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Echec du social et du démocrate

La revue Gallimard Le Débat, dans son numéro 209 de mars-avril 2020, propose un dossier de réflexion sur « la gauche face à l’avenir ». Les contributions sont inégales, parfois se répètent, mais émergent quelques idées fort intéressantes à qui veut comprendre pourquoi la social-démocratie est en échec dans toute l’Europe, et particulièrement en France.

L’idée générale est que le mouvement économique du monde, porté par les Etats-Unis, dérive vers l’inégalité sociale (les plus qualifiés parisiens et la finance revalorisés, les moins qualifiés et les provinciaux dévalorisés par le numérique) et vers la destruction accrue de l’environnement (produire toujours plus, vendre toujours trop, remplacer artificiellement par obsolescence programmée), tout en évidant la souveraineté nationale par des traités internationaux, depuis l’Union européenne aux normes juridiques contraignantes jusqu’aux traités de « libre-échange » négociés par les technocrates loin du peuple. D’où chômage des vieux ouvriers et précarité des jeunes mal qualifiés… qui se tournent alors vers les partis extrêmes : extrême-droite pour les vieux peu cultivés, extrême-gauche pour les petits intellos déclassés.

« L’échec de la gauche de gouvernement s’explique d’abord par l’incapacité de ses représentants à rendre intelligibles les profondes mutations des sociétés occidentales au cours des quatre dernières décennies » (1980-2020), martèle Benjamin Vendrand-Maillet, diplômé de Cambridge. L’échec de Jospin l’avait montré, l’échec de Hollande fut pire.

Les deux chocs pétroliers (1973 et 1979) ont terminé les Trente glorieuses de la croissance forte et inclusive, tandis que l’échec du communisme à l’Est jetait la suspicion sur les injonctions d’Etat, potentiellement totalitaires. Par effet de balancier, l’individualisme libéral a chassé le progrès collectif et les luttes sociales au profit de l’autonomie de l’individu rationnel, donc responsable de lui-même. A la puissance publique de lui donner les capacités, pas des emplois, ce que prônaient le centre droit et la droite. D’où Macron après Sarkozy ; Fillon serait allé probablement au-delà, vers plus de responsabilité individuelle et moins de sécurité sociale.

L’illusion du PIB fait que la croissance moyenne – déjà faible – ne dit rien de ses bénéficiaires : or la croissance est forte pour une frange de plus en plus étroite d’individus (financiers, informaticiens, consultants en organisation, stars des médias et de l’écran, chanteurs vendus comme des paquets de lessive, footeux portés au pinacle de la société du spectacle…) tandis qu’une stagnation allant vers la précarisation et la marginalisation est le lot d’une majorité de plus en plus vaste. D’où la révolte fiscale en « sac de pommes de terre » des gilets jaunes, composés principalement des classes moyennes déclassées, des petites villes et des petites retraites – mais incapables de s’unir pour proposer une alternative collective.

L’illusion de la technologie, née à la Renaissance et florissante au XIXe siècle jusque dans les années soixante dans la science-fiction, est que seul vaut ce qui est calculable, probabilisable et contrôlable. Tout le reste n’est rien, à commencer par l’humain. La société influe-t-elle sur la technique ? En tout cas la technique influe sur la société : tout ce qui est techniquement possible sera un jour réalisé, malgré les comités d’éthique et autres garde-fous provisoires. L’informatisation de tout a ceci de cocasse que les « services publics » ne suivent plus : réseau encombré, serveurs sous-dimensionnés, embouteillage au traitement (l’Assurance-retraite bloque dès l’envoi de deux ou trois documents numérisés, la Mairie de Paris a déconnecté ses « services en ligne » tant vantés sur le site officiel). D’où aussi la dévolution progressive du pouvoir aux algorithmes (ainsi Pôle emploi vous « désinscrit » automatiquement sans prise de contact préalable si certains critères automatiques sont remplis), et le « capitalisme de surveillance » qui vise à prédire les comportements pour vendre, surveiller et punir (notamment en Chine où le parti unique domine la technique d’efficacité capitaliste à son profit). L’homme-machine de La Mettrie redevient d’actualité, les travailleurs n’étant plus guère que des auxiliaires des ordinateurs, smartphones et oreillettes qui guident leur temps. Ce qui ne se mesure pas n’existe pas. D’où les « évaluations » sans cesses sollicitées pour un oui ou pour un non, du e-commerce au salarié, de l’image de marque au produit acheté, du service commercial aux gîtes ruraux. Les Français, formatés très scolaires, adorent : sans mesurer combien cela se retourne contre eux. Quand ils « donnent leur avis » ou cliquent sur « j’aime » en croyant être libres, ils sont fichés, mesurés, paramétrés – en un mot empêtrés dans une suite de liens qui font sens à qui veut les contrôler. Des courriels et des démarchages téléphoniques suivent. Et ils s’en étonnent !

L’illusion de la mondialisation fait que l’on exige de s’adapter toujours plus vite et toujours au mieux. Les voyages sur les plages paradisiaques au bout du monde – quinze jours par an – ne sont que la faible contrepartie d’un dressage permanent pour éviter tout retard au rythme de vie trépidant exigé par le système, ou de décalage sur les compétences requises sans cesse étendues. « Il faut » rester en forme, performant, au top, branché, jeune, à la page, à la mode, in – en bref sans cesse plus royaliste que le roi, à la pointe de la tendance. Mouvement qui va comme un donné, sans discussion ni débat, du « c’est comme ça » au TINA (there is no alternative). Vers quel mur ? Humain ou ressources ?

Les institutions démocratiques ne sont plus qu’apparence car de plus en plus de choses se décident en dehors d’elles, d’où l’impression de Complot planétaire de mystérieux « maîtres du monde » qui rejoignent souvent le faux grossier russe des Protocoles des sages de Sion. « Ils » sont partout, « ils » nous volent notre sang, notre travail, nos enfants, « ils » nous méprisent et nous tuent par leurs cadences, leurs poisons et leurs impôts. Le doute est mis par les « vérités alternatives » (ce qui est vrai est ce que je crois, pas les faits), les détournements de vidéos et les trucages de photos sur le net, les rodomontades des coqs politiciens à la Trump, Bolsonaro et Erdogan (chacun trouvera en son propre pays des exemples). Les outils d’autonomie collective sont accaparés par une élite autoproclamée de technocrates et techniciens qui contrôlent l’agenda, les règles, les finances et l’action publique. La réforme ou l’innovation se substitue au progrès, le projet électoral court-terme remplace une certaine idée de la France.

Avec tout ça, comprenez que votre fille est muette ! La « gauche » est aussi gauche que son nom et seuls les chamboule-tout qui naissent attirent l’attention. Alors que ce que veut le peuple, au fond, reste toujours la même chose : économie de gauche, culture de droite – participation et redistribution de la valeur ajoutée et maintient d’une identité culturelle ouverte.

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Anne Perry, Lisson Grove

Pour ce 26ème tome des aventures de Thomas Pitt, inspecteur à la Special Branch, et de sa femme née dans la bonne société Charlotte, Anne Perry quitte les salons pour le terrorisme politique. Nous sommes en 1894 sous la reine Victoria et les socialistes internationalistes veulent avant tout déstabiliser les vieux empires.

La France de Robespierre a donné le la en coupant la tête à son roi, emprisonnant et expropriant ses aristocrates, et en sombrant dans la surenchère paranoïaque de la Terreur. L’empire d’Autriche-Hongrie se délite, l’empire de Russie explose en attentats fréquents, l’empire allemand sous la férule prussienne, devient une dictature sociale. Reste le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande et ses possessions des Indes et d’ailleurs.

Les révolutionnaires ne manquent jamais de relais dans la bonne société pour les aider. Ceux-ci croient – bien naïvement – accéder au pouvoir renouvelé, leurs compétences leur semblant indispensables. C’est rarement ce qui se produit dans l’histoire… L’élite précédente est toujours balayée et les renégats massacrés ou engoulagués comme les autres. Mais l’ambition, comme l’amour, est aveugle.

Voici donc Pitt emmené en France à la poursuite d’un suspect qui vient d’assassiner un informateur, tandis que son patron Narraway est accusé de détournement de fonds. La voie serait-elle libre pour les socialistes réunifiés sur le coup ? Les rapports sont en effet alarmants. Les sectes révolutionnaires qui se haïssent et s’excommunient mutuellement d’habitude semblent renouer amitié sous la pression d’un dessein supérieur. Qui tire donc les ficelles à haut niveau ?

Anne Perry, 73 ans, a trop vu comment se terminaient les révolutions socialistes pour être révolutionnaire. Mais elle n’est pas pour cela conservatrice. Son message – très anglais – est diffusé plusieurs fois durant le récit. « Je suis en faveur des réformes, monsieur, pour de nombreuses raisons. Mais la violence n’est pas un bon moyen d’agir, parce qu’elle n’en finit jamais. Si on exécute le roi, on se retrouve soit avec un dictateur religieux comme Cromwell, dont il faut se débarrasser à son tour, soit avec un monstre comme Robespierre à Paris et la Terreur, et Napoléon après. Au bout du compte, il y a de nouveau un roi. » La voie législative des Fabians – ces socialistes syndicaux qui deviendront les Travaillistes – début à peine dans l’Angleterre de 1894.

Les convenances et le complot modulent un récit d’action où Pitt n’est pas le seul à payer de sa personne. Charlotte s’en mêle, devant trouver in extremis une nouvelle bonne de confiance pour garder ses enfants qui ont grandi : Jemima a 13 ans et Daniel 10. La tante Vespasia n’est pas à court d’idée malgré son âge canonique – qui est celui de l’auteur… Une fois de plus nous ferons la connaissance à quelques mètres de la reine Victoria, petite et fripée, tout en noir, l’honneur personnifié.

Anne Perry, Lisson Grove, 2010, édition française 10-18 Grands détectives avril 2010, 439 pages, €8.80 e-book Kindle €10.99

Les romans policiers historiques d’Anne Perry déjà chroniqués sur ce blog

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Grande peur ravivée par le Covid

Le phénomène social de la « Grande peur » agite périodiquement le peuple dans l’histoire. Il suffit d’observer aujourd’hui les attitudes de répulsion des autres quand vous les croisez dans la rue (en-deçà de deux mètres), le foulard intégral remis au goût du jour en dépit de la loi de 2009 sur le voile dans l’espace public (avec Marine Le Pen en femme voilée allant reflorer la Jeanne !). Certains portent en outre lunettes, capuche et gants au cas où vous auriez la peste en sus du Covid. Je suis persuadé que certains mâles ont même enfilé une capote (on ne sait jamais !) : « sortez couverts », ils se souviennent.

Les masques pour tous ont immédiatement (et en France seulement !) provoqué l’ire des « syndicats » d’infirmières et autres « soignants » qui se voient d’un coup dévalorisés dans la rue parce qu’ils ne portent plus leur signe distinctif de Héros : le masque comme un cimier glorieux. Une sorte de marque d’honneur qui leur était jusqu’ici exclusivement réservée et qui les distinguait du vulgum pecus réduit à subir. Mais oui, le masque pour tous, c’est démocratique ! Et très utile à la santé… de tous ! Ces ignares hors de leur domaine, éduqués par Mélenchon en économie, confondent allègrement flux et stocks, commandes qui arrivent enfin et complot d’accapareurs ! Les mythes éculés de la Révolution ont la vie dure. Le gouvernement devrait penser à leur accorder un badge bien reconnaissable marqué « soignant » en lettres d’or de cinq centimètres de haut sur un fond rouge sang pour panser leur vanité blessée. Les sociétés égalitaires ont toujours retrouvé à un moment ou à un autre le sens des « distinctions » : héros de l’Union soviétique, pins à l’effigie du Grand timonier, médailles militaires, badges scouts… Les privilèges, au fond, chacun aime ça.

Quand aux névrosées obsessionnelles (je l’ai vu surtout chez les femmes), elles ne cessent de passer de la lingette alcoolisée sur tout ce qu’elles touchent, du chariot de supermarché à l’emballage des pommes et aux touches de l’appareil à cartes : pourquoi ne portent-elles pas plutôt, comme moi, des gants jetables ? Je songe aux gestes « barrière » des nobles de Pékin, dans la Chine impériale, qui portaient d’immenses chapeaux garnis de tiges pour éviter que quiconque n’ose les approcher de trop près. Le barrage sanitaire devient vite un barrage social, engendrant méfiance, prophylaxie et soupçons. Rien de tel que le mépris pour engendrer une révolte.

La Grande peur de la Bête (Satan lui-même, invention d’église), aurait donné paniques et croisades autour de l’an mille de l’ère chrétienne. Mais il s’agit de l’interprétation millénariste de l’Apocalypse par saint Augustin car Jean de Patmos lançait un message d’espoir selon Jean Delumeau (L’Express 23.09.1999) : le retour du Christ sur la terre pour un règne de justice de mille ans. C’est Michelet qui en fit le mythe de la Grande peur qui nous reste à l’esprit, alors même que les neuf dixièmes de la population médiévale ne savaient pas lire et qu’ils ne connaissaient ni l’année, ni la date du jour, ni celle de leur naissance. « L’an mille » était donc un temps nébuleux, pas un événement précis ou marquant – sauf peut-être chez les clercs, volontiers enfiévrés de continence et confinés à macérer entre eux. L’Apocalypse de Jean n’est d’ailleurs devenue livre canonique chrétien qu’au XIVe siècle…

Le terme de Grande Peur a été donné en priorité aux insurrections paysannes de 1789 par les historiens marxistes qui faisaient commencer la France sociale moderne à ce moment – en oubliant, comme aurait dit Marc Bloch, le sacre de Reims. Tout vient alors des campagnes, comme aujourd’hui les gilets jaunes. Les mauvaises récoltes (les mauvais salaires et prestations) engendrent la pénurie, donc les théories du Complot. Des racailles (appelés jadis « vagabonds ») sont grossies et déformées par l’imagination pop en « armées » de brigands. Il se propage la rumeur (par les réseaux sociaux d’époque) qu’à Paris une « Saint-Barthélemy des patriotes » a lieu : un grand massacre CRS de gilets jaunes, dirait-on sur Twitter. L’alarme se répand et naissent les inévitables dommages collatéraux (pas perdus pour tout le monde, resquilleurs, détrousseurs et Black Blocs de l’époque) : pillages, émeutes, attentats, incendies, viols. Les symboles du pouvoir social, alors châteaux et abbayes, aujourd’hui préfectures, palais de la République, avenues prestigieuses, banques et grands magasins, sont envahis et dévastés.

La Grande peur du « Boche » en 40 (qui a engendré l’Exode) a été suivie (aux Etats-Unis surtout) de la Grande peur de l’apocalypse nucléaire après-guerre, tandis que l’envolée des cours du pétrole à la fin des années 70, suivie de la récession occidentale et son chômage chronique dont les délocalisations mondialisées ne sont qu’un avatar, ont engendré une Grande peur du déclin inexorable de l’Occident. L’immigration arabe, touchant à la bite et au couteau – ces instruments vitaux du viril – a créé chez les Blancs déclassés, divorcés et en manque d’enfants (combien de gosses chez Renaud Camus ?), la Grande peur hantée d’un Grand remplacement. Plus récemment, avec les tempêtes, les ouragans, les incendies, les catastrophes industrielles (dont Tchernobyl et Fukushima), la Grande peur est celle du climat et de « la Terre qui se venge » dans une Apocalypse prédite par les textes bibliques – jusqu’au virus grippal issu des coucheries incestueuses des hommes et des bêtes en Chine qui a fait jusqu’ici autant de morts que la grippe de 1957 sans engendrer alors de Grande peur (on avait d’autres soucis, à commencer par la guerre civile en Algérie, département français qui allait encourager le putsch des généraux). Même le Sida n’était censé toucher que les déviants (« juste » châtiment divin pour avoir bafoué les Commandements du Père fouettard Jéhovah de ne coucher qu’avec l’unique femme sacralisée devant Lui par le curé).

Aujourd’hui est différent : on joue à se faire peur. Le confinement rend con, finement. Ressasser entre soi les mêmes rengaines paranoïaques n’améliore pas le jugement. Au contraire : la raison se perd au profit de la croyance en tout et n’importe quoi. L’imagination, laissée à elle-même la plupart du temps par le chômage partiel (ou intégral pour les fonctionnaires, payés à rester chez eux jusqu’au dernier centime), travaille (elle) : « on » l’avait bien dit, « on » nous cache des choses, « on » aurait fait mieux, oh, là ! là !

Or, si l’empire inca s’est effondré à cause de la variole et l’empire des Yuan au profit des Ming en Chine à cause d’une épidémie, les différentes pestes et choléras en Europe n’ont rien changé au monde du temps. Le commerce avant tout : la santé, c’est bien, mais celle de l’économie, c’est-à-dire de toute la société dans sa survie, c’est mieux. L’être humain est social et a besoin vital d’échanges. Le commerce en est un, celui des marchandises, et la culture un autre, qui se diffuse aujourd’hui par l’industrie (de la presse, du livre, des concerts, des raves, des spectacles, des réseaux), tout comme les lieux de sociabilité que sont les bars, café, restaurants, théâtres et stades – ou le tourisme. La frénésie de purification ne dure qu’un temps. Une fois éradiqués les boucs émissaires dans la panique, la promiscuité entre égaux retrouve ses droits, parfois entre sectes du même gourou : « le monde ne peut que penser comme moi ». Quitte à bâtir une maison de pierre plutôt que de paille, pour résister au loup méchant, comme dans les Trois petits cochons – ce que Trump entreprend, tonitruant, en fermant les frontières.

La peur, selon le sociologue historien Norbert Elias, est le mécanisme qui permet aux structures élémentaires de la société d’être transmises aux psychologies individuelles. Les peurs sont intériorisées pour que chaque personne se trouve en phase avec sa société dans sa culture. Selon les biologistes, les souvenirs des traumatismes se transmettent de génération en génération par l’épigénétique (Brian Dias, université Emory d’Atlanta, in La Recherche, janvier 2015) ! Dès lors, la Révolution de 1789, la Grande guerre de 14-18, la honteuse Défaite de 40 et son Exode rural, les guerres perdues coloniales, les attentats islamistes, sont des marqueurs français plus profonds qu’une épidémie : ils viennent des humains, pas du destin; des élites défaillantes ou de la lâcheté du peuple. Car d’autres pandémies, nous en auront dans le futur.

Mais la vie continue, elle continue toujours, et il faudra reprendre le collier comme avant, même si quelque chose aura changé (peut-être) dans les mentalités. Un recentrage sur les vrais métiers (alimentaire, santé, artisanat, communications numériques ?) au détriment des futilités (foot surévalué et surpayé, « spectacles » sans intérêt, spéculation financière vide ?), retour aux vrais amis et aux proches (bien oubliés jusqu’ici dans le « virtuel » et les EHPAD ?), bifurcation politique (plus de souverainisme, plus d’achat français et local, cesser de jargonner globish, aspiration à plus de participation, de décentralisation, de parler franc ? de « solidarité » réelle peut-être ?), désurbanisation possible (pour les nantis qui peuvent financer deux résidences ou travailler à distance ?), voire retour à la terre, sinon à « la nature » (concept flou) ?

Une Grande peur marque toujours ; mais elle n’a pas forcément de conséquences directes. Juste une cristallisation des tendances sous-jacentes peut-être, une accélération des remises en causes restées jusqu’ici latentes. Le monde de demain ressemblera à celui d’hier, malgré les utopistes ; le capitalisme restera cette technique inégalée d’efficacité économique applicable en tout, malgré ceux qui annoncent sa chute… depuis deux siècles ; la mondialisation se poursuivra, un peu différente sur certaines chaînes de valeurs, mais inexorable malgré les écolos qui chantent déjà victoire ; les particularismes nationalistes et identitaires s’exacerberont en réaction, malgré les incantations à « gauche ». Il est fort probable que les clowns qui gouvernent soient réélus car ils racontent la « belle histoire » que la majorité veut entendre, même si le conte a souvent peu à voir avec la réalité ; il est fort probable que les oppositions, aujourd’hui nulles, restent dans leur nullité et leur opposition, ici ou ailleurs – pour cause de nullité sans remède à échéance connue et d’opposition systématique qui déconsidère leur soi-disant projet.

Mais nous aurons vécu quelque chose, une période inédite dans l’histoire ; nous nous serons recentrés sur nous-mêmes et nos proches, forcés à confiner, ce qui peut inciter à penser par soi-même au lieu de suivre les hordes ou les modes. Qui sait ?

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Interstellar de Christopher Nolan

Sorti avant l’ère Trump, ce film montre la schizophrénie américaine : d’un côté le repli archaïque sur sa ferme autarcique ; de l’autre la fascination pour la technologie et les étoiles.

Cooper (Matthew McConaughey), un ingénieur ex-pilote de navette de la NASA, s’est reconverti en planteur de maïs dans la ferme familiale mais n’a de cesse que de réparer les égreneuses et de suivre un drone de surveillance jusqu’à le faire se poser. Il a toujours son père mais sa femme est morte d’une tumeur au cerveau que la médecine n’a pas su détecter à temps. Car « la science » a été délaissée et même l’épopée lunaire des missions Apollo sont désormais caviardées dans les manuels scolaires. Le politiquement correct veut qu’elles n’aient été qu’une mise en scène destinée à pousser l’Union soviétique à se ruiner pour faire pareil. C’est exactement ce que prône une majorité de trumpiens, fermiers ignares haineux de tout ce qui dépasse leur niveau basique des trois B (bite, bière, baston) et qui voient un complot dans tout ce qui en sort.

Le climat s’assèche et des tempêtes de poussière empêchent régulièrement toute vie normale tandis qu’elles font crever le maïs. Je m’étonne d’ailleurs que cette référence au Dust Bowl des années 30 montre en même temps des champs de maïs très verts : chacun sait que le maïs demande beaucoup d’eau – et la sécheresse qui cause les tempêtes de poussière est incompatible avec ce genre de plante. Mais cela permet un beau décor et une action prenante en pick-up V8 sans rien voir, pilotée par Tom le gamin de 15 ans (Timothée Chalamet) tandis que le père est obnubilé par le drone qu’il tente de capturer.

Mais la poussière a du bon. Alors que le père ramène ses enfants des écoles où le directeur de Tom lui barre l’accès à l’université au prétexte que le pays a besoin de fermiers producteurs de nourriture et pas d’ingénieurs, et où l’institutrice de Murphy, sa fille de 10 ans (Mackenzie Foy), blâme son affirmation non politiquement correcte que les hommes sont bien allés sur la lune, la poussière dessine des raies dans la chambre où la fenêtre a été laissée ouverte. La fillette croit aux fantômes : ils poussent des livres dans la bibliothèque, formant des espaces comme des traits et des points en morse. Mais Cooper, au vu des lignes de poussière, en déduit qu’il s’agit plutôt d’un langage binaire. La gravitation permet une forme de communication avec une intelligence.

Traduites ainsi, les lignes donnent des coordonnées GPS. Lorsque le père s’y rend, avec sa fille qui s’impose dans la voiture, les deux découvrent une base secrète de la NASA, inconnue du grand public ignare et hostile. Une certaine écologie réactionnaire veut en effet revenir à la ferme des débuts et rester en « paradis » sans plus jamais bouger, espérant que le Seigneur les épargnera. Ce n’est pas le cas des meilleurs scientifiques rescapés du tournant bigot. Eux veulent sauver l’humanité, du moins son avenir, en cherchant une planète habitable dans l’espace. Il faudrait au moins mille ans de voyage, rétorque Cooper, mais non affirme John Brand (Michael Caine) qui fut autrefois son professeur : un trou de ver a surgi près de Saturne il y a quelques décennies et permet probablement de passer dans une autre partie de l’univers par un raccourci. Ce trou hypothétique de la physique relie deux feuillets distincts de l’espace-temps : trou noir qui absorbe d’un côté, trou blanc qui expulse de l’autre.

Brand mandate Cooper comme pilote pour une expédition destinée à trouver cette planète favorable à la vie humaine. Plusieurs expéditions sont déjà parties sonder mais aucune n’est revenue, envoyant seulement quelques données. La Terre va s’appauvrir et l’humanité est condamnée à échéance d’une génération. D’où deux plans : le plan A est le vaisseau spatial Endurance que va piloter Cooper pour trouver la bonne planète et l’ensemencer d’humains via les couveuses qui emportent des embryons au patrimoine génétique diversifié ; le plan B est l’envoi d’une véritable station spatiale qui permettrait d’emporter une grande part de l’humanité actuelle vers les planètes. Mais le B, s’il est plus humaniste, est aussi trop ambitieux : pour l’instant, l’équation pour faire passer un tel vaisseau via la gravitation n’est pas résolue.

Hanté par les étoiles et résolu à ne pas s’enterrer dans la vie de fermier, Cooper accepte la mission, malgré sa fille de 10 ans qui le supplie de rester, arguant même que « le fantôme » a tracé les lettres STAY (reste) au travers des livres sortis des rayons. Tom et Murphy sont confiés au beau-père (John Lithgow) et le pick-up V8 entre les mains du fils, ravi. Seule Murphy en veut à son père de l’abandonner. Elle n’aura de cesse, en grandissant, de chercher ses traces via la science tandis que son frère se contentera de la ferme où il produit des plantes qui meurent et des fils qui s’affaiblissent. Une inversion des rôles typique de l’époque féministe aux Etats-Unis : la fille dynamique et scientifique, le garçon conservateur et producteur.

La relativité change les âges relatifs dans l’espace ; Cooper reste jeune tandis que ses enfants vieillissent. La mission ne se passe pas sans incidents. L’équipage de quatre, plus le robot TARS, met deux ans à rejoindre Saturne et le trou de ver. Après, c’est l’inconnu. Amélia Brand (Anne Hathaway), fille du professeur, et les astronautes Romilly (David Gyasi) et Doyle (Wes Bentley) plongent dans le trou avec Cooper et assistent à une déformation d’espace-temps. Amelia aura même la sensation d’avoir serré la main d’un « être » en tendant le bras.

La première planète signalée comme pouvant abriter la vie est très proche du trou noir surnommé Gargantua et l’atterrissage est délicat, mettant en jeu tout le talent du pilote. Mais la planète est entièrement couverte d’eau, que des vagues gigantesques parcourent. La mission précédente s’est crashée et seuls des débris subsistent. Amelia manque de compromettre la suite en voulant absolument rapporter une boite noire alors que la vague arrive au galop. Elle n’a que le temps de regagner la navette avec le robot alors que Doyle, trop lent, y reste.

Il faut alors explorer une autre planète possible. Amélia, amoureuse d’Edmunds, développe une théorie sur l’amour transcendant le temps et l’espace pour qu’ils choisissent cette planète possible. Mais Cooper a envie de garder du carburant pour revenir sur terre, selon ce qu’il a promis à ses enfants et Romilly ne croit guère à la planète Edmunds. L’Endurance se dirige donc vers la planète Mann. Celui-ci (Matt Damon), ne gardant plus espoir de revoir un humain, s’est mis en hibernation dans son sarcophage et l’équipage le réveille. La planète est belle mais aride et glacée. Y aurait-il quelque part un sous-sol avec moins d’ammoniaque dans l’air ? Mann l’affirme (à l’aide de fausses données) et convie Cooper à explorer le coin. Il tente alors de le tuer pour ne pas qu’il revienne sur terre. Pour lui, « la mission » est de sauver l’humanité future et pas celle au présent ; il veut donc ensemencer sa planète avec les embryons pour ne plus être seul. Ce plan B est d’ailleurs le seul auquel le professeur Brand ait cru, il l’avoue à Murphy devenue adulte et chercheuse à ses côtés. Pour résoudre l’équation de la gravitation, il lui faudrait des données quantiques d’un trou noir, inaccessibles depuis la terre.

Sauvé in extremis pour l’action, Cooper décide de rentrer, malgré Mann qui tente de prendre le contrôle de la navette et qui a tué Romilly par robot piégé. Son arrimage échoue et il est expulsé dans l’espace tandis que le vaisseau est endommagé. Ce qui oblige les deux astronautes restants, Cooper et Amelia, à tenter de rallier la planète Edmunds avec très peu de carburant. Cooper parie alors de se faire attirer par le trou noir afin de profiter d’un effet catapulte. Pour alléger le vaisseau, il largue le robot TARS puis sa propre navette, se sacrifiant pour laisser Amelia seule dans le vaisseau accomplir la mission. Le spectateur un peu averti de physique notera les tuyères crachant le feu et les explosions dans l’espace – pourtant sans air…

Sa navette se disloque, conduisant à son éjection. Cooper se retrouve alors dans un cube à quatre dimensions, un tesseract, d’où il aperçoit la chambre de sa fille au travers des livres de la bibliothèque. C’est bien lui qui communique, par un paradoxe de l’espace-temps, ces mystérieux signes gravitationnels du « fantôme » via un infini de chambres à différentes époques. Il peut ainsi transmettre à Murphy adulte (Jessica Chastain) les données quantiques du robot TARS, rescapé de l’espace, afin de résoudre la fameuse équation. Il le fait grâce à la petite aiguille de la montre qu’il lui a laissée en partant, les battements de l’aiguille formant des lettres en morse.

La fin est happy à l’américaine, comme on peut s’y attendre : la science sauve l’humanité asservie par les superstitions écologiques. Cooper se trouve lâché du tesseract et, via le trou de ver, est recueilli par une station humaine Cooper, flottant près de Saturne avec le robot TARS, après avoir serré brièvement la main d’Amelia dans un passé récent. Il assiste à la mort de Murphy, devenue bien vieille, puis vole une navette pour rejoindre Amelia qui a trouvé la bonne planète.

Les « fantômes » n’existent pas, seulement des explications rationnelles qu’on ne peut encore élaborer. Ce n’est pas le repli sur la tradition qui sauve l’humanité mais bien la curiosité de la recherche. L’amour transcende le tout car il fait se mouvoir pour les autres. Le trou de ver n’est pas apparu par hasard, l’humanité future, partie vers les étoiles, l’a placé là dans un repli d’espace-temps.

Entre science-fiction très au fait des nouveautés astrophysiques et message politique et moral à l’humanité en train de sombrer dans le trumpisme régressif, Interstellar est un film optimiste où les relations père-fille sont explorées autant que les étoiles.

DVD Interstellar, Christopher Nolan, 2014, avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Casey Affleck et Matt Damon, Warner Bros 2015, 2h42, standard €6.00 blu-ray €7.52

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Maxime Chattam, Le signal

Ce gros roman pour confinement d’hiver, dans la maison bien close où chaque bruit est inquiétant, commence comme un thriller d’espionnage, se poursuit en fantastique adolescent à la Stephen King avant de se terminer, près de 800 pages plus loin, en scènes gore de tueur en série. C’est gros, horrible et délicieux.

Maxime Chattam décentre son histoire aux Etats-Unis d’aujourd’hui, pays mythique où « tout » est possible. La famille idéale des Spencer quitte la New York trépidante pour Mahingan Falls, une petite ville balnéaire (imaginaire) enserrée dans les montagnes non loin de Salem. Une antenne de télécommunication permet seule la liaison Internet et mobile. La vaste maison de bois rénovée, à l’extrémité d’une triple impasse, se trouve près des bois. La quiétude naturelle contraste avec les nuisances de la ville. Car chacun a besoin de calme pour se ressourcer et quoi de mieux que ce déménagement en plein été ?

Olivia a quitté un métier stressant de présentatrice TV célèbre pour envisager une émission de radio locale. Tom, lessivé par les mauvaises critiques de sa dernière mauvaise pièce de théâtre, désire retrouver l’inspiration. Des trois enfants, seule Baby Zoey, 2 ans, n’a rien à récupérer. Les deux autres ont été éprouvés par la mort des parents d’Owen. Il a été recueilli par les Spencer car Tom est son oncle et son parrain. Il devient le frère de Chadwick (dit Chad), du même âge que lui : 13 ans. C’est un âge soupçonné par les psys (yankees) d’être sensible et trouble, déclenchant, au pays des névroses bibliques, nombre de phénomènes paranormaux. Tel est l’accroche King de Chattam.

Sauf que Maxime est un auteur européen, plus rationnel et moins empoisonné d’idéologie Jéhovah que Stephen ; il va faire diverger l’anormal en nouvelle norme menaçante. C’est que la technologie s’invite au festin des horreurs dans la meilleure tradition (plus récente) des millénaristes et des théoriciens du Complot. Tout serait la faute du Gouvernement, comme il se doit, ou des capitalistes, comme de bien entendu. Avec cet arrière-plan qui reste bien chrétien que le Diable n’existe que parce qu’on y croit, très nombreux et depuis très longtemps. Donc le Mal, des énergies négatives qui nous dépassent et nous environnent, chevauche les courants telluriques ou artificiels pour se déplacer, se manifester et frapper.

Les Remerciements à la fin du livre l’avouent : Maxime Chattam a mis en scène sa famille, idéalisée pour l’occasion, un bel effort d’auteur pour intégrer sa « tribu » à son travail. Chad lui ressemble, peut-être son fils aîné : « Chad, malgré ses seulement 13 ans, commençait à développer un début de carrure, avec de fins muscles naissants » p.41. Owen, le cousin, « demeurait un peu poupon ». Mais progressivement le Chad élancé et dynamique va se faire supplanter par l’Owen moins physique mais plus réfléchi. C’en est émouvant. Les deux garçons sont flanqués de Connor, « presque 14 ans » et déjà « basculé du côté du mâle » avec le sexe en ligne de mire, musclé en débardeur et « un peu bourrin » mais prenant les choses comme elles viennent, ainsi que de Corey, 13 ans comme eux, frère cadet de la nounou engagée pour garder le bébé Zoey, Gemma, presque adulte avec ses 17 ans.

La maison idyllique inquiète de plus en plus la famille idéale. C’est le chien qui revient terrorisé de la forêt, puis le bébé qui hurle dans la nuit, répétant sans arrête « clignote ! clignote ! » comme s’il avait vu un fantôme, c’est Olivia qui perçoit une présence noire. Puis voilà les garçons, partis en exploration au-delà de la ravine qui sépare la ville du plateau, au pied du mont Wendy qui supporte l’antenne, en butte aux menaces coupantes d’un épouvantail planté dans les maïs ! Qui va les croire ? Même si l’éviscération en direct du fils du fermier peut en témoigner… et qu’ils s’aperçoivent que Wendy est l’abréviation Disney du Wendigo, le monstre indien des forêts. Mais ne seront-ils pas accusés du crime ? La lacération du bide semble un fantasme récurrent de l’auteur, toutes les griffes et les couteaux visent ce point précis du corps, peut-être le plus vulnérable. Pour le reste, les survivants ont le tee-shirt lacéré, les jambes griffées, le flanc blessé. Le sadisme ne se passe pas qu’en imagination !

Les teens enquêtent à la bibliothèque et s’aperçoivent que leur collège a été bâti juste au-dessus de l’intersection des deux rivières qui traversent la ville – juste à l’endroit où une trentaine d’Indiens a été massacrée par les colons puritains au XVIIe siècle. Owen se fait une peur bleue dans les toilettes du collège lorsqu’il perçoit une présence maléfique qui tente de l’agripper. Tom, de son côté, se rend compte avec trouble que sa nouvelle maison a une histoire – et pas des plus réjouissantes : elle a été la masure d’une sorcière brûlée à Salem tandis que ses deux fillettes étaient lynchées par les bigots en délire ; elle a connu ensuite un toqué d’ésotérisme venu de Californie avant un couple dont le mari et la fille se sont suicidés – il faut dire que le père violait la fille. La mère survivante est en hôpital psychiatrique. L’avocat new-yorkais qui avait acheté la maison a fait faillite, d’où la « bonne affaire » des Spencer.

En bref, le lieu est mauvais et l’arrivée de la famille a déclenché dans la maison une révolution de spectres tandis que la ville tout entière est, depuis quelque temps, en proie aux morts inexpliquées dues à une panique noire. Le shérif Warden est un gros « connard » macho et borné comme son président, et l’adjoint venu de Philadelphie Ethan Cobb ne peut y croire… avant de l’expérimenter sous la ville, avec les ados. Seul un lance-flammes bricolé avec un pistolet à eau rempli d’autre chose parvient à tenir à distance des entités maléfiques qui hurlent et griffent avant de mordre, d’aspirer et de broyer. L’horreur.

La suite sera dantesque, dans un Armageddon où l’au-delà prend le pouvoir pour quelques heures. Inutile d’en dire plus, sauf que tous les méchants ne sont pas éradiqués et que tous les bons ne sont pas sauvés. Dans l’indifférence de la nature (et de Dieu pour les croyants), seul le courage et l’initiative font la différence. La mère est une louve pour ses petits, le père entreprend ce qu’il faut, les aînés tempèrent l’imagination et les excès des plus jeunes qui, eux, résistent à tant de pression psychologique par des embrassades et des torrents de larmes. Le lecteur quitte ce livre lent au début et prenant sur la fin avec de quoi faire des cauchemars les nuits de nouvelle lune.

Un bon thriller – qui veut dire qui fait frémir – dont les pages sont bordées de noir comme les faire-part de deuil..

Maxime Chattam, Le signal, 2018, Pocket 2020, 908 pages, €9.95 e-book Kindle €9.49, CD audio €26.90

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La jeunesse n’est plus ce qu’elle était

Tout change et le monde tourne. Les outils pour exprimer les idées se modifient. Mais ce qui compte est le temps : que les changements soient rapides et la génération d’avant, celle qui n’est pas née dedans, crie à la décadence. Le niveau baisse, la raison décline, l’humanité régresse. Cette incantation est rituelle depuis Platon au moins, qui déplorait que l’écrit fixât la pensée, beaucoup plus fluide et adaptée à son auditeur lorsqu’elle est parlée.

Lorsque Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut et d’autres reprochent aux nouvelles technologies de faire régresser la pensée en sentimentalisme et réduise l’attention à l’émotionnel immédiat, incitant au zapping et au superficiel présent, ils sont dans la même veine. « Y’a pu d’saison », disaient déjà les paysans au début du siècle précédent. Ceux des années 1850 accusaient les révolutionnaires ; ceux des années 1950 la bombe atomique ; ceux des années 2000 la couche d’ozone ; ceux des années 2010 le réchauffement climatique… Depuis l’Eden, la cause est entendue, l’homme n’a cessé de détruire son jardin ! – mais si Dieu l’a voulu ?

Un exemple, Paul Claudel dans son Journal au 11 août 1942 : « Le cinéma, l’auto, la radio, en même temps qu’ils ont abruti la jeunesse, lui ont ôté le goût de l’effort, des idées et des images précises, du raisonnement, des phrases qui se suivent. Ce qui importe, c’est le train que le cinéma alimente avec des phantasmes trop rapides pour que l’esprit ait le temps de s’y arrêter. Il s’agit d’agacer superficiellement la sensibilité, d’y entretenir une espèce de mouvement agréable et confus, qui exclue l’attention et l’insistance. »

Claudel a 75 ans durant l’Occupation, il est de l’autre siècle, il a pris sa retraite dans un village de l’Isère où il vit comme en 1750, l’électricité en plus. Sa pensée se réduit à l’exégèse de la Bible qu’il lit et relit, et commente en poèmes théâtraux. Son jugement sur le siècle se réduit à la conformité au modèle divin révélé, ses évaluations sur les littérateurs sur leur tenue moraliste, conforme aux Commandements. Il trouve Montaigne niais et Pascal superficiel, Victor Hugo enflé et Gide une pourriture (terrestre). Claudel a 75 ans et devient inadapté au monde tel qu’il va à son époque.

Il ne s’agit pas de nier que l’outil conduise la main ni que la radio avant-hier, la télé hier, l’Internet et le smartphone aujourd’hui, changent les façons de recevoir les idées et de penser l’existence. Mais le jugement de valeur sur les outils n’a pas lieu d’être. Un mauvais ouvrier n’aura jamais que de mauvais outils et ce n’est ni la radio, ni l’Internet, qui rendront les gens mieux informés ou plus intelligents. Au contraire : la technique tend à remplacer le talent et la facilité d’usage le travail. On le constate tous les jours…

« Le cinéma, l’auto, la radio » ont hier permis d’explorer de nouvelles façons de vivre et de sentir que le livre ne fournissait pas. Il est probable que le cinéma a éradiqué par exemple la floraison de poèmes qui a couru les siècles avant son invention. L’Internet, les blogs, les catalogues de selfies en fesses-book, le smartphone, font de même aujourd’hui. Certes, ils incitent à certains comportements qui n’étaient pas ceux d’hier : la communication étant partout, accessible en quelques clics et rendant compte immédiatement du monde entier, ne peut se comparer aux courriers à cheval qui acheminaient les livres et les libelles durant des jours et des semaines, qu’on lisait à la chandelle à la naissance de Claudel.

Mais ce n’est pas parce que les habitudes de vie changent que l’humanité en régresse pour autant. D’autres sensibilités se révèlent, des générosités, des confrontations d’idées. Il y a certes du panurgisme, comme déjà sous Rabelais. Il y a certes de l’émotionnel superficiel comme du temps de Rousseau, mais les professionnels du choqué ont toujours fait la mode, comme à la première de Tartuffe. Les régimes totalitaires composent avec l’opinion civile internationale. Les idées circulent à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques, déjouant aisément les censures. Il y a aussi la diversité des points de vue simultanés qui évite aux croyances de régner sans partage. Et l’accès au savoir, devenu universel, immédiat et documenté – pour qui veut bien faire l’effort de chercher et garde la curiosité de penser hors des hordes.

L’intolérance recule sous l’information libre malgré ses scories complotistes et vite paranoïaques. Les egos, trop sensibles pour avoir été élevés dans les mêmes milieux, fréquenté les mêmes bandes et abrutis par les mêmes écoles ânonnant le politiquement et socialement correct, se sentent atteint par toute vérité bonne à dire, blessés par la vérité en face. La paranoïa est la maladie mentale de notre temps ; hier c’était la névrose due à la répression en excès des désirs, aujourd’hui, c’est le trop-plein de vos désirs insatisfaits qui pousse à croire que tout le monde vous en veut. Comme tous les outils, le net aujourd’hui comme la radio hier et le livre avant-hier, ne sont ni bien ni mal. Ils sont ce que les utilisateurs en font.

Que les anciens, peu habitués à ces nouveautés, le déplorent parce qu’ils dévaluent leur expérience laborieusement acquise, nous pouvons le comprendre. Que les outils guident la main par leurs possibilités qui n’existaient pas auparavant, c’est l’évidence. Mais il ne faut pas jeter le bain parce que bébé est médiocre. Il y aura toujours les nuls qui ne font aucun effort, la moyenne complaisante aux modes et aussi versatile mais qui se croit, et l’aristocratie de l’intelligence qui garde ses exigences. La jeunesse ne sera jamais ce qu’elle était et restera partagée entre ces trois composantes. Les outils nouveaux permettront-ils peut-être à un plus grand nombre qu’avant d’accéder au niveau d’excellence ? Encore faut-il le vouloir.

Paul Claudel, Journal t.II 1933-1955, Pléiade Gallimard 1969, 1336 pages, €48.00

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Clément Oubrerie, Voltaire très amoureux

Roman graphique sur François-Marie Arouet, alias Voltaire en anagramme (AROVET L(e jeune), tome 2 au graphisme plus puissant et à l’ironie plus forte.

Voltaire tombe amoureux d’Emilie du Châtelet, femme savante avancée pour son temps qui traduit les Principes de Newton contre la théorie des tourbillons de Descartes. Arouet n’est pas noble mais simplement poète, ce qui lui vaut de connaître la Bastille pour un poème qu’il n’a pas écrit et un crime qu’il n’a pas commis. Mais son talent lui vaut des ennemis dans la société de Cour où les vaniteux se prennent pour des génies.

Reprenant souvent les textes mêmes de Voltaire, Oubrerie nous offre cette ironie dans notre siècle. « Je conviens très humblement que j’ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan assisté de six coupe-jarrets derrière lesquels il s’était hardiment posté » p.37. Quant à la belle Emilie, elle n’est pas en reste lorsqu’elle décrit François-Marie à ses amies : « Il a la bile brûlée, le visage décharné, l’air spirituel et caustique, les yeux étincelants et malins… Vif jusqu’à l’étourderie, c’est un ardent qui va et vient, qui vous éblouit et qui pétille ». En termes de sexe, on ne dit pas mieux…

Paris est croqué par le dessin avec minutie et amour, ses rues et ses bâtiments, ses petits métiers et ses Grands. Les coiffures inénarrables des vieilles marquises valent leur pesant d’ironie, tout comme le profil avaricieux d’une baronne décatie.

L’amour badine mais ne manque pas de conclure dans les alcôves en plus simple appareil. Les complots se trament, dont celui de la loterie par d’éminents mathématiciens, ce qui rend Voltaire riche malgré lui. C’est gai, croqué, crépitant comme le champagne.

BD Clément Oubrerie, Voltaire (très) amoureux, 2019, éditions Les Arènes, 104 pages, €20.00

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Le bus en folie de James Frawley

Le milieu des années 1970 voit les Etats-Unis en paix et en plein essor technologique, prêts à célébrer le bicentenaire de l’Indépendance. Apple vient de se créer en Californie (un 1er avril…) et l’artiste (français) Bernard Quentin inaugure à la Foire internationale de Chicago une Vénus gonflable couchée sur plus de cent mètres et qui respire. L’économie connait les prémisses de ce qu’on accusera Reagan d’accomplir : la déréglementation. Il ouvre à la concurrence en 1976 le réseau ferroviaire.

C’est dans ce contexte optimiste que le cinéma décide de parodier les films catastrophe récemment sortis : 747 en péril,Tremblement de terre, La Tour infernale, Terreur sur le Britannic, L’Odyssée du Hindenburg. Le générique du début le rappelle ironiquement aux spectateurs. Mais cette fois c’est un bus, un « big » comme on le dit d’un Big Mac, avec plusieurs étages et supplément fromage. Un bus à propulsion nucléaire, ce qui est connoté moderne et éternel (l’accident de la centrale Three Mile Island ne se produira que trois ans plus tard). Le Big bus nommé Cyclope, de la compagnie Coyote (ce trublion es prairies), inaugurera sa carrière sans pétrole de New York à Denver sans escale (la guerre du Kippour vient de quadrupler en quelques mois les prix du baril). C’est dire si le film se place dans l’actualité immédiate.

Mais avec cette ironie burlesque typiquement américaine, quand le pays sait se moquer de lui-même. Le film est rempli de décalages incongrus comme ces précautions contre les radiations, brusquement ignorées pour aller sans combinaison et à main nue, replacer la barre d’uranium dans sa loge au laboratoire, ou lorsque les passagers du bus, singeant les compagnies aériennes, doivent enfiler une combinaison impossible qui tombe devant leur siège comme un masque à oxygène.

La concurrence est mal vue des monopoles, et celui du pétrole est puissant. Il allie les magnats américains qui ont connu le pic de leur production locale en 1971 (jusqu’au pétrole de schiste qui rebattra les cartes) et les émirs proche-orientaux qui ont intérêt à gagner le maximum de fric. Un complot est donc organisé par Iron man (José Ferrer), parodie des comics de Marvel, qui vit dans un gros poumon d’acier – où il invite parfois une blonde à coucher. Il mandate son frère Alex (Stuart Margolin) à la trogne de terroriste palestinien pour déposer une bombe dans le labo, puis dans le bus. Il veut déconsidérer le concept pour continuer à vendre du pétrole aux véhicules.

La bombe du labo tue les deux pilotes du Cyclope, blesse le professeur Baxter (Harold Gould), initiateur du projet, et laisse sa fille Kitty (Stockard Channing) comme executive woman. Elle est « aidée » – si l’on peut dire – par Grande gueule petits bras Shorty (Ned Beatty) et son premier assistant Jack (Howard Hesseman) bien plus compétent mais qu’il pousse à démissionner. Il s’agit d’engager deux nouveaux chauffeurs pour ce bus d’exception – deux comme dans les avions, le bus étant doté de deux volants… dont on espère qu’ils ne tournent pas chacun dans un sens différent. Le pilote en chef sera Dan (Joseph Bologna), ostracisé par ses pairs au dépôt des bus pour avoir mangé ses 110 passagers lors d’une catastrophe routière au mont Diablo. Il dit avoir dévoré tous les sièges et la moquette mais n’avoir mangé seulement qu’un pied humain, et par inadvertance, dans un ragoût concocté par son aide-chauffeur. Cet événement est lui aussi une parodie, celle d’un avion des Andes, crashé en 1972, où les survivants ont dû manger les morts pour survivre. Dan veut pour acolyte Schoulders O’Brien (John Beck) qui se bat bien mais dont le spectateur découvrira qu’il a la fâcheuse manie de s’endormir en roulant.

Le départ est donné, apportant comme passagers son lot d’originaux tous plus ou moins gibier d’hôpital psychiatrique. Le couple Crane (Sally Kellerman et Richard Mulligan) s’engueule et divorce mais n’arrête pas de se remettre et de baiser en public ; le Père Kudos (Rene Auberjonoi) ne croit plus en Dieu et regrette de n’avoir jamais connu le sexe ; le docteur vétérinaire Kurtz (Bob Dishy) a été déchu mais s‘aperçoit que soigner les humains « les poils et la queue en moins, c’est pareil que les bêtes » ; Emery (Vic Tayback) n’a plus que six mois à vivre ; la fille qui joue la grande star de la mode et s’appelle Camille (Lynn Redgrave) a eu son père tué et mangé dans l’accident du mont Diablo ; une vieille dame s’enfuit de chez elle et de son mari après cinquante ans de cuisine, vaisselle et ménage (Ruth Gordon). Le bus a deux niveaux et est articulé en semi-remorque. Il comprend un bar à l’étage comme le Boeing 747, où officie un pianiste déjanté, un bowling et même une piscine ! Une pléiade d’hôtesses en minijupes sert boissons et repas comme dans un avion.

Tout se passerait bien si le Mal ne s’était insinué par la bombe placée par le Méchant commerçant monopoliste en pétrole. Dan la découvre en allant réparer un circuit mais le « manuel des bombes » (!) que lui lit Kitty au talkie-walkie est nébuleux sur les faux circuits et les vrais détonateurs – et Dan coupe le mauvais fil bleu au lieu du bon fil jaune. La bombe explose mais le bus continue comme si de rien n’était, sauf qu’il n’a plus de freins. La descente de Neath Road, où il a crashé son précédent bus, est donc un défi pour Dan le chauffeur.

Il maîtrise la situation jusqu’à ce qu’un antique pick-up Chevrolet de paysan loupe un virage et vienne s’encastrer dans le bar, au-dessus de la cabine de pilotage. Cela déséquilibre le bus qui manque de verser dans le ravin. Il est suspendu en équilibre et Dan doit purger les circuits des boissons de la cuisine (pour environ « 5000 litres » !) afin d’équilibrer le bus vers l’arrière. Après quelques péripéties, le bus réussit à reprendre la route mais la fin, à 25 miles de Denver, voit la remorque se détacher tout en suivant curieusement les méandres de la route comme si elle était dotée d’un chauffeur particulier.

C’est dire la loufoquerie incessante des scènes et des images, sans cesse renouvelées, que le spectateur déguste à petites doses. Dan et Kitty ont été amants mais lui n’a pas voulu se marier, parti avec « le joli serveur du bar » ; puis il a cherché à retrouver son amour pour Kitty chez sa sœur, sa tante, sa meilleure amie, son copain d’école et ainsi de suite, parodiant les coucheries à la mode des années post-68 qui cherchent – sans jamais trouver – la femme parfaite. Le couple se redécouvre dans la cuisine inondée de coca-bière, alors que Kitty déclare avoir le pied coincé et manque de se noyer dans les productions gazeuses américaines. Au fond, chacun se révèle lors d’une catastrophe : le curé retrouve la foi sans le savoir, le vétérinaire l’envie de soigner, le couple Crane l’envie de se remarier, la fille au père mort la volonté de tirer un trait, Dan et Kitty le désir de faire leur vie ensemble.

DVD Le bus en folie (The Big Bus), James Frawley, 1976, avec Joseph Bologna, Stockard Channing, John Beck, Rene Auberjonois, Ned Beatty, Bob Dishy, Murphy Dunne, José Ferrer, Ruth Gordon, Harold Gould, Ave/Paramount 2003, 1h25, €29.95

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Steven Saylor, Le triomphe de César

Gordianus le limier a 64 ans et fatigue. Tout comme l’auteur qui ne sait plus guère ficeler des intrigues. Ce roman policier historique qui se passe à Rome au temps de Jules César se traine. Les personnages sont convenus, déjà rencontrés dans les précédents romans, notamment la tribu recomposée Gordianus faite d’esclaves mâles tous jolis, progressivement affranchis et adoptés : Meto, Eco, Davus, Rupa, Mopsius et Androclès… Seule innovation accentuée : l’intervention de la fille biologique de Gordianus, Diana, dans ses enquêtes. Son intuition féminine et sa vivacité de jeunesse font beaucoup pour activer les petites cellules grises usées du vieux limier.

César est venu, a vu, a vaincu. Mais la traduction biaisée de cet aphorisme célèbre par Hélène Prouteau, tirée chez elle par paresse de l’américain et non pas du latin, montre son inculture classique, sans parler des « on » semés un peu partout ! Pire encore : les « runes ». Page 135, la traductrice (on n’ose croire que ce soit l’auteur) évoque des « runes » sur les baguettes « gauloises » au triomphe de César. Quel anachronisme ! Les runes ne sont attestées pour la première fois qu’au Danemark (donc pas en Gaule) et seulement en 150 après JC (et pas en 46 avant). Tacite (en +98 seulement) évoque seulement des « signes » (mais toujours germains). Les Gaulois ne connaissaient pas les « runes », même si le terme est devenu très à la mode avec les séries barbares produites à la chaîne par les stations consuméristes américaines.

En 46 avant JC donc, César revient d’Egypte où il a installé Cléopâtre, la descendante grecque des Ptolémée, sur le trône – tout en refusant pour le moment de reconnaître le fils qu’il aurait eu avec elle, Césarion. La mère et l’enfant sont à Rome pour les quatre triomphes successifs de celui qui est désormais, sur décision du sénat, dictateur. Vercingétorix doit y être étranglé après six ans et Arsinoé, la sœur de Cléopâtre également, tout comme le bébé du roi Juba. Les événements et la guerre civile ont en effet empêché de fêter comme il se doit la conquête de la Gaule, la victoire sur Pompée, Pharnace et Juba. César se consacre désormais à Rome, après ses 50 batailles rangées et son million et demi de morts.

Sa cruauté fait tache dans le peuple et ce n’est pas du goût de tout le monde. Il a nombre d’ennemis. Sa quatrième femme, Calpurnia, veut croire en la menace et engage pour cela divers devins qui vont tous dans son sens. Sauf qu’ils sont assassinés les uns après les autres… Auraient-il découvert l’âme du complot contre César ?

Gordianus le limier est réputé depuis des décennies pour coucher avec la vérité et la renifler lorsqu’elle est proche. Calpurnia veut qu’il ouvre ses yeux et ses oreilles, qu’il furette dans tous les coins, pour déceler les comploteurs. Le meurtre de Hiéronymus en est le prétexte. C’est un ancien bouc émissaire massaliote et ami de Gordianus qu’il a sauvé d’une mauvaise posture alors qu’il recherchait dans cette ville encerclée par les armées de César son fils Meto.

Le grec érudit a laissé un journal de ses investigations ici ou là plus quelques notes politiques de ce qu’il communiquait à l’épouse de César. Gordianus part de ces écrits mal écrits, avant que sa fille ne s’en mêle pour y mettre de l’ordre. Une énigme est placée en évidence, mais l’évidence est ce qui se voit le moins, tout lecteur de roman policier le sait depuis la lettre volée d’Edgar Poe. Chacun des chapitres va donc examiner un coupable possible, successivement, sans avancer de beaucoup. L’action est réduite au minimum, même si Gordianus échappe de peu au poignard dans les chiottes du forum, exactement comme plusieurs années auparavant. Il n’a semble-t-il rien appris depuis.

L’essentiel du texte est consacré à la description minutieusement reconstituée des différentes cérémonies du triomphe de César à Rome, selon la pléiade d’historiens qui les ont évoquées, cités en fin de volume. Car l’essentiel de l’attrait de ce roman consiste en la vie romaine d’époque, bien rendue, même si les coucheries de César avec des garçons prennent une place démesurée au regard de leur faible probabilité. Le dernier en serait Octave, éphèbe d’encore 16 ans et qui sera l’héritier. L’auteur avoue en fin de volume qu’il a « traversé bon nombre de triomphes et d’épreuves » depuis son dernier livre et sa vie personnelle pourrait expliquer ce tropisme érotomane.

Steven Saylor, Le triomphe de César (The Triumph of Caesar), 2008, 10-18 2016, 311 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

Les romans policiers historiques de Steven Saylor déjà chroniqués sur ce blog

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Philip K Dick, Simulacres

Encore une idée originale d’un auteur enfiévré qui ressasse ses obsessions sous un autre angle. Le lecteur habitué retrouvera paranoïa, complot, schizophrénie, amphétamines ; il découvrira en revanche un monde différent vu d’un autre œil.

Les personnages, camés ou psychotiques, sont comme souvent inconsistants. L’histoire n’en est pas une, ballottée entre des « possibles » qui adviennent ou pas au gré de l’humeur d’auteur. Mais l’univers créé est riche et intéressant. Il est l’Amérique des années 1960, technique, optimiste, manipulatrice ; des politiciens vendeurs, des vendeurs persuasifs, l’obsession de tout contrôler, la méfiance envers les industriels de la technique et de la chimie, la division des citoyens entre ceux qui savent et ceux qui ignorent : les Ges (Geheimnisträger, porteurs du secret) et les Bes (Befehlsträger, exécutants).

Le grain de sable dans les rouages bien huilés du système sera un artiste psychokinésiste, Richard Kongrosian, qui joue du piano sans les mains. Paranoïaque délirant mais artiste incomparable, il approchera Nicole, la Première dame à la Maison Blanche – et ce sera la fin. Car « Nicole » est la quatrième du nom, une actrice qui joue le rôle de la Première dame, morte de vieillesse depuis longtemps. Son mari le président, nommé der Alte (le Vieux), est lui-même un simulacre, androïde fabriqué en série par un conglomérat allemand tenu par deux frères aussi durs en affaires que des nazis.

L’Allemagne est devenue le 52ème état américain en 1994 – drôle de retournement de l’auteur qui déteste les Allemands depuis son premier livre. A moins que le rôle des Américains d’origine germanique ou juive-allemande proches du pouvoir aux Etats-Unis de son temps (par exemple Schlesinger, Salinger, Kissinger), ne lui ait soufflé l’idée d’une pénétration insidieuse des vaincus d’hier dans les hautes sphères ? Dans son Amérique futuriste nommée désormais United States of Europe and America (USEA) ne règne qu’un seul parti Démocrate-Républicain et la société est pacifiée, surtout depuis les « années de retombées radioactives, et en particulier des explosions malfaisantes de la Chine populaire ».

D’ailleurs, un groupe qui se nomme les Fils de Job commence à manifester bruyamment dans tous les Etats-Unis. C’est un groupe de néo-nazis « qui semblaient surgir de partout ces derniers temps ». ils sont dirigés par Bertold Goltz – un Juif – dont on apprendra incidemment qu’il dirige le comité secret des cartels (allemands) qui manipule le simulacre de président (américain). Pourquoi ? Pour les mêmes causes qui ont porté Donald Trump au pouvoir de nos jours : « Cette région décadente empestait le défaitisme ; ici vivaient les vaincus, les Bes sans rôle véritable dans le système. Les Fils de Job, comme les nazis du passé, se nourrissaient des déceptions des déshérités ». Etonnante prescience !

Mais nul besoin de recourir comme dans le roman au « principe de von Lessinger » pour remonter dans le temps ou aller dans l’avenir : la crise économique produit toujours du ressentiment social, qui se manifeste en politique par un extrémisme réactionnaire. Ce fut le cas après la crise de 1929, c’est le cas après la crise de 2008. La montée des nationalismes, du populisme, du rejet des élites, du système et de la coopération internationale au prétexte de complot des cartels, des Juifs ou des Deux-cents familles, est un itinéraire balisé. Un terreau fertile pour les démagogues : Ge embrassant la cause des Bes ou chevalier romain devenant tribun de la plèbe. Rien de nouveau sous le soleil.

L’auteur en a une explication psychanalytique : l’image de la Mauvaise Mère, toute-puissante et universelle. Ce pourquoi, dans le monde der Alte, les psychanalystes sont désormais interdits. « C’est à cause des pauvres types comme moi que Nicole peut gouverner, dit Chic (abréviation de Charles). Je suis la raison pour laquelle notre société est matriarcale… Je suis comme un gosse de six ans. – Vous n’êtes pas unique. Vous vous en rendez compte. En fait, c’est une névrose à l’échelle nationale. Le défaut psychologique de notre époque ». La réaction machiste, petite-bourgeoise, blanche, va contre le féminisme, la féminisation des mœurs, l’apitoiement sur les minorités. Le pouvoir fort contre le pouvoir maternant, l’agir individualiste contre la passivité des aides sociales.

Sauf que, choc des egos mâles et guerre civile aidant, les Néandertaliens issus de mutations régressives pourraient chasser les Homo Sapiens affaiblis et à nouveau s’étendre sur la Terre. Je n’y crois guère, mais c’est un roman.

Philip Kindred Dick, Simulacres (The Simulacra), 1964, J’ai lu SF 2014, 251 pages, €6.70 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Christian de Moliner, Un monde repu

Dans un monde futur de science-fiction, les humains sont peu nombreux car ils ont tout : ils sont « repus ». L’auteur reprend ici une vieille antienne que seule la lutte pour la vie permet de « vivre », c’est-à-dire combattre, bâtir, créer. Certains vont plus loin en émettant l’idée que la rudesse des conditions climatiques incite à plus encore de vitalité. Plus c’est rude, plus on fait des petits.

Dans ce monde du 25ème siècle, aux Etats-Unis, les régions sont dépeuplées, l’Oregon empli de forêts ne comprend guère plus que cinq mille habitants. Ce pourquoi le gouvernement fédéral décide de supprimer le sénateur qui « représente » cet Etat – un casus belli pour le gouverneur, irascible et souhaitant avant tout garder son pouvoir.

L’un de ses amis est retrouvé mort chez lui, dans son bureau fermé, alors que nul n’est entré. Deux êtres seulement à proximité, potentiels suspects : son épouse et R-Elisabeth, son robot à tout faire. Qui l’a fait ? Le procureur honorifique Sirva, le seul de l’Etat, est tiré de sa transe virtuelle avec la femme de ses rêves pour enquêter. Il n’y connait rien, pas plus que le shérif, puisqu’aucun meurtre n’a eu lieu depuis 25 ans dans ce pays pacifié où chacun obtient tout ce qu’il lui plaît – même le droit de travailler plutôt que de ne rien faire.

R-Elisabeth est un robot perfectionné (faut-il dire robote ?) dont le capot présente toutes les caractéristiques physiques de la femelle désirable aux mâles blancs un brin machos. Sirva va d’ailleurs s’apercevoir qu’elle a été spécialement dotée d’un progiciel pour séduire, outre ses tâches de secrétariat efficace. Il va la faire monter en « niveau 3 » par l’entreprise de robotique qui l’a fabriquée pour l’aider dans son enquête en pratiquant toutes les analyses des scènes de crime. Car ce n’est que le premier, manifesté par un gigantesque 1 tagué au mur avec le sang de la victime.

Le procureur va nager, donc s’angoisser. Quoi alors de plus relaxant que le sexe ? La femelle désirable est là, toute proche, et il saute dessus. Elle est mécaniquement consentante et c’est l’orgie. Il la prend dans la voiture, dans un réduit, chez lui… Le lecteur retrouve ici les obsessions de l’auteur : l’addiction sexuelle mâle accompagné de « honte » et de « culpabilité ». Il devrait bannir ces mots de son dictionnaire tant ils réduisent au sordide une histoire qui n’en a pas besoin. L’acte sexuel est un exercice d’hygiène comme un autre, surtout avec un objet cybernétique. La « honte » ressort de la morale et du regard des autres, or Sirva n’est ni marié ni en couple et nul ne l’observe. Au 25ème siècle, malgré l’emprise de la Bible et de la Morale puritaine longtemps aux Etats-Unis, gageons que les attitudes de prohibition et de vierge effarouchée auront disparu ! Si tous les désirs sont satisfaits, en quoi la baise avec une machine plutôt qu’avec la main pourrait-elle être source de « culpabilité » ?

De crimes en complot le procureur, un brin veule mais asservi à la facilité avec laquelle son siècle le fait vivre, va découvrir que les robots ne sont pas ce qu’ils ont l’air. Ou plutôt la série limitée expérimentale dont R-Elisabeth fait partie, livrée en cinq exemplaires seulement. Une grande catastrophe, trois siècles avant, a fait limiter par la loi les capacités des androïdes pour ne pas submerger les humains. Mais la société US Robotics veut aller plus loin, poussée par l’orgueil technique et le goût du pouvoir plus que par l’argent : elle veut changer la loi pour que l’humanité puisse créer à nouveau et poursuivre le progrès technique.

Dès lors, pourquoi ne pas pousser à la sécession l’Oregon afin de disposer d’un territoire ami où la loi serait favorable ? Pourquoi ne pas proposer des faveurs sexuelles robotiques aux dirigeants aptes à parvenir à ce but ? Le mystère reste les crimes, trois en quelques jours, dont un spécialiste de l’Intelligence artificielle.

Aidé par un jeune agent du FBI et par R-Elisabeth, le procureur Sirva aura du mal à démêler les fils de cette histoire enchevêtrée où les passions se mêlent, dans un monde qui les a réduites pour la plupart au virtuel. Mais la nature humaine ne change guère, le sexe et le pouvoir règnent toujours en maîtres dans les esprits.

Ce court roman d’anticipation (qui demanderait à être relu pour les inversions de mots (p.42) et les omissions qu’il contient encore), part des réflexions d’Isaac Asimov, connu pour ses « lois de la robotique ». Il invente une intrigue originale qui met en scène les craintes que l’on peut avoir aujourd’hui sur le surgissement des androïdes dans l’univers des hommes.

Christian de Moliner, Un monde repu, 2017, éditions du Val, 154 pages, €9.00 e-book €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philip K Dick, Les joueurs de Titan

Titan est le plus gros satellite de Saturne, il possède une atmosphère et des saisons ; considéré comme une Terre primitive, une forme de la vie semble possible. Philip K. Dick imagine qu’il s’agit de protoplasmes télépathes intelligents appelés Vugs. Ils ont fait la guerre aux Terriens, affaiblis par une guerre atomique. Si un traité a été signé entre Vugs et Terriens, ces derniers ont considérablement diminué. La Terre est vide, trois ou quatre millions d’humains peut-être, et New York ne comprend plus qu’une quinzaine de milliers d’habitants.

Ils se divisent entre Possédants et non-P, les premiers oisifs jouant leurs propriétés comme au Monopoly, les seconds techniciens et ingénieurs faisant marcher les machines. Le Jeu a été instauré par les Titaniens dans le cadre du traité. Ils sont passionnés par les règles et par le hasard qui préside au Bluff humain. En sous-main, ils ne perdent pas leurs intérêts (Titan First, comme l’autre) et manœuvrent pour dominer la Terre.

Mais ce complot est dénoncé par des Terriens psi, télépathes ou ayant des pouvoirs psychokinésiques, tandis qu’une faction importante des Titaniens est modérée et rejette le projet de domination du groupe des Wa Pei Nan (terme japonais qui signifie « Wow, quoi »). L’auteur reprend ses fantasmes paranoïaques du complot et de la domination par un peuple de tyrans, hier les Japonais militaristes et les Allemands nazis, dans le futur les Vugs de Titan aidés des collabos humains-américains.

Le personnage principal est Pete, dépressif bourré d’amphétamines (tiens, comme l’auteur !). Il vient de perdre au jeu à la fois sa femme Freya et sa propriété de Berkeley : il a mal bluffé. Les amis de son groupe de jeu lui trouvent une autre femme, Carol, qu’il met enceinte aussitôt alors que ça n’avait jamais marché avec Freya, trop rigide ou trop frigide peut-être (étant donné son prénom germanique, l’auteur montre un préjugé négatif). On notera le machisme tranquille des années 1960 qui réduit les femmes au rôle de femelles mettant bas et préparant le petit-déjeuner, assistant leurs maris dans leurs nobles tâches.

C’est que le problème des enfants se pose sur Terre depuis la guerre et les bombes à « radiation de Hinkel » des « Chinois Rouges » (autres fantasmes de l’atome et du péril jaune que l’auteur reprend roman après roman). La population humaine vit beaucoup plus longtemps qu’avant grâce à l’ablation d’une glande mais les enfants sont rares car les femmes accouchent peu. Ne serait-ce pas un complot de Titan pour conserver la Terre affaiblie, en situation coloniale ? Le Possédant de New York a été assassiné, il avait onze enfants ; la police, composée d’un terrien psi et d’un Vug, soupçonne qu’il a été tué par six Terriens du groupe de Pete, qui ne se souviennent de rien (une manipulation de Titan ?). Pete lui-même est menacé, il vient de mettre sa nouvelle femme enceinte.

Il s’agira dès lors de « regagner » la Terre au Jeu face aux Vugs de Titan. La partie sera rude car les Vugs sont à la fois télépathes et psychokinésistes, aptes à modifier l’aspect des cartes tirées par les joueurs s’ils peuvent lire l’image dans leur esprit. Il faudra donc tirer la carte sans la regarder, la passer à un Terrien psi habile à dissimuler ce qu’il pense, tandis que l’aide d’une psychokinésiste terrienne empêchera la manipulation des cartes. Seul alors jouera le Bluff – que les humains pratiquent mieux que les Vugs, moins logiques, moins obéissants aux règles, plus fantasques…

S’il y a incontestablement de l’imagination, les personnages sont peu consistants et le recours constant aux « pouvoirs » psychiques devient agaçant à la longue. Ces pouvoirs sont accentués ou provoqués par des substances chimiques dont l’auteur se gave et qu’il révère, montrant combien son psychisme est tordu. L’avenir qu’il « voit » en 1963, tout chimique et interplanétaire, est bien peu dans les tendances qui se dessinent en 2019, écologiques et nationales. Mais on peut rêver.

Philip Kindred Dick, Les joueurs de Titan (The Game-Players of Titan), 1963, J’ai lu Librio SF 2014, 256 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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V pour Vendetta de James McTeigue

S’inspirant de l’historique Conspiration des poudres déjouée in extremis le 5 novembre 1605 à Londres, et plus immédiatement du « comic » V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd publié de 1982 à 1990, cette histoire conte la résistance d’un homme seul contre une société devenue fasciste.

Nous sommes au Royaume-Uni quelque part vers un demain proche (et de plus en plus proche en cette année 2019, treize ans après la sortie du film). Les Etats-Unis sont en proie à une nouvelle guerre civile raciste et sociale. L’Europe est absente. Au Royaume-Uni, un parti conservateur se crispe à l’appel du Norsefire (le feu nordique) et un leader à la Oswald Mosley surgit, croyant, éructant, imposant la vertu et l’ordre. Pour arriver au pouvoir, il agit comme Poutine (et Hitler) : terroriser la population par des émeutes, des incendies et une bonne vieille épidémie répandue exprès dans une école, une station de métro et une station d’épuration des eaux qui tue près de 100 000 personnes, dont de nombreux enfants. La société a peur, les citoyens votent pour l’ordre comme en 1933.

C’est ainsi que le Premier ministre (John Hurt) devient Haut chancelier comme sous les nazis, Adam Sutler vocifère comme Adolf Hitler. Tous les immigrés, les « païens », les musulmans, les malades mentaux, les homosexuels et les lesbiennes, les anarchistes et tous les intellectuels critiques sont bannis, emprisonnés ou fusillés lors de l’Assainissement. Comme sous Bush après le 11-Septembre, les libertés fondamentales sont supplantées par la sécurité nationale et la « lutte contre le terrorisme » – dont la définition est élargie au gré du pouvoir. Une seule chaine de télé, la BTN dans une tour comme un donjon qui surplombe Londres, diffuse la propagande naze du conservatisme paranoïaque aux accents d’Apocalypse. Protero (Roger Allam), un ex-militaire, enrichi par les vaccins contre l’épidémie répandue et qui se fait appeler « la Voix de Londres » se vautre dans des imprécations à la Céline contre tous les déviants qui menacent le pouvoir blanc, chrétien et anglais. Une ligue de vertu dirigée par l’évêque anglican Lilliman censure les œuvres d’art et retire des musées tous les nus, même religieux, comme saint Sébastien torturé de flèches, jugé trop lascif, Bacchus et Ariane du Titien, la Dame de Shalott de Waterhouse ou une copie de la Vénus de Milo dont les seins nus sont provocants.

Une milice politique bien armée nommée le Doigt maintient la paix civile et contraint au couvre-feu. Ses agents en civil arborent l’insigne à croix de Lorraine rouge aux deux branches horizontales égales sur fond gris. Ils ont tous les droits passé l’heure fatidique. Y compris celui de violer à loisir la belle égarée avant de la relâcher au matin, déchirée et matée. C’est ainsi qu’ils découvrent Evey (Natalie Portman), assistante à la BTN, qui brave le couvre-feu en tête de linotte pour aller dîner avec son producteur Gordon (Stephen Fry). Quatre agents du Doigt le lui mettraient bien profond dans les orifices mais un mystérieux homme en cape noire au visage masqué de Guy Fawkes (Hugo Weaving), surgit de la nuit et, tel Zorro, sauve la fille sur le point d’être poinçonnée par des inspecteurs trop zélés. Il la convie à venir voir sur le toit le feu d’artifices qu’il a préparé, précédé par l’Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski passée sur les haut-parleurs à la chinoise, installés pour la propagande dans toutes les rues. Les gens sortent, attirés par le bruit incongru, et l’Old Bailey, la plus vieille cour de justice criminelle de Londres, saute en beauté sous leurs yeux. Il faut détruire la vieille « justice » qui s’est dévoyée au service du pouvoir pour en instaurer une neuve. Dans un an, prophétise V, ce sera au tour du Parlement de sauter pour l’anniversaire de Guy Fawkes.

La fille est épatée, elle ne le croit pas, puis se laisse circonvenir. C’est que son frère a été l’une des victimes de l’épidémie inoculée à l’école et que ses parents, lui écrivain critique, elle devenue activiste, sont morts sous la répression. Elle accepte de faire entrer avec son badge celui qui se fait appeler « V » (pour vendetta) afin qu’il lance sur les ondes de la télé un appel à résister au régime hypocrite et corrompu. Au moment où V, après quelques péripéties, est mis en joue par un inspecteur, elle le sauve en détournant l’attention puis s’évanouit, frappée par le policier. V la ramène dans son antre, un souterrain au cœur de Londres.

Il se présente à elle comme l’émule d’Edmond Dantès, devenu comte de Monte-Cristo, revenu se venger des traîtres qui l’ont emprisonné et torturé à tort. Le régime, en effet, avait raflé tous les marginaux pour entreprendre sur eux des expériences de vaccins contre l’épidémie, comme on le faisait volontiers à Auschwitz quelques décennies auparavant, dans les camps japonais en Mandchourie et dans le goulag soviétique sous Staline. Résistant physiquement, résistant mentalement, le jeune homme avait fini par faire sauter et incendier le laboratoire-prison de Larkhill où il occupait la cellule 5 (V en chiffre romain) et s’en échapper, gravement brûlé. D’où le masque et les gants qu’il porte en permanence. Sa vie est foutue mais il veut délivrer celle des autres.

L’inspecteur Finch (Stephen Rea) enquête, soumis aux foudres du Haut chancelier lors de conseils restreints par vidéo-conférence. C’est un bon flic, épris d’ordre mais aussi de justice. Il va peu à peu découvrir que V n’est pas un vulgaire terroriste mais plutôt un résistant politique, et que l’épidémie qui a semé la terreur est peut-être le fait du parti conservateur pour instaurer le régime autoritaire qui permet tout pouvoir et enrichissement assuré à ses dirigeants.

Evey suit V jusqu’à ce que les meurtres systématiques de tous les affreux lui paraissent trop : Protero, Lilliman, la docteur Surridge nouveau Mengele de la prison-labo… Elle se réfugie chez Gordon – qui lui présente sa chambre secrète où trône un Coran et où sont affichées des reproductions de sadisme homosexuel (cette cohabitation en dit long sur les préjugés britanniques). La police perd sa piste mais arrête Gordon qui n’a pu s’empêcher de ridiculiser le Haut chancelier dans une émission de divertissement : tandis qu’Evey se réfugie sous le lit, comme lorsque sa mère a été arrêtée, elle voit Gordon à qui l’on enfile un sac noir sur la tête (comme à Guantanamo), signe qu’il va disparaître sans jamais revenir dans les geôles du régime. En fuyant par la fenêtre, Evey est arrêtée par un homme en noir.

Elle se retrouve en cellule et on lui demande chaque jour d’avouer le nom de V ou les indices qui permettraient de le trouver. Elle n’a rien à perdre, que la vie, et résiste, aidée par les lettres écrites sur papier cul d’une lesbienne emprisonnée avant elle qu’elle découvre dans un trou à rat. Si bien qu’un jour elle est libérée… C’était V qui voulait l’éprouver. Une fois que l’on accepte l’idée de mourir, c’est alors que l’on est vraiment libre.

V va utiliser le chef de la milice Creedy (Tim Pigott-Smith) pour amener le Haut chancelier à fuir par les souterrains – où il va le cueillir. Creedy croit pouvoir posséder le justicier solitaire et prendre la place de Haut chancelier tout en éliminant la résistance, mais tel est pris qui croyait prendre. V ne s’en sort pas mais a réussi son pari : le fasciste est mort, la population se répand dans les rues où la milice, sans ordres, ne tire pas, et Evey abaisse la manette qui fait partir le métro sous le Parlement pour le faire exploser.

C’est un bon thriller romantique de science-fiction (si l’on ose ce rapprochement inattendu), malgré l’air ahuri de Natalie Portman dans presque toutes les scènes. Le pouvoir des idées transforme l’acte terroriste en acte de résistance, bien que « les idées » puissent être mises au service de toutes les causes. La vengeance est-elle révolutionnaire ? Et s’avancer masqué est-il le meilleur moyen d’être démocrate ? Ce sont ces contradictions qui font la profondeur de cette histoire plus que les effets spéciaux qui réjouissent les ados. Chacun y verra midi à sa porte : les anars, les démocrates, le parti communiste chinois (qui l’a diffusé à la télé en 2012 !), les Anonymous (qui ont repris le masque).

Mais la montée de la peur par contamination (des immigrés, des croyants, des idées subversives, des peintures de nu, de la violence black bloc, des virus), la théorie du Complot qui se répand, la surveillance généralisée, la pudeur qui s’hystérise en censure, les lois de « sécurité nationale » de plus en plus rapprochées et sévères votées par une large majorité de consentants, les fausses vérités de la propagande télévisée officielle, la corruption hypocrite des puissants – tout cela est de plus en plus actuel et nous mène vers un néo-totalitarisme de moins en moins feutré. Le néofascisme est-il analogue au virus informatique qui déforme, paralyse et immobilise l’esprit ? L’intelligence humaine na-t-elle être dominée par l’intelligence artificielle manipulée par quelques-uns ?

DVD V pour Vendetta (V for Vendetta), James McTeigue, 2006, avec Hugo Weaving, Natalie Portman, Stephen Rea, Stephen Fry, John Hurt, Tim Pigott-Smith, Rupert Graves, Roger Allam, Warner Bros 2006, 2h08, standard €6.99 blu-ray €7.99

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Montée du maréchalisme

La revue de réflexion Le Débat, dans son dernier numéro 205 de mai à août 2019, offre un panel d’articles sur la situation inconfortable d’aujourd’hui. Tout ce qui existait hier est remis en question… pour se réfugier dans l’avant-hier. La démocratie « représentative » est vilipendée comme confisquant le pouvoir au profit d’une élite qui « n’écoute pas »… mais le remède en serait la démocratie « plébiscitaire » adulant un homme fort tel que les fascismes et les socialismes l’ont promu à la génération d’avant. Ou, selon la classification des droites par René Rémond, la confluence de la droite légitimiste et de la droite bonapartiste.

Xi Jing-Ping déclare que la dictature d’un parti unique éclairé vaut mieux que les bavardages conflictuels des parlements démocratiques ; Poutine déclare le libéralisme « obsolète » et assume un nationalisme orthodoxe qui vante la grandeur de l’ex-URSS et la morale stricte inculquée à l’extrême jeunesse dans ce que la litote globish nomme des « Boot camps » – qui ne sont guère qu’une Putin-jugend sur le modèle de « l’Autre », l’ennemi de l’ouest. Aux Etats-Unis, mais aussi en France, un tiers de la jeunesse ne croit pas que la démocratie soit le meilleur système politique et préfèrerait une version plus musclée. En gros un Maréchal de 30 ans plutôt que de 90, la morale (voire la religion catholique) rigoureusement remise au goût du jour, les chantiers de jeunesse patriotique, la terre qui ne ment pas et le protectionnisme industriel. En témoigne la dernière élection européenne…

La souveraineté du peuple à la Rousseau comme fondement de la légitimité politique s’oppose à l’Etat de droit à la Montesquieu. Ni la représentation, ni la séparation des pouvoirs ne sont plus ressentis comme justifiés. D’où l’abstention, l’aversion ou la sécession. Toute parole officielle se trouve discréditée, et l’on assiste à l’essor des vérités « alternatives » comme au recours à la théorie du Complot. Dans le même temps le « libéralisme », dévoyé du politique à l’économique, engendre une prolifération de normes, règles et contraintes qui font douter de la « liberté » qu’il peut apporter. Les inégalités économiques croissent à mesure de la contrainte bureaucratique et la stagnation, voire le recul du niveau de vie, exacerbent les comparaisons entre statuts et positions.

Le « progrès » de gauche apparaît comme une régression sociale face aux inégalités et comme une régression culturelle face à l’immigration et aux musulmans français victimisés « plus égaux que les autres » ; le développement promis se dérègle à cause de la raréfaction des ressources, de l’énergie et de la destruction de l’environnement. Et aucun intellectuel n’est capable de proposer un nouveau modèle pour la société. L’université apparaît comme un parking où les diplômes sont dévalorisés par l’absence de sélection et par son refus de s’ouvrir au monde professionnel.

Dans l’ambiance générationnelle des nés-numériques, l’individualisme devient exacerbé. C’est chacun pour soi, du sport où la compétition fait rage au show-business où seul l’apparence compte, des profs qui prennent en otage les notes des bacheliers aux aide-soignantes qui simulent un suicide à l’insuline (tout en se faisant immédiatement soigner par les autres…), aux associations thématiques qui permettent d’émerger, aux entreprises créées à partir de rien sur des projets inédits. L’échelle locale apparaît comme la seule qui permette de valoriser le moi, et non plus ces « valeurs » abstraites d’un collectif incantatoire qui s’en fout dans les faits. Les syndicats sont dévalorisés et seul le happening (mais où l’art est dévoyé en politique) vaut titre d’existence (médiatique). Le basculement identitaire est en marche et c’est bien la faute de la gauche en France, au pouvoir par longues alternances depuis des décennies, d’avoir abandonné les individus au profit des utopies gentillettes sans racines.

Les 18-24 ans des enquêtes montrent qu’ils votent le plus pour des candidats radicaux, 25.7% pour Marine Le Pen au premier tour de la dernière présidentielle, 24.6% pour Jean-Luc Mélenchon (OpinionWay) contre 21% pour Emmanuel Macron. L’originalité de Mélenchon au premier tour a été d’avoir rompu avec la gauche culturelle européiste pour mener une campagne populiste et souverainiste ; l’erreur de Mélenchon au second tour a été d’abandonner cette posture identitaire pour rallier le reste de la gauche et en devenir son leader : son discours gauchisant sur l’immigration, l’éducation, la famille, l’Europe, a déçu. Même les gilets jaunes aujourd’hui lui tournent le dos – et les européennes ont montré que sa coalition n’était que de circonstance, fragilisée par ses coups d’éclat personnels.

L’identité malheureuse, la dépression économique, la régression nationale face aux géants américains, chinois, russes ou même allemands font que la génération jeune rejette la génération vieille qui a « joui sans entraves » en laissant un fardeau de dettes, de fils d’immigrés mal assimilés et d’immigrés récents de plus en plus inassimilables, sans parler du réchauffement climatique, des impôts au plafond et de la hausse exponentielle des taxes sur l’énergie. Le « vivre-ensemble » du discours lénifiant de la gauche bobo ne passe plus sur le terrain des inégalités économiques, des incivilités ethniques et de l’insécurité culturelle. Quand on n’a plus de repères aujourd’hui, on en revient volontiers aux repères d’hier.

Et le premier est la frontière : politique pour ne pas être inféodé, économique pour protéger ses industries, sociale pour préserver le système de santé, de chômage et de retraite, enfin culturelle face à la masse africaine (Maghreb et Afrique noire) dont l’explosion est déjà programmée : 150 millions dans les années 1930, 1.3 milliards aujourd’hui, 2.4 milliards en 2050 – seulement dans trente ans. Il faudrait être niais pour feindre de croire qu’une petite part des Africains jeunes ne désireront pas « rejoindre les cousins » dans l’eldorado européen, là justement où la démographie stagne et où la population vieillit, mettant en péril production, cotisations santé et retraites. Déjà, un immigré sur deux en France vient d’Afrique : réfugié, clandestin économique, étudiant qui reste ou regroupement familial.

Or l’islamisme progresse en Afrique et se fait plus intégriste. L’intégration des immigrés n’est pas une question sociale mais de plus en plus une question de mœurs, de religion et de culture. L’essor de l’individualisme engendre partout l’entre-soi, donc des tensions croissantes entre des « eux » et des « nous ». La religion est souvent le prétexte pour justifier des exactions violentes comme le dit Olivier Roy, mais les banlieues se radicalisent sous la férule des imams formés en Arabie saoudite comme le dit Gilles Kepel. Le fait religieux est autonome de la position sociale, ce sont surtout les classes moyennes qui partent en Syrie – même si la fratrie, la bande de petite délinquance et la mosquée servent de viviers. Selon Hakim El-Karoui, plus d’un quart des musulmans de France ont un système de valeurs qui s’oppose clairement à celles de la République. 68% des musulmans d’une cohorte de 11 000 collégiens des Bouches-du-Rhône interrogés mettent la loi de l’islam au-dessus de la loi française (contre 34% des catholiques). Une autre étude portant sur 7000 lycéens de seconde montre que 33% des musulmans ont une vision « absolutiste » de la religion, contre 11% pour les autres (enquêtes citées p.136).

Les « idiots utiles » (terme de Lénine à propos des intellos) dénient et minimisent, littéralement aveugles à la réalité identitaire qui monte en pression. Elle est pour eux « fasciste » et ils mettent dans ce mot le Diable incarné – qu’il ne faut dès lors qu’exorciser et non pas dialectiquement réfuter. Cette gauche morale en faillite, crispée sur ses positions de jeunesse alors que le monde n’est plus le même, a colonisé les médias et imposé son dogme, stigmatisant et rejetant dans les ténèbres extérieures tous ceux qui pensent autrement. La générosité est manipulée sur des cas individuels pour encourager l’immigration sans frontières ; la « domination » est mise en avant pour dévaloriser la culture traditionnelle, qualifiée de « bourgeoise » même quand il s’agit des sciences physiques ou statistiques ; la honte est agitée sur le rationalisme exacerbé en dérive des Lumières, sur la colonisation (à l’origine de gauche pour « éduquer » les peuples « enfants »…), sur la Shoah.

Un Mélenchon ne qualifie Merah, le froid tueur d’enfants, que de simple « fou » d’un banal fait divers ; un Peillon réduit à l’hitlérisme toute critique des islamistes en comparant le sort des Musulmans au sort des Juifs durant la Seconde guerre mondiale – on se demande d’où sort la politique de ce prof de philo… Si nombre de Juifs français fuient les banlieues où ils ne peuvent plus vivre ni étudier en sécurité, si de plus en plus quittent la France, ce n’est certainement pas le cas des Musulmans qui, eux, arrivent en masse et réclament toujours plus de visas ! S’ils étaient tellement menacés par « le racisme » en France, ne la quitteraient-ils pas pour un autre pays ou pour revenir chez eux ? Une telle niaiserie de la part de politiciens « progressistes » dans le déni, la complaisance ou le silence, laisse pantois. Ce pourquoi la gauche s’est effondrée et ses politiciens déconsidérés à vie.

Restent deux pôles : le raisonnable et réformiste démocratique – et le retour de l’archaïque sur le modèle Poutine d’un âge d’or mythifié autoritaire. Aujourd’hui Emmanuel Macron (malgré ses défauts) ou Marine Le Pen (avec ses défauts). Mais demain probablement Marion Maréchal, bien plus crédible que sa tante mais encore un peu jeune, prônant l’alliance de la bourgeoisie conservatrice et des classes populaires via le problème identitaire. Elle est évidemment pro-Trump tout comme elle était membre du groupe d’amitié France-Russie lorsqu’elle siégeait à l’Assemblée nationale…

Oui, le maréchalisme monte lentement en France.

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Steven Saylor, La dernière prophétie

Gordien le Limier est de retour à Rome après son aventure à Massilia. César, après avoir franchi le Rubicon, a franchi l’Adriatique à la poursuite de Pompée. En 48 avant notre ère, la grande bataille de Pharsale se prépare tandis qu’à Rome des magistrats de second rang gèrent les affaires courantes. Quoi de mieux que cet interrègne pour susciter des ambitions politiques ? Milon et Marcus Caelius complotent pour prendre la place des deux absents, même s’ils n’en ont pas l’envergure. Quoi de mieux que la plus vile démagogie pour attirer les petites gens et ameuter la foule ? Remettre les dettes, faire dégorger les riches, augmenter les salaires, distribuer du pain : c’est l’éternel lendemain qui chante sans qu’un début de commencement n’arrive jamais. Car, une fois au pouvoir, les tribuns de la plèbe occupent les places et accaparent les richesses – « au nom du peuple » selon l’idéologie mais comme les autres dans les faits.

C’est alors qu’apparaît une étrange femme venue d’Alexandrie, une grecque d’Egypte. Elle se fait nommer Cassandre, comme la prophétesse troyenne et entre en transes devant une flamme pour proférer des propos plus ou moins sibyllins. « La première fois que j’ai rencontré Cassandre… » raconte Gordien. Mais l’auteur abuse du procédé, chapitre après chapitre, « la sixième fois que j’ai rencontré Cassandre… » C’est un brin lassant, et ce roman n’est pas des meilleurs.

Est-ce parce qu’il est concentré sur les femmes ? Même si les matrones romaines sont décrites comme aussi tordues et rusées que les hommes, même si chacune des principales a sa personnalité, il y a forcément moins d’action et plus de discours. Malgré la description pittoresque de la donzelle de Marc Antoine et Antonia qui court nue dans la maison pour ne pas se laisser habiller : « Y a-t-il quelque chose de plus horripilant que les cris d’une petite fille de six ans ? » p.145.

Cassandre est belle mais énigmatique. Est-elle actrice habile ou est-elle possédée ? Manipulatrice ou sorcière ? Les superstitions, à Rome, habitent les esprits et les crédules ne manquent pas. Assurer à un ambitieux la victoire en décrivant un défilé grandiose, ne serait-ce pas le moyen de le pousser à la faute ? Toujours est-il que Cassandre n’est pas aimée, sauf de Gordien qui finit par la baiser. La belle blonde à la tunique déchirée qui laisse voir une partie des seins tombe un jour dans ses bras au marché, alors que Gordien, sa femme, sa fille et son gendre, sont en train de négocier une botte de radis. Elle a été empoisonnée.

Le Limier se mandate tout seul pour enquêter. Qui a voulu sa mort ? Il s’occupe de son incinération et observe que ce ne sont pas moins de sept des femmes les plus riches et les plus puissantes de Rome qui viennent y assister en litière. Dont Calpurnia, la femme de César, Fausta, fille de Sylla et femme de Milon, et Clodia, ex-amante de Marcus Caelius. Comme chacun sait, le poison est l’arme préférée des femmes… Mais à qui le crime profite-t-il ?

Les émeutes se font récurrentes au forum, l’endettement monte dans les ménages, les denrées se font rares au marché. C’est dans ce contexte tendu que l’enquête commence ; elle s’avèrera difficile et prendra un tour inattendu. Mais Gordien pourra rembourser ses dettes, adopter un autre « fils » et partir avec son épouse malade pour l’Egypte, où elle croit pouvoir guérir de ce mal qui la ronge depuis des mois. Et comme Meto reste avec César, peut-être sera-t-il possible d’obtenir de ses nouvelles ? Car un père a beau « renier » son fils, il ne cesse cependant d’y rester au fond attaché.

Steven Saylor, La dernière prophétie (A Mist of Propheties), 2002, 10-18 2005, 345 pages, €8.24

Les roman policiers historiques de Steven Saylor chroniqués sur ce blog

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Aventure amazonienne au Venezuela

Le Venezuela est à la mode, pour son malheur. Le chavisme, ce communisme maoïste primaire dont se réclame Mélenchon, est un échec retentissant. Je suis allé en 2004 dans ce pays, qui n’est plus visitable pour un moment, bien que figurant toujours au catalogue du voyagiste Terre d’aventures – mais sans la partie sur l’Orénoque parmi les Indiens.

Etait-ce la lecture, vers 12 ans, de L’expédition Orénoque-Amazone d’Alain Gheerbrant, effectuée de 1948 à 1950 et parue en Livre de Poche en 1964 ? Mon père m’avait offert ce livre, qui actualisait Jules Verne. J’avais lu La Jangada, roman qui se passe principalement sur un radeau sur l’Amazone. Pour moi enfant, l’Amazonie et sa jungle représentait la quintessence du milieu aventureux, la nature dans son exubérance, les hommes et les bêtes dans leur naturelle sauvagerie. L’intelligence de l’explorateur devait suppléer à ces obstacles, à cette indifférence suprême de la nature qui se contente de croître et de dépenser sa vitalité par toutes ses formes. Alain Gheerbrant et ses compagnons étaient peut-être les derniers explorateurs de ce siècle où je suis né, en des terres inconnues, parmi de vrais « sauvages » qui n’avaient jamais rencontré de Blancs et vivaient nus « comme des cochons », selon leurs cousins missionnarisés et habillés.

Le trek prévu au Venezuela en mars 2004 ne va pas dans les forêts profondes, inaccessibles, qu’a parcourues Gheerbrant parmi les Indiens. Lui est passé à l’extrême sud du Venezuela, dans la Sierra Parima ; nous irons plus à l’est, à la frontière brésilienne. Nous finirons dans le delta de l’Orénoque, parmi les Indiens proches de la côte, largement en contact avec la civilisation depuis des dizaines d’années.

L’avion décolle à 6h40 pour Amsterdam. Nous avons deux heures d’escale à errer parmi les harengs sous vitrine et les CD à bas prix avant de prendre un Boeing 767 pour Caracas. Le vol est rempli de Chinois qui vont – ou reviennent – en famille à Cuba. La propension du président du Venezuela Hugo Chavez de prendre modèle sur Fidel Castro explique que Caracas soit devenue un hub pour l’île caraïbe.

Je suis assis dans l’avion entre un membre du groupe et un Roumain qui retourne au Venezuela en touriste. Christian, né en 1936, veut « grimper le Roraïma » malgré ses 68 ans. L’autre voisin, à ma droite, engage la conversation en anglais. Je crois avoir compris qu’il travaille « dans les affaires » mais il me dit aussi que « quand il était dans l’armée », il a fait un exercice à la frontière pakistanaise. Il va au Venezuela pour voir les filles – plus faciles et plus plantureuses que chez lui, le rhum et le soleil en plus. Faut-il le croire ? Il me tient une conversation fumeuse sur Bush, la CIA, la déstabilisation de l’Amérique latine et de l’Irak. Il en ressort – et c’est intéressant – une vision d’Europe centrale des relations internationales, alimentée des documentaires de Discovery Channel sur un substrat d’éducation totalitaire. La paranoïa et la théorie du complot y tiennent une grande place. Elevé en dictature, on ne peut imaginer que le monde marche tout seul : il lui faut des responsables. Bien sûr, « l’information est manipulée » et « les hommes ne sont pas ce qu’ils paraissent ». Ainsi, le 11-Septembre ne serait pas l’œuvre de Ben Laden : « il a remercié ceux qui l’ont accompli, mais il n’a pas dit que c’était lui – c’est donc un coup de la CIA. » Pourquoi ? « – mais pour pousser les Conservateurs au pouvoir et favoriser les dépenses militaires ». C’est tellement « évident » qu’il n’y a rien à discuter, et je m’arrête là.

Il est intéressant de noter que cette observation de 2004 se révèle en grand en 2019 : les pays ex-soviétiques d’Europe centrale sont frileux, paranoïaques, complotistes. Ils élisent des réactionnaires à poigne pour les « protéger » comme du temps de papa Staline, tant ils sont effrayés du monde.

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Raymond Aron se demande, en 1955, quel est l’opium des intellectuels. Sa réponse, à l’époque, est évidente : le marxisme, bien-sûr ! Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968 ou le droitdelhommisme des bobos années 1990. L’opium qui monte aujourd’hui serait-il l’écologisme, mâtiné d’Apocalypse et d’austérité chrétienne monastique ?

Toute ma génération est tombée dans le marxisme étant petit et certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. Les reconnaissables de cette espèce sont la gauche extrême balançant entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat. Les plus pervers ont inhibé tout changement au parti Socialiste, freinant des quatre fers dès qu’il s’est agi de réformisme mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Au fond, comme le dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Avis aux Gilles et Jeanne qui croient rejouer 1848… et qui accoucheront peut-être de Napoléon avec la bénédiction et les algorithmes de Poutine.

Le marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui est resté longtemps le modèle du parti Communiste français avant de se réfugier dans les hautes sphères de l’intellocratie platonicienne à la Badiou. Il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos – et combien elle leur manque aujourd’hui qu’ils sont réduits à faire des ronds sur un point en braillant, sans articuler leurs revendications fiscalo-anarchistes. La pensée communiste avait pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Raymond Aron écrit : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion).

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Evangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’Eglise. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’Eglise à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre, largement inachevée, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les primaires. Il suffit que le Dogme soit cohérent, décortiqué en petits comités d’initiés privilégiés, réaffirmé en congrès et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot (en témoigne le directeur de l’Humanité en faillite qui accuse… les autres et pas son positionnement), les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur – d’ailleurs américain, plutôt banquier, et surtout juif (Government Sachs). On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe) – même les attentats contre le musée juif de Bruxelles seraient l’œuvre du Mossad !…

Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Le marxisme dévoyé en communisme de parti est sorti de la critique pour agir comme une religion. Ce que disait déjà Aron il y a plus de soixante ans : « On fait des Etats-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7). Marx n’est lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran, les intégristes remontant aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Ecrits inter-testamentaires d’Engels ou de Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste de ses prêtres, a parfois ces tendances…

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait (sauf des gilets jaunes) ?

Mais il pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés, nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’Etat est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’Etat et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens. Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui adulent Castro et Chavez qui nous contrediront – ni les porteurs d’uniformes jaunes minés par les militants lepénistes.

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent toujours à gauche, comme chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa climatique, ou chez les gilets qui haïssent tous ceux qui parlent mieux et plus fort que les leurs…

Certes, ce pavé Aron de 1955 en trois parties (1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels) évoque des questions désormais passées, celles d’une époque portée au fanatisme après la lutte contre le nazisme. Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à la ringardise. La méthode est applicable aujourd’hui : la sociologie des intellos demeure plus que jamais et la critique de la croyance est éternelle.

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, €10.20 e-book Kindle €10.99

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Maxime Chattam, Les arcanes du chaos

Les petits intellos qui se réfugiaient avant-hier dans la révolution, hier dans la science-fiction et aujourd’hui dans la paranoïa du Complot mondial vont être contents : voici LEUR roman. Les arcanes font référence au secret, celui des alchimistes ; le chaos est la confusion et le désordre avant la génération du monde. Dans ce thriller, Maxime Chattam évoque le 11-Septembre pour lui faire terminer son roman à cette date ; il invoque les puissances occultes, humaines, bien humaines, pour dire le NOM (Nouvel Ordre Mondial). La paranoïa est le mode de fonctionnement compensatoire de tous ceux qui se sentent incompris, déclassé, prolétarisés. Dans ces années terminales des babyboumeurs au pouvoir, les places sont chères et la parano a de belles années devant elle !

Tout commence comme un roman pour ados des années 1960 : mystères et boules de gomme. Yael est une jeune femme quelconque qui vend des yeux dans une boutique antique du Paris ancien. Elle aperçoit du coin de l’œil des ombres qui la surveillent. Pire, ces ombres parlent, allument son ordinateur pour traiter du texte et des chemins de bougies noires pour la guider dans les sous-sols. Pourquoi les suivre, me direz-vous ? Par cette obéissance irrésistible qui fait décrocher le téléphone aux filles même quand elles savent qu’il s’agit du pervers qui a déjà appelé dix fois. Dressage de société de consommation et de bienséance bourgeoise. Yael entre donc dans le Jeu. On appelle son attention sur la symbolique du billet de 1 $, sur les coïncidences historiques des assassinats de Lincoln et de Kennedy, du naufrage du Titanic. Tout ce qui fait mystère pour les jeunots du 20ème siècle issus d’études médiocres et fascinés par la technique informatique. Yael a vaguement suivi une licence de lettres avant d’opter pour un boulot provisoire… qui dure encore deux ans plus tard (tout l’itinéraire de l’auteur, d’ailleurs). Son compagnon de travail est un fou de nature et de Heavy Metal, à demi autiste tant il se fout des gens comme de son premier slip. C’est toute une certaine jeunesse moyenne dont Maxime se gausse plus ou moins dans ses bajoues gonflées au Coca.

C’est dans ce vivier qu’il va puiser ses personnages, au début assez évanescents, dans la lignée de la littérature ado. Yael, au prénom de chèvre hébraïque, Kamel, fils d’ambassadeur arabe, et Thomas, le double de l’auteur, viril et sensible. Ce journaliste paranoïaque et pour cela expert en  manipulation a « la trentaine, plutôt mignon, bronzé, le cheveu châtain et une barbe de trois jours, le tout emballé dans une chemise élégante et un pantalon de toile. Décontracté mais soigné » p.28. Si vous regardez la photo de Maxime, en page 2 de garde, vous reconnaîtrez aisément son portrait. Maxime Drouot, dit Chattam, est en effet né le 19 février 1976 à Herblay. Ajoutons que Tom a le regard clair, qu’il est musclé et attentif, et vous aurez le fantasme masculin des filles de 20 ans au début des années 2000. Entre eux ? Rien ou presque, que de l’aventure. Depuis le bar où elle le drague impunément à la piste dangereuse qu’ils suivent tous les deux, poursuivis par des tueurs et guidés par les Ombres. Malgré quelques traits torrides du style « Yael s’empressa de se déshabiller pour ne garder que son slip et enfila la combinaison » de plongée (p.277) ou, pour Thomas, « la chemise s’ouvrait jusqu’à la naissance des pectoraux » (p.204), le sexe n’aura sa place qu’à la page 443 seulement ! Je vous l’avais dit, ça commence comme une aventure pour ados, officiellement timides et intimistes lorsqu’il s’agit de baiser.

Sauf que les ados en question ont autour de la trentaine et sont donc un tantinet attardés. Les arcanes vont les faire basculer. Commencé comme un Da Vinci Code light, le thriller tourne, vers la moitié, au genre Millenium (tous deux captivants). Les ados enfin adultes découvrent le rationnel… L’un de ses noms est la logique des causes. « Chaque chose est une apparence », disent les Ombres, « la découvrir c’est la connaissance du monde, le pouvoir » p.129. Nul alchimiste n’aurait mieux dit, nul franc-maçon non plus, les seconds étant issus des premiers. Nous voici donc dans le fantasme toujours vendeur du Complot planétaire des Maîtres du monde, composés des élites cooptées dans ce club très fermé des ‘Skull and Bones’ dont Georges W. Bush a fait partie. Eugène Sue avait déjà publié de telles choses à la fin du siècle 19ème… Pourquoi Yael se trouve-t-elle embringuée dans ce grand Jeu ? A elle de le découvrir, avec l’aide virile et observatrice de Thomas.

En contrepoint, le lecteur est incité à voir, dans l’histoire qui se fait, une vaste Conspiration destinée à imposer le pouvoir de quelques-uns et à éliminer les gêneurs. Des « extraits du blog de Kamel Nasir » rythment en chronologie décalée le récit. Il est expliqué pourquoi Georges W. Bush s’est entendu avec les Saoudiens – et la famille Ben Laden – pour permettre cet attentat qui allait conforter la droite religieuse et nationaliste de l’équipe Rumsfeld au pouvoir. Cela pour le plus grand bénéfice de l’industrie de l’armement et du pétrole, pour les services secrets et les élites cooptées de l’économie-monde. Cette paranoïa complotiste est assez risible après coup : Rumsfeld n’a-t-il pas été viré avant même que George W. Bush ne quitte la Maison-Blanche ? Le président suivant n’a-t-il pas été un Noir sorti des classes moyennes et ayant œuvré dans le social à Chicago ? Où sont donc ces ombres si puissantes, sensées tirer toutes les ficelles ? Où sont ces gros sous de l’armement dans l’élection du successeur de Luther King ? Seraient-ils auprès des oligarques de Poutine qui ont tiré les ficelles de l’anti-Hillary dans les dernières élections américaines ? Le bouffon Trump est capable de n’importe quoi, mais surtout pas d’un complot organisé et pensé en équipe !

Reste une histoire bien enlevée, aux phrases courtes, à l’action rebondissante et à la psychologie sommaire de rigueur dans ce genre de thriller. Bien que nettement meilleur sur la fin qu’au début, mon avis est que le jeune Maxime n’est pas encore assez mûr pour écrire comme les pros. J’avais gardé un meilleur souvenir littéraire du 5ème règne. Cela viendra, né en 1976, Maxime n’a que trente ans pour Les arcanes du chaos et l’on s’attache à son double narcissique Thomas.

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos, 2006, Pocket décembre 2009, 560 pages, €8.30

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Maxime Chattam, La théorie Gaïa

Les écolos sont (étaient ?) à la mode, la grande terreur millénariste du climat s’installe : quoi de meilleur pour faire un bon thriller ? Maxime Chattam a le chic pour plonger à pieds joints dans les peurs d’époque : avant-hier les tueurs psychopathes, hier le Mal biblique venu du fond des âges, aujourd’hui le retour des tempêtes… C’est écrit simple, au galop, avec des caractères bruts aisément reconnaissables. En bref, c’est d’époque et bien fabriqué. Mais vous n’apprendrez rien sur le climat, vous resucerez les fantasmes qui font bien dans les brunchs branchés, par exemple sur Adam Smith, et vous frémirez de toutes les émotions du temps (promotion des femmes, hantise pédophile, machos prédateurs, apprentis sorciers, théorie du Complot, services secrets, bureaucratie européenne…)

Nous sommes quelque part dans les années futures. « Depuis que les dégradations climatiques s’étaient transformées en catastrophes régulières, l’Europe avait gagné en pouvoir. Chaque pays avait décidé de ne plus travailler seul dans son coin… » (p.15). Sauf que, justement, l’un des pays a décidé de faire cavalier seul. Le pays, ou plutôt ses « militaires », c’est-à-dire un service très secret à l’intérieur du service secret. Avec cette imagination débordante qui consiste pour Chattam à transposer les fantasmes américains dans le prosaïque fonctionnariat français, voici le Complot réhabilité. Il use de même des techniques américaines d’évasion de financement, cette fois au détriment de la Commission européenne. Comme des îles désertes investies par de gros capitaux pour s’y livrer à des expériences « non-éthiques ». Ajoutez un couple de scientifiques bien sous tous rapports, dotés de trois enfants, de prénoms affronts pour les garçons (Zach ou Ben) et ragnagna pour les filles (Emma, Melissa, Lea). Secouez un peu en séparant tout ce beau monde, pimentez d’un peu de technoscience vite lue glanée sur Internet – et voilà ! Le cocktail frémissant de bulles et fort en alcool est prêt à servir.

Vous ne vous ennuierez pas. Mais vous serez pris pour un niais et c’est cela qui est désagréable. Que l’auteur présente comme une évidence la dégradation du climat en tant que réaction de la planète comme organisme est déjà hasardeux ; c’est prêter une « âme » à des matières mues par des lois physiques. Que l’auteur aille plus loin en présentant comme une théorie acceptable celle de l’être humain qui a bien réussi possédant en son sein les germes de sa destruction, tout comme les dinosaures hier et les espèces des quatre autres extinctions massives avant-hier, est plus vaseux. Mais qu’il fasse de l’agressivité poussée à son extrême la variable-clé de l’adaptation des meilleurs, voilà qui sent tranquillement son nazi. L’auteur ne s’en rend probablement pas compte mais il accuse carrément Adam Smith, le père du libéralisme, d’être à l’origine de l’égoïsme du profit, de la concurrence sans frein et de la culture du résultat. « Nous grandissons dans un système socio-économique qui nous façonne dès l’enfance, et ce depuis deux siècles » (p.310).

Tous les poncifs sont réunis : libéralisme = fascisme, c’est ce que disait la propagande de Lénine. Adam Smith serait préfasciste alors qu’il est l’auteur non pas de Mon combat mais de La théorie des sentiments moraux. C’est peut-être l’excès de liberté plutôt que de discipline, mais ce n’est pas le libéralisme qui crée par caractères acquis des tueurs en série, spécimens qui développent l’égoïsme de la jouissance immédiate au détriment des autres, avec la meilleure efficacité dans la réalisation du fantasme et une joie cruelle de faire souffrir longuement ? Car le libéralisme est adepte de la modération par des contrepouvoirs – dont l’éducation et la justice.

Chattam vous fera donc le récit de deux enfants de 6 ou 7 ans – évidemment « nus » – longuement trimballés et terrorisés par les psychopathes évadés de l’île du docteur Grohm (un avatar – comme par hasard allemand – du Docteur Moreau).

Quoi de réaliste dans tout ce fatras d’idées reçues et de bonnes intentions ? Pas grand-chose. Oui, le climat change, comme tout change sur cette planète depuis qu’elle existe. Sommes-nous sur la fin du réchauffement cyclique initié il y a 15 000 ans et qui ne serait peut-être pas étranger à la disparition de Neandertal ? Possible. L’industrie, accentue-t-elle le réchauffement ? Probable. Connaissons-nous une dérive génétique à cause de la concurrence et de l’individualisme ? N’importe quoi ! Staline était-il « capitaliste » pour être responsable de 22 millions de morts ? Et Mao ? Et Pol Pot ? Et les racistes du Rwanda ? Et les islamistes ?

A l’inverse, c’est probablement dans les pays capitalistes qu’il y a le moins de morts lorsque le libéralisme fonctionne au quotidien. L’argument des deux guerres mondiales, timidement objecté par l’auteur, décidément léger, ne tient pas : ces deux guerres sont le fait du nationalisme, pas du libéralisme. Les régimes militaires autoritaires ne font pas bon marché des règles de la liberté ou de négociation sur le marché. La lutte pour la vie, le lebensraum, l’éradication des minorités ethniques, la promotion de la race « pure », ne sont pas des fantasmes issus d’Adam Smith – pas même de Charles Darwin. L’écolo-gauchisme à la mode ne fait pas une pensée. Il récupère tous les poncifs marxistes contre l’industrie en les mêlant d’accusations propalestiniennes. La théorie Gaïa apparaît dans ce livre pour ce qu’elle est : une foutaise. Faire peur pour mieux imposer son idéologie. Agiter le millénarisme pour que chacun se « repente ».

A force de se vouloir « vendeur », Maxime Chattam récupère des théories bien scientifiques, piquées ici ou là et résumées en deux lignes « pour les nuls ». Il finit par fabriquer des thrillers formatés par la nouvelle marchandisation de l’édition. Que reste-t-il de la littérature, même policière ?

Et que reste-t-il du discours moralisateur quand celui qui le profère profite aussi bien du système marchand ? Le plus démago des thrillers de Maxime – à vous décourager de lire la suite. Je me suis d’ailleurs arrêté longtemps avant d’y revenir.

Maxime Chattam, La théorie Gaïa, 2008, Pocket thriller 2010, 500 pages, €8.30 e-book Kindle €9.99

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Duel de Steven Spielberg

Ce film du tout début des années 1970 devenu culte était au départ un téléfilm tourné en deux semaines, d’où ces séquences rythmées et la progression lente mais inexorable du Mal. Il est devenu un film à part entière avec 16 mn de plus après avoir remporté le Grand prix International au Festival d’Avoriaz. Steven Spielberg naissait à la lumière.

Le film est tiré d’une nouvelle de Richard Matheson, plus connu pour ses œuvres de science-fiction, mais l’événement est vraiment arrivé à son auteur le jour même de la mort de John Kennedy en 1963. D’ailleurs, qui roule un tant soit peu reconnaît certains comportements de camionneurs ou de bobos en 4×4 toujours actuels.

Le scénario en est simple et terriblement yankee : un duel de western entre virilités, celle du citadin amolli et féminisé et celle du routard macho qui conduit un monstre d’acier. Les chevaux font tout, à l’inverse du western, renvoyant les hommes à leur insignifiance : c’est Plymouth (moderne) contre Peterbilt (traditionnel). La Chrysler Plymouth Valiant modèle 1967de David Mann (Dennis Weaver) est une voiture moyenne faite pour une famille moyenne, malgré un moteur V8 qui engloutit du carburant et une couleur rouge vif qui fait frimeur ; le camion Peterbilt 281 de 1955 conduit par un homme dont on ne verra que les bottes et le bras est un tracteur de 250 CV diesel monté pour la force, couturé de plaques d’immatriculation de divers Etats et rouillé d’avoir beaucoup servi.

Les maîtres des engins sont à l’image de leur monture : David est un commercial assez banal et peu sûr de lui, dominé par sa femme (avec qui il a une conversation sur les événements de la veille), bercé par la radio (qui rassure et banalise tout), et qui va être en retard à un rendez-vous avec un client (ce qui semble lui arriver souvent). Avec ses lunettes de pilote teintées de jaune, son costume cravate de mauvaise qualité et sa moustache ridicule qui contraste avec son apparence peu virile (bien qu’il s’appelle Mann, l’homme !), il montre le mâle américain englué dans la routine administrative (rendez-vous planifiés), la routine familiale (père absent, époux qui ne veut pas d’histoire, travailleur forcé à rembourser la maison et à entretenir femme et gosses, obéissant à l’heure du dîner), et la routine sociale (toujours en représentation, à jouer des rôles successifs). A l’inverse, le camionneur invisible apparaît solitaire et indépendant, faisant partie de l’élite du transport pour les matières dangereuses (inflammables). Il est sûr de lui et dominateur au volant de son engin au museau agressif d’hyène, faisant gronder son moteur et cracher sa fumée noire comme une rage personnelle. Le macho titille la tapette, comme dans l’épopée de l’Ouest – et que le plus fort gagne.

Le citadin commence par ne pas comprendre, puis à dénier la réalité de ce qui lui arrive, et à se laisser envahir par la paranoïa du complot où tout le monde lui en veut (la scène au Chuck’s Cafe), avant de se trouver poussé à bout – donc à réagir (enfin). Car le spectateur ne peut que bouillir maintes fois devant cette lavette qui se conduit avec une niaiserie confondante : il double pour la première fois le camion en enfreignant la loi puisqu’il ne respecte pas une ligne continue ; au lieu de mettre de la distance entre lui et le monstre après la première menace, il se remet à rouler pépère à 40 miles à l’heure sur une route quasi droite et déserte du nord-est de Los Angeles vers Santa Clarita et Palmdale – environ 65 kilomètres à l’heure ! Lorsqu’il doit dépasser les 80 miles (autour de 130 km/h), il ne sait pas maîtriser son volant et sa péniche montre sa mauvaise tenue de route comme l’impuissance de son moteur dégonflé malgré le V8. Il stoppe au Chuck’s Cafe mais, lorsqu’il aperçoit le camion garé devant, il ne sort pas par derrière pour partir en catimini mais se fait remarquer en insultant tout le monde, avant de courir bêtement après le truck qui démarre. Pourquoi ne fait-il pas demi-tour alors que son rendez-vous est clairement manqué après s’être arrêté « au moins une heure » pour laisser le camion avancer ?

La charge est lourde, le personnage principal – qui n’a rien d’un héros – est cet Américain médiocre devenu veule des années industrielles, miné par le féminisme et la subversion hippie engendrée par l’horreur de la guerre inutile au Vietnam et les dégâts de la pollution. Le message est aussi lourd – ce pourquoi il porte. America is back dira le trompeur, le mâle yankee doit retrouver ses valeurs originelles de pionnier apte à faire face à toute adversité ; dix ans plus tard, cela donnera Rambo, puis Reagan, avant l’éléphant narcissique et geignard qui aujourd’hui gouverne.

David passe de l’obscurité du garage familial où il est étouffé à l’explosion de lumière solaire sur le canyon après avoir gagné le duel. Forcé de ruser face au monstre, il sacrifie sa voiture (qui n’a pas été à la hauteur) pour que l’acier antédiluvien du camion passe sa rage sur elle, tel un taureau furieux aveuglé par sa couleur rouge… et tombe dans l’abîme au col de Vasquez Canyon Road. La corrida est terminée mais le toréador est vidé. Le spectateur aussi, qui en ressort tendu.

J’avais vu la première fois ce film sur une télévision noir et blanc, il y a longtemps, et la force à la Hitchcock ressortait mieux sans la couleur. Car si l’on se place de l’autre côté des adversaires, le rouge de la Plymouth fait vraiment fiotte et bluff ; de quoi comprendre la rage du fruste et brute aux commandes d’une vraie machine, d’autant que le frimeur passe la ligne comme s’il en avait le droit pour doubler le gros cul, et qu’il a toutes les attentions du pompiste comme s’il était en train de le séduire ! Cette ambiguïté fait beaucoup pour le sens du film.

DVD Duel, Steven Spielberg, 1971, avec Dennis Weaver, Jacqueline Scott, Eddie Firestone, Lou Frizzell, Gene Dynarski, Universal Pictures France 2004, 1h32, standard €8.40 blu-ray €12.60

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Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Tiré de la biographie de Marie Stuart par Stefan Zweig, ce film ambitieux et dépouillé se perd un peu. Le lecteur non initié à l’histoire de l’Ecosse ne sait trop à qui il a affaire. Cependant, l’histoire s’élève jusqu’à un beau portrait de femme. Elle se voulait indépendante, élevée un peu comme un garçon et montant son cheval à califourchon mais n’a jamais su trouver, dans ses maris successifs, l’homme qui l’aurait épaulée. Sauf le dernier, peut-être… dans le film.

Reine d’Ecosse à 6 jours après la mort de son père Jacques V, Mary est envoyée en France par précaution, tant les ambitions des nobles ne cessent de menacer sa couronne. Elle y est d’abord la reine des gosses avant d’épouser à 15 ans celui qui deviendra François II et qui n’a que 14 ans. Le garçon, maladif et sous la menace constante des querelles de religion, ne s’intéresse pas au sexe mais aux armes et à la chasse. Roi pour un an et demi à 15 ans, il meurt d’une otite mal soignée, laissant le royaume à son frère de 10 ans, Charles. Mary, ex-reine de France, reprend alors son titre de reine d’Ecosse et rentre au pays.

Revenue d’un pays nettement plus civilisé que le royaume pas encore uni, elle se trouve en butte aux intrigues et aux austérités d’Ecosse, pays de landes sauvages battues par les lames. Le film se perd parfois dans des séquences de brume et d’herbe trempée, sur une musique inquiétante. Mary voudrait la concorde civile, mais les fanatiques réformés, tel John Knox, font régner l’intégrisme. Tout fier de pouvoir lire la Bible tout seul depuis la diffusion de l’imprimerie à peine un siècle plus tôt, le théologien collabo de Calvin n’a pas le sens de lire l’Ancien testament à la lumière du Nouveau. Plus hébreu que chrétien dans son interprétation des écrits sacrés, il tonne contre l’autorité des femmes et contre les fantaisies de la cour. Mary Stuart ne sera pas sa copine. Il prêche que les autorités subalternes (comme lui) ont le droit divin de résister à un « tyran », celui (ou pire : celle) qui n’applique pas la discipline presbytérienne qu’il a créée. Et le demi-frère de Mary, James Stuart comte de Moray, le suit.

C’est le chaos. Est-ce pourquoi le film passe alors des images tressautantes, la caméra à ras de cheval en forêt ou sur la lande, qui font mal aux yeux et donnent la nausée ? Le bouleversement de Mary doit-il provoquer un malaise chez le spectateur ? On se demande si le souci de dépouiller et d’être à tout prix original ne gâche pas l’ouvrage. Mary a 21 ans mais n’est guère plus sage. Elle voudrait la paix mais ne sait pas trancher. Elle garde son protestant de frère comme conseiller et l’aide à se défaire du parti catholique qui est pourtant celui qui la soutient, mais elle ne veut ni se convertir pour faire comme son peuple, ni épouser un Anglais réformé pour unir les deux couronnes. Elle parle alternativement en français, en écossais et en anglais, ce qui fait un peu désordre dans la bande son, le sous-titrage surgissant incongru dans la version en langue choisie.

Mary Stuart décide de marier sur un coup de tête lord Darnley, un bellâtre qui est son cousin sous le nom d’Henri Stuart, petit-neveu d’Henri VIII. Celui-ci s’empresse de lui enfourner un fils, Jacques ou James, et se prend désormais pour le roi alors qu’il n’est que celui qu’on sort quand on en a besoin. Mary ne lui pardonnera pas d’avoir aidé à assassiner son conseiller français Rizzio et lui condamnera désormais son lit.

La reine d’Ecosse envisage alors comme amant le viril Jacques Hepburn, quatrième comte de Bothwell, qui l’a accueillie dès son arrivée au pays. Darnley est étranglé après que sa maison eut sauté à l’aide de barils de poudre. Le complot était-il de Bothwell ? Il en fut accusé aussitôt par tous ceux qui avaient intérêt à sa perte. Le film, cette fois, s’écarte de l’histoire officielle où il est dit qu’il « enleva » la reine avant de « la violer ». Mary reste maîtresse d’elle-même et couche volontairement avec Bothwell, l’encourage à lever des troupes pour résister aux lords, ne le laissant fuir que lorsqu’il n’y a plus aucune issue. Enceinte, on ne sait pas ce que l’avenir sera. Le film passe négligemment sur la suite, la perte par fausse couche de ses jumelles, déclarant que « la vie de Mary Stuart s’achève à 25 ans ». En fait, elle vivra jusqu’à 45 ans avant d’être décapitée par trois coups de hache d’un bourreau bourré, dernière punition pour une femme trop indépendante qui se croyait reine plutôt que jouet entre les pognes mâles des lords politiciens.

En rivalité mimétique avec Elisabeth, qui régnait en Angleterre, Mary écrivait des lettres et des poésies ; elle l’avait appris à la cour de France. Elle voulait rattacher le pays du mouton et du whisky au royaume civilisé, en pleine Renaissance, plutôt qu’aux rustres angles et saxons du sud. Mais la religion, ce paravent de tous les intérêts les plus vils, a empêché ce dessein. Malgré la lenteur un peu suisse du film, l’absence d’action malgré les beaux décors, reste un portrait féminin remarquable, tout en psychologie, superbement incarné par la sensuelle Camille Rutherford.

A voir rien que pour elle.

DVD Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach, 2013, avec Camille Rutherford, Sean Biggerstaff, Aneurin Barnard, Condor Entertainment 2016, 2h, €9.99

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I… comme Icare d’Henri Verneuil

Cela pourrait se passer n’importe où et notamment aux Etats-Unis ; un président est assassiné et cela évoque John Kennedy – mais toute ressemblance avec des personnes ou des scènes ayant réellement existés serait bien sûr purement fortuite. Bien que roulent des Cadillac, le spectateur peut apercevoir des Renault 12 et les cabines téléphoniques portent le mot « téléphone » en français ; il peut aussi reconnaître les tours de la ville nouvelle de Cergy. La fin des années 1970 étaient paranoïaques (c’est revenu avec le 11-Septembre 2001), le complot du « complexe militaro-industriel » ou « des multinationales » était imminent. Dans les années Giscard, en France, la tentation était grande de renverser le Système dix ans après 68.

Il n’en fut rien, dieux merci, et les années 80 verront que « le capitalisme » reste quand même la méthode la moins pire pour assurer un niveau de vie correct (en 1989, les Allemands de l’est fuiront massivement le « paradis » socialiste) et que « la démocratie libérale » reste quand même le pire des régimes à l’exception de tous les autres (jusqu’à la bouffonnerie trumpiste).

Le président Jarry (Gabriel Cattand) est tué de trois balles dans la face alors qu’il vient d’être réélu pour nettoyer les écuries d’Augias où règnent les liaisons dangereuses entre services secret et mafia. Un lampiste est opportunément découvert – mort, suicidé d’une balle en plein front – dans l’ascenseur d’où sont partis les coups de feu. Il est déclaré paranoïaque, donc fou et l’affaire est close. Une commission parlementaire (qui ressemble furieusement à la commission Warren) décide au bout d’un an d’enquête qu’il n’y a rien de plus à dire. Sauf que l’un de ses membres, le procureur Henri Volney (Yves Montand) déclare qu’il ne signera pas. Sur les six conclusions, il a six doutes.

La loi préconise que celui qui refuse l’unanimité doit lui-même reprendre l’enquête, ce qui est fait. Le procureur découvre que nombre de témoins qui ont contacté spontanément la commission n’ont volontairement pas été entendus ; que le témoin principal qui déclare avoir vu le tireur sur la terrasse en haut (Henry Djanik) ne voit rien sans lunettes alors qu’il ne les portait pas à ce moment-là ; que les douilles auprès du fusil sur la terrasse ne pouvaient se retrouvées groupées aussi soigneusement ; que le tireur présumé, le jeune blond Daslow (Didier Sauvegrain), est photographié le fusil à la main devant chez lui mais que ni les ombres ni la floraison des hortensias ne peuvent accréditer la date – et que le portrait est truqué ; que ceux qui ont « vu tirer » non pas en haut mais du deuxième étage sont tous morts dans des accidents divers les dernières semaines – sauf un, un inconnu (Jean Lescot). Retrouvé, il confirmera… et identifiera un homme qui a ouvert son parapluie noir en plein soleil juste avant les tirs – comme par hasard un parrain de la mafia (Jean Négroni) ; des films amateurs, sollicités, montreront la silhouette d’un second tireur comme dans l’affaire Kennedy (dont toute ressemblance, etc…).

Donc le psychopathe désigné coupable n’est pas l’assassin, CQFD. Qui est donc Daslow ? Il a participé à une expérience au département de psychologie de l’université de Layé (Yale à l’envers). Un moniteur est chargé de punir par des décharges électriques croissantes l’élève qui ne répond pas correctement à un test de mémoire. Là est le cœur du film : l’obéissance et le pouvoir des autorités « légitimes ».

L’expérience n’est pas inventée mais celle de Stanley Milgram entre 1960 et 1963. Certains humains sont plus ou moins soumis à l’autorité, évacuant leur propre responsabilité s’ils sont couverts par leur chef ou par la bureaucratie, ou s’ils n’ont qu’un petit métier à bien faire (comme sous Hitler) – mais la moyenne, en ces années pré-68, montre un pourcentage d’obéissance moyen de 62 % ! Le conformisme est la pire des choses.

Sommes-nous moins enclins à obéir aujourd’hui ? On pourrait le croire au vu de l’anarchisme ambiant et des théories du complot qui mettent en doute systématiquement tout ce qui vient d’une autorité (même la terre serait plate alors qu’on peut faire le tour du monde et que les fusées montrent une boule bleue ! – sauf que l’autorité est ici celle du Coran, donc crue « supérieure »). Or l’expérience de 2009 du faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) qui reproduisait l’expérience de Milgram – avec une présentatrice de télévision en guise de « scientifique » – a montré un taux d’obéissance de 81 % !…

Les fonctionnaires des services secrets, chacun dans leur petite bulle, dérivent peu à peu vers le complot politique, se renforçant l’un l’autre sans guère y penser. On déstabilise un pays du tiers-monde pour le bien du commerce, on renverse un dictateur pour en mettre un autre… et on assassine son propre président pour le bien de la nation. Le procureur trouve un lien entre le vrai tireur mafieux venu d’Italie, le mafieux au parapluie et le directeur des activités secrètes des services spéciaux (Jacques Sereys). Ses collaborateurs vont visiter l’appartement de ce dernier et découvrent par hasard une cassette audio où, à l’intérieur d’une musique d’orgue, est inséré un message qui rend compte d’une opération de déstabilisation. Volney décrypte la cassette en ralentissant son débit et découvre que le jour même avant minuit, la suite de l’opération, baptisée I… comme Icare devra avoir été bouclée.

Icare, c’est lui, Volney qui, comme le jeune Grec, s’est trop approché du soleil de la vérité. Ceux qui menacent le soleil voient leurs ailes griller et leur chute programmée. Je ne vous dis rien de la fin pour ceux qui n’ont jamais vu le film, mais c’est efficace.

On peut cependant se demander pourquoi « la paranoïa » ne contamine ni le président assassiné qui roule en décapotable, ni les services de protection qui ne sécurisent aucun des grands immeubles à l’arrivée, ni le procureur enquêteur qui se balade seul et officie dans un bureau vitré… Même les paranoïaques ont des ennemis !

Yves Montand est à la fois sérieux et inventif, excellent dans son rôle. Les comparses jouent comme des comparses, ce qui le met en valeur. Même le tireur Daslow, dans sa candeur un peu niaise, parvient à être touchant, surtout lorsqu’il explique pourquoi il a poussé l’expérience de psychologie aussi loin pour 6 $. Le cinéma a fait mieux depuis dans le complot et la paranoïa (la série des Jason Bourne par exemple) mais le film simple d’Henri Verneuil est bien monté en même temps qu’il délivre un message : pensez par vous-mêmes et ne vous laissez pas manipuler par l’autorité si votre conscience se révolte.

Pas sûr que les jeunes cons qui se laissent embrigader par n’importe quelle secte soi-disant mandatée par Dieu aient une conscience ; pas sûr non plus que les vieux cons « qui ont fait 68 » et qui croient que tous les humains sont camarades (même les bêtes) soient plus conscients et moins conformistes ; pas sûr non plus que moi-même je sois exempt de biais… Mais il faut faire avec – et ce film montre combien il faut se méfier des comportements humains.

DVD I… comme Icare d’Henri Verneuil, 1979, avec Yves Montand, Michel Etcheverry, Roger Planchon, Jacques Denis, Pierre Vernier, LCJ éditions 2017, 1h55 mn, standard €12.99, blu-ray €14.99

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Faits, opinions et intérêts…

Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Est-ce que ça dépend ? Et pourquoi ?

En théorie, les faits disent le vrai, ce qui s’est réellement produit. Mais chacun sait que l’observation des uns n’est pas celle des autres et que le « témoignage » varie largement ! C’est donc l’observation « neutre » des faits qui permettent d’établir le vrai. Mais chacun sait que le neutre n’est qu’une convention de procédures et d’analyses, qu’il standardise l’observation pour éviter la subjectivité et qu’il ne prend pas en compte la totalité du réel. Le fait est donc un regard normalisé mais pas complet. La méthode scientifique a justement pour but d’affiner ce regard par de nouvelles techniques plus précises d’observation et des procédures plus complètes d’examen. Mais il s’agit d’un idéal, d’une tendance dont on ne verra jamais la fin. Le fait restera donc approximatif.

La vérité est alors affaire d’opinion. Comme l’a dit Nietzsche, il s’agit d’une métaphore, donc d’un résumé qui fait illusion. Prendre l’illusion pour la réalité est une faute. En revanche, avoir la « volonté de vérité » est un mouvement pour approcher sous plusieurs angles et en creusant plus profond le fait.

  1. Il y a l’opinion paresseuse, qui s’appuie sur les préjugés (ce qu’on croit avant même de savoir), et plus encore sur le grand nombre (si beaucoup sont d’accord, alors ce doit être vrai). Le fait, alors, est établi comme une croyance partagée, pas comme une réalité objective. Et cela donne la croyance aveugle en religion, le plébiscite en politique, le lynchage en justice et l’insurrection braillarde en démocratie.
  2. Il y a l’opinion éclairée, qui s’appuie sur le raisonnement (cet instrument de jugement qui s’élève au-delà des apparences pour se hausser au contexte et à la synthèse). Le fait, alors, n’est établi qu’avec de multiples précautions, techniques diverses d’observation, mesures à différents moments, regards croisés, recoupements. C’est plus long, plus incertain, mais plus efficace à la fin. Et cela donne l’agnosticisme en religion (le peut-être de Jean d’Ormesson, le pari de Pascal), le régime représentatif en politique, les différents étages de juridiction en justice avec avocat, droits de la défense et procédures d’appel, le débat avec vote libre et non faussé en démocratie.

La seconde option est plus longue et plus ardue, elle demande plus d’effort à l’être humain (mâle, femelle ou neutre) ; elle répugne donc au grand nombre, plus porté à se soumettre à un dieu dont on croit qu’il dit tout et sait tout, à accuser d’abord et à réfléchir ensuite, à se créer des boucs émissaires faciles et à actionner le yaka expéditif plutôt que de se demander concrètement comment changer les choses. En gros, la traduction politique en est Trump, Erdogan, Poutine ou Mélenchon (voire Le Pen si elle n’était pas quasiment éliminée par sa médiocrité).

Les modernes sont relativistes, car ils savent que « la vérité » n’est jamais qu’approchée, qu’elle ne règne pas immuable dans le ciel des Idées ni est écrite dans un Ciel mais qu’elle se construit pas à pas. Les antimodernes, qui se font appeler « conservateurs » ici ou là sont absolutistes, car ils croient que « la vérité » est donnée une fois pour toute, qu’elle règne par la voix d’un Dieu machiste et tonnant qui a seul raison, et qui a élu un seul peuple (le Blanc pour les Trumpistes, Israël pour les Juifs, la communauté des croyants pour l’Islam) pour faire advenir son Règne unique.

Les faits, pour les conservateurs, « ne se discutent pas » : ils sont vrais parce que c’est dit comme ça. Cette « post-vérité » peut être contraire à la vérité, qu’importe ? C’est la vérité du moment et de la communauté qui y croit. Cette façon de voir les faits est « politique » car le mensonge y est permis s’il s’agit de servir une cause plus haute, celle de « Dieu », du Parti ou d’un Chef ; il ne s’agit pas d’un péché contre l’Esprit mais d’une tactique de guerre utile.

Or le modernisme s’est imposé contre le conservatisme depuis les révolutions du XVIIIe siècle, tout comme l’Occident sur les autres peuples du monde par la colonisation, puis par la technologie et le dollar.

  1. Certains en réaction à cette domination mâle, blanche et fondée sur l’expertise scientifique prônent donc son radical inverse : valorisation du féminisme, des peuples de couleur et de l’antisystème. Leur « politiquement correct » combat la morale sexuelle traditionnelle pour l’hédonisme libertaire, la prétention occidentale à être seule interprète de « l’universalisme » et exercent une « déconstruction » critique de la « domination » (qu’ils voient partout à l’œuvre).
  2. D’autres, tout aussi en réaction mais réactionnaires au sens politique, réaffirment cette supériorité supposée du mâle, blanc, fondé sur la science (mais soumise dans ses recherches aux dogmes du Livre). Ils combattent le politiquement correct des libertaires sur le sexe avec n’importe qui, la repentance occidentale pour tout et la critique dissolvante, afin de rétablir les traditions et les dominations « légitimes » selon Dieu ou l’histoire.

Comme on le voit, rien n’est simple et tout se complique ! Il n’y a pas le « progrès » d’un côté et « l’obscurantisme » de l’autre, la raison contre l’émotion, la démocratie contre la tyrannie, la liberté contre le dogmatisme, ni même la gauche contre la droite ou la laïcité contre les religions…

  1. Il y a les passions croissantes qui submergent la raison et exige des politiciens du symbole plus que des mesures, l’affirmation de la souveraineté du pays plus que des accords internationaux, la protection des retardataires plus que la promotion des leaders.
  2. Il y a l’individualisme croissant induit par le mouvement de la société et par les technologies ; il produit du débat mais aussi des invectives et tend de plus en plus à coaguler des communautés virtuelles qui se ferment pour rester entre-soi en excluant tous les autres qui dérangent.
  3. Il y a la complexité croissante des savoirs qui ne permet plus au grand nombre de comprendre ce qui se passe, comment on peut aller dans la lune ou si c’est du cinéma, pourquoi les datas sont collectées aussi massivement et l’obscurité de leur tri pour leur « faire dire » quelque chose. La paresse est de voir des complots là où on ne comprend pas.

Dans ce magma, les faits deviennent vite opinions, lesquelles ne sont le plus souvent que le paravent d’intérêts communautaires ou particuliers.

Croyez-vous que Trump gouverne pour l’Amérique ou pour son clan ? Qu’Erdogan soit le président des Turcs ou seulement des musulmans conservateurs turcomans qui adulent son parti ? De même, croyez-vous que ceux qui votent extrémiste en Europe soient de purs fascistes ou gauchistes tentés par le césarisme – ou des déboussolés qui voudraient bien calmer le jeu de la finance, de l’immigration et de la dérégulation ? Les Somewhere combattent les Anywhere : ceux qui sont de quelque part ceux qui sont de nulle part.

Sans être un militant engagé ni souscrire à tout ce qu’il fait, il est possible de penser qu’un Emmanuel Macron tente le soi-disant impossible (selon Chirac, Sarkozy et Hollande) de concilier ces contraires : promouvoir les leaders en même temps qu’il protège les retardataires. C’est du moins ce qu’il dit, probablement ce qu’il veut, peut-être ce qu’il va réussir.

 

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Pierre Ménat, Attendre encore

Un premier roman agréable et cultivé, bien écrit et édité superbement dans une typographie lisible. La couverture, au grain mat, est sensuelle au toucher, ce qui ajoute au plaisir de lecture.

L’histoire se passe dans le milieu diplomatique que connait bien l’auteur. Elle mêle une intrigue politico-mafieuse aux souvenirs de stages de l’ENA pour parvenir à la Carrière, et divague parfois dans la philosophie à la manière de Voltaire. Le style s’en ressent, ces quelques pages grimpant au jargon sans que cela fasse avancer l’intrigue. Ce sont les défauts d’un premier roman. J’ai noté une contrevérité p.283 à propos de la volonté de puissance de Nietzsche : l’auteur écrit « cette volonté crée des pulsions pouvant modifier le cours d’une vie ». Que non pas ! Cette « volonté » n’a rien de volontaire, elle est l’expression irrésistible de l’instinct vital… dont les pulsions sont la résultante au niveau instinctif, mais également les passions au niveau affectif et les idées ou même « la science » (la volonté de savoir) au niveau intellectuel. Ces digressions savantes, mal intégrée dans le récit, sont heureusement rares.

L’auteur coupe l’amour en quatre dans une typologie peu convaincante mais imagine une conscience après la mort fort réjouissante et originale. Sauf qu’il oublie la conquête du feu dans les étapes de l’humain, qu’il voit les peuples paléolithiques en « villages » (alors qu’ils nomadisaient sous tente ou sous grottes) et ignore la démographie comme fléau de notre monde contemporain : ce n’est pas mince, en une génération la population mondiale a doublé !

Pour le romanesque, un ambassadeur du Luxembourg en Roumanie se fait piéger par une journaliste d’investigation locale sur les ordres du chef des services secrets attachés au président, afin de compromettre l’ancien chef de la sécurité intérieure au temps du communisme reconverti dans les affaires lucratives (et un brin mafieuses). Tout le monde manipule tout le monde, ce qui est fort gai.

Le complot est bien monté, faisant appel aux dernières trouvailles de la finance – mais fondé sur cette indémodable technique de la pyramide de Ponzi dont Bernard Madoff usa avec profit. L’ambassadeur est doté d’une épouse intelligente et morale, ce qui fait que le piège échoue dans la déconfiture – non sans galipettes sexuelles de l’ordre de la pulsion que le lecteur a du mal à placer dans les cases des quatre types de l’amour.

Le temps se passe en attente, d’où le titre du livre, doté d’un « avant-propos » peu engageant qu’il aurait mieux valu mettre à la fin. Il ne fait que quelques pages que le lecteur peut sauter sans peine pour entrer dans le vif du sujet. Durant les attentes, comme chez le coiffeur, la conversation avec un autre ambassadeur devenu ami (mais qui ne dit rien de lui…) égrène les anecdotes et souvenirs d’une existence de haut-fonctionnaire diplomatique, énarque à titre étranger. La Guinée de Sékou Touré est un morceau d’anthologie, tout comme les démêlés avec « le ministre » du stagiaire de préfecture en l’absence de son patron. Les polissonneries avec le beau sexe ne manquent pas non plus avant mariage (et plusieurs fois après).

Une façon romanesque de dire que le monde diplomatique est tissé d’attente (durée) et d’attentes (espérances), plus que le reste peut-être, manière aussi de distiller des conseils aux impétrants à propos des usages, visites et tutoiement. Et surtout à cette attente particulière qu’est l’euphémisme, le relativisme et la prudence : ainsi, pourquoi appeler Carville le très reconnaissable Deauville, à propos duquel l’auteur n’écrit rien de compromettant ? Comme me disait jadis Monsieur Le Blanc, ambassadeur de France en Haute-Volta, la diplomatie est une seconde peau qui vous recouvre à vie.

Pierre Ménat, Attendre encore, 2017, Les éditions du Panthéon, 293 pages, €20.90, e-book format Kindle, €12.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Modèle Mélenchon : de Lénine à Gorbatchev

Pour Zinoviev, l’utopie communiste s’enracine dans les pulsions élémentaires de la nature humaine : esprit grégaire, besoin de sécurité, paresse.

Mélenchon en fait un argument d’autorité par la promotion du citoyen mobilisé dès le plus jeune âge.

George Orwell, dans sa société imaginaire de l’an 1984 décrivait l’itinéraire d’un militant : « à trois ans, le camarade Oguilvy refusait tous les jouets. Il n’acceptait qu’un tambour, une mitraillette et un hélicoptère en miniature. A six ans, une année à l’avance, par une dispense toute spéciale, il rejoignait les Espions (les pionniers). A neuf, il était chef de groupe. A onze, il dénonçait son oncle à la police de la Pensée. Il avait entendu une conversation dont les tendances lui avaient paru criminelles. A dix-sept ans, il était moniteur d’une section de la ligue Anti-sexe des Juniors. A dix-neuf ans, il inventait une grenade à main qui était adoptée par le Ministère de la Paix (…) A vingt-trois ans, il était tué en service commandé. »

Le communisme n’a pas instauré ce comportement par en-haut, il est venu à la rencontre du sentiment populaire qui ignore le pluralisme, en conteste la légitimité, et pratique spontanément la violence : d’un côté les nôtres, en face les autres.

Mélenchon accuse de complot tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

La gauche française a voulu expliquer la tyrannie par les origines historiques du régime : menacé, il se défendrait. La théorie des circonstances exceptionnelles, du « complot », justifie toujours les épurations – jusqu’à Chavez et Maduro. Pour les historiens anglo-saxons, il faut chercher dans les profondeurs du régime tsariste un mélange de passivité et de sentiment du « collectif ». Avec cela, le poids des circonstances : la dissolution de la société traditionnelle en 1917, une volonté farouche du parti bolchevik de contrôler l’ensemble du pouvoir, la personnalité de Lénine et ses trois décisions immédiates en 1918 : 1/ la création d’un appareil policier hors contrôle populaire confié à Dzerjinski, 2/ le refus de constituer un gouvernement socialiste de coalition, 3/ la dissolution de l’Assemblée Constituante, les élections n’ayant désigné qu’une minorité de Bolcheviks. Lénine écrivait : « la notion scientifique de dictature s’applique à un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, aucune règle absolument ne bride et qui se fonde directement sur la violence. » La tyrannie naît donc dans les faits avec Lénine et est issue de sa certitude dogmatique d’avoir raison. Au-dessus du suffrage populaire, il place sa propre vision de l’intérêt général. Staline ne fera que poursuivre.

Le 14 mars 1990, le député au Parlement fédéral soviétique Youri Afanassiev, déclara à la tribune, retransmis par la télévision : « nous avons appris de toute notre histoire ce que c’est que la force. Toute notre histoire, c’est justement la force, la violence. Si notre chef et fondateur a réellement jeté les fondements de quelque chose, c’est de l’élévation de la violence, de la terreur de masse, en principe d’Etat. Il a élevé l’illégalité en principe politique de l’Etat. » Il désignait officiellement Lénine.

Mélenchon, comme tous les tribuns sûrs que « le peuple » a raison, raisonne (résonne ?) de la même façon.

Après Lénine, le pouvoir glissera dans les mains de la fraction dirigeante du Parti qui flagornera Staline, destituera Khrouchtchev, encensera Brejnev, et opposera son inertie aux réformes de Gorbatchev. Ce dernier reste dans la lignée des dirigeants soviétiques, il est le « chef d’orchestre » – tout comme Mélenchon se veut le porte-parole de la base en mouvement.

La volonté de Gorbatchev est de conduire le changement d’un régime socialiste autoritaire à un régime adapté aux aspirations nouvelles d’une société plus éduquée. A ses débuts, Gorbatchev (comme Mélenchon) prenait pour modèle Lénine. Avec le temps et les bouleversements irréversibles concédés d’en haut puis conquis par la base en une dialectique sociale difficilement maîtrisable, la référence à Lénine n’est plus que de méthode : il s’agit d’être aussi souple que lui dans la direction du pays, d’accompagner les masses dans leur révolution. Le régime se créera de lui-même par la dynamique des réformes et les poussées de la société (c’est ce que dit Mélenchon). Dans un premier temps, le régime soviétique se coulera dans les formes – anciennes, faute de références – du nationalisme ou des clivages politiques de l’avant-1917 (libéralisme, slavisme, nationalisme, etc.).

Peut-être ne sera-ce pas de la démocratie, au sens où l’entend Emmanuel Lévinas : « en se reconnaissant imparfaite, en ménageant un recours à la personne jugée, la justice en est déjà à la question de l’Etat. Voilà pourquoi la démocratie est le prolongement nécessaire de l’Etat. Elle n’est pas un régime possible parmi d’autres, mais le seul qui convienne. Puisqu’elle sauvegarde la capacité d’améliorer ou de changer la loi en changeant – triste logique ! – de tyran, ce personnage malgré tout indispensable à l’Etat » (entretien à l’Express du 6 juillet 1990).

L’exemple historique – vécu – du modèle soviétique et de son inefficacité tyrannique devrait nous mettre en garde contre les tentations du retour du même. Via Mélenchon entre autres Chavez et Maduro. C’est à cela que doit servir la remémoration d’octobre 1917.

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Jean d’Aillon, Béziers 1209

Le romancier de l’histoire médiévale Jean d’Aillon a déjà guidé son héros Guilhem dans 17 aventures depuis l’an 1190 ou à peu près. Le jeune chevalier a désormais trente ans, s’est marié deux fois et a deux fois perdu son épouse en couche. Il est désormais au service du roi de France Philippe qu’on dit « Auguste » dès 1185 (à 20 ans), comme prévôt de son Hôtel.

C’est alors que cette ordure de pape « Innocent » III, qui porte bien mal son nom, fulmine pour déclencher la croisade – non contre les Sarrasins qui occupent les lieux saints de Jérusalem – mais contre les sujets mêmes du roi de France, les Cathares. Ce qu’un pape ne devrait pas faire, comme le montrera plus tard un président à propos du dire – mais le pouvoir suprême rend fou. Le roi, très imbu de son autorité et peu enclin à verser le sang de ses sujets, alors même que Jean sans terre d’Angleterre le menace depuis la Guyenne et les ducs de Flandres et de Boulogne sur son flan nord-est, est réticent. Il écoute d’ailleurs les remarques de son prévôt Ussel, qui a laissé son fief de Lamaguère près de Toulouse, pour le servir.

Le clan des barons préoccupés de pillage et de gloire est à fond pour la croisade contre les hérétiques, prétexte bien connu des avides et des sans grade pour les riches possessions des autres. Les terroristes islamistes ont la même attitude de perdants qui veulent se venger d’un mode de vie hédoniste qu’ils envient et auquel ils n’ont pas accès. Le comté de Toulouse est riche, la vicomté de Trencavel aussi, et les envahir au nom de Dieu, massacrant tout le monde selon l’idée que « Dieu reconnaîtra les siens », les fait baver de convoitise.

Reste le problème Ussel, favori du roi. Un complot est donc ourdi par quelques grands barons et clercs d’église pour « éloigner » Guilhem d’Ussel le temps que le roi décide la croisade. Une puterelle est égorgée (à l’islamiste) et éventrée (à la chrétienne) pour en souiller un autel de l’église Saint-Gervais. Il s’agit d’orienter l’enquête vers les hérétiques et d’éloigner Guilhem d’Ussel vers les confins normands, d’où serait originaire la victime. Là, un seigneur félon avide de rançon, le fait enlever et le garde en prison durant plusieurs mois, le négociant contre son poids en or.

Mais le monde médiéval n’est pas celui de l’héroïsme individuel. Philippe Auguste ne fait pas ce qu’il veut, dépendant des barons et quelque peu de l’Eglise ; et Guilhem d’Ussel n’est pas seul et bénéficie de ses fidèles compagnons, ceux qu’il a fait armer chevalier et ceux qui l’ont suivi. Après le piège, la traque. En seconde partie, trépidante, l’auteur nous emporte vers la vengeance, dans un pays ravagé par la guerre et le pillage.

Car « la foi » est un commode prétexte pour violer, massacrer et piller sans remord, absout par avance par « la gloire de Dieu ». Les croisés barons du nord qui déferlent vers le sud veulent des fiefs. Mais les ribauds et ribaudes qui les accompagnent en masse ne veulent qu’assouvir leurs bas instincts de violence. Ce ne sont que femmes dénudées, défoncées et occises, enfants défenestrés ou éventrés, hommes abattus, dépouillés et démembrés.

Le pire sera Béziers, en 1209, où une sortie mal conduite par des assiégés folâtres permettra l’entrée des gueux par la poterne laissée ouverte – probablement par traitrise – et le massacre des habitants. Les dignitaires d’Eglise ont soigneusement quitté la ville la veille, non pas « nus en chemise » en laissant tous leurs biens, comme il était requis des repentis laïcs – mais avec or et bagages. L’Eglise ne perd jamais le sens de ses intérêts et les « ouailles » ont à subir la politique des maîtres – évidemment au nom de Dieu. Qui ne dit rien et laisse faire, comme s’il n’existait pas.

Flanqué de ses deux féaux Peyre et Gregorio, Guilhem va tenter de sauver ceux auxquels il tient dans cette guerre civile sans merci. Son château est à demi détruit et la moitié de ses gens massacrés, mais il sauve le reste et le trésor qu’il y a enfoui. Il ne peut en revanche sauver Amicie la parfaite, qui se dévoue à Béziers. Mais il se vengera par l’ordalie de Beaumont le traître qui l’a fait emprisonner et qui a voulu le piller. Il s’agit d’un combat à mort entre champions, que l’Eglise est forcée de reconnaître comme « jugement de Dieu » – bien qu’elle ait toujours à cœur d’interpréter par elle-même ce que Dieu veut dire.

Mais la liberté régnait encore parmi des féodalités et les allégeances, et l’Eglise n’était pas assez puissante pour imposer ses vues aux coutumes des grands barons du royaume.

Bien écrit en langage simple et direct, malgré l’abus manifeste du terme anachronique de psychologie de bazar contemporaine qu’est « mutique » – donné souvent pour le mot « muet ». Le souci de l’action et l’accumulation de petits détails qui font vrais, comme la nourriture et la vêture, l’usage d’un vocabulaire du temps, quoique toujours compréhensible vu le contexte, ajoute au plaisir de lecture. Les étripages ne sont pas gais, mais nous ne sommes pas au cinéma et l’imagination de chacun peut occulter à loisir le sang qui coule. L’ambiance d’époque est en revanche bien rendue et – à l’inverse de l’hagiographie à la Max Gallo – donne un air de vérité aux aventures.

Jean d’Aillon, Béziers 1209 – les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, 2016, 527 pages en édition originale Flammarion, J’ai lu 2017, €8.00

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Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi

Auteur canadien d’une série jeunesse obtenant le Prix littéraire des enseignants (Leonardo), Matthieu Legault se lance dans l’aventure pour (presque) adultes. Son thriller Renaissance est en effet plein de rebondissements, de poison et d’assassinats, dans une atmosphère très politique.

Nous sommes à Florence en 1478 et les Médicis – Laurent « le Magnifique » et son frère Julien – règnent sur la république. Ils ont acheté les grandes familles et taxé lourdement les autres (manière très mélenchonienne de faire payer ses ennemis politiques).

Un complot se prépare, commandité – excusez du peu – par le pape Sixte IV, lui qui adore s’entourer de cardinaux de 15 ans. Eglise, argent et stupre faisaient bon ménage en ces temps de décadence spirituelle. Luther n’allait pas tarder à surgir après Savonarole qui, lui, est déjà dans Florence et tonne contre la corruption tant des princes civils que des princes de l’Eglise.

Les Pazzi et les Gondi veulent reprendre le pouvoir que leur a ravi Cosme de Médicis une génération avant, et les condottiere du pape sont prêts à les aider à investir Florence s’ils tuent les deux frères Médicis. L’archevêque de Pise, très chrétien en apparence, n’hésite pas à conseiller d’agir en pleine messe de Pâques, dans la cathédrale, au moment de l’Elévation lorsque le vin devient sang et l’hostie chair du Christ ! Un signe de plus que les « croyants » se foutent de la religion et plus encore de Dieu, n’ayant en tête que le pouvoir. Si Dieu existe et qu’il a commandé une morale, nul doute que tous ces assassins iront droit en enfer – mais je doute.

Un espion des Médicis est égorgé au bord du fleuve Arno et Laurent demande à ses Aigles d’enquêter. Il s’agit d’un groupe de forces spéciales chargé de protection et de renseignement, allant jusqu’à l’assassinat sur ordre. Les deux enquêteurs de prestige sont Feliciano et Fedora, tous deux jeunes et bien faits, le corps aux normes de la sculpture païenne. L’auteur ne nous épargne aucun détail de leur anatomie, selon cet idéalisme narcissique dont la jeunesse actuelle est avide.

Elle est aussi avide d’action et de sang, et là non plus rien ne nous est épargné, du trait d’arbalète dans l’œil à l’éviscération en public jusqu’aux bagarres de commando au poignard. Il faut que le corps souffre pour se réaliser, il faut qu’il baise frénétiquement aussi. Fedora tombe donc enceinte de Feliciano, ce qui ne va pas sans poser problème à leur mission. D’autant que Laurent est largement en faveur de l’avortement. Mais ils feront tout pour la réaliser.

D’abord protéger les enfants Médicis, deux petits garçons et une fille, contre les Gondi dont le fils Claudio, 18 ans, a été éventré sur le pont vieux en pleine matinée. Est-ce Laurent qui l’a voulu, lui qui a sermonné juste avant les apprentis peintres dont le jeune homme à l’atelier Verrocchio ? Bien sûr que non, mais la vérité importe moins que la croyance, selon l’éternelle manipulation politique qui fait rage de nos jours plus que jamais.

C’est Constantino, « à peine plus de 15 ans », qui dirige les Aigles pour la protection des enfants. Nous trouvons cet âge un peu gros, même si un garçon de 15 ans peut avoir l’intelligence aigüe et la souplesse en combat. Mais que peut son squelette encore fluet contre un homme fait ?

Le lecteur mûr se demande donc si ce livre est vraiment destiné aux adultes ou plutôt aux adolescents, dans la lignée des séries américaines. D’autant que l’auteur comme l’éditeur (pourtant « réuni » à plusieurs), sont fâchés avec la grammaire du français. Passons sur les expressions canadiennes disant systématiquement « le boisé » pour « le bois » et autres particularismes ; c’est plutôt amusant. Ce qui l’est moins en revanche sont les fautes qui sautent aux yeux : p.27 conseillé pour conseiller, p.61 fourni pour fournit, p.126 témoigné pour témoigner, p.199 lasse pour las (celui qui parle est un mâle), p.247 ballet pour balais ! p.305 pose pour pause, p.329 papale pour papal – et j’en oublie sûrement. La faute aux logiciels américains type Word qui sont ignares en français ? Cela fait en tout cas très désordre, amateur, et c’est dommage pour le roman historique car l’époque est brillante, l’action bien menée et l’auteur imaginatif.

Si vous passez sur ces défauts agaçants, vous passerez un agréable moment de tension en compagnie des princes de la Renaissance florentine et de leurs nervis aigus et avisés.

Matthieu Legault, Les Médicis – Le complot Pazzi, 2013, Les éditeurs réunis (Canada) 2016, 427 pages, €19.95 format Kindle €6.06

Ce titre est suivi d’un second volume : Les Médicis-Les maîtres de Florence (que je n’ai pas lu)

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Léon Tolstoï, Journal

Pourquoi écrire son journal ? « C’est une occupation, agréable, et il sera agréable de le relire », dit Tolstoï en 1850, à 22 ans (p.55 Pléiade).

  1. Première utilité ne pas oublier : « Je ne suis pas à court de pensées » dont certaines « sont pertinentes – c’est bien pour cela qu’il faut tenir un journal ». Pour  construire brique à brique sa pensée, pour s’habituer à écrire.
  2. Seconde utilité : se connaître. « D’après le journal, il est très aisé de se juger soi-même » p.55.
  3. Troisième utilité : « je trouve indispensable de fixer d’avance mes occupations (…) déterminer d’avance mon ordre de vie (…) pour la vie même » p.55.
  4. Quatrième utilité (très forte chez le chrétien coupable Tolstoï) : « rendre compte de chaque journée, du point de vue des faiblesses dont on veut se corriger » p.70. Ce qu’il appelle « un Journal à la Franklin » p.252.

Il insistera encore en 1854 : « Le plus important pour moi dans la vie est de me corriger de mes trois principaux vices : manque de caractère, irascibilité et paresse » p.282. Il le répétera comme un mantra une bonne douzaine de fois durant une courte période, reprenant la phrase chaque jour pour bien s’en pénétrer. Apparemment sans guère de succès. Se sentir coupable n’est pas se corriger ; c’est se dire qu’on devrait la faire, mais…

Car le jeune Léon se sait vaniteux, poussé à la baise et à la saoulerie comme au jeu. Il se répugne – et recommence. Aucune discipline. Le journal est là comme une conscience objectivée qui le regarde quand il se relit.

« Que suis-je ? Un des quatre fils d’un lieutenant-colonel en retraite, resté sept ans sans parents sous la tutelle de femmes et de tiers, qui n’a reçu ni éducation mondaine ni instruction, et lâché en liberté à dix-sept ans, sans grande fortune, sans la moindre situation sociale et surtout sans règles ; un homme qui a mis le désordre dans ses affaires au point le plus extrême, qui a passé sans but et sans plaisir les meilleures années de sa vie, qui s’est finalement exilé au Caucase pour fuir ses dettes et, surtout, ses habitudes, et qui de là, s’accrochant à on ne sait quelle relation qui existaient entre son père et le Commandant en chef des armées, s’est fait muter à l’armée du Danube à vingt-six ans comme aspirant, presque sans ressource autre que sa solde (car les ressources qu’il possède, il doit les employer au paiement des dettes qui lui restent), sans protecteurs, sans savoir-vivre dans le monde, sans connaissance du service, sans aptitudes pratiques ; mais – avec un immense amour-propre ! Oui, voilà ma position sociale. Voyons ce qu’est ma personnalité. Je suis laid, maladroit, malpropre et dépourvu d’éducation mondaine. – Je suis irritable, ennuyeux pour les autres, immodeste, impatient (intolérant) et honteux comme un enfant. – Je suis presque un ignorant. Ce que je sais, je l’ai appris n’importe comment, par bribes, sans liaison, sans méthode, et c’est tellement peu.  – Je suis incontinent, irrésolu, inconstant, sottement vaniteux et emporté comme tous les gens dépourvus de caractère. Je ne suis pas brave. Je suis négligent dans la vie et si paresseux que l’oisiveté est devenue pour moi une habitude presque insurmontable. – Je suis intelligent, mais mon intelligence n’a encore jamais été mise en rien à sérieuse épreuve. Je n’ai ni esprit pratique, ni esprit mondain, ni esprit agissant. – Je suis honnête, c’est-à-dire que j’aime le bien, et me suis fait une habitude de l’aimer ; et quand je m’en écarte, je suis mécontent de moi et j’y reviens avec plaisir ; mais il y a des choses que j’aime plus que le bien – la gloire » p.268.

Le portrait est implacable, et il faudra bien toute la discipline du journal pour se faire honte et tenter de s’en corriger. Notez que Tolstoï commence par les défauts – avant de se découvrir des qualités qui ne sont pas si faibles ! Intelligence, honnêteté, amour du bien. Le lecteur se demande si le miroir du journal n’est pas un peu retouché, la contrition de mise chez les chrétiens devant sa conscience (où Dieu surveille), doit être affichée haut et fort, bien que le cœur soit aveugle et la chair faible…

« Suis-je réellement devenu meilleur ? » s’interroge-t-il en 1852, après cinq ans de pratique du journal. « Ou bien n’est-ce encore une fois que cette prétentieuse certitude de mon amendement que j’ai toujours connue quand je déterminais à l’avance ma future manière de vivre ? » p.114.

Cette introspection même, écrite jour après jour (avec quelques éclipses), pousse à l’analyse de soi, mais aussi au regard critique général. Il s’agit de comparer ce qui est à ce qui devrait être, les actes à leur modèle, la conduite à la morale, les pensées au bien même. André Gide reprendra plus tard le procédé, écrire son journal aide à écrire des romans. Il fouille le caractère, évoque les autres et leur retentissement sur soi, les actions réussies ou ratées, les émotions face à la nature.

Tolstoï y fourre même un peu tout ce qui lui tombe sous la plume : des citations de livres qu’il lit, des emplois du temps, ses comptes en kopecks, des pensées qui lui viennent, des « règles » de conduite… Il n’est pas fort précis mais tient un livre d’heures dont l’accumulation éclaire sur sa personne.

La mode aujourd’hui n’est plus à l’écriture et encore moins au journal. Seules les très jeunes adolescentes, peut-être, sacrifient encore à cet intime – entremêlant force émoticons, dessins et photos. Avec ruban rose et cadenas pour bien marquer l’infantilisme du procédé.

La mode est aux interjections, lol et autres abréviations animales comme autant de rots de satisfaction ou grognements de colère. L’image remplace les mots, l’émotion la raison et l’impression l’analyse. Chacun imite le journaliste qui veut faire mousser son scoop, chacun se met en scène pour les autres. Twitter et Facebook, plus rarement les blogs (encore que…) rassemblent des citations, des reprises, des « partages » et des boutons « j’aime » plus que des pensées personnelles.

Certes, le christianisme a reculé, même chez les puritains évangélistes yankees – mais la conscience de soi ne s’en est pas améliorée pour autant. La culpabilité est rejetée sur les autres, sur un bouc émissaire ou un « complot ». Ce qui compte est moins ce que vous pouvez faire pour les autres que ce que les autres et l’Etat peuvent faire pour vous.

  1. Oublier est la règle, chacun se veut sans cesse différent, selon les moments, selon les autres gens.
  2. On ne « se connait » plus par l’introspection, mais par l’affichage : aux autres, à la communauté, de dire si ce que l’on présente de soi est acceptable socialement et aimable ou non.
  3. Faire un plan, se donner un but, fixer ses occupations sont aujourd’hui trop de contraintes. Vive le spontané, l’instantané, le décidé à la dernière minute – l’hédonisme du jouir de tout, tout de suite.
  4. On dénie ses faiblesses pour ne pas avoir à s’en préoccuper ; on passe vite à autre chose pour ne pas réfléchir à ses actes bons ou mauvais – seul le présent compte.

Des quatre utilités du journal selon Tolstoï, il n’en reste pas une. C’est dire si nous avons changé d’époque… Lire les Journaux et carnets de Tolstoï, ce Russe d’il y a un siècle et demi, semble même incongru. Et pourtant, ils existent – comme un exemple, comme un reproche ?

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

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Qu’est-ce que la post-vérité ?

Il y a la vérité et il y a le mensonge ; il y a aussi la vérité « relative », qui dépend du point de vue d’où l’on se place. Il n’y a pas de « post » vérité, qui signifierait un dépassement (dialectique ?) de la vérité en soi. Le terme utilisé est donc un raccourci : nous nous trouvons dans une ère de « post » vérité parce que « la » vérité ne fait plus recette pour la majorité de nos contemporains.

A cela quatre raisons :

  1. La vérité est indifférence : tout est relatif ! Ne nous a-t-on pas assez serinés depuis deux générations ce slogan tiré de la théorie d’Einstein ? Puisque toute vérité dépend du point de vue, choisissons notre point de vue et ce sera notre vérité. Pas « la » vérité en soi mais celle de notre œil, de notre cœur, de notre raison. Nous appellerons cette vérité un mythe et le croire sera le socle qui nous fera agir. La vérité « scientifique » elle-même – qui devrait rester pure, a été mise à mal par le socialisme « scientifique » de Marx et Engels (qui n’était qu’une croyance philosophique) et par les multiples fraudes de chercheurs qui cherchaient surtout la notoriété, et moins à trouver qu’à prouver.
  2. Le réel est indifférent, trop « raisonnable », trop contraignant. Il est souffrance, mieux vaut l’illusion. L’intrusion des philosophies orientales, et la mode New Age qui va avec, conduit dans nos sociétés matérielles confortables, à « préférer » les illusions apportées par les croyances – dont les religions -, par le groupe fusionnel, les drogues, l’alcool. Puisque la société ne nous force pas à nous colleter au réel grâce à ses filets de sécurité sociale, santé, chômage, retraite, vivons dans le rêve ou la foi, nous aurons toujours à bouffer. Le revenu universel du dieu Hamon rencontre ici toute sa place, comme le message daechiste des vierges futures (rien que pour les mecs, aucune brochette d’éphèbes prêts à servir n’est prévue au paradis d’Allah pour les méprisables femelles). L’indifférence au réel se manifeste par le dédain de la raison et l’inclination vers la passion : celle-ci emporte, la volonté supplante le raisonnable, il suffit de dire « je veux » pour que toutes les planètes se mettent à tourner autour du même soleil impérieux, la foi vous sauvera. Le volontarisme furieux des Le Pen et des islamistes rencontre ici son public.
  3. Le temps est indifférent, seul compte présentement le présent. Les gadgets électroniques remplacent la pensée par « l’information » continue, le lien par « le réseau », la sensation par « le choc » répété. Un clou chasse l’autre – d’où la meilleure défense qui est l’attaque, et plus c’est gros, plus ça passe, ces deux piliers fondamentaux de toute propagande. Donald Trump, amuseur de téléréalité, a piqué ses procédés de show aux télévangélistes, même s’il imite sans le savoir Hitler. En France, le Front national est expert mais tire ces techniques du Dr Goebbels – que l’on étudiait jadis à Science Po. François Fillon est trop naïf pour user de ces méthodes pas très catholiques, ce qui le dessert.
  4. Le pouvoir de l’élite est indifférent, ce qu’elle dit n’est que du performatif, les actes suivent trop rarement les mots pour qu’on les croie encore. Il y a eu trop de « mensonges d’Etat » depuis l’origine de la république pour que cette répétition des mêmes erreurs ait ancré dans la tête du citoyen qu’il ne faut jamais faire confiance au pouvoir. Rappelons-nous l’affaire Dreyfus, le scandale de Panama, Pétain comme « bouclier », l’attentat de l’Observatoire, le « je vous ai compris » sur l’Algérie, les dénis successifs sur les méfaits du nucléaire (le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière…), le Rainbow Warrior – et aux Etats-Unis entre autres le Watergate et les armes de destruction massives en Irak… Sans parler des impostures intellectuelles à la Maurras, Sartre ou Althusser. La « vérité » officielle est une communication qui disqualifie les politiciens, les intellos, les « sachant » (qui n’en savent pas plus que vous quand on y pense). Critiquer, contester, élaborer une communication « alternative » apparaît comme un devoir civique – au risque de sombrer (trop souvent) dans la théorie du Complot.

Au fond, seuls les vrais chercheurs scientifiques sont forcés de croire encore en « la » vérité. Les autres n’adhèrent qu’aux vérités partielles, relatives, « utiles ». La fameuse transparence démocratique dont les intellos civiques nous bassinent les oreilles n’apparaît que comme une arme de communication pour le combat politique. Ce sont les fameuses « affaires », qui surgissent curieusement aux moments où un intérêt électoral ou le vote d’une loi est en jeu. Ce n’est pas la vérité qui pousse ces « lanceurs d’alerte », mais le militantisme partisan – loin, très loin de l’intérêt général.

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La vérité est exigée nue, par volonté de naturel

Nietzsche est peut-être le seul philosophe qui se soit interrogé sur les présupposés du concept de « vérité ». Pourquoi croire à cette dualité du vrai et du faux ? N’y a-t-il rien de gris, d’intermédiaire, de yin dans le yang et réciproquement ? Pourquoi cette croyance fanatique en les bienfaits de la vérité et cette horreur du faux ? Est-ce bien la réalité humaine constatée ? Si l’erreur est humaine, ne serait-ce pas parce qu’elle a une certaine utilité, au moins pratique ? Ne sert-elle pas à mieux vivre ?

La vérité est alors une valeur, pas une essence objective. La volonté de vérité est une volonté comme une autre – même si elle caractérise notre civilisation occidentale plus qu’une autre dans l’histoire. « La question des valeurs est plus fondamentale que la question de la certitude » (Fragments posthumes XII, 7). La prétendue vérité se réduit alors à la position relative, humaine, de certaines erreurs devenues conditions d’existence. Une erreur ancienne apparaît plus vraie qu’une vérité trop récente, que l’on ne croit pas encore tout à fait. Même la science n’établit de vérités que réfutables, « falsifiables » selon Karl Popper. Ce qui est vrai à un moment donné ne l’est plus que partiellement à un moment ultérieur. Parce que la connaissance avance, la puissance de calcul, l’exploration de l’univers, l’approfondissement de ses lois mathématiques.

Puisque la vérité est une valeur, elle est en concurrence avec d’autres valeurs qui peuvent apparaître un moment comme plus importantes : « La question est de savoir jusqu’à quel point [un jugement] favorise la vie, conserve la vie, conserve l’espèce », suppute Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, 4). La vérité cherche à établir la certitude, sans laquelle il ne peut y avoir de sécurité pour les humains. Le connu inspire confiance, donc « est vraie une chose qui suscite un sentiment de sécurité » (Fragments posthumes, XII, 7).

D’où les Trump et autre Le Pen ou Mélenchon : affirmatifs, pirouettant, aptes à retomber toujours sur leurs pattes. Ce n’est pas la vérité qui compte, mais leur habileté. Ils disent ce que « tout le monde » croit, changent d’avis aussi vite lorsque la réalité les rattrape, baignent dans la com’ le public comme des amuseurs de foire. Mais la politique n’est-elle pas une grande foire, un Beauty contest où il s’agit de choisir le plus séduisant ?

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Réformer la démocratie

Tout va mal : les politiciens, une fois élus, font ce qu’ils veulent et s’assoient sur leurs promesses « qui n’engagent que ceux qui les croient » perroquettait Chirac sur l’air de son bon maître Queuille ; même fraudeurs, même pris dans « les affaires » et cités en justice, les élus continuent de se pavaner aux Assemblées, dans les collectivités, et parfois au gouvernement – et ils peuvent se représenter sans obstacle ; les partis programment ce qu’ils ne peuvent pas tenir, la négociation européenne reste lointaine et opaque (chaque élu s’empressant de dire célafôtabruksel). En bref, l’électeur a la triste impression que ses élus sont des charlatans, que son gouvernement est impuissant et son président un histrion. Communiquer remplace gouverner et le performatif l’acte.

D’où la tentation réelle de renverser la table, de jeter dehors tous ces incapables plus ou moins pourris, au profit de gens neufs (si possibles des hommes, pour leur aura « d’autorité », d’ailleurs…). Nous l’avons vu en France aux dernières européennes ; nous venons de le voir aux Etats-Unis avec le macho Trump contre la femme Clinton ; nous le voyons aujourd’hui avec François Fillon et les emplois fictifs au Parlement français, avec Marine Le Pen au Parlement européen ; nous le verrons peut-être plus tard avec Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon ou d’autres (sait-on jamais ?).

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La fracture est dans « la démocratie » même, depuis les origines. Elle sépare le régime représentatif du régime direct, les élites déléguées et le peuple participant.

Mais ce qui est aisé en cité (Grèce ancienne), en collectivité locale (française) ou même en petit pays fédéral (Suisse, Belgique), est nettement plus compliqué en grands Etats étendus, voire multilingues et multiethniques (Inde, Russie…). D’où la représentation : le citoyen délègue ses pouvoirs de décider et d’exécuter pour un temps limité à une assemblée parlementaire ou à un « homme fort » – parfois les deux, comme en France où le président comme le député sont élus au suffrage universel sans intermédiaires (ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis pour le président). L’inconvénient est que « la politique » se résume à voter, voire à adhérer à un parti, donc à suivre sans grand pouvoir de décision ses oukases. Le citoyen est vu comme abstrait, « universel » donc interchangeable, doué de raison donc sondable, et mu toujours par son intérêt personnel – ce qui est loin d’être la réalité !

L’opposé du régime représentatif est la participation directe : chacun vote sur tous sujets d’intérêt commun, et peut remettre en cause ses élus chargés d’exécuter la politique décidée par la majorité. Le citoyen n’est pas uniquement électeur mais pluriel (sujet de droit, combattant pour la patrie, ouvrier ou chercheur, enseignant ou artisan, délibérant en assemblées, associations ou mouvements). Il n’est pas abstrait mais socialement concret, ses intérêts de groupe sont pris en compte et non pas seulement ses « droits universels ». C’était le cas dans certaines cités grecques (mais pas en tout temps) et de la république romaine (plusieurs siècles avant notre ère). C’était l’idéal de la Commune de Paris et des soviets russes en 1917 ; mais les élites ont vite mis le holà à cette prise de pouvoir qui les privait du leur, Thiers et Lénine ont durement réprimé « le peuple » en armes. Cela reste l’idéal d’un certain gauchisme libertaire, de certains écologistes (avec les sempiternelles scissions de groupuscules que l’on observe).

Un régime intermédiaire permet de gouverner par des représentants tout en conservant une participation directe : le régime fédéral. Il n’est pas innocent que la plupart des grands Etats soient fédéraux : Inde, Etats-Unis, Canada, Russie, Allemagne, Suisse, plus récemment Espagne, bientôt peut-être Royaume (ex-)Uni. Le citoyen participe à la politique qui lui est proche (collectivité locale, région) et délègue les décisions complexes et long terme à l’Etat fédéral (diplomatie, guerre, justice, politique économique).

La France, régime semi-présidentiel jacobin, centralisé et autoritaire, est en adoration devant le régime représentatif.

La politique est un métier, la cooptation la règle et l’esprit de caste permet toutes les dérives non sanctionnées – sauf par les médias, curieusement « informés » au meilleur moment politique – puis par la grosse caisse de résonance de l’Opinion. Mais l’Opinion n’a rien à voir avec la justice, pas plus que la morale avec le droit : la loi de Lynch est immédiate et sans appel ; la réalité des faits est toujours plus nuancée – la justice en tient compte à l’aide des procédures, jamais l’Opinion qui juge sur impressions.

Tout se joue par concours à l’ENA, se poursuit en cabinets ministériels et dans les grands partis qui trustent les financements, et se parachève par un entre-soi social (collèges privés, rallies pour se rencontrer et se marier, échanges de postes en conseils d’administration ou en investiture, inceste avec les médias…) et un accaparement économique (le pantouflage).

Un sondage Viavoice pour la Fondation Jean Jaurès de septembre 2016 intitulé L’observatoire de la démocratie montre combien les Français sont à la fois très attachés à la démocratie (91%) et combien ils la sentent menacée (72%). Seuls un tiers d’entre eux considère qu’elle « fonctionne bien ». Conscients de sa fragilité, ils revendiquent une plus grande participation, dans la lignée des études de Pierre Rosanvallon. Seuls 52% votent systématiquement, et les moins assidus sont les jeunes sous 35 ans et les classes populaires (ces deux catégories, quand elles votent, n’hésitent pas à renverser la table).

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Mais c’est surtout qu’ils ont mal à la représentation : non seulement on leur promet tout pour ne réaliser que pas grand-chose, mais on leur cache qu’on ne peut guère, comme si un « Complot » allait contre leur volonté. Ils sont 46% à vouloir réformer le gouvernement, 44% le Sénat et l’Assemblée nationale, 43% à vouloir diminuer les pouvoirs du Sénat (dont ils ne comprennent pas le rôle et pour qui ils ne votent pas). Ils ne comprennent pas qui fait quoi du président et du ministre, du député et du sénateur. Sans parler de l’Europe qui « impose » ses règles (alors qu’elles sont négociées par les ministres de chaque nation à Bruxelles). Ils rejettent massivement les partis politiques de gouvernement, tant ils semblent de simples machines à élire, qu’ils fonctionnent entre copains et qui ne prennent pas en compte les besoins des « vrais gens ».

Ils réclament, cela ne vous étonnera pas, plus de participation…

Des référendums, à l’initiative du gouvernement ou d’initiative populaire, sur les sujets de société (mais pas sur la diplomatie, la justice et la police, ni sur la politique économique).

Plus de pouvoirs locaux aux collectivités territoriales (commune, communauté de communes, région) – avec le financement y afférent.

Un contrôle des élus par les électeurs, notamment par le non-cumul des mandats, l’abaissement du nombre des parlementaires – mais aussi par le pouvoir de démettre. Le 49-3 citoyen, bien que trop manipulable, donc dangereux pour le fonctionnement de l’Assemblée, va dans ce sens.

Un engagement citoyen plus que politique, qui permet de « refaire société » hors des partis mais dans les associations, les ONG, les mouvements. Ce pourquoi l’écologie est populaire en France, même si les « partis » écologiques et leurs politiciens à l’ego trop souvent gonflé ne font pas recette comme en Allemagne.

Pour répondre à ce désir de participer, ne faudrait-il pas que la France devienne, comme l’Allemagne, la Suisse et l’Espagne et même le Royaume-Uni – ses voisins – un Etat fédéral ? Les régionalistes seraient contents, les électeurs de « la France périphérique » aussi, la participation serait mieux assurée et les problèmes de bac à sable (type barrage de Sievens ou aéroport bis de Notre-Dame des Landes) ne remonteraient plus systématiquement à Paris en psychodrames nationaux. La France des régions s’intégrerait probablement mieux à « l’Europe », celle-ci étant moins vue comme un super-Etat jacobin que comme une association de régions semi-autonomes avec lesquelles il est possible de tisser des liens directs.

Alors, la démocratie : le pire des régimes… à l’exception de tous les autres ?

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