Science fiction

Jean-Pierre Noté, Tantièmes

Dans cinq ans, en 2027, le monde sera à la merci d’une multinationale d’origine américaine qui a pour nom Babel et qui produit une box connectée qui donne accès à tout et traduit en simultané une profusion de langues. Autrement dit Alphabet, l’autre nom du gros gogol, entreprise attrape-tout qui veut le monopole sur le savoir – donc le pouvoir. Son PDG est surnommé 3K, comme on disait Y2K pour désigner (jadis) le bug de l’an 2000 (qui n’a jamais eu lieu). Les trois K viennent de son nom grec imprononçable pour un gosier anglo-saxon. Car tout doit être traduit, adapté, réduit en anglosax, la langue des maîtres du monde.

Seul un petit pays résiste encore et toujours à l’envahisseur… Pas pour longtemps. Endetté, en déclin, la France voit avec joie proposer l’achat de rien moins que l’Académie française, ce ramassis de quarante vieilles birbes, dont très peu de femmes, qui a l’outrecuidance de vouloir être maître de la langue. Aline, executive woman qui a réussi dans la tech, a sa propre entreprise de traduction à destination des pays africains francophones, TimeExpert, et 3K la convoite. Plus l’entreprise que la fille, encore qu’il aime bien dominer.

Tout ce roman « hyper » contemporain (selon le mot tendance) a pour objet de montrer l’écartèlement d’Aline entre la globalisation et le terroir, Babel et le vieil hôtel de Toulouse qu’elle habite, le mouvement pour le mouvement et l’ancrage dans l’histoire. En bref, un dilemme « ultra » contemporain (autre mot tendance). Il se trouve que, tel le yin et le yang, la contestation se trouve au cœur de sa maison en la personne de Simon, prof d’histoire sans histoires qui possède quelques tantièmes de copropriété de l’hôtel particulier qu’Aline a fini par acquérir presque entièrement. Il refuse de vendre et n’offre aucune prise. Lui aime le territoire, le vin de pays et les paysages du Carroux, ce qu’aimait aussi Aline dans sa « première éternité », son enfance et son adolescence. Curieusement, elle n’a aucune famille subsistante, donc aucune racine, sauf les souvenirs. Tout l’art de Simon sera de faire ressurgir en elle ce qui fait d’elle ce qu’elle est.

Vaste programme ! Babel a une puissance démultipliée et, grâce à sa nouvelle box connectée en drone miniature, Fly, qui suit comme une mouche son propriétaire, puis grâce à la Chip, une micropuce implantée dans le lobe de l’oreille, le maître du monde peut maîtriser les grands du monde. Il fait ainsi que le nain coréen détruise ses bombes nucléaires et se retire dans un monastère bouddhiste, que le petit dictateur russe admette que le pétrole n’est plus l’énergie du futur, que le président français consente à vendre l’Académie française. Au fond, Babel est comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses : la meilleure parce qu’elle permet à quiconque ne parle aucune des langues dominantes de suivre des cours en ligne d’universités prestigieuses dans sa propre langue aussi improbable que le corse ou l’inuit ; la meilleure parce qu’elle enjoint les dirigeants des États à œuvrer pour la planète, le climat et la paix – mais aussi la pire car elle globalise la pensée avec le savoir formaté, la politique avec la moraline universelle décrétée par un seul (Mister 3K lui-même), la surveillance de tous avec les box, les fly, les puces. Tout se sait et tout est traqué à l’aide d’algorithmes puissants. Nul ne peut échapper, même sans puce, à ce Big Brother technologique.

Aline, ambitieuse parce que solitaire et engluée dans le système où elle excelle, ne voit que les bons côtés « généreux » du programme yankee de domination technologique du monde (l’auteur aurait pu citer aussi les Chinois, guère en reste sur cette avancée du contrôle). Elle s’aperçoit in extremis de l’impasse dans laquelle elle met le monde par son ego individualiste et tout tech. Avec Simon, un mâle, un vrai, elle succombe à l’attrait du sexe, sinon à l’amour (qui peu visible dans le roman), avant que ses racines ne l’enserrent à neuf et dessillent ses paupières alourdies par la réussite. Le prof fonctionnaire et la milliardaire entreprenante vont conjuguer leurs efforts pour que le pire n’arrive pas et que les puces ne sautent pas sur les humains comme sur tous les chats pour sucer leur fluide vital.

Le plus symbolique est que tout se termine par un coup de lame de silex préhistorique dans le cerveau avancé de la technologie post-historique. Le serpent du destin se mord la queue.

L’auteur, Sup de co Toulouse et licencié en histoire, commercial international pour l’aérospatiale durant 17 ans avant de créer sa boite de consultant, connaît bien le monde technologique des multinationales. Il aime à se ressourcer dans ses Pyrénées natales où il traque les truites fario. Son roman d’anticipation montre comment, de glissement vers le savoir en glissement pour le bien des autres peuples (moins « avancés »), se met en place insidieusement, démocratiquement et moralement, une « intelligence » artificielle qui n’est au fond qu’une technologie totalitaire destinée à transformer l’humain en fourmi. Sauf le terme WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui s’écrit sans H après le W, le livre est bien écrit et l’action soutenue.

Jean-Pierre Noté, Tantièmes – un monde sanspuss, Az’art atelier éditions, 2021, 205 pages, €20,00

Le livre n’est référencé ni sur Amazon ni à la Fnac en ligne, ce qui est probablement un choix idéologique mais restreint sans conteste sa diffusion.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Kurt Steiner, Brebis galeuses

Rolf vit dans un monde confortable… pour ceux qui sont conformes. La croyance est que le monde est un œuf qui contient le soleil, et que tout tourne autour de lui. Mais au-delà de l’œuf ? Cette question taraude Rolf, jeune employé à l’exploration, chargé de raconter ce que les engins découvrent et d’extrapoler une histoire cohérente avec. Pour cela, il ne cesse de publier des rectificatifs, comme le Winston de 1984.

Un jour, bêtement, pris par l’euphorie du paysage du haut d’une tour, il discute de ses spéculations cosmiques avec un quidam. Ce n’est autre qu’un policier provocateur qui l’arrête aussitôt, comme dans le Brave soldat Chveik de Hasek aux temps de la bureaucratie austro-hongroise. Nous sommes dans une société totalitaire. Dans ce monde, tout est inversé – mais il ressemble parfois à certaines de nos sociétés : la russe sous Poutine, la chinoise sous Xi, l’iranienne sous les ayatollah, de plus en plus la turque sous Erdogan. Où est l’envers ? Où est l’endroit ?

Rolf est pris et condamné par un jury rigolard (un anti-jury) à « la piqûre 25 », qui lui inocule un virus du rhume. Comme plus personne n’est malade, il se fait aussitôt remarquer avec ses éternuements et son nez qui coule – une horreur ! Comme il n’existe plus aucun médecin, il ne peut se soigner. D’ailleurs, les virus inoculés comme peine sont éternels, insoignables par les moyens officiels. Rolf perd son travail s’il ne retrouve pas une apparence normale.

C’est là tout le machiavélisme de cette société : la moindre déviance conduit à l’arrestation puis à la peine, donc à la marginalité. Seuls les plus forts parviennent à trouver au marché noir des produits de soins, un médecin-pharmacien (appelé drogueteur) qui les concocte et les administre. Seuls les plus forts peuvent commencer un trafic lucratif entre le laboratoire de la police qui produit les matières premières et le médecin révoqué clandestin, afin de pouvoir se soigner. Une dépendance parfaite, d’autant que les policiers sont dans le trafic et encouragent cette économie circulaire qui ne produit… que de l’obéissance et du conformisme.

Mais Rolf, tombé amoureux d’une phtisique, Jana, qui finit par mourir dans ses bras faute de soins, va se révolter. Sa colère lui suffit à oser l’impensable : se faire inoculer un virus très contagieux puis aller contaminer la « bonne » société qui s’en fout, l’obligeant ainsi à faire des malades une majorité, donc à les soigner. Tiens, cela ne vous rappelle-t-il pas la Chine contemporaine ? Son laboratoire secret de Wuhan qui manipule les virus hautement contagieux ? Désormais dirigé par une générale de l’armée ? Avec sa chape de plomb de secret d’Etat sur toute information ? Je ne sais si le Covid-19 s’est échappé du laboratoire de Wuhan, mais le simple fait de camoufler toute information et d’interdire toute recherche suffit à le faire croire.

Rolf se procure par le drogueteur, décidément bien informé comme ancien médecin du président, les plans des conduits d’évacuation et s’introduit dans le palais avec son compère limité Titanor, mais d’une force prodigieuse, qu’il a réussi à amadouer avec des mots. Il est pris, le compère est tué par les gardes mais lui comparait devant le président. Qui lui révèle un secret capital : il y a tout de lui, Rolf, dans ce monde-ci, des plantes aux humains, tous possèdent des gènes communs avec lui. Pourquoi ?

La seule façon de le savoir est de passer par un sas topologique, autrement dit dans un autre univers – parallèle. Rolf va découvrir le monde à l’endroit alors que le monde d’où il vient n’est que son envers. Dans ce monde normal, un Rolf sommeille et rêve ; il est malade à cause d’une guerre bactériologique et il songe à l’inverse des malheurs qui le frappent. Dès lors, la terre tourne autour du soleil immobile dans une bulle elliptique en forme d’œuf au lieu que le soleil soit une étoile d’une galaxie plus grande qui tourne autour de son centre. Tout est à l’envers mais tout est aussi « vrai » : le travail n’est qu’une rectification des pensées déviantes, soit physique avec les flics, soit historique avec les fonctionnaires chargés de réécrire l’histoire ; les gens ne sont pas soignés lors d’un accident mais emportés à l’aide de crocs à la décharge, même encore vivants. Ils se contente de consommer et de polluer. A quoi sert ce monde inverti ?

Une façon de se poser la question sur le nôtre…  Car sous le nom de Kurt Steiner se cache un français, ancien instituteur devenu médecin. André Ruellan est né en 1922 et mort en 2016, et s’est consacré à la fiction, littéraire et cinématographique.

Kurt Steiner, Brebis galeuses, 1974, Fleuve noir anticipation, ou J’ai lu 1977, 158 pages, €3.90 e-book Kindle €6.99

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Robert Silverberg, Les Masques du temps

Le dimanche de Noël 1998, à midi, un jeune homme tout nu tombe du ciel sur les escaliers de la Place d’Espagne à Rome. Qui est-il ? Un Apocalyptique hurlant à la fin du monde en cette fin du millénaire ? Un échappé d’asile ? Un artiste en happening ? Pas du tout : il se présente, Vornan-19, venu du futur, de 2999 exactement. Dans mille ans.

Réalité ou imposture ? Difficile à croire tant le voyage dans le temps est une impossibilité physique selon nos connaissances de la fin du XXe siècle. La seule façon réaliste serait d’aller plus vite que la lumière et de rattraper les photons échappés du passé, tout comme la lumière des étoiles lointaines, peut-être déjà mortes, nous parvient des milliers d’années après. Après un tour d’Europe où le phénomène est montré comme un objet de foire, c’est évidemment aux États-Unis que tout doit se passer. La première puissance du monde ne saurait déléguer à d’archaïques gouvernants aux moyens limités le soin de savoir si oui ou non Vornan-19 vient du futur.

Une commission de savants de diverses disciplines est composée par le gouvernement, assisté d’un ordinateur pour éliminer les incompatibilités personnelles (à la fin des années 60, on croit encore à cette infaillibilité du calcul). Leo Garfield est physicien reconnu ; il effectue des recherches sur la réversibilité physique du temps et se heurte à des impasses. En vacances chez ses amis Jack et Shirley, dans une ferme isolée d’Arizona au bord du désert, il se ressource à poil et au soleil, dans le naturisme hippie de ces années-là. Lorsqu’il revient à Los Angeles, sa secrétaire l’informe qu’un haut-fonctionnaire de la Maison Blanche cherche à le joindre depuis des jours. Sanford Kralick est chargé d’élaborer le comité d’évaluation de l’homme du futur et le programme qui lui sera proposé.

Vont recevoir le fringant Vornan-19 à sa descente d’avion : un historien philosophe « prétentieux et pédant », un psychologue « cosmique », une anthropologue engagée (« celle qui, pour étudier de plus près les rites de la puberté et les cultes de la fertilité n’avait pas hésité à s’offrir elle-même comme femme de la tribu et sœur de sang » p.130), un philologue (« son domaine scientifique était la poésie érotique de toutes les époques et dans toutes les langues »), une biochimiste bâtie comme un petit garçon – en tout six avec lui, le physicien. Et évidemment Kralick plus le service de sécurité.

Il n’est pas inutile car Vornan-19 déplace les foules par sa seule image. S’il a déclaré à Berlin que l’époque d’Hitler lui paraissait la meilleure du siècle où il a atterri, il déclare aussi être ignorant en histoire, simple touriste qui passe le temps car le sien l’ennuie. 2999 connaît en effet un monde parfait où chacun vit selon ses besoins sans avoir à travailler, des serviteurs demi-humains se chargeant de tout, où l’énergie est personnelle et sans limite, fournie par de mini réacteurs qui désintègrent les atomes en réactions contrôlées, où n’existent plus aucun pays ni nationalismes, seulement une Centralité et des lieux sauvages où chacun peut vivre seul ou non, à sa guise. Il est surpris et amusé par les Apocalyptistes de 1999 qui se déchaînent dans les rues en manifestations plus sexuelles que violentes, allant nus et peinturlurés, arrachant les vêtements de ceux qui en ont encore, copulant en public, braillant des injonctions à jouir avant la Fin – même si le millénaire se termine logiquement fin 2000 et pas fin 1999. Mais les foules sont rarement sensées, logiques ou même instruites.

Vornan-19 s’amuse car le sexe est son seul plaisir, le seul qui reste à qui n’a aucune vocation particulière dans le monde du futur. Il baise avec tout ce qui lui plaît, jeune femme, très jeune fille ou même jeune homme. L’auteur n’a pas osé transgresser les tabous sur le reste, et le comité d’organisation a tout fait pour varier les lieux et les visites. Partout où il passe, l’homme venu du futur, rhabillé pour l’occasion, sème la pagaille. Il n’aime rien tant que bousiller les ordonnancements des prétentieux, riches ou savants, qui osent croire que leurs possessions et leurs talents vont l’impressionner. La biochimiste, parce qu’elle est encore vierge et ignorante en sexe, et Leo le narrateur, très neutre dans ses évaluations, sont les membres du comité qu’il préfère. Il baise la première (et la révèle à elle-même), il sort avec le second (qui profite des subsides du gouvernements pour goûter quelques plaisirs).

Il l’invite même en Arizona pour quelques jours de vacances incognito dans le programme, sur les instances de Jack et de Shirley. La jeune femme avoue son attirance sexuelle irrésistible pour Vornan-19 et Jack, ancien étudiant de Leo, voudrait parler à l’homme du futur des implications de sa thèse, qu’il n’ose publier car il craint les conséquences économiques et sociales d’une énergie personnelle sans limites. Ces vacances sont une catastrophe. Vornan-19 ne dit rien car il ne connaît rien et cela ne l’intéresse pas. Il reste indifférent aux charmes de Shirley, pourtant évidents, car il a jeté son dévolu sur Jack. Une fois le mal accompli dans le couple, Leo le fait partir.

Le savant veut quitter le comité, las de mois passés à suivre Vornan-19 et ses ébats érotiques sans en apprendre plus que cela sur le monde du futur, doutant parfois qu’il soit venu du futur. Mais l’analyse de sang est formelle, recueillie par règle dans un bordel officiel : la présence d’anticorps multiples et inconnus. En revanche, les foules grossissent, les Apocalyptistes contrés par l’affirmation de Vornan-19 que le monde existera encore dans mille ans se faisant plus virulents tandis que des néo-croyants commencent à se former en église pour adorer Vornan, lisant ses interviews comme une bible. « Il y a ceux qui l’aimaient pour son nihilisme ricanant, et d’autres qui le considéraient comme le symbole de la stabilité dans un monde chancelant et apeuré. Tout cela étant étouffé sous l’image transcendante de la déité : pas Jéhovah, ni Odin, pas un personnage d’homme mûr barbu, mais comme un Jeune Dieu, beau, dynamique et léger, l’incarnation du printemps et de la vie, les forces créatrices et destructrices réunies en une même personne. Il était Apollon, Baldur, Osiris, mais aussi Loki » p.341.

Le psy écrit tout un livre de révélation sur les mois passés avec Vornan-19 ; il devient le nouveau saint Paul de la religion du Christ 2999. Il ne sait s’il est sincère ou non, encore moins surnaturel ; « Il prétendait (…) que c’était nous-mêmes qui avions fait de Vornan un dieu. Nous désirions un nouveau dieu pour nous conduire alors que nous nous trouvions au seuil d’un nouveau millénaire parce que les anciens mythes avaient abdiqué ; et Vornan était arrivé juste à point pour répondre à nos besoins » p.347.

Devant l’amplitude des ravages et la houle de la croyance incontrôlable, le gouvernement américain prend des mesures. Vornan-19 doit être restreint. Il désire un bain de foule ? Qu’il y aille, mais avec une combinaison spéciale qui assure un champ de forces autour de lui afin que nul ne puisse trop l’approcher. Une technique infaillible, doté d’un système de secours – à moins qu’il ne soit saboté. Et c’est ce qui finit par arriver sur une plage de Rio, où Vornan s’amuse de la foule en délire qui l’acclame ; il y prend un peu trop goût. Ce « trop » justement lui sera fatal : le champ de forces disparaît, Vornan est happé par un grand Noir « torse nu » puis disparaît. Est-il retourné brusquement dans le futur, sentant sa vie en danger ? A-t-il été déchiré en morceaux avalés par la foule comme Baldur, Actéon ou Osiris ?

En tout cas, le monde est soulagé. Le nouveau millénaire peut commencer.

Cette fiction n’a pas prévu comment s’est déroulé le passage au vrai millénaire entre fin 1999 et fin 2000. Il y a eu beaucoup moins de sexe en public et beaucoup plus de complotisme ; beaucoup moins de relations humaines et beaucoup plus de peurs de bug sur les machines. Le monde, trente ans après 1969, n’était plus le même. Plus de vingt ans plus tard encore, les tendances se sont accentuées : beaucoup plus de virtuel, même dans la monnaie, l’art ou l’amour ; beaucoup moins de relations humaines directes, qui impliquent trop ; encore plus de complotisme et de terreur des machines, des GAFAM et autres BATX chinois aux robocops et autres soldats du futur. Relire Silverberg, c’est se (re)plonger dans les années soixante et soixante-dix, une époque où la chair était réhabilitée après la prohibition et le puritanisme, de la nudité aux relations sexuelles, où les rapport sociaux étaient humains et pas via des réseaux virtuels. Un monde ancien, où les gens étaient plus proches les uns des autres. Un monde qui, à nouveau, s’efface.

Robert Silverberg, Les Masques du temps (The Masks of Time), 1969, Livre de poche 1977, 400 pages, €2,29 occasion

Robert Silverberg déjà chroniqué sur ce blog

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Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union

2034, dans trente ans au premier janvier, le président des États-Unis doit prononcer son rituel discours sur l’état de l’Union, immuable depuis 1913. Mais l’heure est grave, le monde va s’effondrer. La crise climatique atteint son paroxysme avec inondations, canicules, feux de forêt, ouragans et, malgré les efforts, tout continue comme avant. Inertie sociale, habitudes de comportement, effet système du capitalisme, c’est toujours la même chose : encore plus de croissance, encore plus de technologie, encore plus de progrès.

Malgré les efforts vertueux dont la Suède est l’exemple parfait, sous la houlette de la Thunberg, devenu Première ministre : « Son pays est un exemple de sobriété célébré par toutes les bonnes consciences écologistes, un pays tout proche d’atteindre la neutralité carbone, en avance de dix ans sur les prévisions, un pays où la vente de véhicules à essence est interdite depuis trois ans, où toutes les centrales thermiques ont été fermées, un pays dans lequel le recyclage est devenu une filière industrielle majeure. Quel bénéfice les Suédois en tirent-ils, au-delà du respect de la communauté internationale ? Pratiquement aucun » p.27.

Le plan de bon sens d’adapter le modèle de production à une énergie décarbonée, de pousser la recherche de solutions technologiques, de promouvoir la coopération internationale – tous ces poncifs des années 2010 ont échoué. Pourquoi ? Par ces vices vieux comme le monde et les hommes : le nationalisme, l’égoïsme, le chacun pour soi – sans aucun Dieu pour tous.

Aujourd’hui, 2034, la démographie est la principale cause : « Quelques pays seulement sont responsables de la moitié de cette hausse : en Asie, ce sont l’Inde et le Pakistan, en Afrique, ce sont le Nigeria, le Congo, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Égypte. Dans ces pays, la fécondité reste à un niveau élevé et rien ne laisse entrevoir une évolution suffisamment rapide de cette situation » p.58. Le nombre pollue comme les sauterelles ; le réguler est une exigence. Ces pays commencent à faire du chantage à la déforestation, l’huile de palme, les espèces à protéger, les métaux rares : payez ou nous détruisons. Dès lors, l’intérêt national des Américains est atteint, sans parler de l’intérêt de l’humanité sur la planète.

Une seule solution : « Nous devons passer à l’action et lancer la plus grande opération militaire de tous les temps, utiliser notre puissance pour imposer les changements indispensables à l’échelle mondiale. Nous en avons les moyens » p.71. Un néo-colonialisme pour imposer aux barbares et aux sauvages climatiques la morale planétaire. « Nos armées interviendront en priorité dans deux zones, l’Afrique de l’Ouest et subsaharienne, afin de reprendre le contrôle démographique, et l’Amérique centrale, pour tarir immédiatement le flux migratoire en direction des États-Unis. Par ailleurs, nous renforcerons notre présence au Moyen-Orient. La production de pétrole doit être maîtrisée » p.75. En accord avec Pékin, Moscou et Londres – la France voulant comme toujours faire cavalier seul et rester « morale ».

Voilà en quelques mots le constat, voilà la solution – radicale, mais efficace. Philippe Zaouati, qui travaille dans la finance verte, baigne dans la dégradation climatique. L’exaspération qu’elle suscite entraîne des réactions extrêmes, voire populistes. De là à imaginer une dictature mondiale au nom du Bien, il n’y a qu’un pas. Il le franchit. Il sera vraisemblablement approuvé par un certain nombre.

Mais il recule au dernier moment. Dans ce texte de fiction, l’action ne va pas jusqu’au bout. Une frêle jeune fille va se lever, comme Antigone plus que comme Jeanne d’Arc. Elle est la voix qui dit « non ». Mais pour proposer quoi, en alternative ? Il manque son manifeste, si tant est qu’elle en ait un. Ce pourquoi ce petit opuscule de combat est efficace mais me paraît tronqué. Dire non n’est pas toujours facile, mais récuse toute autre solution. Alors quoi ? Attendons 2034, ce n’est pas si loin.

Un libelle à offrir à vos amis pour les faire penser (c’est si rare) et à vos meilleurs ennemis pour les faire enrager (c’est si bon).

Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union, 2022, Le métier des mots, 90 pages, €12,00 e-book Kindle €9,99

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Zoé Gilles, Les (non) Ons

Le livre s’ouvre sur une citation de Nietzsche sur l’art de la nuance, qui ne vient aux jeunes qu’après qu’ils se soient heurtés violemment aux réalités. Aristote et sa logique binaire est l’ennemi intime de l’autrice. Il aurait conduit à la grande catastrophe, appelée le « Ça » – comme le destin de la conscience individuelle pour Freud. L’ami Alex l’avait pronostiqué : « La civilisation est livrée à une utilisation indiscriminée d’une science et d’une technologie menaçant l’espèce humaine, et même la vie tout court » p.21. Alexander Grothendieck, le géomaticien de génie qui a réellement existé…

Le « Ça » survient en 2033, juste un siècle après l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ce n’est pas un hasard mais l’effet (un brin complotiste) de « la dernière expérience scientifique terrestre, lancée dans le plus grand laboratoire conçu permettant d’accélérer des particules à une vitesse proche de celle de la lumière ». Les expériences du CERN sur le boson de Higgs auraient fait exploser la Terre, réorganisant ses particules. Il n’y aurait eu que 1021 survivants, préservés par le financeur, Max Gogol. Cet ex-industriel chimique et biotechnique anglophone semble calqué sur Elon Musk et sur le PDG de Google Larry Page, transhumaniste nommé « leader international de l’économie du futur » par le Forum économique mondial en 2002.

Et pourquoi cette recherche forcenée de la pierre philosophale malgré les risques ? Le monde subissait déjà une catastrophe écologique (air connu) doublée d’une catastrophe sociale (de plus en plus de très riches et de très pauvres), triplée d’une catastrophe de l’IA – l’intelligence artificielle: « Sur les six milliards qui n’avaient pas succombé au régime maigre, l’humanité ne comptait plus qu’entre 5 à 30 % au mieux de non-SOPVA par empire, c’est-à-dire d’individus produisant encore un revenu (les SOPVA étant les « Sans occupation productive de valeur ajoutée », économique il va de soi) – donc plus d’échanges, plus de vie… p.41 » A la pointe de l’écologisme techno, « L’humain représente un risque biologique. Pas la machine » p.41.

Car l’humanité, qui se croyait au sommet de l’Évolution, s’est abêtie en masse avec la technique (air connu). « Pour Homo, formé, trompé et traité comme la masse des objets sur lesquels les matérialistes exerçaient consciemment leur pouvoir, penser au-delà des chiffres ou du bout de son nez était devenu inutile. Les technologies faisaient cela si bien à sa place. Mais si avide d’énergie, ce diable bicéphale, ce duo diabolique éteignit progressivement le peu des lumières qui brillaient encore en lui… » p.169. La consommation orientée avait abruti la jeunesse (air connu) : « Au cours des secondes Trente moins Glorieuses de leur grande Histoire universelle (1995-2025), la jeunesse avait été le mieux préparée à clapoter dans la fange. Dès leur naissance, leurs esprits étaient remplis d’hallucinations, fantasmagories et autres arguties des fictions niant la réalité : divertissements dilatoires de merveilles en 4D, diffusion de la matière, des objets et des êtres à travers des faisceaux lumineux » p.273.

Apollonios, Italien, « philosophe-expert en mythologie » intervenait sur les dangers des Nouvelles Technologies avant la catastrophe ; comme d’autres, il l’avait bien dit. Il est devenu Toa, le 33ème survivant et est appelé On33. Avec son quintette de savants, et Moa, il va s’efforcer de mettre sur mémoire wiki tout le savoir humain depuis les origines, en évitant les impasses ayant conduit à la catastrophe.

Mais Gogol a tout réorganisé sous le signe de l’IA. Les humains sont trop bêtes et ils doivent être augmentés et réduits en même temps : transhumanisés et disciplinés. Au service de quel But ? Pas repeupler la Terre, les survivants ont été stérilisés ; mais ils ont été rendus immortels. Vers le « on » impersonnel, le « on est con » du proverbe. Non sans message politique subliminal partial (air connu) « En marche, en marche, susurre-t-il amèrement ce vieux slogan politique. Vers où ? Vers On… » p.178.

L’idéal social est celui d’une ruche. Tout est « on » : le langage, réduit au basique des mille mots en Onglish, les relations sociales réduites à l’Onmitation, le décor des murs. « Ces miroirs étaient censés leur montrer tous leurs actes, postures et mimiques à chaque seconde de leur vie afin de les aider à mieux se comporter civilement en public et à se découvrir en privé » p.8. Surveillance stalinienne de conformité, déjà en usage dans la Chine de Xi : « Grâce aux « captOns » qui ont été implantés dans vos cerveaux avant votre sortie du camp, les consciences seront happées et dirigées en permanence » p.158. L’informatisation des corps et des consciences sera assurée par un système de contrôle central : « les Ons seront technologiquement augmentés lors des régénérations et après une sauvegarde journalière qui aura « purifié » leurs cerveaux grâce à des mises à jour utilitaires » p.162.

Nous sommes dans la science-fiction d’une philosophe un brin ardue qui projette les tendances dans l’air du temps pour brosser le portrait d’un futur très noir. Le récit prend peu de place à l’inverse des « carnets » de réflexion de l’intellectuel Apollonios sur ce qui lui arrive. Un 1984 relooké 2033 mais qui n’a pas sa force, confondant trop volontiers l’essai et le roman. La partie théorique (ennuyeuse) aurait gagnée à être clarifiée et nettement résumée, tandis que la partie action ou romance aurait gagnée à être mieux développée. Au lieu de quoi l’acte de « résistance » final qui fait pleuvoir la science de l’humanité sur les Neandertal au cerveau pas vraiment apte à la saisir paraît un peu incongru.

Reste un déroulé logique de tendances mortifères qui, si elles n’étaient pas compensées dans l’avenir, pourraient nous conduire à une catastrophe. Vraisemblablement pas celle du collisionneur de hadrons, mais un repli sur eux-mêmes des « empires » dans le moutonnisme général pseudo « démocratique » où la pensée critique aurait bel et bien disparue et où fleuriraient les dictatures sans contrepouvoirs.

Zoé Gilles, Les (non) Ons, 2022, 320 pages, €20.00 e-book Kindle €9.99

Le blog de Zoé Gilles

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Philip K Dick et Ray Nelson, Les machines à illusion

Une déception. Philip K Dick a dû se griller les neurones à force d’avaler des psychotropes, au point que son imagination est bridée et qu’il a besoin de l’attelle d’un nègre pour écrire ses romans. On lit ce K Dick devant la tombe de ce qu’il fut. L’histoire est banale, l’invasion de la Terre par des vers ganymédiens, espèce évoluée qui n’a plus besoin de membres et reste constamment assistée par les larbs (des larbins), sous-espèces dominées et soumises. Les vers veulent asservir les humains comme ils l’ont fait dans la galaxie pour d’autres espèces.

Sauf que l’humanité est et a toujours été divisée, des rebelles surgissant à chaque autocratie. C’est le cas du Tennessee, Etat désormais indépendant gouverné par de grands propriétaires blancs assistés par leurs « Tom » (pour oncle Tom, autrement dit visant dans des cases). Mais la révolte des Nigs (Nègs – nègres) subsiste dans les montagnes, avec l’intelligent Percy X, qui a fait des études en même temps que la prêtresse des médias Joan Hiashi. Lui est noir et elle jaune, d’origine jap – toutes les races que l’Amérique de Johnson déteste en ces années soixante.

Un jour de résistance, Gus le gros propriétaire blanc, découvre une cache d’armes sophistiquées cachées là par l’ONU. Il cherchait un trésor, rêvait d’une kyrielle de filles jeunes et conservées pour l’avenir, il tombe sur des machines à illusion façonnées selon les théories du célèbre psychiatre Balkani. Lequel fascine le Ganymédien Mekkis, gros ver indépendant à qui ses collègues ont fourgué la pire province de la Terre pour la gouverner. Entre Gus et Mekkis va se jouer l’avenir des espèces, l’individualisme ou le collectivisme, avec pour enjeu l’identité.

Tout se passe comme si Ganymède était l’Union soviétique – ennemi héréditaire des États-Unis au temps de la guerre froide – et les Ganymédiens des communistes qui ne fonctionnent que selon l’Esprit collectif, chaque mental fusionnant pour débattre et prendre une décision, comme un Politburo. Impérieux, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, considérant leur planète comme la plus évoluée et destinée à « aider » les espèces inférieures en les faisant servir leurs personnes, sans aucune pitié, les Ganymédiens sont de vrais staliniens en imitation des nazis. L’extrême-centralisme a du bon par sa force d’exécution, mais du mauvais parce qu’il inhibe toute initiative et toute adaptation. Toute ressemblance avec un certain Poutine est évidemment fortuite – mais diablement réaliste. Les vers vont s’en mordre le tronc lorsque Percy X imaginera de les détruire en bloc d’un seul coup de machine à désidentifier.

Car Percy X est le Pionnier mythique de l’Amérique sauvage, le rebelle sans cause à la Malcolm X qui veut seulement vivre libre. Les machines qu’il actionne fournissent aux humains asservis par les vers des illusions qui les font se battre contre des moulins à vent et les épuisent, invulnérables puisque irréelles. Seuls les robots les ignorent car ils ne pensent pas. Ou ceux qui ont perdu le sens de l’identité, comme Joan une fois passée entre les mains du psy.

Évidemment le Bien triomphe du Mal et l’Amérique des pionniers triomphe de l’empire tyrannique à la soviétique des répugnants vers de Ganymède (satellite de Jupiter au nom de bel éphèbe échanson des dieux grecs et amant de Zeus). Mais l’aventure ne vaut guère le détour.

Philip K Dick et Ray Nelson, Les machines à illusion (The Ganymede Takeover), 1967, J’ai lu SF 2001, 222 pages, €6.00

Philip K Dick déjà chroniqué sur ce blog

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Histoires fausses

Faites l’humour, pas la guerre, telle semble être la raison d’être de ce recueil de nouvelles de la science-fiction américaine des années 1950 à 1980 environ. Elles sont présentées de façon assez cuistre au milieu des années 80 par Demètre Ioakimidis, anthologiste de SF né en Italie, résidant suisse et de nationalité grecque…. Mais on peut zapper la préface sans aucun problème, les distinguos de linguistique universitaire n’ayant aucun intérêt littéraire. Ce ne sont pas moins de seize récits qui montrent combien les choses ne sont pas ce qu’elles semblent et que tout, au fond, reste imprévu, même dans l’imaginaire.

Observez d’abord les livres qui s’envolent – littéralement – en battant des pages de couverture pour rejoindre la migration vers les forêts originelles. Ecologique mais bizarre, non ? Comme si l’ignorance était notre futur – durable. C’est ensuite un poêle hollandais qui « irrite » suffisamment un soulier pour que celui-ci s’anime et se carapate tandis que le savant fou qui l’a « inventé » convoque la presse et les sommités universitaires. C’est encore le coffre-fort absolu, celui qui fuit quand on l’approche, invulnérable aux rets, aux pièges et au lance-flamme, qu’un millionnaire en faillite tente de récupérer pour les (faux) diamants qu’il contient. Ou un docteur robot surnommé Tic-Tac qui vous sait malade avant même que vous ne lui parliez et qui vous enferme dans son hôpital mutualiste afin de persévérer dans sa fonction : qui n’a pas connu un docteur de ce genre ? Knock n’est pas le seul à vous persuader de recourir à ses indispensables soins.

Dans l’espace, rien à bouffer : lorsqu’on débarque sur une planète lointaine où se trouvent des êtres vivants, comment savoir si ce qu’ils mangent est bon pour nous ? Le poison d’un homme est peut-être la délectation de l’extraterrestre. De même la colonisation des planètes pour exploiter ses matières premières : la manière habituelle (forte) est-elle la bonne ? Evelyn E. Smith, adroite polygraphe née en 1927, met en scène deux fils à papa, l’un d’amiral, l’autre de sénateur, entrés dans l’armée spatiale parce que trop sensibles et… en bref trop chochottes. Le commandement les envoie seuls sur une planète maudite où toutes les expéditions précédentes pour récupérer un minéral se sont fait massacrer : quand on est inverti, autant mourir en héros pour masquer l’opprobre sociale. La nouvelle a été écrite en 1962, autrement dit dans un autre monde. Mais il s’avère que le couple des deux jeunes hommes s’en sort à merveille. Au lieu de s’imposer, il se donne en exemple ; au lieu d’interroger, il se laisse observer. Leur goût pour aménager le baraquement standard de l’armée, leur artisanat aux couleurs délicates, séduisent tant les indigènes, eux aussi sensibles à l’art, qu’ils leurs apportent les fameuses pierres requises par l’expédition : il faut de tout pour faire un monde. Pour d’autres, c’est la vie de pionnier qui importe et, lorsque les semblables rappliquent, c’est la fuite immédiate vers l’inconnu – même si l’épouse souhaite se fixer. Mais pourquoi pas d‘enfants ?

Lorsque les aliens envahissent la Terre, c’est pour la soumettre, à la Poutine, miroir de notre désir d’asservir les planètes. Obéissez et vous serez préservés ; résistez et vous serez pulvérisés. Le général Milvan des hordes galactiques a tout du Vladolf Poutler avec ses « 2m10, musclé à rendre jaloux un professeur de culture physique et noblement revêtu d’un tissu aussi chatoyant que collant (…) le front superbe, les yeux lumineux très écartés – il avait tous les attributs d’un être supérieur » – ce qu’il croit être. Sauf qu’il n’est sans aucune humanité : « une flotte aérienne sympathisante détruite sans avertissement ; une douzaine de villes bombardées avec une efficacité impitoyable… Cela, ajouté à l’arrogant sourire de mépris errant sur ses lèvres » p.188. Il a tout de Poutine, ce conquérant de Lebensraum galactique. Mais il trouve plus malin que lui, et plus fort, cela va de soi : Satan en personne, qui considère la Terre comme sa chasse gardée et renvoie Milvan Poutinovitch à ses étoiles. Qui sera donc le diable du Mongol nazi au Kremlin ?

Il y a d’autres histoires, comme celle de ce craqueur de sécurité bancaire, originalement présentée ; de ces voyages dans le temps qui cherchent à modifier le présent mais n’y parviennent jamais parce que le présent… est toujours présent, sinon il ne serait pas « le » présent, vous comprenez ? Ou ce vieux cinéphile qui, lassé des scies et convenances des scénarios de films, finit par les modifier mentalement à l’écran sans que la bobine en soit changée, pour le plus grand plaisir des autres spectateurs. De l’inconvénient aussi de se retrouver homme invisible, un matin au réveil, pour avoir absorbé la veille une pilule de laboratoire pharmaceutique avide de vendre. L’épouse a du mal à s’y faire, la fille de 10 ans s’évanouit d’horreur, mais le petit de 4 ans trouve cela merveilleux : c’est toujours son papa. Heureusement, l’antidote existe car c’était un secret du Pentagone, le labo travaillait pour eux.

Une exploration dans les antres de la machine à imaginer les futurs qui, cette fois, en rit franchement. Ce qui fait du bien en ces temps retrouvés de guerre et de nationalisme, d’occupants et de collabos. Les années 1980 avaient du bon !

Histoires fausses – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1984, 409 pages, occasion €1,54

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Pierre Boulle, Les jeux de l’esprit

Pierre Boulle est surtout connu pour La planète des singes, roman duquel a été tirée toute une série de films, sans parler de la télé ; il est aussi connu pour Le pont de la rivière Kwaï, qui a été célébré au cinéma. Les jeux de l’esprit sont une curiosité. Ingénieur à l’imagination vive, Pierre Boulle s’était décentré en orient, d’où il avait une vision plus globale du monde qu’à Paris. Il propose dans ce roman de science fiction pas moins que de refaire le monde au début du XXIe siècle.

Nous y sommes et rien n’est venu de ce qu’il pensait possible cinquante ans auparavant, lorsqu’il a publié son roman après le grand bazar de 1968 dans le monde entier (mais oui, pas qu’au Quartier latin!). Il met en scène des savants, tous prix Nobel dans leur spécialité, qui mûrissent le projet d’un gouvernement mondial dirigé par des gens compétents, avancés dans le savoir. Mélange de saint-simonisme et de platonisme selon La République, ils ne veulent cependant pas former une nouvelle caste mais épousent la méritocratie à la française qui est celle du concours. Des savants volontaires, présélectionnés sur leurs titres, devront passer une série d’épreuves comme en écoles de commerce. L’ultime sélection des cinq planchera en finale sur un projet de gouvernement mondial.

L’un d’eux l’emporte – Fawell l’Américain. Il est physicien puisqu’à l’époque le nucléaire et les mystères des particules forment la pointe la plus avancée du savoir. Le second lauréat est double : Yranne, un mathématicien français (nous avions les meilleurs) au curieux nom et une Chinoise (américanisée), Betty Han, qui a commencé à étudier les sciences avant de bifurquer vers la philosophie puis la psychologie. Ce trio va gouverner le monde, surveillé par le sénat des Nobel.

Tout se passe bien, ce qui est étonnant, même les peuples en ont assez de leurs dirigeants incompétents et parfois corrompus (ce n’est pas nouveau), mais aussi des querelles de bac à sable nationalistes (ce qui est plus étrange). La fin des années soixante était à l’optimisme et à l’internationalisme, la morale était universelle et les religions ne comptaient pas, reléguées dans la sphère privée comme il se devrait. Pierre Boulle ne les évoque même pas. Pour marquer les esprits, un hymne mondial est créé, fait de bouts d’hymnes nationaux, et un drapeau mondial, blanc avec une femme à poil dessus (la vérité sortant du puits). Car la Science est reine et l’administration des choses, centralisée au niveau global (comme dans l’URSS de l’époque, encore triomphante), devrait rationaliser et engendrer des économies comme un surplus de bien-être égalitaire.

Sauf que, quelques années plus tard, la planète s’ennuie (comme la France de 68 vue par Viansson-Ponté au Monde quelques mois avant « les événements »). Les gens, ayant tout le confort, ne sont plus motivés. Ils n’aspirent à rien et l’aisance matérielle ne leur suffit pas. La spiritualité est absente, même si les horoscopes et l’astrologie les intéressent encore, le sexe est gommé (l’auteur, né en 1912, n’a pas fait siens les débordements de libido pré et post-68). Des pilotes se retrouvent même incapables de décision au moment crucial aux commandes de leur avion ; ils ne savent plus prendre d’initiative, se confiant aux robots. Cette anomie un brin mystérieuse, comme l’augmentation du taux des suicides, fait réagir le gouvernement. Comment inverser la tendance et rendre du goût à la vie ?

Betty la psychologue a une idée : il faut les divertir. Comme à Rome le pain et les jeux allaient de pair, laissant les sénateurs gouverner en paix, instaurons des jeux. Sauf qu’il faut que ces jeux soient autre chose que ces compétitions de midinettes d’avant, où seule la xénophobie des supporters de chaque équipe mettait du piment. Il faut que ce soient de vrais combats où la mort est au bout – à moins que ce ne soit la gloire. Rien de tel qu’un catch à poil entre hommes et femmes par équipes mixtes pour susciter l’enthousiasme. Les corps plastiques se mettent en valeur, les coups engendrent la souffrance et le plaisir sadique du voyeur, le sang qui gicle et enduit les peaux est d’une somptuosité barbare, tout comme les cris et grognements des combattants. Mais le catch finit par lasser. Il en faut toujours plus… On reconstitue in vivo les grandes batailles du passé, Trafalgar, Waterloo, le Débarquement. Les équipes (uniquement des volontaires) sont plus nombreuses et doivent s’organiser elles-mêmes pour leurs armes et leurs positions ; seule règle : les armes d’époque peuvent être améliores, mais seulement avec les techniques connues à l’époque. Gagnera qui sera le meilleur, pas comme dans la vraie histoire. C’est grandiose, la télévision est incluse et se poste aux endroits stratégiques pour des plans spectaculaires. Les vaincus sont tous tués évidemment.

La planète est heureuse… mais tout ça pour ça ?

Eradiquer les nationalismes pour rationaliser la production sans épuiser la planète, quatre milliards d’habitants seulement autorisés et le contrôle des naissances installé, l’utopie de favoriser la connaissance par l’éducation de tous et la recherche fondamentale de quelques-uns – tout cela réduit à organiser des jeux de guerre comme de vraies guerres et à détourner les savants du fondamental pour inventer de nouvelles techniques pour tuer et améliorer la prévision sur les paris ?

La morale de ce conte philosophique est probablement qu’il est vain de vouloir « changer le monde » ; les gens sont tels qu’ils sont et rien n’y fera. Ils seront toujours avides et égoïstes, moins férus de connaissance que de divertissements, toujours volontaires pour gagner, même si c’est pour se faire tuer. Ce n’est pas un grand cru Boulle, mais une curiosité – intéressante à lire un demi-siècle après.

Pierre Boulle, Les jeux de l’esprit, 1971, J’ail lu 1972, 307 pages, occasion €17.00

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Robert Heinlein, Une porte sur l’été

Daniel B. Davis est ingénieur et invente le Robot maison avant le Robot universel. Mais voilà qu’une femme s’en mêle, une panthère prédatrice experte en escroquerie. Avec l’aide de son associé et meilleur ami Miles, elle va systématiquement dépouiller Davis de son œuvre en suçant ses actions de sa société d’automates dont il est le directeur technique, au prétexte de ses fiançailles avec lui.

Outré, blessé, Davis décide d’entrer en Long sommeil, une hibernation permise par la technique, pour ne se réveiller que dans trente ans, en l’an 2000. Ce qui, pour un ouvrage écrit en 1957, représente un saut dans le temps de deux générations. Mais le propos n’est pas pour déplaire à l’auteur. Il anticipe assez bien l’avenir dans ses grandes tendances : la panique de 1987 (nous avons connu un krach), l’essor autoritaire de la Grande civilisation asiatique (de fait depuis 1978), l’effondrement du communisme (acté dès 1989), l’automatisme de la dictée, du dessin industriel, des tâches ménagères et de la tonte de la pelouse.

Le Long sommeil est une façon de trouver une porte sur l’été, tout comme son chat en hiver, un vieux mâle couturé qui veut trouver une porte ouverte sur l’extérieur sans avoir les pattes mouillées par la neige en hiver. Robert Heinlein connaît très bien les chats, il les observe attentivement et décrypte aisément ce qu’ils expriment, comme tout maître de félin le reconnaît aussitôt.

Avant de plonger dans le Long sommeil, notre ingénieur va affronter une dernière fois ses adversaires. Il ne veut pas qu’ils profitent de leurs malversations. Cela ne tourne pas très bien pour lui, mais pas si mal car il apprend l’essentiel, ce qui peut lui servir. Car on peut refaire le passé, contrairement au dicton : l’homme technique sait comment.

Trente ans plus tard, lorsqu’il se réveille du sommeil dans un monde changé – mais pas tant que cela – il découvre que son Robot universel a été perfectionné, que la machine à dessiner pour architecte qu’il avait seulement imaginée a été créée avec succès – et selon ses propres idées. Alors il enquête, par curiosité, pour rencontrer l’ingénieur qui pense comme lui. Et il découvre qu’il est lui, paradoxe du voyage dans le temps. Lui qui est reparti en 1970 puis revenu en 2000 pour assurer la justice immanente qui plaît tant aux lecteurs. Il a trouvé la bonne porte pour l’été.

Il a retrouvé d’abord son amour véritable, Rickky, 11 ans à l’époque et belle-fille de Miles, une enfant qui voulait se marier avec lui. Trente ans plus tard, elle peut le faire légalement et moralement puisque lui est resté jeune (son âge en 1970) et qu’elle-même est devenue adulte (trente ans de plus en 2001).

Davis a retrouvé aussi son chat Petronius qui devait aller en Long sommeil avec lui mais que la mégère ex-fiancée avait chassé, non sans se faire lacérer à coups de griffes. Pete ne l’a jamais aimée, cette prénommée Belle comme un antonyme, pas plus que Rickky enfant, ce qui aurait dû alerter Davis. Mais l’amour est aveugle, surtout l’amour puceau de l’ingénieur qui ne vit que pour ses inventions.

Ce roman d’anticipation est original et passionnant, dans la veine inventée de la science-fiction américaine des années 1950.

Robert Heinlein, Une porte sur l’été (The Door into Summer), 1957, Livre de poche 2010, 288 pages, €8.30

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Robert Silverberg, Les monades urbaines

Ah, le logement ! Toujours un problème : les gens veulent habiter, mais de moins en moins en couple ni en famille ; il en faut toujours plus – et les écologistes des mairies disent non à l’extension des terrains, il préfèrent densifier l’espace déjà construit. En octobre 2021, la ministre du logement fille de Lionel Stoléru, Emmanuelle Wargon, ex-ministre de la Transition écologique et solidaire et contaminée par les prêches de l’écologisme, a affirmé dans un entretien que, désormais, le pavillon avec jardin est un « non-sens écologique, économique et social » (même si elle-même et sa famille habitent un pavillon de 150 m²).

Ce qui est amusant est qu’elle est née l’année même de la parution du roman d’anticipation de Silverberg, son chef-d’œuvre incontesté. Pour lui en 1971, le monde de l’avenir est socialiste, ce qui signifie collectif, transparent et normé. Comme dans tout socialisme, la liberté est réduite à sa plus simple expression : elle est ce qui reste d’irréductible à l’individu lorsqu’il a sacrifié à la société. Qui n’est pas aux normes est un « anomo », donc « anéanti » : il est précipité dans la Chute, ce long tube qui conduit les déchets au recyclage en sous-sol (car tout est recyclé pour servir le peuple en socialisme écologique, économique et social.

Il y a en effet bien assez d’humains sur la terre, 75 milliards en l’an 2381, augmentant de 3 milliards par an. Les naissances restent encouragées, dans le sillage biblique repris par les papes de trois religions du Livre, que personne n’a jamais remis en cause – et surtout pas les écologistes de feu le XXe siècle. Les gens ne peuvent bien entendu plus vivre en pavillon, comme le dit la ministre ; l’habitat horizontal a fait place à l’habitat vertical, des tours de mille étages et trois mille mètres de haut desquelles on ne sort jamais. Ce sont les « monades », ces unités parfaites matérielles et spirituelles des Pythagoriciens, des ensembles clos qui se suffisent à eux-mêmes. Tout est organisé comme une fourmilière, le socialisme « écologique, économique et social » selon les termes politiquement corrects de la nouvelle religion, pourvoit à tous vos besoins.

Mais la société n’est pas égalitaire, loin de là : les ouvriers et peu instruits vivent dans les étages inférieurs où ils servent les machines, les intellectuels aux deux-tiers de l’édifice, les artistes créateurs au-dessus, et les dominants au sommet. Les quartiers sont désignés par blocs d’étages du nom des anciennes villes selon leur réputation de prestige jadis, telles Reykjavik au niveau inférieur, Rome au niveau moyen, Chicago aux deux-tiers et Louisville et Paris aux niveaux supérieurs. C’est cela le socialisme. La société doit être organisée par ceux qui savent et non laissée à l’anarchie des désirs et des volontés.

Lorsque Charles Mattern, le sociocomputeur, s’éveille sur la couche conjugale, sur commande du soleil levé révélé par les fenêtres qui se désopacifient à heure fixe, il voit ses quatre enfants de 3 à 8 ans se précipiter sur son lit de parent pour les câlins rituels. A côté de sa femme Principessa est recroquevillé Siegmund, tout juste 14 ans, « très beau », un visiteur du soir qui l’a baisée ardemment la nuit et dort nu, épuisé. « Il a exercé ses droits », nous dit l’auteur, car nul ne peut se refuser au sexe lorsqu’il est demandé avec courtoisie. « Dans la monade, il est incorrect de se refuser à moins qu’il n’y ait sévices. Voyez-vous, le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d’incontrôlables oscillations discordantes » expose le sociocomputer à un visiteur venu de Vénus (p.19 Livre de poche 1989).

Les enfants vont à l’école de base mais deviennent autonomes dès qu’ils se mettent en couple, vers 12 ou 13 ans ; ils ont alors un emploi selon leur formation et leur intelligence – mesurée en socialisme par les dirigeants – et, au premier bébé, un appartement leur est alloué. Auparavant, ils dorment collectif dans des dormitoirs mixtes où chacun baise au vu et su de tous. Le terme correct est « défoncer » plutôt que baiser, trop peu réaliste – car chacun doit aller jusqu’au bout du sexe. Chacun essaye chacune, nul ne peut se refuser, même certains de même sexe mais ce n’est pas la tasse de thé ; l’auteur en mentionne la possibilité mais n’en fait pas une règle. Même les frères peuvent défoncer leurs sœurs… avant la puberté car il ne s’agit que d’un exercice et d’un jeu. L’auteur nous montre le héros de la monade : « Siegmund est un exemple de précocité sexuelle. Il avait seulement 7 ans lorsqu’il a fait ses premières expériences en la matière, soit deux ans avant l’âge normal. A 9 ans, il n’ignorait plus rien des mécanismes de l’acte sexuel, et obtenait toujours les meilleures notes au cours de relations physiques, à tel point qu’il fut autorisé à passer dans le groupe de 11 ans. Sa puberté arriva à 10 ans, à 12, il épousait Mamelon, son aînée plus d’un an ; quelque temps plus tard, elle était enceinte et le jeune couple quittait le dormitoir de Chicago pour s’installer dans un appartement personnel à Shanghai » p.133. On croirait le récit édifiant d’une expérience socialiste donnée en exemple aux autres, un stakhanovisme de la génération. Siegmund est appelé aux plus hautes fonctions et il aura un deuxième enfant avant 15 ans mais il cale à défoncer l’épouse d’un haut dirigeant qui s’offre à lui lors de la fête annuelle et sent à ce moment sa fragilité intérieure. Baiser pour célébrer la vie ne suffit pas, il faut aussi avoir l’ambition de commander sans pour autant changer grand-chose aux règles établies tant les gens tiennent à leurs habitudes et à leur confort.

Chaque monade comprend plus de 800 000 habitants sur ses mille étages et nous sommes dans la 116, quelque part entre les anciens emplacements des villes de Chicago et de Pittsburg au XXe siècle, rasées depuis longtemps. Entre les monades s’étendent des communes agricoles qui vivent à l’horizontale et cultivent la terre à l’aide de machines. Comme ils ne peuvent s’étendre en hauteur pour cause de surface agricole indispensable à nourrir la planète, ils limitent les naissances. Seules certaines femmes désignées par chaque communauté peuvent tomber enceintes. Les agricoles nourrissent les urbains qui leurs fournissent les machines, les engrais et les objets techniques. C’est ainsi que le socialisme « écologique, économique et social » du politiquement correct d’aujourd’hui peut se réaliser, sur l’exemple voulu par Staline et la « grande famine » en Ukraine pour nourrir Moscou.

L’auteur ne manque pas de présenter plusieurs personnages des deux sexes en exemple de la vie en monade, dont Dillon, un jeune artiste de 17 ans séduisant aux longs cheveux blonds et aux yeux très bleus qui joue à merveille du vibrastar. Mais tous ne sont pas heureux. Même si l’historien Jason croit discerner une pression de sélection génétique sur l’humanité depuis que les monades sont instaurées, trois siècles, c’est bien peu pour faire dévier la lignée sapiens qui a quand même 300 000 ans. Si les générations sont plus courtes, les premiers bébés arrivant à l’âge de 14 ou 15 ans, cela ne fait guère que vingt générations entre notre siècle et le leur. Il ne dit rien de la diversité génétique nécessaire, même si l’on soupçonne que les visiteurs du soir et le fait que quiconque puisse défoncer quiconque doit jouer sur le brassage des gènes, même si les enfants sont attribués au couple dont l’épouse met le bébé au monde. Rien non plus sur les vieux, plus sexuellement productifs ni actifs.

En 1971, date où le livre fut écrit, les idées d’amour libre et de vie collective avaient le vent en poupe. Le médecin psychiatre et psychologue allemand Wilhelm Reich (né en 1897 et mort en 1957), disciple de Freud jusqu’en 1933, théorisait que l’agressivité et les sentiments négatifs naissaient des frustrations, dont la principale est sexuelle et les secondaires économiques. L’aspect économique étant réglé par le collectif, restent les relations. Que tous les garçons défoncent les filles depuis l’enfance, ou se défoncent entre eux si affinités, et l’harmonie naitra par surcroît. Surtout si l’organisation sociale pourvoit à la matérielle : logement et nourriture. Pour Reich, tous les crimes et les névroses naissent du capitalisme prédateur et des mœurs bourgeoises qu’il engendre ; ôtez-les et la société ne sera plus néfaste aux humains comme Rousseau le pensait.

Ce qui signifie un complet renversement de toutes « nos » valeurs puritaines et coincées – qui choquera nombre de lecteurs et surtout de lectrices, toujours à dénoncer ce qui dévie de la norme politiquement correcte en vigueur. Mais n’oublions pas que le XXIVe siècle n’est pas le XXIe ; les mœurs du Moyen-Âge ne sont plus les nôtres et celles du futur ne seront probablement pas plus celles d’aujourd’hui. La nudité n’est pas taboue et les vêtements sont d’ailleurs réduits au minimum, ceinture de toile et bonnets de seins pour les femmes, tunique fluides ou pagnes pour les hommes, parfois la fantaisie érotique de la tunique transparentes ou à mailles larges qui laisse pointer les tétons féminins. Dans les fêtes – pardon, les « orgies » – les liquides euphorisants ou stupéfiants sont dispensés et aident à la bonne entente comme à la bonne défonce. Si l’on a des doutes, des ingénieurs des âmes vous retapent en quelques semaines tandis que des religieux vous montrent carrément dieu (que l’on écrit sans majuscule). Eh oui, dieu existe, il vous est présenté !

Micael, faux jumeau de Micaela, qui a défoncé sa sœur de 9 à 12 ans avant que chacun se marie de son côté, a gardé la nostalgie de « la nature » qu’il n’a jamais connue autrement que selon les documentaires et les films : le soleil sur la peau, la fraîcheur de l’herbe aux pieds nus, le ciel immense clouté d’étoiles, la nage dans la mer… Il se forge une autorisation de sortie via l’ordinateur central, bête comme une machine, et explore les environs de sa monade. Mais les paysans communautaires, qui parlent une autre langue tant les siècles ont fait diverger les cultures, l’arrêtent comme espion et veulent le sacrifier au dieu fécondité pour avoir de bonnes récoltes. Il est sauvé in extremis par la commerciale qui négocie les contrats de fournitures avec les monades et qui parle sa langue. Il la séduit comme il l’a appris depuis l’enfance mais sans pouvoir, à sa grande frustration, aller jusqu’au bout – car les mœurs sont très différentes et plutôt puritaines lorsque l’on veut limiter les naissances. Rentré à sa monade, il est arrêté et anéanti pour inadaptation avérée aux usages sociaux. Siegmund lui-même se sent étouffer et s’échappe par le toit : il plonge dans le vide.

Non, le socialisme « écologique, économique et social » rêvé par les néo-religieux de notre époque n’est pas aisé à vivre… Il vaut mieux en anticiper les conséquences comme ce roman le fait.

Robert Silverberg, Les monades urbaines (The Word Inside), 1971, Robert Laffont 2016, 352 pages, €9.50, e-book Kindle €8.99

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Clifford D. Simak, Demain les chiens

Cette anticipation du destin de l’humanité a quelque chose d’inéluctable en même temps qu’elle pourrait ne pas se produire tel que décrit. L’homme est un tueur, il domine et en veut toujours plus. Péché d’orgueil pour la Bible, dans le même mouvement que Dieu a reconnu l’homme « maître et possesseur de la nature » en le créant.

Il y a bien longtemps que l’homme a disparu lorsque ces contes au nombre de huit servent de légendes aux chiens. Les défauts comme les qualités de l’humain vont influer sur son évolution. En 10 000 ans depuis le XXe siècle, l’auteur nous montre comment la technique va inciter à la paresse, puis au retrait individualiste qui aboutit au mutant libertarien, tandis qu’une minorité quitte la terre en vaisseau spatial pour explorer les planètes. Des endroits où certains trouvent un paradis non humain dans lequel se fondre.

Sur terre, la dynastie des Webster se transmet de père en fils (un à chaque fois, sans aucune fille). Les inventions ou les renoncements des Webster font bifurquer le destin de l’humanité avec celui de la terre : abandonner les cités, partir pour les étoiles, refuser le renouvellement apporté par la philosophie de Mars (Juwain pas Karl), opérer les chiens pour qu’ils puissent parler et lire. Seul le robot Jenkins fera le lien.

Le péché originel Webster est d’avoir par frivolité refusé l’ouverture à l’autre, la rédemption consistera à laisser les chiens inventer leur monde où les hommes resteront des dieux mythiques dont on se demande à la fin s’ils ont vraiment existé. D’où ces huit contes, commentés doctement par des érudits. Les huit étapes sont les suivantes :

Premièrement, le concept de cité disparaît grâce à la décentralisation de l’énergie nucléaire sans limite et des robots qui font le travail. Chacun vit à la campagne d’une vie écologique en cueillant le bois, les récoltes et le gibier. Seule la pression sociale tient l’unité contre l’individualisme ; si elle se relâche, l’individu se perd car l’être humain est construit depuis des millénaires pour vivre en groupe.

Deuxièmement, cette absence de relations conduite à l’agoraphobie, le désir de rester chez soi dans le familier, la peur de l’autre et de bouger. Ce qui conduit à refuser le nouveau concept issu des martiens pour renouveler l’humanité car il faudrait aller sur Mars. C’est donc la décadence.

La troisième étape est la culpabilité du Webster descendant du refus qui fait muter les chiens pour une nouvelle pensée. Le chien Nathanaël parle. Les humains curieux ont divorcé de ceux qui sont restés ; ils sont partis explorer les planètes. Joe, le génie solitaire resté sur terre, ne sert à rien pour l’humanité.

Quatrième étape sur Jupiter : pour s’adapter l’humain est converti en être apte à vivre sous des pressions impossibles. S’ouvrent à lui d’autres sensations, d’autres horizons mentaux et il se libère –jusqu’à ne plus vouloir revenir. L’homme s’est perdu dans un autre être.

Cinquième étape, lorsqu’il fait l’effort de revenir sur terre pour dire quel orgasme c’est d’être devenu un être de ce paradis de Jupiter, il est rejeté par les instances mondiales : ce serait la fin de la race humaine. Et de fait, lorsqu’il alerte les médias pour le raconter, la plupart des humains s’en vont sur Jupiter pour trouver le paradis espéré et ainsi disparaître.

Sixième étape : sans vaste projet et une certaine stabilité imposée, aucune civilisation ne peut survivre. Ceux qui restent travaillent sans but ni endroit où aller, lorsqu’ils travaillent, sans liens familiaux ni commerciaux qui sont des raisons de vivre. Ils cessent tout effort et vivent au jour le jour tandis que les robots et les usines tournent de façon automatique. Ils sont les dieux des chiens qui parlent et des robots qui s’autoproduisent mais l’avant-dernier Webster actionne le mécanisme de défense qui isole la seule cité qui reste, Genève, siège du gouvernement mondial qui règne sur les quelques cinq mille humains qui n’ont pas voulu partir sur Jupiter. Il veut donner une chance aux chiens en les isolant des hommes. Mais son fils, rebelle et un brin écolo, est parti jouer avec ses amis à l’homme des cavernes muni d’un arc et de flèches. Lui ne sera pas confiné.

Septième étape : l’homme qui n’apparaît plus sur la terre a-t-il vraiment existé ? Les chiens se le demandent et véhiculent ces contes comme une légende mythologique. Il faut 5000 ans pour créer la civilisation des chiens et oublier l’humain. La société animale est unique et fraternelle, contrairement à celle des prédateurs tueurs que sont les hommes car, quoiqu’on fasse, l’homme réinventera toujours l’arc et la flèche, le meurtre.

Huitième étape, le robot Jenkins, qui a 7000 ans mais s’est régénéré périodiquement en pièces de rechange, est le seul lien entre le monde d’avant et le monde d’après. Il se souvient mais décide de faire passer les humains sauvages qui restent dans un monde parallèle pour laisser aux chiens leur chance.

Ce qui est intéressant dans cette fiction, ce sont les étapes logiques du développement humain. Si la technique nous permet de vivre dans un monde de dieux, à quoi bon faire un quelconque effort d’observation, de découverte et de compréhension ? Il suffit de se laisser vivre, voire de se droguer comme sur Jupiter, et de passer la main aux êtres vivants plus aptes à affirmer leur élan vital.

Clifford D. Simak, Demain les chiens (City), 1952, J’ai lu 2015, 352 pages, €8.00 e-book Kindle €7.49

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Thomas Disch, Génocides

Nous sommes dans un présent possible aux Etats-Unis. Des graines ont brutalement germé qui font pousser de hautes Plantes avides d’eau dont les racines enfoncées profondément dans le sol pompent absolument tout. Les autres plantes s’assèchent, meurent, les insectes avec elles donc les oiseaux, puis les autres mammifères, les herbivores faute d’herbe et les carnivores faute d’animaux. Restent les hommes.

Ils ont tout essayé, la chimie, l’arrachage, l’incendie. Mais rien n’y fait. Affamés dans les villes, ils s’autodétruisent et quittent la civilisation urbaine. Dans la campagne, les bandes de pillards sont impitoyablement massacrées, leur chair transformée en saucisses pour manger par les paysans, ancrés sur leurs terres. Ils les cultivent à grand peine en incisant les troncs lisses des Plantes et en répandant leur sève nourricière à seau sur les plans de maïs. De quoi passer l’hiver. Mais cela demande un rude effort, torse nu dans la chaleur, tandis que la raréfaction de l’eau et des végétaux assèche le climat.

Les Plantes se défendent car elles ont un maître. Il est venu des étoiles et se sert de la Terre comme d’un jardin ouvrier : il sème, il récolte, il cultive sur brûlis. Des sphères métalliques automatiques incinèrent tout ce qui bouge et qui est vivant hors la Plante. Ainsi le dernier troupeau de vaches que le fils cadet Neil, bien bâti mais bête, a laissé s’échapper de la grange à cause du taureau. Les sphères grillent toute cette viande en course, ainsi que le dernier garçon du patriarche, 12 ans.

La société s’est réduite. Dans ce nord du Minnesota, le paysan Anderson s’est mué en patriarche biblique, engrossant douze femmes et régnant sur la tribu. Son pouvoir tient à sa Bible et au dernier revolver de la contrée. Congrégationniste protestant, il gère sa paroisse en indépendant, interprétant lui-même le Dogme. Et tous lui obéissent. C’est très américain.

Tous, sauf un étranger, Jeremiah Orville, rescapé des villes où il a exercé un temps la fonction de gardien de camp pour le gouvernement, impuissant à juguler les Plantes. Incendiée par les sphères, la ville est détruite et ses survivants errent dans la campagne, à la merci des autres bandes de pillards comme des paysans sur leurs terres. Orville voit sa belle compagne zigouillée sous ses yeux et sa chair passer dans la vis sans fin de l’appareil à saucisse. Lui ne doit d’être sauvé que parce qu’il a exercé un métier qui intéresse : ingénieur des mines. Les humains ne peuvent en effet échapper aux sphères que sous la terre, dans des grottes.

La plus jeune des filles du patriarche, Blossom, à peine pubère de 13 ans, s’entiche d’Orville qui a près de 40 ans. Elle a entendu parler d’une grotte près du lac asséché et emmène la tribu après que les sphères eussent grillé en pleine nuit l’habitation commune tressée, les réserves de nourriture et les trois-quarts des habitants, surtout les enfants. La grotte est étroite mais des racines de Plantes la traversent. Le groupe découvre qu’elles sont creuses et que l’on peut s’y enfoncer. Comme des tiges de pissenlit, elles recèlent une sève visqueuse en filaments tels que ceux de la barbe à papa, et que c’est bon à manger.

Les humains s’enfoncent dans le labyrinthe pour y trouver protection, chaleur et nourriture, vers dans le fruit. Le patriarche autoritaire est dépassé, et il a perdu sa Bible, grillée dans la plus complète indifférence de Dieu. Orville qui veut se venger de la mort de ses compagnons et de cet égoïsme cruel de paysan bigot intrigue pour prendre la tête. Blossom s’accroche à lui et le vieux se dit qu’il pourrait les marier pour qu’il prenne sa succession. Ce qui ne fait pas l’affaire du musclé Neil, amoureux incestueux de sa demi-sœur depuis qu’elle a pris des formes.

Mais les prédateurs interstellaires n’ont que faire des parasites que sont les humains. Ils viennent au printemps récolter la sève des Plantes à grands coup d’aspirateur puis, l’été venu, grillent les Plantes mortes pour en faire un brûlis apte à la germination de l’année suivante. Après la fin de la civilisation, c’est la fin de l’espèce humaine.

L’apocalypse verte existe, elle n’est pas due aux humains coupables, forcément coupables. Des êtres intelligents et sans aucun scrupule, venus d’ailleurs, peuvent l’initier. Du grand art, analogue aux visions de H.G. Wells et de J.G. Ballard sur l’extinction de notre espèce.

Thomas Disch, Génocides (The Genocides), 1965, Mnemos 2019, 272 pages, €9.90 e-book Kindle €5.99

Ou J’ai lu 1983, occasion €5.00

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New York 1997 de John Carpenter

Le Watergate vient de se terminer, les Etats-Unis se méfient des politiciens et la violence urbaine explose. En 1980, le réalisateur voit la criminalité monter en flèche dans les dix ans à venir et, dès 1988, l’île de Manhattan transformée en prison sur le modèle du Phnom-Penh des « Pot » implacables (encensés alors par la gauche française). Les détenus se démerdent et peuvent crever, toute évasion est rendue impossible par un mur entourant l’île et par des mines sur les ponts. En 1997, année où se déroule l’histoire, la jungle urbaine a suscité des gangs qui exploitent les faibles et les rares ressources, gitant dans les sous-sols.

Il se trouve que cette année-là, des terroristes gauchistes s’infiltrent dans l’avion du président, Air Force One, et le font se crasher sur Manhattan, tout près du World Trade Center, symbole des Amériques (ce qui donnera des idées au barbu en sandales à nom de marque de machine à laver). Ce ne sont pas (encore) des islamistes mais des égéries blanches du gauchisme propalestinien, crachant avec hystérie leur haine du « système », raison d’Etat, inégalités et monopoles industriels confondus. Le président (Donald Pleasance) est encapsulé dans un module à l’intérieur d’Air Force One et sort indemne du crash dans lequel tous les autres crèvent.

Le chef de la police Hauk (Lee Van Cleef) qui se rend en hélico sur les lieux ne voit que l’avion en trois fragments et la capsule vide. Le président a été enlevé par les bandes du coin. Un inverti hâve et dépoitraillé qui crache comme un chat en colère lui intime l’ordre de dégager, avec le sadisme des faibles, sous peine de tuer le président. Ce ne devrait pas être une grande perte mais cela ne se fait pas : une importante conférence internationale est prévue le lendemain et le président des Etats-Unis doit offrir en gage de paix une intervention cruciale sur l’énergie nucléaire. Il porte pour cela une mallette (mal) sécurisée attachée à son poignet droit.

Le temps est compté et la force inefficace. Le chef de la police pense alors à un détenu qui vient d’arriver et doit être envoyé à la prison à ciel ouvert de Manhattan. Il s’agit du célèbre « Snake » Plissken (Kurt Russell), ancien des forces spéciales de 30 ans qui a braqué la Réserve fédérale et a été condamné pour cela. Snake refuse tout d’abord, puis est convaincu par la promesse déjà écrite de voir lever toutes les charges contre lui s’il ramène le président en 24 h. Par précaution, la police lui injecte un « vaccin » contre toutes les maladies qui se révèle un explosif en microparticules. Il fera sauter ses artères s’il ne revient pas à l’heure dite pour qu’on le désactive aux rayons X. Nous sommes dans la science-fiction et tous les gadgets sont surdimensionnés (talkie-walkie, émetteur, montre…).

Snake est équipé d’armes de poing et d’un planeur qui est traîné sur l’une des tours du World Trade Center où il atterrit in extremis en plantant au dernier moment une ancre harpon. Snake le solitaire se met alors en quête. Il est vite reconnu par un chauffeur de taxi qui le croyait mort (Ernest Borgnine) et le conduit auprès de ceux qui pourront l’aider. Notamment auprès de « Brain » (Harry Dean Stanton) dont le cerveau a reconstitué le plan des mines sur les ponts de Manhattan. Il vit avec sa copine Maggie (Adrienne Barbeau) aux seins provocants sous la robe décolletée – rouge pute. Le milieu carcéral est sans tabous et la seule loi qui règne est celle du plus fort. Ainsi un jeune camé se fait-il rudoyer, arracher ses vêtements et violer en bande dans l’une des premières scènes. L’inversion, en 1980, était encore un crime honni par la religion et mal vu de la société.

Snake apprend vite que le président est détenu par le « duc », un nègre de caricature aux gros muscles, petit cerveau macho et torse nu à chaîne d’or sous sa veste de cuir. Il roule en Cadillac sur laquelle sont montés deux lustres grand siècle… Il règne sur une bande de suiveurs, dont l’inverti feulant qui se colle à ses muscles. Après diverses péripéties, Snake force Brain et Maggie à le conduire à Grand Central Station, repaire du fameux duc. Mais il se fait prendre et dépouiller, se retrouvant torse nu et blessé d’une flèche à la jambe droite. Il devra combattre à la batte cloutée un épais lutteur sur un ring pour amuser la galerie pendant que le duc s’amuse à faire un carton tout autour du président, comme les indiens le faisaient des Blancs capturés.

Mais Snake est rusé, il parvient à vaincre le Goliath et à rejoindre Brain et sa moitié qui ont réussi à délivrer le président. C’est alors la fuite, pour respecter le temps imparti. Le planeur est précipité par les hommes du duc en bas de la tour, empêchant de repartir avec. Brain guide Snake qui pilote un taxi jaune récupéré afin de passer le pont de Queensboro. Nous avons alors une course-poursuite entre la Cadillac lustrifiée et le Yellow cab, slalomant entre les explosions. Une mine plus rusée que les autres coupe en deux le taxi et Brain est zigouillé. Le président fuit à pied vers le mur tandis que Snake tente d’emmener Maggie mais elle ne veut plus vivre, seulement se venger du gros nègre frimeur. Elle tire sept fois avec un pistolet à six coups mais de trop loin pour faire le moindre mal à la voiture qui fonce sur elle – et l’écrase.

Le duc se lance à la poursuite de celui qui l’a baisé et du président à qui il veut faire son affaire. Un harnais est descendu du mur par la police et le président s’échappe. Ne reste que Snake qui doit affronter le méchant. Il est en mauvaise posture… lorsque le président saisit une arme et descend le nègre pour se venger d’avoir été humilié et torturé par la racaille. Snake remonte au harnais et est libéré des explosifs a quelques secondes près (pour le suspense), tandis que le président est lavé, rasé et habillé pour conférencer à distance.

Sauf que la cassette audio rapportée par Snake n’est pas la bonne… Il l’a remplacée – volontairement – par une cassette de jazz du taxi parce qu’il n’a pas apprécié que ledit président, en politicien cynique, n’ait aucun remord de tous ceux qui sont morts pour sa vieille peau sans intérêt. Anarchiste antisystème à sa manière (celle des pionniers, pas celle des idéologues), Snake renie son surnom de serpent pour reprendre son nom blanchi grâce au Noir, et détruit la vraie cassette qui livre les secrets de la fusion nucléaire. Nous sommes en prison mais c’est « notre » prison, suggère-t-il, l’année où les Soviétiques envahissent l’Afghanistan pour le « libérer ».

Ce n’est pas un grand film mais un exercice de science-fiction original où il y a de l’action, malgré les personnages de caricature. Il montre combien on peut se tromper sur l’avenir et combien on peut aussi en avoir l’intuition : faire s’écraser un avion sur Manhattan était un fantasme qui est devenu réalité vingt ans après.

Los Angeles 2013 est une suite avec le même Kurt Russell en 1996.

DVD New York 1997 (Escape from New York), John Carpenter, 1981, avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasance, Ernest Borgnine, StudioCanal 2008, 1h39, €7.99 blu-ray €14.00

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Jean-Pierre Fontana, Shéol

Jean-Pierre Fontana, toujours vivant et 82 ans, est tombé dans la science-fiction étant jeune homme et ne l’a jamais quittée. Auteur de nouvelles, éditeur de revues, créateur de festivals et du Grand Prix de la Science-Fiction Française devenu Grand prix de l’imaginaire, il crée, promeut et célèbre la science-fiction. Shéol est son premier roman publié sous son vrai nom.

Nous sommes dans quelques vagues milliers d’années et la terre est épuisée : trop d’humains, trop de prédations, trop de déchets radioactifs et autres. On ne sait plus si c’est la lente dégradation du climat due aux activités humaines proliférantes ou des guerres nucléaires qui ont abouti au présent. Toujours est-il que survivent à peine quelques milliers d’humains dans ce shéol – le séjour des morts hébreu. Répartis en deux ensembles : le premier nomade, vivant en chasseurs-cueilleurs, le second urbain, vivant en une unique cité-bulle, la dernière sphère de technologie à atmosphère contrôlée qui se déplace pour pomper ce dont elle a besoin dans le sol.

Dans la cité, deux classes sociales : le sous-sol réservé aux techniciens qui font marcher la machine, les usineurs ; les étages supérieurs à la classe oisive au pouvoir, jouissant tout le jour de divers plaisirs, dont la gourmandise, le sexe et le jeu à gogo. Il y a longtemps que la recherche est abandonnée, tous vivent sur l’acquis et l’automatisme des machines, sachant à peine les réparer. Le sexe est réduit au seul plaisir, si possible onaniste ou homosexuel, car la démographie doit être sévèrement contrôlée. Une seule fois l’an, l’Acte obligé fait se rencontrer, dans la répugnance mutuelle, une bite et un con pour engendrer un petit. On se demande si l’insémination artificielle a jamais été inventée : pourtant, dès le XXe siècle…

Mais l’énergie se fait rare et les plaisirs en consomment de plus en plus. Dès lors dilemme : contraindre à l’austérité au point de provoquer une révolte des élites, ou convertir l’humanité à vivre hors de la seule ville subsistante, qui ne peut plus assurer ?

Le Gouverneur ne veut pas choisir car il n’est pas dictateur et dépend des autres. Frère Théosophe tente bien de les convertir, mais allez prêcher l’abstinence à qui se gave et jouit dans le bonheur le plus parfait ? Reste un complot : saboter les machines pour restreindre volontairement l’énergie et faire prendre conscience du danger à tous.

Mais les conséquences sont incalculables et ce qui est prévu ne se produit évidemment pas. Une fois le doigt mis dans l’engrenage, le bras y passe tout entier. L’interruption du chauffage des serres provoque le refroidissement des habitations, dont les hôtes se révoltent violemment. Ce qui crée une faille dans la cité pour ceux qui veulent l’envahir : les nomades qui dépendent de sa technologie médicale pour assurer les naissances (croient-ils). Ils ont dompté les omuts, fourmis mutantes télépathes grandes comme des hommes, dont les mandibules redoutables taillent un chemin sous la ville et pénètrent dans ses intérieurs. Dès lors, tout est foutu : l’entité reine qui contrôle à nouveau les omuts par la pensée dès que les nomades les ont largués, veut faire de la ville sa termitière. Il faut fuir, se convertir à la vie nomade, à l’austérité forcée après une rapide « conversion » génétique via les machines déjà programmées.

Ce roman fait intervenir Art, personnage reconstitué, mémoire qu’on remplit de ce que l’on veut, Yaol, jeune étudiant conscient des dangers pour la cité, et Livine, fille du gouverneur qui s’aperçoit qu’elle adore baiser, à condition que ce soit avec de « vrais hommes ». Ecrit en 1974, tout juste après mai 68, on sent bien que l’auteur répugne au sexe plaisir entre gays ou lesbiennes. Il milite pour l’hétéro et s’ingénie par des acrobaties à justifier ce qui non seulement n’est plus à la mode, mais en plus devenu tabou dans son univers, interdit 364 jours par an.

Mais l’intérêt de ce fossile de la SF est qu’il pointe, dès sa parution en 1976 dans la collection Présence du futur chez Denoël, le mantra des écolos d’aujourd’hui : la vanité des énergies et des ressources inépuisables, le gaspillage des urbains et le retour inéluctable au pré-néolithique, à ce soi-disant Âge d’or des chasseurs-cueilleurs qui ne prenaient sur la nature que ce qu’elle pouvait produire (comme s’ils ne façonnaient pas déjà le paysage ! L’avenir de l’humanité est de bien s’adapter à son environnement, même si cela fait régresser aux primitifs. Il fallait oser imaginer l’inimaginable.

Mais croire aussi que le plaisir était avant tout le reste la cause, qu’il allait éradiquer tout effort de recherche et de curiosité. Comme si l’hédonisme soixantuitard avait déclenché une révolution anthropologique durable aboutissant au suicide de la raison au profit de la pulsion. C’était peut-être vrai sur l’instant des ados excités d’hormones, mais une fois adultes, ils ont changé d’avis : ils se repentent aujourd’hui d’avoir baisé à couilles rabattues et d’avoir « violé » les jeunes femelles alors consentantes mais qui le nient, une fois la ménopause venue.

« La ville est un piège dont l’homme doit se soustraire » (chap.19). Cet état d’esprit anti-technologie et régressif est dans notre présent, chez les écolos gauchistes qui rêvent du grand soir sous les étoiles où tout le monde sera pareil (réduit à ses seules forces, sous la loi du plus fort), comme des conservateurs ultras qui croient à la « décadence » – comme si l’être humain ne « décadait » pas (selon les mots d’un Romain dans Astérix) depuis les origines de la race ?  

Jean-Pierre Fontana, Shéol, 1974, EONS productions 2006, 257 pages, €8.92

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Stephen King, Le pistolero

Cela ne finira pas avant 8 tomes et un film, lequel résume trop vite l’ampleur de l’histoire, à ce qu’on en dit. Le pistolero est le premier volume qui donnera envie, ou non, de lire la suite.

Roland de Gilead est un justicier bardé de deux pistolets dont il a appris à se servir durant ses rudes années d’apprentissage de 7 à 14 ans. Il a dû observer, imiter, endurer les coups et les efforts jusqu’à la limite de ses forces d’enfant puis de prime adolescent. A 14 ans, il est devenu un  homme en défiant son professeur, un vieux couturé de toutes les guerres, et en rusant comme David avec Goliath pour le vaincre. Il est alors devenu pistolero, justicier.

Le monde – le nôtre au futur vu par un King des années 1980 – court à sa destruction programmée. La Tour Sombre, à la croisée de tous les temps et de tous les lieux, est peut-être le remède, l’endroit qui permettra de comprendre. Notre héros aventurier part donc en quête initiatique pour sauver le monde et se trouver lui-même. Son « lièvre », comme on dit à la course de lévriers, est « l’homme en noir », une sorte de sorcier qui n’est qu’un messager intermédiaire entre les humains et les forces supérieures. Il serait le diable biblique si l’on cantonnait sa science au seul Livre, car il ressuscite artificiellement les morts – qui doivent périr quand même une fois accompli leur rôle de simple pion dans une partie qui les dépasse.

Il en est ainsi de Jack, un gamin bien bâti de 9 ans, un blond qui n’a pas froid aux yeux bleus comme Stephen King les aime, à la chemise délavée déchirée. Roland le pistolero le rencontre « par hasard » dans le désert. Par hasard ? Non pas, il est un jalon ressuscité d’avoir été broyé par une voiture en plein New York, posé par l’homme sorcier pour le ralentir et le déstabiliser. Car L’aventurier est humain et s’attache au gamin. Malgré toute sa protection, il n’y peut rien quand celui-ci tombe d’une passerelle branlante dans un gouffre sans fond. Ces moments avec l’enfant ont permis d’attacher le jeune lecteur à l’histoire, lui permettant de s’identifier au compagnon du héros, même si sa fin est cruelle.

Les quatre nouvelles, écrites à des années de distance, se complètent et peuvent être lues sans dévorer la suite. Elles font passer un bon moment d’imaginaire tout en laissant libre de spéculer sur notre place dans l’univers, ce qui marquera la fin des tomes. Comme toujours, le livre laisse plus de place à l’imagination que le film, mais les fans pourront user des deux, ils se complètent.

Stephen King, Le pistolero – La tour sombre 1 (The Gunslinger – The Dark Tower), 1982, J’ai lu Science-fiction 2017, 384 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

Tome 2, Les Trois cartes

Tome 3, Terres perdues

Tome 4, Magie et cristal

Tome 5, Les loups de la Calla

Tome 6, Le chant de Susannah

Tome 7, La tour sombre

Tome 8, La clé des vents

DVD La tour sombre, Nikolaj Arcel, avec Matthew McConaughey, Idris Elba, Tom Taylor, Dennis Haysbert, Ben Gavin, Sony Pictures 2017, 1h31, €6.80  blu-ray €6.98

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The Thing de John Carpenter

Le film 1982 de John Carpenter est un remake meilleur que La Chose d’un autre monde (The Thing from Another World, 1951) de Christian Nyby et est adapté du roman court La Chose (Who Goes There?, 1938) de John W. Campbell – et il se dit dès 2020 que Jason Blum prépare un autre remake de la même Chose. C’est dire si le mythe est puissant. Des scientifiques d’une mission américaine en Antarctique découvrent un être extraterrestre déshiberné par une équipe norvégienne : une Chose qui prend toutes les formes pour mieux assurer sa survie – et son pouvoir. Mal aimé à sa sortie à contre-temps, The Thing « a été reconnu comme l’un des meilleurs films de science-fiction et d’horreur et a obtenu le statut de film culte » selon les spécialistes modes wikipèdes.

Tout commence par une chasse en hélicoptère norvégien d’un chien de traineau sur les étendues glacées. Le passager tire au fusil à lunette sur l’animal qui esquive et se sauve vers la station américaine. A sa vue, le Norvégien atterrit mais le tireur continue à vociférer – en sabir non-anglais – et à tirer. Une grenade qu’il a dégoupillée lui échappe et fait sauter son hélico et son pilote, mais il poursuit sa traque du chien et une belle atteint à la cuisse l’un des techniciens yankees venu là badauder sous les balles comme s’il s’agissait d’un jeu de foire. Garry, le chef de sécurité de la station (Donald Moffat), sort son pistolet et abat d’une seule balle dans l’œil le Norvégien fou. Cette scène est très américaine… avec le sentiment de supériorité latent des Yankees pour leurs compétences et leur langue universelle, leur habileté et leur badauderie.

Le chien est récupéré et erre dans la station, discret. A un moment, lorsqu’il frôle un homme qui sursaute, il est demandé au maître-chien (Richard Masur) d’aller le mettre au chenil avec les autres. C’est là qu’il tente d’absorber ses congénères dans un jet de fils rouges gluants et de métamorphoses gore. Les bêtes hurlent et les hommes viennent voir : ils crament la créature au lance-flammes, selon cette vieille superstition biblique que le feu purifie tout comme Sodome et Gomorrhe.

Mais ce n’est que le début de la Chose. Blair, le chef du département scientifique (Wilford Brimley), autopsie le cadavre à demi-brûlé d’une créature en métamorphose rapportée (bêtement) de la station norvégienne en ruines et déserte que le pilote et le médecin sont allés voir. La hache sanglante fichée dans une porte rappelle l’horreur de Shining (sorti en 1980). Des cassettes vidéo récupérées, ainsi que des écrits en langue barbare (le norvégien vu par les Yankees), montrent que l’équipe a découvert un grand vaisseau spatial sous la glace et qu’ils ont dégagé une créature congelée. Elle n’est pas morte mais a hiberné… et la décongeler a fait sortir le mauvais génie de la bouteille. Apprentis sorciers, les Norvégiens ont été phagocytés puis se sont autodétruits afin de ne pas répandre la Chose. L’orgueil est toujours puni dans la Bible, de David dansant devant l’Arche à la tour de Babel. Les Ricains sont contaminés – un par un – et n’ont d’autre choix que d’imiter les « barbares » (les Norvégiens).

Le docteur Blair devient paranoïaque (en précurseur de la paranoïa du 11-Septembre) et détruit hélicoptère et tracteur diesel pour confiner toute la station. Il a calculé sur son ordinateur qu’il ne faudrait que 27 heures à la Chose pour contaminer toute la planète si elle devait sortir du continent Antarctique. Les autres l’enferment seul en cabane mais se méfient les uns des autres. Le pilote MacReady (Kurt Russell), qui a l’habitude de prendre des décisions risquées de vol dans ce climat, prend peu à peu la place du chef Garry, dépassé. Il décide de tester chacun par le sang, après tout symbole éternel de la race humaine. C’est ainsi que l’on testait le SIDA, l’épidémie qui surgissait tout juste chez les « contaminés » invertis 1982. Si la Chose se réplique par une seule cellule, brûler le sang va la faire réagir alors que le sang humain se contentera de grésiller comme un vulgaire liquide. Ce qui est fait – et un alien est détecté, immédiatement cramé, non sans avoir tenté d’absorber un collègue, lui aussi cramé.

Des dix petits nègres il n’en resta que quatre (dont un vrai Noir). Mais Blair s’est échappé par un tunnel creusé dans la neige sous sa cabane ; l’autopsie qu’il a réalisé sur la Chose rapportée du secteur norvégien l’a probablement contaminé. Il est devenu Chose et construit un vaisseau spatial réduit avec les restes de l’hélico et des engins. MacReady décide alors – à l’américaine – de tout faire sauter. La bonne vieille tactique du « tapis de bombe » a fait ses preuves sur l’Allemagne nazie avant d’être reprise après le film en Irak. La Chose tente de résister, Blair métamorphose Garry qui se laisse stupidement faire, comme tétanisé, puis subtilise le détonateur de la dynamite mais le pilote a gardé un bâton en réserve, qu’il envoie dans sa gueule en le niquant par ses paroles : (« Yeah… FUCK YOU TOO!! » – niaisement traduit en français par « je t’emmerde ».

Et ne restent que deux humains, le pilote blanc et un cuisinier – noir pour le politiquement correct. Mais ils vont crever : la station est tout entière en feu, la génératrice d’électricité explosée, et il fait -60° dehors. Ils se consolent au J&B, pub gratuite (?) pour le whisky italo-anglais devenu célèbre aux Etats-Unis. Avec un doute : le Noir est-il si clair que ça ? Il dit s’être « perdu dans la neige » en poursuivant Blair qu’il a cru apercevoir, mais il s’est retrouvé comme si de rien n’était et n’a rien vu… Ne serait-il pas contaminé, attendant d’être gelé et d’hiberner jusqu’au printemps pour contaminer les secours ? On en revient à la première image : méfiance, l’homme est un loup pour l’homme.

Sauf le pilote et le scientifique, les personnages sont un peu inconsistants, le spectateur ne se souvient même pas qui fait quoi dans la station, les uns et les autres paraissant seulement écouter de la musique, regarder des films ou jouer au poker ; dans l’action, ils restent sidérés, sans réaction, attendant les ordres ; malgré le danger avéré, ils se baladent souvent seuls, comme attirés par le péril ou plus simplement (ce que je crois) inconscients – à l’américaine. Évidemment aucune femme, ce qui aurait pu ajouter de la psychologie, mais qui s’avère comme une crainte religieuse de la féminité, assimilée à la Chose qui produit dans son ventre les naissances monstrueuses. Les communications avec l’extérieur sont mortes sans raison : n’existait-il pas des satellites en 1982 ? Les effets spéciaux (non numériques encore) sont remarquables et filmés avec complaisance ; on se demande parfois pourquoi devant de telles horreurs le porteur du lance-flamme hésite tant à appuyer sur la détente. La Chose (« effroyable » selon le titre canadien) est une sorte de virus cellulaire (un paradoxe) qui se réplique à grande vitesse et peut prendre (tiens, comme le diable chrétien !) toutes les formes. D’où le feu pour le renvoyer en enfer, l’espace intersidéral d’où il n’aurait jamais dû sortir. La musique électronique d’Ennio Morricone donne une ambiance glacée dramatique.

Si le thème du film est la paranoïa et la méfiance généralisée des humains entre eux, il introduit parfaitement à l’après 11-Septembre : c’est en effet ce qui est arrivé. Le « cœur » de l’Amérique (la finance, le Pentagone) a été touché, minant la confiance béate et imbue d’elle-même des Yankees pour leur richesse, leur mode de vie et leur bonne conscience universelle. La peur de la trahison explique le vote Trump et son égoïsme monstrueux, le chacun pour soi économique et le repli stratégique sur les « proches de race » anglo-saxons (ce qu’illustre le contrat rompu de sous-marins avec l’Australie). Le geste de MacReady de détruire son ordinateur en versant le reste de son whisky dans la machine parce qu’elle l’a battu aux échecs est le signe même de la « vérité alternative » à la Trump, du « j’ai raison parce que j’ai le pouvoir » – même si, dans les faits, il a tort (une réaction de gamin de 2 ans).

Au total, un film sans affect, qui fait peur par son étalage de boucherie mais qui amène à réfléchir non seulement sur la mentalité yankee, mais aussi sur la paranoïa qui se répand comme un SIDA, l’individualisme exacerbé par la peur de l’autre induisant des conduites suicidaires.

DVD The Thing, John Carpenter, 1982, avec Kurt Russell, Wilford Brimley, T.K. Carter, David Clennon, Joel Polis, Thomas G. Waites, Universal Pictures 2009, 1h44, €8.99

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Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama

Pierre Kast est un être original. Militant communiste et organisateur de la manif antiallemande de 1940 à Paris, il a passé cinq ans dans la clandestinité en faisant le coup de main contre l’occupant avant de se consacrer au cinéma. Il a été critique, scénariste, assistant de Jean Renoir, metteur en scène. Il meurt à 64 ans d’un malaise cardiaque après un accident de tournage. Les vampires de l’Alfama sont l’un de ses rares romans.

En arabe, « alf maa » signifie « mille sources » et ce nom a été donné au quartier populaire de Lisbonne bâti en kasbah où jaillissent des sources chaudes. L’auteur en a fait un lieu de prédilection pour son histoire. L’époque est le 18ème siècle finissant, Louis XV et le cardinal de Bernis en France, un jeune roi pédé au Portugal et le cardinal libertin João en Premier ministre. L’histoire s’ouvre sur le lutinage de filles « aux frontières de la puberté » par l’homme d’Eglise et d’Etat.

Mais tout ceci se passe dans un univers parallèle où rien n’est réel, ni les lieux, ni les personnages, sauf « l’odeur de l’Alfama » comme l’écrit l’auteur en fond imaginaire. C’est un endroit de liberté où la police n’entre pas, une forteresse des pauvres et des marginaux où tout ce qui est interdit prolifère. Les mœurs y sont libertines, le savoir alchimiste répandu, les vampires tolérés. En bref tout ce qui va contre la Sainte et puissante Eglise et son Inquisition, armée du seul Livre autorisé du savoir : la Sainte Bible.

L’auteur, communiste athée, écrit en 1975, soit sept ans après l’explosion morale de mai 1968. Il tisse un hymne au jouir, bien que notre époque puisse voir écorchée sa moraline trop féministe. Les femmes sont parfois actrices du plaisir et indépendantes en une époque qui ne le tolérait pas, mais souvent aussi objets de plaisir, voire esclaves sexuelles. La police adore torturer les jeunesses entre deux viols. A l’inverse, les vampires sont paisibles et pas prosélytes ; ils offrent la possibilité de prolonger la vie par la morsure mais, au contraire des officiels défendus par la Sainte Eglise, ne forcent ni ne violent personne. L’époque prérévolutionnaire gardait, vous vous en doutez, des mœurs d’Ancien régime qu’il ne faut pas juger à l’aune de nos petits cœurs émotifs.

Car il s’agit d’un roman de fiction, même de « science » fiction puisque la recherche sur la mort y prend une large place. Carla, l’alchimiste qui soigne les pauvres dans tout l’Alfama, a communication par un instrument inventé par le suédois Swedenborg, lui aussi alchimiste en plus d’astrologue mais aussi inventeur et théologien, qu’un confrère pourchassé est en danger à Prague. Il n’est pas juif mais comte roumain ; il avouera plus tard être un vampire de 285 ans. S’il a débuté à 16 ans par le pillage et le viol, il a mûri, fait deux gosses et s’est cultivé auprès de maîtres éminents d’Europe centrale.

Dans ses recherches sur l’immortalité, pierre philosophale des alchimistes plus que l’or, il a découvert que le statut de vampire permettait une vie presque éternelle, à la frontière entre la vie naturelle au soleil et la mort sous terre en caveau. Vivre la nuit, dormir en cave le jour, tel est le destin des vampires mais, avec ce régime, ils peuvent vivre des centaines d’années. Il leur faut seulement régulièrement déménager. Le comte Kotor espère, par ses recherches, découvrir comment vaincre la seconde mort, celle des vampires par les rayons du soleil ou par un pieu dans le cœur. Un pieu, pas un crucifix comme tente de le faire croire la Sainte Eglise catholique et romaine, car un vampire juif ou musulman n’en meurt pas moins le cœur percé qu’un vampire chrétien.

Le comte Kotor et ses deux enfants, sa fille Barbara et son fils Laurent de dix ans plus jeune, abordent donc de nuit sur les rives de l’Alfama au bord du Tage et sont accueillis dans le palais forteresse de Clara sur ses pentes. Ils vivent reclus, tout entier tournés vers la recherche, mais Clara les convainc de sacrifier aux mondanités minimales car on commence à jaser dans la ville. Le comte accepte une réception en soirée chez lui où il invite tout le gratin de la capitale. Il lie ainsi connaissance avec le cardinal Premier ministre, qui est séduit par sa vaste culture et par ses idées libérales et libertaires.

Mais ce Premier ministre est surveillé par le Marquis, ministre de la police, et par le roi, qui veut garder ses plaisirs interdits tout en ayant parfois des retours névrotiques de religion. La volonté du Marquis de marier la belle Alexandra, vierge de 20 ans et nièce du cardinal Premier ministre, va déclencher la catastrophe. Laid et puant, le marquis fait horreur à Alexandra la libertine, qui flirte avec les damoiseaux tout en se gouinant avec ses servantes damoiselles. Pire, elle tombe net amoureuse du bel adolescent blond Laurent, lui-même raide de désir amoureux dans sa cape noire qui le déguise en cyprès sur la terrasse. Il la dévierge et ils osent toutes les positions à poil que le jeu du sexe leur permet. C’en est mignon.

Le chef des services secrets convainc le Marquis et son chef de la police d’investir l’Alfama pour récupérer la belle Alexandra et la livrer aux griffes du soupirant éconduit. Pour cela, rien de tel qu’un bon complot. Engager des sbires qui vont porter des gants à dents acérées afin de porter la marque du vampire sur la gorge de tous ceux et de toutes celles qu’ils vont éventrer en croix comme le font dit-on les vrais vampires. Devant l’horreur de la tuerie, l’ampleur des morts et la révélation du nombre important de vampires en la ville, le roi entre deux pages lutinés ne pourra que signer un décret autorisant l’armée à investir l’Alfama pour nettoyer ce nid du démon.

Ce qui fut fait. Mais la famille du comte s’échappe, aidée par Clara et par Alexandra, comme quoi même en libertinage Ancien régime, les femmes ne sont pas toutes du gibier de viol mais savent faire preuve d’initiative et de courage. Surtout si, selon Pierre Kast, elles pensent hors des normes de la Sainte Eglise et des valeurs « établies » par la « bonne » société.

Je ne vous dis pas la fin, elle laisse ouverte des perspectives intéressantes. Mais il s’agit, rappelez-vous, d’un univers parallèle où tout est possible et permis, hors des normes, des conventions et des interdits. Cette possibilité d’évasion érotique et libérale fait le sel du livre. Il fut édité en poche, comme quoi il fut assez populaire en son temps, mais n’a pas passé le mitant des années deux mille avec son moralisme puritain pro féministe en croissance grave. Je l’avais lu à l’époque et sa relecture toute récente m’a revigoré.

Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama, 1975, J’ai lu 1979 réédité en 2006, 249 pages, occasion €3.00

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Histoires de pouvoirs

La génération 1960-1990 a aimé la science-fiction au point que le Livre de poche lui a consacré 42 volumes, en trois séries. La première, à cheval sur les années 60 et 70, a publié une anthologie des nouvelles américaines des années 1930 à 1960, soit la génération juste avant. C’est à cette collection qu’appartient Histoires de pouvoirs, bien avant les « Power Rangers » et autres « superpouvoirs » des dessins animés post-1990. A l’adolescence, j’ai beaucoup aimé cette collection, que l’on retrouve encore assez facilement d’occasion.

L’époque était à l’optimisme technologique, malgré les craintes sur la Bombe atomique et les robots ; notre époque est au pessimisme universel, avec la Bombe démographique et climatique et toujours les robots. Nous ne savons plus nous interroger efficacement sur les possibles des « pouvoirs » nouveaux, seulement sur les « craintes » qu’ils vont – forcément ! croit-on – susciter. Les 17 nouvelles du recueil éclairent tout un panorama des pouvoirs et de leurs effets.

Le don est le premier pouvoir, il forme ce qu’on appelle un génie. Il existe notamment des mathématiciens qui n’ont jamais fait d’études et dont le cerveau fonctionne dans l’abstrait comme une machine. C’est le cas de Gomez, plongeur en cuisine portoricain récupéré par l’armée américaine après avoir envoyé une lettre naïve formulant une nouvelle théorie mathématique sur la matière. Mais le jeune homme tombe amoureux et, pour lui, ce sentiment est bien plus fort que la technique et la puissance…

L’illumination est un autre pouvoir – sur les autres. Flamber clair imagine comment des radiations d’une centrale nucléaire où travaillent des robots en acier dérèglent leur cerveaux-machines et les rassemblent en communauté – qui se cherche un dieu. Une secte d’humains macrobiotiques et pré-hippies, colonisant les pentes de la centrale, constituera ce qu’il faut. Dès lors, le pouvoir est subi ; l’adoré se sent puissant. Comment vous appelez-vous ? je m’appelle Dieu. – Dieu comment ? – Dieu, tout simplement.

La transmission de pensées occupe un rang élevé dans ces nouvelles, du petit Ronny de 8 ans jouant pieds nus sur le pré devant sa maison (nous sommes au début des années 1950 aux Etats-Unis) et à qui un savant adulte enfermé qui va mourir « transmet » son savoir dans Les jeux, au bambin de 3 ans qui a le pouvoir de l’imagination pour modifier le paysage et le destin des gens dans C’est vraiment une bonne vie… car il lit les pensées. En revanche, le prof de Parabole amoureuse ressent ce pouvoir de lire dans l’esprit des gens comme un handicap ; il ne peut avoir aucun ami car il sait en écoutant leurs pensées ce que ses relations pensent de lui, ni aucune amoureuse car la promiscuité dans la transparence la plus totale devient vite un enfer. Oui, ce rêve américain puritain de transparence, que chacun sache tout sur tous comme l’œil de Dieu, est l’enfer, pas l’outil rêvé de la religion d’amour !

L’immortalité est un autre pouvoir, ce qui arrive au caporal Cuckoo (dérivé du nom français Lecoq, dit le cocu au 16ème siècle) qui rentre en bateau de la Seconde guerre mondiale. Il a fait les guerres de François 1er et a été sérieusement blessé. Heureusement, le chirurgien Ambroise Paré passait par là avec son aide de 15 ans, Jehan, et l’a guéri avec une thériaque de sa composition. Depuis, Cuckoo est immortel, ses blessures se referment toutes seules en un temps record. Mais il reste ce qu’il a toujours été, un rustre illettré, qui n’a su écrire son nom qu’au bout de 400 ans. Pas très drôle, l’immortalité !

La mémoire est un don qui a ses revers. Retenir tout ce qui survient, tout ce qu’on lit, tout ce qu’on écoute des conversations ne vous permet pas d’établir des relations humaines saines car les gens oublient, ce qui leur permet le pardon. Les obsédés qui n’oublient rien sombrent rapidement dans la névrose, ou se font rabrouer par les imparfaits qui croient se souvenir mais qui n’ont pas raison. Robert Silverberg décrit un gamin qui prend les gens en flagrant délit de mensonge et qui est obligé de s’enfuir à 12 ans pour vivre sa vie, condamné à ne rester à chaque fois que quelques mois ici ou là avant de se faire repérer comme magnétophone humain. A moins qu’il apprenne à se supporter et qu’il fasse servir son don ?

Les pouvoirs font peur et la société s’en défend par la psychiatrie, la prison, les honneurs. C’est le cas du vieux savant de 95 ans dans Voir une autre montagne. A chaque crise, il « prévoit » ce qui va se passer depuis l’âge de 5 ans où il a été témoin d’un accident… qu’il avait pré-vu en cauchemar. C’est le cas des jeunes adolescentes de La guerre des sorcières par Robert Matheson, qui sont utilisées par l’armée pour combattre en focalisant leurs esprits pour transformer les ennemis en torches, les écrabouiller, les noyer, et ainsi de suite dans le sadisme collégien. Tout est bon à l’Etat pour dompter les pouvoirs et assurer le monopole du sien. Jusqu’à assurer la peine de mort par les citoyens eux-mêmes, réunis en stade pour quelques minutes de Haine publique par Steve Allen, afin de faire griller par la pensée le condamné ! Une vraie métaphore du pouvoir médiatique, revu par un Etat totalitaire – ou des excès de la Cancel culture dont les messages de haine et de boycott déferlent sur les réseaux sociaux.

Mais si les pouvoirs venaient des étoiles ? La première expédition dans le Centaure ramène des « frères » invisibles qui traversent les murs, réalisent quand vous dormez des choses que vous ne savez pas faire, déjouent les gardes. De quoi inquiéter le pouvoir gouvernemental mais donner du pouvoir aux individus. Certaines planètes parviennent cependant à faire du pouvoir la réalisation du désir. Telle est Xanadu, ma nouvelle préférée sous la plume de Theodore Strurgeon. Un soldat-technicien américain débarque sur cette planète paisible dans l’intentions de la coloniser. Il est étonné d’être accueilli à l’atterrissage de sa capsule par un adolescent gracile et ferme en tunique transparente. Lui qui doit repérer son potentiel économique et humain aurait aimé un officiel. La planète doit être exploitée – à l’américaine -, ce qui n’est pas compliqué : « Pour annexer une planète, on commence par localiser son gouvernement central. S’il s’agit d’un système autocratique à structure pyramidale, tant mieux : il est d’autant plus facile de détruire ou de contrôler le sommet de la pyramide et de se servir de l’organisation existante. S’il n’y a pas de gouvernement du tout, on racole le peuple – ou on l’extermine. S’il y a une industrie, on la dirige à l’aide de surveillants et on fait travailler les indigènes jusqu’au moment où l’on a appris à se passer d’eux : il n’y a plus alors qu’à les éliminer. Si les gens ont des talents, on les assimile ou l’on contrôle ceux qui les détiennent » p.390. Sauf que cela n’a pas marché en vrai au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… A l’inverse, les Xanadiens ont tout compris : aucun pouvoir centralisé, tous les citoyens en communication entre eux via des sénateurs qui les représentent, la vie hédoniste vêtu de rien – une tunique arachnéenne qui s’adapte au corps – habitant la nature avec des murs invisibles qui se plient. Chacun travaille quand il le sent, avec les connaissances qu’il ressent en lui, apprenant sur le tas et ensemble, laissant la tâche lorsqu’il est fatigué afin qu’un autre la reprenne. Une vraie communauté californienne avant la lettre – la nouvelle est parue en 1956 – bien loin de la pudeur névrotique du soldat en mission choqué de voir des corps quasi nus, de manger devant tout le monde et de déféquer à l’air libre ! Sauf que l’annexant n’est pas celui qu’on peut croire, tel est le sel de l’histoire.

Histoires de pouvoirs – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1975, 415 pages, €8.49

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 2

Tous les procédés totalitaires de l’oligarchie collectiviste sont présentés d’emblée dans le premier chapitre :

Le Grand Frère vous surveille dans la rue, chez vous par télécran, n’importe où – tout comme le font aujourd’hui les religions du Livre, surtout l’islamique mais pas seulement, qui vous enjoignent quoi penser, comment vous habiller et comment baiser, servies par les nervis de la « bonne » société, des médias ou des bas d’immeuble ; comme le font les gouvernements sous prétexte de lutte « contre » le terrorisme, les enlèvements d’enfants, les délits sexuels, la fraude fiscale… (caméras de surveillance, reconnaissance faciale, observation des réseaux sociaux par le fisc, fichier des données personnelles et biométriques des Français pour la gestion des cartes nationales d’identité et des passeports ; mais aussi les GAFAM du Big Business (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX du parti totalitaire chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui traquent vos habitudes de recherche et vous vendent de la consommation ou du gaveprolo comme le dit Orwell, soit ces séries télé en série composées par des machines sur des scénarios standards ou ces « divertissements » qui humilient et torturent dans une parodie de télé-réalité. « Dangerdélit désigne la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut la capacité de ne pas saisir les analogies, de ne pas repérer les erreurs de logique, de ne pas comprendre correctement les arguments les plus élémentaires s’ils sont hostiles au Socang, et d’éprouver ennui ou dégoût pour tout enchaînement d’idées susceptible de conduire à une hérésie. En somme, dangerdélit signifie ‘stupidité protectrice’ » p.1158. Car les totalitaires ne prennent pas le pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour – ce pourquoi Trump est totalitaire dans sa volonté de mensonge sur le résultat des élections qui l’ont mis dehors. « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauver une révolution ; on fait la révolution pour établir une dictature », avoue O’Brien, tout fier, à Winston p.1205. Avis aux citoyens : ceux qui prônent « la révolution » prônent avant tout leur envie baveuse du pouvoir, pas votre bien ! Car « le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité à déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire exact des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan » p.1208. Vous êtes prévenus.

La pensée correcte est de dire et de croire que « guerre est paix, liberté est esclavage, ignorance est puissance » p.968 – tout comme aujourd’hui un Trump dit et croit que vérité est mensonge ou qu’un Xi décrète après Staline que les camps de travail sont de rééducation (Orwell dit Joycamps) et que démocratie est impérialisme. Car « la réalité existe dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr ; mais dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai, voilà qui est la vérité » p.1192. Toutes les églises n’ont pas dit autre chose. Réécrire l’histoire pour imposer son présent est la préoccupation constante de la Chine depuis quelques années : sur le statut de Hongkong, sur le rôle de Gengis Khan, sur les îles de la mer intérieure. « Qui contrôle le passé contrôle le futur, disait le slogan du Parti ; qui contrôle le présent contrôle le passé » p.995. Staline effaçait jadis des photos les membres du Parti qui avaient été exclus, la génération Woke « éveillée » veut aujourd’hui déboulonner les statues de Colbert, Napoléon, Christophe Colomb et nier tout contexte d’époque et toute réalisation positive au nom d’une Faute morale imprescriptible. La génération « offensée » veut imposer son vocabulaire et interdire (« pulvériser » dit Orwell) tous ceux qui ne sont pas de leur bande : c’est la Cancel Culture – le degré zéro de « la » culture… Ce qu’Orwell appelle la malpense ou le délit de pensée qui s’oppose au bienpense qui est un « politiquement correct » avancé.

Les Deux minutes de haine obligent tous les citoyens à hurler quotidiennement comme des loups de la meute, de concert contre l’Ennemi du peuple, Emmanuel Goldstein, mixte de Leon Trotski et de Juif Süss, bouc émissaire commode de tout ce qui ne vas pas – tout comme aujourd’hui les « manifs » pour tout et rien au lieu d’exprimer son vote (« contre » le chômage, le Covid, le gouvernement, la pluie, les Israéliens…), les foules hystériques au Capitole, les gilets jaunes qui tournent en rond  ne veulent surtout pas être représentés et ne savent pas exprimer ce qu’ils veulent tout en laissant casser les Blacks en bloc, ou encore les emballements des réseaux « sociaux » qui harcèlent, lynchent et insultent à tout va.

L’histoire racontée dans le roman a au fond peu d’intérêt tant les personnages sont pâles, sauf le personnage principal Winston Smith (autrement dit Lambda), et l’anticipation technique faible (le télécran, le parloscript). George Orwell écrit pour la génération d’après, situant l’action en 1984, 35 ans après la parution de son livre ; il écrit pour le fils qu’il vient d’adopter pour le mettre en garde, ainsi que la gauche anglaise, contre les conséquences intellectuelles du totalitarisme. L’auteur avait en effet noté que les intellos de gauche (« forcément de gauche » aurait dit la Duras) avaient une propension à la lâcheté collective devant la force comme à la paresse d’esprit de penser par eux-mêmes. « Nos » intellos de gauche n’étaient pas en reste, tel Sartre « compagnon de route » du stalinisme puis du castrisme avec Beauvoir avant de virer gauchiste de la Cause du peuple, puis prosémite et sénile. Si le totalitarisme n’est pas combattu sans cesse, il peut triompher n’importe où. Il ne faut pas croire que la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des acquis intangibles : les mots peuvent être retournés sans problème pour « faire croire » que l’on est en démocratie quand on vote à 99% pour le Grand frère, que la liberté est d’obéir au collectif qui vous rassure et protège, que l’égalité ne peut être mieux servie que si une caste étroite l’impose à tous sans distinction – et que la fraternité est de brailler en bande les slogans et la foi.

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 1

J’ai lu ce livre avant l’an 1984, au lycée tout d’abord par curiosité puis pour ma thèse de science politique sur l’Union soviétique. J’ai relu ce livre ensuite, après la sortie du film de Michael Radford… en 1984 justement. Puis je l’ai relu dans la nouvelle traduction de la Pléiade. Une traduction plus littérale, qui peut choquer les habitudes mais qui me semble plus juste. Car la langue est le sujet même d’Orwell : qui impose les mots impose la pensée qui va avec.

Quand vous êtes nul de banlieue et ne possédez que « 400 mots », comment voulez-vous comprendre les nuances de l’expression des autres et les complexités de la situation sociale ? Le néoparle est ce langage basique qui ne permet pas de penser et vous rend esclave de ceux qui savent, tout comme le globish est cet avatar d’anglais abâtardi qui permet de commander une pizza à l’autre bout du monde. « L’objet du néoparle ne consistait pas seulement à fournir un moyen d’expression de la vision du monde et des habitudes mentales des sectateurs du Socang [socialisme anglais], mais à rendre impossible tous les autres modes de pensée » p.1237 Pléiade.

Ce qui me frappe donc, à cette énième relecture de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre (Orwell voulait le titre en toutes lettres), est donc son extrême actualité. Car le totalitarisme est une tentation permanente et la liberté un combat de chaque jour. Si Orwell visait surtout le totalitarisme soviétique, initié par Lénine, imposé par Trotski et bureaucratisé par Staline, il évoquait aussi Hitler (mais il a duré moins longtemps). Aujourd’hui Hitler revient chez les extrémistes à cerveaux étroits qui font du simplisme l’alpha et l’omega de la pensée humaine, mais s’étend aussi au « populisme » des forts en gueule qui injurient (style Trump, Mélenchon, Xi Jinping, Poutine, Erdogan), forts surtout de leurs « vérités alternatives ». Ce qu’Orwell appelle doublepenser. Pas mentir, non, mais pire : croire qu’il existe à la fois deux vérités en même temps, celle du la foi ou du Parti et celle du réel. L’islam dit que la terre est plate ? Le croyant affirme que la terre est plate même si, d’évidence, il arrive au même croyant de faire le tour de la terre ou d’envoyer dans l’espace un satellite qui montrent que la terre est ronde. « L’histoire s’est arrêtée. Rien d’autre n’existe qu’un présent sans fin dans lequel le Parti a toujours raison » p.1103.

Winston Smith est membre du Parti extérieur, autrement dit classe moyenne exécutante du Parti intérieur qui regroupe l’élite autour du Grand frère (qui peut-être n’existe pas). Car, tout comme au temps de Staline et dans la Chine actuelle de Xi, le régime est une oligarchie collectiviste. Il est employé aux Archives au ministère de la Vérité qui est celui de l’histoire falsifiée, de la propagande – car « le ministère de la Paix s’occupe de la guerre ; le ministère de la Vérité des mensonges ; le ministère de l’Amour est chargé de la torture ; et celui de l’Abondance, de la famine » p.1162. Il vit une brève idylle avec une jeune fille, Julia, qui l’aborde parce qu’elle désire baiser avec lui, ce qui est mal vu par le Parti.

Car l’amour est anarchie comme l’ont montré la Commune et mai 68 ; le Parti ne peut le supporter, pas plus que les religions du Livre. « Le Parti n’avait pas pour seul dessein d’empêcher les hommes et les femmes d’établir des liens de fidélité qu’il risquait de ne pas être capable de contrôler. Son objectif véritable, inavoué, était d’éliminer tout plaisir de l’acte sexuel » p.1023. C’est que le plaisir détourne de la foi et de la militance, ce pourquoi les scouts chrétiens, comme les pionniers communistes et les lionceaux islamistes sont élevés à la dure pour brimer les élans hormonaux et affirmer la Pureté de la jeunesse. « Le Parti s’appliquait à tuer l’instinct sexuel ou, s’il ne pouvait le tuer, à le gauchir et à le salir » id. Mais Julia ajoute p.1083 : « la frustration sexuelle induit une hystérie qui est désirable parce qu’on peut la transformer en ardeur guerrière et en culte du chef. (…) Tous ces défilés dans tous les sens, ces cris d’acclamation, ces drapeaux qu’on agite, tout ça, c’est rien d’autre que du sexe tourné au vinaigre » id. Et pan sur les braillards qui défilent à longueur de pavé à Paris et dans les grandes villes en croyant refaire le monde : rien que du ressentiment sexuel ! Du sexcrime en anglais, malsexe traduit en français. Mais Daech a très bien su orienter cette frustration exacerbée des jeunes musulmans interdits de sexe en leur fournissant des soumises à merci avec « mariage » express et polygamie licite pour engendrer des garçons qui seront des guerriers, récompense ici-bas du mâle après qu’il ait combattu. L’Eglise catholique a fait de même avec les « saints », comme Thérèse d’Avila, descendante de Juifs convertis qui voyait en extase apparaître un ange éphèbe lui dardant sa lance de feu au bas du ventre… Julia n’est pas intello mais meccano car, si elle travaille au même ministère de la Vérité que Winston, elle est au département des Romans, où elle répare et entretient les machines à produire des bluettes ou du porno à destination de la masse, des prolos (que le traducteur euphémise en proletos pour éviter – en néoparle – le sens « péjoratif » en français.

Bêtement, car Winston n’est pas très intelligent, le couple décide de « résister » en rejoignant une Fraternité mythique dévouée à l’Ennemi Goldstein, une sorte de franc-maçonnerie secrète dont O’Brien, le supérieur de Winston semble faire partie. Il les laisse venir – puis les fait arrêter, à poil, juste après leur baise illicite dans un réduit loué à un brocanteur qui les a dénoncés. Ils sont séparés, torturés, lavés du cerveau. Car le Parti ne cherche pas à éliminer ses ennemis mais à les convertir. Si l’Inquisition a fait des martyrs et les Procès de Moscou des dissidents dont on se souvient, le Grand frère veut de l’amour. Il FAUT que l’esprit cède à la contrainte et que la vérité en soi soit oubliée au profit de celle du Parti. Ce n’est qu’alors qu’une balle salvatrice pourra vaporiser le quidam, qui n’a aucune importance collective.

Car ce qui importe du Parti est de garder le Pouvoir. Il se justifie par le bien-être du peuple, ce pourquoi les statistiques de production sont toujours en hausse même si la vie quotidienne se dégrade. Il ne faut surtout pas que le peuple soit prospère car il revendiquerait du pouvoir, comme dans les démocraties « décadentes » (disent Poutine, Xi Jinping, Erdogan et Trump de concert). « Sans doute était-il possible d’imaginer une société dans laquelle la richesse – les biens que l’on possède, le luxe – serait également répartie, tandis que le pouvoir resterait entre les mains d’une petite caste de privilégiés. En pratique, cependant, une telle société ne pourrait pas rester longtemps stable. Car si tous jouissaient simultanément de loisirs et ’’une pleine sécurité, la grande masse des êtres humains ordinairement abrutis par la pauvreté ne manqueraient pas de s’instruire et d’apprendre à penser par elle-même ; dès lors, elle comprendrait tôt ou tard que la minorité privilégiée n’a aucune raison d’être, et elle la balaierait » p.1135. Xi Jinping n’a que bien se tenir… car tel est le cas en Chine contemporaine !

Mais l’Appendice de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre suggère que le totalitarisme n’a pas réussi. La première phrase sur le néoparle est déjà au passé, et la fin montre que les grandes œuvres comme Shakespeare, Milton, Swift, Byron n’ont pas réussi à être traduites en néoparle version XI, définitive.

Peu importe qu’Orwell se soit inspiré de Swift, London, Huxley, Zamiatine, Koestler ou Burnham, il a écrit un grand livre car il est éternellement actuel.

Suite demain : Le collectivisme oligarchique

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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Hunger Games de Gary Ross

Premier d’une pentalogie filmique tiré d’une trilogie romanesque de Suzanne Collins, le film propose une vision fasciste apocalyptique des Etats-Unis dans le futur. Le Capitole dirige le pays de Panem divisé en douze Districts d’une main de fer. Il est le pouvoir de la caste des puissants, vêtus de façon extravagante comme sous l’Ancien régime en Europe et habitant une ville somptueuse dans laquelle tout n’est que calme, luxe et volupté. Dans le reste du pays, les prolos triment, dans les mines, les carrières, la production électrique. La lutte des classes a été durement réprimée 74 ans auparavant et, pour perpétuer la peur, chaque district doit chaque année livrer un « tribut » d’un garçon et d’une fille entre 12 et 18 ans pour servir aux jeux du cirque. Panem et circenses disait Juvénal pour désigner la passivité de la foule romaine devant son dictateur. Des vingt-quatre candidats de « la moisson » annuelle, seul un survivra, il devra avoir tué tous les autres lors des jeux du chasseur, les Hunger Games.

Katniss (Jennifer Lawrence) a 16 ans et est devenu chef de famille depuis que son père a péri dans une explosion de la mine et que sa mère en soit restée sidérée, trop faible pour réagir. Elle est rebelle dans l’âme, sortant du territoire par une faille dans la clôture électrifiée pour aller chasser à l’arc dans la forêt ; elle est souvent rejointe par son ami Gale (Liam Hemsworth), amoureux d’elle mais qui rêve de s’évader définitivement dans le Wild. Lors de la 74ème « moisson » Primrose, la petite sœur de Katniss, 12 ans (Willow Shields), est tirée au sort malgré le talisman en broche du geai moqueur que Katniss lui a offert après l’avoir trouvé sur le marché. Elle sait que sa sœur est condamnée, aussi se propose-t-elle comme « volontaire » pour prendre sa place. Le garçon, Peeta (Josh Hutcherson), est le fils du boulanger et il est amoureux secret de Katniss pour l’avoir vue affamée puis active. Bien que censés avoir autour de 16 ans dans le roman, les acteurs ont tous plus de 20 ans, ce qui n’est pas vraiment réaliste et nuit à la vulnérabilité des personnages et aux émotions du projet, d’où cette impression de rôles fabriqués, joués sans affect.

Après le show local présenté par la maniérée Effie, déguisée en duchesse Disney (Elizabeth Banks), le couple rejoint en train de luxe à 300 km/h la capitale où le jeu doit avoir lieu. Il s’agit d’une arène à la romaine, un territoire de forêts et de rivière réel avec des éléments virtuels introduits par la technologie avancée par le maître du jeu, le haut juge nommé Seneca (Wes Bentley). Les deux du district 12 ont pour mentor Haymitch (Woody Harrelson), un ancien vainqueur devenu alcoolique parce qu’au fond il n’a rien gagné au jeu, sinon l’existence frivole des désœuvrés exploiteurs dans un luxe indécent. Il préfère initialement le garçon, moins arrogant, puis s’attache peu à peu à la fille, plus volontaire.

Quelques jours d’entraînement suffisent pour coacher les concurrents, menés par Cinna (Lenny Kravitz) pour Katniss et Peeta, avant la parade à l’américaine devant le président despote Coriolanus Snow (Donald Sutherland) et la foule urbaine venue s’amuser comme à un défilé de mode. Lors de l’entraînement, où les concurrents sont jugés individuellement pour appâter les sponsors, Katniss crée l’événement en tirant une flèche sur les riches qui ne la regardent pas et embrochant une pomme à deux doigts de la tête du haut juge Seneca. Cette rébellion ne plaît pas au président mais plaît au juge ; le premier lui conseille cependant de faire attention. Katniss réitérera la surprise, clé du bon marketing selon Cinna, en apparaissant les épaules enflammées aux côtés de son partenaire de district qui, lui, enfonce le clou en lui prenant la main en la levant haut entre eux deux pour que la foule s’émoustille. Dans l’interview individuelle avec César (Caesar en américain, joué par Stanley Tucci) sur le plateau télévisé qui suit la parade, le jeune homme avoue aimer Katniss, ce qui donne un sens émotionnel que la foule adore. En effet, à l’issue du jeu, il ne devra en rester qu’un seul… Comme en télé-réalité aujourd’hui.

Le grand moment est arrivé. Des cylindres ascenseurs font monter chacun des 24 concurrents à la surface, devant « la corne d’abondance », un édifice de métal futuriste devant lequel sont disposés des sacs à dos emplis de matériel, d’armes blanches et de provisions. Chacun devra s’emparer de ce qu’il peut avant de fuir dans la forêt pour tenter de survivre. Katniss ne se précipite pas sur l’arc et les flèches qui lui font pourtant bien envie car la bataille commence pour la possession des richesses, microcosme réel pour ados de la réalité sociale du pays (et des Etats-Unis contemporains). Elle attrape un sac et fuit, solitaire. Rue, du district 11, est une afro qui a le même âge que Primrose et elle suit Katniss de loin, veillant sur elle et lui suggérant quelques ruses. Elle n’en sortira pas mais ce furent de bons moments. Marvel, Glimmer, Cato et Clove, les concurrents venus des districts 1 et 2 des carrières s’entraînent depuis toujours aux armes (mais pas à l’intelligence… autre leçon de darwinisme social destinée aux adolescents). Ils veulent éliminer d’abord Katniss, dont la rumeur de bravoure et de survie a couru. Peeta préfère les suivre pour être là au moment final et peut-être sauver celle qu’il aime sans retour.

Katniss est repérée, blessée à la cuisse, poursuivie, mais un parachute lui apporte en cadeau de sponsor une crème cicatrisante. Grimpée dans un arbre élevé, que Cato le surmâle (Alexander Ludwig) n’a pu escalader, elle se sent en position précaire, la bande campant sous son arbre pour attendre qu’elle tombe de faim comme un fruit mûr. Mais Rue suggère de loin à Katniss de scier la branche sur laquelle est construit un nid de guêpes tueuses. En tombant, les bestioles venimeuses feront quelques victimes et, en tout cas, fuir les occupants. Ce qui est fait et Katniss dégringole de l’arbre pour déguerpir dans la forêt. Elle s’est fait piquer et hallucine mais Rue la soigne durant son sommeil avec des feuilles.

Lorsqu’elle se réveille, deux jours ont passé. Le canon virtuel tonne à chaque fois qu’un concurrent est tué et près de la moitié sont déjà morts lors de la première bataille pour le matériel, notamment les plus jeunes et plus faibles, d’autres sous les piqûres des guêpes. Katniss échafaude avec Rue un plan pour attirer la bande loin de son dépôt de provisions en allumant plusieurs feux à intervalles réguliers pour les égarer. Le dépôt est piégé et Katniss s’en aperçoit lorsqu’elle observe avant d’agir (encore une leçon commando à l’usage des ados). Une fille rusée – la Renarde – réussit à sauter entre les mines qu’elle a repérées et à voler un sac de provision à la barbe encore absente d’un très jeune de la bande. Katniss tire à l’arc sur un filet de pommes et celles-ci, en tombant aux alentours du dépôt, font exploser les mines, détruisant toutes les provisions. Le jeune garçon, gardien défaillant, sera éliminé impitoyablement par Cato revenu en courant (You’re fired !).

Rue s’est fait piéger dans un filet et n’a pu allumer d’autres feux qui auraient fixé la bande. Katniss la délivre mais un garçon lui tire dessus. S’il la rate, il touche mortellement la petite fille de sa flèche tandis que Katniss ne rate pas son cœur d’assaillant. En procédant à une cérémonie funéraire avec des fleurs du sous-bois en hommage à Rue et en souvenir de sa propre petite sœur Primrose, Katniss s’attire les faveurs du public qui suit les Hunger Games devant leurs télés – car tout est filmé, Big Brother is watching you. Haymitch convainc Seneca de favoriser l’histoire d’amour entre Katniss et Peeta pour aider à la pacification des districts, malgré les objections du président qui n’aime pas ce genre de faiblesse, une faille dans laquelle peut s’engouffrer la révolte. Un haut-parleur tonne alors que les règles viennent d’être modifiées pour qu’il puisse y avoir deux vainqueurs (encore une leçon sociale pour ado selon laquelle l’amour est plus fort que la mort – en tout cas permet mieux de survivre).

Katniss se met alors à la recherche de Peeta mais, lorsqu’elle le retrouve, le garçon est blessé d’un coup d’épée à la cuisse. Il s’est camouflé en rocher et en pelouse avec de la boue et des herbes, ce qu’il a appris chez son père en décorant des gâteaux (leçon : tout peut servir de son expérience précédente). Elle le mène clopin-clopant à une grotte et le soigne mais Peeta ne peut plus marcher et sa plaie s’infecte. Un parachute arrivé d’un sponsor ne contient que de la soupe, pas de chance ! Le couple s’étend au vu des spectateurs, serré l’un contre l’autre en amoureux transis. Ils s’embrassent pour les caméras mais pas de sexe entre eux alors que cela aurait été fort naturel car le film est américain puritain : tous les vêtements sont collet monté et aucune déchirure ni mouillé ne laisse entrevoir une forme moulée ni une quelconque chair non autorisée.

Katniss décide d’aller à la corne d’abondance lorsque le haut-parleur a énoncé que de nouveaux sacs étaient à la disposition des survivants. C’est risqué mais qui ne risque rien n’a rien (autre leçon, etc.). Elle réussit, évidemment, et soigne Peeta qui se retrouve guéri : c’est miracle que la technologie des riches. Mais le jeu s’éternise, les concurrents restants sont coriaces et la foule demande du sang. Le haut juge ordonne alors de jeter aux chiens les derniers et l’ordinateur fait surgir des molosses virtuels qui égorgent deux autres concurrents. Ne reste que Cato, le surmâle indestructible, blessé mais combatif. Lorsque Katniss et Peeta, poursuivis par la meute, grimpent sur l’édifice de la corne d’abondance dont les parois de métal lisse sont inaccessibles aux chiens, Cato qui a eu la même idée surgit et veut finir le travail. Une lutte s’engage entre Peeta et lui et il termine dans la gueule des chiens. Katniss, miséricordieuse, l’achève d’une flèche pour lui éviter de souffrir sous les crocs.

Ne restent que les deux vainqueurs mais la règle vient encore de changer sous l’influence du président qui n’admet pas la sensiblerie : il n’y aura qu’un seul vainqueur. Dès lors, qui va se sacrifier ? Nous sommes dans la tragédie, la même que celle d’Iphigénie où le père doit sacrifier sa fille aux dieux. Sauf que Katniss est américaine, donc surtout pas tragique mais pratique : elle ruse. Je vous laisse découvrir comment il se fait que tous deux sont, par un retournement de foule, déclarés vainqueurs. Cette provocation est insupportable au président qui condamne Seneca à disparaître par le suicide, tel Socrate. La roche tarpéienne est proche du Capitole, disaient les vieux Romains du danger à trop s’exposer.

Le couple Katniss et Peeta revient en train au district 11 ; Katniss reconnaît Primrose juchée sur les épaules robuste de Gale, qui a veillé sur elle. Peeta comprend que son amour n’est pas partagé. La suite (au prochain film) montrera que l’amour, comme la liberté, est une quête jamais terminée.

Le thème est sadique mais traité de façon assez conventionnelle, quoique qu’avec des mouvements de caméra en soubresauts très agaçants. Le spectateur est pris par l’action mais reste sans émotion sur la passion feinte de Katniss, pas vraiment sympathique, ni pour Peeta qui se dessèche sur pied sans rien oser. Aucun élan, aucune sensualité, chacun reste dans son rôle de gladiateur technique voué aux distractions des riches et puissants. La leçon ultime est qu’il ne sert à rien de se révolter contre le destin et les gènes qui vous ont fait naître ici et maintenant, dans une société dont les règles vous sont imposées. Soyez le bon citoyen, bon petit soldat sans affect, technicien impeccable de ce qu’on vous demande – voilà ce qu’est être un bon Américain en 2012. A la sortie du film, chacun voit qu’il vaut mieux être riche aux Etats-Unis pour survivre. Battle Royale était plus net et plus cru.

DVD Hunger Games (The Hunger Games), Gary Ross, 2012, avec Jennifer Lawrence, Josh Hutcherson, Liam Hemsworth, Woody Harrelson, Elizabeth Banks, Metropolitan Video 2012, 2h16, €8.29

Coffret INTÉGRAL Hunger Games – 4 films, Metropolitan Video 2020, €27.07 blu-ray €42.78

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Thierry Schwab, Optima 2121

Je m’étais évertué moi-même aux prévisions séculaires en février 2013. Quant à la science aujourd’hui, elle observe que l’être humain pourrait vivre au maximum 150 ans. Thierry Schwab se lance à son tour dans un roman d’anticipation toujours curieux à lire.

Son narrateur de 30 ans, journaliste scientifique qui a officié à New York et à Shanghai avant de revenir à Paris, s’est passionné depuis l’enfance pour les deux bouts du monde limité de nos perceptions : un télescope à 10 ans et un microscope vers 12 ans lui ont ouvert des voies inouïes. « Contrairement au sens commun, la théorie des quantas et la relativité montrent que le temps ne s’écoule pas toujours du passé vers le futur, de la cause vers l’effet, mais parfois dans l’autre sens », lui dit dès la page 13 un physicien de renom nommé Maréchal. Puisqu’il est célibataire, sans famille et sans enfants, le savant dès la page suivante lui « propose, en toute simplicité, d’être le cobaye de sa première expérience de voyage dans le temps »: un voyage dans le futur ! Il va passer six mois dans un siècle, rien de moins.

Mais quelle langue parler ? comment s’habiller ? avec quoi payer ? Pas facile d’envisager le futur à trois générations de soi. Le jean-baskets-chemise blanche sera-t-il toujours de mise ? L’anglais et le chinois mandarin auront-ils conquis la langue usuelle ? Le dollar et le yuan auront-ils encore cours – et avec les billets actuels ?

Depuis un bosquet du parc Montsouris, d’où il a été projeté, le narrateur observe que les plantes sont luxuriantes car le climat s’est nettement réchauffé, mais surtout que « l’avenue René Coty [est] curieusement rebaptisée avenue Gao Zeng Hu » p.29. La langue usuelle est de l’anglais mâtiné de chinois. Personne ne travaille plus et chacun est équipé d’un « Personal Identification and Communication Chip » (p.37) pour payer avec une allocation mensuelle égalitaire, communiquer par Optinet, « lire » des vooks (books movies en 5D – d’ailleurs, plus personne n’écrit à la main), voyager en cairs ou en rocklane… ou en virtuel confortable. Tout le monde est dans la Base – et surveillé. Les femmes sont entreprenantes et toujours jeunes, puisque sa première rencontre humaine, hors robots, a 102 ans et le baise immédiatement. Heureux monde où tout est libre si l’on reste dans les clous ! Mais les gens sont métissés et plutôt noirs, quant aux révoltés, ils sont « déconnectés », sans accès numérique, et doivent se débrouiller dans un monde où la technique est reine.

Les enfants ? éradiqués par référendum. Le travail ? éradiqué par les robots. La propriété ? éradiquée par la location de tout. La mort ? éradiquée par la science – sauf catastrophes naturelles, mais bien surveillées. Les meurtres et assassinats ? éradiqués par l’IA qui surveille tout. Les pulsions agressives ? éradiquées par opération nano-chirurgicale. Les guerres ? éradiquées par un seul pays sur la planète, Optima (après trois guerres régionales), avec un seul gouvernement (à la Maison jaune à Pékin avec une femme à sa tête) – en bref tout l’inverse du XXIe siècle. La démocratie aussi a changé, avec la baisse du QI général et les infox qui l’ont déconsidérée. La production artiste est assurée désormais en majorité par les robots, tout comme les oiseaux dans le ciel et les poissons dans les mers, mais je vous laisse découvrir le nouveau monde, c’est assez édifiant.

Les gens vivent donc en Nirvana, puisque « ces souffrances de tous ordres qui ont accablé l’humanité durant des millénaires, même si elles contribuaient, pour certains philosophes, au sel de la vie, car, faisaient-il remarquer, comment apprécier le bonheur si l’on ignore son contraire, n’ont plus cours depuis longtemps » p.96. Un Conservatoire du malheur permet de s’en souvenir – et sert de condamnation aux malfaisants : les visiteurs tournent une manette et constatent les douleurs infligées dans les différentes salles de condamnation. Du vrai supplice chinois !

Et Dieu dans tout ça ? Pour ceux qui y croient, c’est un peu surprenant mais logique : plus de labeur à la sueur de son front, plus d’enfantement dans la douleur, plus de crainte de l’au-delà… Une planète à l’équilibre, l’immortalité quasi certaine, la vie au paradis. « La réincarnation, l’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà ou la crainte d’un châtiment terrible non plus. Et ainsi les raisons de croire en une puissance divine se dissolvent dans le bien-être général, comme par un jour d’été les nuages s’effilochent dans l’azur » p.160. Mais si l’humanité n’est plus si humaine, quel est le nouveau dieu ? Ne serait-ce pas celui qui permet le paradis aux humains décadents ?

Pour le savoir, lisez ce roman d’anticipation. En prolongeant les tendances d’aujourd’hui avec leurs conséquences, il met au jour certaines contradictions et certains choix que l’on n’aurait jamais imaginés. Et il décrit le grain de sable dans l’utopie : une passion… mortifère.

Thierry Schwab, Optima 2121 – Le monde dans cent ans, si proche, si différent, avril 2021, éditions de l’Ombre rouge, 264 pages, €18.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com ou sur LinkedIn

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Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves

Un roman de science-fiction contemporain qui s’interroge sur la conscience des IA (intelligences artificielles), sur le pouvoir des machines, sur la démission des libertés au profit du confort protecteur – en bref sur le libre-arbitre, donc sur l’amour, Dieu et l’univers. C’est gros… et passionnant à lire, dans une belle édition cartonnée sur papier crème, malgré une traduction IA très plate qui connait mal la langue française.

Le lecteur ne peut que rester dubitatif devant une phrase telle que : « Leur angle de repos se déplaça lorsqu’elle le tira sur elle, et leurs regards se verrouillèrent » p.432. C’est une description de baise bien cryptique… En philosophie, c’est pire, les concepts étant difficilement traduisibles sans intuition humaine : « La méta-idée de l’analogie est que la chambre chinoise n’instancie pas de sémantique, car il n’y a pas de sens ici, et donc que la syntaxe est insuffisante pour la mentalité » p.110. Comprenne qui pourra, malgré le lexique à la fin. De même le « point tournant » pour dire le point clé, « les Etats » pour les seuls Etats-Unis (comme s’il n’y avait qu’un seul « Etat » dans le monde entier !), les « platonistes » pour platoniciens, le « wagon » pour le véhicule et ainsi de suite.

Malgré ces défauts de robot, l’aventure se lit bien. Car il s’agit d’une aventure, même si elle grimpe dans les hautes sphères de la philosophie et de l’astrophysique parfois aux limites de la compréhension humaine. Il faut dire que nous sommes en 2160 et que le monde s’est stabilisé en Etats après les guerres du climat à la fin du XXIe siècle. L’économie a régressé, la mondialisation s’est quasi arrêtée et les Etats sont devenus administrateurs autoritaires pour assurer à leurs citoyens le minimum vital. Les robots ont remplacé les humains pour la plupart des tâches de production industrielle et de services et les gens sont classés par « niveaux » de 1 (le plus haut) à 99, en fonction de leurs aptitudes et de leurs études. Ils ne voyagent plus (pas bon pour la planète) – sauf les ultra-privilégiés des niveaux 1 à peut-être 10. Ils ne mangent plus de viande mais de l’alt-meat (viande alternative, tout comme les vérités à la Trump). Leur « thermomix » du futur leur synthétise les plats qu’ils veulent, les robots ménagers font l’approvisionnement et le nettoyage, leur application interne Medflow leur diffuse les substances médicamenteuses requises par l’analyse de votre métabolisme en continu…

Joe est chercheur pour le Ministère de l’information mais il cherche la quadrature du bit dans la soi-disant « intelligence » des robots. Ces machines, aussi sophistiquées soient-elles, restent au fond des machines ; elles sont programmées et obéissent à une suite de séquences ordonnées par des algorithmes créés par des humains. Elles n’ont aucun sentiment ni aucune conscience d’elles-mêmes. Le débat a agité le Landerneau scientifique (très restreint en France) l’an dernier, il est donc très actuel. Joe est mathématicien et informaticien mais il tourne en rond et prend donc un congé sabbatique dans un campus universitaire californien pour étudier la philosophie et l’économie, de façon à ouvrir son esprit à d’autres façons de penser (comme l’auteur). Il éradiquera d’ailleurs une machine particulièrement méchante en exigeant d’elle une réponse à une formule mathématique insoluble : tournant en boucle, le théorème de Tarski, le robot en perdra son latin. Pas besoin d’être matheux pour comprendre.

Mais voilà, nul n’est déterminé en univers physique fermé, hypothèse la plus réaliste pour conforter les lois de la physique. Si un Dieu existe, il est extérieur à l’univers et laisse faire une fois créé (p.261, p.390). Même si toute cause a des conséquences, le hasard subsiste et se manifeste, permettant à chaque être doué d’un certain niveau de conscience de pouvoir choisir. En fonction de quoi ? De la morale pratique qu’il s’est forgé par l’exemple et l’expérience, et dans le but d’agir au mieux dans la collectivité. Joe rencontre Evie, par hasard, non sans frictions. Evie est d’un niveau inférieur et activiste pour revendiquer la suppression du régime des niveaux. Après une manifestation dans laquelle des drones de police et des robots-flics (copbots) ont surveillé puis pourchassé les manifestants, elle se lave de l’acide déversé dans la fontaine. Joe l’invite à venir se réfugier dans son appartement (sans arrière-pensées lubriques) : il est curieux. Ils ne baisent pour la première fois que page 207 sur 505. Là encore, le futur de la sécurité est la dérive de l’actuel : la surveillance est facilitée par les réseaux (ANPI, assistant numérique personnel intelligent) et le maillage des identités (ESNE, émetteur système neural-externe) implantées en chacun par une plaque de métal. Le confort se paye par l’exigence d’être conforme ; à l’inverse la liberté engage la responsabilité.

Ce pourquoi le Ministre de la Sécurité nommé Peightân (qui sonne comme Sheitan, le diable du Coran), exige de chacun une obéissance à la lettre aux lois. Il ne tolère pas l’à-peu près humain. Si la peine de mort est abolie, le manifestant peut être tué s’il résiste aux copbots. Une fois jugé, il est banni dans la Zone vide, un espace désertique au sud du Nevada, privé de toute assistance électronique et médicale. Il devra survivre par ses propres moyens. C’est ce qui arrive à Joe et Evie, devenu couple par apprivoisement progressif. Ils sont chassés du Paradis après la faute d’Evie pour se nourrir à la sueur de leur front et enfanter dans la douleur ; ils reviendront avec trois gosses : des jumeaux, Clay et Asher (Caïn et Abel), plus un troisième garçon prénommé Sage (non, ce n’est pas une erreur du logiciel de traduction, le prénom Sage existe bien aux US).

L’auteur, MBA de Harvard Business School, a travaillé dans la Silicon Valley avant de devenir le directeur financier d’e-Bay jusqu’à son introduction en bourse. Il a eu deux enfants (jumeaux ?), une maitrise de philo à l’Université d’Etat de San Francisco et produit du miel et du vin dans sa propriété. Mais le lecteur européen constate une fois de plus combien l’ornière mentale biblique handicape l’imagination des auteurs américains.

Le couple de Joe et Evie devient pionnier, retournant aux sources du ressort yankee ; il est aidé par un autre couple de manuels, exilé lui aussi. Ils reviendront tous plus fort à la civilisation, une fois révolue leur peine de trois ans. Joe se sera ressourcé au travail manuel et à la survie, il comprendra mieux l’univers. Evie se battra pour abolir les niveaux et pour ses enfants. Et tous deux changeront leur monde.

Ce que j’aime bien en ce roman est le côté pratique de Joe comme d’Evie, même dans les spéculations intellectuelles les plus hautes. Ils vivent l’aventure au coin de la rue et découvrent l’amour, dont la manifestation suprême réside en l’enfant. Ils sont nés dans une civilisation numérique avancée mais savent s’en dégager et réapprendre les gestes immémoriaux de la survie en milieu hostile. En bref ils sont humains et font chanter l’humanité face aux machines, aux vers informatiques et aux algorithmes. Telle est l’existence qui nous attend, l’imaginer en fiction permet de l’apprivoiser, et surtout de mesurer combien un équilibre est nécessaire entre la technologie et les bases mêmes de la vie.

Gary F. Bengier, Un voyage sans entraves, 2020, Chiliagon Press (Napa, Californie) traduction automatique en français 2021, imprimé par Lightning Source UK Ltd, 505 pages, broché €17.92 relié €28.71 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Anne Mc Caffrey, Les renégats de Pern

Une Irlandaise d’Amérique décédée à 85 ans en 2011 crée dès 1968, après ses trois enfants et son divorce, une fantaisie de science-fiction, mêlant ainsi les deux genres. Entre Star trek et Le seigneur des anneaux, La ballade de Pern crée un univers en douze volumes sur des milliers d’années.

Pern est une planète colonisée par l’humanité spatiale devenue « les Ancêtres » dont les descendants, coupés de la Terre, ont créé une société de colons semi-féodale où tout homme résolu peut entraîner avec lui des familles pour créer un « fort » qui se suffira à lui-même. Et cela sur un territoire non encore possédé par les Seigneurs régnants. Mais le redoutable de cette planète est un fléau récurrent, les « Fils » (du verbe filer), qui tombent du ciel et brûlent tout sauf l’eau, la terre et le métal. Le fort sert donc avant tout à se protéger du ciel qui vous tombe sur la tête et le jeune Jayge, saisi à 10 ans dans la caravane de son père, s’en souviendra à vie.

Des chevaliers-dragons, chevauchant les monstres cracheurs de feu qui calcinent les mycorhizes qui tombent en filaments, combattent le fléau. Les dragons sont une création du génie génétique humain aux premiers temps de la colonisation, à partie des lézards de feu, petites créatures intelligentes et affectueuses qui viennent de poser sur votre épaule et entourent votre cou de leur queue ; ils donnent l’alerte, parlent aux dragons et transportent les messages. Les habitants, qui ne possèdent aucune arme à feu ni laser, boivent du klah, se soignent au fellis et s’éclairent aux brandons. Vous voilà plongés dans Pern.

Les Renégats sont le dixième volume de la Ballade mais on peut le lire séparément sans connaître les autres. L’univers est bien décrit et l’intérêt du livre réside moins dans la science-fiction (encore qu’il y en ait) ou dans la fantaisie (présente aussi) que dans la psychologie des relations entre les personnages. L’auteur saisit filles et garçons dans leur fin d’enfance pour les mener à l’âge adulte en passant par une suite d’épreuves entrecroisées sur une trentaine d’années. Nous y faisons la connaissance de Jayge qui aime la liberté, d’Aramina qui entend et parle aux dragons, de Thella, sœur de seigneur partie du fort familial pour ne pas être mariée contre son gré, de Piemur le Harpiste (qui est une sorte de druide savant en tout), de Sherra la guérisseuse et de bien d’autres.

Ce tome conte la révolte de Thella et son ensauvagement, allant jusqu’à recruter des « sans-fort » (donc hors-la-loi) et à tuer tous ceux qui se dressent sur son chemin, même pour un regard que son arrogance ne saurait supporter. Ainsi du jeune Jayge qui deviendra pour elle un objet de vengeance personnelle. Pendant ce temps, le seigneur Toric veut augmenter son domaine et le jeune harpiste Piemur explore la contrée pour son maître Rohinton, jusqu’à découvrir d’anciens bâtiments abandonnés par les Ancêtres et jusqu’au SIAAV, le système d’intelligence artificielle activé par la voix, conçu des milliers d’années auparavant…

Une bonne série d’aventures pour adultes et adolescents qui vous font vivre dans un autre temps et un autre univers les éternels problèmes des relations humaines.

Anne Mc Caffrey, Les renégats de Pern (The Renegades of Pern), 1989, Pocket 2000, 414 pages, €7.95

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Steff Rosy, Méthana – L’appel de l’univers

Qui n’a jamais rêvé d’être extra-ordinaire, rejeton d’un dieu et princesse interstellaire ? C’est ce que réussit Steff Rosy dans ce premier roman naïf et emballant de science-fiction pour ados. Marie est une jeune fille ordinaire née en 1979 (comme l’auteur), un père militaire qui fait déménager souvent, une petite sœur et un petit frère dont elle craint l’avenir. Elle est bonne en math et habile en judo, et a toujours été très proche de son arrière-grand-mère Rosy, morte à 83 ans lorsqu’elle en avait 5. Elle en avait eu la prémonition, comme il lui arrive parfois. C’est alors qu’un soir, ou plutôt une nuit, elle rêve d’un lion. Il la regarde et ne la dévore pas. Elle a 15 ans et a décidé ses parents à l’inscrire à un internat militaire dans les Alpes pour préparer le bac sans tous ces déménagements. Le lion est son totem de feu, son signe d’août, son moi profond.

Commence alors une double vie dont rêveraient nombre d’adolescentes et même d’adolescents. L’internat est rythmé par les horaires, les cours, l’uniforme ; c’est une discipline dans laquelle Marie excelle, un brin maniaque, en tout cas organisée et toujours forte en calculs. Elle se fait des amis, un garçon « hyper bien fait » p.58 et une fille (noire), un amoureux mystérieux. Un jeu de divination la fait se remémorer ses « dons » pour la prescience ; elle « voit » ce qui s’est passé pour un copain, elle s’initie à la lecture des tarots, puis à l’écriture automatique. C’est à ce moment que le lecteur se dit qu’il entre dans un univers à la Harry Potter où les vieilleries de la fantaisie vont mettre un peu de piment dans l’existence routinière d’un internat de province. Nous sommes page 75 sur 462.

Tout faux ! Lorsque Marie s’initie à l’écriture automatique – qui parait simple, faites le vide en votre esprit et laissez courir le crayon sur la feuille – ne voilà-t-il pas que mémé Rosy lui parle ! Née en 1912, l’ancêtre a une double vie, même après sa mort. Car la mort terrestre n’est rien au regard de la Source qui est l’énergie primordiale et cosmique, en bref Dieu. C’est que Marie n’est pas n’importe qui… Son incarnation terrestre est une mission : ramener dans le droit chemin de l’Amour, du « respect » et de la bienveillance pour la Paix universelle une humanité qui se perd dans le pouvoir, l’agression et l’orgueil. Rien que ça. Sauver le monde avant 2019, ou peut-être 2049 dernier délai. Pour cela devenir aimant, écologique, spirituel – en bref tous les poncifs de l’idéalisme New Age revu ère Trump. Cela fait un peu cliché mais ça marche ; après tout, l’auteur écrit pour les ados.

Elle en a adopté le vocabulaire, qui fera vite daté, comme « ah d’accord », « alors je me présente, « sinon je me présente », mais « soyez comme vous êtes », « donc attention », où tout est « hyper » mais chaque baiser « langoureux », où les gars sont très « musclés » et ont tous « le visage carré » (les filles sont simplement « sportives »), disent des « trucs de fou », alors « elle fait style de rien », ou sont « trop » quelque chose, mais sans cesse avec « respect » – mot fétiche repris maintes fois – qui « échangent » juste pour échanger mais on ne sait jamais quoi, tout en interjetant « t’inquiète », « profite », et surtout « écoute ton cœur » (la raison on s’en fout). Et ponctué par le déjà vieilli « lol » d’il y a quinze ans. Ce n’est pas très littéraire mais urgent, phrases raccourcies et mot-valise approximatifs. Les ados « adorent », autre mot fétiche employé à tout va.

Malgré ma douce ironie, j’aime ces créateurs d’univers chez qui l’action court, échevelée, parmi les êtres plus parfaits les uns que les autres, filles et garçons d’une beauté de statue grecque avec un physique de thriller américain, jonglant avec les armes laser des étoiles tout en rêvant au Roi lion ou à La Petite sirène. Marie, durant son sommeil d’internat, est transportée en vaisseau spatial et vit plusieurs semaines le temps d’une nuit à s’entraîner avec son frère jumeau et son amoureux éternel devant ses amies extraterrestres et son père archange… Défilent les wikifiches des minéraux bons pour le cerveau, la hiérarchie des Trônes et des Dominations, les multiples démons autour de Belzébuth (que j’aime à écrire Bézléputh) et divers poèmes d’anthologie amoureuse que s’échangent par écrit (le mél n’existe pas à l’internat ?) un Terminale avec une Seconde. Nous sommes entre Avatar, Star Trek, La Guerre des étoiles, les dessins animés Disney et les séries télé yankees favorites de TF1. L’Amour est une bombe A puisqu’écrit à majuscule, avec baise torride et lente de désir et bracelets d’union énergétiques irradiant. Un rêve.

Car Marie est un être de Lumière opposée à tous ceux des Ténèbres, selon la vieille dichotomie biblique de Dieu et de Satan, la liberté étant un piège cosmique pour choisir le Bien plutôt que le Mal. Dans cette vision paternaliste, les humains sont considérés comme des enfants ou des handicapés barbares. Les pyramides d’Egypte ne peuvent, par exemple, n’avoir été bâties que par des puissances extraterrestres. Comme si les humains du temps pharaonique étaient des cons finis réduits à demeurer assistés par l’aide au développement. La page 250, même si elle sert à « justifier » l’univers de fiction, est un bon ramassis de toutes les inepties qu’on a pu écrire sur la construction en Egypte antique malgré les faits prouvés par les archéologues. Ne demandez pas à l’un d’entre eux à ses heures perdues (moi) de souscrire à ces fake news qui ne peuvent que préparer les esprits malléables (les ados entre autres) à la niaiserie du Complot et autres Puissances qui évacuent toute responsabilité et préparent la voie au fascisme – on l’a vu avec Trump le trompeur.

Malgré cela l’histoire est jolie comme un premier roman enthousiaste dont l’énergie passe et rend positif par ouverture de conscience. Avec ce message politique bien dans l’air du temps : « Ils sont prêts à écraser n’importe qui pour du pouvoir ou de l’argent ! Ils sont d’une indifférence et d’un égoïsme extrême ! Chacun ne pense qu’à soi. Diviser pour mieux régner, c’est leur devise préférée ! Ils pensent que la beauté vient de l’apparence alors qu’elle vient de l’âme, ils sont prêts à ne rien manger pour maigrir à s’en rendre malade, tout cela pour s’insérer dans leur société. Il faut être idiot pour le croire ! Ils ne respectent même pas leur planète. Ils polluent l’air qu’ils respirent, après ils se demandent pourquoi ils se rendent malades ! Et le lobbyisme, parlons-en, ils préfèrent gagner de plus en plus d’argent plutôt que de trouver de vraies solutions dans tous les domaines ! Ils trichent, ils volent, ils pillent, ils arnaquent, ils violent, ils manipulent… » p.404. L’auteur parle-t-elle de nous ? Pas du tout, mais de la planète P-231-125, vouée à être détruite. C’est vrai, nous ne sommes pas comme ça, nous les Vertueux.

Un conte de fantaisie pour ados raconté au présent par une fille étonnante d’aujourd’hui nommée Marie, fan de Bruce Lee.

Steff Rosy, Méthana – L’appel de l’univers, 2020, Vérone éditions, 462 pages, €27.00 e-book Kindle €17.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Un premier roman ne saurait être exempt d’erreurs à corriger lors d’une réédition (parce que je lis tout livre jusqu’au bout et avec attention) :

p.15 : « une vieille carte postale des années 1800 » – impossible, la carte postale n’existait pas avant 1870 au mieux.

p.75 : « un climat apaisant résonne dans la pièce » – jamais entendu un climat résonner comme une cloche, en revanche il peut régner.

p.123 : « le cerveau est un muscle » – ah bon ? les cellules neurales n’ont rien à voir avec les cellules musculaires et c’est un raccourci terrible de les assimiler car cela entretient une confusion. Le cerveau peut être entraîné à se connecter plus et mieux mais cela ne se fait pas avec des contractions bovines devant la glace.

p.225 : « combien de jets » – les G n’ont rien à voir avec les jets mais avec la gravité, ils mesurent une accélération. https://fr.wikipedia.org/wiki/G_(acc%C3%A9l%C3%A9ration)

p.331 : « ne pas faire d’imper des us et coutumes » – sans être imperméable à l’humour lorsqu’il s’agit d’habillement, « commettre un impair » serait mieux vu et plus français – même ado.

p.451 : « un peu rétissent » – du verbe rétisser ? Jamais vu. « Réticent » me semble plus juste.

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Bernard Werber, Sa Majesté des chats

Succédant à Demain les chats et suivi par La planète des chats, ce roman peut se lire indépendamment. Vous l’avez deviné, il parle de chats. Comme dans La ferme des animaux d’Aldous Huxley, la carence des humains a poussé les animaux domestiques à s’émanciper.

C’est la guerre des espèces après la guerre de religions. Les Barbus ont en effet décimé à coups de Kalachnikov les humaniots (les chatons des chats humains) des Imberbes et les villes dévastées se sont retrouvées infestées de rats. Ils ont plus à manger qu’il ne faut avec tous les cadavres, et plus aucun prédateur sérieux. Comme les fanatiques en noir, les rats noirs fanatisés par un rat blanc de laboratoire qui s’est nommé Tamerlan déferlent sur les rares îlots où les « jeunes humains » (les vieux ont péri) et les chats de compagnie se sont réfugiés. A Paris, sur l’île aux Cygnes, les rats qui savent nager attaquent ; ils sont repoussés mais bloquent désormais l’amont et l’aval par des barrages. Car les rats ont une intelligence collective et une société hiérarchisée.

La chatte Bastet, qui ne se prend pas pour rien, apparaît au lecteur comme une vraie sale bête : égoïste, narcissique, impitoyable, utilitariste, féministe, elle ne voit en Nathalie qui la nourrit et la caresse qu’une « servante », en son fils Angelo qu’un ado chat violent immature et en son mâle au troisième œil Pythagore un couard trop hésitant. Ce troisième œil est une prise USB de chat de laboratoire ; elle lui permet de se connecter à Internet, qui fonctionne toujours grâce aux centrales nucléaires automatiques fournissant l’électricité – jusqu’à ce que les fanatiques religieux fassent sauter le système pour imposer leur seul dieu et leur soumission aux clercs.

Au fil des pages, un peu primaires au début mais prenantes dès le premier quart du roman, la chatte va devenir plus sympathique à mesure qu’elle s’humanise. C’est assez tiré par les poils mais il suffit de suivre et de croire : ça marche. Pas de contresens : l’auteur n’expose pas une vie de chat comme il a exposé une vie de fourmis ; il s’agit cette fois d’un conte philosophique. Puisque les chats ont, dit-on, neuf vies, la première a été chez Bastet en Egypte où elle était déesse à jambes et seins humains, adorée des fidèles. Elle se veut réincarnation pour le monde à venir après les erreurs humaines et la bêtise, la haine de l’autre et l’incapacité à le respecter, qui a dégradé l’Homme au point d’en faire une espèce en voie de disparition. Même les Barbus sont combattus par les rats qui ne font pas de quartier envers tout ce qui n’est pas de leur espèce. Allah ne les sauvera pas malgré leur soumission car, comme tout bon dieu, il est impitoyable aux cons et aux haineux qui sèment la division.

Bastet veut une clé USB dans le crâne comme Pythagore ; une fois obtenue à la faculté d’Orsay préservée jusqu’ici des hordes rato-islamiques, elle découvre l’immensité de l’univers et de la connaissance. Pouvant communiquer avec Nathalie, elle apprend que la plus haute civilisation consiste à comprendre l’humour, l’amour et l’art. Vous l’aurez noté, c’est tout ce à quoi les Barbus sont incapables d’accéder du fait de leur carcan religieux et qu’ils détruisent donc par jalousie au nom d’un concept d’esclave. C’est aussi tout ce que les rats détestent, espèce collectiviste, prolifique et prédatrice.

Je vous passe les aventures et les inventions, il y en a pléthore, faisant rebondir l’intrigue. Les humains sont décimés, comme les chats, mais Bastet s’allie peu à peu avec d’autres espèces comme les chiens, les cochons, un perroquet, des goélands, pour contrer les hordes de Tamerlan qui ratissent tout sur leur passage.

L’auteur en profite pour continuer son Encyclopédie du savoir relatif et absolu dont les Livres I à XI sont déjà parus et dont il distille le XII entre les chapitres. Cette philosophie pratique dessine un système de valeurs et de diagnostics sur ce qui nous arrive. A la manière d’Aldous Huxley, les animaux qui parlent comme des hommes sont des hommes déguisés en bêtes pour mieux se faire entendre des autres hommes, trop bêtes pour comprendre tout seuls. Jean de La Fontaine, cité en ce roman, a bien créé ses fables contre le système de cour de son temps.

Bien que destinée plutôt à un public ado, ou aux fana félines (surtout femmes), j’ai bien aimé cette fiction philosophique de notre temps qui se dévore comme une souris craquant savoureusement sous la dent. Si les chats me paraissent dans le réel plus affectifs que dans la fiction contée par la cynique utilitariste Bastet, l’alliance des espèces pour la survie planétaire est un objectif louable.

Bernard Werber, Sa Majesté des chats, 2019, Livre de poche 2020, 522 pages, €8.90 e-book Kindle €14.99

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Frederika Abbate, Les anges de l’histoire

Sixième roman étrange d’une autrice de 60 ans née à Tunis quatre ans après l’indépendance, Les anges de l’histoire sont une fiction à la Philip K. Dick. Nous sommes dans notre monde mais en parallèle, dans une dystopie possible d’ici quelques décennies. C’est ce qui fait le charme de ce roman de réalité anticipée, nourri d’art, de sexe et de cybernétique.

Premier point : la cybernétique est désormais intégrée au monde humain avec le progrès de la vitesse et de la miniaturisation des puces ; chacun manipule du code ou est manipulé par lui, en direct ou via des algorithmes. Second point : l’art est plus que jamais indispensable pour penser le monde et se le concilier – une sorte de nouvelle « religion » selon Malraux (du religere latin : qui relie). Troisième point : l’art et la vie sont indissolublement mêlés, et la vie est avant tout sexe, acte social et génésique, jouissance suprême qui fait entrevoir la fusion avec le cosmos.

Vous l’aurez compris, ce roman met en scène tout cela dans des descriptions torrides d’unions sexuelles orgiaques entre individus, entre genres, entre espèces, la cybernétique permettant la manipulation (génétique et psychologique) de façon à démultiplier les occasions d’« art ».

Malgré un récit d’enfance un brin étriqué sur quelques pages – mais la limite légale des 15 ans est indispensable à notre société puritaine volontiers réactionnaire en ce qui concerne l’enfance – le personnage principal du livre, Soledad (qui est un garçon malgré ce prénom), parvient vite à sa maturité. Orphelin né en Lorraine mais adopté à Dieppe, il ne sait pas aimer même s’il tombe amoureux. Le lien n’est pour lui que sexuel ou informatique depuis qu’à l’âge de 15 ans cette carcasse « préhistorique » s’est retrouvé empalée sur une fille plutôt en marge qui créait des formes sur ordinateur. Cela lui révèle que « l’amour » est un langage codé.

Tout alors se précipite : le dérèglement irraisonné de tous les sens, la fugue du domicile pour vivre sous les ponts, la drogue et la baise, la philosophie de chambrée universitaire où il squatte par curiosité pour l’informatique, la rencontre d’une femme riche qui le sauve de la déchéance et lui permet de s’exprimer par la sculpture, le voyage initiatique en Thaïlande avec le frère de cette femme et sa découverte chamanique de l’amour tantrique où il le sodomise pour faire une expérience, une Faustine archéologue qu’il sauve des marais, sa première exposition de sculptures dans une galerie de Bangkok qui le fait connaître, la commande d’une œuvre par un Russe qui l’invite dans sa datcha sur une île au nord de Saint-Pétersbourg, et puis…

… sa révélation d’un Paris devenu en quelques années en proie au chacun pour soi du fric, où l’hyper-capitalisme à la Trump fracture durablement la société entre riches qui peuvent tout et pauvres à jamais soumis. Des tanks sur les boulevards tirent carrément sur une manifestation d’« Ombres », sortes de Gilets jaunes en capuches noires qui se disent oubliés. Soledad le solitaire rencontre des résistants au Système. Ils agissent dans la canopée d’une forêt qui a poussé anarchiquement sur les ruines du quartier de Saint-Germain qui retrouve son nom des Prés. La forêt comme signe de la vie qui toujours va. Il rencontre Laura aux cheveux bleus qui jouit magnifiquement, Markus le géant expert informatique, Dov l’hermaphrodite qui gère un bordel spécialisé. Il sauve Ariel, un enfant aux bras piqués, à l’esprit déstructuré par ce que ses parents puis la société lui ont fait subir.

Car dans le nouveau monde du chacun pour soi égoïste, la morale a volé en éclats. Seuls comptent les désirs et la réalisation des fantasmes. Toutes les barrières tombent, entre âges et entre espèces, des hybrides d’humains et d’animaux se vendant en bordels exotiques pour le plaisir et la douleur des pervertis par l’absence de tout cadre social, des enfants étant enlevés ou vendus pour viols, torture ou prélèvement de sang où se baigner en jouvence. Les vices humains alliés à la puissance de l’informatique et du pouvoir de l’argent vont très loin. Il s’agit moins d’un « complot » que d’une dérive systémique, le transhumanisme transgressant tout sens via le dérèglement raisonné de tous les sens. Ce qui est vérité n’est pas dans le fait mais dans ce que l’on croit ou ce que l’on désire. La vérité appartient à ceux qui ont le pouvoir, les moyens, l’audace. Tout le reste n’est que vie appauvrie de looser, « des humains transformés en automates » p.210, conditionnés au travail, aux transports, à la consommation – à la reproduction en masse de la masse – « la conspiration des endormis », disait Soledad à 15 ans.

De l’Initiation à l’Hadès via la Canopée Soledad, l’abandonné solitaire, va trouver en trois parties le sens de sa vie et une identité dans la résistance. Le sexe conduit à l’art qui conduit au décryptage des codes – c’est aussi simple que cela. Au fond, s’il n’y avait pas la mort, y aurait-il la vie ? Si nous ne devions pas mourir un jour, vivre aurait-il un quelconque prix ? Dès lors, remplacer l’homme par l’être cybernétique a-t-il un sens ? « Dans l’amour (…) se réalise l’union du charnel, du mental et de l’affectif. Nous faisant vivre des moments exquis, exceptionnels. Baignant dans l’harmonie du charnel et de l’invisible, nous éprouvons alors très fortement le sentiment d’exister » p.163. Soledad se veut le créateur d’un art sous forme de code qui fera se rejoindre l’âme et le corps. Il ne peut que réprouver ceux qui créent un code pour les séparer en niant le corps !

Un roman étrange et jouissif, très prenant, qui évoque Philip K. Dick avec sa puissance d’anticipation par l’imaginaire. Puritains et conformes s’abstenir.

Frederika Abbate, Les anges de l’histoire, 2020, Nouvelles éditions Place, 308 pages, €23.00

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Dune de David Lynch

L’univers de l’écrivain américain Franck Herbert est devenu au fil du temps une industrie qui exploite de nombreux produits dérivés, dont un film récent de Denis Villeneuve, tourné en juillet 2019. David Lynch a réalisé le premier long métrage en 1984, qu’a pu voir l’auteur du roman avant de mourir en 1986. Ce n’est pas un bon film bien qu’il y ait des scènes mémorables ; il fait trop Grand guignol, mais le réalisateur en a accusé la production qui exigeait de faire serré et commercial.

Je préfère la série des six romans aux films car l’imagination peut ainsi courir librement, sans être contrainte par les images. Mais la réalisation de David Lynch permet de cerner les thèmes du cycle, qui reviennent à la mode : l’empire tenu par le commerce, l’exploitation des planètes par l’humain sans souci du milieu, l’adaptation écologique des hommes de terrain qui veulent vivre libres (Fremen), le pouvoir charismatique d’un seul qui doit se mériter, le poison mais le lien offert par la religion, la puissance de la pensée orientée par le langage…

Ainsi l’éducation de Paul Atréides (un Kyle MacLachlan de 24 ans encore rose – 15 ans dans le roman) est-elle abordée de façon sommaire dans le film alors qu’elle est cruciale dans le cycle de Dune. A la fois son père le duc Leto (Jürgen Prochnow), qui le fait initier aux arts martiaux, au combat au couteau et à la stratégie, et sa mère dame Jessica (Francesca Annis), qui développe ses pouvoirs psychiques et sa résistance à la douleur (prana-bindu), contribuent également, chacun à sa façon, à la formation du jeune homme. Paul sera un adulte accompli qui connaîtra un destin de chef (et même de « dieu » dans le film) parce qu’il a eu une éducation poussée et équilibrée. Sa mère a désobéi aux révérendes mères Bene Gesserit qui contrôlent la génétique, pour donner un mâle à son mari. Paul lui est donc précieux autant qu’au duc. Elle donnera naissance à une fille sur la planète Dune, Alia (Alicia Witt), qui aura des pouvoirs psychiques étendus et finira par tuer le baron Harkonnen d’un coup d’aiguille empoisonnée.

Il se préoccupera des hommes plus que des matières premières qui font la richesse de Dune, comme son père, et nouera des relations immédiates avec les Fremen. Il est, comme eux, un Pionnier, un self-made boy, un leader. Mais, plutôt que d’exploiter et dominer, il mesure la production et associe les hommes. C’est ainsi que l’empire s’écroule – une leçon prémonitoire aux partisans d’un Trump égocentré sur America first et qui vise à transformer les Etats-Unis en nouvelle Afrique du sud de l’apartheid. Ce qui est un retour à… l’ère avant Kennedy, un programme réellement « réactionnaire ». Ce ne sont pas les légions de troupes spéciales Sardaukars aux ordres de l’empereur Shaddam IV (José Ferrer) qui vont gagner, mais la ruse des Fremen résistants aux exploiteurs. On peut penser au Vietnam et aux islamistes qui ont tenu en échec la plus grande puissance militaire par leurs initiatives au ras du terrain, fondées sur quelques hommes organisés qui bricolent avec ce qu’ils ont.

Psychologue junguien, Franck Herbert s’est intéressé aux pouvoirs de l’esprit, ancré dans les mythes culturels et sociaux et exprimé de façon particulière par le langage. Ainsi « la Voix » permet d’influencer l’interlocuteur sans qu’il s’en aperçoive, pouvoir Bene Gesserit développé par les femmes d’après les expériences tibétaines durant des millénaires. Mais elle permet aussi de focaliser sa conscience et sa force en un seul point pour détruire comme une arme les matières les plus dures, comme le karaté l’apprend avec les briques. Paul Atréides excelle dans cet Art étrange et l’apprend aux Fremen comme jadis les samouraïs l’apprenaient aux paysans pour se défendre. Ils l’appellent Muad’Dib, la « souris du désert », mais Usul de son nom secret, qui signifie « la force de la base du pilier ».

Le cycle de Dune se passe dans un futur lointain, en l’an 10191 après fondation de la Guilde spatiale. Les humains ont essaimé dans l’espace grâce à l’Epice, une substance qui augmente les pouvoirs de l’esprit et la prescience, permettant de se télétransporter sans bouger d’un point à l’autre de l’espace. La Guilde a été créée après le Jihad butlérien qui a vu la révolte des humains contre les robots et les machines d’intelligence artificielle – ce qui pourrait bien nous arriver. Mais un empire féodal a été reconstitué, comme durant toutes les périodes de peur, qui allient d’homme à homme les puissants barons à l’empereur, le Padishah Shaddam IV. Il engendre vendettas et rivalités de pouvoir, tel le baron Harkonnen (Kenneth McMillan), « un gros lard flottant » sur suspenseurs comme le nomme l’empereur, contre le duc Atréides.

L’enjeu est la planète Arrakis, aride et déserte, surnommée Dune à cause du sable qui forme la majeure partie de son sol et qui est parcouru de vers géants qui avalent tout ce qui bouge en rythme. Elle seule produit l’Epice, substance mystérieuse et unique – on pense aujourd’hui aux métaux rares monopolisés par les Chinois, qui permettent de produire ces instruments électroniques vitaux pour notre nouvelle pensée. Les Fremen vivent réfugiés « dans les montagnes », inaccessibles aux vers et loin de la capitale exploiteuse, tout comme les Rocheuses offrent aujourd’hui un refuge à tous les survivalistes yankees, du bug du Millenium aux prochaines anticipations catastrophes. L’eau est rare, donc précieuse, et toute l’ingéniosité est de l’économiser. Les Fremen ont ainsi créé des pièges à vent pour capter la rosée et l’accumuler dans des réserves de la roche, et l’écologiste planétologue d’Arrakis (Max von Sydow) une combinaison qui recycle la transpiration et les urines, le Distille.

L’empereur confie la gestion d’Arrakis au duc Leto, la retirant aux Harkonnen qui ne songent plus qu’à se venger. Il joue double jeu, voulant faire détruire la maison Atréides par les soudards Harkonnen afin de contrer le pouvoir grandissant du duc auprès des Grandes Maisons du Landsraad. Un traître ouvrira le bouclier de la ville aux troupes des Harkonnen pour délivrer sa femme, détenue par le baron. Le duc, de toute façon condamné par l’empereur, sera tué, sa femme et son fils envoyés crever dans le désert. Mais leur intelligence des situations et leur équipement psychique leur permettent de s’enfuir et de trouver refuge auprès des Fremen. Paul, du fait de ses pouvoirs de combat, sera vu comme un Mahdi qui délivrera la planète ; en retour, les Fremen lui apprendront à appeler et à chevaucher les grands vers des sables. L’Epice, omniprésente dans son nouvel univers, lui donne les yeux bleus et décuple sa prescience. Il tente de boire l’Eau de la vie, fatale à ceux qui l’ont tenté. Il n’est pas tué et en ressort plus fort, devenant le Kwisatz Haderach, celui qui peut voir le passé et le futur, terme hébreu qui se réfère à une téléportation miraculeuse. Il sait que celui qui maîtrise l’Epice et contrôle sa récolte est maître de facto de l’empire… S’il peut la détruire, il commande.

Rabban la Bête, neveu du baron Harkonnen, est une brute incapable qui croit qu’exploiter impitoyablement les humains permet le pouvoir ; son échec à faire produire l’Epice sur Dune le fait exécuter par l’empereur. Son autre neveu, Feyd (Sting), est plus fin et désiré physiquement par son oncle, adepte des jeunes mâles ; il se battra en duel avec Paul devant l’empereur et les représentants de la Guilde, dans la meilleure tradition du western.

La victoire de Paul permettra aux Fremen de mettre en œuvre la terraformation d’Arrakis en planète arrosée et aux Atréides de régner sur l’empire. Le film est un peu raccourci sur tous ces événements, bien détaillés dans les romans, ce qui le rend précipité et superficiel. Le spectateur n’a pas le temps de comprendre tout ce qui lie les personnages et les fait agir. Sont privilégiées les scènes commerciales de Grand guignol comme les explosions, les vers géants qui ouvrent toujours la gueule sans raison, les batailles rangées et les hallucinations à grand spectacle dues à l’Eau de la vie. Une déception, malgré quelques scènes qui ancrent dans l’univers complexe de Franck Herbert.

DVD Dune, David Lynch, 1984, avec Kyle MacLachlan, Sean Young, Francesca Annis, Sting, Max von Sydow, G.C.T.H.V. 2000, 2h10, standard €19.99 blu-ray €17.29

Franck Herbert, Pocket 2012

DVD Dune de John Harrison, 2001, L’intégrale en 2 DVD, €40.08

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Total Recall de Paul Verhoeven

La planète Mars et les voyages virtuels, cela revient nettement à la mode, trente ans après la sortie du film ! Dans cette aventure de science-fiction adaptée d’une simple nouvelle de Philip K. Dick (We Can Remember It for You Wholesale – En gros, nous pouvons nous en souvenir pour vous – publiée en 1966) un homme (Arnold Schwarzenegger) sauve la planète rouge d’un prédateur industriel volontiers fasciste, après avoir été manipulé et ses souvenirs réimplantés. Au fond, rien de nouveau sous le soleil américain : les puissants gouvernent et utilisent des esclaves pour parvenir à leurs fins. Quand ceux-ci se révoltent, ils en sont tout surpris, comme si la Providence leur faisait injure : quoi, ne sont-ils pas fait eux-mêmes en élite élue du peuple élu pour bâtir une nouvelle terre promise ?

Doug Quaid, en 2048, fait un cauchemar récurrent. Cela se passe sur Mars – où il est censé n’être jamais allé – avec une belle jeune femme athlétique et brune – alors que la sienne est blonde. Ouvrier au marteau-piqueur sur un chantier terrestre, Doug est obsédé par son inconscient surgi des rêves et cède aux sirènes de la publicité omniprésente dans les métros. La société Rekall (recall = rappel) propose des voyages virtuels moins chers et plus confortables que les voyages réels. Il suffit de paramétrer la machine pour qu’elle implante dans le cerveau des souvenirs aussi réels que ceux qui ont été vécus. Big Brother n’est pas loin, mais privatisé.

L’ouvrier se laisse tenter, pour explorer cette planète rouge dont il rêve chaque nuit. Sa femme est contre mais il passe outre. Il veut savoir, même si la « vérité » ainsi créée n’est au fond qu’alternative – artificielle. Mais le conditionnement se passe mal. Il semble que l’implantation de souvenirs factices entre en conflit avec les souvenirs vécus. Doug Quaid aurait-il déjà été sur Mars ? Dans le rôle d’agent secret hétéro qu’il s’est choisi ? La société Rekall, effrayée des conséquences, ne veut plus rien savoir de lui et le drogue, le rembourse, efface ses données et le colle dans un taxi automatique qui le ramène chez lui. Quatre hommes, dont son ami de chantier Harry, l’attendent et tentent de l’enlever et il ne doit qu’à ses muscles imposants (et à son entrainement passé ?) de les zigouiller tous. Il y aura d’ailleurs au moins une centaine de morts durant le film, le début des années 1990 faisant bon marché de la vie humaine en virtuel. Après les deux guerres du Golfe, l’Afghanistan et les attentats du 11-Septembre, il en sera autrement.

Lorsqu’il raconte son aventure à sa femme, (la venimeuse Sharon Stone), celle-ci appelle « un médecin », son vrai mari crétin (Michael Ironside), puis tente de le descendre au pistolet mitrailleur avec une maladresse aussi invraisemblable que louche. En fait, elle lui avoue cyniquement qu’elle n’est pas sa femme mais chargée de le surveiller ; Doug Quaid n’est pas Doug Quaid mais un autre. Ses souvenirs ont été réimplantés après son séjour sur Mars comme agent secret du patron minier Cohaagen (Ronnie Cox) qui l’a engagé pour découvrir les rebelles sur la planète. Car la lutte des classes existe sur la planète rouge entre ceux qui possèdent les machines à produire de l’air et les autres, qui subissent le monopole.

Quaid assomme celle qu’il croyait son épouse et fuit jusqu’à un hôtel… où le téléphone vidéo ne tarde pas à sonner. Un ancien « ami » lui annonce qu’il dépose une valise que Quaid lui a confié au cas où il disparaîtrait. Comment l’a-t-il retrouvé et pourquoi maintenant ? Ce sont des questions qui n’ont pas de réponse (avant la fin). Dans cette valise, Quaid trouve de l’argent, des cartes d’identité, divers instruments et un ordinateur portable sur lequel une vidéo de Quaid explique qu’il n’est pas Quaid mais celui qui parle : Hauser (comme Gaspard ?). Il doit se rendre sur Mars.

Ce qu’il fait, passant le contrôle déguisé en vieille femme. Mais le système s’enraye, défaillance ironique de la technique en écho à la manipulation technique sur l’humain – et à la dérision sur le « héros » hollywoodien. L’Amérique se moque déjà des Rambo invincibles et des convictions ancrées (alors qu’elles peuvent être suggérées) comme du « transformisme » qui vise à augmenter les capacités humaines : si le résultat dépend d’un bug ou d’un mauvais montage, l’avenir n’est pas rose ! C’est l’occasion d’une course-poursuite avec mitraillages, cassure du dôme de protection (bien fragile pour l’an 2048…) d’où l’air s’échappe, avec des gens aspirés à l’extérieur, en bref un nombre de morts de plus en plus impressionnant.

Le faux Quaid se rend à l’hôtel Hilton dont il se souvient vaguement (le film diffuse plusieurs pubs de grandes marques actuelles en affiches lumineuses sur la place). Sa carte le fait reconnaître du réceptionniste qui lui donne la même suite et le contenu d’un coffre qu’il a retenu avant de partir. Dans ce coffre un seul papier, une affiche d’un club érotique dans Venusville, le quartier chaud de la planète, avec pour mention : « demander Melina ». Il s’y rend, dans un taxi conduit par une espèce de Jamaïcain qui se révélera menteur et mutant en plus de traître (Mel Johnson Jr) – la psychose ironique de l’Etranger pour l’Américain moyen : on ne peut jamais se fier à ces sous-êtres « anormaux » (ni blanc, ni anglo-saxon, ni protestant).

De poursuites en bagarres, Quaid rencontre la brune et athlétique Melina (Rachel Ticotin) – sur le même type qu’il avait choisi en option chez Rekall. Elle ne le croit pas quand il dit ne plus se souvenir. Peu à peu la réalité lui sera révélée : il était le sbire du puissant patron des mines qui garde son monopole de l’air produit sur Mars en protégeant un secret bien gardé : les réacteurs construits par les séléniens aptes à reconstituer une atmosphère sur Mars grâce à la calotte glacière souterraine. De fil en aiguille, et de combats en morts supplémentaires, Quaid parviendra avec l’aide de Melina et des rebelles à contrer l’industriel, à actionner le réacteur et à sauver la planète à la fois de l’asservissement et de la misère. Pas mal pour un futur gouverneur de Californie ! A moins que cela ne soit qu’un rêve… la dernière image sème le doute, exprès.

Nous sommes dans la bande dessinée façon geek, aussi absurde qu’invraisemblable mais le film ne manque pas de moments cocasses qui restent à la mémoire des années après, comme cet écran de contrôle du métro où les surveillants voient passer les squelettes – jusqu’à ce qu’une arme apparaisse en rouge -, le rat baladeur de la puce de suivi de Quaid, la pute mutante à double paire de seins, le chef des rebelles enceint d’un mutant intuitif, l’usage facétieux des hologrammes pour duper la milice bornée du dirigeant, et ainsi de suite. De l’action, de l’ironie, une fin optimiste – voilà un bon divertissement que j’ai revu avec plaisir.

DVD Total Recall, Paul Verhoeven, 1990, avec Arnold Schwarzenegger, Rachel Ticotin, Sharon Stone, Ronny Cox, Michael Ironside, StudioCanal 2003, 1h50, €6.80

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Fantômes sur Mars de John Carpenter

Un western de science-fiction série B où la grosse bagarre, les tirs nourris d’armes automatiques et les explosions tiennent lieu de psychologie. Mais la nouveauté est « le matriarcat » qui règne sur la colonie terrestre en l’an 2176. Les femmes sont aux postes de responsabilité et les hommes réduits au rôle d’exécutants. C’est que « le Cartel » minier exploite la planète de part en part et que les femmes sont probablement mieux à même de le faire à moindre coût et avec plus d’habileté que les gros machos frustres et frustrés qui semblent composer le reste de la population.

Être un homme, c’est être une sous-espèce, en témoigne l’obsédé sexuel sergent Jericho Butler (Jason Statham) qui ne pense qu’à sauter la lieutenante. C’est pire encore lorsque vous êtes un homme noir, présumé sombre suppôt du mal par nature. La commandante latino Helena Braddock (Pam Grier) et la lieutenante blonde aux yeux clairs Melanie Ballard (Natasha Henstridge) doivent ramener en train de la cité minière de Shining Canyon le désigné criminel, Desolation Williams (Ice Cube). Il est accusé de six meurtres barbares et l’on a retrouvé la caisse de la mine entre ses mains. Il doit être conduit à la capitale pour y être jugé.

Mais sa culpabilité est moins évidente qu’il n’y paraît ; s’il a bien fait main-basse sur le fric, il n’a peut-être pas massacré. Le récit en flash-back montre le train arrivant à la capitale en pilotage automatique, réduit de moitié et ne contenant à son bord comme être vivant que la lieutenante menottée. L’aréopage matriarcal l’interroge, elle raconte ; on prend acte de ce qu’elle dit mais on passe outre. « Le Cartel » n’est pas prêt à lâcher l’exploitation minière de Mars au nom d’on ne sait quel danger supposé. Sauver le monde va bien aux héros romantiques, mais l’an 2176 ne connait plus que des professionnels de l’industrie.

C’est qu’une explosion minière a révélé un tunnel construit jadis de mains d’hommes, scellé par une porte aux mystérieux hiéroglyphes. Mais quiconque met la main dessus l’ouvre, sans pouvoir lire le possible avertissement. Une ancienne civilisation martienne se propulse au-dehors sous la forme d’un nuage de poussière rouge et prend possession des êtres humains, considérés comme des envahisseurs. Ceux-ci s’automutilent, se décapitent entre eux et font sauter tous les bâtiments un à un. Lorsque l’équipe de police (2 officières, 1 sous-off et deux nouveaux) arrive en train à Shining Canyon, la ville-champignon semble pillée comme jadis par les Indiens. Des sculptures tribales en instruments tranchants et des totems de têtes coupées accueillent les visiteurs. La lieutenante est contaminée mais résiste parce qu’elle est camée et recrache la poussière, ce qui est invraisemblable.

Le prisonnier Desolation est à l’abri dans sa prison fermée, mais plus aucun gardien ; le poste de commandement est un massacre, cadavres éviscérés, la tête en bas ; les mineurs errent en bandes de sauvages armés de coutelas avec à leur tête un ex-être humain bestial à l’intelligence de Martien et aux pectoraux percés d’aiguilles pour faire plus viril. En bref, il ne fait pas bon s’attarder parmi ces attardés.

Mais le train est reparti, on ne sait pourquoi ; les policiers, qui ont pris et repris Desolation et sa bande des quatre, ont compris. Les humains doivent se serrer les coudes et il n’y a plus ni flic, ni bandit, mais des gens égaux qui luttent pour leur survie. Ils se barricadent dans la prison et résistent le temps qu’il faut au train pour revenir en gare (sans en être empêché par les zombies, ce qui est peu vraisemblable).

Quand tout le monde est à bord et que le train roule enfin, la lieutenante qui a pris la tête du groupe après la décapitation de la commandante pas très futée, décide de rebrousser chemin. Il faut détruire Carthage… ou plutôt Shining Canyon. Une bonne petite bombe atomique des familles ? Qu’à cela ne tienne, la centrale de la ville est nucléaire et il suffit de bricoler la serrure, de lever les barres de combustible pour que tout saute. C’est réglé en un quart d’heure, encore plus invraisemblable, mais façon de décimer encore plus l’équipe qui se réduit à deux, un flic, un bandit – la lieutenante et le présumé criminel. Tous les autres sont anéantis.

Cela va-t-il sauver la planète ? Même pas, si l’on en croit l’ultime scène. Après un début bien commencé, dans une atmosphère dense aidée de la musique synthétique et métallique de John Carpenter lui-même, arrive le plat de résistance des grosses bagarres bien sanglantes avec explosions à l’américaine et balles qui tuent à tous les coups, puis la fin décevante, irréaliste et expédiée à la va-vite. Un bon divertissement d’action mais pour cerveaux réduits.

DVD Fantômes sur Mars (Ghosts of Mars), John Carpenter, 2001, avec Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Clea DuVall, Pam Grier, Joanna Cassidy, M6 vidéo 2006, 1h40, €7.50  blu-ray €13.77

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