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Tempête à Washington de Otto Preminger

Nous sommes en pleine guerre froide, en 1961, et le président des Etats-Unis (Franchot Tone) doit choisir son Secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères). Lui est atteint d’une maladie grave incurable et n’en a plus que pour peu de temps ; il veut que sa diplomatie soit poursuivie avec un homme de talent, en qui il a confiance. Mais Robert Leffingwell (Henry Fonda) est un universitaire contesté, notamment par tout ce que la droite patriote, sinon nationaliste, compte de va-t’en guerre et d’empanachés d’honneur comme au 19ème siècle.

Comme toute nomination présidentielle doit être entérinée par le Sénat, selon l’excellent principe institutionnel des contrepouvoirs (check and balance), une commission d’enquête se réunit, que le chef de la majorité (Walter Pidgeon) confie à un jeune sénateur du parti Brigham Anderson (Don Murray). Le leader de l’opposition Seabright Cooley (Charles Laughton), dinosaure de la politique et sénateur de la Caroline du sud (état jadis sécessionniste) depuis quarante ans veut à tout prix empêcher cette nomination qui reviendrait, selon ce « patriote » ultra-conservateur, à « négocier » avec les communistes de l’URSS – donc à brader « la civilisation » au nom d’une promesse de paix illusoire. Mais aussi au souvenir d’une vieille rancune où Leffingwell a démontré que Cooley mentait.

Le maccarthysme vient de sévir aux Etats-Unis et toute personne soupçonnée d’avoir eu des sympathies communistes est considérée comme un suppôt du diable. Leffingwell a été à des réunions à Chicago lorsqu’il était étudiant, pour comprendre et par vague idéalisme adolescent (ce qu’il explique à son fils de 14 ans – Eddy Hodges). C’est donc toute cette « affaire » que ressort le laid et pervers Laughton, en citant un témoin de l’époque. Fonda est obligé de mentir à la commission pour épargner un ami venu comme lui aux réunions, qui officie désormais au ministère des Finances. L’engrenage de la machine démocratique se met alors en place.

Le président veut Leffingwell et il est pressé ; le Sénat veut faire les choses dans les formes ; le président de la commission croit de son devoir d’appliquer la procédure la plus stricte. Les partis s’agitent, chacun voulant manipuler l’autre au nom des Grands Principes par la sortie d’affaires personnelles insignifiantes. C’est ainsi que Henry Fonda se voit reprocher d’être resté crypto-communiste parce qu’il croit à la négociation et à la diplomatie plutôt qu’au gros bâton à la Trump. C’est ainsi que le président de la commission, nommé par son parti, se voit harcelé au téléphone par des extrémistes de ce même parti (ancêtres des Tea-partisans d’aujourd’hui) ; on lui reproche une liaison homosexuelle d’un instant, lorsqu’il était à l’armée, avec un certain Ralph qui est aujourd’hui dans la dèche et ne trouve rien de mieux que de se prostituer dans un bar gay de New York. A cette époque – pas si reculée et que les extrémistes conservateurs font tout pour voir revenir, aux Etats-Unis comme en Russie et en Turquie – le simple soupçon de gaieté valait soupçon de communisme, donc diabolisation automatique.

La commission d’enquête doit étudier et entériner (Advise and Consent) la nomination, mais chacun sort ses « affaires » comme la gauche hollandaise aux abois avec Fillon. Le patriotisme guerrier de Laughton, qui se fait applaudir, est efficacement contré par les réalités de la guerre rappelées par Fonda, qui se fait applaudir en retour. Les deux positions sont légitimes, l’une plus dangereuse que l’autre et peut-être plus archaïque, mais compréhensible. Ce qui va départager le choix sera la série de coups bas personnels, de faux témoins et de chantages que chacun se croit obligé de dégainer « pour son parti ». Belle excuse des lâches qui oublient l’humain pour jouer à la politique. Ce pourquoi j’ai toujours profondément méprisé les politiciens, surtout ceux qui se présentent comme les plus vertueux (« responsable mais pas coupable », « Moi président… »). Je préfère les cyniques assumés à la Pasqua, très Charles Laughton si l’on y réfléchit.

Car, au fond, la « vraie » politique américaine se joue entre membres de la même aristocratie sociale, qui se pique d’être gentleman et ne dépasse pas certaines limites. Ce pourquoi le jeune loup technocrate auteur du chantage, sénateur entouré de conseillers techniques (une nouveauté à l’époque), préfigure les loups de Wall Street dans la finance et autres « sans scrupules » à la House of Cards. Des salauds, au sens de Sartre, des gens à mépriser absolument, pour qui seule compte la fin et pas du tout les moyens. Au point de pousser au suicide le jeune sénateur Anderson, papa d’une petite fille, qui préside la commission sénatoriale. « On » veut qu’il soit moins impartial et qu’il pousse la commission à entériner le choix du président. Comme d’habitude les royalistes le sont plus que le roi et l’extrémisme des jeunes sénateurs du parti font plus que le président n’aurait voulu : ils tuent l’un des leurs !

Le projecteur se déplace donc du communisme vers l’homosexualité, de la politique vers les affaires, du patriotisme (légitime) aux saloperies (méprisables). Et à la fin les deux leaders de partis, Charles Laughton et Walter Pidgeon, se congratulent de voir la procédure respectée et la vraie politique reprendre ses droits sur la merde humaine. Qu’ont donc à voir avec l’intérêt général (politique) les minables attaques (personnelles) sur chacun ? Elles manifestent plutôt l’arrivisme forcené, la haine de classe, la violence de bande des intérêts très particuliers.

Le président va mourir, le vice-président (Lew Ayres) prendre constitutionnellement sa place, le sénat repousser l’investiture de Leffingwell – le nouveau président choisira un Secrétaire d’Etat qui lui convient.

Plus de cinquante ans après, ce grand film américain reste très actuel. Avec Trump et l’absence totale de scrupules pour la vérité de ses sbires partisans, avec Hollande et la sortie immonde des « affaires » sur Fillon au moment crucial, avec les officines dans l’ombre qui ne cessent d’alimenter la presse à scandale sur tout et n’importe quoi, au détriment des vrais problèmes de tous. Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. D’où l’efficacité de la Constitution américaine, probablement meilleure que la nôtre, qui offre des contrepouvoirs démocratiques aux décisions de chaque acteur important.

DVD Tempête à Washington (Advise and consent) de Otto Preminger, 1962, avec Henry Fonda, Charles Laughton, Walter Pidgeon, Don Murray, Franchot Tones, Lew Ayres, Artedis films 2014, 142 mn, €18.39

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Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine

Il est d’usage d’opposer ‘démocratie’ à ‘république’, la première étant réputée plus progressiste que la seconde. La démocratie mettrait au pouvoir le peuple, la république n’étant que la chose commune. Nous serions tentés de dire : Ô peuple, que de crimes commet-on en ton nom ! L’incantation au ‘peuple’ n’est en rien un gage de démocratie, en témoignent les dictatures technocratiques partisanes des fameuses « démocraties populaires ». Tellement démocratiques que l’on allait en prison pour un pet de travers, après avoir été forcé d’avouer par des moyens coercitifs auprès desquels Guantanamo paraît presque anodin (film L’Aveu, avec Yves Montand). Tellement populaires qu’il fallait un Rideau de fer pour empêcher les populations de l’est de s’exiler dans cet « enfer » de l’Ouest où l’on vivait pourtant tellement mieux… Ou, plus proche de nous, ces pénuries criantes du régime Chavez-Maduro au Venezuela – pourtant le « modèle » du démagogue tribun Mélenchon.

L’originalité de l’Amérique est d’avoir été la première à traduire les idées des Lumières en institutions. Et la première encore à avoir fait de l’équilibre, sur le modèle de Montesquieu, le secret du pouvoir populaire. Les Etats-Unis ont inventé cette « démocratie républicaine » qui laisse toute sa place au débat de tous – tout en corrigeant les errements démagogiques ou les tentations autoritaires par les institutions. Nous l’observons sans peine avec le clown Trump, forcé de mettre de l’eau dans son vin par les juges fédéraux et les Etats locaux – en attendant peut-être d’être « démis » par ses pour l’instant « amis ».

Dick Howard, Américain parlant parfaitement français, enseigne les sciences politiques à l’université de Stony Brook dans le New Jersey. Il analyse les débuts tâtonnants de la pensée politique américaine durant la guerre d’indépendance. Il montre l’invention d’institutions nouvelles à l’œuvre, la richesse des propositions, les revirements issus des arguments des autres.

Il mène son étude en trois parties historiques : l’indépendance, les institutions, la politique effective. Chacune des parties est analysée en quatre étapes : le vécu, le conçu, le réfléchi et le repensé. Cette approche est toute pragmatique, partant de la vie réelle et des problèmes concrets pour s’élever, par degrés dialectiques, à l’abstraction des rouages, à la rétroaction de leur fonctionnement et au retour sur expérience. Il s’agit d’un état d’esprit typiquement américain et qui a fait ses preuves : la Constitution initiale n’a pas quasiment pas bougé depuis son origine – contrairement à celles de la France qui sont sans cesse amendées ou refaites.

Le cœur de l’écart entre la pensée politique américaine et la française est ce comportement « antipolitique » décrit dès la page 16 : « Il s’agit d’un refus de toute forme d’indétermination historique, et d’un rejet de toute division sociale, quelle que soit sa manifestation, refus et rejet qui se doublent de l’incapacité d’accepter la responsabilité de ses propres jugements. Nous avons là une des expressions d’une politique de la volonté. » Car ni la ‘main invisible’ du marché libre régi par la juridification des rapports sociaux, ni le ‘Plan’ d’un État-providence censé régler la société entière, ne sont « politiques ». Les acteurs politiques y refusent d’exercer leur jugement et d’en assumer les conséquences, sur l’exemple célèbre du « responsable mais pas coupable » du Fabius national.

La politique, c’est l’art de trancher après débat entre des intérêts légitimes mais contradictoires. Or, les technocrates politiciens préfèrent de beaucoup « laisser faire » les choses comme elles vont, les rapports de force tels qu’ils s’établissent ou la Raison pure des administrations. L’Amérique dans ses débuts s’est gardée d’une telle façon de considérer la politique – ce qui est une leçon pour notre régime dévalué par nos deux derniers présidents. Par la suite – et notamment sous George W. Bush – les Etats-Unis ont connu « une rapacité économique aussi bien qu’un nationalisme devenu d’autant plus agressif que l’on est moins sûr de soi-même. » Mais « il est surtout nécessaire d’insister sur le fait que ces excès ne sont ni nécessaires, ni fatals » p.17.

Contrairement à la France, la République américaine n’est pas née toute armée du cerveau de philosophes politiciens. Elle est issue de l’expérience à ras de terre du self-government des Associations durant la guerre d’indépendance. La naissance tâtonnante des institutions est issue d’une intense réflexion sur cette adaptation entre la démocratie directe (avec ses élections étendues à beaucoup de postes officiels) et les institutions républicaines (aptes à créer un Etat acteur des relations internationales et arbitre des divergences d’intérêts à l’intérieur). Les « factions » sociales (Publius) menacent l’unité, mais elles ne peuvent ni ne doivent être éliminées par une Raison d’État masquée sous la démagogique « volonté générale » (Rousseau). Il faut donc en contrôler les effets :

1/ par la représentation « qui épure et élargit l’esprit public » p.349 en rationalisant les passions et argumentant les intérêts (d’où les idées justes chez nous de démocratie participative et de décentralisation de certaines décisions au niveau local – y compris pour les entreprises),

2/ par l’étendue du territoire de la république qui oblige à s’adresser à ce qu’il y a de commun en l’homme – sa raison – plutôt qu’à la diversité des passions, et qui dilue la multiplicité des intérêts particuliers au profit d’un intérêt commun, « à savoir la nécessité de protéger les droits de la minorité » p.351 (d’où le rôle du Parlement comme creuset des idées, lieu de débats et d’élaboration de la loi).

On le voit, ce livre est riche d’informations, de réflexions et d’une façon de penser différente de la nôtre. Ce pourquoi il est précieux : non seulement pour saisir le « moment » Trump dans l’histoire des Etats-Unis, mais aussi pour repenser notre rapport français à l’Etat, dans les errements de la gauche comme de la droite avant les dernières présidentielles.

Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine, 2004, Livre de Poche Pluriel 2008, 412 pages, 10,70€

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Nous avons enfin un président

Pour la première fois depuis une génération, les Français ont enfin un président. Ni un monarque, ni un roi fainéant, ni un moi-je, ni un ectoplasme mais – après 36 ans ! – un président qui endosse la plénitude de son rôle défini par les institutions.

Les perdants ont la défaite amère et la critique aussi facile que leur impéritie : sans évoquer les socialistes « minables » (selon le mot de l’un d‘entre eux), le Mélenchon qui critique le pouvoir monarchique n’avait pas de telles pudeurs de vierge effarouchée lorsqu’il était attaché à l’équipe Mitterrand… Et que serait le pouvoir Mélenchon s’il avait gagné ? Un « coup d’Etat permanent » ? Le modèle caudillo du Chavez vénézuélien est-il plus légitime, dans l’histoire française, que le modèle du président gaullien ?

Emmanuel Macron se dit jupitérien. Que n’a-t-on pas glosé dans les chaumières médiatiques, qui n’ont pas grand-chose en ce moment à se mettre sous la dent ! Et avec l’ignorance qui les caractérise, se précipitant pour « commenter » l’affirmation (gratuite) d’un collègue qui dégaine le premier – sans vérifier. Qui a lu la Constitution de la Ve République avant de gloser ? Le président de la République surgit au titre II, bien avant les autres pouvoirs. De Gaulle l’avait voulu ainsi, face à la déliquescence du fonctionnement de la IVe République et l’incapacité de ses institutions à gouverner.

Le président de la Ve « arbitre » pour assurer « le fonctionnement régulier des pouvoirs publics » et « la continuité de l’Etat ». Il est donc de son domaine – jupitérien – de se préoccuper de la réforme des institutions pour qu’elles fonctionnent mieux (avec moins d’élus et plus de moyens) et plus régulièrement (avec des mandats limités pour renouveler les effectifs), sans remise en cause par l’extrémisme, le populisme, le terrorisme, voire la guerre civile (la continuité de l’Etat).

Concernant le Congrès, s’il est à Versailles ce n’est pas par tropisme de roi-soleil, mais parce que c’est le seul endroit proche de Paris où la salle est assez grande et assez sécurisée pour accueillir les quelques 900 parlementaires en plus des organisateurs. Mitterrand lui-même ne s’était pas interdit de convoquer à Versailles certains sommets internationaux, pas plus que Hollande de convoquer le Congrès pour sa proposition de déchéance de nationalité. Quant à son rôle, « il peut prendre la parole devant le Parlement réuni à cet effet en Congrès » (article 18). Quant au recours au référendum (art.11), la dissolution de l’Assemblée (art.12), les pouvoirs exceptionnels (art.16), la saisine du Conseil constitutionnel (art.54), la nomination de trois de ses membres (art.56) – ce sont ses seuls pouvoirs souverains : TOUT LE RESTE doit être contresigné par le Premier ministre.

Voilà pour la forme, que des critiques faciles de perdants ou d’inactifs le cul sur leur chaise – que les doigts au clavier démangent pour « commenter » frénétiquement tout ce qui survient – ridiculisent sans réfléchir un instant, tout à leur tête de linote. Le style a pu être soporifique : mais pourquoi écouter de bout en bout ? Pourquoi ne pas en exprimer plutôt la substantifique moelle, sur l’exemple de Rabelais ?

Sur le fond, moins de parlementaires ne fourniront guère d’économies – si des moyens supplémentaires leurs sont donnés. Mais cela implique un recentrage sur l’essentiel : ne faire que la loi (sans les textes de circonstance), faire mieux la loi (sans ces détails scabreux ou ésotériques des amendements surajoutés), dans le sens de l’intérêt général des Français (et non de l’intérêt partisan des élus).

En ce sens, moins de parlementaires signifie de plus grosses circonscriptions, donc un redécoupage. Evidemment manipulable… A l’opposition et à la diversité politique de s’assurer que la manipulation ne soit pas effective. Mais de plus grosses circonscriptions accentuent aussi le penchant des majorités au détriment des minorités – et cela est excellent contre l’extrémisme. Pour compenser, on assure « une dose de proportionnelle » – mais les détails techniques et l’ampleur de la « dose » sont à examiner. Celle introduite sous Mitterrand (et annulée depuis) n’a pas fait la preuve qu’elle était bénéfique.

Quant au fonctionnement du gouvernement, il est très clair dans la Constitution que le Premier ministre dépend du président. Il est moins légitime que lui, puisque nommé par lui (et pas par le suffrage universel) parmi les partis majoritaires à l’Assemblée. Macron veut travailler avec (l’ex-) droite ET (l’ex) gauche. Seuls les extrémités des deux camps se sentent exclues mais les Français approuvent, soit par leur vote, soit par leur abstention massive (qui est une façon de laisser faire).

Les petits esprits sont désorientés car ils n’ont plus leur boussole du Bien et du Mal, ils sont « libres », donc perdus ! Tant pis pour eux : la démocratie est un effort de citoyens responsables, pas un refuge pour losers infantiles.

Macron ne devrait pas être un machiavélien qui met en rivalité les jeunes loups pour décider souverainement tout seul, comme Mitterrand. Ni un je-m’en-foutiste qui aimait gagner mais surtout pas gouverner comme Chirac. Ni un faiseur d’opinion entraînant les médias (qui, au fond, ont adoré ça) sur un événement par jour – sans le plus souvent que les actes ne suivent, surtout vers la fin, comme Sarkozy. Ni un lymphatique pseudo-normal qui ne sait pas décider, préférant les confidences sur l’oreiller à ses multiples maitresses ou sur les coussins du canapé à ses multiples journalistes privilégiés, comme Hollande – l’anti-modèle absolu, le pire président de la Ve République à ce jour.

Ce que fera Emmanuel Macron, nul ne sait, mais le cap est dessiné, la répartition des rôles réalisée, les réformes annoncées. Les Français qui se sont abstenus ont raison : attendre et voir.

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Partexit et Chambre introuvable

Ce n’est que le premier tour – mais il est vrai après les innombrables « tours » des primaires et de la présidentielle. Les Français sont las de voter encore et toujours pour dire Ça va pas ! « en même temps » que Ça peut changer ! Un an que cela dure… De quoi comprendre l’abstention massive – pas due seulement au trop beau temps de juin.

Partexit : l’exit des partis tradi. « ET droite ET gauche » est-il dialectique ou harmonie des contraires ? « En même temps » est une façon de voir : soit dynamique (thèse-antithèse-synthèse), soit immobile (les deux faces d’une même réalité, le yin dans le yang et réciproquement). L’ambiguïté du Mouvement fait son attrait auprès des déboussolés du cigare, qui se demandent si droite et gauche signifient encore quelque chose.

A mon avis, oui, c’est le socialisme qui est mort, pas la gauche. Droite et gauche sont deux tempéraments différents, suscités par deux positions sociologiques qui luttent pour le pouvoir. Mais force est de constater que le régime semi-présidentiel français ressemble en pratique (depuis la réforme Jospin-Chirac du quinquennat) au régime purement parlementaire anglais : là-bas le parti qui gagne emporte tout et nomme son Premier ministre; ici le président qui gagne emporte tout et façonne son propre parti hégémonique.

La participation est historiquement basse (49%) parce que le sentiment de tous est que tout est déjà joué, une bonne fois jusqu’à la prochaine élection. Balayés les partis hier « de gouvernement » (le socialisme est réduit à presque rien) ; balayés les caciques blanchis dans la langue de bois et le groupisme de secte (les Cambadélis, Hamon, Duflot, Filipetti, probablement Belkacem) ; balayés les archontes du PS, les minables frondeurs et les gourous de la gauche « morale », tout comme les caciques de LR (Guaino, Yade, probablement NKM) et les impuissants à changer la donne (l’ère Sarkozy a beaucoup déçu…). Ce n’est pas un Baroin à la diction monotone qui va réenchanter la droite.

Ceux qui ne se sont pas déplacés ont démissionné de la politique, montrant ainsi combien ils méprisent le Parlement – pourtant le lieu démocratique où un débat rationnel peut se dérouler dans les formes. Ce sont surtout – qui cela peut-il étonner ? – les partisans de la France insoumise et du Front national qui sont « allés à la pêche » plutôt qu’aller voter. On les comprend, ces autoritaires adeptes du chef (duce ou caudillo) n’ont que faire des « parlotes » parlementaires ! Leur politique se réduit à la présidentielle (vécue comme un coup de force) et à la rue (lieu de toutes les récupérations « populaires »). Ils n’aiment pas la démocratie parlementaire ; ils lui préfèrent la démagogie populiste. Pourquoi les créditer encore de vertu ?

La surmobilisation des votants En marche a touché surtout les milieux éduqués et mûrs, hier socialistes qui voulaient changer la vie, écolos qui voulaient changer le monde et républicains qui voulaient changer le carcan réglementaire – en bref les bourgeois. Peu de jeunes : plus des trois-quarts des électeurs de moins de 25 ans se sont abstenus. Comme pour le Brexit, le Partexit se fait sans la jeunesse : elle aura beau jeu, comme au Royaume-Uni, de crier ensuite à la trahison ! Mais la flemme démocratique a son revers : subir ce qu’on n’a pas su empêcher.

Le Front National passe de 21% à environ 13% en voix, de la présidentielle aux législatives ; il aura beau jeu de crier à l’immigration massive, à l’aplatissement devant Merkel, au bouleversement du code du travail – qui va encore l’écouter ? La France insoumise perd 11% et le Mélenchon (on n’ose la contrepèterie irrésistible) paye sa haine affichée pour les autres, malgré son talent de tribun « à l’ancienne ». Mais les jeunes en ont assez des récriminations du vieux ; ils veulent changer, pas humilier – et le jeune Macron n’est – tous comptes faits – pas si mal après un mois de présidence sur la scène internationale.

Pour eux, voter était presque inutile car le choix des électeurs s’est clairement exprimé aux présidentielles : pourquoi aller encore poser son bulletin alors que le soleil brille, qu’il faut se revêtir alors qu’on est si bien à poil sur l’herbe, qu’il faut aller affronter le regard social des autres et l’épreuve scolaire des institutions alors que le dimanche est calme et qu’il fait si bon jouir de sa pelouse ou aller faire jouer les niards ? Il suffit de voir les notes les plus demandées sur le blog en ce dimanche de premier tour… Sea, sex and sun : un vrai Club Med !

Les gagnants de la mondialisation ont gagné, et les perdants ne considèrent pas vraiment qu’ils ont perdu, fors le dernier carré d’irréductibles au ressentiment ancré dès l’enfance tels Mélenchon ou Le Pen. Emmanuel Macron en nouveau président attire le vote attrape-tout pour un nouvel avenir. Aigris s’abstenir.

La suite sera concrète et les batailles de rue se préparent. Le tour social (qu’on ne peut plus appeler troisième tour avec l’instauration des primaires) est appelé à jouer ce que le vote n’a pas pu. Pour contester encore et toujours la démocratie représentative, au nom d’un spontanéisme de démocratie directe qui frise trop souvent le plébiscite démagogique – et aboutit à la chienlit plus qu’au progrès.

Un président aussi adulé deviendra-t-il un omniprésident ? La cour qui va se former autour de lui pour le célébrer le rendra-t-il progressivement aveugle sur la réalité sociale ? Les mesures radicales et rapides qu’il propose de prendre auront-elles des effets bénéfiques rapides ? La reprise qui se dessine dans toute l’Europe – et le déclin américain dû à l’élection d’un caudillo démagogue – vont-ils donner un coup de pouce à l’emploi ?

Nous attendons de voir. Et comme la période est au champagne de la victoire, Moet and see !

Les notes politiques sur ce blog

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Réformer la Ve République ?

Ces institutions, nées à la fois de la déroute de la IIIe sous l’avancée allemande et de l’explosion de la IVe à cause de la crise algérienne, sont une création du général de Gaulle. Elles visent à assurer l’efficacité de l’Exécutif pour les décisions qui divisent, en même temps qu’elles maintiennent le lien démocratique par l’élection directe du président de la République et par l’usage du référendum. Après quatre décennies d’instabilité institutionnelle et de versatilité politicienne des constitutions précédentes (1918-1958), cela fait près de six décennies que l’actuelle fonctionne à peu près bien malgré démission, décès présidentiel, alternance, cohabitation et état d’urgence.

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Pourquoi donc la « réformer » ?

Changer le thermomètre lorsque la température monte ou parce qu’elle ne vous convient pas est un travers politique très français. Surtout à gauche dont la plupart des idéologues n’ont jamais accepté les institutions gaulliennes – mais pas seulement.

Décider exige d’avoir une vision de la France dans le monde, un projet politique pour les Français et de susciter un élan à la fois chez les militants, les électeurs et les parlementaires. Comme tout cela est fatiguant ! Comme il serait préférable de botter en touche, de proclamer « cépamoicélôtre », en associant les députés et les sénateurs, voire même les citoyens à la décision ! Première réforme envisagée : le VRAI référendum d’initiative populaire. Car il existe, mais tellement limité et corseté qu’il est inutilisable. Quant à son utilisation régionale pour l’aéroport breton, tout le monde attend que l’Exécutif fasse… exécuter enfin la décision prise par 55% des voix pour. Or Normal 1er s’en garde bien !

Il est vrai que, selon le mot d’Olivier Duhamel, président de la Fondation nationale des sciences politiques, « les Français sont un vieux peuple plus que monarchique, dont la plupart des cultures politiques et métapolitiques sont des cultures de l’autorité et de la verticalité, qu’il s’agisse de celles de l’Ancien régime, de celle des jacobins, de celle des catholiques, de celles des bonapartistes, de celles des républicains, de celle des staliniens, de celles des gaullistes… » (entretien avec Marcel Gauchet dans Le Débat 191, septembre 2016, p.47). Les socialistes, comme les radicaux et les centristes mais aussi les faux-gaullistes radsoc, sont plutôt de culture parlementaire, moins dans l’autoritarisme et plus dans le compromis et la négociation. Sauf que la société française, écartelée entre partis idéologiques, syndicats dans l’affrontement et les ego démesurés, ne peut fonctionner sans qu’une instance tranche, en dernier ressort. Le retour à la IVe ou à la IIIe République n’est souhaité par personne.

Réformer la présidence ?

Cela a déjà été fait (passage à 5 ans et deux mandats successifs seulement), mais les hommes comptent autant que les institutions : un président qui ne préside pas ne sert pas à grand-chose : voyez le Fout-Rien Chirac (disciple de Queuille) et la « névrose d’hésitation » (O. Duhamel) Hollande. Peut-être pourrions-nous revenir à un mandat assez long de 7 ans, mais unique ? Raymond Barre et René Rémond y étaient favorables. Cela permettrait de distinguer à nouveau la fonction présidentielle (qui est garante) de celle du Premier ministre (qui gouverne), en lieu et place du cafouillage sarkollandais depuis dix ans.

Réformer le Parlement ?

Cela passe peut-être par moins de députés et une dose de proportionnelle pour qu’ils représentent enfin la vraie France éclatée entre partis de gouvernement et partis qui ne veulent surtout pas gouverner. Cela passe peut-être par une réforme du Sénat avec moins de sénateurs et une représentativité un peu plus directe que le vote des grands électeurs.

Cela passe surtout par une navette moins longue entre les assemblées et par une réforme du droit d’amendement – qui devient ridicule quand on en dépose plusieurs milliers sur le même sujet. Certaines démocraties en Europe permettent d’adopter des lois directement en commissions – pourquoi ne pas le tenter ? Avec plus de moyens d’expertise pour les parlementaires : tout le monde y gagnerait, y compris le délai pour les décrets d’application.

Un changement du calendrier électoral est facile à faire : il suffit au président de dissoudre l’Assemblée nationale juste avant les présidentielles. Les députés seraient donc élus sur des programmes de partis avant l’élection du président de la République, redonnant tout son lustre au premier des ministres et à son gouvernement. La France deviendrait alors un peu plus proche des autres régimes parlementaires européens, sans modifier radicalement sa Constitution. Mais ce n’est probablement pas l’Obsédé de la synthèse, actuellement en poste, qui accomplira cette tâche régénératrice.

En fait, à part quelques petites réformes comme indiqué ci-dessus, la Ve République ne demande pas à être changée – elle fonctionne mieux que d’autres, sachant qu’il existe aucun régime parfait : voyez Hillary Clinton, battue malgré ses 2 millions de voix de plus que Donald Trump. Mais la règle est la règle et tout le monde s’y soumet. Renverser la table parce que l’on est battu est une option de mauvais joueur. Justement : faut-il réformer ceux qui vivent de la politique ?

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Réformer les politiciens ?

Ce qui va mal en France est l’effondrement de la gauche, prise entre les changements du monde qu’elle ne sait pas penser et la nouvelle option de bloquer faute de vouloir gouverner. L’islamisme radical et la révolution numérique demandent autre chose que le « socialisme XIXe » à la Mitterrand, le social à outrance Jospin ou les mesurettes branlantes Hollande ! Sans parler des impasses du « mouvement social », des manifs pour rien et des gens qui passent la nuit debout sans que rien n’en sorte.

Les extrémismes Mélenchon-Le Pen n’ont aucun projet – hors de « revenir » au tout-Etat, jacobin ou mussolinien : donc encore plus d’autoritarisme à la Chavez ou Poutine, à la Erdogan ou Trump.

La droite est probablement mieux apte à gérer l’islamisme, rien qu’en réaffirmant ce fait que la France a été longtemps catholique (pas besoin d’avoir la foi, reconnaître la culture suffit) et que ce vieux pays n’est pas les Etats-Unis (affairiste et individualiste). Mais saura-t-elle gérer les bouleversements du travail engendré par le numérique ? A part NKM, il n’y a personne.

A gauche, il y a Macron – s’il est accepté comme homme de gauche par les socialistes… ce qui reste à démontrer.

Laissons donc la Ve République telle qu’elle est, réformons-là à la marge en pesant bien les conséquences (tout le contraire de la légèreté Chirac-Jospin sur le quinquennat !) – ce qui importe avant tout est de PENSER le monde tel qu’il change, donc de proposer des voies d’avenir. Inutile de casser le thermomètre, il faut surtout changer de politiciens.

 

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Vers la démocrature ?

Le raccourci entre démocratie et dictature est un mot de Pierre Hassner, disciple de ce Raymond Aron qui – bien plus que Sartre et Beauvoir ! – fut lucide sur le totalitarisme marxiste en URSS, en Chine, à Cuba et ailleurs dans les années 50, 60 et 70. Ce qui n’a pas été vu hier peut n’être pas vu aujourd’hui. La démocrature donne les apparences de la libre décision démocratique (partis, élections, parlement, droit) mais assure dans la réalité l’essentiel du pouvoir aux mêmes.

La Russie de Poutine est une démocrature, l’Algérie et la Chine à parti unique en connivence avec l’armée aussi, la Turquie d’Erdogan en devient une, le Brésil du sénat destituant en est un embryon, et c’est le rêve de Donald Trump (la trompette trompeuse du parti des Éléphants !) comme de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon de la réaliser en France. Leur idéologie, c’est le Peuple. Magnifié, idéalisé, massifié : le Peuple en soi, sans aucune distinction particulière, le peuple en masse comme hier sous Hitler et Staline, « l’immense majorité » disait-on à l’époque, la « volonté générale » disait Rousseau, ce totalitaire émotionnel. Et c’est vrai : les Allemands comme les Soviétiques des années 30 votaient régulièrement ; ils élisaient massivement les mêmes, nazis et communistes – la démocratie apparente était sauve.

democratie dictatoriale

C’est que « le Peuple » n’existe pas ; comme Dieu, il lui faut des interprètes qui disent Sa pensée et qui agissent en Son nom… En URSS et en Chine pop, c’est le Parti communiste qui est le détenteur de la vérité révélée comme de l’exégèse des œuvres des grands révolutionnaires (Marx-Engels, Lénine, Staline, Mao). Dans la Russie de Poutine, c’est ce mélange de conservatisme petit-bourgeois et de nationalisme ravivé par les guéguerres aux ex-frontières qui est populaire, entretenu par une propagande massive des médias aux mains des dirigeants (tous manipulateurs experts de l’ex-KGB). En Turquie, Erdogan prend tous les pouvoirs, surtout après la tentative de putsch ratée de généraux pusillanimes qui n’ont pas pris les moyens de leurs ambitions ; le parti d’Erdogan est soutenu par une confrérie islamique sunnite puissante – et Allah est convié à soutenir le Pouvoir.

Mais la démocrature tente aussi les pays jusqu’ici démocratiques : le Royaume-Uni vient de vivre un hold-up institutionnel avec le Brexit en faisant croire que tous les maux étaient dus à la bureaucratie européenne ; certains se repentent aujourd’hui d’avoir cédés aux mensonges et aux sirènes de la souveraineté solitaire. Les États-Unis sont en train de vivre le psychodrame présidentiel, éclatés entre un Trump qui parle haut, proclame publiquement le politiquement incorrect et renverse la table – et une femme traditionnelle trop raisonnable, bien connue et longtemps au pouvoir.

Nous ne sommes pas exempts, en France, de ce genre de tentation, surtout après le troisième attentat de Nice, contre lequel le culbuto content de lui qui reste notre Président répète tout sourire que « tout va être fait » pour éviter un quatrième (puis un cinquième, puis un sixième ?) attentat – sans surtout ne rien changer aux institutions, aux procédures, ni aux manières de faire, malgré « l’état d’urgence ». Mais à quoi sert-il donc concrètement, cet état ? Le petit barrage de tapettes assuré par les diverses forces de police à Nice n’a pas de quoi rassurer les foules : il était aussi inefficace que l’entrée du bâtiment qui abritaient les parachutistes à Beyrouth, dans un pays en guerre, en 1982. Les « spécialistes » et les « décideurs » ne comprendront-ils donc jamais ?

Faut-il attendre à chaque fois la réalité meurtrière de la vraie guerre pour prendre enfin des mesures qu’on aurait dû prendre avant ? Les juges (administratifs) en restent à la lettre du droit, sans considérer les circonstances et les 240 morts français à cause de l’islam radical ? L’islam existe depuis 1300 ans et le burkini est une nouveauté : qu’a-t-il à voir avec la religion musulmane ? La provocation n’est-elle pas manifeste ? C’est ce que disent les femmes saoudiennes… contre les idiots utiles du gauchisme bobo. Toutes ces provocs ne sont-elles pas orchestrées ? C’est la thèse que défend Fatiha Boudjahlat, militante pour l’égalité en droits des femmes et secrétaire Nationale du MRC à l’Éducation… contre la bien-pensance qui se dit anti-réactionnaire et qui réagit au quart de tour. Manuel Valls a raison de dire que cet arrêt n’épuise pas le débat « politique ». L’arrêt juridique, rendu par le Conseil d’État au sujet des arrêtés des maires sur le burkini défend « les libertés » mais reste dérisoire : Tuot, l’auteur du rapport socialiste 2013 sur l’intégration a été l’un des juges. Il persiste à minimiser l’islam en religion « comme les autres », donc soumise au même droit commun – alors que l’islam est un projet global, totalisant, comme l’était le catholicisme jusqu’en 1905. Si l’idée française de nation est  la volonté de vivre ensemble, qu’en est-il de ces comportements ? Peut-on être « français comme les autres » quand on rejette volontairement et violemment ce projet collectif ? Revenons aux origines de la IIIe République, celle qui fonde la France actuelle : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » C’est Ernest Renan qui le dit – fort justement ! Faut-il en revenir à la conception allemande du droit du sang, qui était celle de la France d’Ancien régime ? Pourquoi, dès lors, les intellos de gauche tortillent-ils du cul comme s’ils étaient gênés face à la volonté manifeste des islamistes (pas des musulmans) de renverser ce qui fait la France ? Comment devons-nous comprendre cette « soumission » volontaire au plus fort parce qu’il brandit un couteau ?

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion », disait encore Renan : la liberté existe, celle d’aller vivre ailleurs, en conformité avec ses convictions. Mais l’exercice des libertés n’est possible que dans la neutralité et je souscris à la déclaration de Raphaël Enthoven (dans La morale de l’info sur Europe 1 le 24 août) : « interdire un interdit, c’est lui donner de la force ». Laisser faire cette « mode » aussi inconfortable que ridicule du burkini, n’est-ce pas la vouer à disparaître ? Ce qu’il faut quand on est sûr de soi ? – « défendre sans trembler la laïcité et la République qui défend aussi la majorité des musulmans contre la prise de pouvoir d’un islamisme rétrograde », dit aussi Michel Santo sur son blog. Le meilleur du libéralisme est sans doute là.

Sûr de soi, sans trembler… mais quel politique est sûr de soi et ne tremble pas ? Mais quel politique va-t-il expliquer à la fois le droit et son application POUR TOUT LE MONDE ? N’y a-t-il pas des islamistes intolérants ? des racistes musulmans ? Des bobos qui crient à l’écorché dès que l’on OSE aborder ces questions pour eux taboues ? Les électeurs sont lassés de se retrouver avec les mêmes incapables, qui trustent les postes sans résultats concrets. Et nous allons rejouer en 2017 le duo des bras cassés Hollande-Sarkozy, comme si de rien n’était ? Si les primaires sont aussi indigentes qu’elles le promettent, l’électeur sera tenté plus qu’ailleurs de renverser la table, de passer un violent coup de karcher sur ces nuisibles qu’il a assez vus.

islamisation a peine voilee 2016 a saint denis

Car, après les attentats à répétition excusés par la boboterie de la repentance et de padamalgam, des mosquées financées à guichet ouvert par les intégristes wahhabites, des prêches haineux laissé sans réaction, des provocations en tous genres donnant lieu à « polémiques » entre intellos bien au chaud ; après l’éclatement partisan à la suite de Nice ; après la dislocation européenne initiée par l’Outre-Manche attisant le pourquoi pas nous ; après l’explosion turque, « pays candidat à l’Union européenne » – les électeurs sont désormais sans aucune illusion.

Ils ont l’impression qu’une démocratie directe, où ils auraient enfin leur mot à dire, serait préférable à la démocratie représentative qui balance les pouvoirs, équilibre les institutions et demande des débats avant toute décision. Si « nous sommes en guerre » comme le dit le président, alors pourquoi ne pas adopter les processus de décision raccourcis de la guerre ? 1914-18 a montré combien l’autoritarisme s’est amplifié avec le conflit ; la guerre contre le terrorisme pourrait bien avoir de semblables effets, exigés d’en bas comme en Turquie ou aux États-Unis par la population, contre les résistances des bobos mondialistes et des élites confortablement installées dans le fromage public. L’électeur à qui l’on a appris à obéir plus qu’à réfléchir se demande : tous ces garde-fous des institutions (la double délibération des Assemblées, le recours au Conseil constitutionnel ou au Conseil d’État, l’élaboration rituelle du droit, l’indépendance de la justice, la surveillance de la police), sont-ils encore utiles ? Ne faut-il pas les raboter ? les suspendre ? les supprimer ?

Ces vertus du libéralisme politique sont fragiles, d’autant que le libéralisme est attaqué de toutes parts, à gauche comme à droite, au nom de l’État, de la Nation en armes une et indivisible, de la neutralité jacobine qui ne reconnaît aucun particularisme – ni corse, ni basque, ni breton, ni catholique, ni musulman. Le multiculturalisme est à la mode chez les gendegôch et les bobos parisiens, alors que la fécondation de la culture par l’Ailleurs est conditionnée avant tout par la santé de sa propre culture. Tout ne vaut pas tout, dans le grand méli-mélo métissé des gauchistes hors sol. Être fier d’être soi serait-il bien en Kabylie ou à Tahiti, mais horrifique en France même ? Montaigne doit-il être traduit en novlangue texto et simplifié au politiquement correct dans une jacklanguerie « artiste » du dernier chic ? Pourquoi introduire l’arabe en classe alors qu’on ne sait même pas apprendre le français correctement ?

moins de libertes contre le terrorisme

Mais si tout va mal et que les pires conservateurs apparaissent comme ceux qui sont au pouvoir et autour (en France la gauche bobo depuis Mitterrand ; aux États-Unis le clan Clinton), c’est aussi parce que la promesse de la démocratie libérale n’est plus tenue depuis le nouveau millénaire. Les excès de la finance, « la crise », la puissance des lobbies bancaires, le droit extraterritorial imposé par les États-Unis, la prosternation envers les pratiques chinoises de voyou, ont laissé stagner, voire régresser, le pouvoir d’achat – en Europe comme aux États-Unis.

L’immigration massive et incontrôlée, la culture sociologique de l’excuse qui justifie la vengeance islamiste par l’injustice passée, le rejet des fils d’immigrés mal intégrés à cause de leur idéologie radicale, l’intolérance croissante aux différences revendiquées (burkini, voile… mais aussi torse nu en ville, seins nus à la plage, short en vélo !), apparaissent à l’électeur en régression sociale comme d’insupportables provocations : les élites s’occupent des « victimes » autoproclamées par la repentance coloniale (France) ou le culte du fric et de la performance individuelle (USA), elles ne s’occupent pas de l’électeur moyen ou populaire.

Sauf qu’il a le droit de vote. Et qu’il va s’en servir. Même si les partis politiques ne font guère recette, Internet dit tout, permet tout, entraîne tout. Les vieux rassis, au pouvoir depuis trop longtemps, n’en ont aucune conscience ; ils n’y « croient pas ». Dommage pour eux, le phénomène Trump et la grossière erreur des sondages anglais le montrent.

Je déplore à titre personnel la haine irrationnelle du libéralisme, tant politique qu’économique, qui agite nos élites de gauche comme de droite, tout comme la distorsion vers le monopole du libéralisme aux États-Unis ou en Allemagne. Car le leg libéral est aussi politique : celui des institutions. Il assure la tempérance et la raison par la séparation des pouvoirs et le débat organisé. S’il venait à disparaître dans l’illibéralisme comme en Russie, en Turquie ou en Hongrie, tous les petits « révolutionnaires » indignés qui manifestent à longueur d’années pour revendiquer des « droits » seraient les premiers à en pâtir. Lénine les avait éradiqués sans état d’âme… Et nous aussi en pâtirions.

Il est difficile de résister à la pulsion de mort qui taraude nos sociétés malsaines, face à des contre-sociétés plus vigoureuses et sûres d’elles-mêmes. La psychologie de masse rencontre le petit moi étriqué laissé à lui-même par la famille déstructurée à la mode et par l’école démissionnaire du tout vaut tout. Mais il faut résister, affirmer ce qui vaut, faire appliquer les lois existantes, modifier celles qui le doivent pour assurer de vivre ensemble, renforcer l’Union européenne en posant clairement ses frontières et ses normes – comme le font les États-Unis, la Chine ou l’Inde, sans état d’âme. Cela sous peine de disparaître dans une prochaine nuit des longs couteaux.

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E.T. de Steven Spielberg

E.T. steven spielberg dvd

Ce film est le phénomène de l’année 1982. ‘Libération’, toujours à la pointe de l’actualité branchée, lui a consacré un numéro spécial en couleurs. Bref, je ne pouvais qu’aller voir ce phénomène. Arrivés une heure avant la séance, nous tombons déjà sur une queue. Beaucoup d’enfants : ce film est fait pour eux. Malgré cela, et malgré l’agaçant matraquage publicitaire engagé avec le film (porte-clés, poupée, tee-shirt…), je l’ai aimé. C’est simple, c’est naïf, bien enlevé, attachant. Le spectateur y reconnaît les recettes bien éprouvées et cette fameuse mythologie américaine de l’Innocence en Pionnier pour explorer toutes les Frontières.

Le spectateur des années 1980 aux États-Unis ne sait plus que croire : ni à la lune (c’est fait), ni aux sectes (depuis Guyana), ni au Progrès (la crise dure encore), ni aux valeurs de l’Amérique (Reagan les a désenchantées). Il attend un signe et se replie sur lui-même – et E.T. arrive. Depuis l’ailleurs, puisque E.T. signifie Extra-Terrestre. Sale gueule mais cœur d’or (qui s’illumine carrément quand il est content) ; intelligent dans un corps débile (mot-clé : communiquer).

Dans le film, toute la communication est disséquée : E.T. renvoie une balle, puis il imite des gestes, il parle par signes, il reproduit les sons – il parle enfin comme vous et moi. Cet extraterrestre remet la communication sur ses pieds : non plus par claviers ou écrans interposés, qui laissent seuls, mais communication par l’amour direct d’être à être. Lorsqu’il faut de la technique, il bricole avec les objets qui l’entourent. Encore faut-il que cela en vaille la peine et qu’on ne puisse faire autrement : par exemple appeler une autre galaxie pour retrouver les siens. Donc pas de communication inutile, on ne sature pas l’espace par des ondes en tous sens, on choisit son message ; on ne l’envoie au loin que s’il est vital. Sinon, rester en contact avec les gens qu’on aime et qui vous entourent. Elliott et E.T. (mêmes lettres au début et à la fin pour les deux) ressentent les mêmes choses aux mêmes moments : c’est cela l’amour, mieux que la télépathie ou le miracle des chiens qui font trois cents kilomètres pour retrouver leur maître. La communication est essentielle, mais il ne faut pas la confondre avec le bruit. Nous sommes saturés de quantitatif ; nous avons un besoin urgent de qualitatif.

ET et Elliott 10 ans

Prenez Elliott (Henry Thomas), ce gamin de 10 ans au visage expressif, traits mobiles, grands yeux noirs et chair tendre. C’est un enfant américain moyen, vivant dans une ville quelconque (autour de Los Angeles), dans un pavillon modeste de la classe moyenne. Il n’a vraiment rien de spécial : il n’est ni l’aîné, ni le plus jeune mais celui du milieu ; il n’a pas encore atteint la prépuberté mais a déjà quitté la prime enfance ; ce n’est ni un petit dur, ni un gamin aseptisé comme dans Rencontres du troisième type. C’est un enfant, un vrai, bien vivant, qu’incarne le petit Henry Thomas. Mais voilà : il est seul, perdu entre un grand-frère embrigadé par le Système (jeux électroniques, foot américain, bande de pairs à imiter) et une petite sœur (hystérique en herbe comme sa mère – et comme la plupart des femmes du cinéma américain). Dans l’histoire, il n’a aucun copain en propre, il est rejeté par les grands. Il manque d’amour : frère rival, mère pressée, père parti. Elliott est le cobaye idéal pour une expérience de vraie communication. Sa situation le pousse à braver sa peur de la nuit et de l’inconnu pour voir « ce qui faisait du bruit » dans la grange, puis dans le champ de maïs. Il est seul – parce que les autres ne le comprennent pas et ne le veulent pas.

ET et Elliott tee shirt

Et ça marche. Parce que le film présente les adultes comme trop sûrs d’eux-mêmes, englués dans leurs réponses toutes prêtes, aveuglés par leurs instruments techniques, abêtis par les institutions. Les flics sont omniprésents (ils arrivent très vite après que le vaisseau ait atterri), ils sont bornés (l’ordre ne doit pas être troublé, pas à réfléchir), nombreux (pour ne pas penser par eux-mêmes), secrets (le camion d’écoute banalisé), puissants (leur matériel est impressionnant). Ce sont des caricatures de flics : on ne voit presque jamais leurs visages, ils ne sont que des silhouettes, techniciens ou uniformes, leur symbole est le trousseau de clé qui cliquette à leur hanche. Les scientifiques sont à peine mieux traités : ils pensent avoir toujours leur mot à dire sur tout ; ils sont cruels par nature et sans y penser (l’enseignement fait disséquer aux enfants des grenouilles vivantes – pourquoi pas ce gnome d’E.T. ?) ; ils sont bornés par leur savoir acquis et leurs méthodes éprouvées ; ils sont agités mais, au fond, plus techniciens qu’inventeurs (découvrir, pour eux, signifie décomposer en éléments premiers, analyser les valeurs, mettre en chiffres, en courbes et en ordinateur) ; ils ont peur de la « contagion » possible d’E.T. – de l’inconnu qu’il représente. Pour ces adultes formatés dans les institutions, « connaître » ne signifie pas « aimer », mais « dominer », pas apprendre mais posséder.

Le message du film est clair : regardez les costumes des acteurs. E.T. est nu, il ne se vêt que pour se cacher, il se « déguise » – comme les enfants. Les adultes sont tous en costume de fonction : uniforme des policiers, blouse des professeurs et des scientifiques, scaphandre du militaire. Ils sont surtout bardés d’instruments divers : torches, armes, clés, scalpels, seringues, appareillages. Elliott est presque toujours en sous-vêtements ou en simple tee-shirt – intermédiaire entre E.T. et les adultes. Dans la scène où E.T. ressuscite, il est torse nu, comme par empathie, pour être plus proche de lui encore. Dans une scène précédente, il retrouve avec son frère la chemise que leur père portait pour bricoler. Il la flaire et la caresse parce qu’elle a touché la peau ; on sent qu’Elliott était proche de ce père qui s’habillait comme lui de peu (une seule épaisseur) et qui ne pouvait supporter l’existence mortelle du Système établi (il est parti au Mexique avec une autre femme). Ce qui est démontré est l’innocence première : l’enfant nu rejoint le vieil E.T., la peau dépouillée de tout vêtement pour être plus sensible, le cœur lumineux pour mieux sentir et partager par empathie. Elliott l’Américain et la créature venue de l’espace rejettent tous deux les carcans, les uniformes, les prêt-à-penser, tout ce qui limite la véritable communication.

ET Elliott torse nu

La société américaine, en 1982, ne va pas bien ; elle se prend trop au sérieux, reste trop coincée par « ce qui se fait », trop sûre de son bon droit, obnubilée par la technique, fasciné par la violence (TV, BD, jeux électroniques). Elle ne laisse pas sa juste place à l’essentiel : l’amour, l’imagination, la création – l’esprit d’enfance.

L’idée est banale : si E.T. n’est pas Jésus, il a quelque chose de sa simplicité évangélique et de sa puissance de contact. Elliott, petit garçon moyen, est choisi pour véhiculer ce qu’il faut annoncer à la terre entière – par la voix américaine. Et Spielberg, qui a de la technique, sait faire de chaque séquence un spot qui se suffit à lui-même, comme dans la publicité. Son film est réalisé comme un feuilleton, on n’a jamais le temps de s’ennuyer, on est submergé de dynamisme, emporté d’optimisme.

Malgré l’agacement ressenti à la trompette de cette trop sûre Amérique, je ne peux que m’incliner devant E.T. C’est un grand film populaire.

DVD E.T. l’extra-terrestre de Steven Spielberg, 1982, avec Dee Wallace, Henry Thomas, Peter Coyote, Robert MacNaughton, Drew Barrymore , Universal Pictures 2002, €8.25

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Jean Tirole, L’économie du bien commun

jean tirole economie du bien commun

L’intérêt de ce gros livre est qu’il est récent, se lit très facilement, et met à la disposition du grand public des recherches économiques le plus souvent publiées par des spécialistes et en anglais. L’auteur résume dans plusieurs chapitres des recherches qu’il a entreprises lui-même ou en collaboration sur les trente dernières années, ce qui renouvelle largement la pensée convenue des économistes de tribune trop médiatiques pour être honnêtes, et autres déconomistes « atterrés ». Car l’un des mérites de ce livre est de livrer des faits et des arguments, pas de l’idéologie. Même si le titre se situe résolument dans le sens du collectif.

Rappelons que Jean Tirole est l’un des rares français à avoir obtenu le prix « Nobel » d’économie (vos gueules, les cuistres ! tout le monde sait qu’il s’agit du « prix de la Banque de Suède » car Alfred Nobel considérait l’économie comme une discipline aussi vaine que l’alchimie). Il livre au public un menu consistant, même s’il est parfois elliptique, format oblige ; mais il renvoie à des références (le plus souvent en anglais). Il diffuse les recherches fondamentales récentes sur la théorie de l’information et sur la finance comportementale, peu connues du grand nombre. Nul citoyen français n’aurait droit à ces études spécialisées si Jean Tirole n’avait pas fait l’effort de vulgarisation nécessaire.

Il expose en 4 parties et 17 chapitres son économie du bien commun :

  1. La première examine économie et société, ce qui entrave la compréhension, les limites morales, le métier de chercheur en économie, l’aller-retour entre théorie et évidence empirique (le terme d’évidence est un anglicisme, le terme le plus exact serait plutôt témoignage ou preuve) ;
  2. La seconde fixe le cadre institutionnel de l’économie, l’Etat et l’entreprise, plaidant pour la réforme afin de s’adapter au monde qui vient, et à la responsabilité sociale ;
  3. La troisième, la plus longue, aborde une série de thèmes d’actualité avec la profondeur du chercheur, le défi climatique (un brin indigeste), le chômage (je l’ai évoqué en détail dans une précédente note), la construction européenne, à quoi sert la finance, la crise financière de 2008 ;
  4. La quatrième étudie l’enjeu industriel, fort à la mode dans les débats politiciens. Jean Tirole y met de la clarté, posant l’écart entre politique de la concurrence et politique industrielle, prouvant combien le digital modifie la chaine de valeur, mettant en garde contre l’ignorance des défis numériques à l’organisation sociale, considérant l’innovation et la propriété industrielle et ouvrant des pistes pour réguler de façon incitative.

Il n’est pas possible, en deux pages, de rendre compte de la richesse du livre, seulement d’en donner quelque aperçu. Le fondement est exposé p.15 : « la recherche du bien commun passe en grande partie par la construction d’institutions visant à concilier autant que faire se peut l’intérêt individuel et l’intérêt général ». Ce livre est un outil de questionnement, il n’apporte aucune solution toute faite, il insiste en revanche toujours sur la complexité et sur la nécessité d’évaluer toute action avec l’œil de l’économiste, pour être utile à la société.

L’économiste est un chercheur, pas un énarque, et Jean Tirole n’est pas tendre pour les grenouilles généralistes qui prétendent se faire plus grosses que le bœuf : « Nous verrons tout au long de ce livre comment l’hubris – en l’occurrence une confiance trop forte dans sa capacité à faire des choix de politique économique – peut, en conjonction avec la volonté de garder un contrôle et donc le pouvoir de distribuer des faveurs, conduire l’Etat à mener des politiques environnementales et de l’emploi néfastes » p.45. L’exigence de réalisation des objectifs laisse trop souvent la place à « des postures ou des marqueurs à effet d’annonce » qui sont inefficaces et « dilapident l’argent public » p.59. De même, à propos des produits « toxiques » : « Sciemment ou non, des collectivités locales utilisent un produit dérivé afin d’améliorer la présentation des comptes à court terme ou pour se créer artificiellement un risque au lieu d’en éliminer un : de la roulette à l’état pur » p.395. Les cris d’orfraie des Mélenchon et autres « atterrés » ne sont donc pas vraiment justifiés… A propos de la crise financière de 2008 : « Comme la crise de l’euro, évoquée dans le chapitre 10, elle a pour origine des institutions de régulation défaillantes : de supervision prudentielle dans la crise financière, de supervision des Etats dans la crise de l’euro. Dans les deux cas, le laxisme a prévalu tant que ‘tout allait bien’ » p.461. Et si les politiciens balayaient devant leur porte avant d’accuser les autres ?

Sur la construction européenne, l’auteur pointe que « l’action européenne a réduit les écarts de revenus et que, même en tenant compte des calamiteuses dernières années, les institutions européennes ont dans l’ensemble contribue à la croissance » p.351. La crise de la zone euro est due à l’écart croissant de compétitivité entre Etats réformateurs et ceux à courte vue, entre 1998 et 2016, en gros l’Europe du nord contre l’Europe du sud (France incluse) où « les salaires ont augmenté de 40% quand la productivité n’a augmenté que de 7% » p.354. Et nos politiciens, d’autant plus véhéments qu’ignares, de nager en pleine contradiction : « on ne peut à la fois insister sur la souveraineté et exiger un plus grand partage des risques. Et c’est là le fond du problème » p.381. Les études montrent que « l’Etat-providence est la plupart du temps plus développé dans les communautés homogènes » p.387.

Le livre de Jean Tirole est consistant, mais écrit gros. Chacun des chapitres peut se lire séparément, à quelques exceptions près ; je vous conseille d’ailleurs de les consommer par étapes, selon votre intérêt, car le style très « plat » de l’ensemble, s’il est de bon ton dans la neutralité scientifique, est peu plaisant à haute dose. Jean Tirole est économiste, pas écrivain, mais il fait un effort très louable de clarté.

Jean Tirole, L’économie du bien commun, 2016, PUF, 629 pages, €18.00

e-Book format Kindle, €14.99

Jean Tirole déjà sur ce blog

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Montesquieu ou Rousseau

L’Angleterre et la France ont fondé l’Etat parlementaire moderne. La féodalité y fut plus forte qu’ailleurs et la théorie de la souveraineté y a été élaborée par les juristes pour asseoir le pouvoir du roi. C’est contre cet absolutisme que sont nées les revendications libérales : liberté de penser, d’aller et venir, de s’exprimer, de posséder la terre, de commercer.

La tentative absolutiste de Charles 1er d’Angleterre, catholique, lève une opposition armée parlementaire qui exécute le roi (30 janvier 1649), dissout la monarchie (7 février), fonde le Commonwealth (république) en mai et élimine les Niveleurs (partisans du peuple souverain, adeptes baptistes de la cité de Dieu ici-bas). Un roi ne reviendra qu’en 1660 avec Charles II. John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755) vont penser cette révolution pour accoucher de la réflexion politique moderne.

Locke est l’anti-Descartes : il ne s’isole pas pour rentrer en lui-même afin de découvrir la Vérité. Il se veut immergé dans son temps et utile aux hommes en société. Ainsi écrit-il des réflexions diverses sur la tolérance, la valeur de la monnaie et l’art de soigner. Montesquieu est de même un penseur de la complexité, écrivant sur le climat et sur les mœurs avant de théoriser les régimes politiques et d’établir l’esprit des lois.

montesquieu de l esprit des lois anthologie

La France est héritière de Montesquieu ; mais elle s’est laissé tenter par Rousseau le Genevois orphelin (1712-1778), sa mystique paranoïaque de la fraternité, son absolutisme populaire, son abstraction universelle. Elle oscille depuis entre Robespierre et Napoléon – héritiers dialectiques de Rousseau – et la IIIe République, acmé de l’équilibre des pouvoirs.

Notre République Ve n’est qu’un compromis bâtard entre Rousseau et Montesquieu. Il n’évite ni le caporalisme jacobin ou extrémiste, ni la tentation du centre. La France reste écartelée entre l’équilibre des pouvoirs (qui laisse la société vivre par elle-même) et l’interventionnisme étatique ou partisan (qui veut imposer une ligne « unanimiste »).

Montesquieu considère les mœurs plus efficaces que les lois. Quant aux institutions, « il faut que le pouvoir arrête le pouvoir ». La loi incarne la raison, mais c’est la vertu qui anime tout régime. Grandeur de la loi, infirmité du législateur : Montesquieu est sceptique sur l’humanité. Ce pourquoi la religion est utile : beau décor et frein social. L’égalité absolue est un rêve mais l’État « doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé. » La séparation des pouvoirs assure l’harmonie de trois forces sociales : le roi, le peuple, l’aristocratie – en trois pouvoirs qui se balancent : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Montesquieu distingue trois régimes-type qu’il appelle par convention :

  1. République : elle peut être soit démocratique (le peuple en corps, animé d’une vertu civique à l’antique), soit aristocratique (comme à Venise où la vertu est la modération).
  2. Monarchie : le gouvernement d’un seul, sa vertu sociale est l’honneur (ou esprit de corps), mais les lois fondamentales sont indépendantes du monarque et exercées par des pouvoirs intermédiaires. Ce type a la faveur de Montesquieu.
  3. Despotisme’ : le gouvernement d’un seul mais lui seul fait les lois. Sa ‘vertu’ est la crainte.

Que reste-t-il aujourd’hui de Montesquieu ?

Incontestablement les institutions américaines, qui fonctionnent comme ‘république aristocratique’, de même que la fédération allemande créée en 1946. La Ve République tient nettement du type ‘monarchique’, tout comme le régime chinois « communiste » actuel. Le type despotique a donné lieu hélas à d’innombrables exemples : Napoléon 1er, Staline, Hitler, Fidel Castro, Hugo Chavez… Le régime russe sous Poutine balance entre type monarchique et type despotique. Le régime de type démocratique est probablement le mieux représenté par les institutions anglaises : élections simples et directes, la reine restant symbole du pays et de sa ‘vertu’ traditionnelle.

rousseau du contrat social

Rousseau considère la société (concrète) comme injuste et la nature (abstraite) comme bonne.

Cet affect lui vient de son enfance orpheline (abandonné par son père, mère morte en couches), autodidacte et campagnarde. Par ressentiment personnel et empreinte chrétienne profonde, il croit l’homme « naturellement » bon, aliéné seulement par la société. Pour lui, société naît de propriété, qui est sauvegarde égoïste des intérêts. De là viendrait le malheur. Il surgit de la quête d’intérêt personnel, d’amour de la propriété, d’avidité à accumuler de l’argent et de se croire plus que les autres en le dépensant.

Du Contrat social est inspiré par la passion de l’unité. Rousseau veut imposer la subordination des intérêts particuliers à la « volonté générale », souveraine et absolue comme sous les rois. « Chaque membre est partie indivisible du tout ». Cette abstraction fonde l’égalité théorique, donc la « liberté », puisque Rousseau définit ladite liberté comme l’obéissance aux lois de sa propre communauté…

La souveraineté, ainsi rêvée, se doit d’être :

  • inaliénable (pas de gouvernement représentatif),
  • indivisible (ni séparation des pouvoirs, ni corps intermédiaires, ni partis ou factions),
  • infaillible (la souveraineté est vérité d’elle-même),
  • absolue (mais pas « arbitraire » car la « volonté générale » ne serait plus souveraine).

Cette souveraineté unanimiste est le rêve de Mélenchon, tout comme celui – toutes proportions gardées – de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan. Mélenchon veut la révolution permanente, la fin de la politique comme métier, les citoyens mobilisés ; Le Pen rêve du peuple comme la vache rêve du taureau, le bon sens près de chez vous, la terre ne ment pas, le sens de la race infaillible; Dupont-Aignan reprend le gaullisme historique pour en faire un intégrisme souverainiste.

Pour Rousseau (et probablement pour la réalité), la démocratie « ne convient qu’à un peuple de dieux ». Les humains étant ce qu’ils sont, le régime aristocratique leur va mieux. Il est l’aptitude des meilleurs, éduqués pour servir et surveillés par les citoyens. Mais le gouvernement est secondaire selon Rousseau, car il a tendance à dégénérer et trahir. Ce qui compte est la souveraineté. D’où l’importance de former des citoyens qui soient conscients de leur pouvoir en corps. Rousseau prône l’éducation (« Émile »), la religion civile et (comme Tocqueville) la vertu à l’antique.

Que reste-t-il aujourd’hui de Rousseau ?

Le caporalisme de la ‘volonté générale’, la mobilisation spartiate des citoyens au nom de l’universel, le mythe du « naturel » qui va de l’écologie mystique à l’éducation libertaire, la haine de la société (assimilée à la Cour, la mode, le médiatique, l’industriel, l’argent, le capitalisme…), la méfiance de tous contre tous, le surveiller et punir, l’intolérance pour les factions et partis, la tentation technocrate, l’illusion fusionnelle.

Connaître les racines de nos inspirations politiques doit nous rendre conscients de ce qu’il est bon de garder – et de ce qui serait nécessaire de faire évoluer. Cela en-dehors des ego surdimensionnés et sans intérêt du personnel politique.

Montesquieu, De l’esprit des lois (anthologie), Garnier-Flammarion 2013, 395 pages, €5.90 

e-book format Kindle, €2.49

Montesquieu, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1949, 1665 pages, €59.50

Montesquieu, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 1951, 1800 pages, €60.00

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Antipolitique ?

A quoi servent les gouvernants, sinon à gouverner ? Mais lorsqu’ils donnent le sentiment de n’avoir aucune vision de l’avenir du pays, lorsqu’ils multiplient les mesurettes bien loin de l’ampleur des problèmes à la résolution desquels auxquels ils disent s’atteler, lorsqu’ils se défaussent sur « les autres » (les États-Unis, la Finance, Bruxelles, l’OTAN, les régions…) – à quoi peuvent-ils bien servir ? A inaugurer les chrysanthèmes, comme on disait du président de la IIIe République ?

La contestation grandissante, en bas dans le peuple qui vote extrémiste (de droite) et en haut chez les intellos qui critique la gauche, la droite et les partis, est moins contre l’arbitraire que contre l’impuissance. Avant, les gouvernant gouvernaient et leur contrainte était contestée ; maintenant, les gouvernements ne font rien et leur mollesse fait se débander non seulement les militants, mais aussi les citoyens.

politique

Ce n’est pas manque d’intérêt pour la chose politique, c’est le manque d’intérêt pour le blabla de com’. Ce n’est pas montée de l’égoïsme et du repli sur soi, c’est la montée de l’exaspération pour les édredons politiciens. Non seulement l’élite qui gouverne n’est pas à la hauteur, mais elle empêche même les décisions – par inertie, par habitude, par procédures, par copinage, par tabou idéologique, par peur de déplaire aux roquets de la Morale. Les gouvernants – président, ministres, sénateurs, députés, conseiller généraux – sont devenus professionnels de la politique. Ils ont acquis l’expertise qui va avec – mais accru l’écart avec les simples citoyens, par le jargon et l’entre-soi. Les pros ne parlent qu’aux pros, pas aux prolos.

C’est le temps des experts, ceux qui sont censés savoir, malgré leur domaine souvent étroit et leur culture générale souvent déficiente. L’économie, c’est une grande matière ; l’économisme est une vision étriquée. Gouvernants et technocrates n’écoutent jamais les gens, mais les médias et les sondages. Ils ne répondent jamais aux véritables questions, mais aux grands principes de parti. Ils ne résolvent pas les problèmes mais considèrent qu’il suffit de « faire une loi » et basta. Être proche des gens, ce n’est pas jouer au bouffon sympa, mais c’est comprendre la vie au ras des gens pour répondre à leurs vraies préoccupations : chômage, santé, retraite, civilité. L’insécurité nationale, sociale et culturelle fait plus de ravages que les « graves questions » blablatées à longueur de discours par les orateurs de tribunes.

  • Ce n’est pas l’immigration qui est un problème en soi, c’est l’intégration, donc un certain islamisme : que fait le gouvernement pour répondre à cette préoccupation légitime ? De la morale et du déni, plus préoccupé par les syndicats enseignants que par l’avenir de la société…
  • Ce n’est pas le manque de travail qui pose question vraiment, c’est la peur d’embaucher des patrons soumis aux règlementations et taxes qui s’accumulent sans ordre et constamment, c’est la crispation des syndicats qui veulent à tout prix « conserver » les acquis de leur minorité électorale – et tant pis pour l’emploi des autres (voir les pilotes d’Air France).
  • Ce ne sont pas les impôts en soi qui sont contestés, c’est leur remaniement chaque année, le « toujours plus » – tandis que le déficit du Budget et les dépenses de l’État (y compris le « nombre des fonctionnaires ») ne baisse pas.

C’est le mensonge et l’impuissance, les promesses jamais tenues, le déni des réalités nationales, sociales et culturelles des bobos confits entre eux autour de Science Po et l’ENA, ne connaissant rien à la banlieue, ni à la province, ni à l’entreprise – c’est tout cela qui exaspère les électeurs citoyens.

tout est possible

Ces derniers se disent qu’après tout, autant élire un vrai bouffon que les faux qui nous gouvernent. Beppe Grillo en Italie, le maire de Reykjavik en Islande, le maire de Londres, sont-ils plus mauvais que les pros de la pol ? Les intellos français se disent qu’après tout ils pourraient y aller, comme Jacques Attali, Dominique Reynié, Michel Onfray peut-être. S’il suffit d’être médiatique pour être connu, donc élu, pourquoi feraient-ils plus mal que les élus devenus connus, donc médiatiques ?

Il y a un problème d’équilibre des institutions en France depuis Mitterrand. Ce pourquoi une commission planche sur le sujet. Mais son rapport servira-t-il une fois de plus à caler les armoires ? Un seul mandat présidentiel de 7 ans (ce que voulait Raymond Barre) est probablement plus intelligent que deux mandats étriqués de 5 ; un Premier ministre enfin gouvernant (comme le prévoit la Constitution) est probablement plus habile que l’hyper-présidence touche-à-tout qui ne décide jamais de rien, éternellement dans la « synthèse » ou la course à la suite ; une dose de proportionnelle aux Législatives permettrait peut-être moins de démagogie en faisant entrer aux Parlement des extrémistes qui seraient mis au pied du mur des votes à décider.

Rien ne va plus, que les prébendes. Mais si l’on veut réhabiliter la politique, il faut sortir les sortants (comme les ex-sortants) et faire en sorte qu’on ne les revoie plus !

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William Faulkner, Parabole

william faulkner parabole
Seul roman qui se situe hors du Mississippi natal et qu’il a mis 11 ans à écrire, A Fable (titre américain) est une allégorie évangéliste avec quelques enflures rhétoriques. Il a du souffle mais des longueurs. Le trou noir central, maelström qui entraîne l’humanité malgré elle, aurait du être la guerre mais Faulkner choisit comme point central un avatar creux du Sauveur, idée mal incarnée qui semble flotter ici ou là. Parabole apparaît comme une grande ambition – mais épuisée.

Nous sommes en mai 1918 sur le front français ; la victoire hésite et les Allemands sont encore vigoureux. C’est alors que la lassitude des poilus, après 4 ans de tranchées, se manifeste par la mutinerie silencieuse de tout un régiment : 3000 hommes qui refusent tout simplement de sortir des trous aux ordres, après le barrage d’artillerie. Tout le système conventionnel de l’armée s’écroule d’un coup et le général qui les commande se voit contraint de demander qu’on les fusille. Tous. Ce qui ne se fera pas ; on ne fusillera que le bouc émissaire et on « suicidera » le général en prison pour qu’il ait l’air d’avoir été tué à l’ennemi. Il sera enterré avec les honneurs et muni d’une décoration supplémentaire : le système est sauf.

Mais pourquoi ce refus collectif ? Parce qu’un groupe de 13 hommes mené par un caporal va de popote en popote pour porter la bonne nouvelle. Que la paix vaut mieux que la guerre, que ceux qui décident ne sont pas ceux qui se font tuer – on n’en sait guère plus, Faulkner semble bien embarrassé d’expliquer comment les gens peuvent être convaincus d’être plus pacifistes universalistes que patriotes. Il préfère le symbole, la lourde allégorie biblique, qu’il illustre avec une croix chrétienne en tête de tout chapitre – comme dans un missel.

Le lecteur n’échappera pas à Judas (Polchev) ni au triple reniement de Pierre (Bouc) avant la Tentation sur la montagne (par le généralissime français qui est son père ignoré) et la Passion qui le fait crucifier au poteau pour être fusillé (avec deux larrons), couronné de barbelés lorsqu’il chute. Il est recueilli par trois femmes dont deux sont prénommées Marya et Marthe (évidemment), et enterré sous un hêtre dont les racines forment grotte. Il « disparaît » le troisième jour lors d’un duel d’artillerie… Cette enflure qui démarque lourdement les Évangiles est un peu pénible à suivre, hors des États-Unis dévots et avec un demi-siècle de recul.

Cette « allégorie de la conscience morale » – comme Faulkner le défendait – a quelques traits d’humour qui sauvent le propos : le cadavre du caporal Stefan (dont ne connait le prénom qu’à la toute fin, Étienne, premier martyr chrétien) deviendra celui du « soldat inconnu » sous la flamme de l’Arc de Triomphe à Paris, tandis que passe le cortège du généralissime mort. Le Sauveur et le Boucher, chacun dans sa bulle, étendus là pour l’édification des foules…

Plus que le christianisme, c’est au fond le vieux stoïcisme aristocratique du Sud que met en scène l’auteur, une maçonnerie pas très franche, mais de façon contournée et pesante, allant jusqu’à inclure un chapitre américain de passion pour un cheval. Il faut accepter l’homme tel qu’il est, bon et mauvais, mais porter tout son poids sur les institutions. La caste militaire, bras exécutif du complexe militaro-industriel, fonctionne comme une Église pour la domination du monde : « toute notre petite espèce répudiée et sans patrie sur cette terre, qui non seulement n’appartient plus à l’humanité mais plus même à la terre, puisque nous avons été obligés de recourir à ce dernier coup de dés abject et désespéré [le tir de barrage en plein sur les soldats qui fraternisent de part et d’autre des barbelés] pour y conserver notre dernière position précaire et désespérée » p.994. Ce clergé militaire actionne l’idéalisme pour faire rêver d’aventures et de gloire les jeunes, comme ce pitoyable et infantile Levine, sous-lieutenant d’aviation incorporé les derniers mois de la guerre (comme l’auteur), qui se suicide dans les chiottes du terrain d’aviation parce que la guerre s’arrête.

Au spectacle de la guerre civile européenne 14-18 est opposée la grande liberté américaine, dans un chapitre incongru transporté au Mississippi : « L’affirmation d’un credo, d’une croyance, la déclaration d’une foi immortelle, la revendication d’un irréductible mode de vie ; la haute et puissante voix de l’Amérique elle-même, issue du grondement en marche vers l’ouest de ce continent gigantesque et meurtri mais indomptablement vierge, où rien, sauf le ciel immense ignorant de la morale, ne limitait ce qu’un homme pouvait essayer de faire et où le ciel même n’opposait point de limite à sa réussite et à l’adulation de son semblable » p.826. A cette liberté « élue » s’oppose, selon les badernes bardées de décorations, le choix de fraterniser qui est de la subversion. Choisir la paix est une guerre contre ses chefs, préférer la vie est une insulte au drapeau.

Publié en 1954, cette contestation littéraire du prix Nobel 1949 de littérature anticipe la contestation à la guerre du Vietnam des années 1960. Il démontre aussi, une fois de plus, l’absurdité des « commémorations » de la guerre de 14-18 et leur récupération par des politiciens trop avides de popularité – faute de savoir agir dans le présent.

William Faulkner, Parabole (A Fable), 1954, Folio 1997, 640 pages, €10.60
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50

Tous les romans de Faulkner chroniqués sur ce blog

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Bruno Le Maire, Des hommes d’État

bruno le maire des hommes d etat
Journal de la vie politique au plus haut niveau, du 1er janvier 2005 au 6 mai 2007, jour de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Bruno Le Maire, fidèle de Dominique de Villepin, l’a suivi comme conseiller, puis comme directeur de cabinet lorsqu’il a été nommé Premier ministre. Deux années de pouvoir où un Chirac vieillissant jetait ses derniers feux, de moins en moins intéressé par la politique intérieure.

L’attrait de ce livre passionnant est de montrer les animaux politiques dans leurs ors et marigots, mais surtout de mesurer combien cette passion prend la vie même, au point d’en oublier les vrais gens et même sa propre famille. Bruno Le Maire évoque souvent ses enfants, deux petits garçons qu’il n’a jamais assez le temps de voir grandir, mais aussi la musique, seul délassement possible après une journée trop remplie de papiers à rédiger, de réunions à suivre et de documents à négocier.

Sarkozy aime la politique par instinct, comme un animal ; Chirac fait vieux lion usé et déjà cacochyme, « méchant » par réflexe, indifférent surtout ; Villepin ne se voit qu’en général, en vue de l’intérêt mais surtout pour charger à la tête des troupes, il n’a pas la passion politique, jamais élu, sans goût pour les réseaux.

Bruno Le Maire quittera ces mentors qu’il respecte, de vrais « hommes d’État » selon lui, ayant beaucoup appris et sans fidélité aucune. Mais il ne fera pas comme eux : ni dans l’isolement superbe, ni dans la roue des puissants. Il se fera élire député d’une circonscription avant de devenir ministre. On ne fait pas de politique avec de bons sentiments et la fidélité ne doit jamais rester que tactique. On aime ou pas la politique (je n’aime pas) – mais si l’on aime, il faut aller de l’avant comme une force qui va, ralliant les indécis et ne se présentant aux électeurs qu’avec un élan. Ils le comprennent fort bien…

Sur l’Europe déjà, il y a 9 ans le diagnostic de l’observateur était sans faille : « une concentration excessive des pouvoirs, des règlements confus, une absence de choix politiques ou, pire, des choix politiques déguisés sous des impératifs économiques, une impuissance patente sur la scène internationale, un élargissement mal expliqué et réalisé sans aucune réforme significative du fonctionnement des institutions » p.38.

Le portrait de François Hollande est incisif : « allure débonnaire, la cravate mal nouée, les joues un peu rouges, le costume de travers. Il est l’homme qu’on ne remarque pas. (…) Il parle, il se transforme. Ses convictions semblent le transporter, il trouve les mots qui frappent, les formules cinglantes, il sait jouer autant de la gravité que de l’humour » p.44.

Celui de Nicolas Sarkozy ne l’est pas moins : « Des hésitations ? Des doutes ? Il en a, il les exprime et, ce faisant, les retourne comme des arguments supplémentaires en sa faveur, avouant une incertitude qui apporte au pouvoir sa part d’humanité. Personnage politique inouï, autoritaire, persuasif et inquiet, dont la quête du pouvoir ne pourra prendre fin avec l’élection de 2007, qu’il la gagne ou qu’il la perde, obsédé par la volonté de transformer les choses, par la force autant que par la séduction, de bouger, de changer, d’imposer le mouvement, comme dans une conjonction singulière de son propre caractère et de son intuition sur la France » p243.

Sur la mentalité française, il dit vrai et voit loin : « Notre pays de castes et de statuts n’aime pas la diversité des esprits, il voudrait les soumettre aux mêmes règles, aux mêmes obsessions, aux mêmes privilèges et aux même buts. La naissance a été remplacée par la sélection, qui permet à un certain nombre d’élèves doués, une fois franchi l’obstacle formel des concours auquel toute leur enfance les a préparés, de se trouver immédiatement sur l’orbite de la réussite, où ils se maintiennent à force d’habileté, de sens critique, d’ordre et de volonté. (…) de la compétence plutôt que de l’excellence, du mérite en lieu et place des titres, du dialogue, de l’échange, de la confrontation d’idées, en poursuivant dans cette voie notre pays se donnerait de meilleures armes pour demain » p.60. Ce pourquoi les meilleurs et les plus intelligents votent avec leurs pieds, en s’expatriant massivement, laissant les plus scolaires et les moins ouverts jouer aux hauts-fonctionnaires (rares sont les « bonnes exceptions », comme l’auteur issu de Normale sup avant l’ENA).

La photo choisie pour la couverture résume assez bien la période : Chirac penché sur lui-même et sur le passé, Sarkozy regardant l’avenir, sourcils froncés et, entre deux un Villepin flou, l’œil ailleurs.

Ces animaux politiques sont bien intéressants et Bruno Le Maire les observe en leur milieu comme personne, parlant Chirac ou mimant Sarkozy avec verve. Il est détaché, car n’envisage pas de suivre leur vocation exclusive, tenant trop à la vie et aux bonheurs simples qui naissent si l’on prend le temps de les cueillir. Il les admire, car il faut bien que quelqu’un soit au pouvoir et l’exerce pour que la démocratie vive. Il agrémente récits et portraits de petits détails véridiques qui font le sel du pouvoir.

Une lecture très vivante superbement écrite que j’ai dévorée avec appétit.

Bruno Le Maire, Des hommes d’État, 2007, Livre de poche Pluriel 2012, 451 pages, €9.69

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Partis extrémistes ou partis de gouvernement ?

Le choix est plus grave qu’il n’en a l’air : ce sont moins les programmes qui comptent (un catalogue de yakas) qu’un choix entre décision représentée et décision imposée. Nos institutions sont représentatives. Elles sont républicaines car demandent leur suffrage au peuple res publica = la chose publique). Mais sont-elles « démocratiques » (demos = le peuple) ? Oui si l’on accepte que le peuple soit représenté, non si la représentation ne donne pas le peuple en sa diversité. C’est ce que contestent les partis extrémistes, mal représentés dans les institutions.

Ils n’ont pas forcément tort – mais leur donner entièrement raison serait dangereux.

Car qu’est-ce que « le peuple » ? Deux conceptions s’affrontent : la somme des individus et la masse indifférenciée des citoyens. La Révolution de 1789 était clairement en faveur des individus, réputés rationnels donc autonomes, et porteurs de droits universels par eux-mêmes avant la race, la religion, la nation ou la famille. La république terrible de 1793 était clairement pour la masse, la « souveraineté nationale » étant un bloc au-delà de tout individu, traduit uniquement par ses représentants, eux-mêmes dirigés par une secte étroite autour d’un leader charismatique (Robespierre). Montesquieu contre Rousseau, la France n’en a jamais fini avec cet écart.

Montesquieu était pour les contrepouvoirs, afin que chaque individu puisse s’épanouir librement, dans le cadre de lois pesées, soupesée et contrôlées par des institutions séparées : les droits de l’Homme l’emportaient sur les droits du peuple citoyen.

  • Nos institutions actuelles sortent en grande partie de Montesquieu, elles se méfient des parts et des partis, elles privilégient le débat mais laissent la main à l’Exécutif.

Rousseau était pour l’enthousiasme fusionnel où les personnalités s’abolissent en un élan citoyen qui emporte toutes les différences : la mobilisation générale était constamment requise.

  • La VIe République de Mélenchon voudrait une Assemblée unique mobilisée en permanence, avec un Exécutif soumis et référendum révocatoire des élus.
  • Napoléon 1er puis III, Pétain puis Marine Le Pen, préfèrent un Exécutif tout-puissant, justifié par des assemblées à leur botte, elles-mêmes sous le contrôle d’un parti unique.

melenchon le pen

La modernité promeut l’individu ; elle cherche à le « libérer » de ses appartenances de naissance pour lui offrir le choix de sa raison. L’idée est que chaque être humain est doué d’une faculté de penser et que tout ce qui empêche son libre exercice est à mettre en lumière et contrôler. Ce que contestent les collectivistes de toutes obédience : les intégristes religieux pour qui la seule raison est celle des commandements de Dieu, les communistes pour qui les lois scientifiques de l’Histoire s’appliquent malgré l’illusion du déterminisme personnel, les jacobins robespierristes pour qui la volonté générale prévaut sur toute volonté individuelle (la générale étant exprimée soit par les braillements de la rue manipulée, soit par l’orchestration d’un parti efficace, soit par une mobilisation militante de tous les instants et à tous les niveaux).

L’idéal de l’individu moderne est celui de Karl Marx : l’épanouissement des potentialités humaines contre toutes les contraintes religieuses, politiques, sociales, alimentaires, voire biologiques. De fait, la libération des Lumières aboutit au libéralisme politique, puis au laisser-faire économique, enfin à l’individualisme libertaire des mœurs – voire à l’égoïsme libertarien du refus de l’État. Karl Marx, lorsqu’il appelait à libérer l’Homme était un libérateur libéral, libertaire et libertarien – puisqu’il pronostiquait la disparition de l’État. Une partie de la gauche conserve cet idéal, une autre veut l’imposer de force – toujours dans l’avenir – en assurant le viol de l’Histoire par quelques-uns. Or si l’Histoire est « scientifique », elle va à son pas et personne ne peut la forcer ; si le volontarisme politique force le changement, il est amené à vouloir immédiatement un Homme nouveau contre le Vieil homme qui résiste. Donc à changer la société par décret : ce que fit Pol Pot sans état d’âme, avec les conséquences qu’on sait.

Mais la gauche n’est marxiste en politique que comme elle est keynésienne en économie : ne prenant que ce qui justifie sa prise de pouvoir. Être « de gauche » est un tempérament qui est légitime ; c’est être pour la justice, la solidarité et le souci de l’avenir. Mais adhérer aux partis de gauche est une autre histoire ! La gauche française a été prête à tout pour obtenir le pouvoir : la terre aux paysans en 1789, les manifs en 1848, la grève générale et les attentats antisystème sous Napoléon III, l’inféodation à Moscou dès 1920, l’État-providence et sa nostalgie après 1945, enfin aujourd’hui l’aspiration écologique d’apaisement – vision du monde typique de pays vieillissant qui s’épuise à courir après la jeunesse.

L’extrême de la gauche a toujours été dans la surenchère et refusé tout compromis. La gauche normale est fraternitaire, d’inspiration chrétienne ; la gauche extrême est mystique, dans l’illusion lyrique de faire l’histoire et de changer l’homme. La gauche institutionnelle respecte le régime et admet que les élections renvoient ses représentants jusqu’à une prochaine fois ; la gauche extrême croit la souveraineté populaire équivalente à la souveraineté divine et veut imposer par la force la volonté générale (qui n’est la volonté que de quelques-uns).

Or la démocratie directe est une belle utopie, qui fonctionne en cité restreinte (Athènes, le thing viking en Islande, la Commune de Paris, la Suisse des référendums aujourd’hui). Les pays étendus et complexes ne peuvent fonctionner ainsi par consensus immédiat. Certes, avec l’Internet et le niveau éducatif, le parlementarisme traditionnel doit composer avec l’initiative populaire : sondages, études, blogs, média, comités de citoyens, associations, élections, référendums. Il est possible et souhaitable d’introduire plus de participation des citoyens aux institutions comme le préconise Pierre Rosanvallon.

Mais les professionnels de la politique installés résistent, voulant garder pour eux ce pouvoir qui les valorise. L’électeur français le constate : il est très difficile de limiter le cumul des mandats, de contrôler les fonds alloués aux députés, d’obtenir la transparence sur leurs patrimoines. L’élu, en France, se croit oint de Dieu, la fonction valant sacralité. Ce qui n’est guère démocratique… Si jamais les élus en question placent la volonté générale avant la légitimité du fonctionnement des institutions, si le volontarisme politique doit l’emporter sur les procédures qui garantissent tempérance et contrôle – vous comprenez vite quel danger existe pour la représentation du peuple.

La tyrannie démocratique de Robespierre n’est pas loin, pas plus que celle de Hitler, de Staline, de Mao, de Pol Pot ou de Khomeiny. Au nom du peuple, au nom du Bien (qui est soit la race, soit la classe qui doit accoucher de l’Histoire à venir, soit l’orgueil national, soit la pureté d’existence, soit les commandements de Dieu), la démocratie se transforme en chose du peuple inféodée à une croyance et à ses clercs. L’Iran est une république – mais islamique ; l’URSS aussi était une république, fédérative et populaire, tout comme la République populaire de Mao. Le peuple n’est en ce cas plus composé d’individus mais embrigadé dans la religion collective. C’est autrement dit un retour à cet Ancien régime qui imposait à un pays donné un roi, une foi, une loi et déclarait la guerre de religion à tous ceux qui ne se conformaient pas aux mœurs et coutumes du royaume.

melenchon et bachar el assad

Ce pourquoi Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sont à mettre dans le même sac. Malgré leurs différences de croyances, le résultat institutionnel est le même : j’veux voir qu’une tête ! L’instance derrière les institutions a, pour ces politiciens, tous les droits sur la société et sur l’individu. Une fois les leaders manipulateurs élus, les citoyens n’ont plus qu’à se taire, les élections seront trustées par les militants ; toute opposition sera éradiquée sans pitié comme anti-collective, contre le projet politique volontariste de la croyance, imposé par la force.

Jacques Julliard le montre admirablement : « A la lumière de la Commune de Paris, on mesure mieux qu’il ne s’agit que de deux modalités, l’une libérale, l’autre dictatoriale, de la même entéléchie : celle du pouvoir – c’est-à-dire la distinction des gouvernants et des gouvernés, le principe d’autorité appliqué à l’administration des hommes, le grand mensonge soigneusement entretenu, qui fonde la domination des politiques, des administrateurs, des patrons, des généraux, des juges, des prêtres, des intellectuels, sur la société tout entière » Les gauches françaises, p.303. La Commune de Paris était résolument CONTRE la dictature du prolétariat, CONTRE la représentation sans contrôle citoyen, CONTRE les professionnels de la politique qui sont très vite imbus de privilèges. Le citoyen d’aujourd’hui :

  • peut concevoir la professionnalisation de la politique – mais lutter pour qu’elle n’aille pas trop loin ;
  • accepter la représentation – mais assurée de contrôles (l’Assemblée par le Sénat, les lois par le Conseil constitutionnel, l’exécution du Budget par la Cour des comptes, la conformité au droit européen par la Cour de cassation, les droits de l’homme par la Cour européenne de justice, et les partis par les élections régulières) ;
  • mais il ne peut accepter la dictature partisane, qu’elle soit de droite ou de gauche, jacobine ou xénophobe.

On voit bien comment les professionnels de la politique peuvent confisquer la représentation nationale à leur profit pour assurer une dictature molle de leurs intérêts : c’est ce qui se produit en France, pays centralisé, endogamique, où les réseaux sont étroits et tenus, où les médias sont peu capables de faire un travail professionnel de vigilance et d’investigation. C’est aux citoyens que nous sommes de demander des comptes – en refusant surtout la surenchère des beaux-parleurs qui font sonner les grands mots pour préparer leur petit pouvoir personnel ! Garder le régime, mais le surveiller – l’extrémisme serait bien pire.

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David Morrell, Disparition fatale

Amérique, 2002. Nous sommes quelques mois après les attentats du 11-Septembre. Les Citoyens des Etats-Unis sont traumatisés. En témoigne « Disparition fatale », thriller que fait paraître à ce moment-là David Morrell, le père de Rambo. Le personnage du jeune guerrier qui avait appris à survivre dans la jungle, face à un ennemi insaisissable, est désormais un citoyen lambda qui n’a jamais fait de randonnée, ne sait pas comment utiliser une boussole et encore moins tirer au pistolet. Son seul terrain d’aventure est la zone des petites villes de l’intérieur des Etats-Unis. Comme toujours dans les thrillers américains, un individu moyen se retrouve confronté à la barbarie. Mais, cette fois, elle ne vient pas de l’étranger mais réside à l’intérieur même de l’Amérique, au cœur de la famille. Décidément, le 11-Septembre est bien passé par là.

David Morrell Disparition fatale

25 ans auparavant, Brad, tout juste adolescent a vu disparaître son petit frère. Il avait 9 ans et lui 14. Le gamin lui tournait autour pour jouer au base-ball, mais les copains de Brad étaient excédés de ce moustique qui les empêchait de jouer. Brad demanda à Petey de les laisser et rentrer à la maison. Nul ne l’a plus jamais revu. Jusqu’à ce qu’un jour, des années plus tard, un routard aborde Brad marié, père d’un gamin de 9 ans et architecte, pour lui dire qu’il est ce frère qu’il a perdu. Les indices concordent ; le petit Petey est devenu Peter. Il a été enlevé, enfermé jusqu’à 16 ans dans une cave, d’où il s’est enfui en mettant le feu à la maison de ses ravisseurs. Comment recoller la famille, retisser la toile du destin ?

Tel un péché originel, avoir chassé son petit frère pèse sur Brad à jamais. Il se sent coupable, il veut se racheter. Et il ne voit rien de ce qui lui arrive alors, tel un boomerang… Exactement ce qui est arrivé à l’Amérique messianique ce 11-Septembre 2001. Elle qui croit en Dieu avec superstition, qui fait le « Bien » qu’elle décide être tel, qui préjuge de ses succès être le peuple élu – la voilà aveugle et vulnérable – bien attrapée par le mal qu’elle a elle-même créé.

Le gamin Petey a en effet été enlevé par des intégristes religieux vivant la Bible à la lettre, isolés des autres. Le refus des soins médicaux et la consanguinité des liaisons entre eux ont eu raison de leur souche : après tant d’enfants perdus en bas âge, ils ont décidé d’en enlever un tout fait. Ce gamin, ils l’ont tordu de biblisme et d’obéissance, ils l’ont séquestré mentalement jusqu’à ce qu’il explose, marqué à jamais. Lui veut reproduire ce qu’il a subi, se venger œil pour œil comme on lui a appris dans l’Ancien Testament. Il va donc retrouver ce frère qui l’a rejeté, tentera de le tuer, enlèvera sa femme et son fils, les enchaînera dans une cave…

David Morrell a le sens du suspense et ses 318 pages en Poche, assemblées en courts chapitres, se lisent d’une traite. Au-delà de l’intrigue, il illustre tellement l’Amérique moyenne, celle des petites villes de l’intérieur, qu’il vaut tous les traités de sociologie.

Il décrit très bien cette discipline religieuse contente de soi des communautés fermées, ces vertueux qui assistent à la messe autour du pasteur, leur contentement de soi à faire « le Bien ». Et « la honte » qu’ils ressentent et qui les inhibe quand la situation se retourne, leur impuissance née de leur naïveté.

Il montre aussi combien les institutions sont inefficaces : police, justice, FBI, délivrance du permis de conduire. Car elles sont trop bureaucratiques. Elles agissent selon « les règles », sans suivre leurs instincts ni surtout le simple bon sens. On apprend incidemment comment se créer une identité officielle à partir de rien dans l’Amérique d’aujourd’hui. « Avec la copie de son extrait de naissance (celui d’une personne décédée) et son numéro de sécu, on peut se faire délivrer un permis de conduire, un passeport et n’importe quel autre papier d’identité dont on peut avoir besoin » p. 120.

Leçon d’un Américain post-11 Septembre : tout individu plongé dans le drame ne peut recourir qu’à lui-même pour résoudre l’énigme et retrouver les siens. Il doit s’informer, s’entraîner, se mettre à la place de son ennemi. Avec un sentiment nouveau du tragique qui ne résistera peut-être pas longtemps : « Tout peut arriver. Une seconde, j’étais sur une corniche, à admirer le paysage, la seconde d’après, mon frère me poussait dans le vide.  La prudence est une vertu. –  Je l’ai appris à mes dépens » p.318.

Tout messianisme engendre la naïveté, toute naïveté l’illusion, toute illusion la perte de réalité. Les États-Unis vivaient dans une bulle de confort, de puissance et de sécurité. C’en est fini : retour avec David Morrell au pragmatisme de la Frontière, aux mœurs rude des pionniers, y compris dans le luxe moderne et avec toute la technique. Car le monde réel n’est pas celui, tout rose, de Walt Disney : il est rouge sang.

David Morrell, Disparition fatale, 2002, Livre de Poche 2004, 318 pages, occasion €0.89 à €20.42 

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Sexe et sensualité antique

Guilia Sissa Sexe et sensualite

Un titre séduisant pour un vaste programme qui parcourt un millénaire d’amours antiques. Ce qui est intéressant est que Giulia Sissa, tête chercheuse au CNRS soit aussi professeur de théorie politique et de civilisations de l’Antiquité à UCLA (University of California Los Angeles). Sans entrer dans la querelle de dictionnaire pour savoir qui est homo ou hétéro, sans entrer dans les chapelles de genre pour définir homme ou femme, elle revisite les discours « depuis la médecine jusqu’à la philosophie, la rhétorique, le théâtre, la poésie ou le roman » p.273 – et le droit comme les institutions.

Elle n’hésite pas à critiquer les hypothèses hasardeuses de Michel Foucault et son « discours anesthésique », en se fondant sur les textes. Il s’agit du penser, parler et vivre des Grecs et des Romains et les interrogations sont cinq : « il y a deux sexes et deux genres ; les corps sont sexués, les corps sont exemplaires ; le désir, par sa nature insatiable, est ce qui met la pensée éthique au défi ; le désir désire le désir de l’autre. C’est le jeu de la séduction qui aboutit au plaisir des sens ; c’est l’échec de la réciprocité qui fait l’amour tragique » p.275.

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Nous sommes avant la haine du corps terrestre, hérité de saint Paul (1ère Épitre aux Corinthiens). Dans la cité antique, les corps sexués s’affichent partout, fièrement, corps féminins et masculins nus, rappel constant de la différence des sexes et de leur complémentarité. Car ni les Grecs ni les Romains ne sont « tous pédés », comme la vulgate voudrait le croire. Ils sont indifférents à ce genre de distinction mais emplis de la sensualité des corps dans leur vénusté. « Seins ronds, ventres légèrement bombés, gestes langoureux ou pudiques d’une part ; muscles définis, maintien fier et allure martiale, de l’autre » p.281. La nudité chante le corps joyeux, la virilité et la féminité officiels. L’éducation physique était une façon de souligner l’anatomie en amplifiant le dimorphisme sexuel.

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On ne naît pas homme, on le devient : par le climat, l’éducation, l’éveil à la puberté. « Or, parce que la féminité infantile fait partie de la mémoire du corps, ce n’est pas une inversion ni une perversion, mais la prolongation artificielle d’un état qui, par nature, doit évoluer – de même qu’il faut que jeunesse se passe. Ce n’est pas un drame non plus » p.286. Un homme fait est légitime à désirer un éphèbe, il lui faut seulement faire attention, par morale exigeante, à ne pas le déformer et à l’élever au niveau viril exigé de la société. La consommation sexuelle n’est admise que pour les esclaves, pas pour les futurs citoyens.

Se donner aux autres hommes peut être faute politique, tolérée si elle reste discrète, mais refusée si l’efféminé prétend aux charges de la cité. Le discours d’Eschine contre Timarque est un exemple ici largement analysé. Si les aristocrates sont réputés vertueux par naissance et éducation, les démocrates ne sont jugés adultes responsables que par le regard de tous. Actes et mœurs sont les seuls critères pour leur faire confiance dans les affaires publiques. Platon contre Eschine, Le Banquet vs Contre Timarque, la convivialité cultivée contre l’agora des travailleurs pères de famille – c’est tout l’écart des mœurs entre l’aristocratie de l’esprit et de la fortune (portés aux jeunes garçons) et les Athéniens ordinaires (plutôt hétéros conservateurs).

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« Dans une relation pédérastique de qualité (…) l’homme qui, du fait de son âge et de son expérience, prend l’initiative d’une liaison doit vouloir du bien à son partenaire, et lui faire du bien. L’intérêt érotique pour une jeune personne, et non pas pour une chair fraîche, doit se prolonger longtemps, ce qui projette l’amour bien au-delà de l’adolescence (…) Se fixer sur des garçons pubescents parce qu’ils sont tendres et duveteux, pour enfin les quitter l’un après l’autre, dès que leur virilité se confirme : voici un comportement ignoble » p.123. Dans la culture populaire d’Athènes, la féminisation du garçon est une obsession et un cauchemar. Car la femme a la luxure gourmande, sans limites.

« Ce que j’espère avoir ajouté », dit l’auteur, « ce sont d’abord les arguments sur la priorité du désir, sur la transformation de la puberté, qui est à la fois transsexuelle et sensuelle, sur le jeu de miroirs entre discours différents, d’éloge ou de blâme, sur l’inexistence d’un rapport à sens unique entre pénétration et pouvoir et, surtout, sur la véritable absurdité de la dichotomie entre actif et passif, alors que les textes célèbrent, ou dénigrent les couples » p.293. Impact de la beauté, contagion du désir, durée dans l’attachement amoureux, c’est tout cela qui mène du mécanique (qui fascine nos contemporains) à la sensualité (réhabilitée des Antiques). « Je définis la sensualité comme tout ce qui exprime l’intensité intentionnelle de l’érotisme ; comme son irradiation esthétique, c’est-à-dire sensible d’un corps à l’autre » p.295. Quel que soit son genre, la sensualité est toujours un peu féminine. D’où la balance entre l’hommage à la virilité et la crainte de la mollesse, qui perd les cités (Sparte) et les empires (Rome).

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Mais tout commence par le désir insatiable des femmes : on serait tellement bien, entre hommes, à converser agréablement lors d’un banquet – dit le philosophe – s’il ne fallait assurer enfants, richesses et attentions à l’épouse pour perpétuer la société… « Il y a une Antiquité fluide et femelle, toute à redécouvrir, dans ses accents propres qui n’ont rien à voir avec le pouvoir, indûment surestimé, d’une virilité violeuse et conquérante sur une féminité triste, inerte et chosifiée » p.18.

En Grèce, au commencement était Éros, l’entremetteur des contraires, capricieux et volage comme un petit garçon. Mais il faut distinguer les siècles : au VIIème (avant), dans le monde homérique, le désir est le passé du plaisir (désir-besoin, plaisir-soulagement) ; au Vème siècle des tragédies, l’amour est chimérique et désespéré d’absence, d’indifférence ou d’infidélité de l’être aimé ; au IVème siècle, chez les philosophes, le désir est insatiable, le plaisir dérisoire, mais le marchepied pour l’élévation de l’âme (et du disciple).

Rome est née de Vénus qui a fécondé Anchise, Romulus et Rémus sont nés d’une esclave qui s’est enfilée seule sur un phallus dressé dans l’âtre du roi Alba. Les rustres Romains ont dû enlever des Sabines pour les violer et assurer leur descendance. Tout l’art érotique de Rome sera de civiliser ces soldats-laboureurs. Ovide invente donc l’Art d’aimer, où toutes les femmes ne demandent qu’à être séduites, mais où l’homme doit ruser, amadouer, faire le siège avant de pousser la capitulation. C’est le jeu du désir, l’exacerbation de la sensualité plutôt que le sexe brut. Magnifier la femme (ou l’éphèbe) est mensonge, mais les deux finissent par y croire un peu. Magie de l’amour qui transfigure. Mais attention à la mollesse, elle prépare la décadence.

« Le phallus est une obsession romaine » p.250. L’idéal masculin est une fermeté du corps entier, érigé comme le pénis, image du caractère droit et de l’austérité ferme. A Rome, « il n’y a rien de mal pour un adulte à faire la cour à des garçons, dans la mesure où ces actes accomplis sur ces membres encore proches du féminin – et sexuellement malléables – n’en compromettent pas le développement naturel et la future masculinité » p.253. Dès 12 ans le garçon découvre les premières pulsions érotiques et commence à désirer ; il séduit et les poèmes de Catulle le célèbrent. Mais si le désir est spontané, l’amour s’apprend, y compris entre sexes opposés, c’est tout le message du roman Daphnis et Chloé.

Nous avons gardé du latin cette obsession de la virilité affichée, si nette dans les banlieues ou dans les engueulades entre automobilistes. Les Grecs étaient moins machos, autrement plus subtils. Les figures complexes d’Ulysse et Pénélope, d’Achille et Patrocle, d’Agamemnon-Iphigénie-Clytemnestre, d’Antigone, d’Agathon et de Phèdre nous parlent toujours.

Un beau livre fort instructif, facile à lire, d’une écriture un peu bavarde, mais disons lyrique et sensuelle, qui renouvelle le sujet avec érudition.

Giulia Sissa, Sexe et sensualité – la culture érotique des anciens, 2011, Odile Jacob, 329 pages, €23.99

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Eloi Laurent, Social-écologie

L’auteur, économiste à l’OFCE de Science Po, utilise la méthode Fitoussi : la compilation de recherches en économie et sciences sociales pour délivrer un message. Ce qui est une excellente chose, ces recherches étant peu accessibles au commun. Mais le fil conducteur de la compilation est candidement idéologique : montrer que la seule écologie possible est socialiste, qu’on ne peut sauver le monde (et réaliser l’Histoire) qu’en suivant la « raison » sociale-écologique. D’où les deux parties : envisager et gouverner, chacune en deux sous-parties, la 3ème sous-partie du 1 étant une extension d’exemples de la 2ème sous-partie. Nous avons donc, avec ce livre, un objet sociologique pétri de bonnes intentions mais entaché de millénarisme.

La loupe socialiste sur l’écologie

L’écologie devrait être au-dessus des partis puisqu’elle touche l’ensemble de la planète, donc l’existence de tout le monde. Or elle semble prendre la suite de Dieu (eschatologie chrétienne), de la Raison dans l’Histoire (Hegel), puis de la nécessaire réalisation du communisme (Marx réalisé par Lénine et Staline)… La science sociale est utilisée pour démontrer ce ‘dessein intelligent’ qui aboutirait « naturellement » à cet écolo-socialisme sauveur. Évidemment, avec cette loupe, « le capitalisme » n’est pas un système d’efficacité économique mais un égoïsme du profit ; évidemment, le clivage gauche-droite ne saurait être dépassé car les pauvres ont toujours raison dans l’Idée pure, même si tous les êtres vivants sont les victimes ; évidemment, il est nécessaire de « faire payer les riches » tout en assurant une décroissance – comme hier les nobles léguaient leurs biens aux monastères pour assurer leur salut.

Malgré ces aspects déplaisants, noyau idéologique dur enrobé du sucre rose de l’idéologie, ce livre offre quelques pistes qui font réfléchir. Moins sur la « théorie » que sur la gouvernance. La théorie se résume au progrès saint-simonien selon lequel « l’homme construit des institutions pour changer et vie et maîtriser en partie son évolution ». Que l’homme soit social, Locke l’avait dit avant Marx, mais qu’il soit déclaré « socialiste » est un choix personnel à l’auteur. La dérive est affirmée mais non démontrée. Nos sociétés seront-elles plus justes si elles sont plus soutenables ? Ou bien la raréfaction des ressources et la lutte pour les biens exacerbera-t-elle les tensions sociales et individuelles ?

Il semble que – malgré la somme des « recherches » ici filtrées selon le dogme – la seconde l’emporte sur la première ces dix dernières années… Il faut se rendre compte que les sciences sociales sont myopes : elles ne peuvent démonter que ce qui existe déjà, pas anticiper ce qui n’existe pas encore. D’où les soubresauts de la bourse et les crises économiques, que chacun explique parfaitement… une fois qu’elles sont arrivées. La compilation Eloi Laurent porte sur le passé encore riant aux ressources abondantes, aux États-providence, à l’émergence limitée du « tiers » monde. Quant au futur…

L’auteur penche nettement pour le socialisme politique, donc pour la méthode Coué du volontarisme public. Pourquoi pas ? Mais ne pas trop rêver : ce n’est plus l’Occident qui impose sa morale au monde entier, mais le jeu des puissances. Chacune a intérêt à préserver en commun ce monde fini, mais pas au point de renoncer à sa place. D’où les échecs répétés des grand-messes écolo mondiales et des limitations d’émissions universelles. Faut-il attendre la réalisation du communisme sur la planète pour préserver l’environnement ? Certaines affirmations de l’auteur le laissent penser : « les inégalités de revenus et de pouvoir sont une cause fondamentale » des problèmes d’environnement (p.27). Autrement dit, jamais le paradis ne pouvant être atteint ici-bas, l’écolo-socialisme devrait être repoussé aux calendes. Est-ce bien raisonnable ?

Comment évoluer pour la planète ?

D’autres arguments sont plus utiles au débat, penchant volontiers vers Tocqueville plutôt que vers Marx. Pour Elinor Ostrom, il existe un autre chemin que l’alternative simpliste État ou marché pour assurer le développement soutenable : la diversité institutionnelle. Les hommes dans l’histoire ont su inventer d’une façon pragmatique des institutions de coopération. Aujourd’hui, les pays mûrs, éduqués, riches, savent se protéger par des normes antisismiques, antipollution et pro-santé (additifs alimentaires, agence du médicament…). Une société d’individus libres et responsables, à même de former des associations volontaires, est plus proche du libéralisme politique que du socialisme à la française…

Les pays démocratiques sont plus attentifs que les pays autoritaires selon Amartya Sen, car le système démocratique protège du pouvoir excessif des castes naturelles en promouvant les réseaux d’alerte et la pression politique. Et la démocratie n’est certes pas l’apanage du socialisme ! Il suffit de voir comment sont comptabilisés les votes des Congrès du PS, ou protégés les puissants caciques du parti comme Frêche, Guérini ou DSK, ou minimisée la corruption des élus… Certes, le débat démocratique est myope et lent, mais l’alternative à la démocratie est la contrainte. La Chine communiste est-elle plus efficace en matière d’environnement que les pays occidentaux ? On voit bien que non. Pire encore est la Russie… Malgré le rythme court terme des élections, la démocratie permet aux idées de s’exprimer et aux citoyens sensibilisés au durable de se mobiliser. Les débats sont larges et approfondis, permettant la réflexion sur le temps long, par-delà les élections courtes. L’action est flexible car l’information et libre et la politique ne dépend pas de bureaucraties centralisées.

La décroissance n’est qu’un slogan pour faire peur, pas un objectif de soutenabilité : « Le développement économique n’est pas néfaste ou bénéfique en soi : son effet écologique dépend du niveau des inégalités et du niveau d’exigence démocratique des sociétés et des gouvernements » p.149. Mais un développement économique sans contrepoids démocratique conduit à un sous-développement humain par un environnement non soutenable. Mentionnons pour exemple l’assèchement de la mer d’Aral par le volontarisme cotonnier de l’étroite caste du PC d’URSS. Ou l’attrait pour la Bombe au Pakistan, au détriment de la masse démographique illettrée laissée en déshérence.

Le développement d’éco-industries, selon Eloi Laurent, doit décarboner (utiliser moins d’énergies fossiles), désénergiser (faire des économies d’énergie et rendre celles-ci plus efficaces), enfin dénaturaliser (augmenter la productivité des ressources naturelles consommées). Il est amusant de constater que cette rationalité de produire le plus avec le moins est l’essence même… du capitalisme dans l’histoire. Étant entendu que ledit capitalisme n’est pas le démon social créé de toutes pièces dans la philosophie de Marx, mais la technique d’efficacité économique fondée historiquement sur la comptabilité en partie double, les villes franches, l’essor du crédit et des parts d’aventure, l’informatique et l’organisation de la productivité.

Dès lors, la critique rose d’Eloi Laurent tombe à plat.

Insister sur la dimension humaine du développement ? Mais bien sûr, qui est contre ? Même Apple veut vendre ses iPhone, iPad et autre iMac pour rendre heureux ses clients. Est-ce que le Minitel de feu le Monopole d’État avait cette ambition ? Il avait plutôt pour devise : « qu’ils prennent ce qu’on leur donne ».

Qu’il faille donc réguler les délires de la finance, augmenter la mesure du PIB de ratios mesurant le bien-être, compenser les inégalités sociales par un filet collectif – quoi de plus légitime ? Mais faut-il obligatoirement voter « socialiste » pour cela ? Le Bien n’est-il que dans le camp des roses ? Toute plante différente serait-elle une mauvaise herbe ? Quelle écologie serait-ce là ?

La candeur social-écologique d’Eloi Laurent a le mérite de pointer l’erreur du mouvement écolo à la française qui s’enferme dans la bonne conscience « de gauche » et la Raison du Bien. Le courant Duflot a conduit l’écologie politique dans une impasse en l’inféodant au parti socialiste. EELV, au sigle technocratique, est beaucoup moins populaire qu’hier « les Verts ». Nicolas Hulot ratissait large, Daniel Cohn-Bendit négociait en politique. Pas Cécile Duflot, qui a enfermé l’écologie dans le socialisme, réalisant une sous-secte de gauche dont chaque sondage mesure un peu plus la popularité… Nombre de citoyens préféreront bien évidemment l’original à sa copie.

C’est l’un des mérites de ce livre que de montrer sans le vouloir combien les écolos français se sont fourvoyés dans leur naïveté eschatologique, au contraire des écolos allemands.

Eloi Laurent, Social-écologie, 2011, Flammarion, 230 pages, €16.44

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Edith Wharton, Les mœurs françaises

La romancière américaine Edith Wharton habite Paris depuis 1907. Après la guerre de 14-18, elle écrit une série d’articles sur les mœurs françaises pour familiariser ses compatriotes amenés à résider en Europe dans le cadre des négociations de paix. Elle y peint une délicieuse manière d’être faite de goût et d’équilibre, ce fameux bon sens à la française qu’elle oppose aux manières un peu frustes et à la culture kitsch des Américains. Certes, la France a bien changé en un siècle… Mais il reste quelques traces de cet écart.

Par exemple que la femme est influente dans la société, à travers son intimité avec les hommes. Bien loin du cantonnement des bourgeoises bostoniennes ou des vamps fatales. La jument féministe, sûre d’elle-même et égocentrique, reste le modèle de la femme aux États-Unis, fort heureusement bien loin du nôtre.

En revanche, ce qu’elle dit de l’honnêteté intellectuelle française mérite quelque doute. La faute au communisme stalinien et à la fascination des intellos pour la force brute, si prégnante dans les années 1950 avec Sartre et Althusser, avant que les doutes des années 1960 avec Foucault, Glucksman et quelques autres ne viennent tempérer cet aveuglement. Les politicards ont repris le flambeau aujourd’hui, toujours en retard d’une mentalité. Il est admis comme vérité scientifique chez les bobos que la droite ne saurait être qu’illégitime et que la gauche a toujours raison, dans l’histoire, dans la morale et dans les consciences… Aussi, quand je lis que « les Français se sont débarrassés des croquemitaines, ont ‘chassé de leur esprit les chimères’ et affronté la Méduse et le Sphinx d’un œil froid, et avec des questions pénétrantes » (p.22), je me dis que nombre d’écolos et de socialistes ne sont décidément pas « français » à cette aune ! Fukushima n’a-t-il pas « médusé » les antinucléaires ? Empêché de penser « d’un œil froid » ?

Ce n’était guère que la France bourgeoise que peignait Edith Wharton, peut-être pas la France dans ses profondeurs… Ainsi ce principe de liberté, « éclairant le monde » (p.30) qui ferait mouvoir les Français. N’est-ce pas plutôt la rage égalitaire qui l’emporte ? Rage qui contraint la liberté et réduit la fraternité à l’unanimisme fusionnel : qui n’est pas comme nous, à l’unisson, sans penser par lui-même, n’est pas notre « frère ». Sauf si nous allons le « sauver » comme en Libye, apparaissant ainsi tout naturellement comme protecteur et éclairé, donc supérieur. On veut bien être généreux quand on est supérieur. Mais pas de fraternité qui tienne pour les immigrés qui fuient leur dictature !

Reste vrai « le respect des usages » qu’elle note (p.41), la civilité se manifestant par ce qui se fait et par ne pas empêcher les autres de se faire entendre dans une conversation. Mais n’est-ce pas le cas de tous les peuples ? Les usages sont si lourds en Grande-Bretagne ou au Japon… comme dans les pays d’islam en ce qui concerne les femmes ! Dans « les salons », évidemment, « il y a là un rituel presque religieux, organisé dans le seul but de tirer les meilleurs discours des meilleurs causeurs » p.43. Comme la société française s’est démocratisée, cela s’étend désormais aux universités où les colloques sont l’occasion aux ‘chers collègues’ de se faire des ronds de jambe en public, tout en descendant leurs travaux dans le secret de leur cabinet au nom de la liberté de la recherche.

Car « la conception française de la société est hiérarchique et administrative, à l’image de son gouvernement (quelle que soit sa nature) » p.127. Rien de plus vrai, et qui n’a pas changé d’un iota ! L’honneur familial, social ou national compte plus que l’individu et doit s’y soumettre – le contraire de l’Amérique.

Vrai aussi le réflexe de déni. Il demeure plus que jamais ! « Il y a un réflexe de négation, de rejet, à la racine même du caractère français : un recul instinctif devant ce qui est nouveau, qui n’a pas été tâté, qui n’a pas été éprouvé » p.46. Mais, plutôt que de « caractère français », j’évoquerais les périodes de crise. L’après 1918 en était une, tout comme 1940 et aujourd’hui. Ce n’était aucunement le cas des années 1960 à 1990, période où la jeunesse croissait en proportion de la population et où la curiosité pour le monde et pour les idées était au sommet. Depuis une décennie, le repli sur soi tient certes à la crise, mais surtout au vieillissement démographique et aux idées qui vont avec, selon lesquelles les enfants et les excentriques n’ont pas leur mot à dire. Retour du collège fermé avec les Choristes, de l’encadrement religieux avec les scouts, du flicage dans les rues et du surveiller et punir sur l’Internet.

Il reste un « art de vivre » qu’Edith Wharton appelle « le goût » et qui tient plus aux habitudes transmises : bien manger, de vrais repas sans grignoter, en famille et entre amis, prendre du loisir, jouer avec ses enfants, aller au spectacle ou à la fête… Nous ne sommes pas dans le ‘divertissement’, organisé façon marketing et soigneusement commercialisé comme aux États-Unis – du moins pas encore – nous sommes encore dans le loisir où aller à la pêche tout seul ou sortir en bande de copains compte plus qu’acheter un ‘tour’ ou louer un ‘resort’. Pour l’instant.

Il est vrai que les États-Unis n’ont jamais été envahis, ce pourquoi les attaques de Pearl Harbor et du World Trade Center ont tant traumatisé le peuple américain. Dans leur univers, tout doit être rose, couleur optimiste où tout est bien qui finit bien – comme dans les westerns. C’est que Dieu leur a confié une Mission… Pas aux Français qui ont connu de multiples invasions et le tragique de la défaite et des révolutions. « Le prix en a été lourd, mais le résultat en valait la peine, car c’est justement parce qu’elle est la plus adulte que la France domine intellectuellement le monde » p.74. Hum ! C’est un peu pompeux, mais le fond de vérité est que nous sommes souvent sans voix devant les naïvetés américaines en politique étrangère : contre Staline, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… La gestion du contre-terrorisme en Algérie n’a-t-elle pas servi de modèle aux militaires américains éclairés, contre les idéologues de George W. Bush qui croyaient que quelques missiles et forces spéciales suffisaient à instaurer ‘la démocratie’ ? « Théoriquement, l’Amérique tient l’art des idées en estime, mais sa population ne les recherche pas, ou ne les désire pas » p.78.

La conclusion de l’auteur, en 1929, est un intéressant parallèle entre les faux amis que sont les mots gloire, amour, volupté et plaisir. La glory anglo-saxonne est une vanité, pas la gloire française qui aurait plutôt quelque chose à voir avec l’élégance, le panache. « Amour contient bien plus de choses que love. Pour les Français, amour signifie une somme indivisible de sensations et d’émotions complexes qu’un homme et une femme s’inspirent l’un à l’autre ; tandis que love, depuis l’époque élisabéthaine, n’a jamais été plus, pour les Anglo-Saxons, que deux moitiés de mot – une moitié toute de pureté et de poésie, l’autre toute de prose et de lubricité » p.117. De même que l’anglais voluptuousness fait penser au sérail, le Français « volupté signifie le charme intangible que l’imagination extrait de choses tangibles, (…) toute une conception de la vie (…) [qui] exige d’abord la liberté pour l’esprit de jouer sur tous les faits de la vie, et ensuite, pour les sens, une finesse qui leur permet de distinguer l’aura qui entoure les beautés tangibles » p.123.

D’où le plaisir français, qui n’est pas le comfort anglo-saxon ni le divertissement superficiel. « Le plaisir consiste à se livrer à une délectation des sens libre, franche et autorisée (…) [sans] aucune insinuation de vice furtif » p.124.

Un joli petit livre, au fond, qui fait penser à cette mystérieuse « identité nationale » de la France, acquise non par les gènes mais par la culture, les institutions, la transmission – un certain art de vivre. Il est utile d’écouter ce que les étrangers ont à dire de nous, même à un siècle de distance.

Edith Wharton, Les mœurs françaises et comment les comprendre, 1919, Petite bibliothèque Payot 2003, 137 pages, €6.08

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Qui sera Monsieur X en 2012 ?

Nous sommes en crise des idées et des institutions, tout comme dans les années 1930 – mais nous ne sommes pas dans les années 1930. La démocratie libérale et le système économique du libre-échange paraissent comme dans les années 1930 en faillite – mais l’alternative au libéralisme est l’autoritarisme. Peu de gens, au fond, y sont prêts… Monte dans l’opinion le ressentiment contre les coupables, la tentation de tout fourrer dans le même sac (à noyer en Seine), attisée par la manipulation des pervers de la politique pour qui tout ce qui compte est d’arriver au pouvoir – mais le narcissisme infantile des impétrants « grands leaders » est risible tant leurs ficelles sont grosses. Le journalisme béat, pour qui la « nouvelle » se mesure au dernier dit, répète en boucle avec sérieux les petites phrases et formules ineptes à régler une quelconque crise en moins de 35 secondes de séquence télé – mais qui les croit vraiment ? Les options politiques restent donc ouvertes.

Le tenant du pouvoir actuel joue à faire peur pour se poser en sauveur rassurant, énergique décideur qui a la compétence et la volonté de changer les choses pour protéger les acquis et faire avancer le retour à la normalité. Mais qui peut croire cette mise en scène ? Il ne suffit pas de dire « je veux » ; il vaudrait mieux savoir motiver les siens, négocier avec les partenaires et expliquer à tous. Le storytelling – la belle histoire – ne séduit plus ceux qui ont cru y croire et qui mesurent, 5 ans après, ce qu’il en est.

Le challenger « de gauche » (« forcément de gauche » aurait renchéri la mode) croit qu’il suffit de faire tout l’inverse pour réussir là où l’autre échoue. Être « normal » quand l’autre est énergique ; réembaucher les profs que l’autre n’a pas remplacés ; suspendre toutes les réformes qui fâchent pour que tous soient contents ; faire payer « laids-riches » puisque les impôts ont été réduits pour tous – sauf pour ceux qui n’en payent pas, donc les plus pauvres. Donc pas de TVA sur les produits importés mais des impôts en plus pour les rares sociétés qui s’obstinent à produire encore en France… L’action sera sans doute moins stupide que cette caricature médiatique, mais force est de constater que cette caricature est la réalité politique de ce début d’année !

Ceux qui n’ont aucun espoir de parvenir à gouverner renchérissent dans la démagogie pour se faire mousser et négocier (peut-être…) de grasses prébendes contre un ralliement in extremis au vainqueur. C’est donc le déferlement des yakas, d’autant plus énormes et irresponsables qu’ils ne seront jamais proposés au test de la réalité. Chez ces ayatollahs rouge, brun, vert, le point commun est qu’ils haïssent ouvertement « la démocratie » parlementaire, libérale, représentative, au profit du plébiscite de crise, aidé de la terreur de masse appliquée par un petit groupe partisan violent. Les recettes de Lénine appliquées aux caniches…

Comme dans les années 1930, le dilemme en revient à démocratie ou totalitarisme – mais il n’est pas certains qu’on le résolve comme dans ces années-là.

Le grand modèle des totalitaires est la Chine ou la Russie, surtout pas l’Angleterre ou les États-Unis – ni l’Allemagne ou le Japon depuis qu’ils ne sont plus autoritaires. En Chine, c’est tout simple : l’État souverain décide de tout ; comme il n’a pas besoin d’électeurs, il peut sans vergogne s’asseoir sur les droits et les propriétés de la société civile pour imposer son ordre et ses objectifs long terme. Ceux-ci sont simples : que la Chine soit encore plus puissante, orgueil national et pouvoir économique réalisant ce que le militaire peut difficilement réussir aujourd’hui que les États-Unis ont une avance irrattrapable avant longtemps. Nos totalitaires rêvent en nuit de Chine : que « le peuple » ne vienne plus leur casser les pieds, ni les traités internationaux, ni les banques ou les institutions. Souverainisme ! Contrôle des importations et des capitaux étrangers, obligation d’investir conjointement avec une entreprise nationale, monnaie française non convertible pour piloter politiquement le taux de change, guichet ouvert à l’État par sa Banque centrale aux ordres, contrôle des entrées et sorties de capitaux. C’est ce que réalise la Chine, se disent nos antilibéraux, pourquoi pas la France ?

Mais les Français ne sont pas des Chinois et une dose de système russe s’impose. La Vème République est déjà proche de l’État-Poutine, pourquoi ne pas le pousser un peu plus en ce sens ? Le Président incarne à lui seul toute la société, son parti est aux ordres – à lui de donner le sens, de diriger la barque et de dire la morale ! C’est ce que les Français aiment depuis des décennies. Pourquoi ne pas accentuer le système mafieux à la russe des Grandes écoles, de l’inceste public-privé dans les grandes entreprises, du clan présidentiel, aidé des nervis du Milieu ? Le système Pasqua allait un peu dans ce sens dont Sarkozy a hérité, on découvre que le système socialiste en est proche dans les Bouches du Rhône, à Lille et en Septimanie – entre autres. La politique n’est plus un débat public dans des instances neutres mais se réduit à des décisions d’appareil à droite comme à gauche, où l’on soutient « les nôtres » – non parce qu’ils ont raison, mais parce qu’ils sont les nôtres, Nashi en russe, le nom même des jeunesses poutiniennes. L’allégeance compte plus que la compétence – tout comme au temps de Staline, Mussolini et Hitler, ces « grands politiques ».

Certes, nous ne sommes plus dans la conjoncture totalitaire des années 30, comme l’explique Marcel Gauchet dans son dernier livre (A l’épreuve des totalitarismes, Gallimard 2010). Le mode de structuration total des sociétés a fait son temps, on rigolerait aujourd’hui d’un Kim Jong-un français omniscient, idéologue, chef du parti et grand leader à vie. L’individualisme est irréversible en Occident pour notre temps. Mais, qui sait ?… Le grand Méchant Luc (franc-maçon) et dame Marine (les lys) se verraient assez en Kim Jong-un, au fond, tout comme Eva Joly, procureur disant le vrai, chef du parti et leader acclamée des nouveaux croyants en Notre Mère Gaia.

La France n’a probablement pas besoin de néo-Mussolini au petit pied, adeptes de la révolution permanente au profit de leur étroite clique de fanatiques croyants. Même après Nicolas Sarkozy, la crise continue. Les Français veulent un gouvernement décidé mais apaisé, un chef d’équipe solidaire de la société plus qu’un grand leader qui veut vous faire voir ce qu’on va voir. Un personnage apte à représenter « la France » sans excès d’arrogance mais avec fermeté, doué d’une morale en phase avec l’opinion, tempéré et empathique, capable de négocier avec nos partenaires européens sans reconstituer un impérialisme à deux…

Qui serait donc le « Monsieur X » de cette équation (sachant que, depuis les années 1960 où cette expression a fleuri à L’Express de JJSS, un Monsieur peut aussi être Madame) ?

A chacun de le découvrir : il paraît que la présidentielle aurait déjà plus d’une douzaine de candidats.

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Faiblesse des croyants

Les croyants ont besoin de leur croyance. Nietzsche voit dans cette béquille mentale et affective une faiblesse de l’énergie vitale. « Car l’homme est ainsi fait : dès lors qu’il a besoin d’un article de foi, dut-on le lui avoir réfuté de mille manières, il ne cessera pas de le tenir pour ‘vrai’, conformément à cette célèbre ‘épreuve de force’ dont parle la Bible. » Le désir de posséder quelque chose d’absolument stable, de prêt-à-penser, va de :

  • l’idée à la mode
  • au Livre divin qui résume tout du monde et de la vie,
  • en passant par ‘la’ science (divinisée alors qu’elle est chemin tortueux avec des impasses)
  • et par la doctrine, celle du Parti ou des politiciens qui disent ce qu’on a envie d’entendre.

On se préoccupe fort peu des arguments et démonstrations, ce qui compte est l’appui, le dogme.

Cet aveu de faiblesse est celui de la plante à la tige trop faible, qui exige un tuteur. Nombre de gens ont ainsi la tige trop faible. Ils ont peur de leur liberté car elle implique leur responsabilité. Qu’ils se prennent donc en main avant de se plaindre du sort et d’accuser les autres ! Par lâcheté, ils préfèrent déléguer aux parents, aux profs, aux médecins, aux technocrates, aux partis, de réaliser ce qui est bon pour eux.

Ils se gardent le droit de médire et critiquer, la râlerie étant le symptôme le plus français du ressentiment des faibles : ceux qui ne veulent pas faire par flemme et qui jugent; ceux qui accusent les autres, les marchés, le destin alors qu’eux-mêmes n’ont rien fait pour étudier, travailler, empêcher les démagogues dépensiers. « Inspecteur des travaux finis » était une scie de la génération avant celle de mon père, c’est dire si ce travers remonte à loin. Ce pourquoi :

  • le fusionnel collectiviste est une démission, un retour au ventre maternel.
  • le nationalisme est une régression, un repli sur soi figé en identité éternelle.
  • la xénophobie et le racisme sont des pathologies de la peur, celle de ne pas être à la hauteur et d’être englobé malgré soi dans autre chose que l’habitude.

Moins on peut, plus on aspire à un pouvoir fort qui contraigne et qui puisse à sa place. L’envie jalouse exige la contrainte tyrannique pour se venger de n’être rien. Le ressentiment social naît de la faiblesse de soi. Parce qu’on n’a rien foutu à l’école, parce que l’on n’a pas su se faire une place en société, parce que d’autres ont mieux réussi en amour, en métier, en affaires. La « justice » est le grand mot qui masque trop souvent l’envie. Les institutions ont à rester neutre sur les revendications particulières en fonction d’un droit commun, là est seulement la justice – elle n’est pas la rectification forcée de ceux qui réussissent pour les mettre au niveau des plus nuls.

Ce pourquoi le scepticisme est une force bien plus grande qu’une foi ou qu’un dogme. Car le sceptique, comme Montaigne ou Nietzsche, ne prend jamais pour argent comptant ce qu’on lui conte ou montre. Il cherche ce que le masque recouvre : que l’endettement d’État n’est pas la faute « des marchés » mais de la gabegie politique, que ce n’est pas la finance qui contraint le foot mais l’incroyable avidité des joueurs, des clubs et des médias à faire du fric, que ce n’est pas la faute aux autres ni au système si DSK a fauté. La foi n’écoute pas, le dogmatique braille en fanatique pour couvrir toute critique – seul le sceptique écoute, analyse et pense par lui-même. Tout ce qui est figé, soi-disant intangible, est illusion. Cherchez à qui le crime profite !

Qui est au pouvoir (même un tout petit pouvoir) veut le conserver et l’amplifier. Aux dépend des autres qui doivent résister et se faire reconnaître. La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Dans un monde qui bouge, sans cesse en devenir, dans un univers en perpétuel mouvement, la lutte est sans repos. Contre l’entropie matérielle, contre la maladie et la mort, contre la tyrannie des autres. La démocratie est comme la santé ou la vie : une énergie sans cesse renouvelée pour aller contre les forces d’inertie, d’immobilisme, de conservatisme.

Nietzsche se voulait un danseur, sans cesse sur la corde raide.

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Henry Bauchau, L’enfant bleu

Un psy qui poétise est une personnalité rare, d’ailleurs antique (Henry Bauchau est né en 1913). La psychanalyse, notamment freudo-lacanienne, se perd d’habitude avec délices dans le jargon pour initiés pour se poser en clercs d’une secte de pouvoir sur les gens. Ce n’est pas le cas ici, ce qui est digne d’être noté ! L’intérêt d’un poète est qu’il va droit aux personnes, sans passer par les clercs. L’enfant bleu est un roman d’une analyse.

Orion, garçon de 13 ans psychotique profond, est pris en charge par une psy-prof dans un hôpital de jour parisien où l’on tente d’éduquer les enfants perturbés. Elle passera treize ans à tenter de mettre de l’ordre dans ce chaos venu de l’enfance.

Inspiration délirante et conscience ordonnée : faut-il être « fou » pour être créateur ? C’est toute l’idée de Bauchau, venu du droit belge au journalisme, puis à la psychanalyse freudienne avant de poétiser et de romancer. Orion ne sait pas les mots, il communique mal, il a peur qu’on se moque de lui ou qu’on le méprise (ah ! sa mère qui sans arrêt pointe « que de fautes ! »). Opéré du cœur à quatre ans, il se sent meurtri, abandonné, persécuté. Il est dans la psychose paranoïaque où la réalité est menaçante (le démon de Paris rayonnisant), avec régression sur son petit moi encerclé qui explose parfois dans la violence, pris de délire. Sa psy-prof a le rôle de le mettre en confiance par la parole, jus d’orange et chocolat, puis de le confronter à la réalité via le dessin et la sculpture.

Vaste programme qui durera toute l’adolescence, non sans fatigue, pleurs et projets contrariés pour la psy qui est aussi une femme, épouse qui veut révéler le talent de son mari, aider une amie fragile et chanter la perte de son propre bébé mort-né. Bauchau charge la barque. Il crée un Paris indifférent où les métros anonymes sont autant de labyrinthes menant aux banlieues confinées, vaguement menaçantes. Des parents lassés qui se débarrassent volontiers du gamin psychotique dans « les institutions ». Certains psy sûrs d’eux-mêmes et dominateurs qui savent tout avant même d’écouter, et qui se trouvent parfois pris à la gorge (au sens littéral) par un patient impatient d’attendre leur impériale personne pour la séance prévue. Un Paris bizarre aussi, où existent des manifs « contre les dictateurs en Amérique latine »… en 2004 – alors que tous les pays sont devenus des démocraties dans les années 1990 ! Lesquelles manifs partent du Panthéon pour aboutir aux Tuileries en passant par les petites rues du bord de Seine – ce qui ne s’est jamais vu et ne serait jamais autorisé, faute de sécurité. Où l’on perçoit une sorte de délire démago…

L’enfant bleu, atteint de cardiopathie congénitale qui lui cyanose les lèvres, est ce 7 ans qui a aidé le petit Orion de 4 ans lorsqu’il était hospitalisé. Plutôt que de passer par les mots, que le gamin comprenait mal, il mimait et donnait l’exemple, redonnant confiance au petit. Le titre du livre est sur ce modèle de résilience qui va aider Orion à maîtrise son chaos pour le canaliser dans des œuvres picturales puissantes. L’enfant bleu est la part apollinienne de soi qui résiste à l’éruption dionysienne. Enfant mâle qui incite le psychotique à érotiser son semblable, embrassant son cousin à 14 ans durant les vacances, aimant toucher les épaules de Jean, autre psychotique qui résiste en lui disant « me colle pas ! ». Mais Orion qui se délivre de ses angoisses dans ses œuvres, mime aussi le protecteur enfant bleu avec le jeune Roland, 13 ans, puis avec Myla, sculptrice anorexique surprotégée par son père. Il devient ainsi lui-même, celui qui dit « je », capable d’offrir comme il reçoit, et de créer un monde où le public peut se reconnaître jusqu’à en faire un métier dans la société.

On peut lire ce roman à plusieurs degrés : une belle histoire de résilience et d’attachement personnel entre une femme et un adolescent ; la vie compliquée des psys avec prises de têtes, analyse perpétuelle du quoi et du pourquoi et constant épuisement de ne pas être dieu ; un délire romanesque sur l’apollinien et le dionysiaque, la raison et le chaos, médiatisée en chaque être par les émotions, dont l’inévitable obsession freudienne du sexe. Mais en tout cas, on peut le lire. Le style baroque avec inventions de mots aide l’histoire sympathique de ce couple improbable d’une adulte et d’un garçon, embarqués par profession dans l’existence.

Henry Bauchau, L’enfant bleu, 2004, J’ai Lu 2007, 317 pages, €6.36

Henry Bauchau sur Wikipedia

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Pascal Ory, Du fascisme

Le récent mouvement du monde remet au goût du jour la réaction autoritaire et xénophobe qu’était le fascisme. Cela va de la menace symbolisée par le 11-Septembre à la crise économique occidentale depuis la fin du siècle (krach des technologiques 2000, krach des normes de régulation 2002, krach de la finance 2007, krach des endettements d’État 2010) ainsi qu’à l’émergence, rapide et impériale, des pays sous-développés (y compris en Afrique). Marine Le Pen en France ne fait que mettre ses pas dans ceux de Haider en Autriche, Fortuyn en Hollande, Blocher en Suisse, Fini en Italie, sans parler des ligues nationalistes en Hongrie, Russie et ailleurs – ou même du Tea party. D’où l’intérêt de se replonger dans l’histoire scientifique, loin des passions idéologiques d’aujourd’hui. Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris 1 a fait de son cours un livre. Il brasse un vaste ensemble de pays et de comportements depuis 1919 jusqu’à nos jours.

En douze chapitres qui se lisent très bien, étayés de notes en fin de volume pour les sources, il examine la définition des fascismes, genèse, milieu, pouvoir, la dictature, dirigisme, propagande, totalité, le génocide, l’internationale noire, l’empire désiré, et enfin leur destin.

Qu’est-ce que le fascisme ?

C’est un naturisme radical où la lutte pour la vie justifie le droit du plus fort et la fin tous les moyens. Cette fin est la suprématie de sa communauté nationale ethnique sur toutes les autres. Ses moyens sont ceux de l’extrême gauche léniniste : violence, charisme du chef, organisation totalitaire. Résolument anti-Lumières, les fascismes ont voulu éradiquer 1789, Volksaufklärung contre Aufklärung (culture issue du Peuple contre civilisation universelle de l’élite). Ils rejettent la notion d’individu, de libre-examen, de matérialisme tourné vers le bonheur, tout comme l’égalitarisme philosophique. Pour eux, chacun est support de gènes et de traditions nationales qui doivent être transmises en héritage, y compris en préservant son milieu écologique ou en ayant droit à sa filiation génétique. La communauté vaut plus que la personne, la culture plus que le libre arbitre, la grandeur nationale plus que le bonheur individuel. Chacun doit être mobilisé de la naissance à la mort au service du Peuple, entendu comme race à améliorer, environnement naturel à préserver, et comme porteur d’une Tradition. Le Peuple est soumis à sa Volonté de puissance vitale et s’incarne historiquement dans un Duce, un Führer ou un Caudillo.

Il s’agit bien d’une révolution : celle qui retourne le mouvement initié au XVIIe siècle. Après la guerre mondiale la plus stupide, initiée par les élites les plus bornées de l’histoire moderne, le fascisme naît contre tout ce qui a permis la défaite : humanisme, libéralisme politique, parlementarisme, libre échange, droits de l’Homme, maîtrise de la violence par la Société des nations. A noter que la France (déjà vieille et fatiguée après 14-18) s’est portée plus volontiers vers le conservatisme traditionaliste issu du catholicisme vaincu par la loi de 1905, symbolisée par le vieux maréchal Pétain vainqueur de Verdun. Les tribuns comme Doriot ou Déat, venus du communisme avant de virer fascistes, se sont heurtés à la ligue militaire cocardière du colonel de La Roque et n’ont pas fédéré un vrai parti fasciste. Ce n’est qu’avec la Collaboration que des individus se convertissent. Le fond français reste attaché aux principes de 1789 et s’incarne plus volontiers en bonapartisme, le chef conduisant un projet national plus qu’il n’incarne de façon religieuse une essence ethnique et culturelle. Ce pourquoi Marine Le Pen est plus proche du modèle républicain que son vieux père au fond pétainiste, bien qu’agitateur mussolinien.

Comment le fascisme s’est-il installé ?

Grâce au ressentiment né de la grande guerre, puis de la crise de 1929. Toute société établie et tout système dominant fabrique ses vaincus. Les récupérer lui permet de durer ; si cela ne réussit pas, la réaction fasciste intègre les déclassés. Dans les années 30, tout ce qui est ancienne noblesse, soldats démobilisés sans travail, paysans ruinés, masses ouvrières agitées d’antiparlementarisme, classes moyennes en lutte contre les gros, les trusts, les Maçons, les politiciens. Rien d’étonnant à ce que les métèques et les Juifs, ni nobles, ni paysans mais tenant commerce, finance ou postes à l’université, soient apparus comme les Profiteurs types de cette « élite » qui méprise le Peuple et préfère se sauver toute seule que de partager la guerre, la crise, les traités inégaux.

« Le Juif » est – selon le mythe national-fasciste – le déraciné, éternel errant cosmopolite préférant ses affaires à la nation, l’argent à l’honneur… en bref le cancer du Peuple, le virus qui infecte la société et corrompt les mœurs – le parfait bouc émissaire de tout ce qui ne va pas. Remplacez « Juif » aujourd’hui par capitaliste, islamiste, voire bourgeois ou Arabe et les mêmes mécanismes psychologiques sont à l’œuvre. A noter que la posture du déni (arabe) ou de l’indignation (juive) ne font que conforter les préjugés. Trop rares sont ceux qui font l’analyse honnête des erreurs de leur communauté et les combattent publiquement au nom de principes universels. Jacques Attali l’a fait à propos des « Juifs, le monde et l’argent », Tony Judt sur la politique israélienne envers les Palestiniens, et de trop rares musulmans contre l’intégrisme, dont la pétition de Marc Cheb Sun est le dernier courageux avatar (Libération 12 janvier). La paranoïa se nourrit du fantasme de Complot ; le seul moyen de couper court à la rumeur et aux préjugés naissant est la transparence et le débat.

Le fascisme peut-il renaître ?

Probablement pas comme totalité, tant l’histoire l’a moralement condamné, surtout à cause des génocides. Mais des autoritarismes communautaires peuvent ressurgir :

  • si la société se radicalise,
  • si les histrions bobos banalisent la xénophobie (ex. Max Boublil…),
  • si les élites de droite sont tentées par les alliances à l’extrême,
  • si émerge une personnalité charismatique qui unisse le courant droitier.

Il faut surtout que le régime ait épuisé toutes ses alternatives électorales crédibles, à droite comme à gauche. Doriot s’est brisé en 1934 sur la résistance du pôle républicain, comme Le Pen en 2002 sur le refus de Chirac et de la majorité de l’UMP. La société française est aujourd’hui pessimiste, se sent menacée dans sa culture par l’islam, dans son mode de vie par la crise économique, dans sa domination morale par la mondialisation, mais les garde fous existent :

  • la Ve République est un système puissant qui mène à l’Exécutif, tous les 5 ans, un nouveau chef ;
  • le système d’élections intermédiaire permet de s’exprimer (même si l’absence de proportionnelle ne permet pas de représenter tous les courants) ;
  • le filet social de sécurité (éducation, maladie, chômage, retraite), même s’il peut être réduit et réorienté pour cause d’endettement excessif, subsiste ;
  • l’Union européenne et surtout l’euro protègent du monde économique sans lois et de la guerre des dévaluations compétitives ;
  • l’Alliance atlantique comme l’appartenance au club nucléaire sont des boucliers contre les menaces militaires venues de l’arc musulman ou de pays menaçants ;
  • les médias mondialisés, notamment Facebook, Twitter, les blogs et Wikileaks mettent instantanément les manipulations au jour (on l’a vu en Chine, en Iran, en Tunisie, en Égypte…).

Nous ne sommes pas dans la situation radicale des années 30, la débandade des fascismes en 1945 a accouché de surgeons populistes et protestataires (poujadisme, ligue des familles, laïcité intégriste), mais plus de partis totalitaires. Le Front national, fondé en 1972, ne s’installe dans le paysage qu’en 1983 après le second choc pétrolier de 1979 et avec la montée du chômage, après le choc de 1981 et la démagogie de gauche perçue comme dépensière et trop favorable aux immigrés.

Le diagnostic de Pascal Ory :

« Il apparaît alors nettement que la vraie crise directrice de ces votes protestataires est une crise culturelle. Sur le fond de dislocation lente mais continue des institutions collectives traditionnelles (familles, Églises) ou modernes (école, service national), cette crise alimente un violent ressentiment à l’égard d’un système d’autant plus abhorré que son centre paraît de plus en plus difficile à situer du fait de la planétarisation de l’économie et de la culture. La personnalisation populiste répond miraculeusement à cette double frustration : elle rétablit le lien concret dilué dans le virtuel, l’abstrait et le lointain, elle redonne une consistance collective, selon les cas populaire, nationale ou ethnique, non pas à un bloc social nettement identifié mais à une fraction toujours minoritaire et toujours significative de toutes les catégories sociales, depuis le lumpen prolétariat xénophobe et autoritaire des banlieues à l’abandon jusqu’à la bourgeoisie xénophobe et autoritaire des beaux quartiers sécuritaires » (p.317).

Pascal Ory, Du fascisme, 2003, édition de poche Tempus Perrin novembre 2010, 374 pages, €8.55

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