Romans policiers

Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves

Nous sommes en janvier 1393 et l’autrice, historienne et journaliste culinaire, nous précipite dans un roman noir médiéval. Certes, l’intrigue policière connaît des rebondissements inattendus mais reste plutôt mal ficelée tandis que l’histoire d’amour entre cuisiniers commence mal pour se terminer autour des marmites, mais le régal est la cuisine. Des recettes qu’il est possible de faire aujourd’hui sont données à la fin du volume, ce qui permet de prolonger l’histoire par ses goûts et ses parfums.

Jehan, marchand de draps d’un certain âge qui travaille pour le trésorier du roi Charles VI, celui qui est devenu fou après le bal des Ardents, est retrouvé égorgé dans une ruelle du vieux Paris autour de Notre-Dame. Il avait fréquenté, pour raisons professionnelles, un bordel déguisé en étuves où se réunissent probablement des faux-monnayeurs. Sa jeune femme de 19 ans nommée Constance, amie de Valentine, duchesse d’Orléans, décide de le venger et pour cela d’infiltrer le bordel.

Elle ne va pas faire putain ni servante dans ce milieu débauché, mais simplement proposer sa cuisine. Elle se heurte frontalement au cuisinier Guillaume, proche de Taillevent le cuisinier du roi, qui arrondit ses fins de mois en proposant des plats aux clients de l’étuve. Mais Isabelle la maquerelle, qui adore baiser comme manger, prend tout et les met en concurrence. C’est le début d’une histoire d’amour et non seulement pour la cuisine. Constance qui n’a qui n’a jamais fait cuire une soupe jusque-là se met aux fourneaux selon le ménagier écrit par son mari et, elle qui voulait finir au couvent après la mort de protecteur bien-aimé, se met à apprécier la chair jeune de l’homme qu’elle côtoie.

Il semble que la fausse monnaie soit frappée à Saint-Jacques-de-Compostelle, où l’or coule à flots grâce aux pèlerins, puis transporté jusqu’en France par des pèlerines naïves au-dessus de tout soupçon, le tout étant financé par des proches du duc de Bourgogne pour servir à ses desseins contre le roi de France. Constance et Guillaume vont donc suivre le chef de bande Gauvard jusqu’à Bruges, puis tomber dans un piège téléphoné auquel n’importe quel enfant de 5 ans aurait échappé. C’est ce moment qui est la faiblesse du livre, pour le reste assez bien construit et fort bien écrit.

Le récit est ponctué des manières préparer les huîtres, l’épaule d’agneau ou les tourtes, assaisonné d’un attachement filial pour le jeune Mathias de 12 ans, recueilli en haillons au cimetière des Innocents, et de la haute mission de servir l’État tout en vengeant un vertueux. Le lecteur passe un bon moment. Pour le prolonger, je vous conseille concocter le potage jaunet, recette issue directement du Ménagier de Paris, ou de tenter le civet d’huîtres.

Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves, 2006, Livre de poche 2009, 345 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

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Lilian Jackson Braun, Le chat qui parlait aux fantômes

Lilian de Caroline du nord, née en 1916 et décédée en 2011, a inventé un monde. Son Jim Qwilleran, au nom d’origine écossaise, est un ancien journaliste d’investigation qui vit retiré des affaires à 50 ans dans un pays imaginaire, le comté de Moose (l’orignal) « à 600 km au nord de partout ». Ancien pays minier au climat tempéré qui ressemble à l’Amérique profonde dont l’histoire n’a guère qu’un seul siècle.

Mr Q, appelé plus communément Qwill, est riche par héritage mais a confié sa fortune à une fondation pour être dégagé de tout souci. Célibataire sans enfant mais avec deux chats, il entretient une relation surtout intellectuelle avec la bibliothécaire du coin. Il est connu, respecté, pris dans un tissu de liens sociaux qui tiennent la démocratie américaine selon Tocqueville. Il est donc libre d’œuvrer pour la vérité quand cela lui chante et est volontiers porté à penser qu’un accident déguise un suicide, lequel pourrait être en fait un meurtre. Ses deux chats l’aident de leur intuition féline. Ce sont deux siamois, un mâle et une femelle, Kao K’o Kung (artiste chinois du 13ème) dit Koko et Yom Yom qui miaule « yao ! » comme seule une siamoise à voix grave sait le faire.

Les chats policiers sont rares et ceux-ci sont d’autant plus précieux. Ils flairent et mettent sur la piste ; ils dressent leurs oreilles et se tendent pour mettre en éveil ; ils courent direct au lieu à prospecter pour avertir. En bref ils sont des compagnons essentiels pour compléter les sens émoussés de l’homme et monter la garde.

La vieille Iris, gardienne du musée du coin Goodwinter, une ancienne ferme qui accumule les objets d’un siècle, téléphone un soir affolée à Qwill qu’elle connait bien. Elle a entendu des bruits bizarres ; ce n’est pas la première fois mais elle n’en peut plus. Le shérif venu la veille n’a rien entendu ni vu mais cette fois les lampes s’éteignent, le mur est tapé, des gémissements s’élèvent, des ombres sont à la fenêtre, aaahhh !

Qwill laisse ses chats et fonce dans la nuit depuis sa petite ville jusqu’à la ferme à 45 km de là. Lorsqu’il arrive, la porte n’est pas fermée, les lumières sont toutes éteintes, et Iris gît dans sa cuisine, morte d’une crise cardiaque avec une expression de terreur sur le visage. « Morte de peur », conclut le coroner le lendemain.

Le journaliste décide alors de s’installer dans l’appartement jouxtant le musée, chez Iris elle-même, jusqu’à ce qu’un nouveau conservateur soit nommé par le conseil d’administration. Il part faire une valise et emporter ses chats, qui n’aiment pas le dépaysement mais se font une raison. Qwill enquête, il découvre peu à peu les voisins, notamment Baby, une fillette de 2 ans intrusive – il n’aime pas les enfants. Sa mère Verona est gentille mais faible et son compagnon, Vince Boswell, un ancien aboyeur de commissaire-priseur a une voix très désagréable. Il furette dans la grange où sont les machines à imprimer anciennes, collectionnées par le donateur du musée décédé. Il se dit spécialiste et prépare un catalogue. Les chats ne l’aiment pas et Qwill se méfie.

Il préfère Kristi, jeune femme revenue de la ville où elle a divorcé d’un gigolo bon à rien devenu drogué. Elle a réinvesti la ferme manoir de ses parents et élève des chèvres dont elle fait un fromage que les siamois apprécient par-dessus tout. Comme le pâté d’Iris d’ailleurs, fine cuisinière qui a écrit un cahier de recettes personnelles d’une écriture hiéroglyphique qu’elle lègue par testament à Qwill en même temps qu’une armoire allemande de deux mètres trente de haut, une « shrank » dont les siamois investissent le haut pour régner en maître sur la chambre. Mais le cahier est volé. Par qui ? Pourquoi ?

C’est par la vieille bible de Kristi, qu’elle donne à Qwill pour le musée, qu’il va découvrir des renseignements intéressants sur la généalogie de la famille Goodwinter et sur le mystère du vieil Ephraïm, avaricieux propriétaire de la mine qui a tué 32 hommes en 1904. Il a été retrouvé pendu quelques mois plus tard, « suicidé » selon une lettre qui pourrait être un faux, certains disent « lynché ». Son fantôme hante la maison musée, dit-on ; certains jurent l’avoir vu traverser les murs. Qwill ne croit pas au surnaturel mais reste ouvert à toute expérience. Et ses chats vont l’aider !

Enquête d’une longue série sympathique où les minets ont le beau rôle, observés finement par l’autrice.

Lilian Jackson Braun, Le chat qui parlait aux fantômes (The Cat Who Talk to Ghosts), 1990, 10-18 2011, 287 pages, €3.91

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Minette Walters, Cuisine sanglante

Olive Martin a été condamnée à la réclusion à perpétuité en Angleterre pour le meurtre et le dépeçage de sa mère et de sa sœur dans la cuisine familiale. Elle a avoué devant les policiers et son avocat. C’est énorme, comme elle, 1m55 pour 120 kg, un monstre. Mais comme souvent, les « évidences » ne sont pas des vérités. Rosalind Leigh, écrivaine d’un premier roman à succès se voit tannée par son éditeur de lui rendre un autre manuscrit dans les six mois. Elle ne sait quoi écrire, prise entre un divorce douloureux après l’accident de son ex avec leur fille Alice – tuée sur le coup – et ses problèmes personnels non résolus.

Son éditrice implacable et cynique Iris, néanmoins la seule « amie » qu’elle ait, lui ordonne de sortir un livre sur l’histoire du monstre qui passionne les foules. Elle y répugne, demande à voir Olive en prison, écœurée de la fascination qu’elle exerce. Elle y découvre une grosse moche aux colères irrépressibles et terribles, mais attachante. Elle ne parle quasiment pas mais, curieusement, Rosalind ne la croit pas coupable.

Elle va donc enquêter pour en savoir plus et s’embrouiller dans les faits qui se contredisent. Les témoignages vont tous dans le même sens : aussi bien les amis, les voisins et les cinq psychiatres qui ont examiné Olive déclarent qu’elle n’est absolument pas psychopathe mais en général gentille, intelligente, adorant sa sœur. Dès lors, pourquoi la massacrer avec autant de sauvagerie préméditée ? Bien qu’elle ait plaidé coupable, ce n’est pas cohérent. Qui protège-t-elle donc ?

De fil en aiguille, en remontant à l’enfance dans l’école catholique puis à la jeunesse sous la coupe de sa sœur Alison dite Ambre, trop jolie pour être aimable, elle va découvrir les dessous d’une famille délétère. Un père homosexuel qui s’ébat avec le voisin et s’échappe sans que personne ne le voie au bar gay du coin, une mère frigide et frustrée alcoolique qui se repose entièrement sur Olive pour tenir les comptes et les papiers, une jeune sœur enceinte à 13 ans d’un voyou du quartier qui en a 15 et dont l’enfant est confié aussitôt à l’adoption, un amant mystérieux pour Olive qui tombe enceinte elle aussi et que sa génitrice jalouse oblige à avorter…

Rosalind, bordélique mais fonceuse et obstinée, va se battre pour mettre à jour la vérité – et sortir son livre de réhabilitation d’Olive. Se greffe à cette quête les malversations de l’avocat en recherche de l’héritier du père décédé, le petit-fils adopté, et les tribulations du restaurant ouvert par un ancien policier en charge de l’affaire Martin que des malfrats viennent tabasser régulièrement pour qu’il vende. Mais tout est lié. Olive serait-elle derrière les barreaux sinon ?

Second miaulement de Minette après Chambre froide, Cuisine sanglante a été lauréat du Edgar Allan Poe Awards aux USA.

Minette Walters, Cuisine sanglante (The Sculptress), 1993, Pocket policier 2012, 480 pages, €7.95 e-book Kindle €7.99

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Tom Clancy, Net force

Ce roman est le premier d’une série de de dix tomes d’un thriller culte écrit par Tom Clancy l’écrivain à succès et Steve Pieczenik, un psychiatre conspirationniste qui a travaillé pour le Département d’Etat américain. La série a duré jusqu’en 2006. Un téléfilm a été adapté du premier tome en 1999 mais disponible seulement en anglais et italien.

La Net Force est un département du FBI créé pour traquer les hackers et autre pirates de l’Internet. En 1998, date de la sortie du livre, c’est tout à fait nouveau car l’Internet grand public débute à peine. Près d’un quart de siècle plus tard, nous pouvons mesurer l’écart qu’il pouvait y avoir entre ce qui était attendu et ce qui s’est réellement produit. L’action se passe en effet en 2010. Le directeur de la Net Force est assassiné par un commando de professionnels qui œuvrent selon la technique favorite de la mafia. C’est donc la mafia qui est immédiatement soupçonnée bien qu’elle n’y soit pour rien. Le raffinement va jusqu’à enlever le chef de la sécurité du chef mafieux de New York par de faux agents du FBI pour le faire disparaître. Ce qui engendre en riposte un contrat sur le nouveau directeur de la Net Force de la part du mafieux en chef.

Tout l’art du thriller est de découper les actions à la façon du cinéma de façon à conserver une attention constante d’un chapitre à l’autre. Tom Clancy est expert en ce domaine et le livre se lit de façon haletante, même vingt ans après. L’expert programmeur en informatique Vladimir Plekhanov, un tchétchène d’origine russe, ne veut pas moins que dominer le monde en commençant par dominer le net. Il monte pour cela des programmes viraux qui affectent les centres de commandement du trafic en Inde, les sites sensibles des États-Unis, et quelques autres désagréments dont nous avons désormais l’habitude. Spécialiste reconnu mondialement, on fait alors appel à ses services pour déboguer le système et investir dans un programme de protection. Il gagne ainsi de l’argent, tout comme il en gagne en détournant des fonds par le hacking.

Son objectif est d’avoir suffisamment d’argent pour acheter des politiciens et influencer ainsi un premier gouvernement afin obtenir une assise incontournable. Mais cela ne fait pas l’affaire des États-Unis, et notamment du FBI dont le directeur de la Net Force a été descendu. Comme le dit l’auteur, en parfait Américain amoureux des armes et de l’autodéfense, lorsqu’un flic est descendu, tous les flics traquent l’assassin. Ce qui sera le cas, malgré les fausses pistes en mode virtuel comme en mode réel.

L’auteur imagine des autoroutes du Net comme de véritables autoroutes réelles, chacun peut naviguer sous la forme d’un avatar dans le véhicule qu’il choisit. Les camions qu’il double sont de gros paquets de données très lents, tandis que les motos rapides sont des programmeurs fluides qui se glissent avec virtuosité dans les interstices du Net. Il existe même un pays, que l’on nomme aujourd’hui Darknet, mais qui est imaginé alors comme un lieu de liberté où chacun peut trouver ce qu’il veut, des filles à poil comme des jeux en ligne. L’ado de 13 ans du colonel noir qui dirige le commando d’intervention drague ainsi sa copine de collège en enfourchant sa moto et l’enlevant avec lui. Elle est ravie, prélude au septième ciel (les années 1990 étaient moins prudes et plus précoces que le puritanisme trumpiste).

Malgré ce qui apparaît aujourd’hui, où le progrès va très vite, comme la préhistoire du net, la lecture de ce thriller reste passionnante et offre un panorama rétrospectif sur ce qui nous est arrivé. C’était évidemment avant le 11-Septembre et les Américains étaient maîtres du monde ; cela a bien changé.

Tom Clancy, Net force (tome 1), 1998, Livre de poche 2004, 480 pages, €0.92 occasion

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Alain Ducasse, Kim et la Licorne

Deux frères sont dans un bateau, le premier voit une femme à poil en pleine mer, que fait-il ? Il prévient son frérot, tout occupé à trier les petites sardines des gros bars du filet. Non, ce n’est pas un fantasme de marin esseulé sur la mer mais commence par une concentration de mouettes sur quelque chose de flottant. C’est bel et bien un cadavre, à poil, jeune, féminin. Gloups ! Bouffé par les charognards côté dos et par les poissons côté face. Une inconnue, pas de disparition signalée dans la région, pas de putes corrigées par son mac, pas de guerre des gangs en cours. Les flics en sont le bec dans l’eau.

Quand Antoine et Michel rentrent au port sur leur pointu nommé Le joujou à Pépé, ils sont en retard et cela met la mère Michel en pétard, elle – prénommée France – qui devait vendre la pêche au débarqué du quai aux petits retraités parcimonieux avant de préparer la soupe au restaurant le midi. Mais les autorités ont été prévenues et les pêcheurs les ont attendues près du cadavre, le crochant pour ne pas qu’il se sauve. Après tout, les courants, les oiseaux, auraient pu le faire disparaître, ni vu, ni connu comme cela était prévu.

Kim Châtenay Wilde, mariée à Antoine dit Toinou et mère d’un petit Léon d’un an, exerce comme lieutenante à Sanary et, sans être formellement chargée de l’enquête, s’occupe un peu de tout, comme l’équipe, sous les ordres de Zaza sa cheftaine (puisqu’il faut tout féminiser). D’ailleurs, l’enquête n’est pas le principal du roman policier d’Alain Ducasse. Il excelle plutôt aux à côté, la vie d’un groupe de joyeux drilles sur la Côte d’Azur dont Kim fait partie.

Pas moins d’une vingtaine de personnages hauts en couleur, tous bien typés, avec leur charme et leurs défauts. Enrico, l’ex-flic patron de Kim s’est embrigadé dans un second mariage qui le laisse étrangement vaseux au matin ; Lotta atteinte de vertigo, est un nez parfumeur au prénom discrètement ironique qui cherche à capter le parfum de mer… avant d’aboutir à une recette de soupe de poissons sans poisson ; Royl, compagnon charpentier suisse adore remonter des bateaux après avoir remonté des chapelles, avec un CAP d’horlogerie initial ; Misha le Kazakh est un richissime vendeur d’armes (lourdes) qui opère depuis son bateau ancré au large bien plus efficacement que la police avec drones et informatique ; le nervi albanais con comme un balais qui se révèle un rockeur talentueux pour égayer les soirées du restau ; V2 dont le nom et le prénom commencent par la lettre V est une punkette égarée de la quarantaine bien sonnée qui se veut écolo et régente autoritairement tout un cheptel de jeunesse arrimée au bio et aux chèvres. Plus Raïssa, Ludivine, Leslie et quelques autres.

Le lecteur se perd un peu devant tant de richesse humaine et oublie parfois qui est qui et fait quoi mais l’ensemble est enlevé, d’autant qu’un deuxième cadavre de femme à poil est retrouvé quelques semaines plus tard au même endroit. Aurait-il été jeté depuis un point de la côte ? Est-ce enfin le début d’une piste ? Par surcroît, Le joujou à Pépé parte en fumée après un sabotage de première ! Qui a fait le coup ? Pourquoi ? Et c’est là que la licorne du titre finit par trouver son explication.

Le ton est alerte et volontiers ironique, chaque développement est soigneusement documenté comme le travail du bois, la composition des parfums, l’organisation de la mafia albanaise, l’arnaque au mariage. Avec parfois une analyse percutante de géopolitique digne de l’ancien cadre de Mars et de l’Oréal qu’est l’auteur (à ne pas confondre avec le chef étoilé) : « La France, pays des grands corps d’Etat et des énarques, a la vision des grandeurs. Un porte-avion nucléaire à dix milliards d’euros, un Rafale à quatre-vingt millions, une fusée Ariane à cinquante milliards d’investissement, ça c’est digne de notre intelligence, alors des drones, c’est vraiment pas sérieux. C’est bon pour les gosses. Et comme ça on va lancer un deuxième porte-avion nucléaire pour quand y aura plus d’avions de chasse ! » p.115.

Un précédent tome avec Kim est paru, qui donne les origines de l’héroïne, Kim, les chats et le loup, mais on peut les lire indépendamment. La trame policière est prétexte aux aventures personnelles ancrées dans cette région contrastée à la lumière dure qui fait rêver les embrumés.

Alain Ducasse, Kim et la Licorne, 2021, éditions Jets d’encre, 218 pages, €19.35

Sarah Martinez, chargée des relations presse et libraire, presse@jetsdencre.fr

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Michael Innes, La vengeance d’Hamlet

John Innes Mackintosh Stewart est un Ecossais qui a étudié à Oxford et enseigné en Australie après avoir fait cinq enfants et une cinquantaine de romans en plus de multiples essais. Lors des longues traversées pour revenir en Europe, il s’est essayé au roman policier et, comme il était érudit, ses intrigues sont plus cérébrales que psychologiques. Agatha Christie est enfoncée, trop simple dans le crime. La vengeance d’Hamlet est une intrigue dans une intrigue doublée d’une énigme : voilà le roman policier Innes, publié sous pseudonyme.

Nous sommes dans les années 1930 en Angleterre, un pays encore maître du monde et d’un empire, où les grandes familles de lords tiennent le pouvoir. Tout se passe entre gentlemen, sortis des mêmes collèges et des mêmes universités, possédant la même culture et un nombre respectable d’hectares de terres et quelques châteaux. Pour se désennuyer des affaires du monde, chacun se reçoit et s’invite, à la campagne, en toute simplicité. Scamnum Court (en latin la cour du banc) est l’une de ces demeures provinciales non loin de la mer où il est chic d’être invité.

Le duc Horton et la duchesse Anne ont décidé qu’une centaine de convives était nécessaire au moins pour le spectacle entre-soi qu’ils ont décidé de donner. Les plus éminents des hôtes joueront un rôle dans la pièce de Shakespeare la plus connue des élèves anglais : Hamlet. Et l’érudit élisabéthain Gilles Gott en sera le metteur en scène.

Lord Auldearn, Grand Chancelier du Royaume jouera Polonius, lord chambellan du roi, celui qui se dissimule derrière une tenture avant d’être embroché d’un coup d’épée. Justement, à l’acmé de la pièce, alors que les spectateurs retiennent leur souffle dans l’obscurité pour goûter les vers de Shakespeare, un coup de feu éclate comme un tonnerre au moment même où Hamlet plonge son épée dans la tenture qu’il a vu bouger. Quelques secondes plus tard, on découvre le corps de lord Auldearn – mort. Mais tué d’un coup de pistolet et non par l’épée.

Dans les minutes qui suivent, le duc prévient le Premier ministre et celui-ci va en personne chercher le meilleur limier du royaume en la personne de John Appleby qui vient de sortir à Londres d’un spectacle de ballets. Il est dépêché sur place précédé d’une voiture de pompier dans les rues de la capitale pour lui ouvrir le chemin. Il rejoint la police locale en province et fait boucler le périmètre.

C’est que ce meurtre est peut-être lié à une tentative d’espionnage. Un document important sur les affaires internationales était en possession du Grand Chancelier et il l’a emporté avec lui au château. Mais les papiers sont retrouvés intacts. S’agirait-il alors d’une vengeance vieille de plus de quarante ans, alors que lord Auldearn, qui s’appelait encore Ian Stewart (le vrai nom de Michael Innes), était en rivalité sévère avec Maillet, un autre étudiant ? Est-ce un crime d’opportunité pour cacher une autre initiative ? Les coffres des chambres des invités ont en effet été forcés.

Les hypothèses sont nombreuses mais tournent toutes autour de la pièce de Shakespeare. Le crime a fait l’objet d’une soigneuse mise en scène avec pas moins de cinq messages portant des vers du dramaturge élisabéthain et appelant à la vengeance. Ils ont été envoyés avant le spectacle par divers moyens, et un dernier après. Le timing a été minutieusement respecté pour que le meurtre soit commis à l’instant précis où le public et les acteurs sont concentrés sur le drame du théâtre.

Le lecteur n’en saura pas plus jusqu’à la fin, les meurtriers pouvant avoir agi seuls ou en bande organisée, respectant un plan préétabli ou profitant des circonstances, visant le vol, l’espionnage, politique ou la vengeance, séparément ou à la fois… Les coupables possibles sont nombreux, pas moins de trente-et-un, les alibis variés. Appleby et son ami Gott réfléchiront avec le sergent Mason, d’autant que deux autres meurtres seront commis ou tentés après celui du Chancelier !

Le style de Michael Innes déroute le lecteur moderne qui y voit parfois du bavardage, l’action semble noyée dans les réflexions et les pistes qui ne mènent nulle part. Mais le lecteur cultivé, qui admire la « civilisation » atteinte par le Royaume-Uni entre-deux guerres, goûtera infiniment ces moments de société en représentation où les gentlemen entre eux et les dames qui les accompagnent se mesurent et se mêlent, dans des intrigues éminemment affables mais pas moins impitoyables.

Michael Innes, La vengeance d’Hamlet (Hamlet, Revenge !), 1937, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €3.62

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Patricia Wentworth Le masque gris

L’un des premiers romans policiers avec Maud Silver, vieille fille détective, et pas le meilleur. Certes, l’intrigue est menée tambour battant en de courts chapitres qui se lisent au galop, mais l’intrigue est convenue (il s’agit toujours de découvrir l’amour malgré les vicissitudes) et le scénario invraisemblable. Nous sommes dans le feuilleton à la Rocambole plutôt que dans l’intrigue psychologique qui fera le sel des enquêtes suivantes.

Un Charles en jeune homme au milieu de sa vingtaine qui cherche chaussure à son pied, une Margaret avec qui il a été fiancé mais qui a rompu brutalement quatre ans plus tôt sans explication ; un Archie ami de Charles qui succombe au charme infantile d’une bécasse de 18 ans devenue orpheline et ramenée de sa pension suisse ; un père riche disparu en mer et un oncle Freddy qui veut disparaître à l’étranger – avec l’héritage – voilà les personnages.

Tout ce petit monde virevolte dans des actions irraisonnées, découvrant un complot dès les premières pages, sauvant une jeune fille dans les suivantes, puis la perdant parce qu’écervelée, et ainsi de suite – jusqu’aux caves de l’horreur à la fin. Avec une détective poussiéreuse laissée de côté comme un chiffon sale et qui n’a quasiment aucun rôle actif pour sa première enquête !

Plus pour ados que pour adultes, si vous voulez mon avis.

Si j’ai aimé les autres romans policiers de Patricia Wentworth lus jusqu’à présent, c’est pour la peinture du milieu bourgeois anglais début du siècle dernier, pour les relations psychologiques fouillées et bien amenées, et pour l’action qui parfois s’accélère judicieusement. Celui-ci tient trop du roman en série pour que je le relise un jour.

Patricia Wentworth, Le masque gris (Grey Mask), 1929, 10-18 Grands detectives 1995, 286 pages, €7.10 e-book Kindle €8.99

Les romans policiers de Patricia Wentworth chroniqués sur ce blog

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Marcus Malte, Garden of love

Malgré le titre, issu d’un poème de Shelley, il s’agit d’un roman policier français. Marcus Malte est né en 1967 à La Seyne-sur-Mer et sa bibliographie annonce qu’il a publié dix livres pour enfants dans le même temps qu’il écrivait neuf romans policiers pour adultes. ‘Garden of love’ – le jardin de l’amour – est une histoire très étrange. Il s’agit d’un mélange de fantastique allemand à la Novalis et du réalisme américain à la Faucon maltais. Nous sommes quelque part dans l’entre deux.

La scène se passe dans une ville côtière moyenne d’un pays moyen – la France – entre les années 1960 et les années 2000. Les acteurs sont des gens moyens, ni vraiment riches, ni vraiment populaires, poursuivant d’évanescentes études avant d’opter pour un métier intermédiaire… Cette indétermination n’est pas fade, au contraire ! Elle sert l’histoire car le propos du roman est de montrer que « nous sommes plusieurs ».

Nous sommes ange et démon, gentille et folle, étudiante et pute, amoureux et policier, lycéen et dandy, fasciné et meurtrier. Adultes, le flic et le psychopathe échangent leurs existences, entremêlent le récit. Nul ne sait plus qui écrit ou qui décrit. Le lecteur, jusqu’au premier tiers, en est désorienté. C’est à ce moment qu’il ne faut pas lâcher !

Car il y a le récit d’enquête et le manuscrit du psychopathe, chacun ayant des circonstances atténuantes pour ce qu’ils sont devenus. Eh oui, on ne naît pas flic, on le devient. Nul n’est bon s’il ne comprend son inverse criminel. Si les prénoms changent, de chapitre en chapitre, l’existence de l’un et de l’autre semble la même – ou presque.

C’est dans ce presque que s’engouffre l’intrigue. En chapitres courts, écrits direct mais sans sacrifier à la démagogie banlieue. Quelques envolées poétiques surnagent qui frappent le lecteur littéraire, ce qui fait aimer ce style policier « à la française ». Mais nous ne sommes pas dans l’introspection sociale à la Simenon, ni dans l’écolo-gauchisme brouillon qui constitue « l’atmosphère » propre à Fred Vargas. Nous sommes ailleurs. Dans le jardin de l’amour.

Celui qu’il faut cultiver sous peine de voir croître de vigoureuses plantes sauvages qui agrippent et étouffent quiconque s’aventure sur le terrain. L’amour absolu, l’amour déçu, l’amour perdu peuvent en un rien de temps faire basculer de l’autre côté. Dans ce qu’on appelle par crainte « la folie » ou, quand on défend la loi « le crime », mais qui est l’autre nom du « Cri » d’Edward Munch : l’effrayante solitude du mal aimé. A chacun son remède, ou l’alcool ou le meurtre selon qu’on est flic ou voyou. Cela pour oublier, anesthésier, préserver un semblant de soi qui s’effiloche. L’amour piège comme un jardin clos où l’on s’enfance. S’enfancer, c’est s’enfoncer en soi, régresser.

Nier le présent et le réel, c’est tuer. Régresser dans le vert paradis des amours fusionnelles. Enfantines entre frère et sœur, adolescentes entre ami et amie, adultes avec femmes et gamins. Qui ne grandit pas refuse, et qui refuse massacre pour ne plus voir. Parents absents ou indifférents rendent l’amour qui manque plus vital encore. Merci à l’égo-hédonisme mai 68 que l’auteur a semble-t-il subi ! Le vide aspire au plein et pulvérise tout ce qui se met sur son chemin.

Construit en labyrinthe, ce roman policier français contemporain est étrangement attachant. Déconcertant au premier abord, poétique en diable, couvert de prix. Il hante encore longtemps une fois refermé. Est-ce parce qu’il a une sensibilité à vif ? Qu’il écrit aussi pour les enfants ? Ce que Marcus Malte dit des « anges » et des « petits shérifs » ne peut laisser nulle personne saine indifférente. Un auteur à découvrir !

Marcus Malte, Garden of love (en français !), 2007, Folio policier 2015, 352 pages, €8.10 e-book Kindle €7.49

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Minette Walters, Les démons de Barton House

Connie est journaliste, correspondante de guerre, et s’est trouvée au Zimbabwe et en Irak. Dans ces pays, elle a fait connaissance d’une brute misogyne qu’elle soupçonne d’être un tueur de femmes en série. Elle refuse de poster son courrier, enquête sur lui et fait part de ses soupçons à diverses instances officielles. Est-ce pour cela qu’elle est enlevée sur la route de l’aéroport de Bagdad ?

Elle est libérée deux jours plus tard, mais terrorisée. Elle n’a plus qu’une hâte, se cacher ; qu’une hantise, se retrouver face à des chiens ou à des hommes. C’est ainsi qu’elle loue sous un nom d’emprunt une bâtisse à l’abandon dans le Dorset.

Mais on n’échappe pas à son destin. Le tortionnaire va la retrouver, s’introduire dans la maison et menacer tous ceux qui s’y trouvent, jusqu’à ce que… Mais laissons le lecteur découvrir peu à peu l’intrigue. Le suspense est très bien mené de bout en bout, à l’anglaise. Tout y est suggéré, jamais prouvé. Les évidences ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être. Les femmes traumatisées existent aussi dans les villages restés immobiles depuis le moyen âge. Tout se résout, parce que l’éternité n’est pas de ce monde et que ledit monde ne cesse jamais de bouger.

Nous ne sommes clairement pas dans un thriller américain, ni français, et c’est un bonheur. Aucune certitude, aucune morale biblique tranchée, aucune raison raisonneuse. Tout arrive et s’ajuste. L’essentiel est de faire attention aux gens, d’aimer leurs défauts pour mieux les contrer, ou leurs qualités pour les mettre en valeur. Il n’y a ni bons ni méchants, ni valeureux ni indignes, chacun est mêlé et se mêle – en général de ce qui ne le regarde pas. Ainsi est faite l’humanité sous l’œil acéré de Minette.

Voici un excellent roman de frisson où la psychologie s’étoffe de page en page, lentement au début où se plante le décor.  Mais le final est à goûter comme l’humour anglais : on ne comprend pas tout, mais c’est riche. Victimes et sadiques s’y trouveront, ainsi que les gens entre deux, comme nous, qui se demandent s’ils pourraient d’aventure devenir l’un ou l’autre. Réponse dans le livre !

Minette Walters, Les démons de Barton House (The Devil’s Feather), 2005, Pocket 2007, 478 pages, €3.78

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Patricia Wentworth, A travers le mur

Bas de laine et tasse de thé, l’Angleterre a connu la guerre mais reste l’Angleterre. En ce début des années 1950, un oncle riche décède et lègue par testament à une petite cousine l’essentiel de sa fortune. En revenant de Londres, où elle a été convoquée par le cabinet juridique qui s’occupe du testament, Marian Brand est pris dans un accident de train. Un jeune homme de la trentaine, Richard Cunningham, qui l’avait repérée dans son compartiment, est à ses côtés sous le wagon renversé. Ils sont indemnes, il tombe amoureux.

Lorsque Marian va prendre possession de son héritage, une grande maison au bord de la mer, elle découvre deux sœurs célibataires, venues vivre avec cet oncle et deux juvéniles, Félix le musicien et Penny son amie d’enfance. Félix est un enfant d’un premier mariage de son père avec sa nouvelle tante Florence, une grosse personne égoïste et désagréable qui ne l’a jamais aimé, pas plus que la sœur de cette dernière, la volubile et irascible Cassy. D’ailleurs, personne ne s’aime dans cette maison : « Envie, haine, malice et manque de charité. Lorsque ces quatre sentiments sont réunis, un meurtre n’est plus surprenant », cite doctement la détective amateur Maud Silver, fine observatrice de ses contemporains (p.174). Ina, sœur de Marian, mariée à ce beau merle de Cyril Fenton, acteur paresseux et dépensier qui n’aime pas travailler, est malheureuse. Elle aurait dû hériter si son oncle n’en n’avait pas décidé autrement et Cyril est furieux.

C’est l’intrusion d’une bimbo blonde évaporée, Helen Adrian, qui mandate la détective amateur Maud Silver parce que quelqu’un la connaissant bien la fait chanter, qui va nouer le drame. Tout se passe dans le huis clos de la maison divisée, où la nouvelle occupante Marian occupe un côté avec sa sœur Ina et le mari Cyril, le chat Mactavish et la servante Eliza, tandis que les deux sœurs et les deux jeunes occupent l’autre. Une porte de communication à chaque étage est verrouillée des deux côtés mais les gonds sont bien huilés.

Il se trouve qu’un matin Helen est retrouvée morte sur la plage, le crâne fracassé. Qui l’a fait ? Est-ce le maître-chanteur ? Le jeune Félix très amoureux ? Le mari Cyril toujours en quête d’argent ? Ou encore quelqu’un d’autre ? Notre détective Maud va évidemment enquêter, à sa manière tranquille, soutenant une conversation en apparence anodine tout en tricotant des chaussettes de laine grise pour son neveu écolier Derek. L’inspecteur Crisp est chargé de l’enquête, sous la supervision du commissaire March, ami de Miss Silver.

Le lecteur sera égaré par les coupables possibles et leurs mobiles, tandis que la conclusion se profilera fatalement, non sans quelques observations fines sur la société oisive de l’Angleterre comme sur les sentiments amoureux des jeunes personnes. Non sans, aussi une certaine touche de sensualité,: « Le jeune homme surgit sur le palier, la veste de pyjama entrouverte, une mèche rebelle dressée sur la tête comme le plumet d’un heaume. Il avait hâtivement passé un pantalon » p.300. Il s’agit de Félix, coléreux et fragile, que son amie Penny aime en secret depuis toujours.

Patricia Wentworth, A travers le mur (Through The Wall), 1952, 10-18 Grands détectives 1995, 318 pages, €1.85 occasion, e-book Kindle €9.99 

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Ann Rule, Si tu m’aimais vraiment

Ce thriller commence comme un roman policier. La nuit du 19 mars 1985, Linda, sixième épouse de David Brown, est assassinée de deux balles dans son lit. Son mari est absent, parti « faire un tour en voiture » et sa fille Cinnamon, 14 ans, est sortie dans le jardin ; elle ne se sentait pas très bien. Sa belle-sœur de 17 ans, Patti, s’occupe du bébé de Linda et David, Krystal. C’est le mari qui appelle la police mais, chose curieuse, il n’est pas entré dans la chambre de sa femme ; il ne sait pas si elle est morte.

Ecrit comme un rapport de police, le livre est en quatre parties : le crime, l’enquête, l’arrestation, le procès. Ce ton objectif et neutre, axé sur « les faits » précis, minutieux, maniaques, bien dans la mentalité américaine, ne fait pas du livre un roman mais plutôt un compte-rendu de chercheur ou de journaliste d’investigation.

Mais c’est que tout est vrai… Ann Rule, décédée en 2015 à 83 ans, outre ses cinq enfants a été inspecteur dans les forces de l’ordre de Seattle et a collaboré avec le FBI dans l’analyse des tueurs en série – dont le fameux Ted Bundy qu’elle a rencontré sur la Crisis Clinic Hotline de Seattle, sur lequel elle a fait un livre. Le personnage principal du livre chroniqué ici, David Arnold Brown, a réellement existé. Il est décédé en prison en 2014 à 61 ans.

Il a persuadé sa fille de tuer sa belle-mère, et la sœur de celle-ci de montrer comment faire à l’adolescente, lui se contentant du beau rôle de conseiller. Perturbé par une mère autoritaire et abusé sexuellement durant son enfance (a-t-il dit), ce pervers narcissique s’est déniaisé à 15 ans avant d’épouser successivement toutes les adolescentes qui lui passaient sous la main, la dernière en date étant Patti. Sœur de son épouse Linda, toutes deux issues d’une famille pauvre à la mère alcoolique, il a pu aisément les contrôler. Il a fait venir dans sa maison Patti dès l’âge de 11 ans et a aussitôt abusé sexuellement d’elle. Elle était en adoration devant lui et a fait tout ce qu’il a voulu. A 18 ans, elle aura une fille de lui, Heather, qu’il refusera d’assumer bien que marié secrètement avec Patti à Las Vegas après la mort de Linda.

David Brown a surtout touché plus de 830 000 $ des assurances sur la vie qu’il avait pris sur la tête de son épouse au cas où elle décèderait. Outre le sexe, compulsif, pas moins de trois rapports par jour, l’argent est le mobile. David Brown s’est fait tout seul contre son milieu dégénéré ; il a connu le succès avec son entreprise de récupération des données informatiques sur des supports endommagés, fondée au bon moment. Mais il lui fallait de l’emprise pour se faire reconnaître, et il n’hésitait pas à manipuler quiconque pouvait lui servir, les très jeunes filles qui le voyaient comme un protecteur (jusqu’à ce qu’elles deviennent mères et qu’il les jette), et les gros bras en prison, qu’il payait pour tenter d’assassiner les enquêteurs.

Cinnamon a tiré, mais le pistolet lui a été mis dans la main pas Patti sur l’incitation et les conseils de David. Tous trois sont solidairement meurtriers. Mais il faudra des années d’investigations obstinées par Jay Newell, enquêteur, et Jeof Robinson, substitut du procureur, pour que la vérité sorte entière et que David Arnold Brown soit rattrapé par la justice et enfermé pour la vie.

Pour ceux que les arcanes retors de l’âme humaine intéressent, ce livre assez long et détaillé qui se lit comme un roman policier en dépit de son style de procureur, fournit ample matière à réflexion.

Ann Rule, Si tu m’aimais vraiment (If You Really Loved me), 2000, Livre de poche 2001, 509 pages, €0.89 occasion

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Patricia Wentworth, Au douzième coup de minuit

Nous sommes le 31 décembre 1941 dans l’Angleterre en guerre. Sir James Paradine, qui dirige une société d’armement, a convoqué toute sa famille au réveillon pour une communication importante : l’un d’entre eux a trahi sa confiance et doit « venir se confesser » à son bureau avant les douze coups de minuit. S’il fait amende honorable, tout sera pardonné et ne sera pas dénoncé. Paradine invite également son ingénieur Elliot Wray l’auteur des plans volés. Il est marié à sa fille Phyllida mais séparé depuis un an par les intrigues de son épouse et mère adoptive Grace Paradine.

Le discours de réveillon est un choc, chacun se regarde en chien de faïence, effaré. Irène, l’une des filles de James, est rentrée chez elle avec son mari, inquiète pour ses enfants, dès 20h45 ; les deux neveux Mark et Richard partent dans leurs appartements à peine plus tard. Les femmes qui restent passent au salon, les hommes les suivent pour le café un quart d’heure après. Sir James Paradine s’est alors retiré dans son bureau. Les uns et les autres y défilent, sous divers prétextes, mais certainement pas, affirment-ils, pour « se confesser ».

A minuit deux, un cri dans la nuit : le maître de maison est passé par-dessus le parapet haut de soixante centimètres de sa terrasse. Il est tombé et gît mort sur la pelouse. La police, alertée, conclut à un meurtre : les blessures sur ses jambes montrent qu’on l’a violemment poussé.

Dès lors, qui l’a fait ?

Dans ce huis-clos délicieusement suranné, Dora Amy Elles, née en 1878 en Inde et qui a pris par décence de rigueur le pseudonyme de Patricia Wentworth (« qui valait la peine »), va agiter les petites cellules grises. Des dix à table, un est coupable, peut-être deux, qui sait ? Commence alors l’enquête dans un fauteuil qui consiste à reconstituer minutieusement l’ambiance, les antagonismes et les emplois du temps afin d’éclairer les actions de chacun.

Miss Maud Silver, vieille fille sagace qui « ressemble à une institutrice en retraite » (p.128), détective amateur comme la future Miss Jane Marple de la concurrente Agatha Christie, se trouve par hasard dans la petite ville. Connue par une relation d’amis, elle est conviée par Mark Paradine, premier neveu et principal héritier, à conduire une enquête discrète qui ne mettra pas en danger la réputation de la famille. Avec son air de paisible tante et son tricot, elle inspire confiance et sait soutirer des renseignements sans le montrer.

Nous sommes dans l’entre-soi convenable et dans l’intelligence des situations. La raison va démêler les fils des actes et les émotions qui les ont produits. La fin sera une demi-surprise mais la toute fin une double surprise.

C’est délicat, simplement présenté, éminemment psychologique, et nous replonge dans les mœurs de la haute société anglaise où les relations entre gens du même milieu comptent bien plus que leurs talents à la ville.

Patricia Wentworth, Au douzième coup de minuit (The Clock Strikes Twelve), 1945, 10-18 Grands detectives, 1994, 253 pages, €1.99 occasion e-book Kindle €8.99

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Patricia MacDonald, Une femme sous surveillance

Comme souvent au MacDo, le prêt à croire et les situations très convenues sont le lot des héroïnes de l’autrice. Ce roman est bon et vous tient en haleine mais l’on ne peut s’empêcher de penser combien est gourde la Laura de Cape Christian. Elle a tout pour être heureuse, un mari jeune et musclé, artiste tenant galerie à succès, convivial et entouré d’amis, un jeune fils de 5 ans adorable. Et voilà que le destin s’en mêle et que Laura perd pied ; elle gâche tout par son comportement erratique et incohérent.

Tout commence dans le rose, se poursuit dans le noir avant que la lueur de l’aube ne ressurgisse à la toute fin, non sans coups de théâtre. Prenez une pimbêche amoureuse de magazine, trempez-là dans l’agression et la mort, laissez sécher à l’air libre et elle finira en prison. Tel est l’itinéraire de la belle Laura. Jimmy son mari est tué un soir dans sa maison par une ombre indistincte ; Laura n’était pas dans la chambre conjugale, elle consolait son petit Michael. Lorsque Laura a entendu du bruit, elle est assommée dans le couloir sans avoir distingué son agresseur ; elle n’a qu’une blessure superficielle à la tête mais mettra plus d’une heure à se rendre compte et à appeler les secours. A-t-elle assassiné son mari ?

Le mobile en serait une prime d’assurance alléchante que le conseiller financier et avocat ami de Jimmy avait conseillé quelques mois auparavant. Le second mobile en serait un amant caché qui voudrait l’avoir pour lui tout seul après la mort (suspecte ?) de sa propre femme et de son petit garçon qui n’aurait pas dû être là. Un amant qui a connu Laura petite, lorsqu’elle lui a sauvé la vie en alertant les secours lorsqu’elle l’a découvert avec une jambe cassée dans la forêt – là où son ordure de père l’avait laissé se débrouiller tout seul.

Les petites villes américaines, et particulièrement celles de la côte est, sont cancanières, bigotes et confites en bourgeoisie puritaine : chacun surveille tout le monde et médit à l’unisson. Il ne faut surtout pas dévier de la ligne de l’opinion, faite surtout par les femmes entre elles. Laura était trop belle, trop à l’aise dans l’existence, elle a suscité des jalousies. Lorsque le malheur la frappe, elle est aussitôt soupçonnée d’être coupable et tout ce qu’elle dit ou fait est interprété en sa défaveur. Lorsqu’elle rencontre par hasard (mais est-ce un hasard ?) le beau blond musclé Ian, physicien en année sabbatique après la mort de sa femme et de son petit garçon sur son voilier où il explore les ports de la côte et les îles paradisiaques pour tenter d’oublier, elle en tombe aussitôt raide dingue.

Mais au lieu de laisser passer le temps décent du deuil et de rester discrète, elle choisit (mais est-ce un choix de raison ou celui plus vulvaire de son désir égoïste ?) de céder aux avances de Ian, puis de se marier précipitamment avec lui, cinq mois à peine après l’enterrement de Jimmy. Plus niaise on ne fait pas. De la génération du « j’ai l’droit », sans penser à rien d’autre qu’à son corps, son feu au cul, à ses états d’âme, pas même à son petit gamin qui ne veut pas qu’elle se remarie même s’il apprécie Ian qui lui apprend le bateau.

Poussés par l’opinion publique, les flics (qui sont élus aux Etats-Unis) ne peuvent qu’enquêter à charge sur cette veuve trop joyeuse qui rompt avec les usages et surtout avec la décence commune. Elle aurait commandité un tueur, dit-on, elle aurait prémédité le meurtre, planifié son changement de vie avec la prime d’assurance en poche. Sa belle-mère lui en veut à mort, rêvant de la voir « griller sur la chaise électrique », son beau-père actionne ses relations d’affaires pour recueillir un témoignage accablant. Même si le tueur de Jimmy est enfin retrouvé et confondu – par le hasard d’une dispute avec sa sœur parce qu’il a voulu violer sa nièce de 12 ans – c’est loin d’être la fin du calvaire pour Laura, invétérée tête de linotte.

Avec l’art de faire rebondir le suspense et d’entrer assez profond dans la psychologie de chacun de ses personnages principaux (en majorité des femmes), Patricia MacDonald concocte un roman policier qui tient en haleine et décrit son Amérique : celle que l’on n’aime pas tant elle est minée de puritanisme et de qu’en-dira-t’on, mais aussi d’égoïsme sacré pour soi-même et de bêtise de comportement. Outre la trame policière, c’est pour cela que lire du MacDo reste intéressant.

Patricia MacDonald, Une femme sous surveillance, 1995, Livre de poche 1997, 351 pages, €7.70 e-book Kindle €8.49

Les romans policiers de Patricia MacDonald chroniqués sur ce blog

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Michael Connelly, La glace noire

L’inspecteur Hieronymus Bosch connaissait Calexico Moore, officier du Narcotic Bureau qui est retrouvé mort d’une décharge dans la tête dans une chambre de motel loué par lui. Pas de lettre de suicide mais ce seul mot dans la poche arrière de son jean : « j’ai découvert qui j’étais ». Et tout est là : la hiérarchie est pressée de classer l’affaire, la mort d’un flic la veille de Noël fait tache sur la ville ; Bosch en revanche n’y croit pas, les faits réels contredisent les faits apparents et laissent croire à un meurtre. Qui était donc Cal Moore ?

En mauvaise tête qu’il est, Bosch va bien sûr enquêter de son côté. Son collègue l’inspecteur alcoolique Porter n’est pas venu au travail et le lieutenant confie à Bosch ses enquêtes en cours, le pressant d’en résoudre au moins une pour les statistiques de fin d’année. Curieusement, Bosch découvre que plusieurs d’entre elles sont liées… et reliées au cadavre de Cal Moore. Ce flic des stups serait « passé de l’autre côté », peut-être en raison de ses liens d’enfance dans les barrios de la frontière mexicaine. Bosch découvre en effet chez lui des photos de Cal enfant et adolescent, torse nu avec un autre de son âge. Et cet autre ne serait autre que le fameux Zorillo, chef d’un gang puissant de passeur de drogue.

C’est qu’une nouvelle composition vient de faire son apparition, un mélange d’héroïne et de PCP qui fait planer plus et plus longtemps pour guère plus cher. Les Mexicains supplantent progressivement les Hawaïens dans le commerce de cette drogue qui fait fureur parmi les jeunes paumés de Los Angeles.

Bosch enquête, creuse et frôle la mort ; on veut l’assassiner comme ont été tués Moore et Porter. Mais Harry Bosch n’hésite pas, il fouille et trouve. Qui est au fond Cal Moore, enfant qui n’a jamais connu son père, rejeté par le patron de sa mère qui l’avait pris sous son aile avant de les jeter ? Qu’est devenu le garçon peau à peau avec lui dans la touffeur de la liberté d’été sur les photos ? Cette amitié venue de loin a-t-elle influé sur le fic des stups ? L’action se double de psychologie et de la description minutieuse de la faune des dealers comme de l’administration lourdaude des flics de L.A.

Un long thriller où l’on ne s’ennuie pas.

Michael Connelly, La glace noire, 1993, Livre de poche 2016, 528 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.

Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.

En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.

Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.

Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.

Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche 1988, 320 pages, €9.90 e-book Kindle €6.49

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Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes

Les angoisses identitaires font leur rentrée et, avec elle, la grenade dans le PAF de Christian de Moliner. L’auteur n’a plus rien à perdre, pris par une maladie incurable il tire ses dernières cartouches pour dénoncer, fasciné et révulsé, la dérive extrémiste qu’il voit pointer en France.

Nous sommes quelque part en 20.., c’est-à-dire pas très loin, dans une hypothèse possible du futur qui fera bifurcation tragique. Le « mur de la dette » française répugne désormais aux « marchés financiers » qui ne veulent plus prêter qu’à des taux prohibitifs. Cela failli être le cas de la Grèce, de l’Italie, du Portugal dans les années récentes, ce pourrait être le cas de la France, ce qui serait cette fois un gros morceau. BCE et FMI sont impuissants cette fois, et la réalité frappe brutalement : les Français vivent au-dessus de leurs moyens. Un tiers de la Dépense publique est raboté d’un coup, faute d’argent. D’où les grèves (pour rien), les manifestations de déni (sans espoir), le chômage (massif), l’amertume des fonctionnaires. Le Parlement se déchire (sans agir) et le gouvernement est impuissant. A ne pas vouloir voir ce qui est, on se prépare des lendemains qui déchantent.

Dans ce décor possible, Moliner se déchaîne. Il prend tels quels dans leurs jus les extrémistes des deux bords, les identitaires blancs qui en ont marre de payer pour les autres, et les rebeus nés sur le sol qui se sentent rejetés et créent leur féodalité clanique autour des trafics dans les banlieues forteresses. De chaque côté ce sont des ados immatures, plus ou moins scolarisés mais sans espoir de futur, les diplômes ne valant plus rien quand il n’y a plus d’emploi, tout comme l’argent quand il n’y a plus rien à acheter.

Une équipe de jeunes cassés par « la crise » – qui ne peut que durer sous un gouvernement bavard style IVe République – décide de prendre en otage des enfants d’école maternelle pour faire passer leur message : « les étrangers dehors ». Rançon du marketing venu des Amériques, le « coup de pied dans la porte » est la première technique de vente. Ils vont « naturellement » aller dans le quartier arabe de la ville pour leur opération. Ils envahissent une classe, chassent trente enfants sur les quarante, et se barricadent en lançant un tract revendicatif : « Nous donnons un mois aux musulmans pour quitter la France » – après, tir à vue. La valise ou le cercueil, revanche de la guerre d’Algérie gagnée militairement mais perdue politiquement.

Ils menacent, si leur communiqué n’est pas repris sur les ondes, de tuer d’une balle dans la tête crépue un petit otage toutes les heures. Ces rodomontades agacent évidemment les jeunes arabes du quartier – on le serait à moins ! Les bandes saisissent leurs kalachs et entourent l’école ; ils veulent entrer et tirer dans le cas. Les mères – bien que femelles dont l’avis ne compte que pour la moitié d’un mâle selon la charia – les en dissuadent. Il est vrai qu’il ne reste quasiment que des petits garçons en otage… Les arabes vont donc chasser du gamin blanc alentour pour avoir eux aussi leurs otages, en menaçant de les égorger si les autres ne se rendent pas. Deux CRS, qui accouraient sans armes devant deux ravisseurs armés de kalachnikov sont descendus ; ils ont agi comme des imbéciles.

Les flics sont chez Moliner désarmés, la fin de leurs primes et les restrictions de salaire leur font faire la grève du zèle, surtout ne pas prendre de risques. La préfète temporise, elle attend le GIGN et les paras, comme Pétain en 17 les chars et les Américains. Le ministre ne moufte pas, quant au président, il est évanescent. C’est un peu le reproche qu’on peut faire à ce scénario haletant, prendre les autorités pour les larves. La France en Ve République (il n’est pas précisé dans le scénario que cela ait changé) est un pays à l’Exécutif puissant qui peut prendre des décisions rapides et fortes. Depuis Sarkozy, certaines unités de police sont armées comme les délinquants de fusils-mitrailleurs et de grenades, et pas seulement de lourds pistolets peu maniables. Et je ne vois guère un préfet (même si c’est une femme) ne pas « oser » prendre des mesures radicales au vu de la situation.

De même, le commando blanc semble vraiment composé de cons mollassons : ils n’ont même pas un mobile pour diffuser leurs communiqués ? ils se jettent volontairement dans la gueule du loup en transformant la classe en fort Chabrol suicidaire ? ils n’ont rien appris, rien compris, des techniques terroristes qui réussissent depuis des décennies ?

L’auteur cherche à tout prix à éviter « l’amalgame », scie des bobos irénistes de gauche pour qui tout le monde il est gentil. Son François, chef des extrémistes blancs, est amoureux d’une Léa-Fatima, beurette connue à la fac, laquelle est la sœur du chef de bande arabe en second qui entoure l’école. Les deux chefs répugnent à tuer des enfants car ils ne sont pas « racistes » (ils ne transforment pas l’ennemi en rats à gaz, même si les rebeus parlent de « rats » en évoquant les blancs). Ils sont seulement, de part et d’autre, « identitaires » – ce qui veut dire si peu sûrs d’eux-mêmes qu’ils en rajoutent dans l’appartenance à « la tradition » – la leu – la République, ils s’en foutent car elle n’assure pas le minimum : pain, jeux, sécurité, avenir.

En 4 heures et 52 minutes le destin va se jouer, non sans casse mais je vous laisse découvrir le déroulement et la fin de cette histoire lamentable. Moliner écrit un brûlot dans le vent actuel des droites pour décrire « ce qui pourrait se passer si… » Y a-t-il une solution possible pour éviter d’en arriver à cette quasi guerre civile où chacun se méfie de son voisin pas comme lui, abandonne la citoyenneté pour se regrouper en clans, se barricade et s’arme par méfiance tous azimuts, et fait sombrer « la France » dans le chaos d’une féodalité resurgie ?  

Son écriture urgente emporte le lecteur qui ne lâche plus le thriller jusqu’à la fin. Comment va se terminer cette équipée insensée ? Des gamins vont-ils crever à la balle ou au couteau ? Les fanatiques peuvent-ils gagner contre d’autres fanatiques ? La raison – de part et d’autre – peut-elle l’emporter ? La Politique a-t-elle encore un sens ? Avis à nos candidats politiciens…

Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes, septembre 2021, Editions du Val, 120 pages, €11.00 e-book Kindle €3.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mary Higgins Clark, Ne pleure pas ma belle

Elisabeth est la petite sœur toujours protégée par son aînée Leila. Elle a fui avec elle à New York lorsqu’à 11 ans son beau-père, à poil et alcoolisé, a voulu abuser d’elle. Depuis, Leila est devenu mannequin puis actrice, sa chevelure rousse et ses yeux verts ont réussi. Elle est tombée amoureuse de Ted, jeune et beau promoteur millionnaire. Des amis ont financé une pièce de théâtre écrite pour elle où elle devait se révéler. Mais elle est morte, tombée du 37ème étage de son immeuble un soir l’alcoolémie et de dispute avec Ted. Suicide ? Meurtre ? Ted ne se souvient de rien, trop bourré, mais des relations plus ou moins bien intentionnées parlent. Et un témoin, certes à peine sortie d’asile, aurait vu…

Elisabeth doit témoigner au procès de Ted, laissé provisoirement en liberté faute de preuves suffisantes. Elle rentre d’Europe après deux mois elle doit témoigner dans une semaine. Son amie Mina, baronne pour avoir épousé un Autrichien chirurgien esthétique, l’invite dans le somptueux domaine de Cypress Point en Californie qu’elle dirige avec son baron Helmut. Là viennent se refaire une santé et une beauté les vieilles peaux friquées de toute l’Amérique.

Elisabeth hésite, le procureur le lui déconseille, puis elle se décide. La secrétaire de Mina, qu’elle connait bien, lui a dit par lettre qu’elle doit lui parler de quelque chose à propos de Leila. La curiosité est évidemment la plus forte.

Dans ce huis-clos de luxe de Cypress Point, où la marche matinale précède la gymnastique aquatique qui est suivie de massage puis de soins esthétiques avant le déjeuner diététique (tout un programme de remise en forme quotidien), les protagonistes du drame se retrouvent réunis. Mina l’a voulu. Elisabeth, furieuse de se retrouver devant Ted qu’elle aimait avant son crime, veut repartir, mais la secrétaire qui devait parler de quelque chose est mystérieusement retrouvée morte d’une chute dans les thermes en construction, endroit qu’elle détestait pour son marbre noir morbide. A-t-on voulu la faire taire ? Qui ? Et pourquoi ?

Elisabeth va s’apercevoir que rien n’est simple dans les relations qu’entretenaient sa sœur avec ses amis et son amant. Mina était jalouse d’elle à cause d’Helmut qui en pinçait au point de faire des folies. Cheryl aimerait bien mettre la main sur Ted redevenu libre tandis que son agent Syd a perdu beaucoup d’argent dans l’échec de la pièce que Leila devait jouer. Craig, ami d’école de Ted qui a gravi tous les échelons au point de se rendre indispensable au conglomérat, tente de le soutenir moralement et d’envisager une stratégie avec le réputé avocat Bartlett, mais Ted n’a plus le goût de rien. Est-il un assassin ? A-t-il pu balancer son amante par-delà le balcon comme il a vu son propre père en menacer sa mère lorsqu’il avait 8 ans ?

Tous ont des choses à cacher, tous ont pu contribuer à la mort de Leila et Elisabeth ne sait que penser. Jusqu’à ce qu’une gagnante à la loterie, qui s’est payé le luxe d’un séjour à Cypress Point, soit agressée. A-t-elle vu ou entendu quelque chose de compromettant pour l’un des hôtes ? Elle lit avec ferveur la presse people et se renseigne en ragots auprès de tout le monde. Quelqu’un a-t-il pris peur d’être percé à jour ? Elisabeth va aider le shérif Scott à débrouiller cet écheveau d’on-dit et de non-dit qui fermente dans la soie et le pétrissage des chairs fatiguées. Mais pourquoi va-t-elle nager toute seule tard le soir dans la piscine déserte alors qu’une menace plane sur les proches de Leila ?

Après un exposé initial laborieux (mais l’histoire est compliquée à introduire), le déroulement de l’intrigue à Cypress Point va d’un rythme régulier qui rend addictif. On ne peut terminer un chapitre sans immédiatement avoir envie de lire le suivant, ce qui est le propre d’une bonne maîtrise professionnelle du genre. Tous les protagonistes sont soupçonnés avant que le bon soit piégé. On s’en doutait un peu à un moment, avant d’être égaré volontairement sur d’autres pistes.

Mary Higgins Clark, Ne pleure pas ma belle (Weep no more, My Lady), 1987, Livre de poche 1990, 286 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

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Philip Kerr, Bleu de Prusse

Un thriller nazi, voilà ce que propose l’écrivain anglais Philip Kerr, mort d’un cancer en 2018 à 62 ans. Bernie est un social-démocrate qui a démissionné de la Kripo, la Kriminal Police de Berlin, à l’arrivée des nazis. Rappelé par Heydrich et forcé d’obéir (sinon, le camp…) il est envoyé en mission spéciale sur ordre du général SS pour enquêter sur un meurtre à Berchtesgaden, le nid du Führer. Dans cette véritable capitale de la nouvelle Allemagne règne Martin Bormann, le secrétaire particulier de Hitler.

Les nazis entre eux ne peuvent pas se sacquer, tous plus arrivistes les uns que les autres, et tout aussi vulgaires, brutaux et tordus. Une mauvaise resucée de Nietzsche, publiée par sa sœur ignare, fait de la « volonté de puissance » l’alpha et l’omega du nazi, autrement dit chacun pour soi et que le meilleur gagne. Une lutte pour l’existence sous la tutelle du Führer en dieu vivant, bien entendu. Quant au sens… s’il ne sert Aryen, il ne vaut rien. « La vie était devenue chose trop sérieuse pour se laisser détourner de son chemin par des bagatelles comme le bonheur. Le sens, voilà ce qui comptait, même si lui aussi se faisait rare » p.570.

Les néo nazillons qui hantent aujourd’hui les rues en braillant à la « dictature Macron » devraient lire ce livre qui donne les clés du système nazi : un arrivisme d’incultes qui se prennent pour la race supérieure et méprisent tous ceux qui n’ont pas piétinés leurs copains afin d’arriver aux étoiles de général SS et aux éclairs d’argent sur le col. Mais évidemment, ils ne lisent pas ; c’est pour les intellos, pas pour les petits cerveaux ; pour les aigles qui planent au-dessus de la basse humanité, pas pour les bovins qui défilent en troupeaux. « Les deux types envoyés pour m’arrêter étaient imperméables à toute raison : Emmanuel Kant lui-même n’aurait pas réussi à entamer leur carapace de pure ignorance et d’incrédulité catégorique » p.344, dit Bernie/Kerr avec une implacable ironie.

Le Komissar Gunther est emmené en Mercedes de luxe 770K jusqu’aux Alpes bavaroises où se situe le nid d’aigle. Il rencontre Bormann et enquête sur le meurtre par fusil à lunette d’un capitaine nazi nommé Flex sur la terrasse même de la « maison de thé » du Führer. A l’autopsie, forcée par lui auprès du médecin personnel de Hitler, il prend en photo la bite rouge de Flex. Pourquoi ? Parce qu’il a la chaude-pisse ; les putes du coin, maquées par Bormann lui-même, sont une piste. Mais chacun des dignitaires et officiers lui met des bâtons dans les roues car il est un flic à l’ancienne. Peu enclin à respecter la hiérarchie et les habitudes établies, il entrevoit l’amplitude de la corruption et on tente plusieurs fois de le tuer. Mais il est bon et opiniâtre et résoudra l’affaire… dont le Führer ne devra pas avoir vent.

Il collecte en cours de route des documents compromettants sur Bormann, son racket des entreprises de construction, son chantage à l’appel aux armées, son compte en Suisse – mais ne pourra en faire état car l’habile secrétaire a mêlé les droits d’auteur de Hitler à l’argent sale qu’il dépose. Il est donc intouchable, c’est ce que lui démontre Albert, le frère version positive de Bormann.

Le roman se déroule entre 1956, où Bernie Gunther se retrouve traqué par d’anciens collègues nazis passés à la Stasi de la nouvelle Allemagne… de l’est, et 1939 où il enquête pour Heydrich et sa nouvelle Allemagne aryenne. Si la guerre de classes a remplacé la guerre de races, c’est bien la même tyrannie du « Bien » appliquée avec Fureur par un même aréopage réduit sous les ordres d’un Grand maître par des nervis aussi décérébrés et brutaux. A chaque fois, parce qu’il est un renard de métropole, Bernie s’en sortira, dans les mêmes décors et avec les mêmes façons. Comme quoi l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Le titre du roman est le mot de passe qui désigne le tueur.

Un très bon roman sur l’univers nazi, une solide enquête policière qui va de surprise en surprise, un livre épais qui vous promet de nombreuses heures de lecture – et une ironie glacée qui fait mouche. S’en sortir sous le nazisme quand on est Berlinois et antinazi est une performance ! Tous les résistants de l’intérieur devraient en prendre de la graine. Les prochaines années risquent d’en montrer l’utilité.

Philip Kerr, Bleu de Prusse (Prussian Blue) – une enquête de Bernie Gunther, 2017, Points policier, 664 pages, €8.80 e-book Kindle €2.99

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Sebastian Fitzek, Le briseur d’âmes

Très populaire en Allemagne, Fitzek bâtit un thriller différent de tous ceux qui nous sont familiers. Nous sommes cette fois dans l’univers psychiatrique. Une clinique (imaginaire) de Berlin, construite sur les décombres de la Seconde guerre mondiale dégagés après les bombardements (ce qui n’est pas anodin) se retrouve coupée du monde la veille de Noël par la tempête de neige glacée. Berlin est en effet en plein climat continental et les hivers y sont sibériens. Quant à la psychiatrie, après la guerre elle se porte bien. Les traumatismes de la défaite, des viols, du partage du pays et de l’occupation occidentale et soviétique font de « la clinique » un haut-lieu de la mentalité berlinoise, sinon allemande.

Un homme a été retrouvé blessé aux alentours, comme s’il cherchait à entrer en clinique ; il est amnésique et le personnel le nomme Caspar (comme le fantôme). Il va désormais mieux et, s’il ne se souvient de rien, il veut sortir pour joindre la police qui en sait peut-être un peu plus sur lui. La veille au soir, Sophia sa psy déclare à Caspar qu’elle a une révélation à lui faire sur son dossier mais qu’elle doit vérifier au préalable quelque-chose avant qu’il ne sorte. Et c’est justement le même soir qu’une ambulance dérape et percute un arbre. Il n’y a pas de hasard mais deux blessés, l’ambulancier Schadeck et le docteur Bruck qui s’est fait (volontairement) une entaille à la gorge. Tous deux sont amenés à la clinique par le chasse-neige conduit par le gardien Bachmann sur ordre du directeur Rassfeld.

Dès lors, tout s’enchaîne en un huis-clos carcéral. Il est le reflet du huis-clos mental de certaines victimes d’un psychopathe qui sévit depuis plusieurs mois et qui, inexplicablement, n’ont subi aucun sévices physique mais semblent enfermées dans leurs psychoses, comme si le cerveau boguait en boucle. La presse a surnommé ce tortionnaire « le briseur d’âmes ». La clinique a déterminé que l’hypnose, interrompue volontairement à un moment, permet d’enfermer le patient dans un ressassement sans fin, jusqu’à ce qu’un mot de code suggéré par l’hypnotiseur soit prononcé pour l’en délivrer. Les références authentiques de cette manipulation mentale, qui a intéressé les services secrets durant la guerre froide, sont données par l’auteur à la fin.

Dans la clinique de Berlin coupée du monde, le psychopathe est parmi nous. Mais qui ? Sophia est retrouvée catatonique dans cet entre-deux hypnotique entre sommeil et veille ; le docteur Rassfeld est assassiné et ses clés dérobées. Caspar, le gardien et l’ambulancier cherchent à se protéger dans la bibliothèque, en emmenant l’infirmière et une vieille patiente angoissée. Mais il n’y a pas d’eau ni de nourriture et le téléphone est coupé ; quant aux portables, ils ne captent pas dans l’enceinte de la clinique. Seul Lucius, un ex-camé aux neurones cramés, s’échappe par une fenêtre à demi-nu, mais il ne sait pas articuler les mots correctement. Va-t-il donner l’alerte ? Ou périr dans le froid glacial ?

Tout est vu par l’œil de Caspar, dont le lecteur se prend à penser qu’il n’est peut-être pas étranger à ce qui se passe. Son rêve récurrent est de voir sa fille de 11 ans alitée lorsqu’il promet de revenir. Mais le roman est monté par découpage entre hier et aujourd’hui, où un vieux professeur de psychiatrie fait plancher ses étudiants sur le dossier médical de Caspar. Est-il plausible ? a-t-il été réécrit ? Par qui ?

La construction acrobatique oblige le lecteur à ne pas interrompre trop souvent sa lecture sous peine de ne plus comprendre qui est qui, ni qui a fait quoi précédemment. La conduite pavlovienne de chacun, qui ne peut entendre un cri sans aller voir aussitôt, écouter une sonnerie de téléphone sans courir décrocher, un gémissement de chien sans le chercher immédiatement, a quelque-chose d’artificiel qui agace un brin. Les « oublis » systématiques de sécurité, comme celui de ne pas se séparer – après pourtant se l’être plusieurs fois promis –, d’ouvrir les portes solides au moindre bruit alors qu’un tueur rôde, de se précipiter vers une lumière alors qu’on sait pertinemment que c’est un piège, d’oublier de bloquer une porte de sas ou de prendre la clé d’accès en quittant l’ascenseur – ont quelque chose de stupide qui n’enrichissent pas la psychologie des (trop nombreux) personnages.

Mais il reste un thème original et référencé dans le réel qui fait froid dans le dos, ainsi qu’une histoire qui se lit facilement sans se terminer vraiment. Car qui sait si tout cela a eu lieu ou a été inventé ? Qui sait si ce récit lui-même n’est pas une façon d’hypnotiser le lecteur ? Qui sait ?…

Sebastian Fitzek, Le briseur d’âmes (Der Seelenbrecher), 2008, Livre de poche 2016, 311 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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Patricia Cornwell, Havre des morts

La Cornwell me déçoit de plus en plus. J’avais beaucoup aimé ses premiers livres… d’il y a plus de trente ans mais, comme souvent avec le succès, le talent se dégrade. Patricia Cornwell est devenue non seulement paranoïaque après le 11-Septembre, comme la plupart des Yankees surpris au nid et dans leur arrogant confort moral missionnaire, mais elle s’est faite la vulgarisatrice de la technologie la plus avancée – la seule « Mission » qui semble rester au peuple dont l’âme s’est perdue dans la malbouffe, la psychopathie et la brutalité. Elle n’hésite pas à le dire p.98 : « La guerre est devenue notre industrie nationale, comme l’ont été autrefois l’acier, les chemins de fer et l’automobile. Voilà le monde dangereux dans lequel nous vivons et je ne crois pas que cela puisse changer ».

Kay Scarpetta, médecin légiste, est donc devenue militaire après une brève expérience comme indépendante. Elle travaille à Dover, la base aérienne militaire sur laquelle les sacs contenant les corps des soldats tués au combat à l’étranger sont rapatriés. Avec l’essor de la technologie informatique, c’est désormais l’autopsie virtuelle qui permet le renseignement avancé. L’étude des débris dans les corps, la forme des plaies, les effets du souffle des explosions, donnent de « précieuses » indications sur les armes utilisées et sur leur provenance. Notre Kay effectue donc une spécialisation de six mois, loin de Cambridge où elle est censée dirigée un centre mixte de médecine légale pour l’État et l’université.

Elle devait rentrer depuis plusieurs semaines déjà mais c’était constamment retardé sous divers prétextes. Voilà que brutalement un hélicoptère piloté par sa nièce Lucy et dans lequel se trouve le gros flic Marino vient se poser sur la base pour l’emmener immédiatement. Elle doit rentrer d’urgence car un jeune homme a été trouvé mort dans le parc de Cambridge, promenant son lévrier, apparemment d’une crise cardiaque. Sauf qu’il a saigné dans la housse à la morgue et que c’est inexplicable. Son adjoint Fielding est curieusement injoignable et Kay doit retrouver sa position de directrice pour organiser les études sur le cadavre.

Comme d’habitude, Lucy est maniaque et ingérable, Marino vulgaire et bavard, le centre en complète désorganisation. Le roman se déroule avec très peu d’action et beaucoup de bavardages, le lecteur est dérouté par des retours en arrière et des transitions sans rupture de chapitre lorsque quelqu’un raconte à quelqu’un d’autre ce qui s’est passé. Le tout est brouillon et foutraque, rempli de méls et de coups de téléphones, avec la hantise du complot. Kay flanqué de son mari Benton, qui a repiqué au FBI, reste sans dormir plus de 36 heures, jusque vers la page 512, ce qui est loin de clarifier la situation. Elle est dépassée, ne comprend rien, a été tenue à l’écart pour d’obscures raisons. Pour un thriller, la méticulosité des détails sur le mobilier, la puissance des bagnoles, le paysage enneigé ou la façon dont sont habillés les gens prend un tour ridicule tandis que l’intrigue se perd dans les méandres tortueux des cerveaux de ceux qui savent et ne disent rien et de ceux qui parlent tout en ne sachant rien.

On comprend à la fin que c’est grave, la miniaturisation numérique prenant des proportions nanotechnologiques qui permettent d’instiller drogues et poisons à l’insu de quiconque pour le faire dérailler ou commettre des actes que sa raison aurait refusés. Exit Fielding, dépassé par son passé, violé à 12 ans par une femme psy qui l’a laissé tomber mais père d’une fille qui l’a découvert sur le net… (si vous suivez encore, ça va, vous pouvez lire le livre). Les meurtres se succèdent, dont celui d’un petit garçon de 6 ans à qui l’on a planté sadiquement des clous de tapissier dans le crâne avant de lui piquer ses pompes, celui d’un jeune footballeur américain soigneusement torturé au merlin avant de l’achever – et celui d’un petit génie israélien de l’informatique espionné par une micro-caméra. Tous sont liés, mais comment ? Seul le chien fait l’objet de compassion.

Patricia Cornwell, Havre des morts (Port Mortuary), 2010, Livre de poche 2012, 567 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Pierre Lemaitre, Robe de marié

Une idée originale : comment pourrir la vie de quelqu’un jusque dans les moindres détails. Un thriller haletant, allant de Sophie à Frantz puis à Frantz et Sophie, enfin Sophie et Frantz. Car le plus méticuleux et le plus rusé ne gagne pas forcément à la fin.

Sophie est une jeune femme issue d’un père dans le bâtiment et d’une mère médecin psychiatre. Elle a tout pour être heureuse, un travail créatif, un mari intelligent et amoureux, une amie proche, un bébé à naître. Et puis patatras ! Tout s’écroule par pans entiers : sa belle-mère se tue, son boulot lui échappe, son mari s’accidente puis jette sa chaise roulante dans les escaliers – évidemment elle a perdu le bébé. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur elle ?

Le sort ? Hum… Les pires complotistes peuvent faire l’objet d’un complot et, au fond, nul n’est à l’abri. Sophie s’égare, elle perd la boule. Sa voiture garée dans la rue se trouve deux rues plus loin ; les billets de théâtre qu’elle prend sur le net ne sont pas à la date qu’elle est persuadée avoir demandée ; ses méls arrivent en retard ou jamais ; son dossier de photos professionnelles comporte deux vues ajoutées où on la voir nue goulûment faire une pipe ! Tout se mélange.

Elle ne veut pas être internée, Sophie, donc elle s’isole. Ayant tout perdu sauf la soif de vivre, elle travaille comme nounou à Paris. Mais le petit Léo, 6 ans, dont elle s’occupe à la place des parents pris par leurs carrières, se retrouve un matin « nu, recroquevillé, les poignets attachés aux chevilles » par son pyjama (p.22). Il est étranglé, mort. Sophie ne se souvient de rien. Lemaitre est sadique avec les petits garçons. Déjà Paul, 7 ans, dans Les couleurs de l’incendie, avait été violé et s’était défenestré la chemise ouverte, offrant sa poitrine nue.

Dès lors Sophie fuit. Elle prend son argent à la banque malgré un employé douteux ; elle perd sa valise gare de Lyon en allant aux toilettes, la confiant à une femme au lieu de l’emporter avec elle. Elle fait n’importe quoi, Sophie. Une autre, qui l’a vue mais n’a rien fait, l’invite à déjeuner chez elle pour se faire pardonner. Sophie s’endort un moment à cause du vin. Quand elle s’éveille, la femme est éventrée, morte. Et Sophie a le couteau à la main. Effarée, elle se perd dans la ville, passe en banlieue, sous les radars ; elle se teint et se maquille, change d’apparence et de vêtements, paye en liquide, travaille au noir, permute les lieux et les boulots aussi souvent qu’elle le peut. Combien en a-t-elle tué dans son errance ? Elle est évidemment recherchée par toutes les polices mais amaigrie, échevelée, traquée, elle ne se ressemble plus.

Sa seule issue pour réémerger ? Changer d’identité. Pour cela il existe des officines spécialisées, si l’on en croit l’auteur, qui vous fournissent un extrait de naissance d’une personne authentique, valable trois mois. Avec ce document, une femme peut se marier, et changer de nom, donc obtenir des papiers nouveaux tout à fait légaux. Sophie écume donc les sites de rencontres pour trouver l’homme objet pour son projet.

C’est Frantz. Il est simple mais discret, pas bête mais pas curieux. Il se dit sergent-chef mais pas qu’il est petit-fils de déportés qui ne sont jamais revenus des camps ; ni que sa mère dépressive et haineuse de la terre entière s’est défenestrée dans sa robe de noces. Sophie et Frantz se marient – mais le lecteur sait qui est Frantz, abordé dans la partie suivant Sophie.

Il y aura bascule entre les projets, celui de l’un s’opposant à celui de l’autre, tout aussi pervers même si c’est l’autre qui a commencé. Il y aura du suspense, des scènes savamment orchestrées, des machinations. Un savoir-faire (utile) à éviter tous les contrôles via les smartphones, les méls, les micros, les photos, les papiers, les trains… Sophie va se débattre avec sa déprime, Frantz va s’abattre dans la déprime. Mais tout cela est manipulé. Jusqu’à la robe mise au marié.

Du grand art – et l’on passe une ou deux captivantes soirées !

Pierre Lemaitre, Robe de marié, 2009, Livre de poche 2020, 314 pages, €7.70 e-book Kindle €6.99

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Mary Higgings Clark, La clinique du docteur H

La romancière adore utiliser l’angoisse de son milieu et de son temps en situant ses personnages et ses intrigues dans le réel social. Ce pourquoi elle est lue par son public : les femmes mûres de la classe moyenne aisée. Mais elle donne à l’étranger une vision de l’Amérique précieuse, de ses valeurs collectives, de son idéalisme naïf, de ses intérêts avides. C’est pourquoi j’aime ses romans policiers, même anciens, car ils racontent les Etats-Unis avant de raconter l’humain.

Dans celui-ci, nous sommes dans une banlieue chic de New York et une clinique par-dessus tout attire la clientèle : celle qui promet aux femmes en mal d’enfant d’avoir une grossesse et d’accoucher. Le docteur Edgar Highley est un spécialiste. Froid comme un petit glaçon, il est expert adulte en gynécologie et obstétrique. De nombreuses femmes qui ne pouvaient avoir d’enfant en ont eu un grâce à lui – pour leur bonheur. La clinique pratique aussi les avortements, même si le docteur les réprouve.

Katie DeMaio est procureur adjoint de son comté. Récemment devenue veuve par le décès par cancer de son juge de mari, elle est sujette à des saignements en-dehors des règles et doit se faire soigner. Malencontreusement, elle dérape sur le verglas après avoir gagné un procès et se retrouve à la clinique du docteur H. Bien que seulement contusionnée, elle est gardée pour la nuit et, par le store relevé de sa chambre, aperçoit en fin de soirée une personne transportant un gros paquet vers un coffre d’automobile. Un coup de vent soulève la couverture : c’est un visage. Un cadavre sur le parking ? Katie croit avoir rêvé mais…

Lorsqu’elle est appelée par la police pour un décès le lendemain, elle reconnait le visage de la morte : le même que celui du parking. Elle est dès lors persuadée que le suicide a été mis en scène et qu’il s’agit bien d’un meurtre.

L’intérêt du livre est que le lecteur sait tout de suite qui est le coupable ; ce qui fait le sel de l’intrigue est donc non pas l’assassin mais la façon dont il peut s’en tirer ou non. Précis, méticuleux, scientifique, le meurtrier agit non par lucre mais pour la recherche. Sauf qu’il transgresse la loi et que ce qu’il expérimente est illégal. Cela doit donc rester secret – et les meurtres s’enchaînent. Car il y a toujours quelqu’un de plus qui a vu, entendu ou qui sait : une patiente, une employée de l’accueil, un ancien médecin… Jusqu’à Katie qui a parlé de sa vision du parking et qui doit subir un curetage dans la clinique du docteur H. pour arrêter ses saignements.

Katie que courtise Richard, le médecin légiste, qui voudrait bien la remarier et faire une ribambelle de petits avec elle, sur l’exemple de la sœur Molly qui a six enfants (comme la romancière). Car tout tourne autour des enfants et du désir d’enfant dans ce roman orienté femmes américaine dans la trentaine en ce début de décennie 1980. Celles qui désespèrent d’en avoir et celles qui en ont, celles qui croient au miracle avec le docteur H. et celles qui se méfient et l’attaquent même en justice.

Peut-on se prendre pour Dieu ? Jouer à l’apprenti sorcier ? Penser que l’on est tout-puissant face à la loi et aux hommes ?

Chapitre après chapitre, l’intrigue se noue et se complique avant un final haletant où Katie joue tout simplement sa vie.

Mary Higgings Clark, La clinique du docteur H (The Cradle will Fall), 1980, Livre de poche 1982, 311 pages, €8.20 e-book Kindle €7.49

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Patricia Cornwell, L’île des chiens

Pat Cornwell avait habitué ses lecteurs à des thrillers sérieux, avec crimes sordides de psychopathes et professionnels légistes et enquêteurs prêts à les arrêter. Cette fois-ci, elle se lance dans le délire de la satire, ce qui peut dérouter, voire rebuter. Son roman reste un « thriller » avec psychopathes et enquêteurs, mais sur le mode bouffon. Oh, il ne s’agit pas « d’humour » comme le dit l’illettrée critique de Elle citée en quatrième de couverture ! Il s’agit de l’ironie en gros sabots américaine, un brin lourde et basique comme la cuisine là-bas : du comique trooper. Jugez-en.

Un gros laid sale se fait appeler Major Trader (parce que major est un titre plus élevé que capitaine dans la marine à voile américaine). Il est secrétaire particulier d’un gouverneur d’Etat miraud et à courte vue intellectuelle appelé Bedford Crimm IV, au prénom de camionnette et au nom de criminel. Lequel est flanqué d’une épouse collectionneuse compulsive obsédée de « trépieds », dont on devine à la fin qu’il s’agit de dessous de plat (la traduction laisse souvent à désirer !) et de trois filles aussi grosses que moches et bêtes. Sauf la dernière, Regina (la reine !) qui est aussi lesbienne parce qu’elle ne s’aime pas. Il faut dire qu’elle est égoïste et centrée sur ses petits problèmes, véritable hérisson bardé de piques à l’égard de tous les autres ; le monde entier lui en veut.

Trader est un pervers manipulateur qui offre au gouverneur des chocolats et des cookies bourrés de laxatif, ce qui fait se gondoler et exploser le gros ponte – et laisse le secrétaire gouverner à sa place. Trader est aussi l’inspirateur et le maître secret des « pirates » de la route, une bande de jeunes cons camés et déjantés dont Smoke est le chef apparent, torse nu tatoué et sans cesse bourré, mais Unique la fille sadique qui règle au cutter ses haines pour tout le monde. Il y a « un nazi » en elle, c’est vous dire le niveau ! Trader a fait enlever par Smoke le petit chien de la chef de la police de l’Etat, une certaine Judy Hammer, laquelle entretient un « stagiaire » chargé d’une opération de communication secrète sous le nom d’Officier Vérité. Cet Andy Brazil est un mâle de braise blond, athlétique et intelligent, en bref une caricature en bien de ce que sont les autres en mal.

Tout ce petit monde va se manifester selon ses instincts – à l’américaine – et le bien va triompher à la fin. Le délire ne serait pas complet si n’était convoquée l’histoire américaine, le débarquement en 1607 sur l’île des Chiens sur les côtes de Virginie des premiers colons venus d’Angleterre. Massacrés par les Indiens parce qu’ils voulaient les dominer, le reste du petit groupe s’est installé sur l’île de Tanger avant de commencer une carrière de pirates au XVIIe siècle. Aujourd’hui, les Tangériens sont farouchement indépendants et veulent qu’on leur fiche la paix ; ils pêchent le crabe et n’acceptent les touristes que lorsqu’ils viennent acheter quelque chose. Ils ont une curieuse façon régionale de parler qui dit « Nan » pour signifier oui et tournent leurs phrases à l’envers. Cornwell se moque de ce provincialisme. Seul Fonny Boy, un blondasse de 14 ans qui rêve au trésor des pirates coulé au fond de la baie, trouve quelque grâce à ses yeux. Lorsqu’un dentiste qui exploite la crédulité des îliens et refait toutes les dents pour frauder les mutuelles est pris en otage, c’est Fonny Boy, dont les élastiques d’appareil dentaire sautent tout le temps, qui est chargé de le garder.

Je ne vous raconte pas tout ce qui se passe dans ces quelques 550 pages denses, mais c’est assez prenant. Le texte n’est pas fin mais finit par amuser – à condition d’oublier la Patricia Cornwell que vous avez déjà lue. L’histoire est invraisemblable mais dans le ton du feuilleton à rebondissements. Le docteur Kay Scarpetta apparaît dans un chapitre comme experte en médecine légale mais elle n’est pas le personnage principal – qui reste l’improbable beau Brazil.

Patricia Cornwell, L’île des chiens (Isle of Dogs), 2001, Livre de poche 2013, 554 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

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Pierre Lemaitre, Alex

Attention, roman policier ! Car Lemaitre n’écrit pas seulement des romans classiques, dans le style du roman feuilleton comme Les enfants du désastre. Son commandant (jadis commissaire) Verhoeven est un marginal comme Fred Vargas en a créé un avec Adamsberg ; son adjoint Louis est un riche qui s’ennuie et joue le lieutenant (jadis inspecteur) comme Elisabeth George en a créé un avec Lynley. Ces deux auteurs de polars ne sont pas cités dans les « remerciements » obligatoires désormais à la fin de tout livre, à la mode yankee.

Attention, Alex est une femme ! Avec un prénom mâle mais victime puis tueuse avant de réintégrer son rôle de victime in fine. Drôle de prénom pour une fille qui serait née dans les années 1980.

Une fois ces réserves faites, vous pouvez lire ce roman policier sans en attendre du classique. Tout commence par un enlèvement, en plein Paris, d’une jeune femme par un homme costaud en camionnette. La police patauge car, comme d’habitude, les témoins sont nuls, ignares ou peureux – ils ont vu, mais de loin et sans bien observer, pris par « l’émotion », et n’ont rien retenus ; ils « croient » avoir senti une camionnette style artisan, mais sans inscriptions dessus ; de quelle marque ? bah, genre courant quoi.

Le romancier alterne les chapitres police et les chapitres victime, c’est assez osé. Car le lecteur se prend de sympathie pour l’une comme pour les autres – jusqu’au clash de la seconde partie où, renversement de situation, la police loge le ravisseur mais il lui échappe en se jetant d’un pont ; puis loge l’endroit où est détenue la victime mais le trouve vide. La fille s’est échappée toute seule de sa cage et des rats.

Commence alors la fouille du passé. Ravisseur et victime sont liés. Le premier a perdu son fils un brin idiot mais tombé dans les filets du sexe ; la fille l’a enlevé à son père et il a disparu. Quand la police le retrouve, il est mort, planqué dans un réservoir écolo de récupération d’eau de pluie (tout se recycle chez les écolos). Curieusement, il a été frappé par un objet contondant (comme on dit toujours dans les polars) puis gorgé d’acide sulfurique de batterie de voiture (là, c’est moins courant). Pourquoi ? Le lecteur le saura, mais à la fin seulement (sinon, où serait le suspense ?). La police découvre d’autres meurtres sur le même modèle et l’ex-victime, dont les chapitres alternent toujours avec ceux des flics, se délecte à en concocter de nouveau. Comme si elle suivait son instinct, allant un jour à Toulouse, un autre à Reims, un autre dans le 93. Quel est le schéma récurrent ?

La troisième partie verra le déclin et la chute de l’empire victime. Fillette laide et plate, adolescente moche et grosse, elle s’est épanouie très tard et désormais se déguise avec changement de prénom et perruques ; elle allume. Mais elle suit un itinéraire précis, volontaire. Elle brouille les pistes. Alex se venge – et comment ! Au moment où le lecteur est assez écœuré de la femelle, qui a trucidé une sixième victime qui paraissait bon père et bon époux et plutôt gentil, pas macho du tout, on saute dans le victimaire renouvelé. La police progresse, malgré le jeune juge content de lui qui se croit supérieur ; l’étau se resserre sur le passé et le pourquoi.

Survient la fin, préparée par la victime ; elle termine en beauté… Le dernier impliqué sera son grand frère, qui a toujours été « très proche » de sa petite sœur, surtout depuis qu’elle a 9 ans. Lemaitre joue en maître sur les fantasmes et les hantises sordides de la société contemporaine. Il les met en scène et la victime que l’on plaint d’être aux mains d’un ravisseur brutal et macho devient celle que l’on hait de tuer sans raison et comme à plaisir, avant que l’on finisse par compatir avec elle pour l’existence qu’elle a eue.

Difficile d’en dire plus sans déflorer le sujet. Alex n’est pas celle qu’on croit, mais pas plus celle qu’on imagine. Le roman est assez bien fait même s’il est écrit direct, peu littéraire malgré le pedigree de l’auteur, et qu’il comporte peu d’action. La psychologie des personnages reste basique – accessible au plus grand nombre (qui apprécie, d’après les « commentaires »). Mais le divisionnaire, le juge, Verhoeven, Louis ou Armand sont des caricatures. Le dernier est l’avare au carré de l’équipe policière… dont l’avarice se retourne à la fin sur un geste inattendu (semble-t-il).

Pierre Lemaitre, Alex – La trilogie Verhoeven 2, Livre de poche 2021, 399 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

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Harlan Coben, Disparu à jamais

Un bon Coben hors de la série Bolito. Le lecteur y retrouve les thèmes favoris de l’auteur : les frères, le père, les amis bad boys, la violence, le sordide de banlieue new-yorkais, le milieu juif, les amours en pointillés, les enfants de hasard.

Deux frères s’aimaient d’amour tendre ; le plus âgé, il y a 11 ans, a piqué la copine du second, qui avait rompu. On l’a retrouvée violée et étranglée dans sa cave et l’amant envolé. Will est certain que son grand frère Ken n’a pas pu faire ça mais les flics comme les voisins sont convaincus que si. Obstinés dans le déni comme dans la bêtise, les parents restent dans le quartier, maudits et honnis ; la mère en meurt d’un cancer. Seule la sœur Mélissa fuit très loin, se marie et fonde sa propre famille. Ken est en cavale, très loin si l’on en croit les rumeurs, ou mort selon d’autres. Sa mère sur son lit de mort apprend qu’il est vivant et le dit à Will, désemparé. Ken copinait avec le Spectre et McGuane depuis l’école primaire ; le second a fini tueur de l’armée et le troisième parrain de la mafia. Ken a trempé dans le développement d’un réseau de drogue dans les universités avant le drame.

Will, trouillard et ayant toujours eu horreur de la violence, était protégé par son frère. Il est désormais avec Sheila, ancienne pute, bientôt fiancé tant ils sont bien ensemble. Ils travaillent tous deux à Covenant House, une association de sauvetage des gamins en perdition, fugueurs, drogués et jeunes putes – à New York il y a de quoi faire.

Et puis Sheila disparaît un matin en laissant un simple mot : je t’aime pour toujours.

Will se confie à Carrex, un ancien punk nazi qui a modifié son tatouage au front en prolongeant chaque barre de la croix gammée pour en faire une suite de quatre carrés. Il enseigne le yoga et, une star l’ayant un jour découvert, a fait fortune dans la méditation. Il est en couple avec une Noire qui attend de lui un enfant… qu’il n’est pas sûr de vouloir car il ne sera pas clair. Pas si simple qu’on croit le mélange, on confond tout et on ne sait plus où l’on en est. En témoignent ces prisons où les prévenus parlent toutes les langues, sans se comprendre, ni savoir ce qu’ils font là car, dans la culture de chacun, le bien et le mal n’est pas aussi distinct que dans la pure loi blanche anglo-saxonne américaine.

Malgré la langue vulgaire, les dialogues qui noircissent des pages, le milieu sordide dans lequel l’action se passe, les faux papiers et les faux nez, plus l’ultraviolence de mise pour impressionner le gogo, ce thriller est bon. Il monte la sauce progressivement, faisant mousser le mystère tout en découpant l’action à merveille. Vous saurez tout à la fin, non sans plusieurs coups de théâtre, ce qui est fameux.

On ne relit pas Coben, mais on le lit parfois avec plaisir.

Harlan Coben, Disparu à jamais (Gone for Good), 2002, Pocket thriller 2013, 467 pages, €8.40 e-book Kindle €13.99

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Patricia MacDonald, Expiation

Expiation, « la non pardonnée » en américain, fait partie de ses romans policiers littéraires qui existaient avant Internet et la mode des séries télévisées. La différence est qu’ils étaient rédigés en belle langue et que la psychologie était fouillée, au lieu que les séries numériques sont composées de caractères standards et dans un langage familier sinon argotique. Patricia McDonald écrit bien et ses intrigues sont pensées.

Une jeune femme sortant de prison est engagée dans un journal local sur une île de la côte de Nouvelle-Angleterre, au nord des États-Unis. Elle est innocente du crime pour lequel elle a été condamnée durant 12 ans, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Elle se méfie donc de tous et de chacun, se voyant coupable a priori dès que quelque chose survient. Elle est donc maladroite, timide et angoissée dans son nouveau poste. Elle apparaît même niaise à certains moments, hystérique à d’autres – mais c’était l’époque et l’image que le monde renvoyait aux femmes. Pat MacDo résiste et son héroïne réussit assez bien ses épreuves.

Le plus étrange est que le directeur qui l’a engagée n’est pas au journal lorsqu’elle arrive, malgré la lettre qu’il lui a envoyée, et que nul ne sait quand il va rentrer. Maggie s’installe donc tant bien que mal dans une maison louée à l’année que ses propriétaires n’occupent que deux mois par an, et est chargé du classement des photos et articles au journal plutôt que d’écrire des articles. Elle a immédiatement pour rivale professionnelle Gracie, qui occupe le même poste de secrétaire de rédaction, et pour rivale amoureuse Evy, une jeune fille de 18 ans qui aimerait bien que les bras musclés et bronzés de Jessie, le rédacteur en chef, la protège amoureusement plutôt que la nouvelle.

Ce sont ces rivalités entre femmes qui vont précipiter le drame – dont le lecteur perçoit assez vite qu’il est plus complexe qu’en apparence. Evy invite Maggie à la kermesse de l’île où elle tient un stand de pâtisseries. Mais deux sales gosses que Maggie avait vus en train de torturer une tortue à son arrivée sur le quai se retrouvent la bouche en sang, la part de tarte qu’ils ont mangée étant garnie de verre pilé. Ce serait la faute de Maggie. L’île entière lui en veut, on ne touche pas aux enfants. Maggie sait qu’elle n’y est pour rien et soupçonne Evy, bien que Jessie minimise l’incident et la croit paranoïaque. Il va cependant déchanter…

Un soir, il disparaît et personne ne sait où il est passé. Sa barque est retrouvée vide et l’île croit qu’il s’est noyé, organisant même son enterrement après la tempête. Maggie veut quitter son poste et retourner sur le continent pour se fondre à nouveau dans la foule, mais Evy l’en n’empêche par un chantage affectif au souvenir de Jessie et Maggie se laisse faire, effondrée, alors qu’elle aurait dû se méfier.

Pendant ce temps-là Owen, le photographe du journal, croit se souvenir d’avoir déjà vu Maggie mais il ne se souvient plus ni où ni quand. Lorsqu’il le trouve, lors d’un court séjour à New York convoqué pour un entretien qui n’existe pas, il est presque trop tard. Le passé est en train de rattraper Maggie comme Evy, et tous les proches sont pris dans l’engrenage.

Il y a du suspense, une montée en puissance de la peur, et le dénouement est terrible. Mais il ne faut pas en dire plus pour laisser au lecteur le plaisir de l’aventure. Un téléfilm en a été tiré dont je ne me souviens plus du titre mais mieux vaut le livre, il offre plus de place à l’imagination, surtout si vous êtes en voyage sur une côte inhospitalière, enfermé le soir dans votre chambre alors que la tempête bat au-dehors…

Patricia MacDonald, Expiation (The Unforgiven), 1981, Livre de poche 1998, 320 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

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Caldwell et Thomason, La Règle de quatre

Il y a quinze ans, la mode était aux énigmes et aux jeux de rôle. Dan Brown dans le Da Vinci Code en a été l’expert, transformant le genre en thriller Hollywood, mais Umberto Eco avec Le nom de la rose en avait été l’instigateur en situant ce même genre dans les ténèbres obscurantistes du Moyen-Âge. Nos deux auteurs américains, amis depuis l’âge de 8 ans et diplômés l’un de Princeton et l’autre de Harvard, situent l’énigme en université américaine, avec des références à Francis Scott Fitzgerald – formé à Princeton mais pris par la poésie au point d’en sortir non diplômé. Comme Paul, l’un des personnages de La règle de quatre.

Nous sommes plongés dans l’ambiance de Princeton pendant le week-end du Vendredi-saint 1999. Tom, Paul, Charlie et Gil sont quatre, comme Les Trois mousquetaires. Ils sont amis, colocataires et vont terminer leur année. Tout commence par un jeu de chasse dans les sous-sols de la chaufferie d’un bâtiment, deux équipes vite traquées par les proctors, les gardiens policiers du campus. Les quatre émergent par un boyau dans la cour où défilent les « Jeux olympiques nus », les deuxièmes années qui dansent à poil pour la seule fois de leur vie, survivance d’une tradition masculine. Ces JO nus vont d’ailleurs être interdits dès l’année suivante dans la vraie vie, le moralisme religieux puritain défendant de tels « débordements » de sensualité qui marquent la jeunesse. Car cette période devient honnie à mesure que les boomers au pouvoir vieillissent. Les libertaires de 68 sont les plus moralistes et les plus fachos dès qu’ils atteignent 50 ans (exemple la Springora).

Paul tente de résoudre l’énigme de l’Hypnerotomachia Poliphili – en français Le songe de Poliphile – imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, soit un demi-millénaire auparavant tout juste. Il a inspiré l’art des jardins à la fin de la Renaissance puis Rabelais et jusqu’au psychologue Carl Gustav Jung. Son auteur aurait été le mystérieux Francisco Colonna, noble romain de la Renaissance et seigneur de Palestrina ; il aurait mis ses relations et sa fortune au service des œuvres d’art que le moine puritain Savonarole poussait la foule à brûler en place publique à Florence. Il aurait ainsi préservé dans une crypte cachée nombre de manuscrits, de peintures et de sculptures héritées de l’antique. Tout le livre, écrit en cinq langues, latin, italien, hébreu, arabe et grec (avec quelques faux hiéroglyphes égyptiens en sus et 172 gravures sur bois), est un message codé suivant la règle de quatre. Celle-ci stipule de choisir une lettre pour commencer (à deviner) puis de poursuivre le décryptage en prenant la lettre qui se situe quatre colonnes à droite, puis deux colonnes en haut, enfin deux lignes à gauche – et ainsi de suite. Des gravures érotico-sadiques montrent un gamin nu fouettant deux femmes à poil avant de les décapiter puis de donner leurs restes aux fauves. Et ce n’est pas Cupidon… Qui est-ce ?

Paul reprend les travaux du père de Tom, qui s’est tué en voiture avec son fils à bord lorsqu’il avait 15 ans. Tom ne s’en est jamais vraiment remis, une jambe abîmée et l’âme meurtrie par l’obsession de son père qui l’a empêché de vivre et a bousillé son couple comme sa famille. S’il aide Paul, qui a besoin de l’esprit des autres pour résoudre les énigmes, Tom est amoureux de Katie et ne veut pas que sa relation en souffre. Pour son malheur, chaque étape réussie de Paul le fait retomber dans la fièvre de la découverte et il néglige Katie qui, pourtant, l’attend, aidée de Gil.

Ce dernier, beau play-boy charmeur fils de trader newyorkais, est président de l’Ivy club à l’université et aide ses protégés. Il est flanqué de Charlie, grand Noir athlétique qui fait ambulancier avant de se lancer en médecine. Paul, orphelin, ne sait pas que son professeur Bill Stein et son directeur de thèse Vincent Taft conspirent pour s’approprier ses travaux – et découvrir le contenu fabuleux de la crypte scellée dont parle Colonna. L’endroit secret où il a rassemblé les trésors sauvés des griffes de l’obscurantiste Savonarole, écolo précurseur qui veut jeter la science au profit de la foi. Richard Curry, le mentor de Paul, les tue au long de l’ouvrage, ponctuant d’une note policière ce roman d’énigme.

Un brin bavard et lent à démarrer, ce thriller universitaire écrit à deux nous fait découvrir la vie quotidienne d’une école supérieure privée américaine de prestige, où les relations sociales comptent plus que le savoir transmis malgré les six millions de livres en bibliothèque et les 92 000 œuvres d’art. 65 prix Nobel et 3 présidents américains en sont sortis depuis sa création en 1746… ainsi qu’un acteur de Superman.

Princeton célèbre l’humanisme, symbole de la Renaissance, et s’oppose au puritanisme, incarné par Savonarole hier et par les sectes chrétiennes, islamiques et écolos aujourd’hui. Le nouveau millénaire, qui commence avec le XXIe siècle, choisira-t-il les forces de vie ou celles de mort ? Paul explique : « Savonarole fustige le carnaval. (…) Il clame qu’une force plus puissante que les autres contribue à la corruption de la ville. Cette force enseigne aux hommes que l’autorité païenne peut prendre le pas sur la Bible, qu’on peut vénérer la sagesse et la beauté dans ses manifestations les plus impies. Elle pousse les hommes à croire que la vie se résume à une quête du savoir et du bonheur terrestre, ce qui les détourne de la seule chose qui compte vraiment : le salut. Cette force, c’est l’humanisme » p.282. Les religions, ces cancers de l’âme humaine, détruisent la curiosité et l’initiative, incitant à croire plutôt qu’à chercher, à subir plutôt qu’à se libérer et à obéir plutôt qu’à exercer sa responsabilité.

C’est peut-être au fond le message de ce livre.

Ian Caldwell et Dustin Thomason, La Règle de quatre (The Rule of Four), 2004, Livre de poche 2006, 448 pages, €8.74, occasions à partir de €0.90

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Ruth Rendell, Le lac des ténèbres

Ce qui est agréable avec Ruth Rendell est que le roman policier n’a besoin ni de policiers ni de bandits. S’il y a meurtre, c’est par méprise et sans le vouloir, comme une boule de billard à trois bandes tombe dans le trou. Le titre est tiré du Roi Lear de Shakespeare et la réplique est attribuée à Néron. L’auteur en fait une sorte de destin où les bonnes intentions finissent par paver un paradis qui n’est en fait qu’un enfer.

Martin Urban est le fils unique d’un couple de riches bourgeois, associé aux affaires financières de son père. C’est un garçon égal avant la trentaine, sans relief, dans l’aisance sans être riche, sans petite amie bien qu’il ait couché, sans véritable ami bien qu’il ait des relations. Un jour, en traversant un parc de Londres, il rencontre son ex-condisciple Tim. Ils étaient ensemble à la London School of Economics et, bien qu’ils n’aient pas lié amitié, se retrouvent avec plaisir. Tim est journaliste pour le Post à scandales. Il tire le diable par la queue mais joue régulièrement aux paris sportifs. Martin est intrigué et se laisse tenter par l’expérience.

Un jour il gagne 104 000 £, ce qui est une belle somme en 1980. De quoi acheter une dizaine d’appartements moyens par exemple. Il ne sait trop quoi faire de cette somme, nette d’impôts et tombée par hasard dans sa poche. Il a scrupules à en parler à Tim, on ne sait pourquoi, mais ce genre de réaction est l’essence de l’intrigue. Par culpabilité chrétienne, il décide d’utiliser la moitié de ce pactole pour faire du bien autour de lui. Il a entendu parler de gens nécessiteux qui aimeraient changer d’appartement ou voudraient faire opérer leur fils atteint d’une maladie grave. Le Royaume-Uni, en 1980, est déjà mélangé et le fils en question est indien. Pour les autres, il s’agit d’un vieillard, d’une pauvre schizophrène et d’un couple nécessiteux.

Mais il ne suffit pas de vouloir faire le bien pour le réaliser. Le diable se cache dans les détails et l’enfer est pavé des meilleures intentions du monde. L’un des vieillards, au reçu de l’offre par lettre, décède brutalement d’une crise cardiaque. La schizophrène est effrayée rien qu’à l’idée de quitter son minuscule appartement londonien même pour une maison plus spacieuse. Seuls les parents du garçon malade sont reconnaissants.

Quant à Tim, journaliste brutal doté d’une bonne mémoire, il attend que Martin lui fasse part de sa bonne fortune mais rien ne vient. Il l’invite à une soirée chez lui mais Martin décline. Mystère du tempérament anglais fait de pudeur trop bienséante et du camouflage désespéré de tout sentiment. Martin est vaguement amoureux de Tim mais celui-ci n’en saura rien. L’attitude naturelle eût consisté à parler du gain inattendu avec cet ami retrouvé et de lui offrir un pourcentage en cadeau pour l’avoir incité à jouer. Mais le naturel n’a rien d’anglais et c’est bien là ce qui va nouer le drame. Car il y a drame par détournement d’intentions.

Un matin, Martin reçoit un gros bouquet de chrysanthèmes jaunes apportés par une fleuriste blonde qui ressemble à un jeune garçon. Elle se prénomme Francesca et il en tombe immédiatement amoureux. Celle-ci se laisse faire, déclarant un mari violent et une petite fille de deux ans. Il va la sortir, coucher avec elle, la mettre dans un taxi parce qu’elle ne veut pas que son mari le voit. Lorsque d’aventure il la raccompagne en voiture dans un quartier périphérique, il a du mal à la voir entrer. Et il ne sait presque rien de sa vie.

Il la pousse à divorcer et à venir vivre avec lui, mais elle hésite, diffère. Il va jusqu’à acheter un appartement pour elle en attendant qu’elle puisse quitter son foyer. Mais, en fiscaliste qui veut le beurre et l’argent du beurre, il craint de payer une plus-value sur une résidence secondaire et met donc cet appartement au nom de Francesca. La remise des clés a lieu, le week-end passe, mais Francesca ne donne plus signe de vie. Qui est-elle vraiment ? Que lui est-il arrivé ? Que vient faire Tim dans cette aventure ? Quelles sont les meurtres mystérieux qui parsèment les journaux ? C’est sur tous ces ingrédients que joue l’auteur pour broder son intrigue en patchwork.

Le roman est écrit en phrases courtes et directes, sans description superflue mais avec un sens de la psychologie qui permet aux personnages d’exister.

Dommage que la « traduction » soit aussi mauvaise, multipliant les fautes de français comme il prétent, elle souffra, le Cypriote… D’ailleurs il n’est pas écrit traduction mais « texte français » de Marie-Louise Navarro.

Ruth Rendell, Le lac des ténèbres (The Lake of Darkness), 1980, Editions du Masque 2003, 121 pages, occasion €1.38

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Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden

Un beau jour parisien, le commissaire Damrémont découvre dans un trois-pièces haussmannien quatre corps à demi nus placés en rose des vents, morts. Le plus gros désigne le nord. Ça commence comme ça car nous sommes en polar. L’auteur s’y lance avec délices et y réussit assez bien.

Son originalité est que l’enquêteur n’est pas un flic (qui n’arrive qu’après coup), ni une journaliste (qui est présente mais nulle), mais un livreur de sushis d’origine iranienne qui veut devenir avocat au pénal – et a déjà raté deux fois son examen du barreau.

Mais reprenons au début. Trois amis sont conviés par un quatrième qui rentre du Canada où il s’est exilé sept ans. Il a fauté en fac étant étudiant et a dû mettre les voiles. Mais il s’est taillé une réputation (un brin surfaite) d’érudit sur Le voyage de Flaubert en Egypte, et il est convié à une conférence en Sorbonne. Il en profite pour renouer avec son club d’âmes damnées de la fac, l’un devenu prof de lettres en secondaire, l’autre auteur de docu-fictions, le troisième syndicaliste. Carl, Audric, Victor, Tony. Audric reçoit dans sa garçonnière bourrée de livres après divorce, « un homme seul malgré lui, avec une fêlure, un esprit foisonnant qui survit en transmettant ce qu’il a appris et en spéculant sur le reste ; un prof quoi ! » p.38.

Survient Léa, pièce rapportée venue pour rencontrer Victor l’auteur ; elle est journaliste – évidemment au Monde – « une fille de son temps, juge-t-il, moins encline à vivre le moment qu’à l’archiver » p.131. Mais Carl est en retard. Le lapin brûle, il était pourtant mitonné à la moutarde. Pourquoi ne pas avoir éteint le feu ou minuté la plaque ? Ces profs sont maladroits…

Pire, en allant aux toilettes, Léa se trompe de porte et pénètre dans la chambre bureau d’Audric. Elle y trouve Carl – étendu mort. De quoi ? Nul ne sait et Audric ne tarde pas à être accusé par les autres qui en savent long sur leur passé commun. De plus, Carl avait niqué aussi l’épouse d’Audric. De quoi imaginer la pire vengeance ! Mais pourquoi chez lui ? Et pourquoi au moment où il invitait ses amis ? Le coupable évident serait trop simple. Dès lors, qui l’a fait ?

Ne sachant comment se dépêtrer de cette situation, et se méfiant à raison de la police qui est expéditive pour désigner un coupable sans trop chercher, Audric séquestre les trois autres dans son appartement. Survient Sadegh, le livreur de sushis, commandés parce que le lapin a brûlé. Audric le connait un peu et l’enrôle aussitôt pour l’aider à faire la lumière.

Le jeune Sadegh, avocat raté, va résoudre l’énigme de la mort dans un bureau du fond de Carl Van Noorden, venu en avance pour finir de préparer sa conférence. Ce ne sera pas sans mal, ni sans rebondissements, mais la fin est assez bien amenée pour qu’on reste captivés. Les caractères sont bien typés et brossés par petites touches, suffisantes pour en faire le tour. Le style est enlevé, avec parfois des accélérations inédites. Un bon roman dans le genre policier d’un auteur incontestablement à suivre.

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden, 2021, éditions du Val, 213 pages, €12.00 e-book €3.99

Raphaël Passerin est aussi l’auteur de Prince de Galles, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Bérénice Paget editionsduval@yahoo.com

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Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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