Romans policiers

Maxime Chattam, Un(e) secte

Un thriller terrifiant qui se passe évidemment là où tout se passe : aux Etats-Unis. La colonisation française des esprits est un fait déconcertant qui fait mal augurer de l’avenir. A quand les « luttes décoloniales » des intellos franchouillards ? Chattam aime à faire peur en attisant les peurs intimes. Ici ce sont les insectes manipulés par une secte, qui n’est autre qu’un GAFAM de plus, une multinationale du numérique – évidemment yankee – dirigée par un juif au nom polonais comme certains autres GAFAM réels.

EneK est l’entreprise d’Edwin Kowalski, devenu milliardaire en dix ans dans le cloud et qui s’est diversifié en rachetant des entreprises de biotech. En injectant des milliards, toute recherche avance à grands pas, malgré les impasses et les limites techniques. D’autres milliards servent à acheter les politiciens, les juges, les flics, les autorités locales, pour qu’elles mettent la poussière sous le tapis lorsqu’il y en a. En bref, pas besoin du gros Q ânon pour voir qu’un Complot est aisé dès qu’on en a tout simplement les moyens.

Or Kowalski est un solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé. Il se venge. Adepte du Surhomme dans la version résumée wikipédé pour Américains ignares qui ne veulent pas se prendre la tête (donc très loin de la version de Nietzsche), il achète des meneurs pour recruter des hommes et des femmes de main pour son grand Dessein. Pas si intelligent que cela, même s’il se prend pour Dieu en mettant en œuvre le grand remplacement. Mais je ne peux vous en dire plus sans déflorer le sujet, ce qui serait dommage tant la sauce monte peu à peu, distillée savamment.

Tout commence par une énigme : une vieille femme qui lit beaucoup se fait bouffer de l’intérieur par araignée et scolopendre. L’histoire se poursuit par l’enquête d’un flic de Los Angeles sur un crime bizarre : un journaliste d’investigation dévoré jusqu’à l’os sans que ses vêtements soient dérangés. Elle se double d’une recherche dans l’intérêt des familles d’une détective privée de New York sur une jeune gothique suicidaire disparue. Les trois cas vont se rencontrer dans une campagne du Kansas où un camp de recherches en biotech, fermé de barbelés, montre une usine dont les cheminées crachent une grosse fumée noire. Le camp, les barbelés, la fumée… Chattam agite le mythe bien connu de l’Horreur, celui qui fait grimper aux rideaux la société, le point G des injures sur le net : le nazisme.

Car le solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé a beau avoir un nom juif, il est nazi ! CQFD. Bizarrement, il n’est pas pédophile alors que les deux vont de pair dans le mythe contemporain… Une erreur de casting dans la démago maximesque ? Ses SA sont des cloportes, une réduction bien connue de l’humain au bestial, sauf que les cloportes, myriapodes et autres arachnides sont ici bien réels et non pas des humains lobotomisés par la propagande. Les infects sont lobotomisés par les phéromones et obéissent à leurs dieux et maîtres pour faire disparaître sous leur venin et mandibules tous ceux qui en savent trop.

Le flic Atticus Gore au nom prédestiné, de la cité des anges, est homo et solitaire lui aussi, mais du côté du bien par la résilience de la musique métal dont il aime à s’assourdir. La détective Kat Kordell, de la grosse pomme, est célibataire et solitaire elle aussi, mais du côté du bien par la résilience de cet enfant que ses hormones désirent avant leur date de péremption. En bref, les deux vont se trouver… pour de nouvelles aventures ?

En attendant, les 550 pages sont bien troussées, captivantes, effrayantes. Et un post-scriptum indique que l’agence des projets de développement de l’armée américaine DARPA a financé dès 2007 des projets sur le contrôle à distance des insectes. Une guerre biologique en plus de la guerre bactériologique, de la guerre chimique et de la guerre atomique. La fiction pourrait donc être déjà en-deçà de la réalité.

Maxime Chattam, Un(e) secte, 2019, Pocket 2021, 550 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Le miroir se brisa de Guy Hamilton

Voici une version filmée et aménagée du roman policier d’Agatha Christie portant le même nom. Miss Marple (Angela Lansbury) séjourne en 1953 dans le bourg de son enfance, St Mary Mead où le châtelain loue son manoir de Gossington Hall à une équipe de cinéma d’Hollywood venue tourner l’histoire d’Elisabeth 1ère contre Marie Stuart. La fête traditionnelle du village se déroule sur les pelouses et dans les salons. C’est l’occasion d’une course en sac pour les gamins, d’un parcours du risque pour les jeunes scouts en uniforme et de commérages sans fin pour les provinciales du cru. Marple en profite pour se faire une entorse en tombant à cause d’un chien.

A l’intérieur, la belle et vieillissante Marina Gregg (Elizabeth Taylor) daigne se présenter au bon peuple, tout sourire figé sur son visage ; elle sort d’une dépression pour avoir eu un garçon mongolien à cause d’une rubéole attrapée durant sa grossesse. Heather Babcock (Maureen Bennett), jeune femme du village, entreprend l’actrice pour l’avoir rencontrée une première fois durant la guerre lorsqu’elle était venue chanter pour les GI. Heather se souvient qu’elle était malade mais s’était levée pour cette soirée exceptionnelle et, en fan obstinée, était parvenue à entrer dans les coulisses où elle avait obtenu un autographe de Marina ; elle l’avait même embrassée de joie. Pendant son discours un brin longuet, le visage de l’actrice se fige soudain et son regard fixe un point derrière l’épaule de la bavarde ; c’est pour elle comme si le temps s’était suspendu. Puis, à l’arrivée de sa rivale plus jeune et outrée, la Lola Brewster (Kim Novak) qui va jouer Elisabeth, flanquée de son producteur un brin vulgaire (Tony Curtis), elle se reprend. Puis propose que son mari réalisateur Jason Rudd (Rock Hudson) leur prépare des cocktails comme il sait si bien le faire.

Un peu plus tard, Heather est morte dans un fauteuil – empoisonnée. Scandale dans le Landerneau anglais. Qui l’a fait ? Pour quel mobile ? Avec quel poison ? L’inspecteur Dermot Craddock de Scotland Yard, « neveu préféré » de Miss Marple (Edward Fox), est chargé de l’enquête. Il va soupçonner tour à tour tout le monde, de la secrétaire de Marina et Jason (Geraldine Chaplin) à l’actrice rivale qui ne peut pas la blairer et au producteur un brin véreux, jusqu’au retournement final comme toujours improbable et bien pensé.

Malgré les rebondissements, l’intrigue compte moins que le duel des actrices dans cet opus filmé. Le casting est prestigieux mais éclipse l’action policière. En revanche, l’ambiance du petit village anglais avec ses cottages ouverts sur le jardin fleuri mais meublés confortable avec leurs profonds canapés devant la cheminée, les rumeurs et commérages, le médecin de campagne et les petits commerces, le ciné-club bricolé où le film se casse avant la fin, est bien rendu. Dans cet endroit paisible pour la retraite d’une vieille fille peuvent se passer de drôles de choses venues de l’autre côté de l’océan et du passé.

DVD Le miroir se brisa (The Mirror Crack’d), Guy Hamilton, 1980, avec Angela Lansbury, Geraldine Chaplin, Tony Curtis, Edward Fox, Rock Hudson, StudioCanal 2018, 1h05, €2.99 blu-ray €10.99

DVD coffret Agatha Christie : Le Miroir Se Brisa + Meurtre au Soleil + Mort sur Le Nil + Le Crime de l’Orient Express, StudioCanal 2020, 8h06, €19.99

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Meurtre au soleil de Guy Hamilton

Agatha Christie met Hercule Poirot en vacances sur une île de la côte adriatique – avant la Seconde guerre mondiale, ce pourquoi le pays est un « royaume » qui délivre l’ordre imaginaire de « Sainte Gudrune ». Convoqué comme expert par ma compagnie d’assurance La Troyenne à Londres, le gros belge (Peter Ustinov) a pour mission d’enquêter sur la demande d’assurer pour 100 000 $ un faux diamant par un milliardaire croisant en yacht.

Il s’avère que ce diamant avait été offert par le vieux riche (Colin Blakely) à une actrice de revue avide et nymphomane, qui l’a quitté pour le premier riche venu trois semaines après son cadeau. En emportant le diamant, comme de bien entendu. Sommé de le rendre, elle a livré un faux. Poirot veut en savoir plus et s’invite dans l’hôtel chic de la côte adriatique tenu par une Américaine ex-girl de revue elle aussi (Maggie Smith), qui a très bien connu l’autre. La croqueuse de diamants Arlena (Diana Rigg) doit y séjourner avec son nouveau riche mari Kenneth (Denis Quilley) et la fille adolescente de ce dernier, Linda (Emily Hone).

Mais elle ne manque pas de flirter avec le beau jeune homme du groupe, sportif et souvent en slip pour exhiber son anatomie (Nicholas Clay). Toutes les femmes (mûres) l’admirent et il délaisse ostensiblement sa jeune épouse Christine (Jane Birkin), d’autant que son teint blanc ne lui permet pas de s’exposer au soleil. Lui nu, elle habillée de falbalas excentriques forment un étrange couple destiné à éclater aux yeux du monde, dont les oreilles retentissent de leurs engueulades vespérales.

Dans ce huis-clos, le spectateur s’aperçoit très vite que la star Arlena a donné à chacun un mobile pour la faire disparaître – ce qui ne manque pas d’arriver tant, chez Agatha Christie, le destin s’écrit comme un karma : nos actions conduisent à notre perte (ou à nos succès). Jusqu’à cet homo suceur de ragots Rex (Roddy McDowall) au foulard couleurs du drapeau américain qui écrit une biographie d’Arlena qu’elle refuse d’autoriser. Un jour elle se prélasse à pois dans la barque du beau Patrick, le lendemain elle fait pousser par le gros Poirot en peignoir de grand mamamouchi un pédalo pour gagner une crique en solitaire où elle s’allonge pour griller sur la plage en attendant Apollon. Qui ne tarde pas arriver en canot automobile avec Myriam la vieille épouse du producteur de revues (Sylvia Miles). Là, il s’avance sur l’arena vers Arlena. En soulevant son chapeau chinois extravagant, comme tout ce qu’elle porte, il aperçoit les yeux vitreux, le visage fixe, le souffle éteint. L’actrice a été étranglée ! Patrick demande à son accompagnatrice de rentrer seule à l’hôtel et de prévenir les secours.

La patronne de l’hôtel, connaissant les travaux d’Hercule lui demande de jouer les détectives afin d’épargner la réputation de son affaire et d’éviter à la police locale, peu compétente selon les normes de l’empire britannique à l’apogée de sa puissance, d’ennuyer tout le monde. Poirot se met en quatre pour trouver qui l’a fait. Or chacun a un alibi solide…

Comme d’habitude, retournement de situation in extremis lorsque « les petites cellules grises » reconstituent le puzzle machiavélique du mobile conduisant au meurtre et démontent la mise en scène préparatoire. La pipe, en hommage à Sherlock, joue un rôle inattendu. Dans de jolis paysages de la côte dalmate et avec quelques moments d’humour d’une brochette d’acteurs célèbres habillés dantesque par Anthony Powell, vous vivrez des moments de vacances solaires en quête du (de la ou des) coupable(s). Seule la musique de Cole Porter est mixée plus fort que les dialogues, ce qui nuit parfois à l’écoute.

DVD Meurtre au soleil (Evil Under The Sun), Guy Hamilton, 1982, avec Peter Ustinov, Colin Blakely, Jane Birkin, Nicholas Clay, Maggie Smith, StudioCanal 2010, 1h56, €10.07 blu-ray €18.05

DVD Hercule Poirot-Coffret : Le Crime de l’Orient Express + Mort sur Le Nil + Meurtre au Soleil, StudioCanal 2011, 6h21, €68,57

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Le crime de l’Orient-Express de Sydney Lumet

Un grand film du début des années 1970 qui reprend un grand roman d’Agatha Christie qui utilise le grand fait-divers du kidnapping du bébé Lindbergh et se passe dans les années 1930 dans ce grand paquebot de luxe qu’est le train à vapeur Londres-Istanbul : l’Orient-Express. Avec une brochette de grands acteurs et actrices de ces années-là. En bref un « grand » moment de cinéma.

Unité d’action, unité de temps, unité de lieu, la tragédie se noue comme au théâtre et comme dans Mort sur le Nil de John Guillermin, tiré lui aussi d’un roman d’Agatha Christie. Le train spécial de la Compagnie internationale des Wagons-lits met deux jours et demi pour relier l’orient laïcisé d’Atatürk à la capitale de l’univers, Londres, via Paris, Lausanne, Milan, Venise, Belgrade et Sofia. Le pullman qui débarquera ses passagers à Calais pour l’Angleterre est art déco avec boiseries en teck et verrerie Lalique. La locomotive à vapeur a quelques difficultés en hiver, à cause de la neige ou du manque de combustible, tel en 1929 où il se retrouve bloqué par la neige en Thrace orientale à 130 km d’Istanbul dans le froid, entouré des hurlements des loups – ce qui va inspirer Agatha Christie et lui donner le temps de développer son intrigue.

Le grand Hercule Poirot (Albert Finney) est en effet de retour de Syrie et, visitant Istanbul, se voit rappelé à Londres par télégramme. Le moyen le plus rapide en 1935 de rentrer direct est le train et la rencontre heureuse du directeur de la ligne et ami Monsieur Blanchet (Martin Balsam) lui offre une occasion. Il est casé dans une couchette avant qu’un nouveau wagon ne soit ajouté à la première étape et qu’il obtienne ainsi une cabine. Le salon-restaurant est le moment de faire connaissance des passagers du pullman de première classe. Il regroupe douze personnes hautes en couleurs dont l’actrice américaine impérieuse Harriett (Lauren Bacall), la sombre princesse Dragomiroff (Wendy Hiller) flanquée de sa femme de chambre en dragon allemand Hildegarde (Rachel Roberts), le colonel viril retour des Indes Arbuthnot (Sean Connery), Greta la missionnaire coincée à l’accent abominable qui a trouvé Jésus entouré de bébés noirs alors qu’elle était « dans le gazon sur le jardin » (Ingrid Bergman), le joli couple hongrois Andrenyi (Vanessa Redgrave et Michael York), enfin le riche yankee Radchett amateur de poteries orientales qui se sent menacé de mort depuis quelque temps (Richard Widmark), flanqué d’Hector son secrétaire complexé fils à maman échappé de psychose (Anthony Perkins) et de son majordome Beddoes (John Gielgud). Sans compter le conducteur Pierre (Jean-Pierre Cassel), un vendeur de voitures au sourire métallique (Denis Quilley), un enquêteur Pinkerton (Colin Blakely) et le bon docteur Constantine (George Coulouris).

Durant la nuit agitée par des mouvements dans le couloir, des bruits dans les cabines et quelques allées et venues qui empêchent le maniaque Poirot de bien dormir, Ratchett est assassiné de douze coups de poignard. Il est découvert au matin par Beddoes qui lui apporte son remontant alcoolisé après lui avoir porté sa valériane pour dormir le soir précédent. Le directeur est embêté, consulte Poirot qu’il connait bien et, comme le train est arrêté en rase campagne par une coulée de neige, lui demande de faire toute la lumière pour éviter aux passagers d’être incommodés et retardés par la police yougoslave sur le territoire duquel le crime a été commis.

Hercule commence alors ses douze travaux en interrogeant un par un les douze protagonistes du lieu clos. Tout le ramène à une histoire vieille de cinq ans, l’enlèvement de la petite Daisy Armstrong aux Etats-Unis, retrouvée morte après rançon, ce qui a entraîné le suicide de son père, le décès en couche de sa mère devenue dépressive enceinte d’un bébé mort-né, enfin de la bonne accusée de négligence qui s’était suicidée – cinq morts pour rien ! Un homme reconnu coupable a été grillé sur la chaise électrique pour ce vol d’enfant suivi d’un meurtre abominable mais le commanditaire est resté introuvable, lesté des 200 000 $. Il s’avère très vite que Ratchett était cet homme. Dès lors, Poirot découvre que tous les passagers ont chacun un lien avec cette affaire.

S’agit-il du crime d’un étranger au train qui a profité de la neige pour s’enfuir ? Ou d’un crime collectif réalisé par douze jurés qui se sont instaurés vengeurs ? La première hypothèse est celle du vendeur de voitures, ex-chauffeur de maître, qui se méfie des mafiosos de la mafia dont Ratchett, selon ses dires, faisait partie. La seconde est celle des petites cellules grises du détective, mais qui comprend fort bien le pourquoi du crime. Il va donc laisser le directeur de la ligne et les passagers choisir ; la vérité n’est pas la morale et un détective n’est pas un juge. La veste supplémentaire de conducteur de train, trop grande pour Pierre, retrouvée avec un bouton manquant tombé devant le cadavre, ainsi que le poignard maculé du sang de la victime, sont des preuves suffisantes pour la police yougoslave.

Ce qui compte est moins de savoir qui est coupable que comment tout cela s’est passé. La découverte de la double vie de chacun des passagers fournit plusieurs moments d’anthologie où le talent d’acteur de Poirot et de ses interlocuteurs et trices atteint à l’excellence. La Dragomiroff et l’Arbuthnot sont exceptionnels, tout comme la Greta « attardée » et le Beddoes à l’ironie serve décapante. Ils sont servis par une Agatha Christie toujours en verve dans la caricature de ses contemporains en représentation.

Deux heures de charme qui mettent sur le grill les aristos et grands bourgeois dans un tchou-tchou qu’affectionne la reine du crime, reflet de la technique optimiste de son temps. Une époque où l’Amérique était vue comme brutale et avide de fric alors que l’Europe restait un havre de bon vivre et de justice. Moment d’équilibre miraculeux avant la prochaine guerre qui allait ruiner définitivement le continent.

DVD Le crime de l’Orient-Express (Murder on the Orient Express), Sydney Lumet, 1974, Albert Finney, Lauren Bacall, Vanessa Redgrave, Richard Widmark, Martin Balsam, Ingrid Bergman, StudioCanal 2008, 2h05, €10.83 blu-ray €12.99

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Maurice Daccord, Tantum ergo

« Donc seulement » (tantum ergo) vénérons ce sacrement… est extrait d’un hymne des vêpres Pange lingua de saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Il était chanté dans les pensionnats catholiques de jeunes filles, notamment chez les plus intégristes d’entre eux, les Trappistes. Maurice Daccord en fait l’accord musical et spirituel d’un polar noir où les crimes se succèdent. Que des femmes, toutes égorgées et éventrées, gravées au bistouri d’un tantum ergo sur le sein et leur croix enfilée dans le vagin.

Bien que ce roman policier commence poussif par des considérations généalogiques et générales (le travers français de remonter aux calendes grecques avant même d’évoquer les faits au présent), il prend peu à peu son rythme de croisière pour captiver le lecteur. Le complot est original pour un premier polar et l’on croit savoir qui est le coupable avant de déchanter, ce qui est le bonheur de lecture d’une intrigue. Mais un bon crime bien haletant en premier serait bien plus accrocheur qu’un épilage de gamin de plus en plus haut entre les cuisses de sa grande sœur.

Même si l’auteur hésite quant au style entre Fred Vargas et Frédéric Dard, il se lit aisément, les jeux de mot laids illustrant la réflexion intense des deux compères improbables : un commandant gendarme un brin balourd et un quasi retraité des assurances qui crée sa propre boite d’écoute en divorces. Le premier, dessalé, sait nager et le second, fort en alcool, vient de Rome.

Ils n’empêchent aucun des meurtres, ce qui est décevant, mais finissent par trouver le fin mot de l’énigme rien que pour eux, ce qui est éjouissant. Encore que certains mystères subsistent, ce qui est frustrant, mais le prix pour allécher le lecteur sur ce duo d’enquêteurs un peu particuliers qui vont – n’en doutons pas – poursuivre leurs activités détectives.  

Maurice Daccord, Tantum ergo – une enquête de Crevette et Baccardi, 2020, collection Noir L’Harmattan, 217 pages, €21.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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C.L. Grace, Le temps des poisons

Kathryn Swinbrooke, apothicaire à Canterbury, vient de se marier avec son diable d’Irlandais, commissaire du roi Edouard IV. Nous sommes à Walmer dans le comté de Kent en 1472. Louis XI de France, universelle Aragne, tisse sa toile pour enfermer l’Angleterre et récupérer Calais. Il protège Henri Tudor, descendant du roi assassiné par Edouard. Ses espions diplomates et rusés intriguent. Chacun se tend des pièges. C’est dans cette atmosphère qu’une négociation doit avoir lieu entre Lord Henry, fidèle du roi Edouard, et les envoyés de Louis XI.

Mais c’est à ce moment que, dans le village au bas du manoir, un forgeron et sa femme sont empoisonnés en plein jour. Il y aura encore d’autres meurtres. Est-ce lié à la négociation ? Qui est ce prêcheur tout vêtu de noir, arrivé à ce moment au village, qui fulmine contre les mécréants ? Qui est cette grand-mère, deux fois veuve, qui vit seule à l’orée de la forêt avec ses chats et qui n’a ni l’œil ni l’oreille dans sa poche ? Pourquoi ressurgit cette histoire de naufrageurs, pendus haut et court par Lord Henry sur ordre du roi ? Et ces trois malheureux partisans des Lancastre, massacrés par les villageois alors qu’ils demandaient asile ?

Nous sommes dans un festival des poisons, dans un nœud d’intrigues, plus digne d’une cour italienne Renaissance que d’un village côtier de l’Angleterre médiévale. Superstitions, haines, démons, font la sarabande dans les esprits et les demeures. Kathryn, logicienne aristotélicienne, et Murtagh, militaire droit et fonceur, vont se mettre en quatre pour comprendre et offrir au jugement.

La fin n’est pas celle qu’on croit, ce qui est le meilleur compliment qu’on puisse faire à tout roman policier. Les personnages sont attachants, du tabellion avide à la jouvencelle échauffée, de la vieille impotente acariâtre au gamin orphelin, du diplomate trop subtil au sergent vaniteux de son tout petit pouvoir. Le décor médiéval et villageois en est presque écolo. Mais vivre proche de la nature n’a jamais rendu heureux en soi : les instincts et les passions supplantent trop souvent la raison dans ces animaux sociaux que sont les humains.

C.L. Grace (Paul Doherty), Le temps des poisons (A Feast of Poisons), 2004, 10-18 2008, 309 pages, occasion 3.38€

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C.L. Grace, Le Lacrima Christi

C.L. Grace est l’un des pseudonymes de l’universitaire anglais d’histoire médiévale Paul Doherty. Il est le père d’Hugh Corbett enquêteur du roi, de frère Athelstan, de Nicholas Segalla, d’un détective d’Alexandre le Grand et de Katryn Swinbrooke, apothicaire à Cantorbéry. A la manière de Chaucer, Grace-Doherty écrit ses ‘Tales of Canterbury’. ‘Le Lacrima Christi’ en est le sixième.

Nous sommes vers 1472, la ville de Constantinople est tombée aux mains des Turcs en 1453 et Edouard d’York est devenu roi après avoir battu les Lancastre et fait tuer le faible roi Henri VI. Le Lacrima Christi – larme du Christ – est un rubis gros comme un œuf de pigeon ramené de Constantinople en ruines par un guerrier anglais de la garde varègue. Il serait, croit-on, le sang de Jésus tourmenté durant la Passion et figé en pierre précieuse. Son donateur, sir Walter, l’a prêté au couvent franciscain pour l’afflux des pèlerins. Mais ne voilà-t-il pas que le Joyau bien gardé derrière de solides portes en chêne que seules deux clés ouvrent disparaît ? Quant à sir Walter, il est décapité en pleine pénitence dans le labyrinthe feuillu dans lequel il aime à se retirer ?

Colum Murtagh, Irlandais représentant du roi, et Katryn Swinbrooke, apothicaire amoureuse du premier, vont mener l’enquête. Il n’est pas rare, à cette époque, de voir les femmes occuper des fonctions actives dans la société. Elles sont probablement plus libres en 1400 qu’elles ne le seront en 1900. Katryn a une vie bien remplie, bien que n’ayant pas trente ans. Mariée à un soûlard qui la battait et qui est mort dans une rixe du temps, elle est gouvernée par la veuve Thomassina. Elle a recueilli la jeune servante Agnès, 14 ans, et l’enfant de troupe Wuf, 11 ans, dont le prénom évoque l’aboiement. Ce pourquoi le gamin avisé préfère se faire appeler Wulf, abréviation plus chrétienne des saints Wulphy ou Wulfran.

Colum est un soldat, Katryn un disciple d’Aristote. Le premier manie l’épée, la seconde la logique et les potions. Les deux se complètent donc admirablement pour faire la lumière sur les actes répréhensibles suscités par les passions humaines. Jalousie, vendetta, envie, goût des beaux atours, du prestige et de l’argent, les ressorts en sont toujours les mêmes. Les couvents abritent de gras moines, parfois revenus des choses terrestres et las des massacres du temps. La ville attire des filous qui n’hésitent jamais à couper les bourses ou à vendre de fausses reliques ou de ‘l’eau du Jourdain’ puisée dans la mare putride voisine. Les demeures seigneuriales recèlent tout un monde qui s’affaire et se jalouse, la beauté recelant souvent la haine et la prestance de bas instincts.

Comme toujours avec l’auteur, le lecteur sera soigneusement égaré durant les trois-quarts du livre avant que les derniers chapitres décisifs mettent place le puzzle de l’intrigue. Il faudra observer sans a priori, raisonner de mille façons, provoquer l’aveu bien souvent car les preuves sont maigres. Ce sixième roman de la série est l’un des meilleurs. Il fonctionne selon la méthode d’Agatha Christie, détaillant les personnages et présentant des situations impossibles avant d’éclairer le lecteur avec élégance. On ne s’ennuie jamais et, pour qui lit les volumes dans l’ordre, se déploie l’existence mouvementée de Katryn : va-t-elle enfin épouser Murtagh ?

C.L. Grace (Paul Doherty), Le Lacrima Christi (A Maze of Murders), 2003, 10-18 2005, 315 pages, occasion €4.84

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Dan Brown, Le symbole perdu

L’auteur célèbre du Da Vinci Code’ revient avec une énigme symbolique, l’attrait d’occultes maîtres du monde et l’outil très efficace du thriller. Chapitres courts, intrigue haletante, poursuites dans des lieux mythiques dont est révélée la face cachée, exploration des arcanes ésotériques ou des sciences avancées, tous les ingrédients sont là. Et ça marche. ‘Le symbole perdu’ est un roman : il raconte une histoire, la situe en décors connus mais renouvelés, il maintient l’attention jusqu’au bout.

Un roman n’est pas vrai, seulement vraisemblable. Ce qui est écrit n’est pas la réalité mais une fiction. C’est le jeu du marketing que de faire prendre des vessies pour des lanternes en jouant sur les mots. Formellement, il est vrai que « toutes les organisations et institutions citées dans ce roman existent réellement », comme dit l’en-tête du livre. Mais sous le titre il est bien écrit « roman » et non récit ou enquête historique. Affirmer qu’« en 1991, un document secret fut enfermé dans le coffre-fort du directeur de la CIA » ne fait que nous allécher sans rien affirmer de véridique. Pas plus que lorsqu’on dit que les gagnants ont tous été choisis parmi ceux qui ont tenté leurs chances… La franc-maçonnerie existe, la noétique existe, la Bible aussi, de même que Washington et son plan dessiné par L’Enfant.

Mais toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est que purement fortuite. Le roman fonctionne comme un jeu de pistes pour ados scouts, ce en quoi il rappelle aux cinquantenaires leur enfance bien loin d’Internet, de Twitter et des jeux vidéo – et même de la télé. Le romancier distille avec talent les informations cryptées qu’il révèle peu à peu, dans les codes antiques recensés sur Wikipédia (ainsi le code maçonnique). L’auteur se moque à plusieurs reprises des geeks naïfs, tenant de la théorie du complot, qui croient en un cercle restreint d’initiés (en général juifs, financiers, américains et maçons) maîtres du monde.

Ce roman est donc un bon « roman » comme l’artisan Brown sait en composer, selon Larousse, « une œuvre d’imagination, récit en prose d’aventures inventées ou transformées que l’auteur a combinées pour intéresser le lecteur. » Imagination, aventures, combinaisons, intérêt – le livre a tous les symptômes requis. Ce que je trouve dommage, en tant qu’Européen critique, est cependant cet hymne candide à l’Amérique phare du monde, pointe avancée de l’humanité, dont le rôle est d’éclairer l’avenir… Il agite tous les poncifs yankees : la Bible comme unique réceptacle de la sagesse des Anciens, le peuple élu de Dieu pour le révéler au monde entier, l’hymne à l’individualisme, la lutte incessante du bien et du mal, la beauté du diable, l’esbroufe hollywoodienne des accessoires de la CIA, la toute-puissance de la liberté informatique. Il écorne à peine le mythe américain par sa peinture d’une éducation pourrie par le fric malgré l’amour, par sa description d’une initiation spirituelle pourrie par le fric malgré les rites sociaux, par sa caricature du népotisme pourri par le fric malgré les institutions démocratiques.

Une fois le livre refermé, le lecteur a passé de bons moments. Son imaginaire s’est excité, son adrénaline est montée, il s’est attaché aux personnages – en bref, il a vécu une autre vie durant quelque temps. Mais, intellectuellement, il ne peut s’empêcher de se dire : « tout ça pour ça ? » Ces clés à rassembler, ces énigmes à décrypter, ces lieux à explorer, ces menaces et ces secrets, ils ne révèlent que… ça ? Car, au bout du livre, vous aurez les clés de l’énigme. Et vous la trouverez dérisoire.

Que cela ne vous empêche pas de passer quelques heures agréables à sa lecture. Goûter est d’un autre ordre que décortiquer les ressorts ; ils ne se confondent pas. Vous pouvez aimer sans être dupe. C’en est même meilleur car vous ne risquez pas d’être déçu !

Dan Brown, Le symbole perdu (The Lost Symbol), 2009, Livre de poche 2011, 736 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

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Nabil Mallat, Le secret d’Osiris

Thriller d’un Libanais de 38 ans qui a étudié aux Etats-Unis, ce roman a pour cadre l’Egypte d’aujourd’hui et pour perspective la naissance des grandes religions.

Un groupe d’archéologues français et égyptiens financés par un Américain, fouille « le puits d’Osiris », trois chambres souterraines sous le plateau de Gizeh. Dans la troisième chambre, 35 m sous terre, ils découvrent un simple sarcophage avec pour décor le seul symbole d’Osiris, « le premier des Occidentaux » et pharaon originel mythique de l’Egypte. La tombe serait celle de l’homme devenu dieu, 9500 ans avant. Dedans, un squelette… plus un mystérieux papyrus qui va faire l’objet de toutes les convoitises. Autour, des colonnes décorées de hiéroglyphes mais qui semblent plus récentes que le sarcophage. Ce décalage est un mystère, faisant surgir l’ombre d’une société secrète qui protégerait la relique dans les siècles.

L’auteur ne cache rien du nationalisme jaloux des Egyptiens modernes pour tout ce qui appartient à leur terre, même avant l’islam. Il décrit avec ironie les bisbilles entre hauts fonctionnaires chargés des antiquités qui veulent se faire valoir auprès du pouvoir. Il met en scène l’éviction sans conditions des étrangers, qu’ils soient fouilleurs spécialistes ou financeurs, dès lors que le retentissement international peut profiter à la vanité égyptienne. Maxime le Français, Stella et John les Américains, quitteront le site et le pays le soir même de leur découverte, une fois « les autorités » consultées. Ils ne sont plus autorisés à fouiller et doivent remettre leurs recherches. Trouver la tombe d’Osiris ne saurait être le fait de vils étrangers mécréants.

Sauf qu’un mystérieux national qui se fait nommer Seth, le frère mauvais d’Osiris, convoite les trouvailles pour on ne sait quelle raison et, la nuit qui suit la découverte, cherche à voler le papyrus. Mais le document a disparu et seuls les découvreurs l’ont vu.

Lorsqu’il ressurgit, aux Etats-Unis par un tour de passe-passe que je vous laisse découvrir pour le sel de l’aventure, il est écrit en langue déchiffrable, ce qui semble un paradoxe près de dix millénaires plus tard. L’Enseignement primordial serait le premier texte égyptien transcrit par Imhotep, l’architecte qui inventa les pyramides. Il décrit en grec ancien (!) écrit en hiéroglyphes (!) comment Osiris a dû quitter ses terres fertiles en raison du manque d’eau avant de trouver asile près du haut Nil. Quel est donc ce mystérieux pays vert qui existait en son temps ? Un expert de la NASA obtient des photos du Sahara reconstitué en fonction de la météo estimée à l’époque. D’après le texte, le site originel pourrait se situer sur son bord nubien, à Nabta Playa. Cet endroit aujourd’hui désertique aux frontières de l’Egypte laisse encore voir des mégalithes en forme d’observatoire astronomique, une tombe de vache et celle d’un enfant nubien de 3 ans. Rien d’autres.

Une mission américaine financée par le Congrès est envoyée sur place après un soft power appuyé auprès des politiciens égyptiens. La menace de Seth, qui a tué l’un des fonctionnaires égyptiens de l’archéologie, fait que c’est l’armée américaine qui va sécuriser le site. Car tous sont menacés. Ils détiennent ce que Seth veut : le papyrus. Il prouverait une théorie à laquelle il tient.

Le thriller se fait alors haletant car le fameux Seth n’est pas si loin qu’on croit, même si la police égyptienne se vante de l’avoir arrêté !

C’est un peu tiré par les cheveux avec beaucoup d’invraisemblances et de raccourcis, mais l’écriture est vive et l’ensemble mené tambour battant sur près de 300 pages. Le lecteur ne s’ennuie pas. Mais Zeus discourant comme un politicien yankee dans une suite du Critias de Platon, c’est un peu gros.

Nabil Mallat, Le secret d’Osiris, 2013, éditions de l’Archipel, 284 pages, occasion €26.79 e-book Kindle €12.99

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Franck Thilliez, Il était deux fois

Le scénariste de la série télé Alex Hugo nous incruste dans les montagnes de l’Arve pour un thriller glaçant qui allie viol sur mineure, enlèvement et dérives de l’art contemporain. Tout ce qui constitue la mode. C’est bien construit, haletant, suggestif – mais glauque.

Un lieutenant de gendarmerie enquête depuis douze ans sur la disparition de Julie, sa propre fille de 17 ans, dont n’a été retrouvé que le VTT posé contre un arbre sur un parking de montagne. Depuis 2008, aucune nouvelle, aucune trace.  Gabriel Moscato interroge le registre de l’hôtel de la Falaise près de la prison où sa fille a travaillé l’été et où elle a pu rencontrer son kidnappeur. Fatigué, il se couche dans la chambre 29… et se réveille en pleine nuit dans la chambre 7 par des chocs d’étourneaux venus percuter sa fenêtre. Il est désorienté, sort sur le parking de plain-pied, et il n’est pas le seul. L’aube pointe à peine.

La chambre n’est pas sa chambre ni les affaires les siennes. Ni même son nom, inscrit dans le registre de l’hôtel. Pire : il ne se trouve plus en 2008 mais en 2020 !

Il va lentement découvrir qu’il a subi une amnésie de douze ans à cause d’un choc dont il ne se souvient pas ; que le cadavre de femme tué par balle qui a motivé la terreur des oiseaux, aveugles la nuit, est celui de celle qui l’accompagnait et qu’il a baisée, son sperme est bien en évidence sur ses cuisses ; que son collègue Paul est devenu capitaine de gendarmerie et qu’il a épousé sa femme après que Gabriel eut divorcé huit ans auparavant parce qu’elle avait une liaison avec Paul ; qu’il a massacré la jambe de son copain à coup de batte de baseball. En bref, un réveil brutal : Moscato a perdu sa fille unique, a vu sa vie détruite, son couple brisé, sa carrière finie.

Il n’a alors de cesse que de reconstituer ce qui l’a amené à reprendre l’enquête dans ce trou perdu des montagnes qu’il a quitté douze ans auparavant. Les indices qu’il a collectés et dont il ne se souvient pas. A moins que… les documents déposés dans un coffre qu’il a fait poser dans le placard de la maison de retraite de sa mère à Lille ne lui livrent ce qui lui manque.

La traque se poursuit, un père ne renonce jamais. Il montera dans le nord, passera en Belgique, aura maille à partir avec la mafia russe, lira un auteur de roman policier particulièrement tordu, rencontrera un artiste de scènes torturées peintes avec du sang humain, cherchera un plasticien russe sadique, en bref des psychopathes qui se disent adeptes de l’art le plus pur – jusqu’à l’impasse ultime : « ces raclures de l’âme » selon Antonin Arthaud cité en épigraphe. Paul l’aidera car sa femme, qui est l’ancienne épouse de Gabriel, ne peut faire son deuil et que sa fille Louise, gendarme elle aussi, s’amourache d’un croque-mort pas très clair.

Il est donc deux fois, avant et après l’amnésie ; les palindromes inscrits sur les murs et dans un roman noir y répondent, ces mots identiques en inversant toutes les lettres. Ce n’est pas un hasard ; tout fait sens. A commencer par le village de Sagas dont le nom inversé s’écrit sagaS. Comme si la fin était le début.

Difficile d’en dire plus sans violer la belle intrigue tout juste sortie de l’enfance. Mais vous avez de quoi passer une nuit blanche.

Franck Thilliez, Il était deux fois, 2020, Fleuve éditions, 525 pages, €22.90 e-book Kindle €17.99

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Maxime Chattam, Le requiem des abysses

Suite de Léviatemps, chroniqué sur ce blog, il vaut mieux lire Le requiem des abysses en second car la duologie des Abysses du temps forme un tout logique. Le second tome lève beaucoup de suspense sur le premier tome et tout lecteur qui commencerait par lui serait déçu s’il lit ensuite le premier.

Les acteurs sont les mêmes : Guy de Timée, caché en bordel après avoir fui sa femme castratrice sous le nom de Thoudrac-Matto qui lui était passé par la tête la nuit du meurtre de Julie dans le tome premier ; Faustine, dont on apprendra le vrai prénom et qui est fille d’aristo de province qui a refusé le mariage arrangé et dont le fiancé s’est tué d’humiliation ; Maximilien Henks, riche et chasseur qui les invite dans son château du Vexin après les épreuves contre Hubris ; l’inspecteur de police Martial Perotti qui se disait amoureux de Julie et qui officie en commissariat où il est injoignable mais qui écrit régulièrement à ses deux amis.

Guy et Faustine vivent à la campagne près de Vétheuil dans le château nommé Elseneur. Une adolescente disparaît, puis réapparaît complètement nue et catatonique ; elle a été violée maintes fois dans la même journée. La nuit, c’est toute sa famille qui est massacrée et elle avec, ses membres coupés pour illustrer une figure de Vitruve avec son père mis en scène dans la salle commune. Sa mère a été explosée et son petit frère à l’étage seulement étranglé. Mais le gamin, qui a 13 ans et aime lire, a laissé un rébus sur sa table, formé d’une boule de mie de pain entamée, d’un pull mité et d’un fragment de miroir où il a dessiné un cœur barré d’une croix.

Le romancier qui prend des notes pour son grand roman noir exulte et prend pitié du garçon mort à qui il s’identifie. Il sonde l’âme humaine en cherchant à se mettre dans la peau du tueur, un psychopathe à l’enfance probablement déformée. « C’était ce à quoi il excellait. Imaginer. En s’appropriant une réalité qui n’était pas sienne, en comblant tout ce qu’il ignorait par des éléments logiques, le romancier devait être capable de se mettre à la place de n’importe qui. Une empathie totale » p.763 intégrale. Mais ses raisonnements sur le tréfonds de l’âme l’entraînent à divaguer. Il se trompe parce qu’il se crée une chimère en « inventant » son personnage avec les indices en sa possession. Ce qui l’amènera à soupçonner un à un presque tout le monde – sans succès.

Un second meurtre familial a lieu, avec la même mise en scène. Guy est assommé, enlevé et assiste aux sons de la mise en scène mais pas à sa lumière parce qu’un sac lui recouvre la tête ; le tueur ne veut pas qu’il puisse le reconnaître. Il s’amuse, il joue au plus fort, il raille Guy de ne pas découvrir qui il est malgré ses talents de romancier psychologue.

Le tueur est finalement découvert et tué mais est-ce le bon ? Les disparitions continuent dans Paris, où Guy est revenu avec Faustine. Hubris serait-il de retour ? Comme dans les romans feuilletons à la mode de l’époque (Les mystères de Paris d’Eugène Sue en 1842 par exemple), Maxime Chattam conduit son lecteur de rebondissement en rebondissement, de mystères en dissimulations. Nous retrouvons l’ésotérisme et l’évocation des esprits, les égouts, le début de la police scientifique avec Bertillon et son disciple Locard, les enlèvements de médiums, le vol de rouages de montre et la tentative de voler un « tourbillon », ce mécanisme inventé par le suisse Bréguet qui assure aux rouages de ne pas être affectés de façon infime par la gravité. Nous retrouvons l’exposition universelle car nous sommes toujours en 1900.

La science aimante les consciences, même les plus folles. Des momies disparaissent et leur vitrine est brisée de l’intérieur tandis que les gardiens sont tués et que le Livre des morts égyptien disparaît du Louvre… Le psychopathe est-il un inventeur de nouveau Frankenstein (roman de 1818), autre thème à la mode en ce temps-là ?

L’auteur s’est beaucoup documenté sur la Belle époque et s’est replongé en empathie dans la France 1900. Il laisse cependant un peu dubitatif dans son épilogue lorsqu’il fait évoquer à son narrateur sa vie et… l’Internet. Il avait déjà la trentaine en 1900, quel âge aurait-il donc vers 1995 ?

Meilleur à mon avis que le premier opus, car moins centré sur les éventrations et autres jeux de bidoche dont Maxime Chattam raffole, il est plus finement psychologique, même si Guy s’égare sur de fausses pistes – jusqu’au bouquet final qui est un véritable étonnement pour le lecteur.

Maxime Chattam, Le requiem des abysses – Les abysses du temps 2, 2011, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €4.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

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Maxime Chattam, Léviatemps

Maxime décentre ses tueurs en 1900. C’est l’année de Paris ville lumière avec la tour Eiffel en phare et son exposition internationale qui va de la Concorde au Trocadéro sur les deux rives de la Seine. Une débauche de lumière électrique et de pavillons industriels, coloniaux, étrangers qui vantent la puissance mécanique, l’énergie électrique et la gloire de la France remise de sa branlée prussienne de 1870.

Par contraste avec ce Paris optimiste résolument tourné vers l’avenir, la misère sociale du quartier du Monjol où les filles se donnent pour manger le soir et la misère psychologique des individus dans une société hantée par la respectabilité, le moralisme et le qu’en dira-t-on. C’est dans ce décor et sur ce terreau que l’auteur plante ses psychopathes et son écrivain en mal d’empathie.

Guy de Timée est en rupture de ban après un mariage conventionnel qui, au bout de huit ans, le laisse insatisfait malgré sa petite fille. Riche, il fuit dans un bordel orné de deux superbes lanternes rouges, seul endroit où n’existe pas de fiche de police à Paris et où sa belle-famille ne risque pas de le chercher. Il n’est pas concupiscent bien qu’il ait couché en payant avec quelques filles du lieu, mais la règle a été établie que, s’il logeait sous les combles, il devait désormais s’abstenir de baiser le cheptel réservé aux clients. Le Boudoir de Soi (nom du claque) n’a rien d’un lieu sordide mais ressemble plus à un club (français et non anglais, peuplé de femmes et non exclusivement d’hommes entre eux) : l’on y déguste des mignardises en buvant du champagne avant de monter dans une chambre.

Tout irait bien pour Guy, qui songe à renouveler son style romanesque en s’attaquant à une intrigue policière à la Conan Doyle, si une pute nommée Milaine n’était retrouvée une nuit massacrée près du bordel. Sa mort est curieusement mise en scène et ses yeux ne sont que sang. Un liquide blanchâtre (qui n’est pas du sperme) s’échappe de sa bouche. La presse n’en a pas vent car la police étouffe aussitôt l’affaire, préoccupée sur ordre de « la préfecture » d’éviter le scandale en période d’exposition internationale. Les inspecteurs laurel-et-hardy nommés Pernetty et Legranitier sont de tous les crimes louches à mettre sous le tapis pour raison politique. Ils enquêtent peu et classent le dossier, après d’autres.

Ce n’est pas du goût de Faustine, pute de la haute et amie de Milaine, non plus que de Guy, émoustillé par les abysses de l’esprit humain – dont le sien. « Chaque homme, au fil de sa vie, enfouissait jour après jour la part d’ombre du monde à laquelle il se heurtait, qu’elle lui soit propre ou extérieure, il l’enfonçait tout au fond. (…) Et certains hommes en enterraient tant et tant que le monticule devenait colossal, un monde souterrain où trempaient les racines de la personnalité, un réservoir mouvant, envahissant, une créature étouffante : un Léviathan d’ombres » p.404 de l’intégrale. Frustration, colère, haine, perversion, cruauté, cynisme, tout cela dû à une trop grande sensibilité, un manque d’amour parental et un monde sans pitié – voilà ce qui façonne un être pour franchir les barrières du crime.

Les faux époux Timée (ils ne baisent pas ensemble) vont donc enquêter en amateurs de leur côté, non sans se mettre en danger. Ils sont aidés par le jeune inspecteur Martial Perotti qui prend sur ses heures de loisir et a accès aux dossiers classés comme à la morgue. C’est alors que les compères découvrent qu’au moins 26 victimes ont été tuées, charcutées et démembrées depuis le mois d’octobre où les travaux de l’exposition ont commencé. Il y a une majorité de femmes mais aussi quelques hommes et adolescents. Pourquoi cette sauvagerie ? Ce désir de mutiler la mère ? Ces prélèvements d’organes ? Pourquoi ces traces d’huile de marsouin, utilisée en mécanique de précision mais aussi en cuisine ?

En arpentant ce Paris 1900, Guy et Faustine vont découvrir l’ésotérisme mondain et le satanisme des passionnés, la fée électricité et les sous-sols de la tour Eiffel, les étranges bêtes des égouts de Paris et le cloaque social de la rue Monjol avec son roi des Pouilleux, l’obsession d’époque pour le temps et pour la vitesse. Qui a tué ? Pourquoi tuer ? Le dénouement sera aussi étrange que le développement. Guy, en romancier miroir de l’auteur, se préoccupe de dresser un portrait psychologique du criminel, analyse graphologique (un peu longue et hasardeuse) à l’appui – parce que le tueur, qu’il a nommé Hubris (la démesure) l’a repéré et lui écrit. Sauf que ce n’est pas si simple : Guy va se tromper.

Je vous conseille de lire ce premier tome avant le second car la suite, qui se déroule en province, dévoile les noms des protagonistes parisiens qu’il est meilleur de ne découvrir que pas à pas, même si savoir « qui l’a fait » importe moins, dans les romans policiers, que le chemin qui y mène.

Maxime Chattam, Léviatemps – Les abysses du temps 1, 2010, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €3.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

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Donna Leon, La tentation du pardon

Une professora amie de Paola sa femme vient voir le commissaire Brunetti à la questure car elle craint pour son fils de 15 ans. Depuis quelques mois ses notes chutent et son comportement devient déplorable. Se drogue-t-il ? Qui lui vend au lycée privé Albertini ? S’agit-il d’autre chose ? Le commissaire ne sait que faire, il n’a aucune accusation précise ni preuve du délit. D’autant que consommer n’est pas interdit en Italie. Il va donc seulement faire surveiller les abords du lycée mais rien de probant ne se produit.

C’est alors que le père du garçon est retrouvé en sang près d’un pont vénitien en pleine nuit. Il se serait cogné et a le crâne enfoncé mais est toujours vivant. Transporté à l’hôpital, il ne reprend pas connaissance et ses jours sont probablement comptés. Il ne sera d’aucune aide pour dire s’il a été agressé ni ce qu’il faisait de nui dans une venelle déserte. Mais il y a là présomption de crime et Brunetti peut enquêter.

Depuis quelques volumes, il est de plus en plus en couple (professionnel) avec la commissaire Claudia Griffoni, qui vient de Naples et qui a l’intuition empathique des gens du sud selon l’auteur, américaine vivant à Venise et portée à pousser au génétique tous les déterminismes humains. Ainsi les Vénitiens seraient « cupides », les Siciliens « mafieux » et les Napolitains (pourtant tout aussi mafieux) « empathiques ». Cela fait avancer la psychologie…

Toute l’enquête se passe donc à aller voir l’un ou l’autre, à soupçonner des escroqueries sans nombre, si courantes en Italie où l’Etat est impuissant et ses politiciens corrompus que plus personne ne les voit et que tout le monde tire la couverture à lui. Ce sont les dessous de tables en millions de lire versés hier pour tout achat immobilier, les bagagistes d’aéroport qui se servent impunément dans les bagages des touristes, une fuite à la questure qui a livré le nom d’un coupable relâché sans preuve et que sa victime a fait tabasser, des pharmacies qui font payer le prix fort à leurs clients Alzheimer parce qu’ils ont oublié leur ordonnance en échange de coupons permettant d’acheter avec une réduction de 20% des cosmétiques haut de gamme dont le prix a été majoré de 70%, des médecins complaisants qui livrent des ordonnances pour les médicaments remboursés la plus chers en lieu des génériques et qui touchent leur pourcentage, sans compter les prescritpions aux décédés non encore déclarés ou égarés dans les délais administratifs…

Cet état d’esprit sans illusion fait commettre une bourde à Brunetti. La victime du pont est un expert-comptable qui change d’emploi très souvent et de ville à chaque fois. Comme s’il mettait au jour une comptabilité parallèle de chaque entreprise avant de la faire chanter – ou de la dénoncer à la Guardia di Finanzia quelques mois plus tard si elle refuse. Le lycée privé des enfants coûte en effet cher et il n’en a pas les moyens avec ce qu’il gagne. Sauf que la Griffoni a des doutes et qu’elle a raison : le comportement du comptable trouve une explication bien plus convaincante que l’escroquerie.

Guido Brunetti relit avant de s’endormir les classiques de ses études. Il a choisi cette fois-ci Sophocle et la pièce Antigone. Ce qui le conduit à penser au tragique des lois concurrentes : celle des dieux qui enjoint à Antigone d’enterrer son frère selon les lois éternelles non écrites ; celle des hommes, incarnée par son oncle Créon qui interdit une sépulture aux coupables de trahison envers la cité. Faut-il s’abstraire des lois de son pays au nom d’une loi que l’on dit « supérieure » parce qu’on y croit ? Ou faut-il avant tout obéir en citoyen parce que la loi commune qui permet de vivre ici-bas a été débattue et, même insuffisante, est ce qui tient la société ? Griffoni, en commissaire féministe, « n’en peut plus de cette histoire ». Un Egyptien immigré a assassiné sa fille de 16 ans au poignard dans son sommeil parce qu’un garçon de son âge lui a envoyé des messages sur Facebook. Il le justifie par la loi de l’islam, « comme si on l’avait élevée dans une tente au milieu du désert ». La commissaire démonte ce prétexte trop facile. « Ces hommes justifient leur violence envers les femmes et s’attendent à ce qu’on croie qu’ils n’avaient pas le choix. (…) Il l’a assassinée parce qu’il était en train de perde son contrôle sur elle. C’est aussi simple que cela. Tout le reste n’est que de la poudre aux yeux, une tentative de flatter notre petit ego d’Occidentaux si tolérants envers les autres cultures » p.169.

Il est donc nécessaire d’appliquer la loi, si insuffisante soit-elle. La tentation du pardon doit rester une tentation, il n’y a pas d’autre moyen de consolider une société qui se délite par tous les bouts. Mais le magistrat qui doit décider (le commissaire ne fait qu’enquêter) appliquera la loi selon l’équilibre des choses. Une loi ne doit pas être appliquée de façon tyrannique car elle ne vient pas des dieux : elle est humaine et révisable. Antigone et Créon avaient tous deux raison mais ils ont poussé chacun leur position jusqu’à la démesure.

Un roman policier sans meurtre de sang ou presque, qui parle de la justice et de la loi, des travers italiens et de l’humanisme en soubassement. Quant au garçon de 15 ans, le lecteur n’en saura pas plus même s’il le rencontre brièvement sur quelques lignes.

Donna Leon, La tentation du pardon (The Temptation of Forgiveness), 2018, Points policier 2020, 306 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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Patricia Highsmith, Catastrophes

Les catastrophes sont à la mode dans un monde qui ne sait plus quoi croire ni où il va. Les Pakistanais immigrés en France, par exemple, paraissent particulièrement déboussolés dans une société laïque où l’individualisme est développé : en témoignent les récentes affaires du faux « mineur » au hachoir devant l’ancien bâtiment de Charlie-Hebdo et le massacre samedi 9 octobre de cette famille par un « oncle » qui a pété les plombs. Mais les journalistes qui choisissent la facilité sont aussi tentés de parler des « super fails » (en français littéraire dans le texte), comme Guillaume Erner qui s’en délecte sur France culture.

Patricia Highsmith s’est emparée du sujet il y a un peu plus d’une trentaine d’années, mais sur le mode de la fiction. C’est un festival d’ironie féroce et de logique des conséquences. Mais oui, la liberté de chacun conduit à la responsabilité de chacun ! Il n’y a plus de papa ni de maman, une fois adulte, pour rattraper nos bourdes. En dix nouvelles, l’experte en polars fustige les travers de l’orgueil, de la bêtise contente d’elle-même et de la négligence.

C’est un cimetière bordant un hôpital où les médecins cultivent des tissus cancéreux de patients morts qui voit de curieux « champignons » pousser du sol et prendre des proportions inouïes. C’est une grosse baleine – un orque – qui devient tueuse parce que les hommes ont harponné sa compagne de décennies et veulent la tuer aussi ; elle se défend – et qu’importe si des ports sont minés et qu’elle entraîne les engins explosifs par les chaînes qui se sont prises dans les harpons fichés dans son lard, faisant exploser les navires qui la traquent. C’est une résidence haut de gamme où les très riches veulent vivre tranquilles, qui se voit envahie de cafards de plus en plus agressifs et de plus en plus gros sans que les « spécialistes » ne parviennent à les éradiquer. C’est un « pays africain » (n’importe lequel) dans lequel l’ONU déverse des millions de dollars sans résultat depuis des années et qui « absorbe » par absurdité la commission venue évaluer le bilan – rien ne fonctionne jamais semble-t-il en Afrique dans les années 1970 et 80, parce que personne ne sait faire et que tout le monde s’en fout.

C’est une guimauve de bonnes intentions qui fait relâcher les fous et les tarés dans les états américains, manière aussi de faire des économies ; mais si certains sont légèrement atteints, d’autres retombent dans leurs travers, comme ce violeur de jeunes filles à vélo qui dépasse son score, la dernière ayant à peine 13 ans. C’est le « problème » de l’enfouissement des déchets nucléaires qui se voit proposer une solution ingénieuse… jusqu’à ce qu’un invité de la commission soit enfermé dans l’une des casemates sans que personne n’en soit responsable ; pas plus que des fissures et des fuites de radioactivité qui se révèlent. C’est la horde des Ordre-et-rigueur – des culs bénis – menés par un pasteur télévangéliste qui s’oppose à tout droit des femmes d’avorter ou d’être mère porteuse au nom de Dieu, selon l’éternelle bêtise de ceux qui savent mieux que tout le monde ce qui est bon pour tout le monde au nom de leur Vérité relative. C’est le pape (fictif, Sixte VI) qui, d’une douleur à l’orteil droit, change de doctrine et se met du côté des pauvres et des opprimés, engendrant une révolution sociale sur la planète presque entière.

Et c’est encore ce petit bijou de stupidité américaine d’un président qui déclenche sans le vouloir la guerre nucléaire avec l’URSS (ce pourrait être aujourd’hui avec la Chine) par une suite de principes populistes, de rare inculture, de contentement de soi et de lâcheté envers sa femme. Il s’appelle « Buck » (Jones) – cherchez le vrai.

Il est rare que les Yankees parviennent à se moquer d’eux-mêmes mais Patricia Highsmith y réussit admirablement. La dernière bourde en date est celle du paon vaniteux aujourd’hui à la Maison blanche qui s’est moqué des masques et des gestes barrières, qui a croqué de la chloroquine comme des pastilles pour la toux (sans que cela protège du Covid malgré les « marseillais ») – et qui se voit désormais contaminé, essoufflé jusqu’à être hospitalisé un temps ; une vengeance divine (peuvent dire ceux qui y croient) pour avoir nommé une catho intégriste comme juge à la Cour suprême sans respecter la trêve électorale, engendrant embrassades empoisonnées, poignées de mains contaminantes et bavasseries postillonnantes en milieu confiné. Une « catastrophe » – une de plus – de qui l’a bien cherché !

Patricia Highsmith, Catastrophes (Tales of Natural and Unatural Catastrophes), 1988, Livre de poche 1992, 338 pages, €7.70 e-book Kindle €10.71

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Exbrayat, Vous manquez de tenue Archibald !

Charles Hubert Louis Jean Exbrayat-Durivaux est né et mort à Saint-Étienne. Il a vécu le XXe siècle presque en son entier, sortant de ce monde juste avant la chute de l’URSS. Il a tâté la médecine, été journaliste, s’est investi dans la Résistance, a écrit du théâtre… et des romans policiers, notamment la série des Imogène.

Sans être écrivain d’action, Exbrayat excelle dans les situations cocasses, comme au théâtre. Il fait du vaudeville dans l’espionnage et cela divertit. Ruth Truksmore, jeune femme qui s’est faite toute seule, est fière de son petit appartement coquet à Chelsea. Elle travaille comme chef du personnel d’une société cossue, Woolwerton. Mais chaque matin elle trouve dans son bureau le vase garni de fleurs. Qui est le mystérieux galant qui lui fait ce cadeau ?

Après enquête, elle découvre qu’il s’agit de Sir Archibald Lauder, baronnet et bel homme issu d’Oxford avec l’accent, la culture littéraire et les muscles qui en sont l’estampille. Il travaille dans la même société mais semble n’y pas faire grand-chose. Être appelée Lady est un rêve qui couronnerait la carrière de la jeune femme, mais l’aime-t-elle ? Elle hésite, le baronnet vit chez sa maman, mais une visite à la digne dame la décide. Lui l’aime plus que tout, ils se marient.

Mais Ruth n’a pas tout dit à son mari : elle travaille pour le MI5 en secret et une mission l’appelle à Vienne, en Autriche, où un réseau anglais de passeurs pour Hongrois dissidents vers l’Ouest est mis à mal par les services soviétiques. Un agent est mort, il s’agit de savoir quel est le maillon faible de la chaîne. Ruth doit aller à Vienne mais son mari n’entend pas la laisser seule. Juste mariés, ils s’envolent en voyage de noce dans la capitale autrichienne et jusqu’à Graz, petite ville pittoresque de la frontière où un cordonnier sert de relai.

Archibald est infatué de sa personne, de son rang et de la race anglaise. Il ne ne croit pas au monde vil des espions, ni que sa femme puisse fréquenter de tels gens qui ne se conduisent jamais en gentlemen. Le sir est un éléphant au milieu du magasin de porcelaines et bavarde à tout va sur sa femme espionne et sur les désagréments d’une agression où lui a dû se défendre à coup de hache contre un malappris. Ruth en est désespérée, au point de regretter le mariage. Ah, l’officier Lowdham, courageux et précis, est autrement mieux adapté au métier ! Elle en tombe amoureuse, comme toutes les femmes qui l’approchent.

Mais les meurtres s’accumulent curieusement autour d’elle ; elle ne peut faire un pas ou dire quoi que ce soit sans que quelqu’un succombe. Le commissaire de police autrichien en est ébahi, même si le sir mari lui tient la dragée haute.

C’est une histoire de trahison sur fond de jalousie et de fric qui va mal finir pour l’espion renégat. Mais pas sans que les yeux de Ruth se décillent et qu’elle voit autrement son sir Archibald de mari ! Une surprise pleine d’humour qui termine en beauté ce court roman pétillant où la psychologie joue plus que l’action.

Charles Exbrayat, Vous manquez de tenue Archibald !, 1965, Editions du Masque 2002, 192 pages, €1.03

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Sheldon Siegel, Preuves accablantes

Un thriller d’avocat n’est jamais anodin. Cette fois, les preuves sont accablantes : l’accusé, Prentice Gates surnommé Skipper, procureur de San Francisco qui se présente à sa réélection, est retrouvé dans sa chambre d’hôtel, endormi avec un cadavre nu et menotté de pute. Sauf que la pute est un garçon, Johnny Garcia, 17 ans. Et que le corps a été utilisé menotté aux quatre membres et de l’adhésif sur les yeux, la bouche et le nez, dénotant une particulière perversité dans la jouissance.

Le scandale est à la mesure des faits : Skipper nie tout en bloc, il ne comprend pas, ne connait pas le garçon, n’a jamais eu de relations homosexuelles, jure qu’il n’a tué personne. Il s’est simplement endormi dans son fauteuil devant la télé après une série de réunions électorales pour préparer sa campagne qui l’ont épuisé. Dès qu’il s’est réveillé, il a découvert le corps, demandé à appeler la sécurité de l’hôtel, puis la police, puis a répondu aux questions.

Mike Daley, l’avocat, a été membre du cabinet de Skipper mais celui-ci l’a viré. Il lui reconnait cependant un certain talent puisqu’il l’engage pour le défendre. Tâche ardue tant toutes les preuves paraissent évidentes. Mais si Skipper a tué le jeune homme, pourquoi est-il resté dans la chambre au lieu de fuir ? S’il a eu des relations sexuelles avec lui, pourquoi ne pas avoir utilisé de préservatif et laissé des traces de sperme évidentes sur les draps ? Pourquoi du GhB (la drogue du viol qui se dissipe en quelques heures dans le corps) a-t-il été retrouvé dans les deux flûtes à champagne ? Quel besoin de droguer un prostitué consentant ? Et de se droguer soi-même ?

Le système américain permet à l’avocat de la défense comme au procureur de mener leur enquête, le juge (ici une femme) n’est qu’un arbitre. Ce sera long et tortueux, permettant au lecteur de pénétrer la turpitude de San Francisco, les « affaires » sans scrupules qui se rachètent en dons à l’église, la froideur glaçante des avocats d’affaires qui contournent la loi s’ils sont bien payés, l’absence totale d’entraide sociale de la ville et de l’Etat qui réduit des mômes à la mendicité, la drogue et la prostitution (Johnny a commencé à 15 ans) – et la pratique habituelle des « vérités alternatives » (autrement dit des mensonges) auxquelles on finit par croire sincèrement soi-même, jusqu’à ce que des preuves matérielles prouvent le contraire.

La « vérité alternative » est probablement le ressort de l’audace des Américains : point besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer, il suffit d’y croire et (une fois sur deux) cela se réalise. Sinon, on recommence. Skipper apparaît comme une ordure qui manipule les uns et les autres, à commencer par sa femme et son meilleur ami ; il est tout entier tourné par narcissisme vers on plaisir et sa gloire. Mais la réalité qui émerge de la reconstitution minutieuse des faits est différente, moins catégorique.

Les parties n’ont qu’une semaine pour instruire avant le procès, selon les vœux mêmes de Skipper. C’est bien court pour démêler le vrai du faux et l’inextricable des liens révélés progressivement, de chapitre en chapitre. Un vrai coup de théâtre surviendra sur la fin, doublé d’un contrecoup énigmatique.

Bien que l’esprit yankee diverge de plus en plus du nôtre et que nous soyons moins enclins à passer sur ces mœurs de sauvage où le droit du plus fort et du plus friqué domine, le lecteur d’aujourd’hui pourra trouver palpitante l’enquête, sur des prémisses impossibles. Une bonne lecture de train !

Sheldon Siegel, Preuves accablantes (Incriminating Evidence), 2001, Livre de poche 2004, 569 pages, €0.98 occasion

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Barbara d’Amato, Trafics d’innocence

Voilà un roman policier américain nouveau style : vite lu, vite jeté. Un roman à thème conçu comme un reportage sur un « grand » sujet de société avec de l’action en plus. Un découpage en séquences publicitaires qui vont d’un quart de page à quatre pages au maximum. Est-ce le début des « romans twitter » ?

Pour la larme, il s’agit de trafic de bébés avec enlèvement d’enfants.

Pour l’action, un couple « innocent » – évidemment Américain moyen – résout à lui tout seul une affaire dont se mêle (évidemment sans grand succès) le FBI.

Pour la démocratie, le courage journaliste s’obstine à enquêter là où « il ne faut pas » (et où très peu le font en réalité).

Pour le politiquement correct, le journaliste est une femme.

Pour la morale, il s’agit bien sûr du contraste entre fric et désir de maternité. Tout s’achète au berceau du dollar : une entreprise à fortes marges répond aux besoins pressants et précis de clients pour de très fortes sommes. Les acheteurs sont des mères éplorées de ne pouvoir concevoir – ce qui est inconcevable dans un pays où la « maternité » est aussi valorisée par la Bible et par l’esprit pionnier.

Ce qui est dommage n’est pas tant le sujet ni le type des personnages que le découpage en plans-séquence aussi courts. Comment faire passer de la psychologie humaine en 140 signes ? Comment captiver avec l’action en une demi-page ? Comment démonter des rouages de machination en faisant un récit en charpie ?

Le lecteur a donc un produit aseptisé, vite lu, vite jeté, sans un brin d’humour ni une quelconque envolée poétique. Un Mc Donald’s du roman, aussi insipide, aussi peu nourrissant d’humanité. Oh, cela se lit bien !… mais s’oublie aussitôt sans regret, tel un reportage larmoyant « vu à la télé ». Une « grande cause » paranoïaque où les flics sont impuissants, les politiciens inertes et les médias muets. De la guimauve… Ceux qui aiment le thème ou le style – ceux qui n’aiment pas se prendre la tête et « consommer » sans état d’âme – apprécieront. Les autres préféreront Michael Connelly, Minette Walters ou Peter Robinson.

Barbara d’Amato, Trafics d’innocence (White Male Infant), 2002, Livre de poche décembre 2009, 384 pages, €5.71

Biographie sur le site officiel des amateurs d’Amato

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Tarquin Hall, L’homme qui exauce les vœux

Tarquin Hall est un journaliste britannique mariée à une journaliste indienne. Il écrit ici son premier roman policier indien. C’est délicieux, empli d’humour anglais et de vanité indienne. Son personnage de détective très privé est gourmand, en surpoids, mais sagace et généreux. Un vrai Hercule Poirot imbu de sa tenue et de ses repas. Toute la société indienne apparaît, depuis la jet-set qui étudie l’économie à Londres avant de fonder une société de logiciels, aux fonctionnaires prolifiques qui se multiplient dans la bureaucratie indienne, jusqu’aux minorités pauvres qui extraient l’uranium sans aucune hygiène.

Vish Puri aime son métier et les compliments qui vont avec toute affaire résolue. Fondateur de l’agence Détectives Très Privés (Ltd), il gère une bande de spécialistes des déguisements, des itinéraires et de la filoche. Il n’est pas de haute caste mais se débrouille pour être bien avec tout le monde, étant passé par l’armée, une sorte d’ENA locale. Traditionaliste, il adore son chez lui, sa femme aux petits soins, sa mère à subir et ses copains de club.

On vient le voir de partout. Malgré une tentative d’assassinat alors qu’il soignait ses piments sur son toit-terrasse, il est mandaté par un avocat célèbre du nord du pays qui s’attaque à la corruption endémique en Inde, pour la disparition d’une servante. On accuse l’avocat de l’avoir violée puis assassinée. Vish Puri doit faire la lumière. Il a des techniques particulières qui ne seraient pas reconnues à Londres mais qui disent l’état de prédation de l’Inde contemporaine. Rien que pour cela, le roman est passionnant.

Bien sûr, son enquête aboutira au happy end, non sans quelques digressions anthropologiques sur des enquêtes parallèles. Le tout raconté avec légèreté et en se moquant des travers les plus courants. Quiconque veut en savoir plus sur la vie quotidienne des Indiens d’aujourd’hui lira ce livre. Par petites touches et avec un vocabulaire choisi, il vous introduira dans la société très compartimentée de la seconde puissance démographique de la planète.

Tarquin Hall, L’homme qui exauce les vœux (The Case of the Missing Servant), 2008, 10-18 2009, 319 pages, €0.99

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Jean-Christophe Grangé, La dernière chasse

Dommage que le roman soit sorti APRES la série télé Les rivières pourpres, le plaisir en est gâché. Mais le Pierre Niémans du livre est meilleur que l’Olivier Marchal du film et c’est un avantage. Plus sec, plus incisif, plus profond, le personnage mérite à être lu et imaginé plutôt que regardé. Sa peur panique des chiens vient de son enfance plutôt chaotique ; sa violence ressort de son passé de flic à l’ancienne durant trente ans, son intuition aussi.

Mais là il se fourvoie, ce qui fait de ce thriller un labyrinthe mystérieux jusqu’au bout, qui tient en haleine après des débuts un peu poussifs. Evidemment, les mythes français sur l’Allemagne sont pris sans distance et la reductio at hitlerum des banales ornières contemporaines de la pensée confortable joue à plein – mais on ne peut pas demander à « un journaliste » d’avoir de la culture. Il explore plutôt le net et accumule ses effets de mode – il reprend même textuellement un titre qu’il a trouvé. L’Allemagne, c’est la Forêt-Noire, nom qui claque encore plus sombre en langue « boche ». Ce sont aussi ces industriels industrieux qui ont fait leur fortune avant, durant et après « la » guerre (la seule que connaissent les contemporains superficiels, grâce aux films télé et aux youtuberies fascinantes parce qu’horrifiées). C’est enfin la loi du plus apte et le plaisir pervers de la chasse sans pitié. Empilez, remuez et vous aurez le cocktail détonnant du thriller magique.

Le lac Titi (le Titisee) étend sa flaque de mercure polie entre les sapins noirs. Sur son bord, un cadavre nu est retrouvé, celui de Jürgen von Geyersberg, industriel milliardaire pour des composants d’auto et d’avions. Il gérait avec sa sœur Laura l’empire technologique hérité et occupait un vaste territoire de bois à cheval sur les frontières. Son cadavre éviscéré, châtré et décapité a été découvert côté alsacien, ce pourquoi le commandant Pierre Niémans est mandaté avec son adjointe le lieutenant Ivana Bogdanovic, pour assister la police allemande du land. Rivalités ressassées de territoire et de fonctions, lutte pour la prééminence symbolique, rien n’est épargné au lecteur de ces scies de collaboration. Mais la forêt c’est avant tout la chasse et l’enquête devient intéressante.

L’homme dans la trentaine et en pleine possession de ses moyens physiques n’a pas été tué n’importe comment et, même si un écolo fanatique s’accuse du meurtre, cela ne tient pas debout. Niémans pencherait plutôt pour le savoir-faire ancestral de « la pirsch », cette chasse d’homme à homme qui fait du pistage le principal du plaisir. Il imagine une suite aux Chasseurs noirs, ces commandos de criminels nazis chargés de « purifier » les territoires de l’est dès 1941 à mesure de l’avance des armées. Ils chevauchent aujourd’hui de grosses motos anglaises Norton noires dépouillées de tout accessoire, portent foulard et casque à protège-nuque, et sont souvent torse nu sous leurs lourdes vestes de cuir. Ils gardent jalousement la propriété des Geyersberg contre les Roms et autres intrus et sont payés par une « fondation » qui appartient à l’oncle Franz, handicapé d’une branche collatérale après un « accident de chasse » dans sa jeunesse (son frère a tiré sur lui, le prenant pour un sanglier).

Particularité : les garde-chasses utilisent des « chiens röetken », une race toute en mâchoires et muscles qui s’avance silencieusement avant de sauter à la gorge, interdite depuis la guerre. L’un d’eux attaque de nuit alors que la comtesse Laura va prier à la chapelle en bois où gît son frère et Niémans le tue. Remonter la piste de l’éleveur, en savoir plus sur l’éducation de Jürgen et Laura, savoir qui sont les garde-chasses du domaine, sont autant de pistes à explorer avant de découvrir enfin, non sans péripéties, le fin mot de l’histoire. Pas beau à voir mais bien dans la mythologie « germanique » vue par un Français journaliste un brin futile qui se contente des images de l’histoire telles qu’enregistrées sur la toile.

Si vous n’avez pas vu la série télé, vous ne serez pas déçu ; si vous l’avez déjà vue, vous serez pris quand même, passées les cent premières pages. Mais c’est du superficiel, de l’action pure ; l’Allemagne n’est qu’un décor à la Wagner pour conforter les préjugés ambiants sur la force, la puissance, la bestialité supposée des Allemands, qu’elles soient militaires hier ou industrielles aujourd’hui. Pas du grand art mais de la sous-littérature à la Yankee. C’est dommage.

Jean-Christophe Grangé, La dernière chasse, 2019, Livre de poche 2020, 426 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

Les thrillers de Jean-Christophe Grangé chroniqués sur ce blog

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Anne Perry, Lisson Grove

Pour ce 26ème tome des aventures de Thomas Pitt, inspecteur à la Special Branch, et de sa femme née dans la bonne société Charlotte, Anne Perry quitte les salons pour le terrorisme politique. Nous sommes en 1894 sous la reine Victoria et les socialistes internationalistes veulent avant tout déstabiliser les vieux empires.

La France de Robespierre a donné le la en coupant la tête à son roi, emprisonnant et expropriant ses aristocrates, et en sombrant dans la surenchère paranoïaque de la Terreur. L’empire d’Autriche-Hongrie se délite, l’empire de Russie explose en attentats fréquents, l’empire allemand sous la férule prussienne, devient une dictature sociale. Reste le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande et ses possessions des Indes et d’ailleurs.

Les révolutionnaires ne manquent jamais de relais dans la bonne société pour les aider. Ceux-ci croient – bien naïvement – accéder au pouvoir renouvelé, leurs compétences leur semblant indispensables. C’est rarement ce qui se produit dans l’histoire… L’élite précédente est toujours balayée et les renégats massacrés ou engoulagués comme les autres. Mais l’ambition, comme l’amour, est aveugle.

Voici donc Pitt emmené en France à la poursuite d’un suspect qui vient d’assassiner un informateur, tandis que son patron Narraway est accusé de détournement de fonds. La voie serait-elle libre pour les socialistes réunifiés sur le coup ? Les rapports sont en effet alarmants. Les sectes révolutionnaires qui se haïssent et s’excommunient mutuellement d’habitude semblent renouer amitié sous la pression d’un dessein supérieur. Qui tire donc les ficelles à haut niveau ?

Anne Perry, 73 ans, a trop vu comment se terminaient les révolutions socialistes pour être révolutionnaire. Mais elle n’est pas pour cela conservatrice. Son message – très anglais – est diffusé plusieurs fois durant le récit. « Je suis en faveur des réformes, monsieur, pour de nombreuses raisons. Mais la violence n’est pas un bon moyen d’agir, parce qu’elle n’en finit jamais. Si on exécute le roi, on se retrouve soit avec un dictateur religieux comme Cromwell, dont il faut se débarrasser à son tour, soit avec un monstre comme Robespierre à Paris et la Terreur, et Napoléon après. Au bout du compte, il y a de nouveau un roi. » La voie législative des Fabians – ces socialistes syndicaux qui deviendront les Travaillistes – début à peine dans l’Angleterre de 1894.

Les convenances et le complot modulent un récit d’action où Pitt n’est pas le seul à payer de sa personne. Charlotte s’en mêle, devant trouver in extremis une nouvelle bonne de confiance pour garder ses enfants qui ont grandi : Jemima a 13 ans et Daniel 10. La tante Vespasia n’est pas à court d’idée malgré son âge canonique – qui est celui de l’auteur… Une fois de plus nous ferons la connaissance à quelques mètres de la reine Victoria, petite et fripée, tout en noir, l’honneur personnifié.

Anne Perry, Lisson Grove, 2010, édition française 10-18 Grands détectives avril 2010, 439 pages, €8.80 e-book Kindle €10.99

Les romans policiers historiques d’Anne Perry déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux

Tom Ripley a fait sa fortune dans Monsieur Ripley (qui a donné le film Plein soleil avec Alain Delon et Le Talentueux Mr Ripley avec Matt Damon) lorsqu’il était encore jeune et ambitieux. D’inquiétant, il est devenu époux et artiste dans le cinquième opus de la série. Il coule des jours paisibles avec sa femme française Héloïse, dans une villa chic du village (imaginaire) de Villeperce, près de Moret-sur-Loing, non loin de Fontainebleau. Le couple est à l’aise, Héloïse bénéficiant d’une allocation paternelle, et Tom du partage des bénéfices d’une galerie de peinture à Londres. Il est parti de rien et son destin est de vivre en parasite sur la société en exploitant ses failles par des arnaques.

Ripley est devenu cultivé et expert en peinture. Il a notamment lancé des années auparavant la carrière du peintre anglais Philip Derwatt et entretenu habilement la flamme après son suicide par noyade en Grèce par des faux réalisés par un certain Bernard Tufts. Comme jadis Tom, le peintre s’est identifié à sa victime, l’admirant au point de se fondre en lui, poursuivant son art en prenant sa patte. Il est désormais impossible de distinguer les vrais Derwatt des faux Tufts. Mais un tableau est-il estimé pour sa qualité artistique ou par le prix de marché que lui donne la mode ? Outre l’intrigue policière, Patricia Highsmith se livre à une intéressante analyse du marché de l’art contemporain : il respecte peu le talent, beaucoup la valeur marchande.

Jadis, les peintres ne signaient pas personnellement leurs œuvres et elles étaient souvent réalisées collectivement en atelier, l’artiste ne mettant que sa touche finale. Aujourd’hui, rien ne compte plus que le fric et la marque. Il y a longtemps que Ripley l’a compris et il l’exploite. En bon Yankee, il s’agit de faire sa fortune par soi-même et, pour cela, piétiner toutes les plates-bandes qui se présentent, tel un pionnier en terrain vierge. La réussite crée le respect, pas l’inverse. Si le snobisme suscite l’arnaque, qu’y a-t-il à redire ? La société est mauvaise et celui qui veut s’en sortir doit jouer selon ces règles. C’est pourquoi Tom Ripley est sympathique au lecteur, bien qu’il soit plusieurs fois meurtrier.

Ceux qui volent lui voler son talent sont antipathiques parce qu’ils ne lui arrivent pas à la cheville. Il ne suffit pas de faire chanter pour gagner. Tom Ripley, au milieu de la trentaine, est un cynique arrivé. Il a compris son époque et en profite pour bien vivre : il habite une villa originale et confortable non loin de Paris et des aéroports, il croque et peint à ses heures perdues, se promène dans la campagne française dans l’une de ses trois voitures, goûte la cuisine de Madame Annette sa bonne, jardine pour produire de superbes dahlias, cultive l’amitié avec les relations du voisinage, dont la famille d’un architecte aux deux enfants. En bref, une vie d’aristocrate, de riche arrivé – tout ce qu’il a toujours désiré.

Ce bonheur risque brutalement d’être remis en cause par un remugle du passé. Un certain Pritchard, américain comme lui, vient s’installer dans le village avec sa femme Janice et cherche à faire sa connaissance. Au point de s’imposer en le harcelant au café, dans la rue, devant chez lui où il photographie même sa maison, durant ses courses à Fontainebleau, en vacances à Tanger… Est-ce lui l’auteur de ces mystérieux coups de téléphone passés sous le nom de Dickie Greenleaf, la victime de Ripley dans Plein soleil ? Il semble ressentir un pur plaisir sadique à faire du mal, ce qui rend par contraste Ripley attachant.

D’autant que ledit Pritchard semble battre sa femme – qui parait aimer ça ! Tom aperçoit plusieurs fois des bleus sur ses avant-bras et dans son cou et Janice ne veut ni quitter ni dénoncer son mari. Cette relation sadomasochiste apparaît en complet contraste avec la relation tendre qu’entretient Thomas avec Héloïse, bien qu’ils baisent peu ou pas du tout. Mais ne voilà-t-il pas que Pritchard se met en tête de draguer toutes les rivières et canaux qui environnent Villeperce dans un rayon de 10 km ? Ne cherche-t-il pas les restes de Monsieur Murchinson, que Ripley a fait disparaître cinq ans auparavant parce qu’il avait découvert l’arnaque des faux Derwatt ? La veuve de Bernard est au courant, la presse a fait état de soupçons à l’époque, mais Ripley n’a pas été inquiété : Pritchard veut-il exploiter le filon pour le faire craquer ?

Mais le solide Ripley ne se laisse pas faire et le lourd Pritchard apparaît comme un désaxé morbide bien malhabile. L’auteur distille à demi-mots que Tom lui ferait bien son affaire à lui aussi mais, et c’est là une faiblesse de l’intrigue, Pritchard se mettra lui-même dans le pétrin par ses manœuvres tordues et finira comme il se doit.

Tout le talent de l’auteur est d’amener progressivement l’intrigue à sa conclusion par petites touches de peintre, égrenant les moments d’action aventureuse, de mystère du passé, de psychologie fouillée, le tout dans un décor bucolique français d’avant l’Internet. Ceux qui l’ont vécu retrouveront avec une certaine nostalgie cette époque sans téléphone mobile, ni micro-ordinateur, ni réseaux sociaux, où joindre quelqu’un nécessitait des trésors de patience avec les « demoiselles » qui branchaient les fils, un temps plus lent où trouver des informations exigeait des heures de bibliothèque à potasser la presse. Du grand art qui se lit avec un bonheur paisible.

Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux (Ripley under water), 1991, Livre de poche 1993, 411 pages, €7.60

Les romans policiers de Patricia Highsmith sur ce blog

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Michael Connelly, En attendant le jour

L’inspecteur Harry Bosch a pris sa retraite et son auteur de père s’est renouvelé avec une femme, hawaïenne de surcroit : Renée Ballard. Elle encore peu consistante et ceux qui la comparent avec Bosch seront déçus. Pourtant, cette inspectrice au commissariat d’Hollywood a des attraits. Elle a été reléguée au quart de nuit par son chef, le lieutenant Olivas, qui a tenté de la violer. Elle a porté plainte mais son binôme Chastaing l’a laissée tomber et, faute de preuve, sa plainte a été classée sans suite. A l’ère du Me Too à la mode aux Etats-Unis, elle apparaît très solitaire et n’use du sexe que comme un médicament – les juments américaines s’y reconnaitront sans problème ; c’est peut-être un peu moins vrai en Europe, d’où cette impression d’inconsistance. Mais elle ne baisse pas les bras ; orpheline très tôt et issue d’une minorité ethnique (autre thème fort à la mode chez les intellos américains qui lisent), elle a appris à réagir aux obstacles et à agir seule – dans la plus pure tradition yankee.

Le quart de nuit ramasse toutes les affaires sordides, notamment celles liées aux prostitués des deux sexes qui arpentent les avenues. Le lecteur apprend d’ailleurs à cette occasion que Los Angeles PD met sur le trottoir ses plus jeunes agents (surtout des hommes) afin de ferrer en flagrant délit les clients qui veulent se payer une bonne pipe ou une relation sexuelle déviante. On vit de tout dans la police.

Ce soir-là, un trans a été sévèrement tabassé au coup de poing américain et laissé pour mort dans un parking. Renée est conviée aux urgences par le dispatcheur de la police tandis que son collègue Jenkins, qui veut partir à l’heure pour voir ses enfants le jour, fait de la paperasserie. Le trans n’a prononcé que quelques mots : « Ramone », puis « la maison à l’envers », avant de sombrer dans le coma. Tout prendra sens dans la suite.

Normalement, Renée ne mène aucune enquête, elle ne fait que prendre les dépositions et recueillir les éléments de preuves matérielles immédiats avant de confier l’enquête à la brigade de jour. Mais cette nuit-là, une fusillade a eu lieu dans un night-club branché et cinq personnes ont été assassinées par arme à feu. La brigade est sur les dents et le week-end tout proche permet à l’inspectrice Ballard d’enquêter comme elle aime le faire : de A à Z. Elle se voit confier par Olivas, qui a besoin de tout le monde, même les pires à ses yeux, la tâche de réunir les premiers éléments sur le dégât collatéral d’une jeune serveuse prise dans le feu du night-club.

Acura RDX

Malgré sa hiérarchie et son coéquipier qui ne veut pas la suivre (Jenkins signifie branleur en argot ricain), elle va mener ces deux enquêtes de front le jour et dans les temps libres de son quart de nuit. Manœuvrière et perspicace, elle va démontrer que c’est un flic le coupable des assassinats du night-club, et que le tabasseur du prostitué aux seins siliconés a déjà fait d’autres victimes.

Il y aura de l’action, un enlèvement, une bagarre à poil avec un tueur, un plan subtil avec un avocat pour piéger la hiérarchie hostile, et des séances de paddle dans la baie tandis que la chienne Lola garde ses affaires sur la plage. Mais le plus passionnant est la somme de petits détails qui font vrais dans le récit de l’enquête. Connelly décortique minutieusement chacun des actes de l’enquêtrice, permettant au lecteur qui n’y connait rien de suivre pas à pas les procédures et les façons. Du grand art.

Le sous-titre uniquement français, « la mort ne dort jamais » reste énigmatique. Il n’est ni la traduction littérale du titre anglais, ni le titre d’un film qui aurait été tiré du roman. Un remord du traducteur ?

Michael Connelly, En attendant le jour – La mort ne dort jamais (The Late Show), 2017, Livre de poche policier 2020, 478 pages, €8.70, e-book Kindle €8.99

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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Christian Jacq, Le procès de la momie

Le célèbre égyptologue auteur de best-sellers antiques se décentre cette fois-ci en 1821 à Londres. Un aventurier colosse qui veut se faire reconnaître par la « bonne « société impériale britannique est allé fouiller et piller des tombeaux égyptiens après que Bonaparte ait mis les pyramides et les momies à la mode. Il en a rapporté de quoi ouvrir une exposition et trafiquer amulettes, vases canopes et autres babioles découvertes. Giovanni Belzoni a réellement existé ; il a réellement publié à Londres en 1820 un livre de ses aventureuses fouilles et Christian Jacq cite les parties dont il s’inspire.

Mais il organise autour du personnage et de l’Egypte un véritable roman policier prévictorien. Londres est le centre commercial de l’empire et l’aristocratie comme la haute finance s’épanouissent après les guerres napoléoniennes, sous le roi libertin George III, futile et dépensier. Les salons s’ennuient et bruissent de rumeurs sur les uns et les autres. Aussi lorsque Belzoni, aidé de son imposante épouse Sarah, invite une sélection de lords, de professeurs et de politiciens à venir assister à la sortie de bandelettes d’une momie, c’est la ruée. Chacun se presse pour être au premier rang et pouvoir raconter dans les salons durant des mois ensuite ce privilège.

La profanation ne plaît pas à tout le monde. Un pasteur hystérique y voit (naturellement) une offense à Dieu ; un aristocrate ultraconservateur une viande des siècles bonne à donner aux chiens ; un professeur de médecine légale veut disséquer le cadavre du jeune homme sous sarcophage, étonnamment bien conservé. Chaque invité ou presque veut une part de cette relique, qui un bandage du visage, qui le voile sur le torse, qui le tissu bitumineux des pieds, qui le vase de côté, qui l’amulette du front.

Lorsque la séance est terminée, le médecin-légiste fait emmener la momie nue dans le grand amphithéâtre de la faculté, où il doit passer la nuit à l’examiner. Le lendemain, il est retrouvé mort – et la momie a disparu. Suivent très vite le pasteur (que personne ne semble regretter) et le lord acariâtre (que seul regrette le parti conservateur au pouvoir, pour son financement), à chaque fois déchiquetés avec un crochet à momifier. Trois morts pour une momie, quel est ce mystère ?

L’inspecteur de la police de Londres Higgins goûte les débuts enchanteurs d’une retraite bien méritée, entre son chat Trafalgar et son chien Gebb, sur son domaine du Gloucestershire, à relire La tempête de Shakespeare. Il a proposé en vain la création d’une police délivrée de la corruption et plus professionnelle sous le nom de Scotland Yard, mais cela lui a été refusé. D’obscures manipulations politiciennes tiennent à ce que le crime reste vigoureux, tout comme aujourd’hui les paradis fiscaux sont utiles aux coups fourrés anonymes de certains services d’Etat.

Mais la qualité des victimes fait scandale et son passé d’enquêteur hors pair le font rappeler : il faut que cette affaire se résolve au plus vite pour rassurer la bonne société, et qu’il attrape l’agitateur révolutionnaire qui se fait appeler Littlewood. Il promet le pouvoir du peuple et la décapitation des riches sur le modèle de la Terreur sous Robespierre : inconvenant, n’est-il pas ? Higgins aura fort à faire pour démêler les deux affaires qui pourraient n’en faire qu’une. Qui a intérêt au crime ? A quelle fin voler la momie ? Serait-elle ressuscitée, selon les indications du Livre des morts des anciens Egyptiens dont Champollion vient in extremis de rendre la lecture possible en résolvant l’énigme des hiéroglyphes ?

Chapitres courts, action un peu lente au début qui s’accélère très vite, intrigue bien tordue pour égarer les soupçons du lecteur – ce roman policier historique est bien fait et passionnant, même si les personnages (sauf Higgins) sont assez caricaturaux. Comme dans les romans d’aventures pour adolescents dans les années 1960 des éditions Marabout, un « dossier » illustré sur la momification est proposé comme « instructif » à la fin de l’édition originale. Un bon moment de lecture qui permet de s’évader doublement : à Londres en 1821 et en Egypte antique !

Christian Jacq, Le procès de la momie, 2008, Pocket 2010, 480 pages, €1.98

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Xavier de Montépin, La porteuse de pain

Le XIXe siècle français a été le maître du feuilleton. Xavier de Montépin, né en 1823, a connu un très vif succès avec les rebondissements et le romantisme mélo de La porteuse de pain, adaptée au théâtre en 1889. Aujourd’hui, on parlerait de roman policier adapté en série télévisée mais c’est bien la même chose : seule l’intrigue compte.

De style, point : du sec, du nerveux, du rapide. De psychologie, peu : les personnages sont des types sociaux qui suivent aveuglément jusqu’au bout leur destin. Mais l’histoire est tout : les chapitres courent au galop, les coïncidences sont innombrables, les coups de théâtre permanents. Le feuilleton est un billard où roulent les boules par une simple impulsion de queue, jusqu’au trou qui va les gober et faire jouir l’intrigue.

La porteuse de pain ne porte au départ nul pain. Jeanne est veuve d’un ouvrier d’usine l’Alfortville, mort dans l’explosion d’une machine due à sa faute. Comme il était bon ouvrier, le patron prend sa veuve comme gardienne d’usine. Elle est flanquée d’un petit garçon de 3 ans, Georges et a confié en nourrice sa plus jeune fille, Lucie. Le contremaître Jacques lui fait du gringue mais elle résiste, inconsolable de son veuvage et guère attirée par l’ambitieux aux passions trop fortes.

Celui-ci croit que la fortune aura sur elle un effet décisif et, lorsque son ingénieur de patron lui soumet une invention de son cru pour guillocher des pièces en trois dimensions, ce qui ne s’était jamais fait, il entrevoit sa chance. Une guillochure (j’ignorais ce mot) est une gravure sur métal de traits entrecroisés. Alors que l’ingénieur part deux jours voir son petit garçon malade confié à sa sœur en province, le contremaître s’introduit dans l’usine pour voler les plans et l’argent déposé en caisse, la belle somme de 190 000 francs.

Mais le hasard veut que le patron revienne plus tôt que prévu car la maladie n’était qu’une fausse alerte. Il se trouve nez à nez, en pleine nuit, avec son contremaître et celui-ci le tue de son couteau. Pour camoufler son crime et son forfait, il met le feu à l’usine à l’aide du pétrole de Jeanne. Il sort bien tranquillement en emmenant la gardienne et son petit Georges. Mais celle-ci, effondrée, refuse de suivre le criminel et il la laisse en plein champ.

L’incendie, qui se voit de loin, a attiré les ouvriers et Jeanne entend le comptable, qui ne l’aime pas, l’accuser d’avoir contribué au feu avec son bidon de pétrole acheté pour ses lampes, alors que ce combustible est interdit dans l’usine et qu’elle s’est fait rabrouer par le patron qui voulait pour cela la virer. La vengeance est un mobile plausible et la rumeur s’en empare aussitôt, car le bouc émissaire évite à la masse de penser pour agir dans la passion, ce qu’elle adore par-dessus tout.

Jeanne alors s’enfuit à pied, au hasard, tandis que Jacques revient avec les autres et s’élance dans le feu aux yeux de tous, pour « sauver la caisse de l’usine ». Le bâtiment s’écroule juste après – mais Jacques, pas fou, s’est échappé par une fenêtre qu’il avait repéré et jouit ainsi d’une réputation de courageux, outre que tous le croient mort.

Il s’embarque au Havre pour Southampton et, de là, vers l’Amérique. Nul ne le retrouvera car il a pris l’identité d’un ami à lui, mort à Genève, dont il a gardé le livret d’ouvrier. Il se fait appeler Paul Harmant. Coïncidence, sur le bateau mais pas dans la même classe, Ovide, le cousin du vrai Paul, s’est embarqué aussi pour fuir la Sûreté qui le recherche pour vol et contrefaçon. Il ne tarde pas à subodorer l’imposture mais l’autre, habilement, le prend la main dans le sac d’un vieux qui transporte sa fortune. Il lui fait rendre gorge devant lui et tient donc le cousin à merci.

Celui-ci, engagé par un entrepreneur américain dans son usine de mécanique, présente Paul Harmant à son patron et celui-ci ne tarde pas à découvrir ses talents de technicien. Le faux Paul et vrai Jacques dessine quelques perfectionnements à la machine à coudre phare de l’Américain pour qu’elle devienne silencieuse, puis expose les plans de « sa » machine à guillocher. L’autre voit le parti qu’il peut en tirer et, en bon Yankee décideur, associe le Français et lui marie sa fille. La fortune est là et les années passent.

Pendant ce temps, Jeanne a été retrouvée, condamnée à perpétuité pour meurtre, vol et incendie, et ses enfants confiés. Le petit Georges, qui ne se séparait jamais de son cheval de bois et de carton (crucial pour le dénouement), est adopté par la sœur du curé chez lequel elle avait demandé asile, et sa fille en nourrice est confiée à l’Hospice.

Vingt ans après, comme chez les mousquetaires, tout ce petit monde se retrouve à Paris. Le faux Paul Harmant veuf a vendu son usine pour rien à son faux cousin devenu joueur invétéré et est rentré en France où sa fille, la phtisique Mary, désire s’amuser. Il monte alors une nouvelle usine à Courbevoie et engage un ingénieur pour la diriger : il s’agit, coïncidence, de Lucien, le fils de son ancien patron qu’il a assassiné et qui a fait les Arts et Métiers. La fille tombe amoureuse de lui tandis que lui-même est amoureux d’une autre, une cousette pauvre et méritante qui travaille à la perfection : Lucie. Coïncidence, elle est la Lucie de la Jeanne, bien qu’ayant été affublée du nom de sa famille d’accueil. Quant à Georges, il a fait son droit grâce à l’héritage de la sœur du curé, il porte son nom d’adopté et est devenu – coïncidence – l’avocat de Paul Harmant… Tandis que Jeanne réussit à s’évader pour retrouver ses enfants et devient porteuse de pain pour une boulangerie de Paris. Coïncidence, elle porte le pain à Lucie la couturière qui, malade, s’entend bien avec elle et lui propose d’habiter l’appartement d’à côté.

Tout est alors prêt pour que se noue le drame : les amours contrariés vont engendrer des recherches qui vont aboutir à des tentatives de meurtre via le cousin Ovide revenu sans un sou des Amériques, et aboutir à la révélation finale après moults péripéties. Du grand art.

Le lecteur survole les phrases tant il a d’avidité à connaître la suite. Heureusement, la langue est directe et les mots communs. Nous sommes dans l’univers des billets écrits (preuves révélatrices !), des fiacres à espionner et de petits trains poussifs qui mettent la proche banlieue à une heure de la capitale et la province à une demi-journée. Tout déplacement est donc un périple qui prend du temps et exige l’auberge (où la tenancière ne garde ni ses yeux ni ses oreilles dans sa poche), ce qui permet de sauter d’une scène à l’autre tandis que l’auteur intervient pour recentrer l’intrigue dans l’esprit du lecteur. Le feuilleton exige en effet un rappel des faits précédents.

Moins « littéraire » que le ViH des lettres françaises, Xavier de Montépin ne restera pas aussi longtemps dans les mémoires. El Totor badaboum tonnant la gauche de son exil, jeune romantique tonitruant avant de finir prudent sénateur bourgeois de la République, premier intello engagé des temps nouveaux dont l’œuvre complète comporte des dizaines de volumes de ses 10 ans à sa mort, vautré dans le mélo jusqu’à s’y noyer avec Cosette mais en tuant Gavroche, reste bien plus connu, sinon popu. Mais le Montépin se lit encore avec feu plus d’un siècle plus tard, sans les scories interminables sur les égouts de Paris dans Les Misérables. Lui va droit au but.

Il fait partie des mélos célèbres du siècle XIX et une série en a été tiré.

Xavier de Montépin, La porteuse de pain, 1884, Independant Publishing 2020, 402 pages, €18.24

ou Livre de poche 1992, occasion €3.94

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Jussi Adler-Olsen, Victime 2117

Tout commence sur une plage de Barcelone en 2017, au moment de la pire « mode » des migrants venant s’échouer depuis la Syrie via la Turquie. Je me vois tomber dans le mélo mièvre de la solidarité médiatique, des bons sentiments obligatoires, du thème dans le vent. Et puis non, le roman prend un autre tour. Un journaliste minable d’un quotidien catalan local (autrement dit une feuille de chou) pense à se suicider faute de succès et tout simplement d’emploi lorsque la rumeur sur la place l’incite à quitter le bar où il n’a même pas de quoi payer son café pour aller voir. Une journaliste en mal de pub surfe sur les morts noyés en Méditerranée face caméra, en direct sur la plage de Barcelone où des baigneurs en slip s’agglutinent devant un écran géant où s’affiche en temps réel le nombre des victimes : 2177.

Intrigué par ce coup de scandale dans la gueule (technique marketing dite « du pied dans la porte »), requinqué par l’esbroufe de la fille qui fait du journalisme « moderne », Joan décide d’aller piller la caisse dans la boutique de son ex pour s’envoler pour Chypre où la 2117 a été trouvée. Là, un photographe en veste d’uniforme bleu du tramway de Vienne officie déjà, tandis qu’un barbu flanqué de trois femmes semble donner des directives au petit groupe de réfugiés trempé qui a été « sauvé ». Joan pond un article larmoyant qui est publié par son canard et repris par la presse étrangère en mal de scoop pour bobo et mémère. Mais, lorsqu’il revient à Barcelone, sa frigide rédac’chef lui reproche de ne pas avoir creusé : la 2177 ne s’est pas noyée, elle a été assassinée d’un coup de poignard dans la nuque. Il croit repartir, creuser encore.

Dans le camp chypriote, vraie passoire à terroristes, Joan apprend en soudoyant une femme que règne la loi de Daech : un ex-officier de Saddam Hussein ayant sévi dans la prison d’Abou Graïb tient les langues. Il s’est rasé la barbe mais c’est lui qui, machiavélique, va manipuler le journaliste naïf pour tenir en haleine la presse européenne sur la piste d’un gros attentat à venir, quelque part en Allemagne… Qu’il va lui-même soigneusement planifier.

Pendant ce temps, à Copenhague, un jeune homme enfermé dans sa chambre et dans l’univers mental fruste des jeux vidéo ne cesse de « tuer » virtuellement des aliens. Il hait sa mère, son père, la société – car eux ne l’aiment pas. Alexander n’a aimé que son grand-père, qui lui a légué un sabre de samouraï. La victime 2117, qui ressemble sur la photo du journaliste à sa grand-mère, le touche. Il veut l’utiliser pour crier son refus de l’indifférence et téléphone à la police – Département V. Il annonce qu’il va décapiter ses parents une fois son score de 2117 points atteints sur le jeu (cherchez pourquoi), puis sortir dans la rue pour se faire tous ceux qui passent (cherchez donc où). Il utilise des cartes prépayées pour rester anonyme.

Commence alors un jeu du chat et de la souris en Allemagne et au Danemark.

En Allemagne où Ghaalib le terroriste rassemble son équipe de tueurs venue des camps de réfugiés ayant traversé la Méditerranée et où il laisse des indices suffisants à Assad, pilier flic du Département V émigré d’Irak. Il détient sa femme Marwa et ses deux filles depuis ce temps où Assad lui a échappé en Irak, lors d’une mission de l’ONU 16 ans auparavant. Assad (qui s’appelle en vrai Zaïd) l’a défiguré à l’acide phosphorique que l’autre voulait lui coller sur le dos à vif, puis a tué son frère, et il veut se venger. Il déclare violer chaque soir femme et filles ou en les laissant à loisirs à ses hommes. Assad devient fou et s’envole pour l’Allemagne, traquer le tueur au nom d’Allah (qui ne dit rien mais n’en pense pas moins, vu la fin).

Au Danemark, Gordon aidé de Rose, autres piliers du Département V, vont resserrer les mailles du filet autour du jeune vantard blond (et « mignon ») qui veut péter les plombs.

Entre les deux pays Carl, ami d’Assad, qui apprend peu à peu son secret, et ami de Rose qui a quitté le département deux ans avant et est devenue grosse.

Je ne vous en dirai pas plus pour ne pas déflorer la virginité du sujet : vous aussi avez droit aux vierges du paradis. Les fans retrouveront leurs personnages favoris, dans la lignée des séries qui veulent faire « famille » afin de forcer l’accoutumance ; mais cette fois-ci, au vu des commentaires, il semble que les fans soient un brin déçus – surtout parce que la 8ème enquête paraît la dernière du Département V. Pour les autres, dont je suis, ces à-côtés humains ne sont qu’épices pour une intrigue qui s’accélère nettement sur la fin, devenant haletante. C’est bien découpé et bien mené, hormis le premier chapitre démago sur « les migrants ». Nul ne saurait au total s’y ennuyer.

Je ne connaissais pas la star du polar danois. Né en 1950 et seul fils sur quatre enfants d’un psy sexologue connu, il est de « la génération d’avant » pour les lecteurs contemporains ; d’autant plus que, dans la lignée de l’interdit d’interdire après 68, il a touché à tout : guitare pop, médecine, science politique, cinéma, libraire de BD d’occasion, éditeur, scénariste, adepte du Mouvement danois pour la paix… Allez voir plutôt en anglais car sa Wikifiche pour pèdes en français est d’une indigence rare : que font les profs confinés ?

Carl Valdemar Jussi Adler-Olsen a été lauréat du Ripper Award (prix européen du polar), du Prix Boréales du polar nordique 2014 pour l’ensemble de la série du Département V, Grand prix polar des lectrices de Elle 2012 pour Miséricorde, prix « Laurier d’or » des libraires au Danemark et prix Clé de verre (meilleur polar scandinave) pour Délivrance, tous deux en Livre de poche.

Jussi Adler-Olsen, Victime 2117 – La 8ème enquête du Département V, 2019, traduit du danois, Albin Michel 2020, 575 pages, €22.90 e-book Kindle €15.99

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Arnaldur Indridason, Ce que savait la nuit

A l’approche de la soixantaine, l’auteur quitte l’action pour l’empathie. Exit l’inspecteur Erlendur, introduction de l’ex-policier Konrad. Veuf et tout juste à la retraite, Konrad est obsédé par une vieille affaire d’il y a trente ans, jamais résolue malgré son enquête, la disparition de Sigurvin, entrepreneur.

Deux événements précipitent le retour : la découverte du cadavre congelé de Sigurvin sur le glacier Landjökull et la sollicitation du principal suspect Hjaltalin (prononcez yaltaline) dans l’affaire Sigurvin de parler à Konrad avant sa mort imminente pour cause de cancer. Konrad, qui n’a rien à faire sauf amuser ses petits-fils jumeaux de 12 ans le dimanche, se reprend au jeu du flic et du voyou.

Il va interroger et requestionner un à un tous les protagonistes survivants de cette intrigue interminable et complexe, occasion d’entrer dans les intérieurs et d’aborder les vies à la manière de Simenon. Il va arpenter Reykjavik, capitale de l’Islande, et mesurer combien la modernité a défiguré et abîmé la ville depuis son enfance.

Né le jour avant l’indépendance de l’île, il s’amuse d’avoir été brièvement sujet du roi du Danemark. La crise financière de 2008, qui aboutit à la faillite des banques du pays et à l’effondrement de l’immobilier, est terminée mais a laissé des traces jusque dans les familles. Certains se sont reconvertis en guides à touristes (d’où la découverte par un groupe de vieux Allemands du cadavre sur la glace), d’autres en propriétaires de casse automobile (les pièces détachées sont dix fois moins chères que les neuves). Le réchauffement climatique fait reculer le glacier de manière accélérée et le cadavre est réapparu bien plus tôt que prévu par ceux qui l’ont abandonné dessus.

Ce sont toutes ces transformations qui redonnent du grain à moudre à l’enquête et permettent de brasser à nouveaux les témoignages. Et de leur rattacher un autre décès, celui de Villi, jeune homme bourré renversé par une jeep au sortir d’un bar un soir de tempête de neige, quelques années auparavant. Sa sœur veut savoir si c’est un accident ou un meurtre, le chauffard ayant pris la fuite. Konrad se trouve donc doublement lié : par Marta son ex-chef qui lui demande d’aller parler à Hjaltalin et la sœur de Villi qui lui demande se savoir pour son frère.

Les chapitres sont courts, apportent toujours un indice, autant de marches vers l’étape finale où tout se résout. J’aime à me ressouvenir des rues de Reykjavik, du paysage désolé des landes, du climat venteux qui passe brusquement du grand soleil à la pluie glacée, de l’alcool dans les bars et des maisons en tôles, sans volets ni rideaux.

Les failles du glacier sont celles de l’Islande et sa glace, qui roule et rejette inexorablement, le temps qui n’oublie jamais.

Arnaldur Indridason, Ce que savait la nuit, 2017, Points policier 2020, 341 pages, €7.80 e-book Kindle €14.99 livre audio CD €22.90

Les romans policiers islandais d’Arnaldur Indridason déjà chroniqués sur ce blog

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Maxime Chattam, Le signal

Ce gros roman pour confinement d’hiver, dans la maison bien close où chaque bruit est inquiétant, commence comme un thriller d’espionnage, se poursuit en fantastique adolescent à la Stephen King avant de se terminer, près de 800 pages plus loin, en scènes gore de tueur en série. C’est gros, horrible et délicieux.

Maxime Chattam décentre son histoire aux Etats-Unis d’aujourd’hui, pays mythique où « tout » est possible. La famille idéale des Spencer quitte la New York trépidante pour Mahingan Falls, une petite ville balnéaire (imaginaire) enserrée dans les montagnes non loin de Salem. Une antenne de télécommunication permet seule la liaison Internet et mobile. La vaste maison de bois rénovée, à l’extrémité d’une triple impasse, se trouve près des bois. La quiétude naturelle contraste avec les nuisances de la ville. Car chacun a besoin de calme pour se ressourcer et quoi de mieux que ce déménagement en plein été ?

Olivia a quitté un métier stressant de présentatrice TV célèbre pour envisager une émission de radio locale. Tom, lessivé par les mauvaises critiques de sa dernière mauvaise pièce de théâtre, désire retrouver l’inspiration. Des trois enfants, seule Baby Zoey, 2 ans, n’a rien à récupérer. Les deux autres ont été éprouvés par la mort des parents d’Owen. Il a été recueilli par les Spencer car Tom est son oncle et son parrain. Il devient le frère de Chadwick (dit Chad), du même âge que lui : 13 ans. C’est un âge soupçonné par les psys (yankees) d’être sensible et trouble, déclenchant, au pays des névroses bibliques, nombre de phénomènes paranormaux. Tel est l’accroche King de Chattam.

Sauf que Maxime est un auteur européen, plus rationnel et moins empoisonné d’idéologie Jéhovah que Stephen ; il va faire diverger l’anormal en nouvelle norme menaçante. C’est que la technologie s’invite au festin des horreurs dans la meilleure tradition (plus récente) des millénaristes et des théoriciens du Complot. Tout serait la faute du Gouvernement, comme il se doit, ou des capitalistes, comme de bien entendu. Avec cet arrière-plan qui reste bien chrétien que le Diable n’existe que parce qu’on y croit, très nombreux et depuis très longtemps. Donc le Mal, des énergies négatives qui nous dépassent et nous environnent, chevauche les courants telluriques ou artificiels pour se déplacer, se manifester et frapper.

Les Remerciements à la fin du livre l’avouent : Maxime Chattam a mis en scène sa famille, idéalisée pour l’occasion, un bel effort d’auteur pour intégrer sa « tribu » à son travail. Chad lui ressemble, peut-être son fils aîné : « Chad, malgré ses seulement 13 ans, commençait à développer un début de carrure, avec de fins muscles naissants » p.41. Owen, le cousin, « demeurait un peu poupon ». Mais progressivement le Chad élancé et dynamique va se faire supplanter par l’Owen moins physique mais plus réfléchi. C’en est émouvant. Les deux garçons sont flanqués de Connor, « presque 14 ans » et déjà « basculé du côté du mâle » avec le sexe en ligne de mire, musclé en débardeur et « un peu bourrin » mais prenant les choses comme elles viennent, ainsi que de Corey, 13 ans comme eux, frère cadet de la nounou engagée pour garder le bébé Zoey, Gemma, presque adulte avec ses 17 ans.

La maison idyllique inquiète de plus en plus la famille idéale. C’est le chien qui revient terrorisé de la forêt, puis le bébé qui hurle dans la nuit, répétant sans arrête « clignote ! clignote ! » comme s’il avait vu un fantôme, c’est Olivia qui perçoit une présence noire. Puis voilà les garçons, partis en exploration au-delà de la ravine qui sépare la ville du plateau, au pied du mont Wendy qui supporte l’antenne, en butte aux menaces coupantes d’un épouvantail planté dans les maïs ! Qui va les croire ? Même si l’éviscération en direct du fils du fermier peut en témoigner… et qu’ils s’aperçoivent que Wendy est l’abréviation Disney du Wendigo, le monstre indien des forêts. Mais ne seront-ils pas accusés du crime ? La lacération du bide semble un fantasme récurrent de l’auteur, toutes les griffes et les couteaux visent ce point précis du corps, peut-être le plus vulnérable. Pour le reste, les survivants ont le tee-shirt lacéré, les jambes griffées, le flanc blessé. Le sadisme ne se passe pas qu’en imagination !

Les teens enquêtent à la bibliothèque et s’aperçoivent que leur collège a été bâti juste au-dessus de l’intersection des deux rivières qui traversent la ville – juste à l’endroit où une trentaine d’Indiens a été massacrée par les colons puritains au XVIIe siècle. Owen se fait une peur bleue dans les toilettes du collège lorsqu’il perçoit une présence maléfique qui tente de l’agripper. Tom, de son côté, se rend compte avec trouble que sa nouvelle maison a une histoire – et pas des plus réjouissantes : elle a été la masure d’une sorcière brûlée à Salem tandis que ses deux fillettes étaient lynchées par les bigots en délire ; elle a connu ensuite un toqué d’ésotérisme venu de Californie avant un couple dont le mari et la fille se sont suicidés – il faut dire que le père violait la fille. La mère survivante est en hôpital psychiatrique. L’avocat new-yorkais qui avait acheté la maison a fait faillite, d’où la « bonne affaire » des Spencer.

En bref, le lieu est mauvais et l’arrivée de la famille a déclenché dans la maison une révolution de spectres tandis que la ville tout entière est, depuis quelque temps, en proie aux morts inexpliquées dues à une panique noire. Le shérif Warden est un gros « connard » macho et borné comme son président, et l’adjoint venu de Philadelphie Ethan Cobb ne peut y croire… avant de l’expérimenter sous la ville, avec les ados. Seul un lance-flammes bricolé avec un pistolet à eau rempli d’autre chose parvient à tenir à distance des entités maléfiques qui hurlent et griffent avant de mordre, d’aspirer et de broyer. L’horreur.

La suite sera dantesque, dans un Armageddon où l’au-delà prend le pouvoir pour quelques heures. Inutile d’en dire plus, sauf que tous les méchants ne sont pas éradiqués et que tous les bons ne sont pas sauvés. Dans l’indifférence de la nature (et de Dieu pour les croyants), seul le courage et l’initiative font la différence. La mère est une louve pour ses petits, le père entreprend ce qu’il faut, les aînés tempèrent l’imagination et les excès des plus jeunes qui, eux, résistent à tant de pression psychologique par des embrassades et des torrents de larmes. Le lecteur quitte ce livre lent au début et prenant sur la fin avec de quoi faire des cauchemars les nuits de nouvelle lune.

Un bon thriller – qui veut dire qui fait frémir – dont les pages sont bordées de noir comme les faire-part de deuil..

Maxime Chattam, Le signal, 2018, Pocket 2020, 908 pages, €9.95 e-book Kindle €9.49, CD audio €26.90

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Jean-Christophe Grangé, La forêt des mânes

Une histoire invraisemblable qui se lit au galop, un thriller prenant qui ne vous lâche pas. Jeanne est juge d’instruction, sorte de Bob Morane en robe noire même si l’instruction n’en porte pas. Des affaires sordides l’occupent habituellement au TGI de Nanterre. Un flic lui en offre une, politique et bien juteuse qui concerne un trafic d’armes associé probablement à un financement illégal de parti politique. Mais son collègue, le juge François, qui a « envie de piner tout ce qui passe » p.38, hérite d’une affaire de meurtre particulièrement répugnante avec égorgement, éviscération, démembrement et traces de cannibalisme. Jeanne est fascinée. Il l’emmène comme consultante, elle se prend au jeu. Ce ne sera que le premier d’une série de meurtres du même modèle.

Un soir, après avoir appelé Jeanne parce qu’il a découvert quelque chose, François périt dans l’incendie (criminel) de son appartement. Déguisée en pompier (elle a fait un stage), Jeanne aperçoit François dans les flammes qui se débat avec un gnome tout noir, de petite taille : l’assassin ? Mais tout crame et personne d’autre n’a vu. Elle n’est pas saisie de l’affaire en place de son collègue décédé ; elle est même dessaisie de l’autre affaire, celle du trafic d’armes, trop politiquement sensible. Elle renvoie alors le président du tribunal à son machisme et se met en disponibilité.

Jeanne est une juge célibataire de 37 ans, qui se nourrit parfois de café et de riz blanc, fonctionnant aux médocs. Elle va chanceler jusqu’au Guatemala, au Nicaragua et en Argentine pour tirer les fils du meurtre du juge François. Selon le psychiatre qu’elle a écouté illégalement pour en apprendre plus sur son ex-petit-ami, elle se lance sur la trace d’un certain Joachim, appelé Juan lorsqu’il était enfant, peut-être autiste ou schizophrène. Mais c’est plus compliqué que cela, il semble régresser à un stade archaïque d’enfant sauvage. Son psychiatre est sur ses traces, un Antoine de physique adolescent à la voix chaude que Jeanne verrait bien dans son lit. Gaffeuse, bordélique, maladroite mais obstinée, le juge en jean parviendra au bout de la piste dans une lagune ignorée peuplée de sauvages, la forêt des mânes, autre nom des âmes errant sans sépultures chez les Romains. Elle bouclera son enquête en y laissant toutes ses économies – et découvrira l’assassin, inattendu.

Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. L’auteur, journaliste toujours très documenté, apprend au lecteur la vie d’un juge d’instruction parisien, les années gauchistes en Amérique latine de l’étudiante, la dictature et la barbarie des années 1970 et 80 en Argentine, l’impunité des bourreaux, les enfants volés, les dégâts psychiatriques y afférents. Le psy est obsédé par Totem et tabou de Freud, où les fils mangent leur père pour mettre fin à sa tyrannie et à son accaparement des femmes. Un mythe qui n’a aucune base anthropologique mais qui fait symbole. « Tout crime est une erreur de père », dit volontiers le psy dans la lignée de Lacan. De père à repère, n’y aurait-il qu’un pas ?

Une aventure style Bob Morane version XXIe siècle avec une fille gauche comme héroïne. Mais nul ne peut lâcher ce gros roman jusqu’à la fin.

Jean-Christophe Grangé, La forêt des mânes, 2009, Livre de poche 2011, 629 pages, €8.90 CD audio €23.30 

Jean-Christophe Grangé déjà chroniqué sur ce blog

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Viviane Moore, Les gardiens de la lagune

L’auteur, à 60 ans, est en pleine maîtrise de son écriture de romans policiers historiques. Sa période fétiche est le Moyen-Âge, qu’elle débute avec un chevalier breton, Galeran de Lesneven, poursuit avec Tancrède le Normand, et termine provisoirement avec Hugues de Tarse, qui a vécu en Orient.

Justement, Hugues quitte le royaume de Sicile, en proie aux désordres fratricides entre Normands. Il emmène sa femme Eleonor et ses deux petits enfants, Clara, 5 ans, et Jean, 3 ans, sous la surveillance de la très jeune servante Zaynab. La famille arrive à Venise, invitée par Leonardo, le fils aîné du doge Vitale Michiel II, qui met l’étage noble d’un palais à sa disposition. Nous sommes en 1162 et Venise n’est encore qu’une suite d’îlots plus ou moins artificiels et marécageux, reliés par des passerelles en bois. Chaque île cultive sa particularité : le château de commandement du doge près de la basilique San Marco, le potager du couvent San Zacaria, les artisans verriers et maçons, les pêcheurs, les quais des commerçants de haute mer. C’est pittoresque, vivant populaire.

Mais un crime vient d’être commis, le cadavre de Jacopo, neveu du doge, est retrouvé poignardé dans la lagune. Hugues est prié par le doge, sur les instances de son fils, d’enquêter à ce sujet parce qu’il est neuf dans la ville et n’est lié à personne. Les restes calcinés du beau-frère du doge, père de Jacopo, qui a péri quatre ans auparavant dans l’incendie d’une église, viennent d’être retrouvés lorsque sa veuve a décidé de la faire restaurer. Les deux affaires sont-elles liées ?

Qui était Jacopo Vitturi, fils de famille trafiquant qui, après avoir trop longtemps fait les cent coups, vient d’être banni de Venise ? Pourquoi a-t-il massacré sa maîtresse Renata qu’il aimait baiser, fille de pêcheur de 14 ans, dans sa cabane de roseaux un soir de rage ? Pourquoi a-t-il été tué juste avant de devoir embarquer pour Byzance ? Pourquoi poursuivait-il le jeune Andrea, fils d’une servante égyptienne de sa maison, d’une haine féroce, au point de le faire battre et de le lacérer de coups de dague avant de le jeter dans la lagune ? Pourquoi Laura, sa cousine, se refusait-elle à lui ?

Les simples évoquent la malédiction de la Bête, un dragon sous les eaux qui se manifeste les jours de brume, et dont les gardiens sont les gondoliers. Tant que voguent les gondoles noires au-dessus des eaux glauques, la Bête reste tapie – mais si elles se raréfient, elle surgit. Faut-il y croire ? Ou faut-il chercher du côté de la vengeance des femmes ?

C’est toute la vie de Venise, ses humbles pêcheurs buvant sec, ses aubergistes avides au gain, sa jeunesse braillarde prise par le jeu de dés jusqu’au dénuement, ses marchands enrichis et ses grandes familles aristocrates qui reçoivent en des fêtes somptueuses, qu’il nous est donné de connaître. Avec quelques recettes de cuisine telle la morue aux amandes sauce gingembre safran, la soupe de fenouil aux raisins blancs, fromage frais, pignons et cannelle ou ces sardines aux oignons, pignons et raisin secs revenues dans du vinaigre de vin rouge. L’intrigue est rondement menée, le décor captivant, les personnages bien campés. Un roman de détective qui passionne dans une Venise en plein essor.

Viviane Moore, Les gardiens de la lagune, 2019, 10-18, 336 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

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