J’aime bien les Propos d’Alain. D’un petit fait de son quotidien, il s’élève à la sagesse, sans prétention, juste comme cela lui vient. Ainsi de ses voisins. Trop les fréquenter fait gémir sur ses petites misères et les grossir, donc se plaindre et se mettre en colère. « On s’est trop bien fait connaître pour se montrer en beau ». De même si on ne les connaît pas du tout. On ignore alors la somme de peine et d’exploitation sous les jolis robes et les jouets des enfants, alors qu’on compatit aux malheurs des domestiques ou d’un chien perdu. Faut-il alors garder sa distance et ne point trop connaître les autres ?
Alors, « chacun retient ses paroles et ses gestes, et par cela même ses colères. » On se montre à son avantage devant quelqu’un qu’on ne connaît pas, et ce rôle joué, dit Alain, « cet effort nous rend souvent plus juste pour les autres, et pour nous-mêmes ». Car endosser un rôle – celui du bon garçon, du voisin bienveillant, bon père bon époux – objective le soi ; le personnage que l’on présente n’est pas le vrai, mais tout de même un peu. Il est ce vrai que l’on voudrait incarner constamment, sans passions ni colère, raisonnable – le soi dans le regard des autres. « En dehors même des conversations, quelle amitié, quelle société facile sur le trottoir ! » Car le moment n’engage à rien, il permet d’être aimable à bon compte.
Donc ni trop près, ni trop loin, comme le dilemme du hérisson analysé par le philosophe Arthur Schopenhauer et le psychiatre Sigmund Freud. Trop près, on se pique, trop loin, on a froid. « Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières », analyse Schopenhauer.
Alain élargit en sociologue. « La paix sociale résultera de rapports directs, de mélange d’intérêts, d’échanges directs, non par organisations,qui sont mécanismes, comme syndicats et corps constitués, mais au contraire par unités de voisinage, ni trop grandes ni trop petites. Le fédéralisme par régions est le vrai ». Propos d’un libéral, qui se méfie de l’État et des bureaucraties, et valorise l’esprit critique. Les organisations masquent les relations par leur règles anonymes et (surtout en France) leurs passions politiques. A l’inverse, une meilleure démocratie s’exerce dans les villages, les communautés de communes, les petites villes. C’est que le rapport au maire est direct, sans intermédiaires ; il est élu au suffrage universel sans étapes. Ce pourquoi la nouvelle loi PLM (Paris-Lyon-Marseille) qui fait élire le maire directement au lieu de passer par les conseils d’arrondissement, est une bonne chose.

Est-ce le début d’un fédéralisme « à la suisse », comme le rêvent parfois les Français dans les sondages ? Je ne le crois pas, tant l’histoire des deux pays est différente. La France s’est constituée comme une conquête royale des provinces, pas par une alliance comme en Suisse. Et les Français sont trop attachés à l’élection directe de leur Président pour accepter le parlementarisme fédéral à la suisse, avec présidence tournante des Conseillers fédéraux. Qui connaît le nom du président de la Confédération suisse ? – Il change chaque année.
Des relations de voisinage à la politique nationale, Alain voit une continuité. Je ne suis pas sûr de le suivre. Le Parlement n’est pas une fête des voisins, ni la prise de décisions nationale une assemblée de copropriété. Les entités sont trop vastes, et les intérêts de l’État trop complexes pour que le peuple décide de tout directement. Mais adapter certaines procédures de décision suisses, comme les référendums sur certains thèmes, serait justifié. Et encourager la décentralisation (comme par exemple le choix des profs pour former une équipe pédagogique à projet, par le proviseur, dans les collèges et lycées), ou les décisions d’économie locale, serait à poursuivre. La France, malgré les lois Deferre de 1982, suivie très tardivement par la révision constitutionnelle de 2003, n’est encore qu’un État « déconcentré » où le pouvoir central répugne à déléguer.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog












































































Voltaire, la raison et les injures
A propos du Contrat Social de Rousseau – brûlé à Genève – François Marie Arouet – dit Voltaire – écrit :
« Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c’est dire : nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre. Ce sont les livres d’injures qu’il faut brûler et dont il faut punir sévèrement les auteurs, parce qu’une injure est un délit » (Idées républicaines, 1762).
Il y aurait tant à dire de notre époque contemporaine, dans le style de Voltaire !
« Nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre » s’applique évidemment aux cléricaux de toutes religions et de toutes idéologies, et aux imbus d’eux-mêmes (ou d’elles-mêmes). Plus particulièrement en France aux politiciens, aux histrions des médias, aux auteurs qui veulent faire leur pub mais n’acceptent pas la critique, aux blogueurs qui ne « commentent » que pour dire leur réaction. Et tant d’autres.
« Pas assez d’esprit », pensez-y ! Voltaire faisait de la raison, cette faculté d’intelligence, le « bon » sens au-dessus des cinq que sont le regard, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût.
Nous le voyons sans peine, cette faculté de penser est bien rare parmi les politiciens, les histrions des médias et les blogueurs qui « commentent ». Bien sûr elle existe, mais elle est bien trop rare, mise en sommeil, effacée pour « ne pas avoir l’air », dans le désir d’être conforme à la masse, au plus petit con des nominateurs qui écoutent, lisent ou regardent.
Car il s’agit (séquelles de mai 68 ?) d’être dans le spontané, l’immédiat, le réactif, en ado attardé mû par son seul désir du moment, corps excité, cœur léger, esprit frivole.
« Si ce livre était dangereux, il fallait le réfuter. Brûler un livre de raisonnement, c’est dire : nous n’avons pas assez d’esprit pour lui répondre. Ce sont les livres d’injures qu’il faut brûler et dont il faut punir sévèrement les auteurs, parce qu’une injure est un délit. » Mais tout mot bizarre qui n’est pas dans le répertoire des 400 mots usuels est considéré comme injure. Evoquez le « grotesque » et on se sentira blessé : le mot signifie pourtant simplement « qui fait rire par son extravagance » – lequel dernier mot veut dire « hors de l’ordinaire, du convenu, celui qui vague en-dehors ».
Il est piquant que dans la langue de Voltaire les mots soient imprécis, qu’au pays de Voltaire les propos de Voltaire soient ignorés, les idées de Voltaire soient inappliquées et que le tempérament libéral de Voltaire soit honni par ceux qui prétendent « libérer » les hommes.