Romans policiers

Pierre Lemaitre, Alex

Attention, roman policier ! Car Lemaitre n’écrit pas seulement des romans classiques, dans le style du roman feuilleton comme Les enfants du désastre. Son commandant (jadis commissaire) Verhoeven est un marginal comme Fred Vargas en a créé un avec Adamsberg ; son adjoint Louis est un riche qui s’ennuie et joue le lieutenant (jadis inspecteur) comme Elisabeth George en a créé un avec Lynley. Ces deux auteurs de polars ne sont pas cités dans les « remerciements » obligatoires désormais à la fin de tout livre, à la mode yankee.

Attention, Alex est une femme ! Avec un prénom mâle mais victime puis tueuse avant de réintégrer son rôle de victime in fine. Drôle de prénom pour une fille qui serait née dans les années 1980.

Une fois ces réserves faites, vous pouvez lire ce roman policier sans en attendre du classique. Tout commence par un enlèvement, en plein Paris, d’une jeune femme par un homme costaud en camionnette. La police patauge car, comme d’habitude, les témoins sont nuls, ignares ou peureux – ils ont vu, mais de loin et sans bien observer, pris par « l’émotion », et n’ont rien retenus ; ils « croient » avoir senti une camionnette style artisan, mais sans inscriptions dessus ; de quelle marque ? bah, genre courant quoi.

Le romancier alterne les chapitres police et les chapitres victime, c’est assez osé. Car le lecteur se prend de sympathie pour l’une comme pour les autres – jusqu’au clash de la seconde partie où, renversement de situation, la police loge le ravisseur mais il lui échappe en se jetant d’un pont ; puis loge l’endroit où est détenue la victime mais le trouve vide. La fille s’est échappée toute seule de sa cage et des rats.

Commence alors la fouille du passé. Ravisseur et victime sont liés. Le premier a perdu son fils un brin idiot mais tombé dans les filets du sexe ; la fille l’a enlevé à son père et il a disparu. Quand la police le retrouve, il est mort, planqué dans un réservoir écolo de récupération d’eau de pluie (tout se recycle chez les écolos). Curieusement, il a été frappé par un objet contondant (comme on dit toujours dans les polars) puis gorgé d’acide sulfurique de batterie de voiture (là, c’est moins courant). Pourquoi ? Le lecteur le saura, mais à la fin seulement (sinon, où serait le suspense ?). La police découvre d’autres meurtres sur le même modèle et l’ex-victime, dont les chapitres alternent toujours avec ceux des flics, se délecte à en concocter de nouveau. Comme si elle suivait son instinct, allant un jour à Toulouse, un autre à Reims, un autre dans le 93. Quel est le schéma récurrent ?

La troisième partie verra le déclin et la chute de l’empire victime. Fillette laide et plate, adolescente moche et grosse, elle s’est épanouie très tard et désormais se déguise avec changement de prénom et perruques ; elle allume. Mais elle suit un itinéraire précis, volontaire. Elle brouille les pistes. Alex se venge – et comment ! Au moment où le lecteur est assez écœuré de la femelle, qui a trucidé une sixième victime qui paraissait bon père et bon époux et plutôt gentil, pas macho du tout, on saute dans le victimaire renouvelé. La police progresse, malgré le jeune juge content de lui qui se croit supérieur ; l’étau se resserre sur le passé et le pourquoi.

Survient la fin, préparée par la victime ; elle termine en beauté… Le dernier impliqué sera son grand frère, qui a toujours été « très proche » de sa petite sœur, surtout depuis qu’elle a 9 ans. Lemaitre joue en maître sur les fantasmes et les hantises sordides de la société contemporaine. Il les met en scène et la victime que l’on plaint d’être aux mains d’un ravisseur brutal et macho devient celle que l’on hait de tuer sans raison et comme à plaisir, avant que l’on finisse par compatir avec elle pour l’existence qu’elle a eue.

Difficile d’en dire plus sans déflorer le sujet. Alex n’est pas celle qu’on croit, mais pas plus celle qu’on imagine. Le roman est assez bien fait même s’il est écrit direct, peu littéraire malgré le pedigree de l’auteur, et qu’il comporte peu d’action. La psychologie des personnages reste basique – accessible au plus grand nombre (qui apprécie, d’après les « commentaires »). Mais le divisionnaire, le juge, Verhoeven, Louis ou Armand sont des caricatures. Le dernier est l’avare au carré de l’équipe policière… dont l’avarice se retourne à la fin sur un geste inattendu (semble-t-il).

Pierre Lemaitre, Alex – La trilogie Verhoeven 2, Livre de poche 2021, 399 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Harlan Coben, Disparu à jamais

Un bon Coben hors de la série Bolito. Le lecteur y retrouve les thèmes favoris de l’auteur : les frères, le père, les amis bad boys, la violence, le sordide de banlieue new-yorkais, le milieu juif, les amours en pointillés, les enfants de hasard.

Deux frères s’aimaient d’amour tendre ; le plus âgé, il y a 11 ans, a piqué la copine du second, qui avait rompu. On l’a retrouvée violée et étranglée dans sa cave et l’amant envolé. Will est certain que son grand frère Ken n’a pas pu faire ça mais les flics comme les voisins sont convaincus que si. Obstinés dans le déni comme dans la bêtise, les parents restent dans le quartier, maudits et honnis ; la mère en meurt d’un cancer. Seule la sœur Mélissa fuit très loin, se marie et fonde sa propre famille. Ken est en cavale, très loin si l’on en croit les rumeurs, ou mort selon d’autres. Sa mère sur son lit de mort apprend qu’il est vivant et le dit à Will, désemparé. Ken copinait avec le Spectre et McGuane depuis l’école primaire ; le second a fini tueur de l’armée et le troisième parrain de la mafia. Ken a trempé dans le développement d’un réseau de drogue dans les universités avant le drame.

Will, trouillard et ayant toujours eu horreur de la violence, était protégé par son frère. Il est désormais avec Sheila, ancienne pute, bientôt fiancé tant ils sont bien ensemble. Ils travaillent tous deux à Covenant House, une association de sauvetage des gamins en perdition, fugueurs, drogués et jeunes putes – à New York il y a de quoi faire.

Et puis Sheila disparaît un matin en laissant un simple mot : je t’aime pour toujours.

Will se confie à Carrex, un ancien punk nazi qui a modifié son tatouage au front en prolongeant chaque barre de la croix gammée pour en faire une suite de quatre carrés. Il enseigne le yoga et, une star l’ayant un jour découvert, a fait fortune dans la méditation. Il est en couple avec une Noire qui attend de lui un enfant… qu’il n’est pas sûr de vouloir car il ne sera pas clair. Pas si simple qu’on croit le mélange, on confond tout et on ne sait plus où l’on en est. En témoignent ces prisons où les prévenus parlent toutes les langues, sans se comprendre, ni savoir ce qu’ils font là car, dans la culture de chacun, le bien et le mal n’est pas aussi distinct que dans la pure loi blanche anglo-saxonne américaine.

Malgré la langue vulgaire, les dialogues qui noircissent des pages, le milieu sordide dans lequel l’action se passe, les faux papiers et les faux nez, plus l’ultraviolence de mise pour impressionner le gogo, ce thriller est bon. Il monte la sauce progressivement, faisant mousser le mystère tout en découpant l’action à merveille. Vous saurez tout à la fin, non sans plusieurs coups de théâtre, ce qui est fameux.

On ne relit pas Coben, mais on le lit parfois avec plaisir.

Harlan Coben, Disparu à jamais (Gone for Good), 2002, Pocket thriller 2013, 467 pages, €8.40 e-book Kindle €13.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Patricia MacDonald, Expiation

Expiation, « la non pardonnée » en américain, fait partie de ses romans policiers littéraires qui existaient avant Internet et la mode des séries télévisées. La différence est qu’ils étaient rédigés en belle langue et que la psychologie était fouillée, au lieu que les séries numériques sont composées de caractères standards et dans un langage familier sinon argotique. Patricia McDonald écrit bien et ses intrigues sont pensées.

Une jeune femme sortant de prison est engagée dans un journal local sur une île de la côte de Nouvelle-Angleterre, au nord des États-Unis. Elle est innocente du crime pour lequel elle a été condamnée durant 12 ans, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Elle se méfie donc de tous et de chacun, se voyant coupable a priori dès que quelque chose survient. Elle est donc maladroite, timide et angoissée dans son nouveau poste. Elle apparaît même niaise à certains moments, hystérique à d’autres – mais c’était l’époque et l’image que le monde renvoyait aux femmes. Pat MacDo résiste et son héroïne réussit assez bien ses épreuves.

Le plus étrange est que le directeur qui l’a engagée n’est pas au journal lorsqu’elle arrive, malgré la lettre qu’il lui a envoyée, et que nul ne sait quand il va rentrer. Maggie s’installe donc tant bien que mal dans une maison louée à l’année que ses propriétaires n’occupent que deux mois par an, et est chargé du classement des photos et articles au journal plutôt que d’écrire des articles. Elle a immédiatement pour rivale professionnelle Gracie, qui occupe le même poste de secrétaire de rédaction, et pour rivale amoureuse Evy, une jeune fille de 18 ans qui aimerait bien que les bras musclés et bronzés de Jessie, le rédacteur en chef, la protège amoureusement plutôt que la nouvelle.

Ce sont ces rivalités entre femmes qui vont précipiter le drame – dont le lecteur perçoit assez vite qu’il est plus complexe qu’en apparence. Evy invite Maggie à la kermesse de l’île où elle tient un stand de pâtisseries. Mais deux sales gosses que Maggie avait vus en train de torturer une tortue à son arrivée sur le quai se retrouvent la bouche en sang, la part de tarte qu’ils ont mangée étant garnie de verre pilé. Ce serait la faute de Maggie. L’île entière lui en veut, on ne touche pas aux enfants. Maggie sait qu’elle n’y est pour rien et soupçonne Evy, bien que Jessie minimise l’incident et la croit paranoïaque. Il va cependant déchanter…

Un soir, il disparaît et personne ne sait où il est passé. Sa barque est retrouvée vide et l’île croit qu’il s’est noyé, organisant même son enterrement après la tempête. Maggie veut quitter son poste et retourner sur le continent pour se fondre à nouveau dans la foule, mais Evy l’en n’empêche par un chantage affectif au souvenir de Jessie et Maggie se laisse faire, effondrée, alors qu’elle aurait dû se méfier.

Pendant ce temps-là Owen, le photographe du journal, croit se souvenir d’avoir déjà vu Maggie mais il ne se souvient plus ni où ni quand. Lorsqu’il le trouve, lors d’un court séjour à New York convoqué pour un entretien qui n’existe pas, il est presque trop tard. Le passé est en train de rattraper Maggie comme Evy, et tous les proches sont pris dans l’engrenage.

Il y a du suspense, une montée en puissance de la peur, et le dénouement est terrible. Mais il ne faut pas en dire plus pour laisser au lecteur le plaisir de l’aventure. Un téléfilm en a été tiré dont je ne me souviens plus du titre mais mieux vaut le livre, il offre plus de place à l’imagination, surtout si vous êtes en voyage sur une côte inhospitalière, enfermé le soir dans votre chambre alors que la tempête bat au-dehors…

Patricia MacDonald, Expiation (The Unforgiven), 1981, Livre de poche 1998, 320 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

Patricia MacDonald chroniquée sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , | Poster un commentaire

Caldwell et Thomason, La Règle de quatre

Il y a quinze ans, la mode était aux énigmes et aux jeux de rôle. Dan Brown dans le Da Vinci Code en a été l’expert, transformant le genre en thriller Hollywood, mais Umberto Eco avec Le nom de la rose en avait été l’instigateur en situant ce même genre dans les ténèbres obscurantistes du Moyen-Âge. Nos deux auteurs américains, amis depuis l’âge de 8 ans et diplômés l’un de Princeton et l’autre de Harvard, situent l’énigme en université américaine, avec des références à Francis Scott Fitzgerald – formé à Princeton mais pris par la poésie au point d’en sortir non diplômé. Comme Paul, l’un des personnages de La règle de quatre.

Nous sommes plongés dans l’ambiance de Princeton pendant le week-end du Vendredi-saint 1999. Tom, Paul, Charlie et Gil sont quatre, comme Les Trois mousquetaires. Ils sont amis, colocataires et vont terminer leur année. Tout commence par un jeu de chasse dans les sous-sols de la chaufferie d’un bâtiment, deux équipes vite traquées par les proctors, les gardiens policiers du campus. Les quatre émergent par un boyau dans la cour où défilent les « Jeux olympiques nus », les deuxièmes années qui dansent à poil pour la seule fois de leur vie, survivance d’une tradition masculine. Ces JO nus vont d’ailleurs être interdits dès l’année suivante dans la vraie vie, le moralisme religieux puritain défendant de tels « débordements » de sensualité qui marquent la jeunesse. Car cette période devient honnie à mesure que les boomers au pouvoir vieillissent. Les libertaires de 68 sont les plus moralistes et les plus fachos dès qu’ils atteignent 50 ans (exemple la Springora).

Paul tente de résoudre l’énigme de l’Hypnerotomachia Poliphili – en français Le songe de Poliphile – imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, soit un demi-millénaire auparavant tout juste. Il a inspiré l’art des jardins à la fin de la Renaissance puis Rabelais et jusqu’au psychologue Carl Gustav Jung. Son auteur aurait été le mystérieux Francisco Colonna, noble romain de la Renaissance et seigneur de Palestrina ; il aurait mis ses relations et sa fortune au service des œuvres d’art que le moine puritain Savonarole poussait la foule à brûler en place publique à Florence. Il aurait ainsi préservé dans une crypte cachée nombre de manuscrits, de peintures et de sculptures héritées de l’antique. Tout le livre, écrit en cinq langues, latin, italien, hébreu, arabe et grec (avec quelques faux hiéroglyphes égyptiens en sus et 172 gravures sur bois), est un message codé suivant la règle de quatre. Celle-ci stipule de choisir une lettre pour commencer (à deviner) puis de poursuivre le décryptage en prenant la lettre qui se situe quatre colonnes à droite, puis deux colonnes en haut, enfin deux lignes à gauche – et ainsi de suite. Des gravures érotico-sadiques montrent un gamin nu fouettant deux femmes à poil avant de les décapiter puis de donner leurs restes aux fauves. Et ce n’est pas Cupidon… Qui est-ce ?

Paul reprend les travaux du père de Tom, qui s’est tué en voiture avec son fils à bord lorsqu’il avait 15 ans. Tom ne s’en est jamais vraiment remis, une jambe abîmée et l’âme meurtrie par l’obsession de son père qui l’a empêché de vivre et a bousillé son couple comme sa famille. S’il aide Paul, qui a besoin de l’esprit des autres pour résoudre les énigmes, Tom est amoureux de Katie et ne veut pas que sa relation en souffre. Pour son malheur, chaque étape réussie de Paul le fait retomber dans la fièvre de la découverte et il néglige Katie qui, pourtant, l’attend, aidée de Gil.

Ce dernier, beau play-boy charmeur fils de trader newyorkais, est président de l’Ivy club à l’université et aide ses protégés. Il est flanqué de Charlie, grand Noir athlétique qui fait ambulancier avant de se lancer en médecine. Paul, orphelin, ne sait pas que son professeur Bill Stein et son directeur de thèse Vincent Taft conspirent pour s’approprier ses travaux – et découvrir le contenu fabuleux de la crypte scellée dont parle Colonna. L’endroit secret où il a rassemblé les trésors sauvés des griffes de l’obscurantiste Savonarole, écolo précurseur qui veut jeter la science au profit de la foi. Richard Curry, le mentor de Paul, les tue au long de l’ouvrage, ponctuant d’une note policière ce roman d’énigme.

Un brin bavard et lent à démarrer, ce thriller universitaire écrit à deux nous fait découvrir la vie quotidienne d’une école supérieure privée américaine de prestige, où les relations sociales comptent plus que le savoir transmis malgré les six millions de livres en bibliothèque et les 92 000 œuvres d’art. 65 prix Nobel et 3 présidents américains en sont sortis depuis sa création en 1746… ainsi qu’un acteur de Superman.

Princeton célèbre l’humanisme, symbole de la Renaissance, et s’oppose au puritanisme, incarné par Savonarole hier et par les sectes chrétiennes, islamiques et écolos aujourd’hui. Le nouveau millénaire, qui commence avec le XXIe siècle, choisira-t-il les forces de vie ou celles de mort ? Paul explique : « Savonarole fustige le carnaval. (…) Il clame qu’une force plus puissante que les autres contribue à la corruption de la ville. Cette force enseigne aux hommes que l’autorité païenne peut prendre le pas sur la Bible, qu’on peut vénérer la sagesse et la beauté dans ses manifestations les plus impies. Elle pousse les hommes à croire que la vie se résume à une quête du savoir et du bonheur terrestre, ce qui les détourne de la seule chose qui compte vraiment : le salut. Cette force, c’est l’humanisme » p.282. Les religions, ces cancers de l’âme humaine, détruisent la curiosité et l’initiative, incitant à croire plutôt qu’à chercher, à subir plutôt qu’à se libérer et à obéir plutôt qu’à exercer sa responsabilité.

C’est peut-être au fond le message de ce livre.

Ian Caldwell et Dustin Thomason, La Règle de quatre (The Rule of Four), 2004, Livre de poche 2006, 448 pages, €8.74, occasions à partir de €0.90

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Ruth Rendell, Le lac des ténèbres

Ce qui est agréable avec Ruth Rendell est que le roman policier n’a besoin ni de policiers ni de bandits. S’il y a meurtre, c’est par méprise et sans le vouloir, comme une boule de billard à trois bandes tombe dans le trou. Le titre est tiré du Roi Lear de Shakespeare et la réplique est attribuée à Néron. L’auteur en fait une sorte de destin où les bonnes intentions finissent par paver un paradis qui n’est en fait qu’un enfer.

Martin Urban est le fils unique d’un couple de riches bourgeois, associé aux affaires financières de son père. C’est un garçon égal avant la trentaine, sans relief, dans l’aisance sans être riche, sans petite amie bien qu’il ait couché, sans véritable ami bien qu’il ait des relations. Un jour, en traversant un parc de Londres, il rencontre son ex-condisciple Tim. Ils étaient ensemble à la London School of Economics et, bien qu’ils n’aient pas lié amitié, se retrouvent avec plaisir. Tim est journaliste pour le Post à scandales. Il tire le diable par la queue mais joue régulièrement aux paris sportifs. Martin est intrigué et se laisse tenter par l’expérience.

Un jour il gagne 104 000 £, ce qui est une belle somme en 1980. De quoi acheter une dizaine d’appartements moyens par exemple. Il ne sait trop quoi faire de cette somme, nette d’impôts et tombée par hasard dans sa poche. Il a scrupules à en parler à Tim, on ne sait pourquoi, mais ce genre de réaction est l’essence de l’intrigue. Par culpabilité chrétienne, il décide d’utiliser la moitié de ce pactole pour faire du bien autour de lui. Il a entendu parler de gens nécessiteux qui aimeraient changer d’appartement ou voudraient faire opérer leur fils atteint d’une maladie grave. Le Royaume-Uni, en 1980, est déjà mélangé et le fils en question est indien. Pour les autres, il s’agit d’un vieillard, d’une pauvre schizophrène et d’un couple nécessiteux.

Mais il ne suffit pas de vouloir faire le bien pour le réaliser. Le diable se cache dans les détails et l’enfer est pavé des meilleures intentions du monde. L’un des vieillards, au reçu de l’offre par lettre, décède brutalement d’une crise cardiaque. La schizophrène est effrayée rien qu’à l’idée de quitter son minuscule appartement londonien même pour une maison plus spacieuse. Seuls les parents du garçon malade sont reconnaissants.

Quant à Tim, journaliste brutal doté d’une bonne mémoire, il attend que Martin lui fasse part de sa bonne fortune mais rien ne vient. Il l’invite à une soirée chez lui mais Martin décline. Mystère du tempérament anglais fait de pudeur trop bienséante et du camouflage désespéré de tout sentiment. Martin est vaguement amoureux de Tim mais celui-ci n’en saura rien. L’attitude naturelle eût consisté à parler du gain inattendu avec cet ami retrouvé et de lui offrir un pourcentage en cadeau pour l’avoir incité à jouer. Mais le naturel n’a rien d’anglais et c’est bien là ce qui va nouer le drame. Car il y a drame par détournement d’intentions.

Un matin, Martin reçoit un gros bouquet de chrysanthèmes jaunes apportés par une fleuriste blonde qui ressemble à un jeune garçon. Elle se prénomme Francesca et il en tombe immédiatement amoureux. Celle-ci se laisse faire, déclarant un mari violent et une petite fille de deux ans. Il va la sortir, coucher avec elle, la mettre dans un taxi parce qu’elle ne veut pas que son mari le voit. Lorsque d’aventure il la raccompagne en voiture dans un quartier périphérique, il a du mal à la voir entrer. Et il ne sait presque rien de sa vie.

Il la pousse à divorcer et à venir vivre avec lui, mais elle hésite, diffère. Il va jusqu’à acheter un appartement pour elle en attendant qu’elle puisse quitter son foyer. Mais, en fiscaliste qui veut le beurre et l’argent du beurre, il craint de payer une plus-value sur une résidence secondaire et met donc cet appartement au nom de Francesca. La remise des clés a lieu, le week-end passe, mais Francesca ne donne plus signe de vie. Qui est-elle vraiment ? Que lui est-il arrivé ? Que vient faire Tim dans cette aventure ? Quelles sont les meurtres mystérieux qui parsèment les journaux ? C’est sur tous ces ingrédients que joue l’auteur pour broder son intrigue en patchwork.

Le roman est écrit en phrases courtes et directes, sans description superflue mais avec un sens de la psychologie qui permet aux personnages d’exister.

Dommage que la « traduction » soit aussi mauvaise, multipliant les fautes de français comme il prétent, elle souffra, le Cypriote… D’ailleurs il n’est pas écrit traduction mais « texte français » de Marie-Louise Navarro.

Ruth Rendell, Le lac des ténèbres (The Lake of Darkness), 1980, Editions du Masque 2003, 121 pages, occasion €1.38

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden

Un beau jour parisien, le commissaire Damrémont découvre dans un trois-pièces haussmannien quatre corps à demi nus placés en rose des vents, morts. Le plus gros désigne le nord. Ça commence comme ça car nous sommes en polar. L’auteur s’y lance avec délices et y réussit assez bien.

Son originalité est que l’enquêteur n’est pas un flic (qui n’arrive qu’après coup), ni une journaliste (qui est présente mais nulle), mais un livreur de sushis d’origine iranienne qui veut devenir avocat au pénal – et a déjà raté deux fois son examen du barreau.

Mais reprenons au début. Trois amis sont conviés par un quatrième qui rentre du Canada où il s’est exilé sept ans. Il a fauté en fac étant étudiant et a dû mettre les voiles. Mais il s’est taillé une réputation (un brin surfaite) d’érudit sur Le voyage de Flaubert en Egypte, et il est convié à une conférence en Sorbonne. Il en profite pour renouer avec son club d’âmes damnées de la fac, l’un devenu prof de lettres en secondaire, l’autre auteur de docu-fictions, le troisième syndicaliste. Carl, Audric, Victor, Tony. Audric reçoit dans sa garçonnière bourrée de livres après divorce, « un homme seul malgré lui, avec une fêlure, un esprit foisonnant qui survit en transmettant ce qu’il a appris et en spéculant sur le reste ; un prof quoi ! » p.38.

Survient Léa, pièce rapportée venue pour rencontrer Victor l’auteur ; elle est journaliste – évidemment au Monde – « une fille de son temps, juge-t-il, moins encline à vivre le moment qu’à l’archiver » p.131. Mais Carl est en retard. Le lapin brûle, il était pourtant mitonné à la moutarde. Pourquoi ne pas avoir éteint le feu ou minuté la plaque ? Ces profs sont maladroits…

Pire, en allant aux toilettes, Léa se trompe de porte et pénètre dans la chambre bureau d’Audric. Elle y trouve Carl – étendu mort. De quoi ? Nul ne sait et Audric ne tarde pas à être accusé par les autres qui en savent long sur leur passé commun. De plus, Carl avait niqué aussi l’épouse d’Audric. De quoi imaginer la pire vengeance ! Mais pourquoi chez lui ? Et pourquoi au moment où il invitait ses amis ? Le coupable évident serait trop simple. Dès lors, qui l’a fait ?

Ne sachant comment se dépêtrer de cette situation, et se méfiant à raison de la police qui est expéditive pour désigner un coupable sans trop chercher, Audric séquestre les trois autres dans son appartement. Survient Sadegh, le livreur de sushis, commandés parce que le lapin a brûlé. Audric le connait un peu et l’enrôle aussitôt pour l’aider à faire la lumière.

Le jeune Sadegh, avocat raté, va résoudre l’énigme de la mort dans un bureau du fond de Carl Van Noorden, venu en avance pour finir de préparer sa conférence. Ce ne sera pas sans mal, ni sans rebondissements, mais la fin est assez bien amenée pour qu’on reste captivés. Les caractères sont bien typés et brossés par petites touches, suffisantes pour en faire le tour. Le style est enlevé, avec parfois des accélérations inédites. Un bon roman dans le genre policier d’un auteur incontestablement à suivre.

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden, 2021, éditions du Val, 213 pages, €12.00 e-book €3.99

Raphaël Passerin est aussi l’auteur de Prince de Galles, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Bérénice Paget editionsduval@yahoo.com

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Mary Higgins Clark, La nuit du renard

Avant l’essor du net et la loi des séries (télé), les écrivains écrivaient et Mary Higgins Clark écrivait bien. Ses textes étaient fouillés, sa langue correcte, ses personnages consistants. Le suspense monte peu à peu et s’affole vers la fin, les grands thèmes de l’époque sont abordés : la peine de mort, l’avenir de Grand Central Station à New York, la sécurité.

Un jeune homme est condamné à mort pour un crime qu’il nie avoir commis – à 17 ans. La gouverneure refuse sa grâce tant les éléments de preuve sont accablants. Dans le même temps, un couple se déchire intellectuellement, face à face sur les ondes. Lui est journaliste partisan de la peine de mort depuis que sa femme s’est fait assassiner ; elle est journaliste célèbre mais contre parce que, même coupable, tuer est se prendre pour Dieu. Un peu extrêmes tous deux, ils sont néanmoins amants. Et le fils de la morte ; le petit Neil de 8 ans, se débat entre asthme dû à l’angoisse de la perte, terreur de se voir abandonner par son père pour l’autre femme, et crainte de la marâtre.

Là-dessus, un tordu s’empresse de les enlever, elle Sharon l’amante et le Neil le fils. Pourquoi ? Pour rien, par plaisir sadique, par délectation de tuer et de prendre en photo les tortures des derniers instants. Comment s’y prend-t-il ? Pourquoi n’est-il pas aperçu ? Où les mène-t-il ? Que veut-il ?

C’est tout un jeu du chat et de la souris qui commence alors entre le père, célèbre, le FBI compétent, et le psychopathe déterminé. Jusqu’au dernier moment, nul ne sait si les otages sont encore en vie, ni où et quand en ville un endroit sauter. Si ce qu’il dit est vrai. Car il se fait appeler le renard, comme Rommel, le général allemand. Est-ce un indice ?

Difficile d’en dire plus sauf que les moyens des années soixante-dix étaient loin de ceux d’aujourd’hui et que les intrigues en étaient réduites au téléphone fixe, aux cabines isolées, au radiotéléphone et au bon vieux courrier par la poste. Même les photos étaient sur pellicule à faire développer ! La technique étant peu répandue, la psychologie comptait bien plus pour bâtir une intrigue – pour notre bonheur. May Higgings Clark y excellait. Ce pourquoi chacun peut lire ou relire aujourd’hui ses romans noirs sans craindre le décalage séculaire : ça marche toujours.   

Mary Higgins Clark, La nuit du renard (A Stranger is Watching), 1977, Livre de poche 1980, 221 pages, €5.90 e-book Kindle €5.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Patricia Cornwell Scarpetta

J’aimais bien Kay Scarpetta, médecin expert de Virginie et grande professionnelle, humaine dans ses actes. Mais sa mère, la vieille Cornwell devenue ‘fat cat’, s’aigrit de plus en plus et voit le monde en noir. Elle parvient à nous faire détester ses aventures. J’avais déjà dit les dérives que je pointais dans ‘Sans raison’ : dans ‘Scarpetta’, elles sont pires ! Le thriller est mal foutu, l’histoire trop bien-pensante et les personnages sont comme ces peluches Duracell qui s’agitent frénétiquement sans raison. Beurk !

Toute la première moitié du livre est statique, emplie de dialogues lourdingues où les états d’âme sont évoqués bien plus que le décor. Arrivé vers la page 300, vous vous demandez ce que diable vous foutez à vous coltiner ce pavé insipide, pâle reflet de ceux des années 1990 ! Vous vous dites que l’Amérique accouche désormais d’une bande de tarés comme rarement vus. Non seulement les victimes sont toujours handicapées ou minoritaires, ou ratées. Non seulement les psychopathes qui prolifèrent sont sexuellement frustrés, jouant comme des fous à manipuler quiconque et à massacrer lentement, sadiquement, avec toute une mise en scène. Mais aussi les « héros » de la série, ceux que vous aviez appris à aimer ! Benton s’est marié avec Scarpetta mais il ne la voit que rarement, ayant décidé de travailler ailleurs (?). Lui, le pro, est incapable de dominer ses émotions dans le travail : à quoi sert donc tout ce qu’il a appris du profilage ? Le gros flic Marino a fait une cure et voit un psy, mais il est toujours aussi instable, vulgaire et frustré, bien que repentant. Lucy la nièce reste solitaire, trop intelligente pour les autres, richissime d’avoir vendu quelques logiciels. Elle vit entourée d’écrans géants, de moteurs de recherches automatiques et de gadgets ; elle n’a pas peur de transgresser la loi, qui n’est pas pour elle semble-t-il. La procureur Jaime Berger est frigide, divorcée n’ayant jamais compris son ex, d’une bêtise bureaucratique lorsqu’il s’agit de piéger un suspect. Scarpetta a déménagé quatre fois au moins depuis la Virginie, elle vieillit, indulgente aux gens mais supportant de moins en moins bien la procédure.

Tous sont des professionnels sans cause. Ils appliquent névrotiquement les techniques faute de savoir vraiment à quoi elles peuvent servir. Il y en a de plus en plus et, dans les âmes, la technique remplace la morale. « La prolifération des nouvelles techniques scientifiques d’investigation avait généré d’autres pressions, d’autres exigences, que personne n’aurait pu imaginer » p.580. Une puce GPS de la taille d’un grain de riz peut être implantée « dans le cul » (je cite, c’est vous dire le niveau où est tombé le style). Ça se fait tous les jours pour les animaux de compagnie : pourquoi diantre les diplomates, journalistes et autres sbires de la CIA ne le font-ils pas avant de se faire enlever dans les pays basanés ? On applique mais on perd le but ; l’excès de technique abêtit ; la machine tourne en rond faute de programme. Les héros sont fatigués, ils ne croient plus en l’avenir ; nous ne croyons plus en eux, ils sont de plus en plus cons et impuissants.

Le 11-Septembre est passé par là mais, sept ans après lors de la parution du livre, peut-être faudrait-il décrocher ! A lire Cornwell, l’ère Bush est frénétiquement préoccupée – mais nul ne sait exactement à quoi. Chacun fait son boulot comme il a appris, avec encore plus de technologies, mais dans son petit coin. Névrose obsessionnelle : Patricia C. devrait peut-être prendre un psy pour se renouveler un peu ?

Passé la moitié, enfin un peu d’action – un meurtre – enfin un peu d’enquête qui fait progresser l’histoire. Mais le coupable est téléguidé dès les premières pages et le lecteur l’a déjà découvert ! Aucun coup de théâtre à la fin ne vient donner de sel. C’est navrant.

Sans parler des pubs à peine déguisées pour les montres, les ordinateurs, les meubles, les peintures à la mode, les restaurants : combien Cornwell Enterprises Inc. s’est-elle fait payer pour ce ‘naming’ forcené ? Il n’y a que les fabricants de whisky qui aient décliné, les marques très chères proposées n’existent pas… Avec une ignorance toute américaine pour l’Europe : non, ce n’est pas en Irlande que l’on trouve « les meilleurs » whiskies mais en Écosse ! Ni les plus chers (prix et qualité étant allègrement confondus par l’arriviste devenu riche – alors que le prix ne prouve que la rareté). Non, la France n’est pas sans une marque de bière nationale repère : et la Kro alors ?

Avec ça, le larmoyant du politiquement correct, le juridisme poussé à l’absurde, l’incapacité de chacun à écouter les autres ou même à nouer une relation saine qui ne soit pas de dépendance doudou… On ne communique désormais que par Blackberry (combien de royalties pour cette marque ?), on transporte son MacBook partout (combien ?), on tire au Glock de poche à viseur laser (combien ?). Où l’on apprend qu’un Américain moyen a une centaine d’adresses mail et ne donne jamais qu’un pseudo sur le net. Internet est devenu la seule façon de travailler – et la base du scénario cette fois-ci. Qui met en scène le « petit peuple d’Amérique » – mais non, pas les gens de peu : les nains ! Cette façon de les qualifier par euphémisme, comme s’ils étaient de gentils lutins sortis de Walt Disney est d’un rare mépris, c’est dire si le socialement correct de là-bas dégouline de bêtise et de larmoyance de crocodile.

Si c’est ça, la nouvelle Amérique, attendons que la génération d’après donne envie d’y retourner ! En attendant, ne lisez Patricia Cornwell que si vous restez fan et que vous voulez connaître la suite des tribulations de la petite bande.

Patricia Cornwell, Scarpetta, 2008, Livre de poche avril 2010, 640 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Mary Higgings Clark, Dors ma jolie

La « jolie » dont il est question dans le titre est la femme de l’ancien préfet de police de New York, retrouvée égorgée dans Central Park dix-sept ans auparavant. Le coupable est peut-être un mafieux qui a mis un contrat sur elle au mépris de toutes les règles en usage. Nicky Sepetti a été mis en prison pour d’autres faits et il vient d’être libéré, au grand dam de Myles Kearny le préfet en retraite, qui craint désormais pour sa fille Neeve.

Celle-ci a réussi dans la mode, montant une boutique avec les fonds d’un ami qu’elle appelle « oncle », Anthony delle Salva dit le vieux Sal qui a percé dans la haute couture avec l’idée de transposer les couleurs du Pacifique aux vêtements trop austères portés en son temps. Neeve (prénom irlandais qui s’écrit Niamh) a choisi plutôt le métier de conseillère en mode, choisissant les teintes, les tissus et les formes en fonction de la personnalité et de la silhouette de ses clientes, leur vendant au surplus des accessoires assortis tels que foulards, chaussures, sacs, bijoux. C’est là qu’elle fait sa fortune, avec le goût sûr de ceux qui sont nés dans la haute société et qui connaissent les codes.

Justement, une journaliste fantasque de la mode, Ethel Lambston, a disparu. Des vêtements d’hiver ne se trouvent plus dans sa penderie, mais elle n’a pas pris de manteau d’hiver. Les intempéries sont pourtant fortes en cette saison. Le lecteur sait dès le premier chapitre ce qu’il est advenu d’Ethel l’insupportable, mais il ne sait pas qui a fait le coup.

Les potentiels coupables sont nombreux, à commencer par son ex-mari Seamus qui, après un divorce une vingtaine d’année auparavant après six mois de vie commune, lui doit une pension alimentaire de mille dollars par mois alors qu’elle est devenue riche et que lui supporte le déclin de son bar au loyer qui augmente et à la clientèle qui diminue, tandis que ses trois filles à l’université coûtent. Un autre coupable possible est Steuber, ce producteur de vêtements chics qui fait travailler des immigrés illégaux parfois trop jeunes et importe de Corée la plupart de ses modèles tout en les vendant aussi chers que les autres ; Ethel devait dénoncer ces pratiques dans un livre explosif à paraître. Un coupable éventuel pourrait être le neveu d’Ethel, le jeune Douglas musclé à belle gueule qui plaît aux filles, mais qui est assez veule au fond, voleur même à l’occasion. Neeve, qui doit livrer les derniers vêtements commandés par Ethel, le trouve installé dans l’appartement de sa tante, la chemise à moitié déboutonnée et l’air revêche. Il n’a pas répondu au téléphone et est bien en peine de fournir une explication plausible. Et pourquoi pas un contrat de la mafia puisque les chargements venus d’Asie transportent parfois de la drogue ?

Bien sûr, le lecteur sera entraîné à choisir son coupable et à en être pratiquement certain, mais c’est trop facile. Il y aura coup de théâtre inattendu à la fin, ce qui fait le sel du genre. D’autant que le lecteur suit à la trace un tueur à gage qui doit se faire Neeve par contrat.

Neeve est une jeune femme décidée qui attend le mari idéal, ce qu’elle finit par trouver. Son père est pressenti pour diriger un service anti-drogue malgré ses 68 ans et sa récente crise cardiaque, ce qui lui laissera le champ libre. Il connait du monde, à commencer par la police mais aussi dans les milieux politiques et parmi ses anciens copains d’école primaire dans le Bronx. Seule sa femme lui manque, celle qui l’avait choisi à 10 ans lorsqu’elle l’avait retrouvé blessé par un tir allemand dans les ruines de la ville italienne de Pontici durant la Seconde guerre mondiale. Six ans plus tard il est revenu et elle l’a reconnu ; ils se sont mariés et ont vécu heureux jusqu’au drame de Central Park. Mais est-ce bien ce boss de la Mafia qui a commandité l’acte ? Il vient d’être libéré, il a une crise cardiaque, et il jure à son épouse que ce n’est pas le cas, mais que vaut la parole d’un mafieux ? Et sinon, qui ?

Nous sommes toujours dans le même univers des lectrices de Mary Higgings Clark, celui de la bonne société de la côte est qui fait rêver avec des mâles décidés et protecteurs et des femelles décidées et pleine d’initiatives. De l’entreprise, de l’argent, du bénévolat, des enfants – tout ce qu’aime ceux qui lisent, principalement des femmes à l’américaine. Mais ça marche, à petite dose j’y prends du plaisir.

Mary Higgings Clark, Dors ma jolie (Why my Pretty One Sleeps), 1989, Livre de poche 1991, 288 pages, €7.60 e-book Kindle €6.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Karim Miské, Arab jazz

Fan de James Ellroy et de ses histoires qui se croisent, de ses flics pourris et de son style télégraphique, Miské calque son premier roman policier Arab jazz sur White Jazz. Ce Mauritanien français, documentariste sur les fondamentalistes du Livre, met en scène un milieu interlope du multiculturel parisien, quelque part vers le 19ème arrondissement. S’y côtoient juifs, arabes et chrétiens Témoins de Jéhovah, tous plus fanatiques les uns que les autres. Entre eux, un crime, Laura, une hôtesse de l’air. Le prétexte, le trafic de drogue avec de nouvelles pilules bleues inventées par un juif de Brooklyn, convoyées par un Témoin de Jéhovah et revendues par des salafistes. La totale.

Ahmed est le voisin du dessous de Laura. Il lui arrose ses orchidées quand elle n’est pas là ; elle aurait bien voulu qu’il lui arrose aussi sa rose lorsqu’elle était là mais Ahmed est lunaire, père absent, mère folle. Il vit d’allocations pour handicapé pour avoir fait de l’hôpital psychiatrique mais ne ferait pas de mal à une mouche, bien qu’il ait déjà lu « une tonne cinq » de romans policiers qu’il achète au kilo au libraire d’occasion du coin. Lorsque Laura est tuée, il apparaît comme le premier suspect. Mais la lieutenant Rachel, juive, tout comme son compère taiseux Jean, breton, ne le croient pas coupable. Alors qui ? La faune du quartier offre du choix, de Sam le cauteleux coiffeur juif pour hommes à Moktar, ex-rappeur devenu dévot et surtout paranoïaque dégénérescent, ce qui ne se soigne pas.

L’intrigue compte moins que les personnages et l’atmosphère. Miské écrit dans le style de Fred Vargas en plus gourmand. En moins bobo. Le lecteur sait par qui Laura a été tuée et pourquoi dès le milieu du livre. Mais il poursuit sa lecture pour mieux connaître les caractères et parce qu’apparaissent les fameux flics ripoux d’Ellroy.

Un polar de l’extrême aujourd’hui de la diversité, métissé, cosmopolite, complexe. Où les identités se côtoient, s’aiment et se combattent pour de mauvaises raisons religieuses – et pour de bonnes raisons mercantiles.

Grand prix de littérature policière 2012, prix du Goéland masqué 2013 et prix du meilleur polar 2014 des lecteurs du Point.

Karim Miské, Arab jazz, 2012, Points policier 2014, 327 pages, €7.60 e-book Kindle €9.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Martha Grimes, Vertigo 42

Martha Grimes a su inventer un univers particulier et des personnages attachants. Mais plus le temps passe, plus elle semble tourner à vide – en rond – répétant les mêmes scénarios avec les mêmes rituels et moins d’humour. Le commissaire Jury semble n’avoir rien à faire de la journée, ce qui lui permet d’aller de Londres au Northumberland, puis à 300 km, puis à Londres, et de nouveau… Son comparse Melrose, lord Ardry, est ici plus effacé, se colletant moins à sa redoutable « tante » (par alliance) Agatha et éclusant plus de whisky à son club ennuyeux, le Boring’s. Le sergent Wiggins reste gourmand et abonné au thé tandis que les protagonistes des meurtres sont éclatés.

L’intrigue se disperse donc avant de trouver son chemin, non sans mal et digressions. Une mort de maîtresse survenue aujourd’hui aurait à voir avec une mort d’épouse il y a seize ans, laquelle serait le développement d’une mort d’enfant il y a vingt-deux ans… En effet, une fille vêtue d’une robe rouge vif décolletée et de sandales à talons hauts extravagants est retrouvée morte au pied d’une tour. Un chien erre dans le village, marqué Stanley au collier ; son maître est retrouvé tué d’une balle dans une ruelle. Dans le même temps Tom Williamson, veuf de Tess depuis seize ans, convoque le commissaire Jury au sommet de la tour Vertigo 42 à Londres pour prendre de la hauteur sur l’affaire : il n’a jamais cru que sa femme soit tombée de vertige dans l’escalier de la terrasse, encore moins qu’elle se soit suicidée. C’est pourtant ce qu’a conclu le coroner à l’époque.

Jury découvre que tout part d’une réunion gamine dans la grande propriété des Cytises, dans le Devon, où Tess, en mal d’enfant, invite à des goûters des orphelins adoptés de la haute. Lors du dernier, il y a deux garçons, le beau Kenneth de 12 ans dont les filles sont toutes amoureuses, John dit Mackey parce que son nom est McAllister, 10 ans, intelligent et sensible, auquel Tess s’est surtout attachée, et quatre filles, Madeline 12 ans, Veronica 9 ans, Arabella 8 ans, plus Hilda 10 ans, fillette méchante et langue de vipère. Elle a été retrouvée morte dans le bassin à sec où elle était tombée. Tess a été vaguement accusée mais elle était en train de préparer le gâteau ; l’autre adulte, Elaine, lisait dans son fauteuil au-dehors mais sans surveiller les enfants qui, d’ailleurs, jouaient à cache-cache dispersés un peu partout. Dont John grimpé dans un cytise, dont il a ingurgité des graines toxiques, ce qui lui a valu l’hôpital ! Le coroner a conclu pour Hilda à une mort accidentelle, mais tous ne l’ont pas cru.

Jury laisse faire l’inspecteur local sur la mort de la fille en rouge – le suicide paraît invraisemblable avec de telles chaussures pour monter les innombrables marches puis enjamber le parapet à hauteur de poitrine. Il envoie le sergent Wiggins sonder Kenneth, l’ex-12 ans devenu gay et féru de pâtisserie, sur ce qui a pu se passer il y a vingt-deux ans comme sur les causes de la mort de Tess que tous les enfants aimaient. Il rencontre lui-même chacun des ex-enfants – devenus tels qu’en eux-mêmes ils se montraient déjà : John médecin humanitaire, Madeline vendeuse de mode, Veronica flanquée d’une mère autoritaire donc férue de garçons pour y échapper. Manque curieusement Arabella – il la retrouvera au deux-tiers du livre.

Les trois morts du début sont-elles liées ? Le ou la coupable est-il le ou la même ? Y a-t-il un ou une complice à chaque fois ? La raison initiale entraîne-t-elle la théorie des dominos ? La fin ira de retournement en retournement, mais le lecteur aura bien attendu. Au total, la pirouette finale rattrape le corps de l’enquête qui reste assez décevante, comme si l’auteure s’était lancée sans trop savoir où aller, plaçant les scénettes habituelles avec ses personnages fétiches un peu au hasard. 

Martha Grimes, Vertigo 42, 2014, Pocket 2017, 475 pages, €7.95 e-book Kindle €8.73

Les romans policiers de Martha Grimes déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , ,

Mary Higgings Clark, Un cri dans la nuit

Un des premiers, donc des meilleurs Mary Higgings Clark. Nous sommes au tout début des années 1980 où New York vibre d’activité et où les riches un peu snobs adorent les galeries de peinture. Surtout celles qui exposent des peintres américains, ils ne sont pas tant que cela, ni aussi célèbres que les peintres européens. Jenny, jeune femme méritante divorcée et mère de deux fillettes, a obtenu une licence d’art et s’occupe de mettre en scène avec talent et goût une galerie pour son patron. Elle jongle avec son emploi du temps, entre emmener les petites filles à la garderie puis les reprendre, arriver à temps pour accrocher les toiles, répondre aux collectionneurs par téléphone, accueillir les visiteurs intéressés, préparer la réception du nouveau peintre exposé…

Tout semble se passer à peu près bien dans l’hiver glacial enneigé de la Grosse pomme, Jenny s’en est sortie, son ex-mari, un bellâtre théâtreux sans le sou est venu la taper d’une centaine de dollars « pour payer le loyer » (ou ses petites amies). Elle a quitté un moment en pull la chaleur de la galerie pour regarder sa vitrine où elle a agencé la vue du meilleur tableau du peintre, une femme sur balancelle dans le soleil couchant alors que son petit garçon court vers elle. Elle a froid, elle titube sur la glace, des bras la retiennent. Dans son dos est un homme qui la soutient. Lorsqu’elle se retourne, elle est devant Erich Krueger, le peintre qu’elle expose et qui a surgi du Minnesota où il vit isolé dans une ferme depuis la mort de sa mère. Les deux ont un choc : elle parce qu’elle reconnaît l’artiste qui monte, lui parce qu’il reconnait en elle le portrait de sa mère !

Dès lors, tout va s’enchaîner très vite. Erich la veut, il ne peut se passer de celle qui lui rappelle sa perte ; il était très proche de sa mère et, lorsqu’elle est morte, il n’avait que 10 ans. Un accident, dit-on. Il s’est mis à peindre à l’âge de 15 ans comme elle le faisait dans sa jeunesse, avant que son mari, le père d’Erich, trouvant cette activité futile, ne l’oriente vers le patchwork et le tricot. La province paysanne du Minnesota n’est cultivée que de champs, pas de livres, de musique ni de peinture. Erich suit donc Jenny, l’invite à dîner, prend dans les bras ses petites filles, joue avec elles. Le meilleur moyen de se concilier la mère. Un mois plus tard, il l’épouse. Il a acheté l’ex-mari pour qu’il abandonne ses droits sur les enfants et il emmène toute la famille, « sa » famille désormais, dans sa ferme isolée. L’exploitation puis l’élevage de chevaux pur-sang, enfin les tableaux dont la cote monte, font qu’il est très riche et le seigneur du pays, succédant ainsi à son père et à son grand-père.

Jenny est heureuse, elle a trouvé le mari idéal, beau, riche, artiste, aimant.

Mais d’imperceptibles craquements fissurent ce bel idéal. La ferme est très isolée et Erich ne veut pas qu’elle soit trop familière avec le personnel, notamment le jeune palefrenier Joe, ni qu’elle lie amitié avec le voisinage, ni qu’elle participe aux activités du pasteur, ni qu’elle invite ses anciennes amies… Il la veut pour lui tout seul n’hésitant pas mentir et à accuser les autres. Les fillettes n’étant pas encore scolarisées car trop jeunes, le couple peut faire nid sans se préoccuper du monde. Mais il y a pire. Erich est maniaque, il ne veut surtout pas que Jenny redécore le salon ni qu’elle bouge les meubles. Erich se révèle fétichiste, il a conservé sa chambre d’enfant telle qu’elle était lorsqu’il avait 10 ans, juste avant que son père ne le mette en pension après la mort de sa mère. Erich est jaloux, il surveille courrier, téléphone et déplacements de Jenny comme un imam soupçonneux du pouvoir diabolique des femelles. Erich s’isole en son chalet exclusif, à vingt minutes dans les bois, où personne n’a le droit d’aller ni surtout d’y entrer.

Peu à peu, l’idylle se transforme en cauchemar. Jenny se trouve accusée par la rumeur locale d’avoir des amants, son ex-mari a voulu venir la voir et elle l’a rembarré, ne consentant pour s’en débarrasser qu’à le rencontrer dans une auberge à trente kilomètres de la ferme, mais elle a été remarquée lorsqu’il l’a embrassée de force et a « oublié » de le dire à Erich. Le Minnesota n’est pas New York et le puritanisme prend des proportions inouïes par rapport aux standards de la ville. De plus, cet ex disparaît et un soir le shérif apparaît. Jenny l’aurait appelé depuis la ferme et convié à venir lui rendre visite, un témoin l’a vu qui demandait son chemin ; puis Jenny aurait été aperçue en manteau marron monter dans la voiture blanche avec l’ex ; lequel a été retrouvé mort dans la belle auto neuve qu’il avait empruntée, un peu plus loin dans un coude de la rivière, enseveli sous la neige. Jenny est persuadé que tout cela est faux mais elle doute : ne serait-elle pas somnambule, sujette à des moments d’égarement ? Elle est enceinte et plus vraiment elle-même.

Erich applique le chaud et le froid, tendre et aimant pour la vie un moment, puis sec et défiant un autre. Jenny est seule, ne peut se confier à personne, les seuls proches comme Rooney la vieille folle qui a perdu sa fille partie à 17 ans et Mark le vétérinaire dont le père a aimé Caroline, la mère d’Erich, sont des rivaux pour le peintre. Jenny accouche d’un garçon mais le bébé a sa toison de naissance brun roux et non pas du blond d’Erich et celui-ci le rejette, convaincu que c’est le bébé de l’ex. Mais il est souffreteux comme tous les Kruger et ne tarde pas à être sujet à la mort subite. A moins que…

C’est à ce moment que tout bascule dans la folie. Erich n’est pas celui qu’on croit et Jenny n’est pas folle. Il veut la garder et prend en otage ses deux fillettes qu’il enlève sous prétexte d’un voyage en avion sans prévenir Jenny qu’elle n’est pas de la partie. Puis il exige d’elle qu’elle écrive une lettre manuscrite où elle s’accuse de tromperie et de crimes, qu’il gardera soigneusement en coffre au cas où elle voudrait le quitter… La jeune femme réagit enfin, elle se démène pour s’en sortir, aveuglée qu’elle était par le charme et la fortune mais s’étant laissée enfermer par abandon et lâchetés dans un filet d’interdictions inacceptables qu’elle avait par faiblesse laissé s’abattre.

Elle découvre le chalet, explore son contenu, observe les peintures… Et le dénouement s’approche.

Mary Higgings Clark, Un cri dans la nuit (A Cry in the Night), 1982, Livre de poche 1985, 311 pages, €8.20 e-book Kindle €7.49

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Joaquin Scalbert, Des femmes et des adieux

Avec un titre qui rappelle Des hommes et des dieux, film de Xavier Beauvois sur les moines de Tibhirine en Algérie, assassinés en 1996, l’auteur décrit en dix-neuf récits l’assassinat des hommes par les femmes.

Lors d’un rendez-vous de chasse, chacun des présents conte une anecdote comme dans le style des Mille et une nuits. Une originalité cependant : les chasseurs sont priés de ne pas relater comment ils ont fait la chasse aux femmes, ce dont personne ne doute entre eux, mais de parler d’elles « autrement qu’en termes de seules conquêtes » p.12. C’est qu’il est valorisant de se vanter mais plus profond de ne pas dénier la réalité. Or les femmes aussi sont perverses, séductrices, lâches, violeuses de jeunes mecs, adultères de riches maris. Un Moi-aussi à l’envers fait du bien en ces temps d’hystérie victimaire féministe.

Sauf que, retournement de situation, l’un des chasseurs a été tué lors de la battue aux sanglier le lendemain. Une lieutenante enquête – il fallait bien une femme ! Le narrateur a enregistré tous les récits contés, ce qui donne du grain à moudre à la recherche de preuves. Dix-neuf anecdotes plus tard, il y a bel et bien eu meurtre – et un coupable. Qui l’a fait ?

La réponse est dans les récits, et ce procédé original conclut bien le volume, parfois inégal. Je vous conseille d’ailleurs de le lire en plusieurs fois pour éviter la saturation et laisser monter l’intérêt. L’auteur est chasseur, mais de têtes, après avoir travaillé dans la pub où il a pu connaître tous les travers exacerbés de l’espèce humaine. Il faut noter quand même que « nous avons tous eu des aventures heureuses ou tristes, ce n’est pas pour cela que nous sommes des criminels en puissance ! » p.126. Il fallait au moins que cela fut dit.

Joaquin Scalbert, Des femmes et des adieux, 2020, éditions Douin, 319 pages, €27.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Patricia Cornwell, Une peine d’exception

Pat Cornwell a été la star du thriller américain des années 1990 avant de devenir folle après le 11-Septembre – paranoïaque, égoïste, réactionnaire. Cet opus numéro trois de la série docteur Kay Scarpetta, médecin légiste du Commonwealth installée en Virginie, est parmi les meilleurs. Une intrigue sophistiquée, la précision des détails de métier, des personnages tordus, des héros qui deviennent familiers (Kay, Marino, Lucy, Benton) et une atmosphère de coups fourrés pour le pouvoir dans l’hiver glacé de Virginie, voilà de quoi passer une bonne soirée au coin du feu avec un bon whisky ou un bon thé.

Le Noir Ronnie Joe Waddell, condamné à mort, va passer sur la chaise électrique. Il a zigouillé dix ans auparavant une jeune présentatrice de télé noire des années auparavant en cambriolant sa maison pour trouver de quoi payer sa came mais il a fait pire : il l’a piquée au couteau comme avec sa bite, l’a mordue au point de lui arracher des paquets de chair, et l’a laissée agoniser nue, ensanglantée, adossée à son poste de télévision. Le jury n’a eu aucun mal, au vu des empreintes et des preuves, à l’inculper. Tous les appels ont été rejeté et la grâce du gouverneur ne viendra pas ; Waddell est exécuté devant témoin et Scarpetta est chargée de l’autopsie.

Mais son assistante Susie, enceinte de quelques mois, supporte mal ce gros corp brûlé et fait tomber des bocaux de formol ; elle ne veut pas être citée comme témoin de l’autopsie et sa patronne la renvoie chez elle. Elle est bizarre depuis quelque temps, Susie ; tout comme Ben, l’administrateur, « joli comme un garçonnet » mais qui a de plus en plus de préventions contre Scarpetta. Il faut dire que la chef s’est mal remise de la mort dans un attentat à Londres de son amant Mike, collègue du FBI de Benton, et qu’elle s’est plutôt renfermée sur elle-même, revêche et distante avec les autres.

Le travail n’attend pas et c’est la police qui lui demande en fin de soirée de venir voir in situ le corps d’un adolescent retrouvé à demi-mort, nu par 2° adossé le long d’une benne à ordure, ses vêtements soigneusement plis à côté de ses pompes. Il présente deux plaies profondes à l’intérieur de la cuisse et sur l’épaule comme si la chair avait été bouffée. Eddie Heath avait 13 ans, il a reçu une balle de 22 dans la tête ce qui l’a rendu légume. « Il n’avait pas encore émergé de ce fragile état prépubère durant lequel les garçons ont les lèvres pleines et chantent d’une voix plus douce que leurs sœurs. Ses avant-bras étaient minces, le corps sous le drap menu. Seule la grandeur disproportionnée des mains immobiles que perçaient les cathéters annonçaient sa future virilité ». C’est avec délicatesse que Cornwell décrit la victime ; il ne survivra pas. Il était allé acheter à l’épicerie à quelques centaines de mètres une boite de sauce aux champignons pour sa mère. Mais nous sommes aux Etats-Unis où les psychopathes se baladent en liberté et où chacun peut à tout moment et plus qu’ailleurs faire une mauvaise rencontre.

Ce qui est curieux est que la balle qui a tué Eddie provient de la même arme qui a tué Rosie dix ans auparavant et que, dans le meurtre maquillé en suicide de la voyante Jennie les seules empreintes relevées soient celles de l’exécuté Waddell… D’autant que les fichiers de Scarpetta à son travail ont été piratés de l’intérieur et certains ont été renommés, d’autres effacés. Kay téléphone pour Noël à sa mère et à sa sœur en Floride et discute avec Lucy sa nièce. Celle-ci a désormais 17 ans et est férue d’informatique. Plutôt que d’expliquer laborieusement à sa tante comment rechercher dans le codage, autant venir chez elle faire le boulot. C’est ainsi que Lucy se voit associée à l’affaire, avec le lieutenant Peter Marino et Benton Wesley du FBI.

Kay Scarpetta, toujours chic et aimant le bon vin et la cuisine, va se confronter au gouverneur Norris, au procureur Patterson, à la médecine holistique, au système UNIX. Waddell, Eddie, Jennie sont des affaires liées par un seul dangereux psychopathe, Temple Brook Gault, un gosse de riche blond viré nazi qui aime les armes, les couteaux, les arts martiaux, la pornographie violente et faire souffrir la chair d’autrui. Un narcissique pervers, intelligent et habile comme une anguille. Kay Scarpetta n’en a pas fini avec lui.

Patricia Cornwell, Une peine d’exception (Cruel an Unusual), 1993, Livre de poche 2006, 480 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Christian de Moliner, Les aventures de Jasmine Catou

Cinq nouvelles neuves pour la chatte détective, assistante d’attachée de presse parisienne. Qui a dit qu’il n’y avait pas de chat policier ? Cocteau, qui affirmait que son nom n’était pas le pluriel de cocktail, en jugeait d’après les minets qui l’entouraient, tandis que les flics de son copain Genet étaient plutôt des chiens. Mais cette boutade est infirmée par Christian de Moliner lorsqu’il met en scène avec subtilité l’art et la manière, pour une chatte observatrice et aimante, de communiquer avec les humains.

Ce n’est pas simple mais lorsqu’un certain Pierre envoie chaque mois des roses rouges à sa maitresse sans dire qui il est, il y a de quoi s’inquiéter. Surtout lorsque la dernière carte comporte deux points d’exclamation. Qui se cache derrière ce prénom anonyme ? Un auteur ? Un admirateur ? Un dragueur ? Un sérial killer ? Jasmine a une idée et si Catou est son nom – le chat en occitan – son prénom est bien le sien. Quant au lecteur averti, il apprend page 26 que Pierre Ména..rd « aime les hommes ». Chat alors !

Lorsque sa « maman » voyage, c’est un ami dans la dèche qui la garde à l’appartement de Saint-Germain-des-Prés : son parrain. Mais ne voilà-t-il pas que, de retour des Indes, ledit parrain s’effondre dans l’escalier cinq minutes après avoir bu un thé vert chez maman ? Le docteur du rez-de-chaussée constate un empoisonnement, mais qui l’a fait ? Maman ne va-t-elle pas être accusée ? A Jasmine de se démener crocs et griffes pour dire ce qu’elle a vu et supputé.

Parrain disparu, marraine prend la suite : Armelle, l’amie de maman. Mais lorsqu’elle doit s’absenter pour faire quand même quelques courses, des cambrioleurs percent la serrure pour voler l’appartement. Jasmine a fort à faire pour déplacer Gustave le gros chien bête et Mélodie la chatte rivale qui ne peut pas la sentir. Elle délivre gros bêta et réussit à sortir de l’appartement pour alerter une voisine. C’est qu’il n’est pas simple d’être chatte en charge des stupidités humaines !

P.A.V.E. sont les initiales (fictives, je vous rassure) d’un auteur bien connu de maman qui a eu du succès il y a une décennie (un tel auteur existe bien mais il n’a pas eu le prix Goncourt). Depuis, il est sec : les affres de la page blanche, le blocage sans remède, l’incapacité à placer un mot sur une page ou même une idée sur le fil. Il sollicite son ancienne maitresse pour qu’elle lui écrive un synopsis qu’il n’aura qu’à enrober de style afin de donner une suite à son roman d’amour à succès. Et surtout conserver la confortable avance de son éditeur sur cette suite qui ne passe pas. Encore une fois, Jasmine est à la manœuvre : elle a une idée. Un dé en ivoire et la télécommande pour afficher Amazon vont suffire à proposer un projet…

Que faire lorsqu’on est chatte seule à la maison, enfermée sans croquettes, et que maman ne revient toujours pas du cheval où elle va galoper un brin ? Un accident ? Un abandon ? Un amant subit ? Quelques coups de patte et un téléphone qui vibre, voilà juste assez pour que Jasmine se débrouille. L’amie de maman fait le reste pour elle. Ce n’était qu’un accident de trottinette, pas de quoi en faire un plat !

Primesautier, touchant, inventif, le style de ces nouvelles sans prétention fait passer un doux moment à ceux qui aiment les chats comme à ceux qui ne les connaissent pas encore. Car ces petites bêtes, réputées égoïstes et indépendantes, sont tout le contraire.

Christian de Moliner, Les aventures de Jasmine Catou, 2021, éditions du Val, 89 pages, €10.50 e-book Kindle emprunt abonné

Les précédents exploits de Jasmine Catou sont rassemblés dans le volume Les enquêtes de Jasmine Catou, éditions du Val, 2020, €16.50 et même édités en anglais sous le titre Detective Jasmine Catou !

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Jasmine Catou chroniquée sur ce blog

L’auteur et la chatte ont DEUX PAGES entières dans le magazine Matou Chat du mois de juin en vente en kiosque sur le net. Et peut-être bientôt sur PODCAT, chaîne YouTube !

Catégories : Chats, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Harlan Coben, Sous haute tension

Myron Bolitar, l’agent des stars, accessoirement avocat, est contacté par Lex, un rocker qui a eu du succès. Sa femme Suzzie, enceinte de leur enfant, a reçu un mystérieux message posté sur Facebook disant « pas le sien » à propos du bébé. L’image associée est celle d’un tatouage. Myron va enquêter, aller en boite, se confronter aux gros bras à cerveaux étroits métrosexuels de ce genre de lieux, découvrir la provenance du tatouage, remonter le temps jusqu’à la rock star associée de Lex, un très beau jeune homme qui n’aimait que les filles à peine nubiles, se transporter dans l’avion privé de son ami Win dans l’île privatisée où la villa de la star se trouve, ruser pour y entrer et découvrir le pot aux roses. Ou ce qu’il en reste. D’autant que sa belle-sœur, Kitty, est dans le coup. Elle l’a fâché avec son frère Brad seize ans auparavant et a depuis erré en Amérique du sud auprès de divers ONG avec son fils Mickey, un neveu de désormais 15 ans que Myron n’a jamais vu.

Tout s’enchaîne dans une bonne histoire admirablement ficelée avec la touche personnelle qui attache le lecteur.

Mais c’est le personnage même de Myron T. Bolitar qui ne réussit pas à m’accrocher personnellement. L’agent des sportifs et des chanteurs au top de la mode superficielle américaine est « trop » comme disent les ados. Coben réinvente Superman, ce héros gonflé du ressentiment juif envers la société. Tous ses compagnons sont surévalués, sa fiancée Teresa fondante, son associée Esperanza catcheuse comme la fille de l’accueil Big Cindy, son ami Win classe et richissime, au carnet de relations sans équivalent tout en étant expert en arts martiaux, son père un vieux sage juif formé au Talmud, sa mère compréhensive, son neveu de 15 ans « magnifique »… C’est un univers composé pour éblouir le gogo yankee auquel j’ai beaucoup de mal à adhérer.

Je lis les enquêtes de Bolitar mais je ne les relis pas, je n’en ressens aucune envie contrairement à d’autres, je n’ai aucun attachement pour ces personnages de carton. C’est pour moi de la littérature-kleenex « pour jeunes adultes » comme l’écrit l’auteur : ceux qui ont horreur de se prendre la tête, qui ne lisent que ce qu’ils rêvent de vivre par compensation, réduits à leur univers de paillettes et de compète où le sport, la baise, l’alcool et la fumette sont l’alpha et l’oméga du bon gars américain bien de chez lui à New York.

Un bon roman de gare, mais je passe vite à autre chose.

Harlan Coben, Sous haute tension (Live Wire), 2011, Pocket 2013, 413 pages, €7.95 e-book Kindle €13.99

Harlan Coben sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu

Nell est orpheline depuis que ses parents anthropologues sont morts dans un accident d’avion lorsqu’elle était enfant. Elle a été élevée par son grand-père, le député de New York Cornelius MacDermott, veuf mais nanti d’une sœur, Gert, qui ne s’est jamais mariée. Autant lui est rationnel et positif – l’Américain-type – autant elle est irrationnelle et affective – l’Américaine-type. Mary Higgings Clark ne fait jamais dans la nuance. De même Nell, une fois adulte, est une belle jeune femme dotée de toutes les qualités vraies et transparentes, tandis que son mari Adam semble n’avoir que les apparences…

Adam Cauliff, sorti d’une obscure université de seconde zone du Dakota du nord (autrement dit Ploucville pour un newyorkais), est devenu architecte. Après plusieurs employeurs, il a réussi à emballer la belle Nell et à se faire embaucher dans une société reconnue grâce aux relations de Mac puis il a fondé sa propre société, emmenant avec lui Winifred, secrétaire modèle de l’agence depuis trente ans. Il a réussi à acheter un terrain mitoyen de l’immeuble Vanderbilt, vieux machin classé monument historique… qui justement a été déclassé. Mais le machin brûle dans un incendie déclenché dit-on par une SDF. Un promoteur concurrent, Peter Lang, rachète le terrain pour y construire un projet. Adam veut négocier son propre terrain contre la maîtrise d’œuvre du nouveau projet architectural et, pour cela, convoque ses associés, dont Peter Lang, dans son yacht ancré dans le port de New York.

Mais Lang ne vient pas, il a eu un accident de voiture bénin mais suffisant pour qu’il doive annuler. Les autres s’embarquent, Sam Krause le chef de chantier, Jimmy Ryan l’ouvrier spécialiste de la rénovation qu’il vient d’embaucher après qu’il ait subi deux ans de chômage pour trop grande honnêteté sur les matériaux employés, Winifred et lui. A peine sorti de son mouillage, le yacht explose devant les yeux de Ben, 8 ans, venu visiter la statue de la Liberté avec son père, jeune cadre dynamique. Ben est hypermétrope et voit avec précision de loin, ce qui lui permet de déceler « un serpent » qui se coule du bateau qui saute. La psy qui le traitera par le dessin pour ses cauchemars le fera accoucher de ce qu’est vraiment « le serpent », ce qui aidera beaucoup l’enquête.

Car rien n’est clair dans cette affaire. Peter Lang a-t-il simulé son accident ? Le fils de la veuve qui a vendu le terrain à Adam s’est-il vengé de ce qu’il perçoit comme une spoliation ? Adam s’est-il fait des ennemis dans le milieu corrompu de la promotion immobilière ? Winifred, la fidèle secrétaire, venue juste avant le départ récupérer le blazer bleu et la serviette de cuir d’Adam à l’appartement du couple, a mis sa mère grabataire dans une maison de retraite de luxe, mais avec quel argent ?

Mac n’a jamais aimé Adam mais Gert si. Nell est amoureuse de son beau mari prévenant mais elle s’est engueulée avec lui juste avant qu’il ne parte parce quelle avait cédé à son grand-père pour se présenter aux élections du Congrès à sa place, lui prenant désormais sa retraite. Adam était réticent à ce qu’elle devienne une femme publique. Il est vrai qu’alors les journalistes fouillent immédiatement dans votre passé pour y dénicher tous les petits faits qui pourraient prêter à réprobation morale et en concoctent de juteux scandales qui font monter les tirages. Mais est-ce la seule raison ?

Après l’explosion du bateau et la disparition des quatre personnes à bord, des débris de deux d’entre elles sont identifiés ainsi que le sac à main de la secrétaire. Mais Nell, qui avait « reçu la visite » de sa grand-mère à l’instant de sa mort lorsqu’elle avait 4 ans, puis celle de ses deux parents qui l’aimaient à l’école au moment de leur accident mortel, ne reçoit rien d’Adam. N’était-il plus amoureux ? Rationnelle comme Mac, elle n’exclut pas a priori les phénomènes parapsychologiques puisqu’elle en a fait elle-même l’expérience. La dernière fois était lorsqu’elle avait 15 ans et qu’elle nageait à Hawaï : elle a été prise dans les contrecourants et ne s’en est sortie que lorsque ses deux parents l’ont apaisée « depuis l’au-delà »… Elle se laisse donc convaincre par sa tante Gert de rencontrer une célèbre médium « qui passe à la télé ». Celle-ci va lui faire des révélations qui vont la convaincre qu’elle « voit » bel et bien les disparus. Et Nell va même apercevoir fugitivement le visage d’Adam dans le miroir du couloir lorsqu’elle repart de sa séance. Sauf que…

Mais c’est là tout l’art du thriller policier que de laisser le suspense.

Comme toujours chez Clark, les protagonistes sont tous beaux, bien faits et de la haute société. Il y a les bons et les méchants, caricaturaux, ce qui fait le ressort de ses intrigues. Mais celles-ci sont assez tordues pour être captivantes, même à la relecture vingt ans après (comme pour ce roman de l’an 2000). Les technologies (mobile, internet, réseaux sociaux, clés USB, etc.) sont quasi ignorées de la romancière restée très ancien style, mais ce charme désormais suranné lui assure de fidèles lectrices aux Etats-Unis. Car elle écrit pour un public bien précis en ne sortant jamais des clous de ce que demande sa clientèle. Ce qui nous donne après tout, de l’autre côté de l’Atlantique, une vision assez juste de la classe qui a voté Hillary Clinton ou qui aujourd’hui donne le ton au reste du pays.

Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu (Before I say Goodbye), 2000, Livre de poche 2001, 439 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , ,

Maxime Chattam, Un(e) secte

Un thriller terrifiant qui se passe évidemment là où tout se passe : aux Etats-Unis. La colonisation française des esprits est un fait déconcertant qui fait mal augurer de l’avenir. A quand les « luttes décoloniales » des intellos franchouillards ? Chattam aime à faire peur en attisant les peurs intimes. Ici ce sont les insectes manipulés par une secte, qui n’est autre qu’un GAFAM de plus, une multinationale du numérique – évidemment yankee – dirigée par un juif au nom polonais comme certains autres GAFAM réels.

EneK est l’entreprise d’Edwin Kowalski, devenu milliardaire en dix ans dans le cloud et qui s’est diversifié en rachetant des entreprises de biotech. En injectant des milliards, toute recherche avance à grands pas, malgré les impasses et les limites techniques. D’autres milliards servent à acheter les politiciens, les juges, les flics, les autorités locales, pour qu’elles mettent la poussière sous le tapis lorsqu’il y en a. En bref, pas besoin du gros Q ânon pour voir qu’un Complot est aisé dès qu’on en a tout simplement les moyens.

Or Kowalski est un solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé. Il se venge. Adepte du Surhomme dans la version résumée wikipédé pour Américains ignares qui ne veulent pas se prendre la tête (donc très loin de la version de Nietzsche), il achète des meneurs pour recruter des hommes et des femmes de main pour son grand Dessein. Pas si intelligent que cela, même s’il se prend pour Dieu en mettant en œuvre le grand remplacement. Mais je ne peux vous en dire plus sans déflorer le sujet, ce qui serait dommage tant la sauce monte peu à peu, distillée savamment.

Tout commence par une énigme : une vieille femme qui lit beaucoup se fait bouffer de l’intérieur par araignée et scolopendre. L’histoire se poursuit par l’enquête d’un flic de Los Angeles sur un crime bizarre : un journaliste d’investigation dévoré jusqu’à l’os sans que ses vêtements soient dérangés. Elle se double d’une recherche dans l’intérêt des familles d’une détective privée de New York sur une jeune gothique suicidaire disparue. Les trois cas vont se rencontrer dans une campagne du Kansas où un camp de recherches en biotech, fermé de barbelés, montre une usine dont les cheminées crachent une grosse fumée noire. Le camp, les barbelés, la fumée… Chattam agite le mythe bien connu de l’Horreur, celui qui fait grimper aux rideaux la société, le point G des injures sur le net : le nazisme.

Car le solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé a beau avoir un nom juif, il est nazi ! CQFD. Bizarrement, il n’est pas pédophile alors que les deux vont de pair dans le mythe contemporain… Une erreur de casting dans la démago maximesque ? Ses SA sont des cloportes, une réduction bien connue de l’humain au bestial, sauf que les cloportes, myriapodes et autres arachnides sont ici bien réels et non pas des humains lobotomisés par la propagande. Les infects sont lobotomisés par les phéromones et obéissent à leurs dieux et maîtres pour faire disparaître sous leur venin et mandibules tous ceux qui en savent trop.

Le flic Atticus Gore au nom prédestiné, de la cité des anges, est homo et solitaire lui aussi, mais du côté du bien par la résilience de la musique métal dont il aime à s’assourdir. La détective Kat Kordell, de la grosse pomme, est célibataire et solitaire elle aussi, mais du côté du bien par la résilience de cet enfant que ses hormones désirent avant leur date de péremption. En bref, les deux vont se trouver… pour de nouvelles aventures ?

En attendant, les 550 pages sont bien troussées, captivantes, effrayantes. Et un post-scriptum indique que l’agence des projets de développement de l’armée américaine DARPA a financé dès 2007 des projets sur le contrôle à distance des insectes. Une guerre biologique en plus de la guerre bactériologique, de la guerre chimique et de la guerre atomique. La fiction pourrait donc être déjà en-deçà de la réalité.

Maxime Chattam, Un(e) secte, 2019, Pocket 2021, 550 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

Les thrillers de Maxime Chattam chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le miroir se brisa de Guy Hamilton

Voici une version filmée et aménagée du roman policier d’Agatha Christie portant le même nom. Miss Marple (Angela Lansbury) séjourne en 1953 dans le bourg de son enfance, St Mary Mead où le châtelain loue son manoir de Gossington Hall à une équipe de cinéma d’Hollywood venue tourner l’histoire d’Elisabeth 1ère contre Marie Stuart. La fête traditionnelle du village se déroule sur les pelouses et dans les salons. C’est l’occasion d’une course en sac pour les gamins, d’un parcours du risque pour les jeunes scouts en uniforme et de commérages sans fin pour les provinciales du cru. Marple en profite pour se faire une entorse en tombant à cause d’un chien.

A l’intérieur, la belle et vieillissante Marina Gregg (Elizabeth Taylor) daigne se présenter au bon peuple, tout sourire figé sur son visage ; elle sort d’une dépression pour avoir eu un garçon mongolien à cause d’une rubéole attrapée durant sa grossesse. Heather Babcock (Maureen Bennett), jeune femme du village, entreprend l’actrice pour l’avoir rencontrée une première fois durant la guerre lorsqu’elle était venue chanter pour les GI. Heather se souvient qu’elle était malade mais s’était levée pour cette soirée exceptionnelle et, en fan obstinée, était parvenue à entrer dans les coulisses où elle avait obtenu un autographe de Marina ; elle l’avait même embrassée de joie. Pendant son discours un brin longuet, le visage de l’actrice se fige soudain et son regard fixe un point derrière l’épaule de la bavarde ; c’est pour elle comme si le temps s’était suspendu. Puis, à l’arrivée de sa rivale plus jeune et outrée, la Lola Brewster (Kim Novak) qui va jouer Elisabeth, flanquée de son producteur un brin vulgaire (Tony Curtis), elle se reprend. Puis propose que son mari réalisateur Jason Rudd (Rock Hudson) leur prépare des cocktails comme il sait si bien le faire.

Un peu plus tard, Heather est morte dans un fauteuil – empoisonnée. Scandale dans le Landerneau anglais. Qui l’a fait ? Pour quel mobile ? Avec quel poison ? L’inspecteur Dermot Craddock de Scotland Yard, « neveu préféré » de Miss Marple (Edward Fox), est chargé de l’enquête. Il va soupçonner tour à tour tout le monde, de la secrétaire de Marina et Jason (Geraldine Chaplin) à l’actrice rivale qui ne peut pas la blairer et au producteur un brin véreux, jusqu’au retournement final comme toujours improbable et bien pensé.

Malgré les rebondissements, l’intrigue compte moins que le duel des actrices dans cet opus filmé. Le casting est prestigieux mais éclipse l’action policière. En revanche, l’ambiance du petit village anglais avec ses cottages ouverts sur le jardin fleuri mais meublés confortable avec leurs profonds canapés devant la cheminée, les rumeurs et commérages, le médecin de campagne et les petits commerces, le ciné-club bricolé où le film se casse avant la fin, est bien rendu. Dans cet endroit paisible pour la retraite d’une vieille fille peuvent se passer de drôles de choses venues de l’autre côté de l’océan et du passé.

DVD Le miroir se brisa (The Mirror Crack’d), Guy Hamilton, 1980, avec Angela Lansbury, Geraldine Chaplin, Tony Curtis, Edward Fox, Rock Hudson, StudioCanal 2018, 1h05, €2.99 blu-ray €10.99

DVD coffret Agatha Christie : Le Miroir Se Brisa + Meurtre au Soleil + Mort sur Le Nil + Le Crime de l’Orient Express, StudioCanal 2020, 8h06, €19.99

Catégories : Cinéma, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Meurtre au soleil de Guy Hamilton

Agatha Christie met Hercule Poirot en vacances sur une île de la côte adriatique – avant la Seconde guerre mondiale, ce pourquoi le pays est un « royaume » qui délivre l’ordre imaginaire de « Sainte Gudrune ». Convoqué comme expert par ma compagnie d’assurance La Troyenne à Londres, le gros belge (Peter Ustinov) a pour mission d’enquêter sur la demande d’assurer pour 100 000 $ un faux diamant par un milliardaire croisant en yacht.

Il s’avère que ce diamant avait été offert par le vieux riche (Colin Blakely) à une actrice de revue avide et nymphomane, qui l’a quitté pour le premier riche venu trois semaines après son cadeau. En emportant le diamant, comme de bien entendu. Sommé de le rendre, elle a livré un faux. Poirot veut en savoir plus et s’invite dans l’hôtel chic de la côte adriatique tenu par une Américaine ex-girl de revue elle aussi (Maggie Smith), qui a très bien connu l’autre. La croqueuse de diamants Arlena (Diana Rigg) doit y séjourner avec son nouveau riche mari Kenneth (Denis Quilley) et la fille adolescente de ce dernier, Linda (Emily Hone).

Mais elle ne manque pas de flirter avec le beau jeune homme du groupe, sportif et souvent en slip pour exhiber son anatomie (Nicholas Clay). Toutes les femmes (mûres) l’admirent et il délaisse ostensiblement sa jeune épouse Christine (Jane Birkin), d’autant que son teint blanc ne lui permet pas de s’exposer au soleil. Lui nu, elle habillée de falbalas excentriques forment un étrange couple destiné à éclater aux yeux du monde, dont les oreilles retentissent de leurs engueulades vespérales.

Dans ce huis-clos, le spectateur s’aperçoit très vite que la star Arlena a donné à chacun un mobile pour la faire disparaître – ce qui ne manque pas d’arriver tant, chez Agatha Christie, le destin s’écrit comme un karma : nos actions conduisent à notre perte (ou à nos succès). Jusqu’à cet homo suceur de ragots Rex (Roddy McDowall) au foulard couleurs du drapeau américain qui écrit une biographie d’Arlena qu’elle refuse d’autoriser. Un jour elle se prélasse à pois dans la barque du beau Patrick, le lendemain elle fait pousser par le gros Poirot en peignoir de grand mamamouchi un pédalo pour gagner une crique en solitaire où elle s’allonge pour griller sur la plage en attendant Apollon. Qui ne tarde pas arriver en canot automobile avec Myriam la vieille épouse du producteur de revues (Sylvia Miles). Là, il s’avance sur l’arena vers Arlena. En soulevant son chapeau chinois extravagant, comme tout ce qu’elle porte, il aperçoit les yeux vitreux, le visage fixe, le souffle éteint. L’actrice a été étranglée ! Patrick demande à son accompagnatrice de rentrer seule à l’hôtel et de prévenir les secours.

La patronne de l’hôtel, connaissant les travaux d’Hercule lui demande de jouer les détectives afin d’épargner la réputation de son affaire et d’éviter à la police locale, peu compétente selon les normes de l’empire britannique à l’apogée de sa puissance, d’ennuyer tout le monde. Poirot se met en quatre pour trouver qui l’a fait. Or chacun a un alibi solide…

Comme d’habitude, retournement de situation in extremis lorsque « les petites cellules grises » reconstituent le puzzle machiavélique du mobile conduisant au meurtre et démontent la mise en scène préparatoire. La pipe, en hommage à Sherlock, joue un rôle inattendu. Dans de jolis paysages de la côte dalmate et avec quelques moments d’humour d’une brochette d’acteurs célèbres habillés dantesque par Anthony Powell, vous vivrez des moments de vacances solaires en quête du (de la ou des) coupable(s). Seule la musique de Cole Porter est mixée plus fort que les dialogues, ce qui nuit parfois à l’écoute.

DVD Meurtre au soleil (Evil Under The Sun), Guy Hamilton, 1982, avec Peter Ustinov, Colin Blakely, Jane Birkin, Nicholas Clay, Maggie Smith, StudioCanal 2010, 1h56, €10.07 blu-ray €18.05

DVD Hercule Poirot-Coffret : Le Crime de l’Orient Express + Mort sur Le Nil + Meurtre au Soleil, StudioCanal 2011, 6h21, €68,57

Catégories : Cinéma, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Le crime de l’Orient-Express de Sydney Lumet

Un grand film du début des années 1970 qui reprend un grand roman d’Agatha Christie qui utilise le grand fait-divers du kidnapping du bébé Lindbergh et se passe dans les années 1930 dans ce grand paquebot de luxe qu’est le train à vapeur Londres-Istanbul : l’Orient-Express. Avec une brochette de grands acteurs et actrices de ces années-là. En bref un « grand » moment de cinéma.

Unité d’action, unité de temps, unité de lieu, la tragédie se noue comme au théâtre et comme dans Mort sur le Nil de John Guillermin, tiré lui aussi d’un roman d’Agatha Christie. Le train spécial de la Compagnie internationale des Wagons-lits met deux jours et demi pour relier l’orient laïcisé d’Atatürk à la capitale de l’univers, Londres, via Paris, Lausanne, Milan, Venise, Belgrade et Sofia. Le pullman qui débarquera ses passagers à Calais pour l’Angleterre est art déco avec boiseries en teck et verrerie Lalique. La locomotive à vapeur a quelques difficultés en hiver, à cause de la neige ou du manque de combustible, tel en 1929 où il se retrouve bloqué par la neige en Thrace orientale à 130 km d’Istanbul dans le froid, entouré des hurlements des loups – ce qui va inspirer Agatha Christie et lui donner le temps de développer son intrigue.

Le grand Hercule Poirot (Albert Finney) est en effet de retour de Syrie et, visitant Istanbul, se voit rappelé à Londres par télégramme. Le moyen le plus rapide en 1935 de rentrer direct est le train et la rencontre heureuse du directeur de la ligne et ami Monsieur Blanchet (Martin Balsam) lui offre une occasion. Il est casé dans une couchette avant qu’un nouveau wagon ne soit ajouté à la première étape et qu’il obtienne ainsi une cabine. Le salon-restaurant est le moment de faire connaissance des passagers du pullman de première classe. Il regroupe douze personnes hautes en couleurs dont l’actrice américaine impérieuse Harriett (Lauren Bacall), la sombre princesse Dragomiroff (Wendy Hiller) flanquée de sa femme de chambre en dragon allemand Hildegarde (Rachel Roberts), le colonel viril retour des Indes Arbuthnot (Sean Connery), Greta la missionnaire coincée à l’accent abominable qui a trouvé Jésus entouré de bébés noirs alors qu’elle était « dans le gazon sur le jardin » (Ingrid Bergman), le joli couple hongrois Andrenyi (Vanessa Redgrave et Michael York), enfin le riche yankee Radchett amateur de poteries orientales qui se sent menacé de mort depuis quelque temps (Richard Widmark), flanqué d’Hector son secrétaire complexé fils à maman échappé de psychose (Anthony Perkins) et de son majordome Beddoes (John Gielgud). Sans compter le conducteur Pierre (Jean-Pierre Cassel), un vendeur de voitures au sourire métallique (Denis Quilley), un enquêteur Pinkerton (Colin Blakely) et le bon docteur Constantine (George Coulouris).

Durant la nuit agitée par des mouvements dans le couloir, des bruits dans les cabines et quelques allées et venues qui empêchent le maniaque Poirot de bien dormir, Ratchett est assassiné de douze coups de poignard. Il est découvert au matin par Beddoes qui lui apporte son remontant alcoolisé après lui avoir porté sa valériane pour dormir le soir précédent. Le directeur est embêté, consulte Poirot qu’il connait bien et, comme le train est arrêté en rase campagne par une coulée de neige, lui demande de faire toute la lumière pour éviter aux passagers d’être incommodés et retardés par la police yougoslave sur le territoire duquel le crime a été commis.

Hercule commence alors ses douze travaux en interrogeant un par un les douze protagonistes du lieu clos. Tout le ramène à une histoire vieille de cinq ans, l’enlèvement de la petite Daisy Armstrong aux Etats-Unis, retrouvée morte après rançon, ce qui a entraîné le suicide de son père, le décès en couche de sa mère devenue dépressive enceinte d’un bébé mort-né, enfin de la bonne accusée de négligence qui s’était suicidée – cinq morts pour rien ! Un homme reconnu coupable a été grillé sur la chaise électrique pour ce vol d’enfant suivi d’un meurtre abominable mais le commanditaire est resté introuvable, lesté des 200 000 $. Il s’avère très vite que Ratchett était cet homme. Dès lors, Poirot découvre que tous les passagers ont chacun un lien avec cette affaire.

S’agit-il du crime d’un étranger au train qui a profité de la neige pour s’enfuir ? Ou d’un crime collectif réalisé par douze jurés qui se sont instaurés vengeurs ? La première hypothèse est celle du vendeur de voitures, ex-chauffeur de maître, qui se méfie des mafiosos de la mafia dont Ratchett, selon ses dires, faisait partie. La seconde est celle des petites cellules grises du détective, mais qui comprend fort bien le pourquoi du crime. Il va donc laisser le directeur de la ligne et les passagers choisir ; la vérité n’est pas la morale et un détective n’est pas un juge. La veste supplémentaire de conducteur de train, trop grande pour Pierre, retrouvée avec un bouton manquant tombé devant le cadavre, ainsi que le poignard maculé du sang de la victime, sont des preuves suffisantes pour la police yougoslave.

Ce qui compte est moins de savoir qui est coupable que comment tout cela s’est passé. La découverte de la double vie de chacun des passagers fournit plusieurs moments d’anthologie où le talent d’acteur de Poirot et de ses interlocuteurs et trices atteint à l’excellence. La Dragomiroff et l’Arbuthnot sont exceptionnels, tout comme la Greta « attardée » et le Beddoes à l’ironie serve décapante. Ils sont servis par une Agatha Christie toujours en verve dans la caricature de ses contemporains en représentation.

Deux heures de charme qui mettent sur le grill les aristos et grands bourgeois dans un tchou-tchou qu’affectionne la reine du crime, reflet de la technique optimiste de son temps. Une époque où l’Amérique était vue comme brutale et avide de fric alors que l’Europe restait un havre de bon vivre et de justice. Moment d’équilibre miraculeux avant la prochaine guerre qui allait ruiner définitivement le continent.

DVD Le crime de l’Orient-Express (Murder on the Orient Express), Sydney Lumet, 1974, Albert Finney, Lauren Bacall, Vanessa Redgrave, Richard Widmark, Martin Balsam, Ingrid Bergman, StudioCanal 2008, 2h05, €10.83 blu-ray €12.99

Catégories : Cinéma, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maurice Daccord, Tantum ergo

« Donc seulement » (tantum ergo) vénérons ce sacrement… est extrait d’un hymne des vêpres Pange lingua de saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Il était chanté dans les pensionnats catholiques de jeunes filles, notamment chez les plus intégristes d’entre eux, les Trappistes. Maurice Daccord en fait l’accord musical et spirituel d’un polar noir où les crimes se succèdent. Que des femmes, toutes égorgées et éventrées, gravées au bistouri d’un tantum ergo sur le sein et leur croix enfilée dans le vagin.

Bien que ce roman policier commence poussif par des considérations généalogiques et générales (le travers français de remonter aux calendes grecques avant même d’évoquer les faits au présent), il prend peu à peu son rythme de croisière pour captiver le lecteur. Le complot est original pour un premier polar et l’on croit savoir qui est le coupable avant de déchanter, ce qui est le bonheur de lecture d’une intrigue. Mais un bon crime bien haletant en premier serait bien plus accrocheur qu’un épilage de gamin de plus en plus haut entre les cuisses de sa grande sœur.

Même si l’auteur hésite quant au style entre Fred Vargas et Frédéric Dard, il se lit aisément, les jeux de mot laids illustrant la réflexion intense des deux compères improbables : un commandant gendarme un brin balourd et un quasi retraité des assurances qui crée sa propre boite d’écoute en divorces. Le premier, dessalé, sait nager et le second, fort en alcool, vient de Rome.

Ils n’empêchent aucun des meurtres, ce qui est décevant, mais finissent par trouver le fin mot de l’énigme rien que pour eux, ce qui est éjouissant. Encore que certains mystères subsistent, ce qui est frustrant, mais le prix pour allécher le lecteur sur ce duo d’enquêteurs un peu particuliers qui vont – n’en doutons pas – poursuivre leurs activités détectives.  

Maurice Daccord, Tantum ergo – une enquête de Crevette et Baccardi, 2020, collection Noir L’Harmattan, 217 pages, €21.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

C.L. Grace, Le temps des poisons

Kathryn Swinbrooke, apothicaire à Canterbury, vient de se marier avec son diable d’Irlandais, commissaire du roi Edouard IV. Nous sommes à Walmer dans le comté de Kent en 1472. Louis XI de France, universelle Aragne, tisse sa toile pour enfermer l’Angleterre et récupérer Calais. Il protège Henri Tudor, descendant du roi assassiné par Edouard. Ses espions diplomates et rusés intriguent. Chacun se tend des pièges. C’est dans cette atmosphère qu’une négociation doit avoir lieu entre Lord Henry, fidèle du roi Edouard, et les envoyés de Louis XI.

Mais c’est à ce moment que, dans le village au bas du manoir, un forgeron et sa femme sont empoisonnés en plein jour. Il y aura encore d’autres meurtres. Est-ce lié à la négociation ? Qui est ce prêcheur tout vêtu de noir, arrivé à ce moment au village, qui fulmine contre les mécréants ? Qui est cette grand-mère, deux fois veuve, qui vit seule à l’orée de la forêt avec ses chats et qui n’a ni l’œil ni l’oreille dans sa poche ? Pourquoi ressurgit cette histoire de naufrageurs, pendus haut et court par Lord Henry sur ordre du roi ? Et ces trois malheureux partisans des Lancastre, massacrés par les villageois alors qu’ils demandaient asile ?

Nous sommes dans un festival des poisons, dans un nœud d’intrigues, plus digne d’une cour italienne Renaissance que d’un village côtier de l’Angleterre médiévale. Superstitions, haines, démons, font la sarabande dans les esprits et les demeures. Kathryn, logicienne aristotélicienne, et Murtagh, militaire droit et fonceur, vont se mettre en quatre pour comprendre et offrir au jugement.

La fin n’est pas celle qu’on croit, ce qui est le meilleur compliment qu’on puisse faire à tout roman policier. Les personnages sont attachants, du tabellion avide à la jouvencelle échauffée, de la vieille impotente acariâtre au gamin orphelin, du diplomate trop subtil au sergent vaniteux de son tout petit pouvoir. Le décor médiéval et villageois en est presque écolo. Mais vivre proche de la nature n’a jamais rendu heureux en soi : les instincts et les passions supplantent trop souvent la raison dans ces animaux sociaux que sont les humains.

C.L. Grace (Paul Doherty), Le temps des poisons (A Feast of Poisons), 2004, 10-18 2008, 309 pages, occasion 3.38€

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , ,

C.L. Grace, Le Lacrima Christi

C.L. Grace est l’un des pseudonymes de l’universitaire anglais d’histoire médiévale Paul Doherty. Il est le père d’Hugh Corbett enquêteur du roi, de frère Athelstan, de Nicholas Segalla, d’un détective d’Alexandre le Grand et de Katryn Swinbrooke, apothicaire à Cantorbéry. A la manière de Chaucer, Grace-Doherty écrit ses ‘Tales of Canterbury’. ‘Le Lacrima Christi’ en est le sixième.

Nous sommes vers 1472, la ville de Constantinople est tombée aux mains des Turcs en 1453 et Edouard d’York est devenu roi après avoir battu les Lancastre et fait tuer le faible roi Henri VI. Le Lacrima Christi – larme du Christ – est un rubis gros comme un œuf de pigeon ramené de Constantinople en ruines par un guerrier anglais de la garde varègue. Il serait, croit-on, le sang de Jésus tourmenté durant la Passion et figé en pierre précieuse. Son donateur, sir Walter, l’a prêté au couvent franciscain pour l’afflux des pèlerins. Mais ne voilà-t-il pas que le Joyau bien gardé derrière de solides portes en chêne que seules deux clés ouvrent disparaît ? Quant à sir Walter, il est décapité en pleine pénitence dans le labyrinthe feuillu dans lequel il aime à se retirer ?

Colum Murtagh, Irlandais représentant du roi, et Katryn Swinbrooke, apothicaire amoureuse du premier, vont mener l’enquête. Il n’est pas rare, à cette époque, de voir les femmes occuper des fonctions actives dans la société. Elles sont probablement plus libres en 1400 qu’elles ne le seront en 1900. Katryn a une vie bien remplie, bien que n’ayant pas trente ans. Mariée à un soûlard qui la battait et qui est mort dans une rixe du temps, elle est gouvernée par la veuve Thomassina. Elle a recueilli la jeune servante Agnès, 14 ans, et l’enfant de troupe Wuf, 11 ans, dont le prénom évoque l’aboiement. Ce pourquoi le gamin avisé préfère se faire appeler Wulf, abréviation plus chrétienne des saints Wulphy ou Wulfran.

Colum est un soldat, Katryn un disciple d’Aristote. Le premier manie l’épée, la seconde la logique et les potions. Les deux se complètent donc admirablement pour faire la lumière sur les actes répréhensibles suscités par les passions humaines. Jalousie, vendetta, envie, goût des beaux atours, du prestige et de l’argent, les ressorts en sont toujours les mêmes. Les couvents abritent de gras moines, parfois revenus des choses terrestres et las des massacres du temps. La ville attire des filous qui n’hésitent jamais à couper les bourses ou à vendre de fausses reliques ou de ‘l’eau du Jourdain’ puisée dans la mare putride voisine. Les demeures seigneuriales recèlent tout un monde qui s’affaire et se jalouse, la beauté recelant souvent la haine et la prestance de bas instincts.

Comme toujours avec l’auteur, le lecteur sera soigneusement égaré durant les trois-quarts du livre avant que les derniers chapitres décisifs mettent place le puzzle de l’intrigue. Il faudra observer sans a priori, raisonner de mille façons, provoquer l’aveu bien souvent car les preuves sont maigres. Ce sixième roman de la série est l’un des meilleurs. Il fonctionne selon la méthode d’Agatha Christie, détaillant les personnages et présentant des situations impossibles avant d’éclairer le lecteur avec élégance. On ne s’ennuie jamais et, pour qui lit les volumes dans l’ordre, se déploie l’existence mouvementée de Katryn : va-t-elle enfin épouser Murtagh ?

C.L. Grace (Paul Doherty), Le Lacrima Christi (A Maze of Murders), 2003, 10-18 2005, 315 pages, occasion €4.84

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , ,

Dan Brown, Le symbole perdu

L’auteur célèbre du Da Vinci Code’ revient avec une énigme symbolique, l’attrait d’occultes maîtres du monde et l’outil très efficace du thriller. Chapitres courts, intrigue haletante, poursuites dans des lieux mythiques dont est révélée la face cachée, exploration des arcanes ésotériques ou des sciences avancées, tous les ingrédients sont là. Et ça marche. ‘Le symbole perdu’ est un roman : il raconte une histoire, la situe en décors connus mais renouvelés, il maintient l’attention jusqu’au bout.

Un roman n’est pas vrai, seulement vraisemblable. Ce qui est écrit n’est pas la réalité mais une fiction. C’est le jeu du marketing que de faire prendre des vessies pour des lanternes en jouant sur les mots. Formellement, il est vrai que « toutes les organisations et institutions citées dans ce roman existent réellement », comme dit l’en-tête du livre. Mais sous le titre il est bien écrit « roman » et non récit ou enquête historique. Affirmer qu’« en 1991, un document secret fut enfermé dans le coffre-fort du directeur de la CIA » ne fait que nous allécher sans rien affirmer de véridique. Pas plus que lorsqu’on dit que les gagnants ont tous été choisis parmi ceux qui ont tenté leurs chances… La franc-maçonnerie existe, la noétique existe, la Bible aussi, de même que Washington et son plan dessiné par L’Enfant.

Mais toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est que purement fortuite. Le roman fonctionne comme un jeu de pistes pour ados scouts, ce en quoi il rappelle aux cinquantenaires leur enfance bien loin d’Internet, de Twitter et des jeux vidéo – et même de la télé. Le romancier distille avec talent les informations cryptées qu’il révèle peu à peu, dans les codes antiques recensés sur Wikipédia (ainsi le code maçonnique). L’auteur se moque à plusieurs reprises des geeks naïfs, tenant de la théorie du complot, qui croient en un cercle restreint d’initiés (en général juifs, financiers, américains et maçons) maîtres du monde.

Ce roman est donc un bon « roman » comme l’artisan Brown sait en composer, selon Larousse, « une œuvre d’imagination, récit en prose d’aventures inventées ou transformées que l’auteur a combinées pour intéresser le lecteur. » Imagination, aventures, combinaisons, intérêt – le livre a tous les symptômes requis. Ce que je trouve dommage, en tant qu’Européen critique, est cependant cet hymne candide à l’Amérique phare du monde, pointe avancée de l’humanité, dont le rôle est d’éclairer l’avenir… Il agite tous les poncifs yankees : la Bible comme unique réceptacle de la sagesse des Anciens, le peuple élu de Dieu pour le révéler au monde entier, l’hymne à l’individualisme, la lutte incessante du bien et du mal, la beauté du diable, l’esbroufe hollywoodienne des accessoires de la CIA, la toute-puissance de la liberté informatique. Il écorne à peine le mythe américain par sa peinture d’une éducation pourrie par le fric malgré l’amour, par sa description d’une initiation spirituelle pourrie par le fric malgré les rites sociaux, par sa caricature du népotisme pourri par le fric malgré les institutions démocratiques.

Une fois le livre refermé, le lecteur a passé de bons moments. Son imaginaire s’est excité, son adrénaline est montée, il s’est attaché aux personnages – en bref, il a vécu une autre vie durant quelque temps. Mais, intellectuellement, il ne peut s’empêcher de se dire : « tout ça pour ça ? » Ces clés à rassembler, ces énigmes à décrypter, ces lieux à explorer, ces menaces et ces secrets, ils ne révèlent que… ça ? Car, au bout du livre, vous aurez les clés de l’énigme. Et vous la trouverez dérisoire.

Que cela ne vous empêche pas de passer quelques heures agréables à sa lecture. Goûter est d’un autre ordre que décortiquer les ressorts ; ils ne se confondent pas. Vous pouvez aimer sans être dupe. C’en est même meilleur car vous ne risquez pas d’être déçu !

Dan Brown, Le symbole perdu (The Lost Symbol), 2009, Livre de poche 2011, 736 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nabil Mallat, Le secret d’Osiris

Thriller d’un Libanais de 38 ans qui a étudié aux Etats-Unis, ce roman a pour cadre l’Egypte d’aujourd’hui et pour perspective la naissance des grandes religions.

Un groupe d’archéologues français et égyptiens financés par un Américain, fouille « le puits d’Osiris », trois chambres souterraines sous le plateau de Gizeh. Dans la troisième chambre, 35 m sous terre, ils découvrent un simple sarcophage avec pour décor le seul symbole d’Osiris, « le premier des Occidentaux » et pharaon originel mythique de l’Egypte. La tombe serait celle de l’homme devenu dieu, 9500 ans avant. Dedans, un squelette… plus un mystérieux papyrus qui va faire l’objet de toutes les convoitises. Autour, des colonnes décorées de hiéroglyphes mais qui semblent plus récentes que le sarcophage. Ce décalage est un mystère, faisant surgir l’ombre d’une société secrète qui protégerait la relique dans les siècles.

L’auteur ne cache rien du nationalisme jaloux des Egyptiens modernes pour tout ce qui appartient à leur terre, même avant l’islam. Il décrit avec ironie les bisbilles entre hauts fonctionnaires chargés des antiquités qui veulent se faire valoir auprès du pouvoir. Il met en scène l’éviction sans conditions des étrangers, qu’ils soient fouilleurs spécialistes ou financeurs, dès lors que le retentissement international peut profiter à la vanité égyptienne. Maxime le Français, Stella et John les Américains, quitteront le site et le pays le soir même de leur découverte, une fois « les autorités » consultées. Ils ne sont plus autorisés à fouiller et doivent remettre leurs recherches. Trouver la tombe d’Osiris ne saurait être le fait de vils étrangers mécréants.

Sauf qu’un mystérieux national qui se fait nommer Seth, le frère mauvais d’Osiris, convoite les trouvailles pour on ne sait quelle raison et, la nuit qui suit la découverte, cherche à voler le papyrus. Mais le document a disparu et seuls les découvreurs l’ont vu.

Lorsqu’il ressurgit, aux Etats-Unis par un tour de passe-passe que je vous laisse découvrir pour le sel de l’aventure, il est écrit en langue déchiffrable, ce qui semble un paradoxe près de dix millénaires plus tard. L’Enseignement primordial serait le premier texte égyptien transcrit par Imhotep, l’architecte qui inventa les pyramides. Il décrit en grec ancien (!) écrit en hiéroglyphes (!) comment Osiris a dû quitter ses terres fertiles en raison du manque d’eau avant de trouver asile près du haut Nil. Quel est donc ce mystérieux pays vert qui existait en son temps ? Un expert de la NASA obtient des photos du Sahara reconstitué en fonction de la météo estimée à l’époque. D’après le texte, le site originel pourrait se situer sur son bord nubien, à Nabta Playa. Cet endroit aujourd’hui désertique aux frontières de l’Egypte laisse encore voir des mégalithes en forme d’observatoire astronomique, une tombe de vache et celle d’un enfant nubien de 3 ans. Rien d’autres.

Une mission américaine financée par le Congrès est envoyée sur place après un soft power appuyé auprès des politiciens égyptiens. La menace de Seth, qui a tué l’un des fonctionnaires égyptiens de l’archéologie, fait que c’est l’armée américaine qui va sécuriser le site. Car tous sont menacés. Ils détiennent ce que Seth veut : le papyrus. Il prouverait une théorie à laquelle il tient.

Le thriller se fait alors haletant car le fameux Seth n’est pas si loin qu’on croit, même si la police égyptienne se vante de l’avoir arrêté !

C’est un peu tiré par les cheveux avec beaucoup d’invraisemblances et de raccourcis, mais l’écriture est vive et l’ensemble mené tambour battant sur près de 300 pages. Le lecteur ne s’ennuie pas. Mais Zeus discourant comme un politicien yankee dans une suite du Critias de Platon, c’est un peu gros.

Nabil Mallat, Le secret d’Osiris, 2013, éditions de l’Archipel, 284 pages, occasion €26.79 e-book Kindle €12.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Franck Thilliez, Il était deux fois

Le scénariste de la série télé Alex Hugo nous incruste dans les montagnes de l’Arve pour un thriller glaçant qui allie viol sur mineure, enlèvement et dérives de l’art contemporain. Tout ce qui constitue la mode. C’est bien construit, haletant, suggestif – mais glauque.

Un lieutenant de gendarmerie enquête depuis douze ans sur la disparition de Julie, sa propre fille de 17 ans, dont n’a été retrouvé que le VTT posé contre un arbre sur un parking de montagne. Depuis 2008, aucune nouvelle, aucune trace.  Gabriel Moscato interroge le registre de l’hôtel de la Falaise près de la prison où sa fille a travaillé l’été et où elle a pu rencontrer son kidnappeur. Fatigué, il se couche dans la chambre 29… et se réveille en pleine nuit dans la chambre 7 par des chocs d’étourneaux venus percuter sa fenêtre. Il est désorienté, sort sur le parking de plain-pied, et il n’est pas le seul. L’aube pointe à peine.

La chambre n’est pas sa chambre ni les affaires les siennes. Ni même son nom, inscrit dans le registre de l’hôtel. Pire : il ne se trouve plus en 2008 mais en 2020 !

Il va lentement découvrir qu’il a subi une amnésie de douze ans à cause d’un choc dont il ne se souvient pas ; que le cadavre de femme tué par balle qui a motivé la terreur des oiseaux, aveugles la nuit, est celui de celle qui l’accompagnait et qu’il a baisée, son sperme est bien en évidence sur ses cuisses ; que son collègue Paul est devenu capitaine de gendarmerie et qu’il a épousé sa femme après que Gabriel eut divorcé huit ans auparavant parce qu’elle avait une liaison avec Paul ; qu’il a massacré la jambe de son copain à coup de batte de baseball. En bref, un réveil brutal : Moscato a perdu sa fille unique, a vu sa vie détruite, son couple brisé, sa carrière finie.

Il n’a alors de cesse que de reconstituer ce qui l’a amené à reprendre l’enquête dans ce trou perdu des montagnes qu’il a quitté douze ans auparavant. Les indices qu’il a collectés et dont il ne se souvient pas. A moins que… les documents déposés dans un coffre qu’il a fait poser dans le placard de la maison de retraite de sa mère à Lille ne lui livrent ce qui lui manque.

La traque se poursuit, un père ne renonce jamais. Il montera dans le nord, passera en Belgique, aura maille à partir avec la mafia russe, lira un auteur de roman policier particulièrement tordu, rencontrera un artiste de scènes torturées peintes avec du sang humain, cherchera un plasticien russe sadique, en bref des psychopathes qui se disent adeptes de l’art le plus pur – jusqu’à l’impasse ultime : « ces raclures de l’âme » selon Antonin Arthaud cité en épigraphe. Paul l’aidera car sa femme, qui est l’ancienne épouse de Gabriel, ne peut faire son deuil et que sa fille Louise, gendarme elle aussi, s’amourache d’un croque-mort pas très clair.

Il est donc deux fois, avant et après l’amnésie ; les palindromes inscrits sur les murs et dans un roman noir y répondent, ces mots identiques en inversant toutes les lettres. Ce n’est pas un hasard ; tout fait sens. A commencer par le village de Sagas dont le nom inversé s’écrit sagaS. Comme si la fin était le début.

Difficile d’en dire plus sans violer la belle intrigue tout juste sortie de l’enfance. Mais vous avez de quoi passer une nuit blanche.

Franck Thilliez, Il était deux fois, 2020, Fleuve éditions, 525 pages, €22.90 e-book Kindle €17.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxime Chattam, Le requiem des abysses

Suite de Léviatemps, chroniqué sur ce blog, il vaut mieux lire Le requiem des abysses en second car la duologie des Abysses du temps forme un tout logique. Le second tome lève beaucoup de suspense sur le premier tome et tout lecteur qui commencerait par lui serait déçu s’il lit ensuite le premier.

Les acteurs sont les mêmes : Guy de Timée, caché en bordel après avoir fui sa femme castratrice sous le nom de Thoudrac-Matto qui lui était passé par la tête la nuit du meurtre de Julie dans le tome premier ; Faustine, dont on apprendra le vrai prénom et qui est fille d’aristo de province qui a refusé le mariage arrangé et dont le fiancé s’est tué d’humiliation ; Maximilien Henks, riche et chasseur qui les invite dans son château du Vexin après les épreuves contre Hubris ; l’inspecteur de police Martial Perotti qui se disait amoureux de Julie et qui officie en commissariat où il est injoignable mais qui écrit régulièrement à ses deux amis.

Guy et Faustine vivent à la campagne près de Vétheuil dans le château nommé Elseneur. Une adolescente disparaît, puis réapparaît complètement nue et catatonique ; elle a été violée maintes fois dans la même journée. La nuit, c’est toute sa famille qui est massacrée et elle avec, ses membres coupés pour illustrer une figure de Vitruve avec son père mis en scène dans la salle commune. Sa mère a été explosée et son petit frère à l’étage seulement étranglé. Mais le gamin, qui a 13 ans et aime lire, a laissé un rébus sur sa table, formé d’une boule de mie de pain entamée, d’un pull mité et d’un fragment de miroir où il a dessiné un cœur barré d’une croix.

Le romancier qui prend des notes pour son grand roman noir exulte et prend pitié du garçon mort à qui il s’identifie. Il sonde l’âme humaine en cherchant à se mettre dans la peau du tueur, un psychopathe à l’enfance probablement déformée. « C’était ce à quoi il excellait. Imaginer. En s’appropriant une réalité qui n’était pas sienne, en comblant tout ce qu’il ignorait par des éléments logiques, le romancier devait être capable de se mettre à la place de n’importe qui. Une empathie totale » p.763 intégrale. Mais ses raisonnements sur le tréfonds de l’âme l’entraînent à divaguer. Il se trompe parce qu’il se crée une chimère en « inventant » son personnage avec les indices en sa possession. Ce qui l’amènera à soupçonner un à un presque tout le monde – sans succès.

Un second meurtre familial a lieu, avec la même mise en scène. Guy est assommé, enlevé et assiste aux sons de la mise en scène mais pas à sa lumière parce qu’un sac lui recouvre la tête ; le tueur ne veut pas qu’il puisse le reconnaître. Il s’amuse, il joue au plus fort, il raille Guy de ne pas découvrir qui il est malgré ses talents de romancier psychologue.

Le tueur est finalement découvert et tué mais est-ce le bon ? Les disparitions continuent dans Paris, où Guy est revenu avec Faustine. Hubris serait-il de retour ? Comme dans les romans feuilletons à la mode de l’époque (Les mystères de Paris d’Eugène Sue en 1842 par exemple), Maxime Chattam conduit son lecteur de rebondissement en rebondissement, de mystères en dissimulations. Nous retrouvons l’ésotérisme et l’évocation des esprits, les égouts, le début de la police scientifique avec Bertillon et son disciple Locard, les enlèvements de médiums, le vol de rouages de montre et la tentative de voler un « tourbillon », ce mécanisme inventé par le suisse Bréguet qui assure aux rouages de ne pas être affectés de façon infime par la gravité. Nous retrouvons l’exposition universelle car nous sommes toujours en 1900.

La science aimante les consciences, même les plus folles. Des momies disparaissent et leur vitrine est brisée de l’intérieur tandis que les gardiens sont tués et que le Livre des morts égyptien disparaît du Louvre… Le psychopathe est-il un inventeur de nouveau Frankenstein (roman de 1818), autre thème à la mode en ce temps-là ?

L’auteur s’est beaucoup documenté sur la Belle époque et s’est replongé en empathie dans la France 1900. Il laisse cependant un peu dubitatif dans son épilogue lorsqu’il fait évoquer à son narrateur sa vie et… l’Internet. Il avait déjà la trentaine en 1900, quel âge aurait-il donc vers 1995 ?

Meilleur à mon avis que le premier opus, car moins centré sur les éventrations et autres jeux de bidoche dont Maxime Chattam raffole, il est plus finement psychologique, même si Guy s’égare sur de fausses pistes – jusqu’au bouquet final qui est un véritable étonnement pour le lecteur.

Maxime Chattam, Le requiem des abysses – Les abysses du temps 2, 2011, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €4.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

Les thrillers de Maxime Chattam déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxime Chattam, Léviatemps

Maxime décentre ses tueurs en 1900. C’est l’année de Paris ville lumière avec la tour Eiffel en phare et son exposition internationale qui va de la Concorde au Trocadéro sur les deux rives de la Seine. Une débauche de lumière électrique et de pavillons industriels, coloniaux, étrangers qui vantent la puissance mécanique, l’énergie électrique et la gloire de la France remise de sa branlée prussienne de 1870.

Par contraste avec ce Paris optimiste résolument tourné vers l’avenir, la misère sociale du quartier du Monjol où les filles se donnent pour manger le soir et la misère psychologique des individus dans une société hantée par la respectabilité, le moralisme et le qu’en dira-t-on. C’est dans ce décor et sur ce terreau que l’auteur plante ses psychopathes et son écrivain en mal d’empathie.

Guy de Timée est en rupture de ban après un mariage conventionnel qui, au bout de huit ans, le laisse insatisfait malgré sa petite fille. Riche, il fuit dans un bordel orné de deux superbes lanternes rouges, seul endroit où n’existe pas de fiche de police à Paris et où sa belle-famille ne risque pas de le chercher. Il n’est pas concupiscent bien qu’il ait couché en payant avec quelques filles du lieu, mais la règle a été établie que, s’il logeait sous les combles, il devait désormais s’abstenir de baiser le cheptel réservé aux clients. Le Boudoir de Soi (nom du claque) n’a rien d’un lieu sordide mais ressemble plus à un club (français et non anglais, peuplé de femmes et non exclusivement d’hommes entre eux) : l’on y déguste des mignardises en buvant du champagne avant de monter dans une chambre.

Tout irait bien pour Guy, qui songe à renouveler son style romanesque en s’attaquant à une intrigue policière à la Conan Doyle, si une pute nommée Milaine n’était retrouvée une nuit massacrée près du bordel. Sa mort est curieusement mise en scène et ses yeux ne sont que sang. Un liquide blanchâtre (qui n’est pas du sperme) s’échappe de sa bouche. La presse n’en a pas vent car la police étouffe aussitôt l’affaire, préoccupée sur ordre de « la préfecture » d’éviter le scandale en période d’exposition internationale. Les inspecteurs laurel-et-hardy nommés Pernetty et Legranitier sont de tous les crimes louches à mettre sous le tapis pour raison politique. Ils enquêtent peu et classent le dossier, après d’autres.

Ce n’est pas du goût de Faustine, pute de la haute et amie de Milaine, non plus que de Guy, émoustillé par les abysses de l’esprit humain – dont le sien. « Chaque homme, au fil de sa vie, enfouissait jour après jour la part d’ombre du monde à laquelle il se heurtait, qu’elle lui soit propre ou extérieure, il l’enfonçait tout au fond. (…) Et certains hommes en enterraient tant et tant que le monticule devenait colossal, un monde souterrain où trempaient les racines de la personnalité, un réservoir mouvant, envahissant, une créature étouffante : un Léviathan d’ombres » p.404 de l’intégrale. Frustration, colère, haine, perversion, cruauté, cynisme, tout cela dû à une trop grande sensibilité, un manque d’amour parental et un monde sans pitié – voilà ce qui façonne un être pour franchir les barrières du crime.

Les faux époux Timée (ils ne baisent pas ensemble) vont donc enquêter en amateurs de leur côté, non sans se mettre en danger. Ils sont aidés par le jeune inspecteur Martial Perotti qui prend sur ses heures de loisir et a accès aux dossiers classés comme à la morgue. C’est alors que les compères découvrent qu’au moins 26 victimes ont été tuées, charcutées et démembrées depuis le mois d’octobre où les travaux de l’exposition ont commencé. Il y a une majorité de femmes mais aussi quelques hommes et adolescents. Pourquoi cette sauvagerie ? Ce désir de mutiler la mère ? Ces prélèvements d’organes ? Pourquoi ces traces d’huile de marsouin, utilisée en mécanique de précision mais aussi en cuisine ?

En arpentant ce Paris 1900, Guy et Faustine vont découvrir l’ésotérisme mondain et le satanisme des passionnés, la fée électricité et les sous-sols de la tour Eiffel, les étranges bêtes des égouts de Paris et le cloaque social de la rue Monjol avec son roi des Pouilleux, l’obsession d’époque pour le temps et pour la vitesse. Qui a tué ? Pourquoi tuer ? Le dénouement sera aussi étrange que le développement. Guy, en romancier miroir de l’auteur, se préoccupe de dresser un portrait psychologique du criminel, analyse graphologique (un peu longue et hasardeuse) à l’appui – parce que le tueur, qu’il a nommé Hubris (la démesure) l’a repéré et lui écrit. Sauf que ce n’est pas si simple : Guy va se tromper.

Je vous conseille de lire ce premier tome avant le second car la suite, qui se déroule en province, dévoile les noms des protagonistes parisiens qu’il est meilleur de ne découvrir que pas à pas, même si savoir « qui l’a fait » importe moins, dans les romans policiers, que le chemin qui y mène.

Maxime Chattam, Léviatemps – Les abysses du temps 1, 2010, Pocket 2012, 576 pages, €8.70 e-book Kindle €3.99

Maxime Chattam, Les abysses du temps : Léviatemps + Le requiem des abysses, édition collector Pocket 2014, 1149 pages + cahier de photos de l’exposition universelle de Paris 1900, €14.89

Les thrillers de Maxime Chattam déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,