Noël, l’épouse est séparée de son époux parce que la porte du métro bondé se referme avant qu’elle ait pu monter. Nul ne la reverra plus – ou plutôt jamais en chair et en os, mais peut-être en rêve, ou bien… A-t-elle disparue volontairement, puisque son corps n’a pas été retrouvé ? Sinon, qui peut être son assassin ?

Wagner écrit dans le troisième volume de sa (peut-être) tétralogie, sa conviction que rien n’est jamais perdu, que rien n’est perdu à jamais, que le mot « jamais » ne saurait exister. Un jour, quelque part, sur cette terre ou au-delà, les amants se rejoignent car l’amour transcende la mort… Mais ici-bas, en attendant, il faut bien vivre. Et c’est ce contraste qui donne du ressort à l’histoire. Raphaël a perdu Laura ; il ne l’oubliera jamais mais rencontre Aurélie ; il l’aime, ils se marient, elle est une mère pour les jumeaux orphelins, confortés jusqu’ici par leur parrain Marc (beau portrait de parrain, si utile à la construction des enfants). Aurélie n’est pas la femme de sa vie, mais la femme de sa deuxième vie : où vous apprendrez le distinguo subtil entre « âme jumelle » et « âme primordiale » – la première fusionne avec vous, la seconde vous complète. Mais c’est toujours l’Amour, peu importe quel vecteur il prend.

Ce romancier-philosophe de l’amour parsème son livre de citations des acteurs et chanteurs aussi profondes que la mode… Sa leçon du vivre est un kit pratique de survie pour ménagères de moins de 50 ans : il faut avant tout penser au présent, sans se perdre dans le passé ni fantasmer trop sur l’avenir. Mais cette philosophie de magazine fonctionne : on a envie d’y croire. Le présent, ce sont les enfants qui ont besoin d’un père, la seconde épousée qui a besoin d’être aimée, France-Télévision qui a besoin d’un professionnel, la police qui a besoin de poursuivre l’enquête.

La vision de l’auteur, écrivain dès l’âge de 11 ans mais baignant dans la com, reste désastreusement américaine. Ce français qui écrit est acculturé, brossant sans nuance un portrait « d’inspecteur » de police issu des romans noirs newyorkais des années 50 avec imper, chapeau et whisky, une image surréaliste de policiers sortant « leurs colts », un autre portrait de psychiatre suisse allemand de caricature qui établit un diagnostic au mépris de toute procédure réaliste, un idéal typiquement américain monomaniaque de « transparence » dans le couple, une vision hollywoodienne de la mort comme couloir des âmes vers le paradis où « Dieu » les accueille, un sentimentalisme d’amour fusionnel rose bonbon à la Love Story

Le lecteur littéraire et français voit qu’on se moque un peu de lui, au moins dans l’absence de cette obsession – pourtant elle aussi bien américaine – du détail vrai : il y a bien longtemps en France que l’on ne dit plus « inspecteur » mais lieutenant ou capitaine, et les policiers parisiens n’ont jamais été armés de « colts » mais d’un bon vieux Sig-Sauer. Il aurait suffit de solliciter les deux ados de l’auteur, probablement adeptes de Wikipedia, pour l’apprendre en deux minutes… Légèreté française ? Relecture non travaillée ? Inculture de masse ? C’est un peu dommage, d’autant que p.219 Aurélie évoque devant les enfants de 10 ans l’accusation de meurtre portée contre leur père sans que ceux-ci n’y fassent attention ni s’en émeuvent le moins du monde ! Est-ce bien réaliste ?

jerome arnaud wagner et jumeaux

Mais au total le positif l’emporte. Il y a du romanesque, de l’idéal et de l’action. Le roman est dynamique et généreux, il laisse confiant en l’avenir et dans l’amour entre les êtres – malgré tout. « L’amour, c’est Dieu lui-même (…) Et il a tous les visages » p.233. Le mot « Dieu » peut désigner l’énergie qui meut l’univers, comme le croyaient les stoïciens, ou Brahman, l’esprit de l’univers, comme le croient les yogis – chacun met ce qu’il croit dans ce concept-valise accessible sans avoir fait d’études.

Amour en couple, reconstruction après décès du partenaire, fidélité dans le mariage, attention portée aux enfants – ces valeurs de tradition sont ici revivifiées et actualisée d’un souffle salvateur. Ni le superficiel de la baise, ni le virtuel des « amis » ne remplacent les véritables relations humaines. Ce n’est rien de le dire, c’est mieux avec talent. La raison n’est rien sans les passions, qui elles-mêmes ne sauraient vivre sans les pulsions. L’amour est cette synthèse qu’opère « l’intelligence du cœur ». Et ce beau roman d’amour, malgré tout, emporte sur ses ailes.

Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie, 2014, éditions Les nouveaux auteurs, 388 pages, €18.00

 

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