Articles tagués : adultes

Obésité Tahiti

Pas nécessaire de faire de grandes réunions internationales, régionales : le constat est qu’en Océanie diabète et obésité règnent en maîtres. Neuf des dix pays touchés par l’obésité dans le monde sont des îles du Pacifique. De nombreux pays, Fidji, Nauru, les îles Marshall importent 80% de leur nourriture dont beaucoup de produits transformés – dotés en sucre, en sel et gras… Les « travailleurs » qui devraient être les développeurs de l’économie, ceux ayant entre 30 et 50 ans, sont les plus touchés. Ils ne peuvent travailler à cause de ces maladies.

Tonga avait mis en place en 2004 une politique de lutte contre l’obésité en haussant les taxes sur les produits sucrés, l’alcool, les nouilles – et une baisse de la fiscalité sur les fruits, les légumes et le poisson. Résultat ? Pas grand-chose ! A Tonga, plus de 80% de la population souffre d’obésité !

taux obesite polynesie

A Tahiti on a de bonnes idées : on lance un appel à projets pour « bouger plus et manger mieux ». Cet appel s’adresse aux associations, fédérations sportives et communes qui peuvent déposer un dossier.  Ce projet pourrait être pris en charge jusqu’à 90% grâce à une enveloppe de 25 millions de XPF.

On n’a pas dit manger moins ! En Polynésie française on dénombre 33 000 personnes (sur 285 000 habitants – 11.5% !) en longue maladie (obésité, diabète, maladies cardiaques, hypertension artérielle).  Il serait temps de mettre un peu d’ordre dans tout ce bazar. On note 70% des adultes (2 adultes sur 3) et 34% des enfants de 7 à 9 ans (1 enfant sur 3) qui sont en surpoids.

obese tahiti

La CPS (sécurité sociale tahitienne) croule sous les dépenses !  On opèrerait à tour de bras pour réduire les estomacs, c’est gratos pour les obèses. On pourrait par exemple suggérer des achats groupés à l’hôpital du Taaone comme des anneaux gastriques dernier modèle, des liposuceurs de grande capacité. Et si l’on fait maigrir tous les obèses, les importateurs de malbouffe pourraient alors déclencher des grèves… leurs gains pourraient être en chute vertigineuse. Y auraient-y pas des thésards qui pourraient s’intéresser à ce problème de gros ?

Et pour le RSPF (à la charge des contribuables métropolitains) ils seraient plus de 200 000 à en bénéficier. Des individus, des familles entières qui n’auraient pas de revenus donc qui ne cotiseraient pas…

C’est l’heure de mon thé vert avec quelques amandes. Je vous quitte !

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

E.T. de Steven Spielberg

E.T. steven spielberg dvd

Ce film est le phénomène de l’année 1982. ‘Libération’, toujours à la pointe de l’actualité branchée, lui a consacré un numéro spécial en couleurs. Bref, je ne pouvais qu’aller voir ce phénomène. Arrivés une heure avant la séance, nous tombons déjà sur une queue. Beaucoup d’enfants : ce film est fait pour eux. Malgré cela, et malgré l’agaçant matraquage publicitaire engagé avec le film (porte-clés, poupée, tee-shirt…), je l’ai aimé. C’est simple, c’est naïf, bien enlevé, attachant. Le spectateur y reconnaît les recettes bien éprouvées et cette fameuse mythologie américaine de l’Innocence en Pionnier pour explorer toutes les Frontières.

Le spectateur des années 1980 aux États-Unis ne sait plus que croire : ni à la lune (c’est fait), ni aux sectes (depuis Guyana), ni au Progrès (la crise dure encore), ni aux valeurs de l’Amérique (Reagan les a désenchantées). Il attend un signe et se replie sur lui-même – et E.T. arrive. Depuis l’ailleurs, puisque E.T. signifie Extra-Terrestre. Sale gueule mais cœur d’or (qui s’illumine carrément quand il est content) ; intelligent dans un corps débile (mot-clé : communiquer).

Dans le film, toute la communication est disséquée : E.T. renvoie une balle, puis il imite des gestes, il parle par signes, il reproduit les sons – il parle enfin comme vous et moi. Cet extraterrestre remet la communication sur ses pieds : non plus par claviers ou écrans interposés, qui laissent seuls, mais communication par l’amour direct d’être à être. Lorsqu’il faut de la technique, il bricole avec les objets qui l’entourent. Encore faut-il que cela en vaille la peine et qu’on ne puisse faire autrement : par exemple appeler une autre galaxie pour retrouver les siens. Donc pas de communication inutile, on ne sature pas l’espace par des ondes en tous sens, on choisit son message ; on ne l’envoie au loin que s’il est vital. Sinon, rester en contact avec les gens qu’on aime et qui vous entourent. Elliott et E.T. (mêmes lettres au début et à la fin pour les deux) ressentent les mêmes choses aux mêmes moments : c’est cela l’amour, mieux que la télépathie ou le miracle des chiens qui font trois cents kilomètres pour retrouver leur maître. La communication est essentielle, mais il ne faut pas la confondre avec le bruit. Nous sommes saturés de quantitatif ; nous avons un besoin urgent de qualitatif.

ET et Elliott 10 ans

Prenez Elliott (Henry Thomas), ce gamin de 10 ans au visage expressif, traits mobiles, grands yeux noirs et chair tendre. C’est un enfant américain moyen, vivant dans une ville quelconque (autour de Los Angeles), dans un pavillon modeste de la classe moyenne. Il n’a vraiment rien de spécial : il n’est ni l’aîné, ni le plus jeune mais celui du milieu ; il n’a pas encore atteint la prépuberté mais a déjà quitté la prime enfance ; ce n’est ni un petit dur, ni un gamin aseptisé comme dans Rencontres du troisième type. C’est un enfant, un vrai, bien vivant, qu’incarne le petit Henry Thomas. Mais voilà : il est seul, perdu entre un grand-frère embrigadé par le Système (jeux électroniques, foot américain, bande de pairs à imiter) et une petite sœur (hystérique en herbe comme sa mère – et comme la plupart des femmes du cinéma américain). Dans l’histoire, il n’a aucun copain en propre, il est rejeté par les grands. Il manque d’amour : frère rival, mère pressée, père parti. Elliott est le cobaye idéal pour une expérience de vraie communication. Sa situation le pousse à braver sa peur de la nuit et de l’inconnu pour voir « ce qui faisait du bruit » dans la grange, puis dans le champ de maïs. Il est seul – parce que les autres ne le comprennent pas et ne le veulent pas.

ET et Elliott tee shirt

Et ça marche. Parce que le film présente les adultes comme trop sûrs d’eux-mêmes, englués dans leurs réponses toutes prêtes, aveuglés par leurs instruments techniques, abêtis par les institutions. Les flics sont omniprésents (ils arrivent très vite après que le vaisseau ait atterri), ils sont bornés (l’ordre ne doit pas être troublé, pas à réfléchir), nombreux (pour ne pas penser par eux-mêmes), secrets (le camion d’écoute banalisé), puissants (leur matériel est impressionnant). Ce sont des caricatures de flics : on ne voit presque jamais leurs visages, ils ne sont que des silhouettes, techniciens ou uniformes, leur symbole est le trousseau de clé qui cliquette à leur hanche. Les scientifiques sont à peine mieux traités : ils pensent avoir toujours leur mot à dire sur tout ; ils sont cruels par nature et sans y penser (l’enseignement fait disséquer aux enfants des grenouilles vivantes – pourquoi pas ce gnome d’E.T. ?) ; ils sont bornés par leur savoir acquis et leurs méthodes éprouvées ; ils sont agités mais, au fond, plus techniciens qu’inventeurs (découvrir, pour eux, signifie décomposer en éléments premiers, analyser les valeurs, mettre en chiffres, en courbes et en ordinateur) ; ils ont peur de la « contagion » possible d’E.T. – de l’inconnu qu’il représente. Pour ces adultes formatés dans les institutions, « connaître » ne signifie pas « aimer », mais « dominer », pas apprendre mais posséder.

Le message du film est clair : regardez les costumes des acteurs. E.T. est nu, il ne se vêt que pour se cacher, il se « déguise » – comme les enfants. Les adultes sont tous en costume de fonction : uniforme des policiers, blouse des professeurs et des scientifiques, scaphandre du militaire. Ils sont surtout bardés d’instruments divers : torches, armes, clés, scalpels, seringues, appareillages. Elliott est presque toujours en sous-vêtements ou en simple tee-shirt – intermédiaire entre E.T. et les adultes. Dans la scène où E.T. ressuscite, il est torse nu, comme par empathie, pour être plus proche de lui encore. Dans une scène précédente, il retrouve avec son frère la chemise que leur père portait pour bricoler. Il la flaire et la caresse parce qu’elle a touché la peau ; on sent qu’Elliott était proche de ce père qui s’habillait comme lui de peu (une seule épaisseur) et qui ne pouvait supporter l’existence mortelle du Système établi (il est parti au Mexique avec une autre femme). Ce qui est démontré est l’innocence première : l’enfant nu rejoint le vieil E.T., la peau dépouillée de tout vêtement pour être plus sensible, le cœur lumineux pour mieux sentir et partager par empathie. Elliott l’Américain et la créature venue de l’espace rejettent tous deux les carcans, les uniformes, les prêt-à-penser, tout ce qui limite la véritable communication.

ET Elliott torse nu

La société américaine, en 1982, ne va pas bien ; elle se prend trop au sérieux, reste trop coincée par « ce qui se fait », trop sûre de son bon droit, obnubilée par la technique, fasciné par la violence (TV, BD, jeux électroniques). Elle ne laisse pas sa juste place à l’essentiel : l’amour, l’imagination, la création – l’esprit d’enfance.

L’idée est banale : si E.T. n’est pas Jésus, il a quelque chose de sa simplicité évangélique et de sa puissance de contact. Elliott, petit garçon moyen, est choisi pour véhiculer ce qu’il faut annoncer à la terre entière – par la voix américaine. Et Spielberg, qui a de la technique, sait faire de chaque séquence un spot qui se suffit à lui-même, comme dans la publicité. Son film est réalisé comme un feuilleton, on n’a jamais le temps de s’ennuyer, on est submergé de dynamisme, emporté d’optimisme.

Malgré l’agacement ressenti à la trompette de cette trop sûre Amérique, je ne peux que m’incliner devant E.T. C’est un grand film populaire.

DVD E.T. l’extra-terrestre de Steven Spielberg, 1982, avec Dee Wallace, Henry Thomas, Peter Coyote, Robert MacNaughton, Drew Barrymore , Universal Pictures 2002, €8.25

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hugo Hamilton, Sang impur

hugo hamilton sang impur
Hugo Hamilton a choisi de garder son nom anglais, malgré son géniteur qui le voulait imprononçable, « à l’irlandaise ». Hugo ‘O hUrmoltaigh’ est né en 1953 à Dublin d’une mère allemande antinazie et d’un père nationaliste irlandais intégriste. Hugo Hamilton fut enfant – et il raconte. Ces dames du Fémina en furent affectées au point de lui donner leur Prix étranger en 2004.

Le livre est émouvant, très « tendance » par son apparence pipol et ses mots simples d’un « innocent » dont l’enfance fut peu heureuse. Tout cela est fort en vogue et ne saurait qu’attendrir. De quoi faire pleurer Margot (qui de nos jours s’appelle plutôt Léa) et faire se rassurer ceux qui sont nés quelque part.

Les jeunes Hamilton – cinq gosses en tout – sont en effet « tachetés » – comme ne l’indique pas le titre français, bien meilleur en anglais : The Speckled People. Non qu’ils soient des panthères, mais ils sont écartelés entre allemand (langue maternelle), irlandais (langue paternelle imposée à la trique) et anglais (langue de la société dans laquelle ils vivent). « Nous avons un pied irlandais et un pied allemand, et un bras droit qui est anglais. Nous sommes les enfants ‘bracks’. Un pain ‘brack’ irlandais maison, truffé de raisins allemands » p.320.

Leur mère les aime dans leurs différences et les serre dans ses bras « à leur faire craquer les os » ou leur passe ses mains froides dans le cou et sur la peau nue sous la chemise « comme des maquereaux (qui) nagent vite ». Mais pour les autres, ils sont sans cesse en butte aux injures et aux coups : « nazis » pour les gamins du cru qui les tabassent, « anglicisés » pour le père tyrannique qui les punit en les frappant. Hugo : « Je suis à la fois le plus gentil et le plus culotté, elle dit, parce que c’est moi qui reçoit le plus de claques de mon père, et moi qui ait le plus de câlins de sa part à elle, pour réparer » p.89.

Je garde de ce livre une impression de malaise. Écrit simplement, comme parle un enfant, le narrateur ne juge pas. Il accumule les faits et juxtapose les points de vue des divers adultes. Il montre ainsi efficacement leur despotisme ou leur lâcheté. L’un se fait gloire de « résister » à l’occupant britannique au début des années 1960 – alors que l’autonomie de l’Eire date de 1921 et son indépendance de 1937 déjà ! L’autre reste passive, tant durant la période nazie que devant les frasques de son « seigneur et maître ».

C’est là que se mesure la « bêtise », terrain propice à ce fascisme ménager dont le gamin ne nous épargne aucune saillie. J’utilise le mot « fascisme » dans son sens général de « partisan du régime dictatorial, autoritaire ». Chez les Hamilton, il règne au sein de la famille. Car le fanatisme nationaliste ne paie plus au-dehors : les Irlandais, indépendants et restés neutres durant la Seconde Guerre Mondiale, commencent économiquement à s’en sortir. Le père se rabat alors à l’intérieur de son ménage pour y faire régner « ses règles ». Il frappe ses fils par ressentiment lorsqu’un mot d’anglais leur échappe. C’est cette prise en otages des enfants qui fait le plus mal aux lecteurs. Elle confine les garçons dans leur solitude, met en avant leur étrangeté de « demi Boches » habillés allemand en bas et irlandais en haut.

irish boy

L’adulte est un sectaire, un velléitaire qui aime user d’autorité. D’abord instituteur, devenu ingénieur, beau discoureur pour enflammer la nation, il est au fond un raté.

Tout foire de ce qu’il entreprend parce qu’il est persuadé d’avoir tout seul raison contre le monde entier. Il se mêle ainsi d’importer… des crucifix en Irlande – comme s’il n’y en avait pas assez à tous les coins de pièces ! Sa « bêtise » éclate dans toute sa force le jour où il punit son aîné pour avoir simplement regardé d’autres gosses jouer en anglais ! (p.221) On a très clairement envie, à ce moment, de lui coller son poing sur la gueule.

Imagine-t-on la soi-disant éducation que reçurent de leur paternel les petits Hamilton ? Tous les enfants s’imbibent de ce que font les adultes ; ils imitent, par construction. Quand le père se conduit en imbécile, les enfants n’hésitent pas à faire les idiots. Hugo répond à la trique paternelle par une gifle à la maîtresse, et aux claquements de portes agacés du père par des jets de purée sur tous les murs et le plafond (p.150).

Toute la misère de l’intolérance se lit dans l’existence de ce pauvre type : « Il ne voulait pas que quelqu’un d’autre sache plus de choses sur l’Allemagne que lui, ou lise plus de livres que lui (…) Mon père n’aimait pas que ma mère lise des livres, s’il ne les avait pas d’abord lus lui-même. Il n’aimait pas non plus qu’elle soit amie avec les gens des magasins, qu’elle aille à des matinées-café pour récolter les idées des autres – non, il fallait seulement des idées catholiques. Il avait peur qu’après elle ne l’écoute plus » p.230. Un vrai islamiste intégriste, ce catholique bon teint. D’ailleurs, il a failli devenir prêtre, comme son frère ; on ne l’apprend que p.248. Peut-être aurait-il mieux fait ? Il aurait pu ainsi, sans aucune responsabilité familiale, donner ses conseils avec toute l’autorité bien connue de celui qui sait mieux que vous-même sans jamais l’avoir expérimenté ce qu’il vous faut à vous.

Mais les enfants se rendent compte en observant les adultes : au fond, il ne « savait pas grand-chose » (p.291). L’intégrisme, le nationalisme, le fanatisme, cela naît toujours du vide personnel : quand on n’est rien, on a besoin de tuteurs – et moins on est sûr, plus fort on affirme ! « Les gens apprennent à se détester, parce qu’ils ont peur de l’extinction. A l’école, si vous n’avez pas de chewing-gum à partager, on vous traite de Juif. Les Britanniques, on les appelle les Brits ; les Irlandais, les Paddies ; et les Allemands, les Boches » (p.313). L’intolérance et la bêtise adulte s’amplifient toujours dans la cour d’école.

Le père perdra « la guerre des langues » parce qu’il est aussi bête que cet empereur romain qui faisait fouetter la mer : on ne va pas contre les usages d’une société tout entière. Son intransigeance pousse ses fils à se rebeller dès 12 ans. « Ma mère dit que la colère enlaidit les perdants et les prive de leurs moyens. Personne ne veut être un perdant. Personne ne veut rester en gare avec une valise pleine de colère impuissante » (p.316). Et les abeilles, insectes divins, que le père s’est mis en tête de dompter chez lui, joueront le rôle de ces Érinyes de la tragédie. « Peut-être que mon père n’était pas destiné à l’apiculture. Peut-être qu’il n’était pas assez calme pour être un père » (p.323). Ainsi passe la justice de Dieu…

Il faut faire la part de l’époque, ce début des années 60 resté autoritaire depuis la « brutalisation » de la Première guerre mondiale. Mais cette chronique faussement naïve du fascisme ordinaire, qui gîte chez tous les aigris, les intolérants, les déclassés, les pas finis, nous en apprend beaucoup sur l’être humain. Sur sa capacité incommensurable de « bêtise ». Le nationalisme des imbéciles rend les médiocres heureux d’être bourreaux – et ce sont toujours les enfants qui trinquent.

Devenu adulte, l’auteur a choisi de vivre en Allemagne, d’où il écrit actuellement.

Hugo Hamilton, Sang impur, 2003, poche Points 2007, 336 pages, €7.40

Catégories : Irlande, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

theo kosma en attendant d etre grande 1 vetue de regards

Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Flamboyant automne à Paris

L’automne flamboie à Paris en ce moment.

palais du luxembourg automne paris

Les arbres s’effritent en rideau orangé.

rideau de feuilles paris luxembourg automne

Les feuilles font comme une neige dorée sur le sol.

neige doree paris luxembourg automne

Les kids jouent avec joie dans cet or odorant.

gamin paris luxembourg automne

Le temps est bon, il fait presque chaud, en tout cas les cols s’ouvrent largement.

chaleur automne gamin paris luxembourg

Les adultes lisent au soleil.

automne paris luxembourg

La lumière d’or se filtre par les feuilles.

feuilles paris luxembourg automne

Les arbres en sont tout colorés, jetant leurs derniers feux.

feuilles de marronnier paris automne

Jouer tant qu’il en est encore temps.

kid paris luxembourg automne

Se reposer dehors, à deux sur les bancs.

paris jardin du luxembourg automne

 

Catégories : Paris | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Sans la confiance rien n’est possible

Imaginez la méfiance généralisée : aucun échange n’est réalisable, ni désiré. Ni échanges affectifs, ni échanges d’idées, ni échanges de marchandises. Cette analyse est valable dans de nombreux domaines :

  • en psychologie, pour les enfants comme pour les adultes : pourquoi aller vers les autres si « personne ne m’aime » ? Pourquoi rester en couple ? Élever des enfants ? Pourquoi écouter ce que disent mes collègues si personne ne m’écoute, moi aussi ? Pourquoi donner aux autres si on ne me donne jamais rien ?
  • en économie : pourquoi investir si la demande n’est pas là ? Pourquoi dépenser si le chômage menace et la retraite remise en cause ? Pourquoi sortir et voyager si l’on craint des attentats ou l’insécurité ?
  • en culture : pourquoi « se prendre la tête » avec des idées puisque personne n’écoute personne et que chacun est persuadé qu’il a tout seul raison ? Pourquoi lire, pourquoi payer la musique et les films, pourquoi réfléchir puisque le « moi-je » règne en maître ? Pourquoi ne pas tout simplement préférer le divertissement « commercial » (on n’est pas obligé d’acheter) au classique « culturel » ?
  • en science : les « nouveautés » (manipulations génétiques, robots, OGM, additifs alimentaires, nanotechnologies) inquiètent, on en revient à la tradition : conservatisme, moralité, souci du bilan de la recherche, principe « de précaution » ;
  • en diplomatie : pourquoi faire confiance à des inspections si l’on croit son adversaire rusé et menteur ? Pourquoi être aimable avec ses alliés si les opinions publiques et les « petites phrases » des dirigeants sont autant de critiques ? Pourquoi chercher « la paix » quand les activistes ne veulent qu’en découdre ?
  • à l’international : peut-on faire confiance au « Machin » – description de l’ONU par le général de Gaulle – quand il fait la preuve régulière de son inefficacité ? Peut-on se fier au « contrôle » de l’atome civil par une agence internationale quand on constate la prolifération des Bombes un peu partout ? Peut-on « faire la guerre en dentelles » contre des réseaux fanatiques largement financés et pouvant disposer d’armes de destruction massive ? Peut-on travailler efficacement avec ses « alliés » lorsque ceux-ci sont pris la main dans le sac des écoutes de tous les dirigeants ?

La défiance n’incite pas à bâtir pour l’avenir mais à se replier sur soi. Pourquoi ? Parce que l’homme est un être mimétique, comme l’a montré René Girard. L’enfant, comme l’adulte imite les autres. C’est un principe bien connu du bouddhisme, comme des séminaires de vente ou de sécurité, que votre propre attitude influence celle de votre interlocuteur. Selon les leçons de l’économie expérimentale, sanctionnées par (ce qu’il est convenu d’appeler) le Prix Nobel, les boursiers eux-mêmes ne déterminent pas leurs choix d’investissement à partir d’une estimation « fondamentale » (calculable, rationnelle) mais en fonction… de ce que font les autres. A tout moment, le prix ne fait qu’exprimer la manière dont les agents se représentent l’opinion du marché et ses évolutions futures. Ce qui explique à la fois les bulles spéculatives et les atonies durables : convention et mimétisme engendrent une rationalité « autoréférentielle ».

trois gamins

Tout système humain a pour base la confiance, le système libéral plus qu’un autre puisqu’il laisse les individus relativement autonomes par rapport à la religion, à l’État, aux mœurs, aux produits de consommation. Ce pourquoi monte l’individualisme avec la démocratie, et la nudité avec l’individualisme : rien à cacher, transparence totale. L’originalité du capitalisme est de monétiser tout échange et de rendre ainsi très fluide la circulation des biens et services. La monnaie est une mesure abstraite extrêmement liquide qui permet d’acquérir ou de céder sur un marché nombre de choses, y compris des parts d’entreprises. Monnaie et actions ne sont pas des biens réels mais des substituts symboliques : il faut y croire pour avoir confiance dans ce qu’ils représentent. C’est pourquoi inflation et dévaluation font fuir la monnaie, scandales et krachs font fuir les actions.

La méfiance engendre la radicalisation idéologique, on l’a amplement vu dans les années 1930, à la suite des rancœurs de la guerre de 14 et de la crise économique et financière de 29. Dans chaque pays, la tentation est grande d’en revenir à la tradition et à la bonne conscience identitaire :

  • En 2001, les Américains ne se sont plus sentis « leaders du monde libre » mais se sont enfermés dans la revanche contre les fous de Dieu ; en 2011, ils sont sortis d’Irak – mais au prix du chaos civil et du chancre Daesh.
  • Les pays d’Europe en cours d’unification ne veulent plus s’impliquer dans des relations mondiales autres que juridiques. Le pacifisme, l’écologie, les formels droits de l’homme passant par l’ONU sont la traduction de cet isolationnisme qui a changé de camp. L’aimable universalisme affiché aujourd’hui par les Européens apparaît comme un provincialisme de privilégiés, de retraités de l’histoire, où les « bons sentiments » médiatiques tiennent lieu de politique. La pression des migrants en Méditerranée le montre à l’envi.
  • Les pays arabes forcés d’évoluer par la rue craignent la transition et deviennent plus conservateurs que jamais : Syrie, Égypte, Arabie Saoudite, Algérie, Iran.
  • La Chine joue son rôle de future grande puissance selon sa philosophie : plutôt que de débattre avec son adversaire pour tenter de le réfuter, sa tactique est de tourner cet adversaire contre un autre. En s’opposant, les deux laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et viennent d’eux-mêmes à la position « juste » – ce qui est utile aux intérêts chinois à long terme. Comment comprendre autrement « l’encouragement » chinois à la Corée du nord au moment où les États-Unis sont allés en Irak ? Ou l’échange subreptice en novembre 2002 d’uranium pakistanais contre des missiles coréens ? Ou encore le virus Saphyr parti… justement de Hongkong la veille de la remise du rapport des inspecteurs à l’ONU à la même époque ?

C’est le rôle éminent de la politique de rendre la confiance à un peuple. Rendre confiance signifie « vouloir », proposer des solutions aux questions qui se posent, organiser l’action pour l’avenir.

Rendre confiance conforte l’économie – et ce n’est PAS l’économie qui « fait » la politique, comme une vulgate marxiste mal digérée l’a laissée croire. Seule la confiance en l’avenir permet l’investissement, l’innovation et l’embauche (ce que Lionel Jospin avait réussi entre 1997 et 2000 avant de se laisser aller à la démagogie social-dépensière, ce mal socialiste).

Rendre confiance conforte le soi français dans un monde qui se globalise : quels sont nos atouts, notre rayonnement, nos apports concrets à la marche du monde. La politique, après tout, n’est-elle pas l’art d’entraîner les hommes ?

Rendre confiance conforte chacun, dans l’image de soi qu’il se forme – lui permettant l’action plutôt que le paraître, l’invention, l’innovation, la création plutôt que le miroir narcissique et le culte du moi.

Catégories : Economie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Plages du Finistère nord

Le mythe voudrait que la plage soit un endroit paisible et doux, au sable chaud sous le ciel bleu, les vaguelettes croulant tout à côté.

plage le diben
Ce n’est pas le cas des plages de Bretagne nord, où les côtes sont rudes, déchiquetées de rochers, plantées d’algues, aux marées importantes.

enfants dans les algues
Mais le sable est vaste, s’il est plus blanc que jaune, les enfants y voient un terrain de jeux sans presse.

gamins plage tahiti a carantec
Le cerf-volant y est roi, en raison du vent constant.

cerf volant plage dossenOn joue au sable, à rêver de châteaux, mais non loin des parents.

famille a la plage

L’eau, si elle ne dépasse guère les 17° au plus chaud de l’été, peut être transparente.

Gosses sous l'eau
Elle vivifie, ce qui, lorsqu’il fait vraiment chaud, incite à se tremper tout vêtu. Les filles en sortent plus érotiques.

fille chemise mouillée
Les ados en sont tout émoustillés.

coeur adolescent
Ils restent en slip du matin au soir, sauf quand le vent se lève en fin d’après-midi, ou la pluie.

ados torse nuAuquel cas il se rhabillent, mais très décolleté pour rester en liberté.

apres la plage

D’autres explorent les fonds rocheux en plongée.

retour de plongee
Ou font des environs de la plage un lieu sauvage pour jouer aux naufragés sur une île déserte.

A moins que, même par temps de pluie, ils mettent à l’eau une barque.

sur la greve st jean du doigt
Les « vraies » plages existent cependant, comme à Perros-Guirec, où les familles sont chez elles.

plage perros guirec
Garçons et adultes socialisent même au volley.

volley de plage

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Torse nu

Un internaute « bien intentionné » – et plus rigoriste que les mœurs – s’est étonné de ce que sur Google images des adolescents torse nu apparaissent en premier lorsque l’on tape « argoul » ou « argoul.com ». Je ne l’avais pas remarqué, n’utilisant que très peu le moteur de recherches américain Google. Mais c’est vrai, bien plus que les vahinés – pourtant seins nus – qui sont fort nombreuses dans les notes sur Tahiti.

argoul images google

Question : suis-je « obsédé » par les torses nus ? Réponse : pas plus qu’un autre. La cause principale en est les voyages (Cuba par exemple) parce que telle est la vie là-bas, ensuite la catégorie Mer et marins (avec la plage) où c’est la tenue évidente. Il y a aussi l’idée, en philosophie, que la jeunesse est la vie (Nietzsche : « innocence et oubli, un jeu ») ou, pour la philosophie grecque, que la nudité représente la sincérité, la transparence, l’appel au débat démocratique. Toutes ces catégories (voyages, mer et marins, politique, philo, BD) font l’objet de nombreuses notes sur ce blog. D’où peut-être l’impression de voir ressurgir les mêmes modes d’illustration, peut-être. La jeunesse dénudée (jamais au-delà de la décence admise) est un bienfait pour le regard, représentant la santé, la joie et la vie – tous les parents le savent bien. Encore qu’il faille relativiser : sur les peut-être 5000 images, combien de torses nus ? L’illusion statistique aggrave l’impression, il est nécessaire de raisonner en pourcentage et pas en absolu.

L’après mai 68 a desserré les carcans du vêtement comme des façons de vivre, valorisant chacun jusqu’en son corps, hier neutralisé dans le costume neutre (blouse à l’école, costume-cravate hommes, tailleur-jupe femmes). Sur les environ 1800 notes du blog, seules quelques-unes concernent les plages où le torse nu est roi. Il existe, certes, une pression puritaine pour voiler les femmes et les garçons (crainte du soleil, crainte du regard, crainte de la pollution), exacerbée par l’intégrisme quaker aux États-Unis, et par l’intégrisme catho, juif et islamique en Europe. De plus, les « bonnes intentions » pavent de plus en plus l’enfer de la vie en commun, à la Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » disait-il en lorgnant la poitrine opulente de l’accorte servante… Mais je ne vois pas en quoi le « torse nu » est réprimandé par la loi (française), hors du droit à l’image de chacun (ce pourquoi je floute volontairement le visage sur toute image trop récente). Quiconque se reconnaîtrait, avec des arguments réels, peut d’ailleurs me demander le retrait de l’image.

Mais il suffit de consulter les AUTRES moteurs de recherche images sur argoul pour constater que les adolescents torse nu ne sont pas mis en valeur autant que sur Google. Chacun peut y aller voir : par exemple Bing :

argoul images bing

Ou Yahoo :

argoul images yahoo

Ou le moteur français libre Qwant :

argoul images qwant

Ou d’autres moteurs moins connus mais moins pubés comme Lycos :

argoul images lycos

et Exalead :

argoul images exalead

Ou encore des moteurs qui ne traquent pas les requêtes (donc les « plus demandées ») mais la fréquence : comme Privatelee :

argoul images privatelee

Ou DuckDuckGo :

argoul images duckduckgo

Il y a donc un problème Google. Il rencontre probablement, le « nu » comme obsession de notre époque hyper-individualiste et sans repères, comme je l’ai déjà pointé dans une note humoristique : « à poil » – où j’ai même publié la photo d’une chatte ado toute nue, vous vous rendez compte ? Depuis 2014, je n’ai pas été interdit… Traquer le nu est un poncif de toute observation sur les requêtes des internautes ; ajouter le mot à toute interrogation portant sur les gens, même peu susceptibles de se montrer nu (« Hollande nu », « pape François nu », et j’en passe…) est une manie ; se poster en vidéo sur Youtube en défi et torse nu est très courant aux États-Unis (qui donnent le ton à la jeunesse) donc ailleurs. Il est probable que la majorité des internautes a moins de 20 ans, ce qui explique ce prurit sensuel de la peau et cette obsession de se mesurer aux autres, de se comparer, de les voir tels qu’ils sont en leur natureté. Internet n’est apparu dans le paysage qu’à la fin des années 1990 et seuls les 15 à 20 ans ont pu naître dedans.

Mais il y a aussi l’indistinction volontaire de la société occidentale pour tous les repères, considérés comme « fascistes » (blancs, machos, sexistes, dominateurs, coloniaux, etc.). L’enfance comme mythe d’innocence est valorisée bien au-delà de ce qu’il est réaliste, comme je l’ai pointé après d’autres dans une note. Attention ! Les « anges » des prêtres catholiques appartenaient à ce genre de mythe éthéré – et l’on a vu ce qu’il en est advenu ! Qui veut faire l’ange fait la bête, on le sait pourtant depuis Pascal, spécialiste ès catholiques. Considérer les enfants comme de vrais enfants et des adolescents comme bouleversés par la puberté (et non  pas comme des anges innocents) serait une meilleure façon de ne pas les voir en objets sexuels ou poupées affectives – mais de les regarder comme des personnalités en devenir que tout adulte, qui a passé ces caps, doit protéger et aider. Contrairement à ceux qui voudraient « revenir » aux mœurs du passé, je me suis interrogé : vraiment, « c’était mieux avant ? » Pour ma part, j’ai toujours prêté une particulière attention et une réelle affection aux enfants auxquels je me suis attachés. « On est responsable de ceux qu’on apprivoise », dit le renard au petit Prince.

J’ai aussi clairement écrit sur une note de voyage à La Havane que les relations sexuelles sans la maturité qui va avec ont de très graves conséquences pour les enfants et les trop jeunes adolescents. Telle est ma position – très claire – sur le sujet. Je n’hésite d’ailleurs jamais à mettre à la corbeille tout commentaire qui fait allusion au sexe ou contrevient à la loi. Ce pourquoi les commentaires sont et resteront modérés sur ce blog.

Mais pourquoi vous étonneriez-vous que Google – moteur de recherches traquant les métadonnées d’internautes et vivant essentiellement de publicité – évite la tentation du « plus demandé » et valorise l’ordre de ses images selon ce qui serait le plus cliqué pour faire passer la pub ? Pour comprendre le business model de Google, lire ici, et là encore.  La fréquence statistique (réelle) a alors peu de choses à voir avec le ranking marketing (profitable). Car le site d’hébergement « gratuit » du blog, WordPress, doit vivre ; pour cela, il insère en fin de certaines notes très lues des publicités que l’auteur – moi – ne voit pas, ne choisit pas et dont il ne touche pas un centime. L’obsession portée au mot « nu » fait remonter les billets si le terme y figure – quel que puisse être ce qui est raconté dans le billet. Aussi, une image illustrant parfois le texte au second degré, comme cette transgression à l’autorité, figurée par un collégien torse nu dans une classe, attire-t-elle plus de lecteurs sur le sujet « régression socialiste » que si la réflexion sur le socialisme était publiée sans aucune illustration. L’image vient en appui du texte, elle n’est pas en soi : « 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne… » Seul un regard ambigu peut y voir une incitation ambiguë, je suis désolé de le rappeler aux apprentis-censeurs un brin trop zélés.

Car il ne faut pas confondre ce qui est « le plus populaire » dans les classements Google et ce qui est « effectivement publié ».  Quiconque suit le blog constate très vite que ni l’adolescence, ni le nu, ni la sexualité, ne sont les thèmes favoris sur argoul.com. « Sauter » sur ces images comme si elles représentaient la majorité des images montre combien le regard peut être orienté, guidé peut-être par des désirs inavoués, vaguement pervers. La poutre se moque volontiers de la paille, si celle-ci est perçue dans l’œil du voisin. Un article de conseils sur la façon de rechercher sur moteur donne sa conclusion : « La réussite/pertinence de la recherche survient quand l’Intelligence de celui qui interroge le moteur rencontre l’intelligence de ceux qui l’ont conçu ». Cherchez la rage, vous trouverez forcément un chien.

Mais quiconque tape « web » au lieu d' »images » trouve sans peine les « catégories les plus lues » : Stevenson, Le Clézio, Bretagne, Cannabis (hum ?) et Polynésie. Quiconque prend la peine de chercher sur ce blog trouve très vite les notes publiées – honnêtement, à partir des statistiques WordPress – sur les requêtes moteurs qui aboutissent à argoul.com Dans la dernière, depuis l’origine, « 28 435 concernent les vahinés, les filles nues ou les seins ; 4 631 seulement concernent les garçons, ados torse nu principalement ». Mais la « zone euro » est par exemple plus demandée que les torses nus : 5479 – CQFD.

Alors, torses nus oui, sexualité non. Plus il y a de notes, plus il y a l’item « nu » – mais c’est à comparer à l’ensemble. Ne pas prendre l’arbre pour la forêt est le b-a ba du vrai chercheur. Trop nombreux sont ceux qui se content d' »impressions » immédiates au lieu de faire un effort « honnête », mais qui leur prend du temps …

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sestri Levante

La ville, ancienne sur la presqu’île en bord de mer – où les gens pouvaient se réfugier en cas d’attaque – s’est étendue vers l’intérieur ; elle compte désormais près de 19 000 habitants, appelés Sestresi. Une villa des siècles passés est trop grande pour être désormais occupée par une seule famille ; les multiples serviteurs et la ribambelle de bambini ne sont plus de mode. Avec sa façade ocre rouge aux quatre niveaux et aux cinq fenêtres, elle est devenue un hôtel de luxe, ouvert sur le port, au parc aménagé d’une piscine. De grosses berlines allemandes, suisses et autrichiennes occupent les places sous les arbres.

sestri levante hotel de luxe

Nous la visitons depuis la rue du bord de mer. Son entrée est marquée par une cheminée monumentale à foyer de fonte et entour de céramique brune, éclairée par un gigantesque lustre de fer où sont plantées des bougies électriques. Le plafond à caissons est peint de scènes mythologiques arborant force nus musculeux. Des statues de bronze sur guéridons présentent un cavalier nu tenant trident et une femme nue aux seins pommés tenant une pomme. Dans le parc, un putto culotté verse de l’eau dans une gueule de poisson, ajoutant du frais à l’ombre propice des grands arbres.

sestri levante hotel de luxe cheminee

Les rues de Sestri sont étroites pour contrer la chaleur, mais aussi par tradition contre les pirates barbaresques sur la côte durant des siècles. On imagine mal aujourd’hui la crainte de toute voile sur la mer pour les habitants d’alors. Les gamins qui jouent à cette heure ci sans souci sur le sable étaient promptement razziés pour être vendus comme esclaves sexuels ou petits serviteurs ; les femmes se terraient de peur d’être enlevées pour les harems ou les bordels. Le barbaresque considérait tous les non-croyants en sa religion Unique comme du bétail bon à tous usages. Malgré notre « degré de civilisation », n’est-ce pas ce qui revient dans les zones livrées aux croyants les plus fanatiques, entre Syrie et Irak ? Les xénophobes racistes pour qui tout incroyant est une bête se mettent hors de l’humanité commune. Pourquoi les traiter comme s’ils étaient des nôtres ? Le film Mars Attacks a bien montré combien l’humanisme chrétien de principe était une niaiserie face aux inhumains.

sestri levante rues etroites

Les façades colorées sont ocre rouge, rose, ocre jaune, jaunes, beige, vert pâle. Certains encadrements de portes anciens, deux lions affrontés ou deux cornes d’abondance, sont faits d’ardoise, une pierre qui reluit à force de toucher, massive, brute, sombre. Une vitrine de boulangerie offre comme spécialité « les bonbons de la Vierge » ; tout ce que je peux vous dire est que ce ne sont pas des boules.

sestri levante bonbons de la vierge

Une plage très étroite, côté sud, offre son sable encombré de bateaux échoués et de parasols aux baigneurs du coin, coincés entre le flot et les maisons. L’absence de marée empêche l’inondation. Beaucoup de baigneurs avant midi, des gosses, des ados, mais aussi des adultes.

Le port de l’anse côté nord (la ville est une presqu’île qui s’avance dans la mer) est réservé aux plages d’hôtel, éclairée surtout l’après-midi, et aux clubs de canotage, kayaks et voiles. De jeunes adolescents en seuls bermudas sont en train de tirer des planches à voile de la réserve vers l’eau. Le leudo est un bateau de pêcheur traditionnel ligure dont la forme remonte au moyen âge. Le spécimen refait à neuf, échoué sur le sable et qui se visite, date de 1925 et a pour nom Nuevo Aiuto di Dio (nouvelle aide de Dieu). Navire standard attesté dans les écrits dès le 13ème siècle, il assurait couramment le commerce au 15ème.

sestri levante canoe

Un porche dans une ruelle nous permet d’accéder à un escalier qui monte sur les hauteurs. C’est le début du sentier nature de Punta Manara. Une jeune femme tenant son bébé dans les bras descend sous l’ombrage en sarouel, telle une madone de Palestine ; mais elle n’est pas du cru, elle parle étranger.

sestri levante madone

Bordés de murs enfermant des jardins sur la pente, le sentier passe par les oliveraies au sommet, avant de se perdre dans la forêt de résineux, de myrtes et de chêne-liège. Par les échancrures des feuillages, nous apercevons au loin la pointe de Portofino, au-delà de la baie du Silence. De loin, nous apercevons bien la presqu’île de Sestri Levante.

sestri levante paysage marin

Les oliviers sont bordés de filets aux mailles plus fines que ceux des pêcheurs. Ils servent à récolter les olives entre novembre et janvier. Laisser les olives à terre plus de 48 h donne un mauvais goût à l’huile, les filets permettent de les laisser suspendues. Mais l’huile vierge se presse dans les 24 h de la récolte. Pour les olives cueillies vertes, elles marinent un mois dans l’eau salée si l’eau est changée tous les jours, deux mois si l’eau n’est pas salée.

sestri levante oliviers

Un couple passe en descendant, un autre en montant. Montant l’homme pieds nus sur les cailloux ; descendant, un père et ses deux fils dont l’aîné en débardeur croit que nous parlons entre nous plusieurs langues, ne parvenant pas à reconnaître le français. Un poème d’amour d’une très jeune fille à son éphèbe s’étale au feutre sur un rocher, en italien. Le texte original donne à peu près ceci (pour autant qu’on puisse déchiffrer) : « 30/08/10 Je veux vivre avec toi. Je veux trouver tes mains qui le matin cherchent les miennes sous mes vêtements. Je veux garder ton visage irradié par le mouvement de l’amour que je ne peux toujours, par-dessus tout, ressentir sans de la peine. Je veux cuisiner tout le jour et brunir sur la table de la cuisine, tous riant de moi à faire l’amour sur la table de la cuisine. Je veux te garder, dans tes bras la nuit, toujours me sentir à la maison, sur ton cœur. J’ai envie de pleurer et de me donner à toi. Tu es à moi et je veux vivre avec toi, toujours !!! Je t’aime tellement, mon Simeon. » La conclusion un brin emphatique est celle de la Béatrice à son Dante.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sur les routes intérieures de Cuba

Ce matin au petit déjeuner les filles révisent leurs carnets de bal, évoquant leur « beau joueur de mombo » d’hier soir ou leur « danseur de salsa ». Elles ne peuvent écouter de la musique locale sans se faire inviter à danser par les locaux. Et c’est cela qu’elles aiment, plus que la musique même, ces attentions les émoustillent. Anne et Françoise sont en pointe dans ce jeu de séduction. À l’inverse, la Havraise s’ennuie, elle « tempère cet enthousiasme » et « trouve la musique d’hier monotone, le rhum infect et, pour la danse, il faut saisir » – j’ai pris note – « seuls les gens sont gentils, c’est vrai ». Le buffet offre du jus de corossol, une espèce d’anone de l’Amérique tropicale qui a le goût de fraise en un peu plus acidulé et moins parfumé, proche peut-être du goût de l’orgeat.

cuba instruments musique

Nous quittons Santiago. Le bus dépasse une bétaillère – un vieux GMC – qui sert de bus local. En sortent quelques adultes mais surtout une quarantaine d’adolescents en débardeurs trop grands et en shorts trop courts. Ce sont des écoliers mais ils ne sont pas en uniforme aujourd’hui. Sergio nous explique que, comme tous les écoliers de Cuba, ils « doivent » trois demi-journées par semaine de travail dans les plantations. Ordre du Grand Inspirateur, Roi Philosophe et Despote ; il imite les découvertes du Grand Timonier jaune. Zoé Valdès a écrit un curieux roman sur ce sujet, grandiose et sensuel, Rabelais à Cuba : « Cher premier amour » (1999, traduit chez Actes Sud).

escuela al campo cuba

Les macheteros des années soixante, après la révolution, avaient introduit le tracteur. Ils les achetaient aux pays socialistes. Mais, depuis la chute lamentable du soviétisme au début des années 90, que Sergio appelle pudiquement selon le politiquement correct local « la crise économique », les Cubains « en reviennent à la traction animale », principalement les chars à bœuf. Vive la révolution, vecteur du Progrès humain !

Le même plan de canne donne huit récoltes, à condition de laisser à chaque coupe un morceau de la tige pour qu’elle repousse. Dans les zones vallonnées, la coupe est humaine, à l’aide de la machette ; en plaine on utilise « des machines combinées ». Mais comme plus aucune pièce de rechange ne vient d’URSS (et que les Cubains n’ont même pas eu l’idée de fabriquer ces machines vitales pour l’industrie sous licence), une certaine Association des Innovateurs est chargée de pallier la bêtise bureaucratique du régime en imaginant l’usinage des pièces ou des solutions de remplacement.

tracteur de cuba

En 1986, à la mort du vieux Brejnev, 86% des échanges de Cuba se faisaient avec les pays de l’Est. Aucune prévision n’avait été faite en cas de chute du régime soviétique qui donnait pourtant des signes d’usure évidents, ne serait-ce que biologique ! Et pourtant, aujourd’hui encore, 43% des exportations sont le sucre et les dérivés de canne – mais aussi du pétrole « réexporté » du Venezuela en « aide économique » ! La Russie ne représente quasiment plus rien pour les exportations, le Canada arrivant en tête avec 16%, la Chine est montée à 15%, le Venezuela (« pays frère » en socialisme bureaucratique et despotique…) à 14% et l’Espagne reste à 8%. Les importations (le double des exportations) concernent surtout le pétrole, l’alimentaire (eh oui ! le socialisme reste incapable de nourrir correctement sa population), les machines et la chimie. Rien d’étonnant à ce qu’elles proviennent surtout du Venezuela pour 38%, de la Chine pour 12%, de l’Espagne pour 9%, du Brésil pour 5% et un peu du Canada  à 4%. La dette extérieure représente 25 milliards de dollars à fin 2014… Et la balance commerciale reste obstinément déficitaire de 1 milliard de dollars par an.

Nous croisons des HLM à la campagne, laides barres collectivistes en pleins champs. Ce sont des habitations qui regroupent les paysans des coopératives. D’autres sont logés dans des cabanes en béton, deux pièces en rez-de-chaussée perdues au milieu de nulle part, pour être près des plantations. Le travail prime sur tout, encore plus lorsque la bureaucratie n’a rien à faire de la productivité. Aux travailleurs, alors de trimer encore plus pour compenser l’incurie. C’est cela le progrès socialiste, toujours, la fausse « réconciliation de l’homme avec sa nature » dans la pauvreté. Les enfants qui ne sont pas à l’école jouent presque nus autour de ces baraques, n’ayant pour tous copains que leurs pairs alentour. Ils ont le corps vif et souple comme les cannes, la peau dorée comme le rhum vu dans le soleil. Je souhaite à ces petits une vie meilleure que celle que la castration castriste leur a pour l’instant préparée. Des magasins « de stimulation » permettent aux travailleurs « méritants » d’acheter en pesos des produits vendus habituellement dans les magasins en dollars. La caste partisane distribue ainsi des bons points comme chez nous les maîtres d’école du passé.

gamin foot cuba

Sur le bord de la route, des paysannes tentent d’arrêter notre bus pour qu’il les transporte un bout de chemin. Elles font cela avec le bras tendu. Mais « la responsabilité du transporteur officiel serait engagée », selon Sergio, et « ce n’est pas possible ». Le chauffeur fait alors un geste de refus de la main, paume vers le haut et doigts serrés, comme on signifie chez nous que l’on a « les boules ».

Nous passons Santa Rita et son marbre qui s’exporte partout en Europe et au Canada. Nous entrons dans la province de Granma, du nom du yacht à moteur de Fidel Castro, lorsqu’il a envahi son île depuis le Mexique. Passe un bus orange au gros museau marqué « écoliers » en français. C’est un don du Québec aux transports cubains. La révolution, quarante ans plus tard, vit encore de la charité du monde.

santa rita

Un troupeau de vaches traverse la route. Encore une information instructive de Sergio : à Cuba, on a voulu avoir le beurre et la viande en même temps (je traduis : faire du productivisme révolutionnaire – que la volonté soit et la nature suivra !). On a donc importé à grands frais des croisements de vaches Holstein. Las ! Ces bêtes merveilleuses nécessitent une nourriture adaptée que Cuba ne saurait posséder. Il faut donc importer des tourteaux spéciaux pour bétail d’Europe de l’Est. Quand « l’événement » est intervenu (restons dans l’hypocrisie « correcte) les Holstein n’avaient plus rien à ruminer ! Il a fallu abattre une partie du cheptel pour en revenir aux bonnes vieilles vaches adaptées au pays – donc rationner la viande pour le peuple : une demi-livre par personne et par mois, payable en pesos. Les privilégiés ont accès au bœuf en dollar, mais aux prix mondiaux, 6$ le kilo, un demi-mois de salaire moyen en équivalent pesos convertible. Les peines pour abattage clandestin ont augmenté dès 1996, toujours aux dires de Sergio, de 15 à 25 ans de prison aujourd’hui. Toujours la stupidité idéologique qui fait fi de la nature au profit de la « volonté », la conviction marxiste que « la technique permet de dominer la nature » (lettre de Che Guevara à ses enfants). Et toujours la volonté de contrôle politique sur toute économie, qui aboutit à l’inévitable incurie bureaucratique qui fabrique des usines à gaz clientélistes pour la production.

Et le peuple, en bout de chaîne, qui subit tout cela au nom des Principes !

paysan cuba

Il est vrai que, depuis 1959 au pouvoir, jamais une seule fois élu directement (mais par l’élite d’une assemblée à sa botte, à 100% communiste, où il toujours des suffrages à 100% !), Fidel Castro apparaît pire que Brejnev et Mao dans sa collection de pouvoirs : président de la République, président du Conseil d’État, président du Conseil des ministres, premier Secrétaire du Parti communiste et Commandant en chef des armées, il cumule tout. Il confond entre ses vastes pognes tous les pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires et idéologiques ! Sans parler de son népotisme familial et de sa réputation de Macho en chef. Il se veut Père de la religion – laïque de gauche. Il est tourné vers l’Esprit Saint José Marti et a pour Fils Che Guevara, guérillero christique, assassiné par les Philistins. Tout cela transpirait du musée de la Moncada, où le conformisme pontifiant se doit d’édifier les foules. Depuis sa « maladie », il a laissé les rênes – mais à son frère Raul, à la fois Président, général et chef du gouvernement – lui aussi « élu » avec 100% des voix en 2013. Le fameux vote obligatoire cher à Bartolone montre à Cuba son vra visage socialiste : contrôler qui donne sa voix à qui.

fidel castro che guevara

Sur des panneaux le long de la voie est indiqué par endroit : « l’alcool tue » et le dessin figure une bouteille de rhum couchée, lâchant son bouchon comme une balle. La vitesse est officiellement limitée sur la route à 100 km/h et en ville à 50. Des guérites fixes de la police, le long de la route, contrôlent le trafic et le respect de la vitesse – sans doute à l’estime car les radars sont un luxe. Mais seules les voitures neuves, importées (donc réservées aux pontes du régime, privilégiés qui ne sauraient payer d’amendes) peuvent atteindre ces vitesses… L’interdiction est donc encore pour la seule façade « morale ».

Sergio nous raconte la vie quotidienne sous le socialisme. Depuis 1994, le marché a fait irruption à Cuba, tout comme un bigorneau perfore la coquille d’une huître pour la gober. Le bouleversement est déchirant. L’austérité révolutionnaire est remise en cause par les frottements permanents du tourisme, l’ouverture vers l’ailleurs, l’attrait du fric, l’apprentissage du service et du commerce. Il faut réinventer par exemple le taxi en tant que travailleur indépendant, faute de pièces pour entretenir à prix raisonnable la vieille flotte de bus hongrois. C’est pourquoi nous voyons tant de travailleurs faire du stop au bord de la route en agitant des billets pour appâter les chauffeurs.

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sexe, rhum et cochon de Cuba

À l’arrivée au stade, une voiture de location recueille trois Italiens d’âge mûr, dont les adolescents en vélo qui baguenaudent alentour nous disent qu’ils viennent de se faire une ou deux putes. Cela les faite plutôt rire, ces ados ; ils n’ont pas l’austérité protestante de nos contrées coincées où baiser pour de l’argent est le péché absolu. Ils aiment l’amour, le faire, le voir et, si la femme se fait payer en plus, c’est tout bénéfice. Mais Françoise (qui ne comprend pas l’espagnol) réagit aux quelques bribes qu’elle perçoit de la traduction raccourcie de Philippe et elle se lance tel Don Quichotte contre les moulins. « Quoi ! salauds, salopo » (néologisme inventé pour la circonstance car Françoise ne parle pas plus italien qu’espagnol), « vous, pas honte ? baiser comme ça ? baisar ! » Nous rigolons ouvertement de cette morale militante (en langage « petit nègre » d’un air supérieur foutrement colon !), de ce féminisme décalé, de cette clownerie de gauche bobo. Entre adultes consentants, l’amour, même vénal, est une affaire de contrat, pas de morale publique. Mais allez faire comprendre cela à une fonctionnaire d’État socialiste en pleine psychanalyse !

fille bien roulee cuba

Le bus nous reconduit à l’hôtel en passant dans les vieux quartiers où nous revoyons une fois de plus les filles jeunes, bien moulées dans leurs boléros colorés, et les gosses caramels qui se sont mis à l’aise pour jouer après l’école. Toni nous quitte pour rejoindre sa belle, à qui il a fait en passant signe qu’il allait lui téléphoner sous peu. Encore un que l’amour va tenir occupé ce soir. Françoise, dans cette ambiance si sensuelle, se sentirait-elle frustrée ?

Si les adultes connaissent des sacrifices, la Perle des Antilles (petit nom de Cuba) semble bien être le paradis des enfants. Bien nourris, convenablement soignés, éduqués, ils vont sans guère de contraintes, ni vestimentaires, ni du qu’en-dira-t-on. Ils sont presque tout le jour les pieds nus et jouent sans chemise avec leurs frères et leurs copains. Dans cette atmosphère, même l’école intéresse leur curiosité. Ce n’est que l’âge venant qu’ils se font embrigader et vêtir au-delà du minimum. Dès 14 ans, nombre d’entre eux travaillent, surtout dans les campagnes. Même si cela leur donne une autonomie bienvenue à cet âge d’affirmation, et l’impression d’être utiles, le travail est quand même une contrainte. On les sent curieux de connaître le monde extérieur et la modernité, qui ne sont pas le diable de la propagande télévisée officielle, ils le sentent bien. Cette curiosité vivante, on la sent peu chez les adultes, plus méfiants, plus endoctrinés, moins formés peut-être – ou seulement résignés.

ecoliers torse nu cuba

Le rendez-vous est à 19h au bar pour un daiquiri fait de rhum (5cl), de jus de citron vert (1/2) et de glace pilée. On peut raffiner en ajoutant deux boules de glace au citron pour le moelleux de la crème. Certain ajoutent un trait de marasquin. Nous goûtons aussi le mojito qui est fait autrement. Prenez du rhum, toujours la même dose standard, 5cl, 1 trait de sucre de canne liquide le jus d’1/2 citron vert, un brin de menthe à écraser contre le verre, 25cl d’eau gazeuse et quelques glaçons. C’est meilleur. Je préfère le mojito au daiquiri, mais cela dépend de la température extérieure ! En revanche, je n’aime pas trop le cuba libre, 5cl de rhum et 25cl de cola avec glaçons : trop sucré pour moi.

daikiri de cuba mojito de cuba

Nous partons vers 20h pour le Rancho Toa, un restaurant chic à quelques kilomètres de la ville. La rivière Toa a le plus haut débit de Cuba, serine Sergio dans son micro. Nous sommes seuls en « salle » ; je mets ce mot entre guillemets car, sauf sur un côté, les murs n’existent pas. La nature est là, les arbres, les plantes, immédiats, température oblige. Et les moustiques s’en donnent à trompe joie. Nous sommes placés à la table principale pour les groupes, faite de planches brutes. Nous sommes assis sur des bancs de rondins à dossier. Tout cela est révolutionnaire et cow-boy à la fois, ce mélange constant de socialisme et d’Amérique qui fait la contradiction cubaine. Nous est servie une soupe épaisse de porc aux bananes, en calebasse. Puis le cochon lui-même, grillé à la broche, un long bâton enfilé de la barbe jusqu’au cul – ce qui a donné le mot « barbecue » qui vient des boucaniers. La viande est accompagnée de riz (importé du Vietnam car Cuba n’en produit pas assez pour l’avidité de ses habitants), de beignets de bananes plantains et de salade de tomates et laitue. Chacun va se servir à l’étal du cuisinier, un Noir gras qui, en bon spécialiste culinaire, connaît un peu de français. Le cochon, jeune, est tendre et goûteux (je ne parle pas du cuisinier mais de la bête embrochée !). C’est un met de luxe que nous avons là pour les normes cubaines ! Pas de dessert, invention trop occidentale, mais un café parfumé local.

Malgré la joie de cette nourriture bien choisie et bien préparée, toute conversation a été gâchée par les sempiternels musiciens qui viennent vous assourdir jusque dans votre assiette. Ils sont sept, jouent des airs « urbains » archiconnus qui deviennent des scies à touristes comme « Guantanamera » et « Siempre comandante, Che Guevara ». Les neufs dixièmes des touristes sont assez idiots pour être béatement heureux des rythmes en scie à leurs oreilles. Cela les empêche de penser. Moi, je m’emmerde. Les neuf dixièmes des touristes sont ravis qu’on vienne les tirer de la table pour se trémousser (peut-on appeler ça danser, sans rien connaître des rythmes ni des pas locaux ?). Moi, ça me gonfle. La gaieté factice n’a jamais été mon fort. Je prise plus la conversation des esprits à table que la danse du ventre. Et la chasse aux dollars continue. Les musiciens nous ennuient, mais il est « de bon ton » de les rémunérer. Les dix dollars chacun de la cagnotte créée hier soir pour régler pourboires et boissons collectives sont presque bouffés. Il s’agit ici de chasser le dollar où qu’il se trouve. Le touriste est un citron qui doit être pressé sous des airs avenants. On le prend par le gosier, par le sentiment, par la bienséance ou par la queue, peu importe. Les capitalistes doivent payer pour exister, n’est-ce pas dans la propagande ?

cochon de cuba

Nous rentrons vers 22h. Se déchaîne encore à l’hôtel l’animation des danseurs et danseuses salariés. Mais le vent est resté fort ce soir, et les mâles qui se trémoussent ont cette fois enfilé le tee-shirt qu’ils avaient quitté les soirs précédents pour s’exhiber devant les spectateurs dans une parodie de Loft Story showisée à l’américaine. Une vingtaine d’Américains justement, avachis, contemplent la viande très moussante qui se fait mousser sous leurs yeux. Ils paraissent abrutis et je ne sais si c’est l’effet du rhum traîtreusement avalé dans des cocktails sans force apparente ou si c’est l’effet hypnotique de la sono bien trop forte. Je ne les plains pas, chacun prend son plaisir où il le trouve. Mais j’avoue que ce plaisir à l’américaine n’est pas de ceux qui me sont bienvenus.

Quand la musique se tait, quelque part dans la soirée, on entend crisser les palmes et déferler les vagues. À mes oreilles, c’est quand même autre chose !

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxime Chattam, Le 5ème Règne

maxime chattam le 5e regne
La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie, ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié là son premier roman. L’édition Pocket en est une réédition, après son succès sur les tueurs en série. « Le 5ème règne » a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans « Ça » comme de l’Allemand Michael Ende dans « L’Histoire sans fin » publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans « L’histoire sans fin » ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents du « 5ème règne ».

atreyu noah hathaway 12 ans

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis, propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, “tétons fendus dans la longueur” et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais salutaire catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 520 pages, €7.70

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nick Hornby, A propos d’un gamin

nick hornby a propos d un gamin 10 18
Autobiographique ? Le jeune Nicholas Hornby, lorsqu’il avait 11 ans, a vu ses parents divorcer. Hornby a écrit aussi sur le foot, la pop, la dépression, les relations humaines, notamment sur les adolescents. Il s’est marié deux fois et n’a eu que des fils ; il n’en avait encore qu’un seul – autiste – lorsqu’il écrit en 1998 About a Boy.

Nous sommes au début des années 1990 et Will est un solitaire rentier de 36 ans. Il s’est créé une bulle et des occupations routinières comme aller au pub, lire des revues branchées et regarder des films en vidéos. Pour mettre un peu de sel dans ses rencontres, il s’inscrit à une association de parents divorcés et s’invente un fils de deux ans. C’est dans ces circonstances compliquées qu’il fait la connaissance de Markus, 12 ans, cet âge où l’enfance se perd avant que n’explose l’adolescence. Markus n’est pas rebelle, ni geignard ; il observe, logique, et se demande quoi faire lorsque les adultes censés s’occuper de lui défaillent.

Les deux se cherchent, inaccomplis, solitaires. Markus est mal attifé, mal coiffé, mal intégré dans sa nouvelle école de Londres. On le prend pour un looser puisqu’il n’aime ni le foot ni les chanteurs à la mode des autres gamins. Des tortionnaires se font les muscles sur sa personne, piquent ses lunettes, se moquent de lui – façon d’exister et de s’affirmer.

Un jour, Will est en pique-nique avec les parents divorcés et doit broder sur l’absence de non fils inventé. Markus, le gamin d’une adhérente, lance des morceaux de baguette aux canards. Brusquement, il en tue un. On ne sait pourquoi, la bête coule – humour anglais de l’absurde. Le gardien croit que Markus est le fils de Will. Au soir de ce Jour du canard mort, la mère de Markus fait une tentative de suicide et Will assiste le gamin avec l’amie de sa mère. Ce coup double en un seul jour, est-ce le déclic ? Will considère autrement le gosse et Markus crée un lien avec l’adulte.

Obstiné, il va rompre la glace de solitude confortable de l’homme pour, chaque fin d’après-midi, aller le titiller à l’heure du thé qui coïncide – miracle anglais quotidien – avec la sortie de l’école. La conversation a du mal au début, puis s’engage ; Markus découvre qu’il existe d’autres adultes plus normaux que sa déjantée de mère, ex-hippie végétarienne qui enseigne la thérapie musicale… et que son père geignard qui l’a largué sans remord pour rester exilé à Cambridge où sa principale occupation est de tomber du rebord d’une fenêtre.

Le roman a du mal à démarrer car chacun est dans sa bulle d’individualisme tellement années 80 (notre génération Mitterrand). Puis les liens se tissent, sans en avoir l’air, jusqu’à former « une pyramide » de contacts mutuels et d’entraide, juste pour ne plus jamais être seuls. « Tu n’as pas tout inventé à propos de Markus. Tu es concerné, tu fais attention à lui, tu le comprends, tu t’inquiètes pour lui… », dit à Will sa nouvelle petite amie Rachel (p.241). Car Will n’est pas pédophile – précaution de l’auteur contre les préjugés du temps. Est-ce de l’amour filial ? Ou le début d’un lien plus vaste et moins fort, quelque chose comme la bienveillance envers un proche et les proches de ce proche ? « Il avait organisé toute sa vie de façon à ce que les problèmes de personne ne deviennent les siens, et à présent les problèmes de chacun devenaient les siens, et il n’avait de solution pour aucun » p.277.

hugh grant pour un garcon dvd

Pas grave. Le simple fait d’exister avec les autres et pour eux, en interactions, suffit pour que chacun trouve sa place en ce monde et dans cette société. Markus, 12 ans, devient ami avec Ellie, 15 ans, folle de Kurt Cobain ; Will devient ami avec Rachel et avec Fiona, la mère de Markus qui, lui, devient plus ou moins ami avec Alistair – dit Ali – le fils de Rachel… Ils se tiennent chaud, ils s’épaulent et n’ont pas besoin de ces grands sentiments gênants pour un Anglais moyen encore englué profond dans le puritanisme victorien.

Le véritable héros de l’histoire est Markus, ni enfant ni ado, qui va mûrir de trois ans en quelques mois, et entraîner avec lui la kyrielle d’adultes immatures chargé par les conventions sociales de veiller sur lui. « C’était un gamin compliqué et bizarre et tout ça, mais il avait ce truc pour créer des ponts où qu’il aille, et très peu d’adultes étaient capables de parvenir à ça » p.295. Les monomaniaques sortent de leur coquille, les familles déglinguées retrouvent un semblant de communauté. C’est drôle, émouvant, profond. Une réflexion existentielle sur le passage à l’adolescence, sur la paternité, sur le fardeau des mères, sur la société soi-disant « libérée » des années post-68, mais enserrée dans tout un tas de préjugés, manies et hystéries.

Hugh Grant a créé un beau rôle en endossant la défroque de Will, dans le film sorti en 2002. J’avais lu le roman avant d’aller voir le film ; puis j’ai relu le livre. Les deux se complètent sans fusionner. L’écrit est plus grave que l’imagier, mais l’acteur en beau spécimen de mâle anglais hétéro montre sa vulnérabilité touchante. Pour un gamin.

Nick Hornby, A propos d’un gamin (About a Boy), 1998, 10-18 2010, 317 pages, €7.50
Film DVD Pour un garçon, réalisation et acteur principal Hugh Grant, 2003, Studiocanal, €11.70

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gens de Kiev

Le ciel est gris et une pluie fine se met à tomber qui ne nous lâchera pas. Fleurissent les champignons des parapluies sur les larges trottoirs. Ils marquent tous une femme ; les mâles vont sans, les jeunes en tee-shirts ou débardeurs, les mûrs en imper respectable et étouffant. Nous allons vers l’église Saint-André pour la beauté du site, même dans le gris nuage. Et pour ses stands de souvenirs, disent les mauvaises langues. La rue qui descend voit restaurer les vieux bâtiments. Le quartier sera fort joli, comme à Vienne, quand il sera remis à neuf dans le style.

kiev jeunes garcons
La rue descend jusqu’aux avenues avenantes où déambule funambule la jeunesse, dansant sur ses baskets, aussi peu vêtue que s’il faisait plein soleil. On vit « à la russe », arborant sans complexe cette virilité prolétarienne qui subsiste après le communisme dans les comportements des mâles de 5 à 75 ans.

homme femme enfant ukraine

Les femmes se préoccupent plus de leur toilette et de leur teint, elles ont quitté les comportements hommasses en vigueur au temps soviétique. Les hommes, au contraire, ont le conservatisme des mœurs. Nous le constaterons très vite, les Ukrainiennes sont particulièrement férues de mode et de vêtements. Sevrées par l’idéologie communiste qui voulait les femmes masculines et travailleuses, elles ne furent sitôt libérées de ces mœurs médiévales et munies d’un viatique dû à leur salaire libéral, qu’elles se sont précipitées pour acheter robes, chaussures, maquillage et parfums. Exister, c’est être belle – ici surtout. Pas de tee-shirt informe, de jean boudinant ni de baskets prolo : des hauts talons pour cambrer le mollet, des robes ajustées pour mettre en valeur la silhouette et une coiffure apprêtée qui n’a rien à voir avec ces choucroutes oxygénées des « coiffeuses » qui se prennent chez nous pour des stars. A Kiev particulièrement, et surtout le dimanche, être bien habillé tient du rituel.

kiev musculation proletarienne
Les hommes sont moins touchés par cet engouement pour la mode, sauf les jeunes branchés peut-être. Les petits garçons peuvent avoir l’air de poupées lors des mariages mais, dans le civil, ils sont habillés dans l’usable puisqu’ils ne cessent de grandir et de s’agiter dans les parcs, ce que leur mère encourage pour les muscler et les rendre beaux en faire-valoir. Plus âgés, ils prennent un peu des mœurs américaines, délaissant le saisonnier pour le confortable « vu à la télé » dans les séries globish qui devient signe international d’appartenance. Nous sommes à la capitale, dans les quartiers centraux plutôt chics.

kiev adolescents
Dès que nous prenons le métro ou nous éloignons du centre, nous retrouvons la vêture populaire. Là, pas de frénésie pour « les marques », nous ne sommes pas dans nos banlieues frime. Y règne plutôt l’imitation des majeurs, les gars du populaire se voulant adultes avant l’âge pour s’émanciper. Les grands, justement, font peu de cas du vêtement, affectant ce reste de « grossièreté prolétarienne » qui était l’apanage du stalinisme, des biens-vus du Pouvoir à l’époque soviétique. Il fallait marquer la rupture révolutionnaire : ne pas s’habiller en aristos, ne pas singer les manières bourgeoises, être brut de décoffrage tout entier orienté vers la Réalisation. Les fournées de nouveaux militants, entrés dans le Parti avec l’aide de Staline (secrétaire à l’Organisation), ont assis le pouvoir du « Petit Père des Peuples ».

ukraine virilite proletarienne
Volontiers conservateurs, plus que les femmes, les hommes d’Ukraine paraissent un peu machos, dans le rôle traditionnel que la religion orthodoxe (qui a pris le relais du communisme) leur a d’ailleurs rendus. Car tous, ou presque tous, du plus petit au plus mûr, arborent fièrement la croix d’or au cou. Ce signe ostentatoire, puisqu’interdit à l’époque soviétique, marque clairement la rupture avec « le communisme ». Même dans les endroits climatisés où chute la température, même dans les montagnes où les degrés sont bas, les jeunes hommes ouvrent leur chemise assez pour montrer sur leur gorge nue la croix de leur baptême, signe d’appartenance orthodoxe, signe de nationalité, signe qu’ils sont sortis de l’arriération socialiste. Depuis l’étranger, cette ostentation est touchante comme toute affirmation d’identité un peu adolescente, un peu culturelle, un peu politique. La croix peut être symbole de Dieu – elle dit surtout « j’existe ».

kiev chaine au cou
Le long baiser langoureux de Doisneau sévit encore dans les rues animées de la capitale. Les caresses entre filles et garçons ne sont pas rares, moins égoïstes qu’en nos contrées tout en restant d’une décente affection. Chez les enfants, le genre sexué est clairement marqué par le vêtement. Les petits gars portent shorts et débardeur, voire maillot en filet qui laisse deviner les muscles en filigrane. Les petites filles portent haut moulant et bas à volants laissant le ventre nu, ou jupette rose avec haut à bretelles, ou robe toute simple à même la peau, froncée à la taille. Les adonaissantes peuvent être aguicheuses, déguisées en Madonna ou en Barbie, mais sans ce comportement sucré de starlette télé qui sévit trop souvent à l’Ouest. Et elles attendent d’être femmes pour s’habiller en pin up – pas comme chez nous, où des gamines de 6 ou 8 ans portent maquillage et minijupe.

kiev funiculaire
Nous prenons un funiculaire incongru, mais vénérable, jusqu’au parc qui domine la ville et le Dniepr. Gogol, écrivain ukrainien, venait méditer sur cette terrasse dominant le fleuve. Il y trouvait l’élégance et l’amour de vivre de la ville dans cet endroit vert.

kiev dniepr

Aujourd’hui, vendredi pluvieux de travail, rares sont les amoureux, les mémères, les enfants à y déambuler.

kiev jeunes sous la pluie
Sous la pluie persistante, la ville est grise comme si nous étions à l’automne mais les trottoirs sont noirs de monde. Les boutiques sont bien approvisionnées et les soldes attirent le chaland ; il y a même un McDonald’s : une vacherie contre le socialisme incapable de produire de la viande de bœuf en suffisance et de la restauration pratique aux citoyens.

kiev le mc donald s

La statue de Lénine se dresse toujours au bout de la Chevtchenka, à la sortie d’une galerie souterraine sombre en ce moment mais qui doit être fort animée les hivers. Un maltchik en émerge en polo très moulant, sans manches. La pluie, fine mais pénétrante, ne laisse bientôt plus rien ignorer de son anatomie. Il n’en a cure, cela fait viril. L’ancien marché kolkhozien de la place Bessaravska est désormais marché libre. Les ménagères y trouvent – enfin – ce qu’elles cherchent, plutôt que de croire l’affichage. Le socialisme aime en effet la parole, comme le montre cette vieille blague soviétique : avant, sur la boutique était écrit le nom du boucher et à l’intérieur il y avait de la viande ; sous le socialisme, sur la boutique est écrit le mot viande et à l’intérieur il y a le boucher. N’est-ce pas un peu la même chose avec François Hollande, grand prometteur de réformes, pourfendeur du déficit et de la finance, mais qui ne sait pas passer de la belle parole aux bons actes.

kiev sous la pluie
Le rendez-vous pour le dîner est à 20h. Le « O’Parnass » est une paillotte chic installée au coin du parc, face au jeu des enfants, de la statue d’un musicien sur le trottoir de l’avenue, et d’un bronze de jeune pêcheur ayant ferré un gros poisson. Le menu est « de luxe », le public citadin et l’orchestre « cosaque ». Lorsque s’élève la voix de ventre de la chanteuse, toute conversation ne peut que s’éteindre, submergée. La salade « de printemps » présente divers légumes frais, râpés ou émincés, dans la même assiette. C’est une sonate en radis, concombre, poivron, carotte. La tranche d’esturgeon qui suit est grillée sauce crème accompagnée de quelques aubergines, poivrons jaunes et tomates, grillés aussi. Le poisson est trop cuit mais savoureux. Il pleut violemment lorsque nous sortons du restaurant.

kiev statue bronze jeune pecheur
« Spakoynai notchi ! », bonne nuit. Elle sera douce dans un vrai lit, après une bonne douche. Nous nous envolons pour la France directement le lendemain à midi.

FIN du voyage en Ukraine

Catégories : Ukraine, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, Brûlant secret et autres nouvelles

stefan zweig brulant secret

Stefan Zweig est cet écrivain juif viennois facile à lire qui eu son heure de gloire immédiatement. Persécuté par les nazis, ses livres brûlés, exilé à Londres puis au Brésil, il se donna la mort avec sa compagne en 1945. Il a été redécouvert dans les années 1970 en France et c’est heureux. J’ai beaucoup aimé ces Histoires du pays d’enfance, rassemblées en un livre publié en 1913, dont Brûlant secret est la plus longue et la plus attachante.

Il faut être jeune et aimer les humains pour apprécier ce court roman ; ce n’est pas le cas de tout le monde, si l’on en croit les commentaires déposés ici ou là sur les librairies en ligne. Certains sont « choqués » que l’auteur évoque la sexualité d’un gamin de 12 ans, d’autres n’aiment pas le machisme d’époque qui faisait de la drague un sport analogue à la chasse, d’autres encore ont le mot « juif » en tabou. Je ne peux conseiller, à ces gens là, que d’éviter à tout prix de se dépayser en lisant d’autre chose que le miroir conforme de ce qu’ils sont et du milieu dans lequel ils vivent. Qu’ils restent dans leur bande, bien au chaud dans le confort du panier où les chiots se réconfortent en tétant le même lait de la même chienne. A l’inverse de ceux-là, lorsque j’ai lu cette nouvelle, dans ma jeunesse, j’en ai été captivé et ému.

Dans un hôtel bourgeois du Senmering, station de montagne réputée au sud de Vienne en Autriche, un baron fonctionnaire d’empire s’ennuie. Comme le solitaire de Mort à Venise, nouvelle publiée en 1913 (Zweig connaissait Thomas Mann), il observe la société de l’hôtel et passe son temps à choisir sa proie pour s’amuser un peu. Ce n’est pas le jeune garçon qui le retient, mais sa mère, « une belle juive encore très attirante », qui accompagne la convalescence de son fils. Le baron va utiliser le gamin pour aborder la femme, à l’inverse d’Aschenbach qui n’abordera jamais son amour platonique. Les deux auteurs parlent d’eux-mêmes en ces romances, Zweig est le baron dragueur et Mann l’artiste connu attiré par la jeunesse ; leurs personnages ont à peu près le même âge, Edgar 12 ans et Tadzio 11 ans (dans le livre). Mais Zweig est plus conventionnel, évoquant le sport favori des jeunes bourgeois de son époque : la conquête féminine. Si ce mouvement est le ressort de l’action, le thème en est différent. Ce sont les troubles du passage de l’enfance à l’adolescence que peint Stefan Zweig avec une sûre intuition.

gamin 12 ans

Il s’est inspiré de l’œuvre de Sigmund Freud, autre viennois qui appréciait ses œuvres. En littérateur, il s’est mis dans la peau d’un fils unique plein d’énergie et passionné, que les adultes tentent de maintenir en couveuse sans voir qu’il grandit. Solitaire, il s’enfièvre aux histoires de chasse indiennes du baron, il se croit son ami – enfin quelqu’un qui s’intéresse à lui. Il se rend vite compte qu’il se fait manipuler, la conversation « entre hommes » n’étant que manœuvre pour approcher sa mère. Les deux adultes se plaisent et mettent à l’écart l’enfant. Il en est jaloux. Moins des histoires de sexe, qu’il ne comprend pas, que de cette relégation hors du « secret ». Il va donc tout faire pour épier le couple, se mettre en travers de leurs tête à tête, jusqu’à attaquer le baron en plein hall d’hôtel et l’injuriant. Une explosion de passion frustrée qui « ne se fait pas » entre bourgeois aspirants au « beau monde ». Sa mère va le rabrouer, il va fuguer, le retour au bercail fera naître un autre secret entre sa mère et lui : le silence sur l’aventure devant son père et sa grand-mère.

Chacun aura reconnu Œdipe dans tout son complexe, mais aussi la virulente satire de l’éducation du temps, confite en conservatisme catholique et déni de la nature. L’empire austro-hongrois juste avant sa chute était une pièce montée, baroque et fragile, dont la meringue ne résistera pas à une bonne guerre tant bouillonnait en son sein, outre les nationalismes balkaniques, les intuitions sexuelles de Freud, la frustration de Hitler (peintre viennois raté), le mouvement Sécession avec Egon Schiele, Oskar Kokoschka, Koloman Moser, Gustav Klimt pour les peintres, Josef Olbricht et Otto Wagner pour les architectes, Josef Hoffmann pour les arts appliqués, la musique avec Gustav Mahler, Schönberg, Berg et Webern, l’explosion de la littérature avec Robert Musil, Artur Schnitzler, Rainer Maria Rilke, Hugo Von Hofmannsthal, Franz Werfel, Josef Roth – et Stefan Zweig lui-même.

Les nouvelles suivantes restent sur le thème de l’initiation au monde adulte, étendue à la sortie du romantisme en littérature. Les sentiments sont toujours là, en affinité avec la nature, mais décrits de façon réaliste, psychologique, scientifique, sans l’illusion lyrique ni l’idéalisme de cour romantique dégénéré en conventionnel bourgeois. Conte crépusculaire (Une histoire au crépuscule) est l’histoire d’un garçon de 15 ans, aristocrate écossais, qui se fait dépuceler à trois reprises par une mystérieuse jeune femme dans le parc du château de sa sœur. Il croit reconnaître une cousine et il en tombe amoureux, selon le schéma de la première empreinte psychologique, mais c’est une autre qui l’aime et l’a forcé. L’auteur décrit avec force détails les atermoiements et émotions contradictoires qui agitent un jeune cœur à la saison des amours.

La nuit fantastique met en scène un baron au Prater, ce théâtre de verdure viennois où toute la bonne société se retrouve le dimanche. Son existence est vide, la société est vide, son avenir n’a pas de futur. Il drague une femme mais le mari survient et, dans sa colère, laisse tomber des billets de loterie dont l’un est gagnant. Le sort a métamorphosé le baron, désormais en quête de neuf au lieu de ressasser les mêmes conduites conventionnelles. C’est la guerre, celle de 14, qui va mettre un terme à cette existence.

Les deux jumelles (Les deux sœurs) est un « conte drolatique » à la Balzac. Deux grandes tours en Aquitaine rappellent la naissance de jumelles sous Théodose. Trop belles et trop semblables, elles se sont détestées, jusqu’à ce que la pauvreté et le renoncement les fassent se retrouver. Identité et différence dans la rivalité mimétique.

Le tout se lit bien, en beau langage sans apprêt et enlevé, analysant longuement les affres et les étapes psychologique de chacun des personnages.

Stefan Zweig, Brûlant secret – Conte crépusculaire – La nuit fantastique – Les deux jumelles, 1913, Livre de poche 2002, 220 pages, €5.32

Existe aussi en Petite bibliothèque Payot, 176 pages, €7.27 et en format Kindle €6.99

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tomboy film de Céline Sciamma

Tomboy film de Céline Sciamma

Un tomboy est un garçon manqué. Tom veut dire « n’importe qui », « le premier venu » : tomcat le chat mâle errant, tomboy le type garçonnier. Tomboy est aussi une fillette de 10 ans qui joue au garçon. Laure se fait appeler Michael lorsqu’elle surgit un été dans une banlieue nouvelle, après un déménagement.

Elle s’habille en garçon (bermuda et débardeur), se coiffe en garçon (cheveux courts), refuse de porter un collier (même fait en nouilles par sa sœur). Elle ne s’intéresse pas à l’intérieur mais rêve sur le balcon de sortir ; elle n’a pas le désir de jouer à la poupée, ni en mignotant sa petite sœur, ni en caressant le bébé nouveau-né. Ne portant pas de jupe et chaussant des tennis comme tout un chacun, elle court droit comme les garçons et pas les jambes dans tous les sens comme les filles. Elle veut jouer au foot comme les gars pour ne pas rester sur la touche comme sa copine Lisa du même âge. Elle veut s’intégrer à la bande plutôt que de rester entre soi, entre filles. Pour cela, elle observe les comportements de garçon : ils jouent torse nu, crachent par terre, n’hésitent pas à se battre. Laure-Michael fait pareil.

Pourquoi serait-il difficile à une fillette de 10 ans de faire comme les garçons de 10 ans ? Nous sommes avant la puberté qui va sexuer les corps, avant même la préadolescence, qui débute à peine. Le torse d’une fillette vaut celui d’un garçonnet, quoiqu’un peu plus maigre et moins musclé, avec de petits mamelons qui commencent à gonfler. Mais cela ne se voit pas et les yeux gamins ne sont pas centrés sur l’anatomie. Ce qui compte est la camaraderie entre pairs : marquer des buts au foot, lutter à égal avec les autres, faire comme eux. La seule chose qu’elle ne peut pas, c’est pisser debout et se présenter à la baignade sans rien dans le slip. D’où la séquence drôle et touchante où elle se modèle un pénis avec de la pâte à modeler pour que son slip soit aussi rempli que celui des autres…

Tout se passe bien derrière un ballon, à la baignade, lors des affrontements demi-nu pour mesurer ses muscles. Le problème surgit du côté des filles. La petite sœur de 6 ans est futée, elle comprend vite et entre dans le jeu, ce qu’elle désire est d’accompagner son aîné(e) dans ses sorties et découvrir des copines dans ce nouvel univers. Il est doux aussi de rêver avoir un « grand frère », image protectrice et initiatrice. Mais la copine Lisa, du même âge, a déjà commencé sa préadolescence, ses seins commencent à se former, elle porte un maillot deux pièces. Elle est attirée par Michael : « tu n’es pas comme les autres ». Elle va même lui demander de fermer les yeux jusqu’à l’embrasser sur la bouche. C’est Lisa qui va être la plus atteinte par cette transgression d’identité.

tomboy slip torse nu

Car tout finit par se savoir, d’autant que la rentrée des classes approche et que les prénoms sont révélateurs des identités sexuées. Laure ne peut pas passer pour un prénom de garçon, et la mention du sexe biologique est portée sur les listes scolaires (pour l’usage des toilettes et des vestiaires de sport entre autres). Après une bagarre (où elle a eu le dessus), Laure voit la mère du gamin qui avait rabroué sa petite sœur sonner à l’appartement. On accuse « Michael » – or il n’y a pas de Michael ni de fils…

« Cela ne me dérange pas que tu t’habilles en garçon ni que tu joues en garçon », dit à peu près la mère scandalisée ; ce qu’elle n’accepte pas est le mensonge. Pour la rentrée des classes, « tu as une solution ? » demande-t-elle. Il n’y en a pas d’autre que d’avouer et de tenter de se faire pardonner. Les garçons jugent en tribunal unanime : ils veulent « vérifier » pour classer. Lisa défend Laure-Michael par solidarité féminine, mais surtout parce qu’elle éprouve un sentiment pour la personne avant l’appartenance à la bande. Après l’avoir dans un premier temps fuie, elle l’attend sous son balcon, prête à l’amitié puisque l’amour est (socialement) impossible.

Et l’on reprend au début : « comment tu t’appelles ? ». Cette phrase initiale (et initiatique) est celle que se disent habituellement deux enfants qui se rencontrent pour la première fois. Elle vise à savoir « qui » est là (garçon ou fille ?), donc « comment » se comporter. Les rôles sociaux sont codés et les enfants sont éduqués à respecter les codes de leur milieu.

Mais il s’agit moins de « genre » au sens sexuel du terme, que de comportements. Laure « joue » au garçon, elle ne désire pas « être » un garçon. Ce qui lui manque est le jeu avec la bande, les nouveaux copains, pouvoir enfin sortir de l’enfermement familial (cocon affectueux mais tournant en rond – le sempiternel « jeu des familles », le silence autour du canapé le soir…). Au fond, c’est la curiosité pour le monde et pour les autres plus qu’un problème d’identité qui taraude Laure lorsqu’elle prend le rôle de Michael. Du théâtre plutôt que du genre. Ce sont les adultes qui posent problème, projetant leurs fantasmes sur le sujet, pas le film.

Car sa justesse est d’observer les comportements sans juger. Les parents sont protecteurs et aimants, un peu coupables de déménager si souvent pour cause de métier (l’informatique), mais soucieux de garder la transparence nécessaire aux bonnes relations sociales. Les enfants s’expriment comme des enfants et pas comme des acteurs dont le rôle est appris. La petite sœur est ainsi particulièrement naturelle, mais aussi Lisa, et le leader des garçons, exubérant et souvent torse nu.

Tomboy signifie rustre, sauvage et impolie (celle qui n’est pas « polie » par la civilisation), une fille qui agit comme un garçon fougueux (années 1590). Vers la même époque en anglais, le mot a pris le sens de catin, femme audacieuse ou impudique. To tomcat en référence aux matous signifie depuis 1927 poursuivre les femmes en vue de gratifications sexuelles (faire du tom-catting). D’où l’ambigüité du mot anglais lorsqu’il est repris en français. Il introduit le sexe alors qu’il ne saurait y en avoir à 10 ans, et il véhicule surtout l’idée que les instincts se manifestent bruts, sans être maîtrisés par l’éducation ou les mœurs.

Dès lors, est-on en présence du « bon sauvage » ou du « barbare » ? Selon que l’on est naïvement optimiste sur la nature humaine, ou cyniquement pessimiste sur le dressage des instincts, le spectateur du film choisira l’un ou l’autre. Évidemment, aucune de ces deux attitudes extrémistes n’est vraie : qui veut faire l’ange fait la bête – et qui ne voit que la bête ignore l’humanité. Les catholiques intégristes de Civitas rejoignent les salafistes de l’islam littéral pour condamner cette transgression des genres et ce comportement « dépravé ». Au nom d’une Morale dictée directement par Dieu/Allah il y a plus de mille ans et qui ne peut être changée. Pour ces croyants, tout est dit de tous temps et la société doit rester immobile, les mœurs immuables, fixées une fois pour toutes.

Pour les laïcs, pas question d’accepter un tel diktat. L’homme est un être doué de raison, qui peut apprendre et qui relativise. Il n’y a ni Bien ni Mal en soi, fixé dans le ciel des Idées pures, hors du monde terrestre, mais du bon et du mauvais, relatif à chaque fois aux êtres et aux circonstances. Dans le cas de Laure en Michael, il s’agit d’un comportement égoïste, naïf et sans malice, mais qui peut induire en erreur les autres. La fille se veut garçon, donc Lisa tombe sans le savoir amoureuse d’un mensonge. C’est là où les relations deviennent malsaines : non qu’il soit mal d’aimer une personne du même genre à cet âge présexuel – « l’amour » restant plus un sentiment qu’un désir physique – mais il est mal de tromper l’autre en mentant sur soi.

  • Plus qu’un problème de Morale, il s’agit d’un problème de comportement inadapté aux relations sociales saines.
  • Plus qu’un problème de « genre », il s’agit d’une question de jeu : offrir aux filles les activités qu’elles ont les capacités et le désir de faire, y compris celles des garçons.
  • Plus qu’un problème d’identité, il s’agit d’une interrogation sur la transparence : être soi et que les autres le sachent.

Nous sommes donc bien loin des discussions métaphysiques, qui masquent des réactions politiques conservatrices en discutant du sexe des anges. Que de chemin mental parcouru en régression depuis le film Ma vie en rose, paru en 1997, où un Ludovic se veut carrément fille et porte des robes devant tout le monde ! Là, il était question de « genre » – pas dans Tomboy.

Tomboy film de Céline Sciamma avec Zoé Héran et Malonn Lévana, 2011, DVD Pyramide vidéo, 80 mn, €14.99

En replay 1 semaine sur Arte-TV
Entretien avec Céline Sciamma qui louche sur « la théorie » du genre (qui n’existe pas hors de la secte restreinte des écolo-féministes radicales américaines qui refusent jusqu’au néolithique – mais qui est à la mode, donc ce que le journaliste veut entendre)

Catégories : Art, Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Solotareff et Fromental, Loulou l’incroyable secret

Solotareff et Fromental Loulou l incroyable secret

La BD du film qui sort au cinéma le 18 décembre 2013 – qu’on se le dise !

Loulou est un loup et fait les quatre-cents coups avec Tom son copain, le lapin si malin. Pourquoi Croc et Longues oreilles sont-ils amis, mystère ! Mais c’est dit dans les albums avant.

Les deux ados dorment l’un sur l’autre dans une barque de pêche immobile sur l’étang du pays des lapins quand une vieille corneille croasse mélodieusement. C’est pour mieux attirer Loulou, somnambule ensorcelé, dans les rets d’une bohémienne qui projette ses manipulations derrière la boule de cristal. Lui qui se croyait orphelin, voilà qu’il voit sa mère vivante !

Loulou le croit et les quatre pattes se carapatent au pays des Carpathes. C’est le repaire des loups (garou) où les Sancros sont mal vus. Wolfenberg, le château des loups, est une forteresse prédatrice au-dessus des forêts alentour. La population est un brin xénophobe envers qui ne chasse pas de race et ne va pas chercher la pitance avec les dents. Se tient justement le festival de Carne, et ce n’est pas du cinéma. Il s’agit de chasser la biche changeante, vraie femelle-star qui permet de dominer la forêt (on se croirait au cinéma des adultes où qui tient la femme bien roulée tient les financements).

Il y a de la traîtrise et de la manipulation, de la vantardise et de l’orgueil, de l’ego et de la bande. La violence fait loi mais le croc est bien souvent plus bête que les oreilles (qui contiennent quelque chose entre deux).

Il y a aussi de l’amitié indéfectible et de l’amour inconditionnel, de l’honneur et quelque raison parfois. Loulou bêta, lapin malin, il y aura heureuse fin. Mais pas sans suspense ni rebonds.

Loulou l incroyable secret le film

Un dessin très coloré pour des animaux caricaturés, cela plaît aux gamins jusque vers 8 ou 10 ans ; l’histoire parle du monde de la cour de récré. Mais les adultes, qui lisent parfois avec eux, s’amuseront des jeux de mots et allusions à notre jungle globalisée. De quoi contenter petits et grands !

Grégoire Solotareff (dessin) et Jean-Luc Fromental (scénario), Loulou l’incroyable secret, 2013, la BD du film France3 cinéma, éditions Rue de Sèvres, 62 pages, €11.88

Le film sort le 18 décembre 

le site officiel du film
www.louloulincroyablesecret-lefilm.com
Site officiel qui propose un contenu documentaire sur le film, des mini-jeux, des goodies, des ressources presse et pédagogiques, etc.
Le carrefour pour l’accès à tous les contenus numériques spécialement créés pour la sortie du film, via des espaces dédiés à la presse, aux enseignants, aux parents et aux enfants.

le livre numérique sur le film
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret [A propos du film] Ouvrage numérique enrichi qui propose, pour la première fois en France, une présentation complète et approfondie de toutes les étapes de la fabrication du film au travers de nombreux extraits audiovisuels, dessins de recherches et de production, interviews, musiques… Disponible gratuitement jusqu’à Noël sur l’iBookStore pour iPad et (prochainement) sur Google Play pour tablettes Androïd

l’application-jeux pour tablettes
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret pour apprendre et s’amuser avec les personnages du film; elle contient la bande-annonce, des goodies, des mini-jeux ludo-pédagogiques, les coulisses du film…Disponible gratuitement sur l’App Store pour iPad/iPhone et Google Play pour tablettes Androïd

les dernières nouvelles

https://www.facebook.com/loulouincroyablesecret
https://twitter.com/LoulouLeFilm
Une actualité vivante sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter

la bande originale
www.loulousite.com/descriptions
toutes les musiques composées par Laurent Perez Del Mar pour le film
bientôt disponibles sur les plates-formes numériques (iTunes, Deezer, Spotify…)

la mini-expo
www.loulousite.com/descriptions
une mini-exposition éditée en 17 planches disponible à la commande

Une exposition Grégoire Solotareff à Angers dans le cadre du Festival Premiers Plans du 17 au 26 janvier 2014
www.premiersplans.org

Une grande exposition Grégoire Solotareff à l’Abbaye de Fontevraud
du 20 mars 2014 jusqu’à l’été 2014
www.abbayedefontevraud.com/

Catégories : Bande dessinée, Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ian McEwan, L’enfant volé

ian mcewan l enfant vole

L’auteur a semble-t-il recensé tous les thèmes de l’enfance : la paternité, la perte, le désir d’un couple, la maternité immédiate, la pédagogie, le retour en enfance, le désir pour l’enfant… L’enfant volé n’est peut-être pas celui qu’on pense. Le titre anglais fait allusion à l’enfant « au bon moment », signe qu’il faut chercher l’enfance plutôt que l’enfant.

Dans notre monde efficace et théâtral, existe-t-il encore une place pour l’enfance ? Ceux qui n’en ont pas volent ceux des autres, ceux qui l’ont quittée veulent y revenir, ceux qui restent adultes la désirent sexuellement, la société tout entière réclame une manière de traiter l’enfant, ce qu’elle ne sait plus faire : un manuel de pédagogie.

Stephen est l’heureux papa d’une petite Kate de 4 ans. Un dimanche matin, au supermarché, elle lui est enlevée. Une seconde elle se tient debout derrière le chariot du supermarché à la caisse, la seconde d’après elle n’est plus là. Disparue, enlevée, éradiquée à jamais de sa famille et de son enfance – jamais retrouvée. Lorsque l’enfant disparaît, chacun entre en dépression. Même si la société est gênée collectivement par les enfants – turbulents, désobéissants, délinquants – chacun en sa vie propre ne peut se passer d’enfants : celui qu’il a été, celui qu’il en engendré, celui qu’il désire.

Stephen a écrit un premier roman, dont le premier chapitre est devenu livre tout entier consacré à un moment de son enfance. Charles, l’éditeur, a adoré. Papillonnant et sans cesse en besoin d’autre chose, Charles est passé à la politique, où il a brillamment réussi, attirant l’œil du Premier ministre. Mais Charles n’a jamais évacué son enfance, il reste bloqué à la période insouciante, compensant par le dynamisme et l’audace toute sa fragilité interne. Désiré par le Premier ministre, promis à une carrière politique rapide, il se retire avec sa femme dans un endroit sauvage de la lointaine banlieue de Londres. Il y joue au petit garçon, vivant en chemisette ouverte et culotte courte et construisant une cabane au sommet d’un hêtre géant.

Cupidon

Stephen, désespéré de la perte de sa fille, impuissant à la retrouver, s’illusionnant parfois de la confondre avec une autre, sa femme l’ayant quitté après le drame, se reconstruit petit à petit. Il participe à l’insipide comité pour la pédagogie mandé par le gouvernement pour redresser le laisser-aller post-68. Des passages du Manuel officiel sont mis en tête des chapitres, répétition cocasse qui force l’attention. L’enfance n’est pas une essence mais un passage ; l’enfant ne doit pas être dressé mais épanoui ; il n’est ni une gêne ni un objet mais un désir devenu personne à aimer et conduire.

Curieux roman qui semble se perdre pour mieux se retrouver. Il commence par le récit glacé d’une disparition pour se terminer par une nouvelle naissance. Entre temps, institutionnalisation, régression, menace d’avortement… Toute l’enfance est contenue dans ce livre – dont le message global est « l’enfant au bon moment ». Oui à l’enfance, mais pas à 49 ans ; oui à l’enfant, mais désiré et accueilli ; oui à la renaissance, même si la perte ne peut être oubliée. En fait, les femmes semblent plus fortes : viscéralement attachées, bien que peu capables d’élever ; les hommes ont plus de réticence à accepter l’enfant, trop souvent miroir de leurs ambitions frustrées, mais paraissent plus solides dans le temps – autre thème du livre.

Prenant et fluide, une peinture non seulement de l’Angleterre sombre de la fin des années 1980, post-coïtum triste, post-68 mal vécue, mais aussi de la condition humaine qui se fait une montagne de l’acte naturel de désirer un enfant, de le faire et de l’éduquer.

Ian McEwan, L’enfant volé (The Child in Time), 1987, Folio 1995, 411 pages, €7.79

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Albert Camus extrémiste de la mesure

albert camus l homme revolte folio

Ni yogi, ni commissaire, refusant à la fois l’indifférence individualiste et la contrainte d’État, Albert Camus définit la condition humaine comme une tension permanente. Nous ne vivons pas dans un monde de dieux, le parfait ne saurait exister, le Bien en soi est inaccessible. Nous sommes humains, trop humains et devons faire avec. C’est cela, l’extrémisme de la mesure – cet oxymore.

Dans L’Homme révolté, en sa cinquième et dernière partie intitulée, en hommage à Nietzsche, La pensée de midi, Camus récuse ceux qu’il appelle « les tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. « La révolte n’est-elle pas devenue (…) l’alibi de nouveaux tyrans ? » s’interroge Camus. Le conformisme du rebelle ne s’impose-t-il pas comme nouvelle règle pour être bien vu ?

La révolte est un mouvement de liberté des êtres doués de vie. Mais si le rebelle se rend libre par sa révolte contre l’ordre établi injuste, il risque d’aller trop loin – au détriment de la justice qu’il exige. Ce pourquoi les révolutions dévorent leurs enfants, ne s’arrêtant que lorsqu’une nouvelle caste de maîtres impose sa force. « Le nihiliste confond dans la même rage créateur et créatures » ; au bout d’un temps, la réaction de la société va vers l’ordre, car nulle société ne peut vivre longtemps sans paix pour élever les enfants. Et voilà les révoltés bien avancés, sommés de rentrer dans le rang ou de feindre la révolution permanente pour rester dans la ligne. Leur liberté n’est plus, ils sont esclaves du nouveau tyran ; leur justice n’est pas, puisqu’ils n’ont fait que renverser l’ordre établi pour en établir un autre.

A l’inverse de cette attitude adolescente, montre Camus, « la complicité et la communication découvertes par la révolte ne peuvent se vivre que dans le libre dialogue, tout révolté, par le seul mouvement qui le dresse face à l’oppresseur, plaide donc pour la vie, s’engage à lutter contre la servitude, le mensonge et la terreur, et affirme, le temps d’un éclair, que ces trois fléaux font régner le silence entre les hommes. » La révolte fait le procès de la liberté totale, celle de tuer : elle est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Est-ce leur faire droit que de les tuer, de les nier en tant qu’humains comme les autres ? Ce pourquoi Camus est resté résolument contre la peine de mort, même pour les grands criminels et tyrans. « Le révolté veut qu’il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se trouve un être humain, la limite étant précisément la capacité de révolte de cet être. »

Ni la liberté, ni la justice, ne sont absolues : seul le sens des limites est absolu. « Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s’il est conséquent, le droit de détruire l’être et la liberté de l’autre. Il n’humilie personne. » Il faut savoir se restreindre pour rester libre, canaliser ses instincts, maîtriser ses passions, juger en raison. « Sa seule vertu sera, plongé dans les ténèbres, de ne pas céder à leur vertige obscur. » Est-ce facile ? Non. Est-ce pour cela qu’il faut évacuer la question ? Non.

« S’il y a révolte, c’est que le mensonge, l’injustice et la violence font, en partie, la condition du révolté. Il ne peut donc prétendre absolument à ne point tuer ni mentir sans renoncer à sa révolte, et accepter une fois pour toutes le meurtre et le mal. Mais il ne peut non plus accepter de tuer et de mentir, puisque le mouvement inverse qui légitimerait meurtre et violence détruirait aussi les raisons de son insurrection. » Si la liberté absolue revient au droit du plus fort, la justice absolue veut la suppression de toute contradiction – c’est entre ces deux pôles que se situe la mesure. Ni perpétuer l’injustice par la domination totale des puissants, ni détruire la liberté par le nivellement absolu. L’être humain est imparfait et sa philosophie doit être celle des limites. L’être humain adulte, pas l’adolescent qui ne connaît rien des limites et les teste, jusqu’à ce qu’il les trouve.

albert camus 1961

Ce sont les pensées nihilistes, selon Camus, qui sont hors limites. « Rien ne les arrêtent plus dans leurs conséquences et elles justifient alors la destruction totale ou la conquête infinie. » La société industrielle, issue des révolutions des Lumières, infantilise les hommes ; elle a tendance, par sa complexité et par son exigence de responsabilité personnelle, à rendre l’adolescence plus longue. Et ce sont les adolescents qui constituent l’essentiel des mouvements révolutionnaires, anarchistes, nihilistes. Aux humains adultes, hommes et femmes, de rappeler les limites d’une vie en société, cette fameuse « fraternité » de la trinité républicaine : liberté, égalité, fraternité. Ni le droit de tout faire, ni la négation de toutes différences – seule la fraternité unit la tension permanente entre exigence de liberté et d’égalité.

Mais les religions aussi sont nihilistes, y compris les religions laïques comme le communisme ou le droit-de-l’hommisme : elles nient tout ce qui n’est pas en elles, elles récusent tout ce qui est contraire à leur dogme, elles massacrent avec plaisir et bonne conscience tous les mécréants – ceux qui ne croient pas comme eux. Le christianisme sous l’Inquisition, le catholicisme à la saint Barthélémy, le marxisme sous Lénine, Staline et Trotski, le maoïsme sous le règne de l’Instituteur promu, le castrisme sous la férule de l’ex-séminariste, le polpotisme sous les Khmers rouges, l’islamisme sous les Chiites d’Iran ou de Syrie et les Sunnites d’Arabie Saoudite ou d’Afghanistan – et même le politiquement correct qui tue médiatiquement dans nos sociétés si policées…

Toute pensée et toute action qui dépasse un certain point se nie elle-même. Telle est la dialectique de la révolte : « En même temps qu’elle suggère une nature commune des hommes, la révolte porte au jour la mesure et la limite qui sont au principe de cette nature. » Tout ce qui est réel n’est pas rationnel et ce tout qui est rationnel n’est pas réel. C’est dans cette ombre d’incertitude et de probable que se situe la mesure. Et Camus en fait une norme de conduite, un extrémisme anti-extrême.

En politique, pour la vie de la cité, Albert Camus distingue ceux qui veulent faire le bien des gens malgré eux et ceux qui s’unissent pour faire le bien ensemble. « Le syndicalisme, comme la commune, est la négation, au profit du réel, du centralisme bureaucratique et abstrait. » Ni la gauche jacobine, ni la gauche collectiviste, ne sont libératrices – comme le dit si bien Jacques Julliard. Seule la gauche libertaire et la droite libérale libèrent : parce que tous deux mettent la mesure au centre de la politique et la justice en balance avec la liberté.

Les oppositions pointées par Albert Camus éclairent son propos :

  • L’idéologie allemande vs l’esprit méditerranéen,
  • Le romantisme adolescent vs la maturité virile,
  • L’État vs la Commune,
  • La société absolutiste vs la société concrète,
  • La tyrannie rationnelle vs la liberté réfléchie,
  • La colonisation des masses vs l’individualisme altruiste,
  • Minuit vs midi.

Camus était libéral, de gauche mais épris de liberté, ce qu’on appelle un libertaire – bien que mai-68 ait galvaudé ce terme en le réduisant à l’hédonisme médiatique, content de soi et parfaitement bourgeois. Camus a encore des choses à nous apprendre sur notre temps.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

L’homme révolté de Camus sur ce blog

Les autres œuvres de Camus chroniquées sur ce blog

Catégories : Albert Camus, Livres, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer

Elle et lui font partie de ces couples formés par hasard autour de 1968 et qui refusaient « le système » : l’autoritarisme politique, moral, patriarcal ; le travail en miette et dans la pollution ; les relations sociales hypocrites des villes et administrations ; la société de consommation réduite au métro-boulot-dodo. Ils rêvaient de grand large, de nature, de vie au rythme ancestral. Ils l’ont fait.

Elle, créole de Tahiti élevée en pensionnat à Dole, dans le Jura ; lui neveu du correspondant du Monde au Japon Robert Guillain et descendant d’Abel, qui signa l’acte de donation de Tahiti à la France avec la reine Pomaré. Ils ont été élevés à la dure mais ne veulent plus être pris dans les rets familiaux et sociaux. Avec rien, ils accumulent de quoi acheter un petit bateau en faisant de petits boulots dans les Postes ou comme photographes polaroïd.

Fin 1967, ils partent, dans un petit sloop de 10 mètres coque acier : l’Alpha. France est tout juste mère de sa première fille, Laurence, qui a sept mois. Ils descendent la France par les canaux depuis la Hollande où a été construit le voilier. Ils traversent la Méditerranée, passent Gibraltar, entreprennent l’Atlantique depuis les Canaries, errent et se refont un moment aux Antilles avant de joindre les Galapagos via le canal de Panama. Ils abordent enfin aux Marquises, qui est un peu Tahiti, avant de revenir au bercail, à Papeete, pour se reposer un peu. Mais ils n’ont qu’une envie : repartir. Ils auront trois filles et trois bateaux. Le bonheur sur la mer raconte ce premier bateau, ce premier bébé et ce premier voyage.

C’est un récit au ras des vagues, écrit comme on parle, disant les difficultés à surmonter pour être adultes et autonomes, et les bonheurs inouïs des bains dans l’eau tiède, des couchers de soleil magiques, des requins familiers et du mérou apprivoisé, enfin des amis rencontrés ça et là, notamment Bernard Moitessier. Les Trente glorieuses ont secrété dans leur coquille trop rigide cette nacre de rebelles soixantuitards, dont certains sont devenus des perles et d’autres de vilains cailloux. Ni l’un ni l’autre pour notre couple un peu caractériel. Une expérience qui les mène un temps à la vie qu’ils aiment, rude mais nature, presque toujours à poil et macrobiotique. C’était une mode, comme tant d’autres. Le rêve d’ailleurs sur cette planète, gentille illusion des grand-père et grand-mère des écolos combinards urbains d’aujourd’hui – en plus jeunes d’esprit et nettement plus sympathiques.

Car ils se prennent en main, même si c’est avec quelque naïveté (les pouvoirs curateurs de l’eau de mer…). « La mer nous met en face de nous-mêmes. Pas de voisins, pas de gens auxquels se référer, personne à imiter, personne pour nous critiquer. Tout ce qu’on fait correspond soit à une nécessité vitale, soit à une tendance profonde. Mon comportement n’est plus conditionné par la société. Je prends conscience de ma personnalité, je découvre ce qu’est la sincérité – cette franchise envers soi-même. Cela parce que la vie est ramenée aux choses essentielles et qu’il est impossible, sinon dangereux, de s’embarrasser de fausses raisons, de fausses motivations » p.115.

Ils découvrent que la vie de couple n’est pas rose, surtout dans la promiscuité obligée du bateau, avec l’obsession de la navigation et la sécurité du bébé. La petite Laurence tète jusqu’à 13 mois. Ayant toujours ses parents auprès d’elle, elle ne s’inquiète de rien, pas même de la gite ou des tempêtes – et même un complet retournement du bateau en Méditerranée ! Elle devient autonome très vite, goûte de tout et s’entend avec tous les nouveaux. Plus tard, elle apprendra le programme scolaire par correspondance, l’école en bateau étant une école de la vie avec ses parents pour maîtres. Pensez : voir voler les poissons, nager les requins, luire les étoiles ; débarquer sur une île déserte emplie de cochons sauvages et de chèvres, traverser les océans, mais s’échouer sur un banc de sable à l’embouchure de l’Èbre sous une pluie glaciale… Tout cela forme une jeunesse !

J’ai des amis chers à qui ce voyage initiatique Marseille-Tahiti, ou la seule étape Marseille-Antilles, a profité. Ils sont aujourd’hui installés avec femme et enfants dans la société, avec ce regard critique et bienveillant à qui on ne la fait pas. Mais ils étaient bien dans leur tête au départ, l’épreuve n’a fait que les mûrir. Les autres, plus ou moins mal dans leur peau et qui rejetaient violemment la névrose du caporalisme social français d’après-guerre, ont fini plus mal. On ne rapporte des voyages que ce qu’on a emporté, en plus aigu…

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer photo nb

Le site Hisse et oh ! dit ce que les Guillain sont devenus. France s’en est bien sortie, moins Christian. Il est resté psychédélique et priapique, végétarien vivant nu, adepte de Wilhelm Reich et du yoga, expliquant comme suit sa philosophie : « Éros et Bacchus étaient rois… » Le couple a navigué un moment ensemble après le livre qui a eu un gros succès, invités par Philippe Bouvard, José Arthur, Jacques Chancel. Puis ils se sont séparés après dix ans pour cause de drogue, dont Christian, toujours à court d’argent pour construire l’éternel bateau de ses rêves, a fait un temps le trafic. Il a navigué 30 ans sur 6 bateaux. Il a rencontré Élise, une polynésienne avec laquelle il a eu 7 enfants de plus. Dans un geste que personne n’a compris, il a coulé volontairement son voilier au large de Papeete, un alu qui portait le nom d’Anaconda et qui était comme sa maitresse. Il voulait surtout conduire ses enfants à leur majorité en évitant la tentation du large. Il s’en occupe, préoccupé de savoir s’ils vont bien. Il est atteint d’un cancer qu’il soigne avec les plantes et les bains froids (et une ivresse à l’occasion). « Mon résumé de l’alimentation idéale : le moins possible, le plus périssable, plus sauvage, plus frais possible, le plus cru possible, le plus dissocié possible… »

France, grand-mère d’environ 70 ans, a semble-t-il navigué avec ses filles. Elle a fait paraître plusieurs livres sur les thèmes naturisme et bio ; elle vit en région parisienne.

France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer, 1974, J’ai Lu 1976, 381 pages, en occasion broché Robert Laffont collection Vécu 1974, €18.00

La suite :

Catégories : Livres, Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth George, Anatomie d’un crime

Elisabeth George Anatomie d un crime

Les lecteurs assidus de cette américaine spécialiste du Londres contemporain se souviennent que, lors d’un précédent roman de la série ‘Thomas Lynley l’aristo et Barbara Havers la prolo’, tous deux membres de Scotland Yard, la femme de Lynley se trouvait abattue par un minoritaire ethnique sur le pas de sa porte. Pour rien, juste parce qu’elle se trouvait là. L’auteur devait se trouver en panne  sèche pour faire redémarrer la suite car elle a choisi, depuis deux romans, les chemins de traverse.

Anatomie d’un crime’ explore l’existence de la petite frappe qui a tiré, occasion de faire dans le social et de se plonger avec une certaine délectation professionnelle dans l’exploration intime des enfances malheureuses. Le titre anglais est très explicite : ‘Ce qui est arrivé avant qu’il la descende’.

Élisabeth George (pseudonyme), est née dans l’Ohio. Elle s’est intéressée à la littérature anglaise et à la psychopédagogie durant ses études. Enseignante durant 13 ans, elle connaît le monde ado. Choisir Londres et le roman de style policier lui permet le décalage nécessaire pour parler de ce qui l’intéresse sans braquer ses lecteurs américains et Noirs : l’origine sociale et ses conséquences. En ceci, elle est peu américaine au fond, prêtant beaucoup moins d’attention aux gènes et à la « nature » qu’on ne le fait aux États-Unis. Elle apparaît moins éthologue que behavioriste, pour parler jargon. Pour elle, les capacités innées existent, mais elles se révèlent si le milieu y consent, pas autrement.

C’est justement l’histoire de Joel, le tueur de 12 ans, qu’elle veut nous conter. Mélange ethnique de Noir, de Blanc et d’Asiatique (le politiquement correct ne peut pas l’accuser de stigmatiser une minorité…), le gamin « exhibait un visage couvert de taches de la taille d’une dragée qui ne mériteraient jamais le nom de taches de rousseur et qui trahissait la lutte ethnique et raciale dont son sang avait été le théâtre dès l’instant où il avait été conçu. (…) Il avait les cheveux impossibles qui partaient dans tous les sens et ressemblaient à un tampon à récurer couvert de rouille » p.16 Malgré la cruauté ironique du propos, Joel est présenté tout au long du livre comme un préado sympathique, protecteur de son petit frère, s’efforçant d’être responsable et qui fait ce qu’il peut. Mais à cet âge, comment lui demander d’assumer le rôle d’homme dans une famille déstructurée ?

Père drogué repenti, abattu par hasard parce qu’il avait pris le mauvais trottoir au mauvais moment ; mère psychotique qui a failli par deux fois « effacer » son petit dernier en tentant de le jeter du troisième étage, puis en poussant son landau sous un bus, aujourd’hui enfermée chez les fous ; grand-mère coureuse et lâche qui abandonne ses petits-enfants chez une autre de ses filles ; tante, travailleuse méritante mais qui ne peut avoir d’enfant, vite dépassée par une reconstruction trop tardive des mômes. Desdits mômes, Joel est le plus équilibré. Ce n’est que par une suite logique due à un raisonnement de base naïf, qu’il se fourre dans le pétrin. Mais, à cet âge, comment lui demander d’avoir la subtilité d’un adulte ?

Sa sœur de 15 ans, Ness, a été violée dès 10 ans par les copains soûlards de son grand-père ; depuis, « elle aime la bite » et aguiche à qui mieux mieux pour se faire considérer : « Si elle avait retiré sa veste, sa tenue l’aurait également fait remarquer : un petit top à paillettes qui laissait son ventre à nu et mettait en valeur ses seins voluptueux » p.16 Elle ne trouve rien de pire que de provoquer le caïd du quartier, dit « la Lame », expert ès deal en tout genre. Lui la prend, puis la jette comme ses pareilles quand ça lui chante. Dans l’ambiance locale, toutes les pouffes sont des trous putassiers qui ne demandent que protection et sniffe. Ness décide de le quitter, ce qui lance toute l’histoire…

Joel est en effet un petit mâle dont le seul exemple est celui de la rue. On n’y existe que parce qu’on y inspire « le respect ». Pour cela, il faut soit faire peur, soit faire allégeance. A 12 ans, on est à l’âge de l’entre deux, trop fier pour se soumettre et pas les couilles pour s’imposer. Le ressort de l’intrigue est là.

Elle se déploie sur plus de 750 pages qu’on lit avec passion. Ce n’est jamais ennuyeux ni racoleur. Après le décor planté, plutôt sordide, l’engrenage suit sa progression d’horloge, chaque événement entraînant par pente naturelle un second. Parce que sa sœur, pute mais pas soumise, ne suit pas les règles de la rue, le petit frère à moitié débile Toby se fait agresser par une bande de gamins, dont le chef, à peine plus âgé que Joel, voit comme un défi à sa virilité qu’il parle à sa copine dans la même école.

Tout s’enchaîne et Joel, 12 ans, qui ne se drogue pas, ne viole ni n’agresse personne par plaisir et n’est même pas tenté par le sexe, qui écrit dans une « activité » des poésies de rue où les mots se bousculent mais avec vérité, Joel est entraîné dans le maelström. Adultes impuissants à offrir des modèles positifs, protection sociale éclatée, flics débordés qui se contentent de contenir, pas de prévenir – comment un gamin baigné dans un tel milieu pourrait-il s’en sortir ?

Écrivant au scalpel, Élisabeth George ne manque pas d’ironie. Elle pointe les contradictions des gens. D’une musulmane voilée qui veut quand même travailler, et ce dans un pays qu’elle considère ‘impie’ : « Rand travaillait à la vitesse d’une tortue sous calmants, sa vue étant gênée par le stupide drap de lit noir qu’elle s’obstinait à porter, comme si Sayf al Din allait la violer sur le champ dès qu’il aurait la possibilité d’apercevoir son visage » p.549. Des chansons de rue que la démagogie médiatique présente comme de ‘l’art’ : « La radio sur le plan de travail ajoutait encore à la cacophonie ambiante. Du rap s’en échappait sous forme de grognements incompréhensibles émanant d’un chanteur que le DJ présenta comme Queue de Béton » p.658. D’une travailleuse sociale, pleine de bonnes intentions : « Elle était blanche, blonde, bien propre sur elle : ce n’étaient pas des défauts mais des handicaps. Elle se considérait comme un modèle au lieu de se voir comme ce qu’elle semblait être aux yeux de ses patients : une ennemie incapable de rien comprendre à leurs vies » p.652

Est-ce à dire que c’est à désespérer de tout et qu’il n’y a rien à faire pour ces minorités sinon, comme les flics, du ‘containment’ social ? Écrit l’année 2005 en pleine ère George W. Bush, ce roman ne le laisse pas penser. Le problème est énorme : immigration incontrôlée, sexe à tout va encouragé par la pub, naissances multiples non planifiées, système scolaire inadapté, mafias qu’on laisse se développer faute de moyens…

Mais les solutions existent. Le gamin, pas plus que sa sœur, n’est montré irrécupérable. Cette dernière a failli s’en sortir jusqu’à ce qu’une agression issue de ses actions passées ne la rattrape. « Joel a besoin d’un suivi psychologique tout comme Ness, mais il a besoin de plus que cela. Il a besoin d’une prise en charge sérieuse, d’un objectif, d’un centre d’intérêt sur lequel se focaliser, d’un exutoire et d’un modèle masculin auquel s’identifier. Il faut lui procurer tout cela ou alors envisager d’autres solutions » p.629. CQFD

Elisabeth George, Anatomie d’un crime (What came before he shot her), 2006, Pocket 2008, 764 pages, €7.98

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

J. D. Salinger, Nouvelles

JD Salinger nouvellesJérôme David n’a jamais voulu être célèbre. Comme Teddy, le petit garçon de sa dernière nouvelle, il a un don et en fait part libéralement à tout individu qui lui demande, mais ne veut absolument pas être un singe savant. Les conventions, la télévision, le strass et le vison ne sont pas pour lui. J.D. Salinger tenait à préserver son être, son humanité fragile dans ce monde régi par l’urgence et le zapping, la frime et le fric.

Il est devenu célèbre parce qu’il était légitime. Notre époque se prosterne devant l’inverse : ceux qui deviennent légitimes simplement parce qu’ils sont célèbres. C’est pourquoi n’importe quel histrion réussit des scores de ventes pour n’importe quel bouquin bâclé, voire écrit par un nègre. Jérôme David Salinger a peut-être beaucoup écrit, mais il n’a pas beaucoup publié. ‘L’Attrape-cœur’ l’a rendu trop vite notoire et il a préféré, pour être heureux, rester caché.

Les Nouvelles qu’il a publié ici ou là appartiennent toutes à ce monde impitoyable de l’enfance. Non pas toujours celle de l’âge mais celle de la simplicité d’esprit. Il n’y avait qu’un enfant, dans le conte d’Andersen, pour dire tout haut à tout le monde que le roi était nu. Les adultes faisaient comme si, corsetés de conventions, de mimétisme et de rang social. De même Salinger décrit comme un enfant les personnages sur lesquels il se penche. Il a l’art de rendre une conversation selon les genres sans que cela paraisse copié-collé ni qu’un prolo cause en duchesse. Il est « innocent », si l’on peut encore l’être après Hiroshima, Hambourg et les camps.

C’est pourquoi ces nouvelles, traduites en français en 1961 par Jean-Baptiste Rossi et préfacées par Jean-Louis Curtis, sont des bijoux. Connaissez-vous le poisson-banane ? C’est pourtant un « fou » qui le fait découvrir à une toute petite fille avant de quitter ce monde où sa fiancée ne se préoccupe que de se peindre les ongles et d’obtenir une liaison téléphonique avec sa mère. Et c’est une toute jeune fille, Anglaise à titre de noblesse rencontrée un soir dans un salon de thé durant la guerre entre sa nurse et son petit frère, qui lui demande d’écrire pour elle un texte sur l’abjection. Ou encore un jeune homme, professeur de dessin d’une école par correspondance, qui va découvrir le talent d’une bonne sœur et lui prodiguer des conseils, avant d’être rappelé à l’ordre par l’Institution. Ou un autre, chef scout d’une bande de Comanches de neuf ans à New York, qui raconte l’interminable histoire imaginaire de l’Homme hilare au point de faire palpiter les gamins, tandis que sa propre histoire vraie avec une jeune fille tourne court…

Le secret des choses est donné par Teddy, un vieux sage de dix ans réincarné en gamin américain entre un père animateur de radio, une mère futile et une petite sœur chipie.  « Vous savez, cette pomme qu’Adam a mangé dans le jardin d’Éden, selon la Bible ? Vous savez ce qu’il y avait dans cette pomme ? De la logique. De la logique et du baratin intellectuel. C’est tout ce qu’il y avait dedans. Alors – c’est mon avis – tout ce qu’on a à faire quand on veut voir les choses telles qu’elles sont réellement, c’est de vomir tout ça » p.273.

« Rien dans la voix de la cigale ne révèle qu’elle va bientôt mourir », dit aussi le gamin en citant un haïku japonais (p.266). Car il y a logique et logique : celle des choses – ou du destin – n’est pas celle des hommes – « gonflée d’un tas de salades émotionnelles. » Jérôme David Salinger a constamment recherché la première – surtout pas la seconde. Ce pourquoi il n’a jamais été médiatique, et qu’il est fort précieux à tous ceux qui aiment la bonne littérature.

Jérôme David Salinger, Nouvelles (Nine Stories), 1948-1953, Pocket 2007, 283 pages, 5.80€

Lire aussi sur ce blog : J.D. Salinger, L’Attrape-cœur

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

J.D. Salinger, L’attrape cœur

Salinger L attrape coeurJérôme David (« jidi ») Salinger, disparu récemment, reste l’homme d’un seul livre, écrit en 1953.  Roman culte depuis trois générations, ‘L’attrape cœur’ marque l’irruption dans la littérature (donc dans la société) de cette nouvelle classe d’âge de la prospérité : l’ado.

Salinger vous envoie sa dose de ‘rebel without a cause’. Holden boy, 16 ans, maigre et taille adulte, est mal dans sa peau. Normal à cet âge. Il ne fout rien au collège et l’internat huppé où ses parents l’ont mis le vire à la fin du premier trimestre. Il doit partir le mercredi mais quitte l’endroit dès le samedi soir sur un coup de tête. Il va errer dans New York, sa ville, rencontrer des chauffeurs de taxi, des putes, des pétasses, d’anciennes copines, un ex-prof. Il va se faire rouler, un peu tabasser, va fumer, picoler, tripoter, dans cet entre-deux d’adulte et de môme qui caractérise les seize ans.

Il n’a pas envie de faire semblant comme le font les adultes, de jouer un rôle social, de travailler pour payer, de « se prostituer » à la société. Mais il n’est plus un môme, âge qu’il regarde avec émerveillement pour sa sincérité, avec attendrissement pour ses terreurs et ses convictions. Ni l’un, ni l’autre – il se cherche dans cette Amérique d’il y a 68 ans déjà, mais déjà très actuelle. Certes, à l’époque les adolescents n’y sont pas majeurs avant 21 ans, mais ils sont laissés en liberté et peuvent entrer et sortir du collège sans que personne ne les arrête. Pas sûr que ce soit toujours le cas.

Ils pelotent les filles mais ne vont pas plus loin sauf acceptation – là, on est sûr que ce n’est plus le cas. Ils trichent sur leur âge en jouant de leur taille et en rendant plus grave leur voix. Cela pour boire de l’alcool – interdit aux mineurs – ou fumer comme les grands. Ils ont envie mais trouvent tout rasoir ; ils détestent le mec ou la nana en face d’eux mais regrettent leur présence quand ils sont partis ; ils détectent le narcissisme ou la fausseté chez leurs condisciples mais restent au chaud dans leur bande. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent.

Ce qu’ils craignent en premier est de devenir adultes. En second, de devenir pédé. C’est un véritable fantasme américain des années 50 que l’inversion sexuelle : une tentation permanente – mais la hantise de la contagion. Comme si le mal – qu’on croit héréditaire – devait se révéler sur un simple attouchement. Stradlater, copain de chambre de Caufield au collège : « Il circulait toujours torse nu parce qu’il se trouvait vachement bien bâti. Il l’était. Faut bien le reconnaître » p.38. Luce, son ancien conseiller d’études, de quatre ans plus âgé : « Il disait que la moitié des gars dans le monde sont des pédés qui s’ignorent. Qu’on pouvait pratiquement le devenir en une nuit si on avait ça dans le tempérament. Il nous foutait drôlement la frousse. Je m’attendais à tout instant à être changé en pédé ou quoi » p.175. Mister Antolini, son ex-prof qui le reçoit un soir chez lui, avec sa femme, pour qu’il dorme sur le divan : « Ce qu’il faisait, il était assis sur le parquet, juste à côté du divan, dans le noir et tout, et il me tripotait ou tapotait la tête » p.229. Rien de plus et ça suffit à faire sauter l’ado du lit en slip pour s’enfuir en courant.

Holden Caulfield se liquéfie en revanche devant les gosses. Il est tout sensiblerie. Il évoque son frère Allie, mort d’une leucémie à 11 ans, lui en avait 13. Il s’était alors brisé le poignet à force de défoncer les vitres du garage pour dire sa rage. Sa petite sœur Phoebé le fait fondre. C’est elle, la futée, qui l’empêchera d’agir en môme à l’issue de son périple. Lui voulait partir en stop dans l’ouest pour devenir cow-boy ou quelque chose comme ça. Elle lui a collé aux basques pour partir avec lui. Il s’est rendu compte aussitôt de tout ce que ça impliquait, de tout ce qu’elle allait perdre – et lui aussi. Ses yeux se sont ouverts, il a découvert sa maturité incertaine, sa responsabilité adulte envers sa petite sœur.

Je ne sais plus si j’ai lu Salinger quand j’étais moi-même adolescent. Si oui, cela ne m’a pas vraiment marqué. La traduction vieillie garde ce tic des années 1980 d’ajouter « et tout » à chaque fin de phrase. C’est d’un ringard ! La traduction que j’avais lue datait d’encore avant et ce n’était pas mieux. C’est le problème de trop vouloir coller à l’argot du temps : ça s’use extrêmement vite. Avantage : ça plaît à l’âge tendre.

Le titre, ‘L’attrape-cœurs’, vient d’une chanson d’époque, « si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles… » Et plus loin d’un poème de Robert Burns qui parle de « corps » qui vient à travers les seigles. Mais pour les ados, c’est pareil, le cœur se confond avec le corps, le tout fondu par les hormones. Ce n’est qu’en devenant adulte qu’ils font la distinction et 16 ans est l’âge charnière où cela reste imprécis. J.D. Salinger raconte très bien cet entre-deux. A faire lire à votre Holden boy, s’il a dans les 16 ans.

Jérôme David Salinger, L’attrape cœur (The Catcher in the Rye), 1945, Pocket 2010, 253 pages, 5.41€

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Land Rover vers Marrakech

Article repris par le blog Fées follets.

Nous petit-déjeunons de pain marocain et de thé noir. Les sacs prêts, nous retrouvons la Land Rover et son chauffeur Ali, le même qu’à l’aller, un Berbère de Marrakech. En route, nous pouvons observer nos dernières maisons de pisé aux toits plats, nos dernières mules. On aperçoit Mimoun avec un nouveau bonnet, dans son village à quelques kilomètres d’Imelghas. Piste et poussière. Brahim nous accompagne jusqu’à Marrakech.

Sur la piste, nous rencontrons soudain trois grandes tentes marabout comme celles que nous utilisons le soir, mais plus luxueuses, mieux décorées et plus larges. La Land Rover s’arrête et Brahim va aux nouvelles. C’est une réunion avec le cadi de Tabent, le village qui est en face d’Imelghas. Elle a pour but de délimiter les terrains de culture et ceux réservés aux pâturages pour cette année. La négociation dure depuis deux jours et se termine ce matin. Certaines tribus nomades viennent du Sahara en mars, pour y repartir à l’automne. S’il leur faut trois mois pour le voyage, ils sont besoin de pâturer et la tradition est là, confrontée aux exigences des sédentaires. Le cadi nous invite à prendre le thé sous la grande tente où il est installé. L’intérieur est très coloré, de motifs géométriques rouges, verts et jaunes. De nombreux tapis jonchent le sol, signes de richesse et de pouvoir. Tout est fait pour impressionner le visiteur et rendre à la décision qu’il prendra un poids d’autorité suffisant pour la faire accepter. On nous sert du thé vert sucré de qualité, sans menthe, ainsi que des plateaux de pain avec un bol de beurre (de chèvre) et de miel. L’association du beurre et du miel est excellente, bien que curieuse à nos palais et très énergétique. Nous repartons ravis de cet exemple d’hospitalité berbère.

A Azizal, nous nous arrêtons pour visiter les souks. Ceux qui veulent ramener quelque chose en France le trouveront moins cher qu’à Marrakech, déjà perdue par le tourisme de masse. Là est le vrai souk arabe : encombré, puant, empli de vieux et d’enfants qui baguenaudent. Les Européens sont très rares et nous faisons sensation. Une grappe de gamins s’attache à nos pas, nous suit partout, et regardent de tous leurs yeux. Dans le souk des tissus, Robert choisit une djellaba bleue ; au souk des tajines, Pascal marchande un plat. Au souk des viandes, la chair est apportée à dos de garçons et farcie de mouches. Le sang qui goutte encore coule sur les torses nus et macule les ventres. Un marabout africain vend un onguent universel dont il vante les qualités en arabe. Robert, pour rire, se laisse tenter par un petit flacon. Le médicament est enveloppé d’un papier tamponné au nom et adresse du marabout nègre : s’il veut en commander d’autres… Tout se vend, dans les souks : de vieux matelas ayant déjà beaucoup servi, une télé usagée, d’anciennes pièces de monnaie n’ayant plus cours légal, des clés berbères tarabiscotées… Les enfants nous trouvent imposants, ils nous demandent timidement l’heure, plus pour le plaisir de se faire reconnaître, qu’on daigne leur parler, que pour savoir dans quelle partie de la journée ils se trouvent. Je trouve cette attitude touchante et audacieuse.

Nous déjeunons dans le café où nous avions pris le thé de 10 h à l’aller. Les petits vendeurs proposent toujours leurs cigarettes à l’unité, avec une marge sur le paquet. Puis nous reprenons la Land Rover avec Brahim en passager surnuméraire. Deux arrêts de police. Ils discutent pas mal avant de nous dire d’y aller. Le nombre de passagers est réglementé par véhicule, par sécurité, mais en discutant les policiers ferment les yeux lorsqu’on leur fournit une bonne raison. Brahim a dû être convaincant.

Arrive Marrakech. Tout nous paraît différent, les enfants sont plus sales et plus loqueteux, fiers même de se montrer à demi-nus, le monde est plus dense, les klaxons retentissent sans arrêt, vélos et mobylettes se faufilent partout, les ânes se multiplient.

Le soir, nous prenons le bus jusqu’à la place inévitable : Djema el Fnaa. Nous recherchons à partir de ce point reconnaissable, un restaurant repéré sur le guide. Nous optons pour le « Riad », plus chic. Le décor de faïence bleu et blanc et de stuc sculpté est somptueux. Le service est de classe mais on mange avec les mains, à la manière traditionnelle, après que soit passée l’aiguière pour les laver. La musique typique est agréable dans l’ambiance. Les danses qui accompagnent le repas sont inégales, les grosses grognasses qui se trémoussent avec ennui ne valant pas tripette. Un français rigolard et vulgaire, émoustillé par le saindoux, leur glisse des billets dans la ceinture et entre les seins. C’est un échappé d’un soir du Club Méditerranée. Une autre danseuse se présente toute seule. Elle est beaucoup plus jeune et plus nue. Elle mérite bien mieux nos applaudissements ou nos dirhams. Mais elle dépasse tellement les autres qu’elle ne dure pas. Son numéro terminé, les seins gonflés de billets glissés par les riches spectateurs contents, elle s’en va pour ne plus reparaître.

Le menu est copieux : pastilla, tajine, fruits et pâtisseries sucrée. La pastilla est une croustade de pigeon d’œuf, de mouton, parfumée à la cannelle. La pâte est du filo passé au beurre et croustillant, assaisonné de sucre glace. Le contraste entre le sucré extérieur et le salé intérieur, entre le craquant de l’enveloppe et le mou du milieu, est un délice pour le palais. Le tajine est ce plat conique de terre épaisse qui permet de faire mijoter à four brûlant viandes et légumes ; le nôtre est de poulet au citron confit dans le sel, une valeur sûre. Nous buvons un vin d’Oustalet, puis un Clairet de Meknès. Ce dernier est un vin pour anglais, trop léger et décevant. Les fruits sont de saison, pour rafraîchir la langue après les épices : oranges, pêches, prunes. Avec le thé à la menthe nous sont servies des pâtisseries marocaines, souvent étouffe-chrétiens. Elles sont souvent faites de farine et d’huile et n’ont pas grand goût. Seules les cornes de gazelles, ces délicieux croissants de pâte dure qui entoure une pâte d’amande parfumée, auraient pu être à la hauteur, mais ici elles étaient sèches et dures.

Sur la place, nous observons les gens. Je note cette convivialité d’Afrique du nord qui étonne toujours les peuples trop réservés que nous sommes. Ne voit-on pas à chaque coin de rue des gosses du même âge, ou un petit et un grand, se tenir à les épaules, se caresser le dos sous les vêtements, se prendre les mains, se serrer très fort, dans des attitudes qui paraîtraient chez nous équivoques ? Ici, elles semblent être l’expression d’une sensibilité à fleur de peau, tournée vers les autres, un sentiment qui s’exprime brut, spontanément. Pays de familles nombreuses, de vie dans la rue, de bandes, les garçons sont d’une grande violence, tendres entre eux aussi souvent qu’ils se battent.

Ils sont extrêmes, mais directs. C’est pourquoi il semble y avoir peu de bagarres ouvertes en public, l’animosité ne prend pas des proportions importantes parce qu’il y a toujours des témoins, des frères, des amis à proximité. Ce soir, sur la place, nous pourrons assister à la rare bagarre de deux adolescents. Leur premier souci est de ne pas se laisser agripper par l’autre, sans doute parce les vêtements sont précieux et se déchirent facilement. D’où un ballet étrange, analogue à celui de deux boxeurs, où les coups de pieds et de poings partent et sont esquivés souplement. Une fois que l’un est pris par surprise, au cou en général, le but est de le faire tomber. On pourra alors le bourrer de coups de pieds sans qu’il ait le temps de se relever. C’est pourquoi les vêtements souffrent surtout du haut. Les deux gamins ont été promptement séparés par les adultes autour d’eux. Il y a une solidarité là aussi.

Nous reprenons l’avion le lendemain. / FIN

Plusieurs voyagistes proposent des randonnées dans l’Atlas marocain, sportives ou moins, d’une à trois semaines. Notamment :

Catégories : Maroc, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Île de Batz, jardin Georges Delaselle

Au sud-est d’Enez vaz, l’île basse de Batz, se dresse le jardin colonial, appelé aujourd’hui ‘Georges Delaselle’ du nom de son fondateur – et pour faire politiquement correct. C’est un beau jardin grâce au Conservatoire du littoral, qui l’a acquis en 1997. C’est aussi une belle histoire…

Imaginez ! Un assureur parisien, perdu dans les chiffres et les calculs d’actuariat sur les malheurs du monde, découvre l’île de Batz grâce à un ami en 1897. Coup de foudre ! Moins pour l’ami que pour le pays, où les marins ont déjà acclimaté quelques plantes ramenées de leurs voyages au long cours. Il décide d’acheter une parcelle dans l’endroit le plus chaud et le moins cultivé, isolé face à Roscoff.

Il met vingt ans pour faire creuser le sol et ériger un cordon dunaire littoral qu’il plante de cyprès de Lambert, ceux qui protègent bien du vent. A l’intérieur, il acclimate des centaines de plantes exotiques qu’il fait venir des quatre coins de la planète (qui est ronde et point carrée, mais on dit comme ça quand même…). En mai 1918, avant l’armistice du 11 novembre, il se découvre atteint de tuberculose et plaque la finance et la capitale pour se réfugier en son paradis. Il vend l’endroit en 1937, très affaibli, et meurt en 1944 à 83 ans. L’oasis exotique reste à l’abandon jusqu’à ce qu’une association entreprenne de la sauver.

Il existe aujourd’hui plus de 2500 espèces dont les deux-tiers proviennent de l’hémisphère sud. La Manche a les eaux douces grâce au Gulf Stream, mais l’air âpre à cause des tempêtes atlantiques. Nous faisons partie en 2012 des 30 000 visiteurs annuels dont la majorité, femmes et enfants compris, est ravie de ce petit coin exubérant de paradis dans la rudesse du paysage. Un jardin adolescent, telle est l’impression première. Ça pousse, ça vit avec vigueur, ça pointe fièrement ses feuilles au soleil. L’atmosphère de vitalité végétale saisit quiconque, des petits de 6 ans aux ados de 16, et jusqu’aux vieillards qui retrouvent ici une jouvence.

Un dépliant vous invite à visiter dans le sens des aiguilles d’une montre. De l’accueil, vous passez par la nécropole, un petit dolmen de l’âge du bronze daté de 1800-2000 avant notre ère. Découvert lors des travaux de terrassement du jardin, il a été fouillé par un archéologue début XXème siècle. Il renfermait des cendres funéraires et des poteries cassées. La pierre laisse le souvenir de l’éternité, tandis que la pelouse, d’un vert cru après les pluies de juillet, exhibe la vie en plein renouveau.

Nous entrons ensuite dans la palmeraie. Les palmiers à chanvre venus de Chine sud offrent leur beauté lattée.

Des bananiers montrent que le climat ne connaît jamais le gel.

Un bassin recueille l’eau glougloutante d’une fontaine au-dessus, plantée de végétation gorgée d’eau dans un décor quasi japonais. La pelouse centrale s’ouvre brusquement, vert reposant et bancs qui tendent les bras tandis que les kids s’amusent d’une feuille. Vers le nord s’ouvre une lande fleurie, ouverte sur le large.

Poursuivons par le jardin maori. Le lin ‘de Nouvelle-Zélande’, découvert par le capitaine Cook, est un phormium utilisé par les Maoris de Tahiti qui utilisent sa filasse pour fabriquer tissus, cordages et filets de pêche.

Les petits garçons aiment à se saisir d’une lanière sèche, tombée et brunie, coupante comme une lame. Ils en font une épée, assurant que, côté tige, « ça ne coupe pas ». La vie exubérante appelle la mort, celle qu’on donne par enthousiasme, celle qu’on accepte par excès d’énergie. La mort, la vie, les enfants ressentent d’instinct ces appels du jardin.

La cacteraie offre ses plantes grasses qui, fin juillet, sont fleuries.

Les agaves aux feuilles épaisses et griffues sont comme des plantes dinosaures, lourdes, puissantes, bien établies. Originaires du Mexique et ramenées par Christophe Colomb, ces plantes dodues recèlent bien des secrets : de leurs feuilles, les indigènes tirent la fibre de sisal qui sert à tisser et à faire des chapeaux ; de leur cœur tendre, l’alcool distillé de tequila. De la vie naît la mort et de la mort la vie. Squelette de plantes qui sert à vêtir, sang végétal qui sert à oublier, eau de vie, eau de feu, excès de vivre jusqu’à la mort. Ce ne sont pas les pubertaires, occupés à se caresser la peau nue et à se bécoter dans les bosquets palmiers qui me contrediront.

Avant la terrasse ouest se dresse le calvaire, croix de granit brut érigé au point culminant du site. Il a été récupéré d’un dolmen christianisé des temps anciens, que la chapelle Sainte-Anne avait adopté avant d’être laissée jusqu’aux ruines. La mort, la vie, la tombe et la résurrection, la fin ici-bas et l’espérance au-delà.

Est-ce pour chanter cela qu’est installée à côté ‘Écran’, l’œuvre de Jean-Marie Dalet ? Il s’agit d’une lentille miroir montée sur cadre, qui focalise le rayon solaire sur le sol – quintessence de l’énergie, de la chaleur laser, de la vie…

Un peu plus bas, sous les palmes qui se balancent à l’orée de la pelouse verdie par les pluies bienfaisantes, une plaque : Georges Delaselle, 1861-1944. Tout simplement. Nous lui rendons hommage.

Redescendez par les terres australes et les plantes vigoureuses qui poussent là. Fleur lumineuse, rouge et velue comme un dard simiesque.

Fougères arborescentes, exubérantes et graciles comme des adolescents. La cordyline néozélandaise permet de tisser nattes et pagnes, tandis que sa palme couvre les toits des ‘fare’ dans les îles Pacifique.

Des agapanthes de Bonne espérance sont des fleurs d’amour qui font oublier la mort omniprésente dans la nature indifférente. Tout naît, tout meurt, sans cesse ; le petit devient grand, le vivant devient cendre. L’échium des Canaries a des fruits en tête de vipère ; sa fleurette bleue couvre par millier la tige jusqu’à 6 m de haut tandis que la mort vient. On ne fleurit qu’une fois quand on est échium : la mort est au bout du fruit. Mais il se ressème tout seul, continuant le grand cycle de la vie…

Et puis c’est le poste d’accueil, derrière un rideau d’arbres, la sortie déjà. Nous serions bien restés, isolés parmi les plantes, mais nous avons bouclé la boucle. Près de deux heures sont passées sans bruit ni ennui. Les adultes sortent apaisés, les ados éblouis et les gamins heureux. En souvenir, vous pouvez acheter pour 3€ des boutures à planter dans vos jardins. Une vie qui renaît, une fois de plus.

Retour en vélo vers le débarcadère par le sentier très fréquenté qui longe les ruines de la chapelle Sainte-Anne – pas plus d’un quart d’heure. Comptez bien une demi-heure à pied.

Toutes les photos sont Argoul, sous copyright sans autorisation

En savoir plus :

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Musée du loup au Cloître Saint-Thégonnec

Sous la IIIème République fut tué le dernier loup breton. Pierre Berrehar, du Cloître Saint-Thégonnec, en a touché la prime le 6 octobre 1884. Nous sommes à l’entrée des monts d’Arrée et ce territoire encore sauvage reste alors le dernier refuge des loups. Ceux-ci ont en effet besoin d’espace et de halliers où mettre bas. Le recul du bocage et l’extension des forestiers et des agriculteurs a chassé le loup peu à peu. Il a aujourd’hui disparu.

Le Cloître Saint-Thégonnec est le nom d’une commune qui n’a rien à voir avec celle de Saint-Thégonnec, à 25 km de là, célèbre pour son enclos paroissial. Isolée des circuits touristiques et de la voie rapide Rennes-Brest, le Cloître – 12 km au sud de Morlaix – a eu l’heureuse idée de consacrer au loup un musée.

Le prétexte en est que le dernier loup de Bretagne a fini là. La publicité de ce nouvel établissement est habilement faite, par des panneaux de signalisation sur le circuit des enclos et par des dépliants dans les offices de tourisme. Le musée est surtout conçu pour les enfants, mais les adultes apprendront beaucoup de choses, de quoi alimenter les veillées et les histoires raides, juste avant de dormir.

Tout commence avant l’entrée par des hurlements à vous donner froid dans le dos. Vous sentez vos poils se hérisser alors que les petits vous prennent la main.

Courageusement, vous vous avancez, jusqu’à rencontrer une toute jeune fille au fond d’un couloir sombre. Elle a les joues roses et le chaperon tiroir-caisse puisqu’elle vous soutire 3,50€ par tête. D’un ton ingénu, elle vous prévient qu’elle va bientôt passer « un film pour adulte » dans la salle du fond…Vous vous demandez si l’interprétation psychanalytique des contes de fée a quelque consistance, notamment le petit chaperon prépubère mais déjà rouge qui rencontre au lit le viril loup poilu « déguisé en grand-mère » – lorsque vous voilà poussés derrière un rideau noir.

A peine la suggestion vous vient-elle que, décidément, c’est le bordel, voilà la nuit profonde qui vous happe. Venus du dehors, où règne le grand soleil de la transparence démocratique, vous êtes plongés ensemble dans l’obscurité propre à tous les fantasmes et à toutes les suggestions. Inutile de dire que les petits ne vous lâchent pas. Malgré les 25° ambiants, les frêles épaules frissonnent au-dessus des débardeurs. Monte un hurlement alors que vous vous heurtez à un coude du couloir, tandis qu’apparaissent de petites paires d’yeux fendus qui luisent fixement dans la pénombre. Vous voilà mis dans l’ambiance.

Lorsque vous émergez de la chicane, un loup blanc fort connu projette une ombre gigantesque sur le mur. Il vous attend tranquillement, assis sur son train. Il a aiguisé ses crocs et ses griffes sont prêtes.

Un autre vous guette au tournant, babines ouvertes et crocs menaçants à votre hauteur, les oreilles en arrière comme font les carnivores quand ils vont vous sauter dessus. Les mômes seraient impressionnés si vous n’étiez pas là – mais seraient-ils venus d’eux-mêmes se fourrer dans la gueule du loup ?

Vous leur montrez que la bête ne bouge pas, qu’elle est froide et même empaillée ; vous leur faites toucher la fourrure rêche. Vous leur faites remarquer que les yeux fixes sont de verre, ils ne vous regardent plus quand vous n’êtes plus dans l’axe. Adulte, vous pensez quand même que voilà une parfaite machine à tuer, 50 kg de muscles velus entraînés au marathon, enrichis d’une mâchoire à fracasser un fémur et qui a faim de viande saignante à raison de 10 kg par jour. Un panneau explicatif vous fournit obligeamment ces quelques renseignements.

Il ajoute, on le saurait depuis La Fontaine si l’E.NAtionale faisait encore réciter quoi que ce soit, que le cerveau du loup est d’un tiers plus gros que celui d’un chien. Nettement plus rusé, chassant en meute, obéissant à sa hiérarchie, le loup est proche de la bête humaine : ne dit-on pas que l’homme est un loup pour l’homme ? C’est un samouraï, un commando, un fasciste, pas comme ce con de chien démocratique qui geint dès qu’on le regarde fixement et recule cauteleusement, la queue entre les jambes, avant de vous aboyer après, mais de loin et quand vous êtes passés.

Le loup vous reconnaît pour dangereux même à dix ans et, avec raison, se méfie des hommes. Un panneau raconte l’histoire de ce petit berger qui en fit fuir un. L’animal préfère se cacher et ce n’est que dans les grandes étendues, lorsque le froid a chassé toute proie vivante, qu’il s’attaque aux troïkas russes ou aux petites filles des histoires de notre enfance. La « bête » du Gévaudan elle-même serait peut-être moins un loup qu’un homme, tueur en série avide de viols et de sang des très jeunes gens. Mais à toujours crier au loup… qui vous croira ?

Les salles se succèdent, éclairées de façon théâtrale du plus sombre au plus clair à mesure que vous avancez. L’irrationnel d’abord, le rationnel à la fin, la progression est savamment menée. Vous passez du physique de la bête aux mœurs évoluées du loup, de ses prédations aux légendes des hommes – déformées et amplifiées. On le dit issu du Diable, évidemment, alors que Dieu, sensé être à l’origine de toute la Création, n’aurait fait que le chien… S’il est diabolique, alors il tente l’homme, surtout le mâle, l’incitant à se transformer en garou (sexuel et violent, au contraire des Commandements d’église). Le garou serait la prononciation gauloise de vere ou vir, l’homme, dans l’expression germanique ‘verewolf’, homme-loup.

Ce n’est pas très difficile de sombrer, à lire un « avis » placardé ici : « Si vous vous sentez tout drôle un soir de pleine lune ; si vous êtes restés sept ans sans vous confesser ou mettre les doigts dans un bénitier ; si vous êtes épuisé le matin… Vous êtes probablement un loup-garou ! » Le film pour adulte vous donne plus de détails. Un ethnologue insiste : pour devenir garou, semblable au loup, il fallait se dé-civiliser, se dépouiller de son humanité en enlevant ses vêtements pour se rouler tout nu, la nuit, au bord de certaines mares ou dans des feuilles mortes. Cela vous lavait de l’homme et faisait resurgir vos instincts profonds de bête, de prédateur carnassier que notre espèce a été durant des centaines de milliers d’années. A voir jouer et se battre les petits enfants l’été, presque nus dans le sable ou la boue, heureux sous la pluie ou le ventre dans l’herbe, vous vous dites que peut-être le mythe du loup-garou n’est pas si bête. Il ne serait que la tentation qui vient de balancer toute raison…

Le musée expose des images, mais use de beaucoup de mots pour apprivoiser le loup. Lorsqu’on en rencontrait un, il fallait citer de mémoire l’invocation à un saint – manière de faire entrer dans les crânes obtus les bienfaits de l’éducation. Saint Hervé était réputé pour avoir apaisé le loup – manière pour l’Eglise de profiter de la peur pour assurer son emprise. On parle aussi de saint Ronan, mais en rapport avec la lune du loup qui vient des légendes celtes (il la bouffait au 372ème mois pour que le cycle soit pur). Cependant, les paysans madrés savaient que la « danse des sabots » était plus efficace que les incantations : enlever ses sabots et les frapper l’un contre l’autre rendait prudent le loup, de même que brandir un bâton ou une fourche.

Vous avancez dans le musée, voici la cheminée sous laquelle vous pouvez entendre l’histoire du petit chaperon rouge, lue par un adulte ou en bande dessinée sous le manteau.

La salle suivante, bien éclairée, fait jouer avec le loup petits et moyens par des objets à soulever, des trous où mettre l’œil, des vitrines de peluches. Les parents iront voir, pendant ce temps, la salle attenante consacrée aux peintures et sculptures temporaires en rapport avec le loup. Un dernier endroit, peint en sombre pour lâcher l’imagination, laisse des livres d’images à portée des loupiots. Vous êtes juste avant la boutique, tenue par la même jeune fille aux joues roses, qui vous vend les désirs repérés : les livres d’enfants y tiennent la meilleure place.

Comptez-les biens, vos petits, peut-être le loup vous en a-t-il pris un ? Qui le saura avant de revoir le soleil ?

Un manque choquant dans ce musée : les louveteaux, ci-dessous croqués par Pierre Joubert. Si l’on peut laisser de côté loubards de banlieue et Loups gris turcs, la laïcité n’exige pas d’ignorer de façon aussi flagrante un fait social aussi important que le scoutisme, fût-il à l’origine religieux. Alors que toutes les marchandises de la religion Disney sont en vitrine et dans les livres proposés.

Musée du loup, 1, rue du calvaire, 29410 Le Cloître Saint-Thégonnec, 02 98 79 73 45

Ouvert tous les jours de 14 heures à 18 heures en juillet et août et toute l’année sur réservation pour les groupes (20 personnes). Tarifs : adultes : 3,50€, enfants 7 à 12 ans : 2,50€, enfants – de 7 ans : gratuit.

Site : http://www.museeduloup.fr/

Animations estivales 2012 :

  • Exposition Le petit conte rouge, du 1er juillet au 31 Octobre
  • Loup gris et paysage en Monts d’Arrée, les vendredi 6, 13, 20 et 27 juillet : Après une visite guidée au musée du loup le matin, un guide nature de Bretagne Vivante-SEPNB, vous fera découvrir les landes du Cragou l’après-midi, réserve naturelle régionale entre steppe et savane, riche d’une flore et d’une faune exceptionnelles et ensorcelantes…. Réservation obligatoire : 02.98.79.73.45
  • Les nuits du Loup, les 18 juillet et 8 août : Partez sur les traces du loup… visite libre du musée à partir de 21h, puis balade nocturne dans la réserve naturelle régionale des Landes du Cragou en compagnie d’un guide nature. A partir de 6 ans. Réservation obligatoire : 02.98.79.73.45
Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vacances bretonnes

Autour de la Bretagne il y a la mer, le plaisir des enfants. A l’intérieur de la Bretagne il y a les dolmens, les alignements de menhirs, les enclos paroissiaux, les églises de granit, le plaisir des adultes cultivés. Dans le verre et l’assiette, il y a le cidre, le petit vin blanc, le chouchen, et tous les produits de la terre et de la mer, galettes, légumes, fruits, cochon, poissons, fruits de mer, le plaisir des adultes moins cultivés. Il y a eu tout cela dans mon enfance, le camping à Cancale, son air salé, son humidité le soir, le goût persistant de l’iode des huîtres. Les statues de granit rude, les menhirs usés, les curieux dolmens.

Plus tard, à l’adolescence, il y a eu la voile. Moins le sport de glisse sur les vagues (encore que…) surtout la découverte du milieu marin. La vie en harmonie avec la mer, son souffle puissant, ses colères, ses courants. Rien de tel pour cela qu’une île – déserte, cela va de soi !

J’avais vingt ans et je découvrais les Glénans avec des copains du lycée. Mais pas l’archipel qui porte le nom de Glénan, situé en Bretagne sud au large de Concarneau, non, l’école de voile, le Centre nautique des Glénans. Mon premier stage a été loin de l’archipel originel, en Bretagne nord, au large de Paimpol et tout près de Bréhat : sur l’île Verte.

Le marin la reconnaît de loin en ce qu’elle dresse fièrement à son sommet l’unique pin maritime. Elle est petite, sans eau courante ni plage véritable, juste une cale de galets pour aborder en barque. Les voiliers restent au mouillage au sud de l’île, protégés des vents dominants.

J’ai eu l’occasion, par la suite, d’aborder d’autres lieux marins, au sud, au large, en Méditerranée, dans les Caraïbes, dans le Pacifique, et même en mer de Chine. Mais la première expérience bretonne marque à jamais.

Le vent faisait mugir les bouées hurlantes au large lorsque la houle se levait. Il balayait l’île et faisait trembler les parois de la tente qui nous abritait. Le déferlement régulier des vagues sur les rocs déchiquetés était un constant rappel de l’obstination de la nature. A l’inverse, les jours de bonace, au soleil irradiant, il faisait vite très chaud, incitant à quitter pantalon et chemise pour aller se baigner, puis lézarder sur les algues visqueuses à la puissante odeur, presque sexuelle, ou dans les herbes où le fenouil sauvage nous transformait en poissons prêts à rôtir.

Me voici moins marin aujourd’hui que l’âge s’est avancé et que les jeunes qui me sont proches ne sont pas tentés. Reste cependant le goût breton que je retrouve avec plaisir, l’iode de l’air, la saveur du poisson, la verdeur vigoureuse des légumes, la subtilité du crabe juste pêché. Pain de seigle et beurre salé étaient les goûts écolos-socialos des années 70 (avec chèvre chaud en salade, poutres apparentes et sabots suédois…). Je me moque aujourd’hui, mais on ne quitte jamais tout à fait son adolescence.

Si je suis attaché à la Bretagne, moi qui ne suis ni Breton ni habitant d’Armorique, ce sont à ces années d’initiation à la mer que je le dois. Moins brutales que la Méditerranée sel et soleil des congés d’enfance, mais plus durables car plus profondes.

Que ces quelques vues de l’île Verte en 1976, à Pâques, prises par moi-même © en noir-et-blanc de rigueur, puissent vous faire souvenir, si vous avez connu. Ou vous faire rêver si ce ne fut pas le cas.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jeux d’été à Paris

Article repris par Medium4You.

Que peut-on faire dans la ville lorsque les vacances sont venues, qu’on ne part pas encore et qu’il fait lourd ? Pas grand-chose. Avouons-le, l’hiver est plus propice aux sorties culturelles ou au sport. Car le sport, en ville, se pratique surtout en salles…

Les plus petits peuvent aller jouer au jardin du Luxembourg, mais le Sénat n’autorise que les ballons mousse, pas ceux de cuir.

Les colonnes de Buren, cour du Palais-Royal, disposent de buts d’artiste un peu serrés, mais bon…

Cet art tout utilitaire, en joli damier noir et blanc, inspire les préados qui circulent en patinette.

Ou qui tentent le hip-hop sous les yeux attentifs des plus grands.

Au risque de se trouver fort déshabillé par l’effort, surtout quand le tee-shirt mode est lâche et largement décolleté.

Mais il est une autre façon de montrer son corps à 12 ou 13 ans : s’arroser copieusement aux fontaines, grâce aux pistolets-mitrailleurs d’eau.

Un jouet de transition entre gamin et ado qui permet des transparences sur la poitrine sans oser la montrer nue.

Il suffit d’un an ou deux pour oser. Et l’on enlève haut et très bas pour entrer dans la fontaine comme en piscine, torse nu et vêtu de son seul bermuda.

Les autres, ceux venus en touristes, restent sagement dans les lieux de visite. Ils glandent au Louvre.

Sous voile devant la pyramide.

Ou s’amusent à faire des bulles.

Petits et adultes aussi étonnés.

Ils visitent la passerelle des Arts, qui relie le Louvre à l’Académie française par-dessus la Seine. La mode est, depuis quatre ou cinq ans, aux cadenas que l’on scelle aux grillages afin d’éterniser son amour… Chacun sait qu’il ne durera que le temps d’une saison, au mieux quelques années, mais la mode est irrésistible : il faut faire comme les autres ! On ne se distingue que quand on n’a pas l’âge du sexe. Poser un cadenas à 10 ans, c’est mignon.

Certains sont au point de pisser dessus par provision… Pas en vrai, c’est un effet de la photo, mais avec une forte démangeaison des préados à ce niveau comme en témoignent les mouvements de hanches.

Quand on est fille, l’heure est aux fantasmes sur les bittes de voirie en bord de passerelle.

Plus âgé, on se vautre sur les pelouses autorisées du Sénat. Elles le sont en alternance pour préserver l’herbe, grassement nourrie cette année où il a beaucoup plu.

Le must est d’y aller lire avec son bébé, transition entre âge adolescent et vie adulte. On fait encore comme si.

Une autre transition est de faire l’amour en public. Mais il faut pour cela rester de marbre… et simuler être bien monté. Provocation aux vieilles dames et aux pisse-froid – mais on est à Paname !

Les filles préfèrent prendre un café place de la Contrescarpe, juste avant de plonger dans la rue Mouffetard. On se croirait dans une quelconque province.

A Paris, quand on est gamin, on s’ennuie pendant les vacances. Mieux vaut être touriste ! Ou aller faire le touriste ailleurs.

Mais quand il pleut… pourquoi ne pas découvrir un site d’histoires destinées aux enfants et aux ados ?

Fany vient de créer son univers qui se décline en deux séries d’histoires, les unes pour grandir, les autres pour rêver. La première série, ‘Les péripéties d’Éliot’, aborde les sujets de la vie quotidienne sous forme thématique (école, deuil, tolérance, divorce…). La seconde, ‘Les aventures de Monsieur Kakouk’ (intarissable conteur né dans la tête d’Éliot), emmène le lecteur en voyage. Chaque histoire explore une zone géographique, dans laquelle une petite équipe (la K compagnie) y mène une enquête. On s’évade tout en apprenant. Pour chaque destination visitée, une carte géographique et un album photo remplissent la besace de l’apprenti voyageur. Et accompagnent le récit… Ces histoires peuvent être lues en ligne (livres à feuilleter) ou sur papier (livres téléchargeables pour impression).

Le site ? www.read-and-fly.com

[Les visages des photos sont volontairement floutés pour respecter le « droit à l’image »]

Catégories : Paris, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch

Les lieux ? L’Écosse, sur la côte ouest donnant sur l’Irlande. L’époque ? Incertaine, dans les brumes de la légende, mais avant le siècle 19 de notre ère tant manquent toutes les inventions techniques de la modernité. Les héros ? Ils sont trois, comme les trois enfants turbulents de l’auteur, deux filles, un garçon, le petit dernier. Leur âge ? L’adolescence, mais la prime, ce qui fait qu’ils peuvent avoir entre 14 et 17 ans. L’histoire ? Une chevauchée d’heroic fantasy qui voit s’affronter les clans celtes, entre ceux qui veulent le pouvoir et ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive.

Nous sommes à l’âge des chevaux, des charrettes, du tri à l’arc et des épées. Whisky, chardon, cornemuse et fantômes, ces traits d’Écosse, sont recyclés comme le kilt, les châteaux et les fêtes. Le lecteur est transposé dans l’univers d’un conteur en verve d’imagination et d’action, expert en celtitude et en paternité, quelque part entre les potions potaches à la Harry Potter et la menace maléfiques du Seigneur des anneaux. Nous avons des fantômes, des kiltômes et des kiltish, allez vous y retrouver !

L’auteur prend un grand et malin plaisir à faire rebondir les histoires, légères et échevelées, sur une trame de quête adolescente. Un chapitre terminé, le lecteur a hâte de découvrir le suivant. Et il y en a 19. Écrits avec humour et sens du théâtre.

Comme le veut cet univers onirique, les personnages sont tous dignes, beaux et bien armés, aimés de leurs parents et fratrie, même les méchants, ou presque. Ils restent animés de cet esprit d’équipe et de chevalerie que veut la tradition. La nôtre, celle d’Europe, encore plus la tradition celtique dont l’auteur est féru. Il joue lui-même fort bien de la cornemuse et ne répugne pas à porter le kilt, dont il a fait déposer un modèle exclusif pour sa famille. Il dit en effet descendre d’un ancêtre écossais. Nous sommes quelque part dans l’aventure merveilleuse des scouts, filles et garçons mêlés en tout bien tout honneur. Curieusement, ils se vouvoient, ce qui fait suranné – quoique que cela subsiste dans quelques familles d’aujourd’hui. Les catholiques de tradition tiennent par exemple à tenir à distance tout sentiment avant qu’il soit socialement autorisé. C’est le cas de nos jeunes héros, qui devront patienter pour enfiler chaussure à leur pied. Tout se terminera évidemment par le mariage… Mais pas avant de s’être éprouvé, contenu, apprivoisé !

Autant dire que ce roman d’aventure est une suite de leçons de morale pratique et de sentiments guidés par des adultes avisés. Les jurons ne vont jamais plus loin que le « maudit soit le venin femelle des orties » ou « vous êtes un vilain et méritez un gage ». Et nul ne perd la vie dans un combat car la Justice doit passer. L’esprit positif y règne autant que les BA (bonnes actions), l’enthousiasme compte autant que le savoir-faire, et le courage n’est pas la moindre des vertus exigées. C’est un peu forcer la barque mais je me suis laissé dire que les enfants de l’auteur, premiers auditeurs de ces histoires contées à la veillée, ont eu à cœur de prendre pour modèle le héros à chacun dédié : la fille aînée Eimhir, la cadette Eithne, le benjamin Uilleam. Ils n’ont pas encore l’âge requis pour se fondre dans leurs tuniques, mais c’est une question de temps.

Chacun est affublé du prénom qui va à son tempérament. Eimhir, l’aînée indomptable et libre, était la femme du héros irlandais Cuchulain, son prénom signifierait « prompte » en gaélique. Eithne, la seconde, avisée et sage, épouse du dieu suprême Lug, signifierait « la graine ». Le dernier, Uilleam, est Guillaume en notre bon françois et signifie en germanique « protection de la volonté » – un prénom qui oblige un garçon. Ce ne sont pas les prénoms des vrais enfants qui, selon un réseau social, seraient plutôt Caroline, Gwenaëlle et Aymeric. Mais l’imaginaire est roi !

Anachronique et achronique, tumultueux et discipliné, ce long roman de kilt et de claymore est vivace comme la bruyère des landes, vif comme le whisky des îles et vivifiant comme l’écume sur les rocs. Une excellente lecture de vacances pour vos enfants de 7 à 14 ans, qui les captivera autant que la série Harry Potter.

Lisez-le aussi pour votre plaisir (il durera) – et pourquoi pas à haute voix – surtout avec un bon whisky de l’île de Skye (en cas de pluie). Prévoyez une infusion de cynorrhodon pleine de vitamines (et rouge comme le Crimson) pour les enfants ! Cela changera utilement les petits de la télé et des jeux vidéo, l’espace des semaines de vacances et cela confortera l’auteur, qui prépare la suite de ce premier roman.

Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch – Les aventures des MacClyde, 2010, édition Ex Aequo, 572 pages, €23.75 

Catégories : Ecosse, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,