
Frank Chambers (Jack Nicholson), un meccano tout juste sorti de prison, fait du stop vers la Californie pour « voir un pote » et trouver un boulot. Son véhicule s’arrête dans une station-service qui fait café-restaurant, et le chauffeur l’y laisse pendant qu’il est aux toilettes. Exprès, il a fait durer le plaisir pour jouer son petit numéro de « zut, j’ai oublié mon portefeuille dans la voiture », alors que l’autre est reparti. Ce qui lui permet de bouffer à l’œil un steak à cheval (avec œufs dessus), toasts et café en prime. Le patron Nick Papadakis (John Colicos), un vieux Grec immigré dans la cinquantaine qui réussit dans son affaire, lui propose alors un boulot : devenir le mécanicien-pompiste de la station. Frank hésite, se demande s’il ne va pas d’abord aller voir en Californie, puis accepte in extremis parce qu’il a vu la patronne en cuisine. Cora (Jessica Lange) est une jeune femme blonde gironde.
Il va la baiser violemment (ce qu’on appelle aujourd’hui un viol), mais Cora en cette année 1934 où les femmes sont inférieures, se sent désirée et y prend goût, ce qui la change du plan-plan de pépère. Elle est attirée par le mauvais garçon, comme trop souvent les filles (combien sont les groupies de tueurs en série, qui les épousent même en prison !). Elle cède et elle aime ça ; Frank, accroché, lui propose de fuir avec lui à Chicago en car. Mais, à la gare routière, en attendant l’engin, il ne peut résister à une partie de craps des péquenauds dans un coin. Il demande de façon trop pressante à Cora du fric, il sait qu’elle a emporté toutes ses économies, mais elle refuse. Il change alors les billets pour Chicago en billets pour San Francisco, plus proche et moins cher, et avec la différence va jouer. Il y gagne un tas de biffetons. Mais Cora est partie, retournée chez son mari, sorti pour la journée. Frank ne peut que la suivre et reprendre le train-train quotidien.



Mais la frustration demeure. Frank suggère qu’il existe une solution : se débarrasser de Nick. Cora se laisse faire, une fois de plus. Elle devra l’assommer sous la douche, pour qu’il se noie dans son bain, comme s’il était tombé. Sur la suggestion de Frank, le patron a fait installer une enseigne lumineuse au lieu de la vieille enseigne qui est tombée lors d’un grand vent. Elle vient juste d’être raccordée, à la va-vite, et le chat roux (symbole diabolique) du couple met la patte où il ne faut pas et déclenche un court-circuit. Nick est bien assommé, mais vivant. C’est Frank qui le sauve en faisant appeler les secours dans la minute.
D’où le second plan qui simule un accident avec la vieille grosse voiture de Nick. Le patron est saoul, Frank joue les bourrés lui aussi, et c’est Cora qui conduit. Comme la première fois, Frank veut que ce soit elle qui tue son mari, pas lui. Elle feint une panne de surchauffe, elle assomme une fois de plus Nick avec une clé à mollette, et les deux poussent la guimbarde dans le ravin. Mais elle reste accrochée au bord, et Nick va pour simuler le passager blessé ; c’est alors que le véhicule bascule et qu’il est pris dans les tonneaux. Réellement blessé, il se retrouve à l’hôpital, tandis que Cora, frappée auparavant exprès pour faire couler le sang, arrête un automobiliste.
A l’hôpital, le flic reconnaît Frank comme repris de justice et soupçonne aussitôt un meurtre déguisé. Il lui fait signer des aveux dénonçant Cora. L’avocat commis d’office (Michael Lerner), qui se rémunérera grassement sur l’argent de l’assurance-vie, négocie subtilement avec les compagnies, celle d’assurance-vie et celle pour l’assurance-décès, pour qu’elles acceptent la version de l’accident et non pas du meurtre. Tout le monde aura à y gagner. Mais il a pris la précaution d’enregistrer sous procès-verbal les aveux de Cora. Le procureur modifie alors son accusation et le couple est libéré.


Ils reprennent la station-service et le restaurant qui prospère grâce au talent de Cora, mais le cœur n’y est plus. Frank l’a dénoncée, même si c’était sous sédatifs et sous la contrainte, comme a plaidé l’avocat. Un client qui a connu Cora petite quand lui-même était petit lui annonce que sa mère est au plus mal. Cora prend le Greyhound pour la Californie et, lorsqu’elle revient, elle a des nausées, ce qui indique qu’elle est enceinte de Frank. Selon les conventions, un bébé peut ressouder un couple qui bat de l’aile, commencer une nouvelle vie.
Mais le greffier qui a pris la déposition de Cora surgit et veut les faire chanter. Frank a le dessus lors de la bagarre et récupère le document, déposé dans une banque, sous la contrainte du revolver de l’autre qu’il a pris. Tout est désormais dégagé. Lors d’un pique-nique entre eux, Frank demande en mariage Cora et s’inquiète pour le bébé ; il le désire comme elle. C’est alors que l’inévitable baiser au volant, travers trop couru des amoureux, engendre l’accident. En voulant éviter un camion venant en sens inverse, Frank perd le contrôle, la petite voiture jaune citron zigzague, la portière de Cora s’ouvre et elle est éjectée (pas de ceintures à l’époque). Elle est morte. Destin immanent, le crime ne paie pas. D’autant que, pas encore marié, il n’hérite de rien de sa compagne.
Quant au titre, il n’a pas de sens, l’écrivain lui-même l’a donné in extremis à son éditeur. Le sens qui lui sera donné par la suite est qu’on revient à la pâtée lorsqu’on y a goûté, ici le crime. Frank a tué deux fois, même s’il ne le voulait pas : le maître-chanteur et Cora.
Le film est tourné d’après un roman policier de James M. Cain qui porte le même titre. Il connaît quelques longueurs, notamment une complaisance envers les scènes de baise violentes (violantes) ; l’action aurait gagnée à voir le film coupé d’une bonne demi-heure. Reste un Jack Nicholson jeune et délicatement ambigu avec son sourire à la Sarkozy, et une Jessica Lange qui joue de son grand corps.

DVD Le facteur sonne toujours deux fois (The Postman Always Rings Twice), Bob Rafelson, 1981, avec Cecil Kellaway, Hume Cronyn, John Garfield, Lana Turner, Leon Ames, Warner Bros. Entertainment France 2005, doublé français, 2h01, €29,99, Blu-ray €17,43
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TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice
Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)