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Philippe Sollers, La fête à Venise

Sollers, c’est avant tout un ton : complice, intellectuel, bien à lui. Un peu cuistre parfois, avec ce dédain affecté de l’époque pour le commun. Comme si tout le monde pouvait gagner sa vie à écrire, à diriger des revues, à gloser sur la peinture – à n’avoir pour existence et pour métier que cette activité de réfléchir et de publier.

Au-delà du ton, peu d’invention. L’imagination stagne autour de l’ego. Trop de citations, d’appropriations de mémoire, de références en palissade. C’est une protection, mais aussi un art de juxtaposer qui voudrait faire sens. « Principe d’une fête : on invite qui on veut » p.64. Un peu de Malraux des Voix du silence, mais sans la vision. Sollers est-il « intellectuel d’époque » ? Il l’avoue : « On comprend que la machine à remonter le temps ait été imaginée à la fin du XIXe siècle, durée obligatoire, ligne droite, puritanisme, obsession macabre, messianisme social, échine courbée du profit. Mais maintenant, globe à bulles ? Ruissellement mafieux ? Multitude de cloques sans direction ni futur ? L’accumulation avait sa tragédie, la surmultiplication a son terrible comique » p.23. Tenté d’en être, conscient, Sollers renâcle, comme un adolescent. Il faut, dit-il, se concentrer sur la « disapparence ». Déshabiller Pierre pour en parer Paule. Notre XXe siècle finissant est une époque d’apparence, de superficialité. « Beaucoup d’affaires, beaucoup de misère ; plein d’images, peu de corps. Centaine de tableaux exécutés, rares surfaces profondes. Litres de sperme, milligrammes de lévitation (…). Stéréotypes productifs ou libérateurs, sensation censurée » p.25. Lui qui réfléchit déplore la bêtise commune des intellectuels : « la non-pensance hygiénique et malveillante est partout » p.35. « Pas de pensée, mais pullulement de signaux, écume d’écume » p.81.

Pour un moi trop gros qui se pense et qui s’aime, « la vie se résume bien à cela, trouver le lieu, l’autre qu’il faut » p.32. Les planètes font toute partie du système Sollers.

L’auteur a une méthode, celle de l’agent secret. Individualiste extrême, formé pour survivre seul en milieu littéraire hostile, intérieurement fort de ses maximes et citations, convenable d’apparences par éducation bourgeoise bordelaise, poursuivant sa mission personnelle, tel est le modèle de l’intellectuel en son époque. « Voilà la guerre privée, la seule qui compte, la plus délicate, l’art. Guerre de jour et de nuit, lieu et instant, les moindres détails sont importants pour désorienter les radars, le poison vague des figurants sociaux » p.44. Il importe avant tout de préserver sa liberté – comme Cézanne et son noli me tangere. Citant Stendhal : « Le genre poli, cérémonieux, accomplissant scrupuleusement les convenances, encore aujourd’hui une glace me réduit au silence. Pour peu que l’on y ajoute la nuance religieuse et la déclamation sur les grands principes de la morale, je suis mort » 144. Au contraire de ces clones sociaux, bien adaptés, trop adaptés pour exister, l’intellectuel–soleil doit vivre et rayonner, égoïste, égotiste, les convenances en préservatif pour ne pas se donner ni se laisser contaminer. Ainsi Watteau, Cézanne, Monet, Courbet : excusez du peu, un rai de leur lumière rejaillit sur qui les cite et les révère dans son livre. Sollers aime brandir des pancartes et poser des balises.

Le brio de Watteau : « Brio, à partir du XIXe siècle, et désormais définitivement, est donc devenu un reproche, l’équivalent d’inessentiel, gratuit, superficiel, vain, trompeur, miroitant pour rien, inutile. (…) Origine celtique–gaélique : brigh, force. Ancien irlandais : brîg. Sens général : chaleur, vie, entrain » p.171. Le Sollers brille et nous aimons son brio. Surtout lorsqu’il définit, selon lui, le rôle de l’intellectuel : « Leur dernière ambition, après celle de l’apologie salutaire des droits de l’homme, et la défense de la complexité de pensée contre les implications allusives, les stéréotypes et les clichés générateurs d’exclusion et d’intolérance » p.180. Bravo ! J’ai soutenu une thèse entière à ce propos. C’est ce rôle – cette mission – qui doit inciter les intellectuels à la prise de distance, afin de conserver une capacité critique. « Chaque minute, chaque mètre carré ou cube, gagné comme liberté de temps et espace, constitue, pour tout individu, la seule vraie guerre révolutionnaire » p.188. Cela pourquoi ? Pour accomplir à l’avènement quasi religieux de l’aspiration intellectuelle : « le XXIe siècle sera le renouveau, et l’approfondissement inattendu dans tous les sens, des Lumières, ou ne sera pas » p.188. Malraux et Rimbaud en écho dans la même phrase.

Inattendue est la référence à la science ; plus attendu le choc du merveilleux : « le trou noir ». Fabuleux vortex philosophique, vertige entre Dieu et néant. « La Terre n’était pas le centre du monde ? Maintenant, si la matière noire existe, cela signifie que toutes les choses visibles ne sont pas si importantes. Place à l’événement, à l’incertain, à l’intervalle, à l’écho, au décalage, à l’accent, à la perturbation minuscule, aux reflets, aux ricochets » p.221. Comment le plus proche absolu absorbe le plus lointain en son système. Les découvertes de la science ne sont que prétextes pour revenir à soi : le trou noir n’est-il pas, d’ailleurs, un système Sollers en fin d’évolution ? Une étoile qui a absorbé par gravitation tout ce qui passait à portée, grossissant comme une aragne au centre de sa toile, s’effondrant sur elle-même, empêchant tout atome de sortir, avant que l’excès de densité ne conduise à l’explosion et à la dispersion de fragments qui recomposeront peu à peu un autre système.

Sollers n’aime pas l’équilibre, soit. Mais que veut-il ? L’égotisme trou noir ? Ou l’explosion révolutionnaire ? Ni l’un, ni l’autre, semble-t-il, mais l’existence de parasite, organisme qui se nourrit de son hôte, à la marge, et celle du poisson-pilote, en interaction avec son hôte, dans un échange de services mutuels. La vie courante d’aujourd’hui lui déplaît : « Ne pas trop voir, éviter de toucher, ne pas entendre plus qu’il ne faut, ne plus écouter dès qu’un propos dépasse le seuil de banalité fixée à l’avance. La machine est autorégulée, tiède, hormonale, fœtale, les passions passées sont passées » p.250.

Mais n’est-ce pas dans ce milieu nourricier, tiède et régulé, que la vie peut naître, et là seulement, dans la soupe primitive, fœtale ? Bien sûr, il faut grandir et s’élever à la lumière. Mais ainsi fait tout bébé, qui devient enfant puis adolescent, puis adulte, puis homme mûr. Sollers redécouvre la vie. Pour lui, il faut apprendre à voir, à sentir, à travailler, mais peu à peu, longuement, comme Picasso, pour acquérir savoir et expertise, distance et recul réflexif, cela seul qui est vraiment la liberté. La seule liberté humaine qui est de s’accomplir en son entier destin d’homme.

Ce n’est rien de plus que cela, Philippe Sollers. Mais rien de moins sans doute car, vu de l’élite, le commun reste ignorant. Et Venise dans tout ça ? Elle n’est qu’un décor – somptueux -, un décentrement – qui permet d’être soi en étant ailleurs. C’est-à-dire souvent nulle part… Certains lecteurs s’y perdent.

Philippe Sollers, La fête à Venise, 1991, Gallimard Folio 1993, 280 pages, €6.60 e-book Kindle €6.49

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Michèle Edmonde Paris, Le silence de l’arc-en-ciel

Le roman a pour thème le handicap, survenu par hasard, par accident, qui peut arriver à n’importe qui. Comment le surmonter ? Faire avec ? Reconstruire une vie différente ?

Angèle, au prénom d’ange et de glace, travaille quelque part dans le social. Au cours d’une visite en voiture, elle est doublée sous la pluie par une puissante voiture qui dérape en aquaplaning, et c’est l’accident. Un amas de tôles et de ferraille qui laissent la victime meurtrie et paralysée, ne pouvant plus parler.

Les institutions, la famille, l’aide-soignante, les autres malades, les relations, vont peu à peu permettre de réémerger. Tant que l’on ne se sent pas seul, un espoir subsiste, tel est peut-être le message du livre. Un autre est que le silence imposé peut être compensé par le regard et l’écoute de l’arc-en-ciel des autres, à condition d’avoir une force en soi. « Cette nouvelle souffrance sera offerte » p.37 ; « sa passion à l’écoute de l’autre » p.38, ces expressions très catholiques sont orientées social-optimiste. Le lecteur ressent cela comme un peu boy-scout, New Age ou gauche façon 1981 (avant la victoire) mais, pour la génération du baby-boom, ça tient.

En revanche phrases courtes, points de suspension, d’exclamation, majuscules, retours à la ligne – tout pointe visuellement l’émotion. Réussit-on un roman en pavant d’émotions ses bonnes intentions ? La maîtrise manque un brin, le recul nécessaire à l’analyse, la distance exigée pour l’empathie. Le lecteur se trouve emporté dans un tourbillon d’affects et ne sait plus où il en est avant que, vers le milieu du roman, tout finisse par s’apaiser suffisamment pour y voir clair. Il n’y a pas que l’élan pour bien écrire. Sans élan, pas de roman, mais sans construction non plus.

Exprimer n’est pas « hurler » comme il est manifesté trop souvent dans le livre. Tout comme ce jargon du branché courant, si peu efficace pour transmettre une idée : « revendiquer son autonomie », « un impact sur toi », « reconstruction de la cellule familiale », « le manque de l’autre », « garder son vécu ». Exprimer, c’est dire en mots précis et non enchaîner des mots-valise dont le sens, déjà très flou, sera oublié dans dix ans. Des « haïkus » (bien peu japonais) en tête des chapitres, une profusion de « remerciements » avant même de lire, et sur deux pages… Tout cela concourt-il à faire de ce roman un bon roman ? Trop, c’est trop, peut-être.

Le lecteur aborde l’histoire confusément. Il passe d’un personnage à l’autre en chapitres éclatés, lettres insérées, pages de calepin, journal de bord du siècle passé. Est-ce l’accident qui produit ce kaléidoscope qui éclate le temps selon les bouffées affolées de l’esprit ? Pourquoi pas. Mais quelques petites remarques amicales : ces prénoms décalés qui se veulent à toute force originaux, comme Silvin (sans a), Poline (sans au), à quoi servent-ils dans l’histoire ? Volonté de faire « moderne » ? Post-68 ? Il manque cependant les SMS et les vidéos… comme dans un entre-deux de la « modernité ». Les trois filles d’Angèle enregistrent leurs messages sur cassette, à l’heure où l’on joue du Smartphone dès 7 ans. Le lecteur a le sentiment de se retrouver suspendu dans ce qui n’est ni du passé ni du « post-moderne ». Pourquoi ne pas avoir actualisé ces détails de la vie courante ?

Pour un premier roman, disons qu’il se lit bien, même si le thème choisi du handicap est très fort, donc difficile à traiter. Parce qu’il s’agit d’un thème fort le lecteur demande du soin d’écriture, les mots justes et une approche délicate. « Même si écrire est son métier, elle n’écrit peut-être pas aussi justement quand il s’agit de parler d’elle et de tout ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même. Elle essaie, personne ne lui dira si oui ou non elle a le juste ton. Elle est elle-même son propre ‘client’ » p.34. L’objectif de cette chronique est de dire que le ton va trop vers le pathos et pas assez vers la relation (ce que l’auteur a senti vers le milieu de l’histoire, et a corrigé peu à peu). Il est de dire aussi que le roman tient et que l’on s’attache doucement aux personnages, même s’ils apparaissent presque « idéaux » (la victime, le mari, les filles, la soignante, la jeune handicapée amie…).

L’auteur décrit « cette maman anéantie (…) mais plus forte que tout par son amour de la vie et de sa famille, qui a écrit sa douleur, qui a su aussi écrire la douleur de certains autres pour mieux se reconstruire et surtout recoudre point par point le tissu déchiré de ses attachements » p.190. Tout est dit de la force qu’il faut, du désir de relations réciproques et de l’aide que tous les bien-portants se doivent d’apporter aux handicapés – qui dépendent d’eux mais qui leur apportent aussi leur humanité.

Michèle Edmonde Paris, Le silence de l’arc-en-ciel, 2017, éditions Les soleils bleus, 191 pages, €18.00 www.lessoleilsbleus.com

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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De Bamako à Djoliba sur le Niger

647 km de Bamako à Mopti, telle sera la mise en bouche. Le lendemain matin de notre arrivée, M. se précipite dans le hall bien avant l’heure du rendez-vous. Elle souhaite faire connaissance avec le chauffeur et le guide. – Tu me rejoindras ? – OK, je serai dans le hall dans un quart d’heure. Quelques minutes après, elle tape à la porte. – Déjà de retour ? Il n’y a personne ? – J’ai vu le chauffeur, je suis allée le saluer et me présenter et il m’a répondu : je ne serre pas la main des femmes. Cela commence bien, tu te rends compte, quel individu ! – Bof, cela s’arrangera peut-être au fur et à mesure que nous nous connaîtrons mieux ? Nous constaterons rapidement qu’il maintiendra sa position !

Parcours très spectaculaire. Une fois quitté le périmètre de la capitale malienne, la circulation devient très vite clairsemée. Le long du « goudron » miroitant qui court à travers les espaces broussailleux et surchauffés de la savane à la saison sèche, d’abord plantés d’arbres dans la région de Ségou et de San, puis se transforme peu à peu en steppe à mesure que l’on remonte vers Mopti.

« De tout temps, Ségou avait été la ville paresseuse qui se traîne sur la rive droite du fleuve. Caressée par le vent d’Est de janvier, écrasée dans le soleil de mai ou embourbée sous les pluies d’août, c’était toujours Ségou, l’antique capitale, sur le vieux fleuve. Des piroguiers de marbre noir, les mêmes qu’à l’époque de Biton Coulibaly, les mêmes qu’aujourd’hui, glissaient le long des rives sur des esquifs longs et frêles comme des patins… Cité de la tolérance où des personnages mythiques locaux fraternisaient avec ceux des Foulbé islamisés ou non, des Bozo, des Somono ou des Marka… » Amadou Hampaté Bâ.

Le chauffeur arrête soudainement notre petit car, se saisit d’un rouleau et sort de la voiture. Il étale son tapis de prière sur le sol et commence à prier. Ainsi, durant tout le trajet, il arrêtera le véhicule n’importe où pour s’adonner à heure fixe à ses obligations cultuelles. Nous comprenons mieux pourquoi il refusait de serrer la main des femmes. Il a laissé son épouse voilée et ses enfants mineurs à Bamako. Madame ne sort jamais de la maison, ne fait jamais les courses à l’extérieur. S’il est présent, il se charge des achats pour toute sa famille y compris vêtements sinon ce sont ses frères qui se chargent de « préserver » Madame.

Après avoir traversé une plaine large et cultivée, voici Ségou, blottie dans la verdure des caïlcédrats et des manguiers, capitale des anciens royaumes bambara. Les maisons de Ségou ont une coloration brique grâce au sol de la région riche en argile rouge. A l’ouest de la ville, Ségoukoro fut la capitale du puissant royaume bambara fondé par Biton Koulibaly qui était chef d’une association de jeunes : le « Ton ». Avec l’introduction du fusil à pierre, le Ton devint une armée redoutable composée d’hommes libres et d’esclaves qui firent la conquête des régions de l’actuel Mali comprises entre le fleuve Sénégal et Tombouctou. A 10 km le tombeau de l’ancien roi qui régna 40 ans et mourut en 1755.

On quitte Ségou pour atteindre Bla, grand village agricole à l’intersection de la route vers Moéti et celle conduisant à Bobo-Dioulasso (Burkina-Faso). La région est riche, les greniers nombreux. La savane est arborée, coupée de champs de mil, d’arachides, de pastèques et de calebasses. C’est la présence du pôdo qui favorise ce développement. Le Pôdo c’est l’immense cuvette du delta du Niger avec ses marigots, affluents et défluents qui la parcourent en tous sens dénommée ainsi par le Bozo.

Au centre, c’est le domaine des pêcheurs Bozo et Sorko, sur la rive nord les cultivateurs Songhaï, de chaque côté les éleveurs Peul et au sud les agriculteurs Minianka et Bambara. Voici que se profile San, nous sommes encore à 241 km de Mopti. San est un des plus grands centres d’échanges commerciaux de la région. Situé à la naissance du Pôdo, sur le Baní, aux portes du monde agricole et d’une zone d’élevage, le marché du lundi, de grande ampleur, concrétise cette polyvalence. Vous y trouverez calebasses, poissons, céréales, cola, bétail, vêtements, produits d’importation, produits de la brousse sans ordre apparent à nos yeux mais obéissant à des règles ancestrales bien établies. Pauvre en argile rouge, le sol de la région donne une teinte grise aux cases et à la grande mosquée aux minarets hérissés de pieux de bois.

Djoliba, sur le fleuve Niger. Nous embarquons sur notre pirogue pour deux jours de navigation. Sur ses rives diverses activités tel l’usinage de briques en banco. Sur le fleuve nous croisons de longues barques surchargées de gens et de produits, ces barcasses mettront une semaine au mieux pour rallier Tombouctou depuis Mopti. Des pêcheurs à l’épervier nous saluent.

Des campements bozo nous arrivent les cris des enfants pour qui tout déplacement sur le fleuve est une distraction. Des hippopotames au milieu du lit du fleuve sont soigneusement évités par nos accompagnateurs. Un pêcheur présente ses nyro (capitaines) à Ali notre cuisinier depuis la rive. Ali fait arrêter la pirogue, descend pour inspecter les poissons, débattre du prix, le marché est conclu. Ce soir nous mangerons des « capitaines » au dîner.

Hiata de Tahiti

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