
Tiré du roman du même nom du britannique Simon Brett, paru en 1984, ce film à l’humour noir vilipende la perte de l’humanisme portée par la technique. Dans les années 1980, « l’efficacité » (efficiency) exigée par la course à la rentabilité avait saisi les entreprises. Les ordinateurs de bureau venaient de faire leur apparition (dix ans avant la France, j’en témoigne). Le personnage principal du film, Graham Marshall (Michael Caine) en est la victime.
Il est le directeur-adjoint du marketing d’une grande boite de publicité et guigne le poste de directeur, prochainement libéré par la mise à la retraite de son patron George Brewster (John McMartin). Sa femme Leslie (Swoosie Kurtz) est avide de plus de fric, une caricature d’épouse américaine égocentrique qui ne fout rien d’autre que de se pomponner et muscler son corps avec « des appareils ». Elle a pour cela acheté un « escaladeur », un truc inutile qui mime la montée des escaliers (sans la descente). A chaque fois qu’elle le met en route, cela fait sauter les plombs de la baraque, d’apparence cossue mais le système électrique en ruines ; il faudrait tout changer, et pour cela avoir du fric. Leslie reproche continuellement à son mari son manque apparent d’ambition et de volonté, ce qui l’agace prodigieusement.



Hélas ! Graham, trop assuré de succéder à George, ne voit pas monter un jeune loup aux dents longues (pléonasme), Bob Benham (Peter Riegert). Il n’est pas plus compétent, mais il ose plus et utilise les nouveaux outils informatiques, donc il séduit par sa radicalité le haut patron qui voudrait faire bouger les choses, car si l’on ne bouge pas, on décline. Tropisme bien yankee que cette bougeotte pour la bougeotte, déjà en germe dans les années Reagan. George apprend à Graham qu’il n’a pas été choisi pour lui succéder, et il est dévasté. En attendant le métro, il est pris à partie par un mendiant collant qui le harcèle pour être « généreux ». A-t-on été « généreux » avec lui, aujourd’hui ? La société est impitoyable et l’homme est un loup pour l’homme. A chacun de faire son trou, le mendiant n’a qu’à aller solliciter ailleurs. Comme il insiste en le prenant par la cravate, Graham le repousse et la loque passe sous la rame de métro qui entre bruyamment en station. Il ne l’a pas voulu, mais cela s’est fait. Il est étonné que la foudre ne le réduise pas en cendres ; il se demande pourquoi cela ne lui fait au fond ni chaud, ni froid.
Il se dit que c’est la nouvelle façon d’agir dans la société américaine de son temps, et que se laisser faire est se rendre esclave des décisions arbitraires des autres. Pour se venger de ceux qui lui en veulent, il va planifier leur mort. Comme il a failli être électrocuté par le système électrique de la cave, il « apprend » à son épouse Leslie à réparer les plombs elle-même et « aménage » le cour-circuit inévitable lorsqu’elle va y toucher. Lors d’un déplacement à San Francisco pour assister à une conférence sur les méthodes de rentabilité que son nouveau patron Bob lui a imposé, Leslie monte sur son escaladeur aussi snob qu’inutile, fait sauter les plombs, descend à la cave les remettre, et se prend une décharge létale. Ce n’est pas Graham le coupable, mais la cave qui se rebiffe face à l’écervelée : premier succès. Le lieutenant de police Laker (Will Patton) se pose quelques questions, mais l’alibi du mari est très solide, et aucune preuve matérielle n’existe.



Bob les avait invités un week-end, Graham et Leslie, pour faire un tour sur son voilier, tout fier de présenter sa réussite : gros salaire, belle maison de campagne, hardi bateau, épouse mannequin. Cette vanité met en rage Graham, qui projette sa mort. Il la planifie méticuleusement en prenant la carte de location de voiture d’entreprise qu’a George, lorsqu’il le ramène bourré chez lui après son pot de retraite. Il se procure auprès du grouillot affecté au courrier des somnifères pour endormir sa maîtresse Stella (Elizabeth McGovern), qui en pince pour lui après la mort de sa femme. Il se rend au bateau de Bob et piège le roof en allumant le gaz à l’intérieur et en collant deux allumettes à friction sous l’ouverture soigneusement fermée – ce qui déclenchera inévitablement l’explosion. Il élimine ainsi d’un coup son patron et l’informaticien inutile qu’il lui a imposé dans son bureau.
Mais il est trop confiant. En rendant la voiture de location, il oublie son briquet plaqué or que lui a offert George, afin qu’il ait toujours du feu pour allumer le patron lorsqu’il sort un cigare. Le tort de George a été d’être toujours conciliant ; la nouvelle société impitoyable exige la force, pas la bienveillance ; l’égoïsme sacré, pas le travail en équipe. Déjà Trump pointait sous Reagan. Résistez, et vous êtes considéré par le tycoon ; pliez, et vous êtes considéré comme un p’tit con. Bob éliminé, le patron propose « à titre provisoire » le poste de directeur à Bob. Il le saisit et joue le jeu : il propose d’éliminer une bon tiers du service, car trop de gens sont inutiles selon lui, ce qui plaît beaucoup au patron. Lequel n’a pas de bateau mais indique, en passant, qu’il pilote un avion lors de ses loisirs. Cela donne des idées au désormais ambitieux Graham Marshall. Il le fera sauter en plein vol pour prendre sa place.

Pendant ce temps, le lieutenant de police Laker poursuit son enquête, inquiet de voir les morts se multiplier autour de Marshall. Mais il n’a pas de preuve. Leslie confirme que Graham était bien avec elle la nuit où le bateau a été préparé avant de sauter, qu’ils ont couché ensemble et qu’elle s’est réveillée à son côté, la tête pâteuse et ne se souvenant de pas grand-chose. Laker lui laisse sa carte au cas où. Et, de fait, elle s’aperçoit que Graham a perdu son briquet plaqué or bien reconnaissable ; elle se rend compte aussi que l’objet réapparaît dans un courrier de la société de location d’autos adressé à George, trouvé sur le tableau de bord. Elle sait donc que Graham lui a menti et contacte Laker. Mais Graham l’a vue et la suit dans le métro. Sur le quai, il la confronte et… pour éliminer tout témoin, va-t-il la pousser comme le mendiant ? Je vous laisse deviner. Au même moment, George qui n’avait pas reconnu avoir loué la voiture, et déprimé par sa mise au rebut, avale la boite de somnifères que lui a laissé Graham.
Un bon thriller, avec une fin immorale, ou plutôt dans la nouvelle morale des loups de la finance nés avec les années 80 (y compris en France). Tout pour ma gueule, piétinez les concurrents, séduisez les patrons pour mieux les enfoncer et prendre leur place, que le plus égoïste et celui qui ose le plus gagne. L’humanisme ? Vous rigolez, c’est pour les midinettes et les lâches. Place aux « affaires », au fric, au pouvoir. Tout est bon pour la gagne : « couchez, soudoyez, éliminez » ! On dirait une pub pour eau minérale, la nouvelle pureté santé. Mais c’est cela, la vie à la mode yankee : être le plus fort et écrabouiller tous ceux qui se mettent en travers de vos désirs. Réjouissant…
DVD Business oblige (A Shock to the System), Jan Egleson, 1990, avec Michael Caine, Swoosie Kurtz, Elizabeth McGovern, Peter Riegert, Elephant Films 2026, doublé anglais, français, 1h25, €16,99, Blu-ray €19,99
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TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice
Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)