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Nous sommes tous inconstants, dit Montaigne

Le chapitre 1er du Livre II des Essais débute par une longue réflexion sur l’inconstance de nos actions, étayée par de nombreuses citations des Romains. Tout le monde se contredit, courageux à une heure et lâche à une autre, « le jeune Marius se trouve tantôt fils de Mars, tantôt fils de Vénus ». Marius fut général romain du IIe siècle avant, élu sept fois consul. Quant au pape « Boniface huitième » dès 1294, il « entra, dit-on, en sa charge comme un renard, s’y porta comme un lion et mourut comme un chien ». Montaigne a le sens de la formule. Le pape Boniface fut l’auteur de la bulle Unam Sanctam qui proclame la suprématie spirituelle de l’Église sur toute créature humaine, donc sur les rois. Ce qui ne fut pas du goût de Philippe le Bel, roi à poigne, qui le fit prisonnier à Agnani ; le pape mourut peu après.

« L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de notre nature », pense Montaigne. Il est donc mensonger de juger quelqu’un par ce que l’on sait de sa vie : c’est créer une cohérence où il n’y en a pas, une belle histoire comme dans les CV ; seule la fin permet d’en trouver le fil. « Je crois des hommes plus mal aisément la constance, que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance ». Nous sommes tous inconstants, incertains, fluctuants, instables, indécis, indéterminés, mobiles. Et c’est heureux, ce que ne voit pas Montaigne, car le monde ne cesse de changer, exigeant de nous une adaptation permanente. Mais notre philosophe considère surtout la morale, qu’il appelle la vertu au sens des Antiques. Elle doit être continuelle et non fluctuante, « un certain et assuré train, qui est le principal but de la sagesse ». Selon Démosthène, qu’il cite, « le commencement de toute vertu, c’est consultation et délibération ; et la fin est perfection, constance ».

C’est donc l’inverse de l’être humain laissé à lui-même comme une bête, à ses instincts et désirs, ce qui est le lot commun de la plupart. « Notre façon ordinaire, c’est d’aller après les inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant où nous le voulons, et changeons comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le couche ». Souvent femme varie, comme la foule, ou l’opinion. Nous n’allons pas, on nous emporte, s’exclame Montaigne avant de citer Lucrèce et Cicéron. « Nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment », résume-t-il en une sentence dense. Aucune liberté puisque nous flottons au gré des circonstances, aucune volonté d’atteindre un but puisque nous changeons sans cesse d’avis, aucune constance puisque nous avançons et reculons sans raison.

« Celui que vous vîtes hier si aventureux, ne trouvez pas étrange de le voir aussi poltron le lendemain : ou la colère, ou la nécessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d’une trompette lui avaient mis le cœur au ventre ». Le héros n’est que de circonstance s’il n’est pas vertueux. Au point que certains ont vu en nous deux âmes, dit Montaigne, deux puissances qui nous agitent vers le bien ou vers le mal. Il ne connaissait pas encore la schizophrénie.

Mais il voit l’humain en lui. Montaigne ne se veut pas différent des autres hommes, peut-être plus curieux d’analyse, donc plus réfléchi et plus sage après débat interne. « Non seulement le vent des accidents me remue, selon son inclination, mais en outre je me remue et trouble moi-même par l’instabilité de ma posture ; et qui y regarde primement, ne se trouve guère deux fois en même état. (…) Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Toutes les contradictions s’y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Timide, insolent ; chaste, luxurieux ; bavard, taciturne ; laborieux, délicat ; intelligent, hébété ; chagrin, débonnaire ; menteur, véritable ; savant, ignorant, et libéral, et avare, et prodigue, tout cela, je le vois en moi d’une certaine manière, selon que je me vire ; et quiconque s’étudie bien attentivement trouve en soi, voire en son jugement même, cette volubilité et discordance. » Nous sommes tous inconstants, et Montaigne le premier. L’important est de s’en rendre compte, puis d’avoir pour boussole une sagesse.

« Encore que je sois toujours d’avis de dire du bien le bien, et d’interpréter plutôt en bonne part les choses qui le peuvent être, toujours est-il que l’étrangeté de notre condition porte que nous soyons par le vice même poussés à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention ». Un fait courageux ne fait pas un homme vaillant. « Si c’était une habitude de vertu, et non une saillie, elle rendrait un homme résolu à tous accidents, tel seul qu’en compagnie », dit Montaigne. Il distingue une fois encore l’apparence de la réalité, l’habit du moine. Seul le sage pratique les vertus avec constance, puisque c’est sa seconde nature, acquise par éducation, exemples et expérience. Les vertus apparentes de la plupart ne viennent pas de la sagesse mais du hasard des circonstances. « La vertu ne veut être suivie que pour elle-même ; et, si on emprunte parfois son masque pour une autre occasion, elle nous l’arrache aussitôt du visage. (…) Voilà pourquoi, pour juger d’un homme, il faut suivre longuement et curieusement sa trace. » C’est vrai évidemment aussi des femmes et des ambisexes, puisqu’il faut tout préciser pour les ignares blessés immédiatement de ce qu’ils croient comprendre.

« Ce n’est pas merveille, dit un ancien, que le hasard puisse tant sur nous, puisque nous vivons par hasard ». Ainsi invoque-t-on « la chance » ou crie-t-on au « complot » si l’on réussit ou pas – alors qu’il ne tient le plus souvent qu’à soi de le faire. « L’archer doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder sa main, l’arc, la corde, la flèche et les mouvements. Nos projets se fourvoient parce qu’ils n’ont pas d’adresse et de but », dit Montaigne – avec raison. Le sage est un bon artisan, un humain comme les autres qui fait bien son travail de sagesse, pas un dieu égaré sur la terre, ni un vil être condamné à l’erreur par son Père qui est aux cieux. C’est l’erreur de l’étudiant que d’incriminer le prof alors qu’il n’a pas appris ou pas compris ; c’est l’erreur du président de la République de ne pas proposer d’objectifs clairs sur un quinquennat – et l’actuel n’est pas pire que les autres depuis De Gaulle. Tous vont selon le vent et les envies, les étudiants comme les présidents ; et ils incriminent ensuite les autres qui leur en voudraient, ou la malchance des circonstances, pour se dédouaner d’avoir mal entrepris.

Ce pourquoi, dans l’inconstance pérenne des humains, il ne faut pas « nous juger simplement par nos actions de dehors ; il faut sonder jusqu’au dedans, et voir par quels ressorts se donne le branle ». Pas simple pour un étudiant car le prof en a de multiples ; pas simple pour un président car sa tâche est multiforme et les exigences du monde pressantes. « C’est une hasardeuse et haute entreprise » que ce genre de jugement sur les autres, avoue Montaigne ; lui préfère l’analyse au jugement et le débat aux vérités à l’emporte-pièce. « Je voudrais que moins de gens s’en mêlassent », conclut-il. Car qui peut vraiment juger des ressorts de chacun ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Montaigne et l’humaine condition

Difficile de se peindre soi-même puisque l’on change sans cesse. Pour être fidèle, il faut rester vrai et se dire scrupuleusement jour après jour, avec ses évolutions et contradictions. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides Égypte, et du branle public et du leur. La constante même n’est qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage… » (III 2)

Montaigne paris

Comme tout change, pourquoi rêver de l’Être ? C’est l’erreur des philosophes idéalistes ou de l’absolu. En quoi cette philosophie de l’ailleurs et de l’idéal nous sert-elle à quoi que ce soit ? Montaigne est un pragmatique, la philosophie est pour lui une sagesse pratique : elle apprend à mourir – donc à bien vivre jusqu’à la fin. Comme tout branle constamment (tout change, disent les Chinois), prenons l’homme branlant « divers et ondoyant », et non point la statue déifiée, immobile et figée, de l’homme idéal. « Comme il est, en l’instant ». L’« être » n’a pas d’intérêt, seul intéresse « le passage ». « Nous n’avons aucune communication à l’être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu’une obscure apparence (…). Et si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce sera ni plus ni moins que lui voudrait empoigner l’eau. » (II 12) ‘Tu es pierre’, disait le Christ à son disciple préféré ; Montaigne y voit plutôt de l’eau – comme les philosophies asiatiques. Dans le changement, comment saisir une quelconque substance ? Mais avec cette puissance de la souplesse : l’eau ne fait pas bloc mais s’infiltre obstinément dans la moindre faille.

« C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme » (I.1). Le jugement humain est inconstant. « Je ne fais qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas toujours en avant ; il flotte, il vague…(…) Chacun à peu près en dirait autant de soi, s’il se regardait comme moi. Les prêcheurs savent que l’émotion qui leur vient en parlant les anime vers la créance et qu’en colère nous nous adonnons plus à la défense de notre proposition, l’imprimons en nous et l’embrassons avec plus de véhémence et d’approbation que nous ne faisons en étant en notre sens froid et reposé. » (II 12) La plupart des raisonnements qui se tiennent ont besoin des passions comme impulsion. Ce n’est qu’ensuite que l’esprit ordonne et maîtrise.

Les humains restent pétris de contradictions. « Vu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souvent que les bons auteurs mêmes ont tôt de s’opiniâtrer à former de nous une constante et solide contexture. Ils choisissent un air universel et, suivant cette image, vont rangeant et interprétant toutes les actions d’un personnage et, s’ils ne les peuvent assez tordre, les vont renvoyant à la dissimulation. » (II 1) Chacun va selon son appétit et non selon la sagesse, « selon que le vent des occasions nous emporte », dit Montaigne.

« Nous n’allons pas ; on nous emporte ». Cela pour les gens hors sagesse, qui sont le commun des hommes. Le but de la philosophie est justement de nous faire réfléchir et devenir sages.

D’autant que la tyrannie des habitudes nous tient. Elle aveugle le jugement et détruit la liberté, rendant l’humain faible devant le monde, puisque « le monde n’est qu’une branloire pérenne » ! « C’est, à la vérité, une violente et traîtresse maîtresse d’école que la coutume. Elle établit en nous peu à peu, à la dérobée, le pied de son autorité ; mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’aide du temps, elle nous découvre tantôt un furieux et tyrannique visage contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. » (I 23) D’où l’intérêt d’établir dès l’enfance un esprit sûr de lui, capable de juger par lui-même des nouveautés qui viennent. La coutume est donc la pire et la meilleure des choses – selon qu’on la subit faute de jugement, ou qu’elle nous a formés au jugement.

L’éducation est la grande affaire de Montaigne. « Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient, non en leur action seulement, mais surtout en leur cœur ; que la pensée même leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. » (I 23) Il s’agit moins de charger la mémoire que de rendre capable de discerner par soi-même ce qui est bon et de forger la volonté de l’accomplir. Montaigne écrit tout un essai sur l’éducation pour la comtesse de Gourson. Ce sujet lui tenait à cœur. « Je voudrais qu’on fût soigneux de lui », dit-il de l’enfant, « choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requît tous les deux [ces deux qualités doivent être équilibrées], mais plus les mœurs et l’entendement que la science. » (I 26) L’éducation anglaise gardera ce pli de Montaigne ; alors que la « Raison » française pousse plutôt à négliger de forger le caractère au profit du savoir à ingurgiter comme le maïs en l’oie à foie gras…

Or, « le pire état de l’homme, c’est quand il perd la connaissance et gouvernement de soi » (II 2). Le but de la sagesse est la maîtrise du sujet « ondoyant », inconstant et pétri d’habitudes. La sagesse est une éducation. « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » (III 2) « Ramenons à nous et à notre vrai profit nos cogitations et intentions. Ce n’est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite. (…) La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » (I 39)

Ne pas vouloir changer le monde, s’efforcer de changer d’abord soi-même. « L’estimation et le prix d’un homme consiste au cœur et en la volonté ; c’est là où gît son vrai honneur ; la vaillance, c’est la fermeté non pas des jambes et des bras, mais du courage et de l’âme. » (I 31) Nietzsche ne dira pas autre chose.

Une telle philosophie est une joie. « L’âme qui loge la philosophie doit, par sa santé, rendre sain encore le corps. Elle doit faire luire jusqu’au dehors son repos et son aise, doit former à son moule le port extérieur et l’armer par conséquent d’une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre et d’une contenance contente et débonnaire. La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante. » (I 26) La vertu vraie est « facilité, utilité et plaisir de son exercice » – au contraire de la vertu fausse qui est fouet, austérité et contrainte. Ou hypocrisie, Tartuffe le montrera, cette quintessence du bourgeois intello à la française.

Il faut régler sa vie mais ne pas vivre pour la règle : « le règlement, c’est son outil, non pas sa force » (avis aux ayatollahs et aux étatistes qui voudraient tout régenter). Les plaisirs humains, en « les modérant, elle les tient en haleine et en goût. »

La sagesse « aime la vie, elle aime la beauté et la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglément et les savoir perdre constamment. » (I 26) De tout un peu, éviter les excès, régler une passion par une autre, instaurer des contrepouvoirs, ne jamais hésiter mais ne pas aller trop loin – telle est la sagesse de Montaigne, issue des Anciens.

Michel de Montaigne, Les Essais, (texte complet en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1367 pages, €29.45

Michel de Montaigne, Les Essais, Pocket (abrégé), 2009, €4.94

Michel de Montaigne, Les Essais,format Kindle (ancien français), €1.99

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