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Christian Mégrelis, Le naufrage de l’Union soviétique

Christian de Sinope est né Mégrelis en France et devenu étudiant prodige. Il est entré à polytechnique à 18 ans, a fait HEC et Sciences-po, été sous-lieutenant en Algérie comme Chirac, et s’est retrouvé à la direction générale de l’armement comme haut fonctionnaire avant de rejoindre la Banque française du commerce extérieur avant de créer en 1971 EXA international, société de promotion des exportations françaises. À ce titre, il a lié des contacts avec les anciens dirigeants de l’Union soviétique et à assisté à la chute de l’empire communiste comme conseiller économique du président Gorbatchev durant les 500 Jours (1989-1991) ainsi qu’à la transition hypercapitaliste des années Eltsine où il a rénové les usines du communiste juif américain Armand Hammer.

A 83 ans, il livre ses souvenirs de « choses vues » en trois parties, le voyage, après le naufrage, et maintenant. « J’ai vu sombrer le dernier empire occidental » écrit-il p.222. Dans un pays trop centralisé où règne le Comité central coopté de vieillards, la culture de l’irresponsabilité conduit les industries à attendre les ordres de Moscou et les agriculteurs à ignorer les saisons par soumission aux horaires des bureaucrates, avatar de nos 35 heures partout et en tout service. La recherche ne s’effectue que par espionnage avec l’aide des partis communistes occidentaux et des taupes homosexuelles anglaises. Seul les zeks du Goulag, ces esclaves modernes non payés et à peine nourris, bâtissent et construisent à moindre coût. Une fois le système effondré après Brejnev, rien ne va plus. La passivité, la vodka et la baise libre engendrent l’irresponsabilité générale où seuls les plus malins arrivent à devenir les plus forts.

L’auteur analyse assez bien le fonctionnement du dinosaure bureaucratique qui était l’empire multinational issu du stalinisme et qui a été bousculé par les jeunes komsomols devenus oligarques sans changer de privilège ni de caste. Pour lui, les exemples divergents de la Russie et de la Finlande depuis 1917, pays très proches par la population, le climat et l’éducation, montrent combien la dictature totalitaire d’un peuple aboutit à le déresponsabiliser de toute initiative et de toute volonté au travail. La civilisation russe remonte à Byzance et aux Mongols, un césaropapisme fondé sur l’image du tsar comme pivot central et centre de tout pouvoir. La Russie n’a connu son Moyen Âge qu’au moment de la Renaissance en Europe et elle connaît son épisode de libéralisation capitaliste qu’au moment où la social-démocratie devient écologisme. Durant les années Eltsine, la Russie était le Far-West européen, visant à une improbable synthèse entre le libéralisme social de l’Europe du Nord et du despotisme asiatique. Aujourd’hui, la chienlit c’est fini. L’autoritarisme a repris ses habitudes d’autocratie et le peuple s’en contente mais le pays stagne.

Comme la Russie est depuis longtemps rejetée par l’Occident au prétexte de dictature et de menace communiste, elle tente de se tourner vers l’Asie mais, s’il existe certains intérêts économiques à court terme sur l’exploitation des ressources avec les Chinois, ou de stratégie militaire avec certains pays arabes, « aucun grand créateur russe n’est allé puiser aux sources orientales » p.228. Plus de 80 % de la population russe habite du côté européen de l’Oural et la population diminue inexorablement faute de croire en l’avenir et de système de santé au niveau.

L’auteur a un petit côté observateur ingénu comme « Fabrice à Waterloo » qu’il cite p.220. Le drame de la Russie d’aujourd’hui est pour lui que les grandes fortunes se trouvent à l’étranger et ne financent pas l’économie locale, faute de confiance envers les institutions. La main-d’œuvre reste mal formée, les travailleurs venus des ex-républiques soviétiques étant moins chers. Faire émerger des entrepreneurs est donc une gageure. Les cadres partis à l’étranger ne reviennent pas.

Ce livre de souvenirs et de réflexions, édité dans sa propre maison d’édition fondée en 1985 pour la Bible se lit facilement et rappelle des faits d’évidence. Des anecdotes personnelles sont ponctuées d’articles publiés en leur temps et la conclusion est une analyse d’une Russie éternelle qui change trop peu et trop vite, auprès de laquelle les Allemands, par principe de réalité, savent trouver leur intérêt économique tandis que les Français restent soumis à l’idéologie américaine et ne concrétisent pas leur image culturelle pourtant valorisée.

À la date du 30e anniversaire de la chute de l’URSS, ce petit livre écrit avec jubilation est une bonne introduction à l’histoire récente et au caractère de cette Russie si proche et si lointaine, avec Poutine en grand méchant loup que l’auteur s’amuse à écrire « Putin » pour son ambiguïté en français.

Christian Mégrelis, Le naufrage de l’Union soviétique – choses vues, 2020, Transcontinentale d’éditions, 261 pages, €19.11

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Fiona Lauriol, 101 ans – mémé part en vadrouille

Fin août 2018, mémé a 101 ans et se morfond en Ehpad. Comme elle est seule, elle est désagréable ; comme elle crie la nuit et embête le monde, on lui donne des somnifères ; comme elle est vaseuse la journée, elle n’a plus le goût à rien. Qu’à chier pour faire chier le monde et engueuler ceux qui s’occupent d’elle comme d’un paquet pour lequel on est payé. D’où la décision de sa petite-fille Fiona, avec l’accord de sa mère Fosca, de retirer mémé de la maison de retraite pour s’occuper d’elle à plein temps.

Non pas qu’il y ait eu tendresse ou lien particulier entre grand-mère, née en 1917, et petite-fille, née en 1982. Mais un souci de la plus jeune, routarde convaincue dès son plus jeune âge ayant parcouru le monde, à ne pas laisser mémé passer le siècle sans lui offrir quelques beaux derniers instants.

Ces instants vont durer des mois car mémé partira définitivement à 103 ans. Mais, entretemps, quel périple ! Partis de Vendée pour la Provence, puis retour en camping-car un peu exigu ; repartis pour l’Espagne puis le Portugal dans un camping-car pour quatre et plus neuf. Les parents viennent aussi, en « fourgon » la première fois, puis en fourgon plus voiture pour se déplacer plus facilement en courses et en visites. C’est tout un convoi étiqueté « 101 ans, mémé part en vadrouille », qui parcourt les routes du sud.

Mémé est ravie. Bien-sûr, je vous passe le premier chapitre de (re) connaissance mutuelle avec merde à nettoyer et change de couches ; comédie pour les médicaments et pour avaler une bouchée ; caprices pour être servie, à bonne température, et qu’on s’occupe d’elle, y compris à trois heures du matin. C’est mémé, c’est-à-dire une vieille retombée en enfance ou presque, partant parfois dans des délires où Fiona qui s’occupe d’elle est l’Autre qu’on peut engueuler à loisir, ou chanter en pleine nuit pour bien la réveiller et avoir de la compagnie. Heureusement pas d’Alzheimer.

Et puis les semaines passent, puis les mois, et chacun trouve ses marques. Mémé est ravie de voir du nouveau chaque jour et de la famille constamment à ses côtés. Elle découvre des fêtes, se déguise, est prise en photo, passe à la télé ! Une belle fin pour une vie commencée dans la misère, mendiant dès 2 ans dans une Italie très pauvre, avant de planter le riz les pieds nus dans l’eau à 12 ans. Tout un monde passé, italien, catholique, macho, où les filles devaient trouver le bon parti qui fait bouiller la marmite et élever la marmaille sans laquelle on n’est décidément pas une femme.

Fiona est le garçon manqué, toujours pas mariée à 38 ans, sans mec ni gosse non plus, en bref une horreur pour mémé. Elle veut l’apparier à tous les mâles en uniforme qui l’impressionnent, surtout les blonds musclés, on ne sait pourquoi. Mais Fiona glisse, bavarde, sourit, traduit, s’exprime en sabir multilingues, s’entremet. Le camping-car est une occasion de se déplacer libre qui permet de s’arrêter presque partout (sur les parkings réservés ou en demandant l’autorisation). Cette indépendance permet le luxe des relations de hasard. Et il y en a !

Sauf qu’en avril 2020, patatras ! C’est le Covid. Les confinements commencent, les déplacements limités, les frontières se ferment. La famille est en Espagne avec ses trois véhicules et elle va passer 57 jours sans bouger du parking de la commune de Bellus, près de Valence en Espagne. Avec plusieurs autres étrangers bloqués aussi, venus de toute l’Europe (dont un Belge particulièrement borné). La vie s’organise.

Tout cela est raconté par le menu d’un ton alerte, avec des anecdotes parfois drôles, toujours d’un optimisme à tout crin. L’autrice, qui habite La Faute-sur-mer où la tempête Xynthia a sévit (et sur laquelle elle a écrit un premier livre), a le chic de se mettre dans des galères faute de se poser un moment pour penser les choses. Ainsi ses locataires ne la payent que lorsqu’elle va les voir – c’est pratique quand on voyage ! Au lieu de rentrer dès la menace pandémique connue (surtout que Macron n’a confiné que tardivement, à cause des politicards qui voulaient absolument être réélus aux municipales), on tergiverse, on discute avec les parents qu’on devine plutôt intellos brouillons. Autodidacte, Fiona fait des cuirs en écrivant notamment « ça va jazzer » au lieu de « jaser » dans le camp, mais elle est sympathique. Son optimisme sans faille en toutes circonstances emporte l’adhésion. Le lecteur passe un bon moment, sur plus de 400 pages sans jamais s’ennuyer.

Un cadeau de Noël qui sera apprécié de celles et ceux qui ont des « mémés » en Ehpad et qui se disent que peut-être une vie en famille serait moins triste pour passer le temps. Car la reltion n’est jamais à sens unique.

Un QR code à la fin du livre permet de voir quelques photos de mémé en vadrouille.

Fiona Lauriol, 101 ans – mémé part en vadrouille, 2021, Blackephant éditions, 441 pages, €16.90 e-book Kindle €11.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Colette Portelance, Au cœur de l’intelligence

Enseignante en secondaire puis éducatrice, l’autrice a développé une expérience pratique qu’elle a approfondi avec passion par des études théoriques. L’échec scolaire n’est pas une fatalité mais un manque de motivation. Lequel est lié intimement à l’affectif. Jamais un enseignement purement rationnel ne suffit pour apprendre ; il lui faut l’intelligence du cœur pour adhérer à celui qui enseigne, donc à sa matière.

Il existe de multiples formes d’appréhender le monde pour le comprendre et s’y adapter, ce que l’on appelle « l’intelligence ». Notre approche occidentale, venue des Romains via l’Eglise, est hiérarchique et autoritaire : le sachant est l’intermédiaire qui « délivre » la vérité issue de Dieu même. Avec ça, si vous ne comprenez rien, c’est que vous êtes une bête, pas à l’image du Créateur. Le rationnel comprend, l’ambitieux fait des efforts, l’affectif cherche ailleurs, dans les amitiés particulières au lieu des leçons – en bref très peu suivent.

Portelance synthétise en première partie les types d’intelligence en trois formes pratiques : les esthètes, les pragmatiques et les rationnels. Chacun a en soi un peu des trois tempéraments mais l’un domine en général. Eduquer veut d’abord dire aimer et respecter avant d’encadrer pour que l’élève puisse se réaliser.

Les esthètes sont des artistes qui fonctionnent aux sentiments et à l’imagination ; ils ont de l’intuition et des idéaux. Les éducateurs devront respecter leur monde imaginaire et l’aider à apprivoiser leurs peurs ; toutes les méthodes d’expression créatrices sont utiles (dessin, sculpture, poésie).

Les pragmatiques ont une intelligence orientée vers la pratique, le faire ; ils sont visuels et ont le sens de l’orientation comme du bricolage ; comme ils ne savent pas quoi faire de leurs émotions, ils agissent avec des solutions concrètes plus ou moins appropriées. Très sociables, ils auront intérêt à travailler en groupe et à réaliser des exercices concrets.

Les rationnels sont les « bons élèves » de l’institution scolaire héritée des scolastiques. Cérébraux et matheux, ils ont le don d’abstraction tout en étant à peu près inaptes en émotions. D’où cette propension des « grandes » écoles à croire tout calculable, y compris les risques humains, et à négliger les affects de ceux qui en subissent les conséquences. L’éducation consistera à leur faire ressentir ce qui se passe en eux pour qu’ils ne soient pas menés sans le savoir par leurs émotions.

Quant aux intelligences irrationnelles, qui font l’objet de la seconde partie, elles se distinguent en : émotionnelle, motivationnelle, intrapersonnelle, spirituelle.

L’émotionnelle fait collaborer tête et cœur de façon à contrôler les émotions et les faire servir aux pensées et aux actes. Elle permet les relations et la faculté de rassembler les autres.

La motivationnelle est une énergie interne qui pousse à agir. Elle est liée aux émotions (la passion) mais aussi aux besoins, aux valeurs, aux pensées, aux relations. C’est ainsi que l’attachement permet l’apprentissage, le lien social de se sentir intégré et reconnu, la compétence d’approfondir sa passion.

L’intrapersonnelle est la faculté de se comprendre soi-même, de mettre des mots sur les émotions éprouvées ici et maintenant pour découvrir les ressources personnelles dans la raison, la spiritualité et la création. Être conscient, c’est être « éveillé ». Quand la tête n’est pas en relation avec le cœur, se répètent les mécanismes défensifs qui font souffrir et tourner en rond. D’où dépression, burn out et sentiment d’abandon. Les expériences déjà vécues permettent les réponses à la situation à condition d’accepter ce qui est, notamment sa propre part de responsabilité dans la situation. Pour cela, il est nécessaire de faire attention au ressenti et d’en prendre conscience afin de s’adapter aux changements.

La spirituelle est plus vague, faculté de connexion à soi, aux autres et à l’univers, Dieu ou pas. Elle permet de vivre en étant pleinement soi et d’en comprendre le sens. Ouverture d’esprit, empathie, éthique, sincérité, créativité et générosité sont associées à cette forme d’intelligence. Elle permet d’aller plus loin.

Un chapitre particulier est consacré à l’intelligence irrationnelle à l’école : vaste programme en France tant « l’esprit » même du prof est orienté vers la délivrance intellectuelle du savoir au détriment de son affective acquisition ! Or il ne saurait y avoir éducation sans relation personnelle.

Ce livre est un manuel de développement personnel à l’américaine, orienté vers la pratique. Il sera utile aux parents et aux enseignants avant tout, mais aussi à soi et aux rapports humains en entreprise, en association, dans les bureaux. Le diplôme n’est pas tout, ni la position sociale ; les qualités humaines sont de plus en plus sollicitées et reconnues dans les CV. Pour bien travailler, bien créer et bien diriger, il faut être soi et se connaître tout en développant des qualités d’ouverture et d’empathie qui permettent de comprendre les autres afin de mieux se faire comprendre.

Colette Portelance, Au cœur de l’intelligence, 2021, Editions du CRAM (Canada), 294 pages, €20.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com  

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Gérald Wittock, Le diable est une femme

Ce roman en quatre « actes » écrit par un bébé né « les pieds devant » est une fiction à réminiscences autobiographiques. L’auteur se situe dans « sept villes » comme les sept collines de Rome ou les sept branches du chandelier avant de s’ouvrir « aux antipodes » en évoquant un arabe « chétif » (de Sétif ?) né dans les quartiers nord de Marseille et tombé amoureux à 15 ans de son copain devenu fille, pour opérer sa « mutation » de « troisième type » avant de découvrir par un enfant que le diable est une femme. Ce qu’on savait depuis la Genèse.

C’est brillant, étincelant de jeux de mots, expert en six langues avec des phrases entières en italien, flamand ou anglais, avec cette manie du naming des quartiers, des rues, des boutiques ou des célébrités. Un inventaire de noms qui dispense de décrire, comme le « voilà » des ignares médiatiques, impuissants à user des mots pour le dire. C’est que l’auteur adore revenir à la ligne, sauter d’un sujet à l’autre, passer très vite sur ce qui aurait pu être intéressant à creuser. Mis en pension à 11 ans chez les curés à Bruxelles, il se contente du très conventionnel qualificatif accolé à tout prêtre catholique depuis le rapport Sauvé : ils sont « avides de chair fraîche » – mais aucun exemple concret ni stratégie de contournement ne sont évoqués. Comme si c’était le décor : voilà. Le souffle est un peu court et la sauce trop délayée pour ambitionner de gagner au prix qu’on court.

Un roman sur un air de chansons pour toute culture, avec « discographie » à la fin. Il est vrai que l’auteur se présente comme « auteur-compositeur » de musique à la mode pour les pubs ou les clips, mais faut-il en faire un livre ? Composé de morceaux accolés sans trop de cohérence (en fait quatre nouvelles publiées préalablement en autoédition), ce kaléidoscope rend compte de l’esprit zappeur et inquiet d’une génération jamais à sa place nulle part, interconnectée à tous mais amie avec personne, virevoltant de ville en ville, de métier en métier, de femme en femme, transgressant les codes avec délices, se découvrant au fond sans genre parce que les femmes (diaboliques) auraient pris le pouvoir. Pauvres petits gamins paumés, laissés entre deux couples… Dans ce contexte zemmourien, découvrir « l’âme sœur », cette vieille scie romantique, est mission impossible.

Les yeux se décillent : les hommes et les femmes ne sont pas « faits » pour vivre ensemble mais chacun pour soi. Après tout, le Dieu de la Bible a créé l’homme ; la femme n’a été qu’un produit dérivé issu du désir du mâle de ne pas être seul. Mais il avait avant Eve toutes les démones pour se faire plaisir, pourquoi en vouloir toujours plus ? Comme les filles vivent désormais leur vie sans entraves avec la pilule, l’avortement et l’arme du « viol » comme sésame sacré, la soi-disant « âme sœur » n’a plus vocation à être féminine. Les mâles entre eux sont bien plus heureux… Peut-être est-ce le message dépressif et suicidaire de ce brûlot des valeurs bourgeoises catholiques (belges), publié par provocation sous une couverture « vieille peau » empruntée à Gallimard ?

J’avoue cependant mon ennui. Vers la 150ème page, j’était las de tant de crépitements sans lendemain, de ces paillettes sans profondeur. J’ai survolé les 50 pages suivantes avant d’abandonner (ce qui est de ma part rarissime), ne donnant que quelques coups de sonde ici ou là. Il y en restait encore plus de la moitié !

Gérald Wittock, Le diable est une femme, Vérone éditions, 2021, 418 pages, €25.10

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François Coupry, L’agonie de Gutenberg 2

Voici la suite de L’agonie de Gutenberg 1 – Vilaines pensées 2013/2017, chroniquées en 2018 sur ce blog, et que tout le monde attendait (bien-sûr) avec impatience (si ! si !). Nous sommes dans la suite, donc rien n’a changé que je que je disais il y a trois ans (même si les ânes peuvent changer d’avis aussi). Un blog ne fait pas un livre, ce qui s’écrit au jour le jour est distrayant, ce qui se lit en continu ennuie. La dispersion est d’actualité, pas d’éternité. De plus, « un livre » est antiécologique lorsqu’il n’apporte aucune valeur ajoutée.

L’auteur le reconnaît dès la p.92, dans une « vilaine pensée » du 3 avril 2019 : « Il faut se rendre à l’évidence, de moins en moins de gens aiment lire, de nos jours. Surtout parmi les ignares et les jeunes, mais pas seulement. En revanche, on écrit de plus en plus, notre siècle du twitter et du texto sera épistolaire. Il y a davantage d’auteurs que de lecteurs, ce qui signifie que l’on ne communique plus, que l’on crée pour soi-même à tire-larigot ». Comme c’est bien vu ! Dès lors, pourquoi rajouter un écrit de plus à l’écrit qui prolifère ?

Reste qu’à petite dose, lire Coupry peut être plaisant tant ses personnages sont loufoques et ses contes (im)moraux. Ce qui fait (devrait faire) réfléchir. Mais si l’on peut penser à petite dose, une dose massive tue l’effort. Un conte par jour suffit à sa peine. Le lecteur assidu (il en existe sans aucun doute) retrouvera le vieux Piano dont les notes s’évadent de plus en plus, son petit-fils ado Clavecin qui crécellise en ludion de BD, déguisé en toutes les formes (tiens, c’était la définition du Malin aux temps médiévaux…), sans compter FC lui-même et quelques animaux comme l’aigle Xi, l’âne von Picotin et le chien Tengo san (outre quelques extraterrestres aux noms indicibles et imprononçables). L’ado, l’avenir du monde qui vient, est particulièrement réussi dans son inanité de mode : p.133. Un vécu de l’auteur à l’âge d’être grand-père ?

Avec cela, gambadez dans l’actualité déjà oubliée et sortez du chapeau des paradoxes. Plus quelques remarques judicieuses souvent bien trempées sur « l’air du temps », chanté par le piano plan-plan ou le clavecin angoissé et grinçant. « Beaucoup de citoyens de la Franchimancie s’étaient réfugiés dans les époques passées, par peur des énormités de la modernité », dit l’auteur des réactionnaires qui tournent en gilets jeunes contre « les patrons forcément méchants » p.32. Pourtant, un jardin doit être sans cesse entretenu car tout pousse, les feuilles tombent, il faut tailler, « il faut recommencer, la nature est épouvantable » p.48. Mais ce n’est pas grave, la pente est inéluctable, « l’abêtissement global des individus, la confusion entre publicités souriantes et aguichants programmes politiques, engendreront des dictatures qui feront le ménage, coups de balai facilités par le désespoir commun de constater que les objets quotidiens se détraquent, tout devenant du toc sans consistance » p.136.

Rendez-vous au prochain numéro pour le suicide final ?

François Coupry, L’agonie de Gutenberg 2 – Vilaines pensées 2018/2021, FCD Livres 2021, 223 pages, 23.00€ (même pas référencé sur Amazon)

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Denis Marquet, Dernières nouvelles de Babylone

Babylone, ville antique de Mésopotamie, est réputée dans la Bible pour sa ziggurat – la tour de Babel. Cette tour qui s’élevait en spirale vers le ciel est devenue un mythe de l’orgueil humain, du cosmopolitisme des langues et de la dépravation causée par la promiscuité des villes. Denis Marquet, philosophe et psychothérapeute chrétien, en fait le marqueur de ses nouvelles sur l’humanité d’aujourd’hui.

Pour lui, nous sommes dans l’impasse. En témoignent ses 22 nouvelles, dont certaines ne font qu’à peine une ligne, la première étant « le sens de l’existence » tandis que la dernière sonne « la fin du récit ». Il s’agit du quotidien, énoncé d’un ton badin, interpellant le lecteur. Une conversation à base de contes ou de faits divers qui exposent le pire et le meilleur, des bons sentiments bêtes à pleurer (« une bonne action ») au penser par soi-même le plus affiné (« la dernière de Norbert »).

Si l’imprévu est certain d’arriver, il n’y a pas de hasard quand deux amies d’enfance se retrouvent amoureuses… du même homme. Mais ce qui est prévu n’arrive pas toujours, comme ce « bébé éprouvante – chronique du dernier homme » aux caractères tellement bien choisis par maman (à son image) qu’il est devenu chieur et pleurard (comme elle ?) et renvoyé à l’entreprise de génétique qui l’a conçu. Un chien robot qui fait ce qu’on lui dit de faire est tellement plus amusant, n’est-ce pas ? Seul le papa semble un tantinet déçu, il commençait à s’attacher à son bébé fille, mais le féminisme commande, n’est-ce pas ?

Au bout du tunnel cependant, la lumière : tout n’est pas noir dans l’humanité, contrairement à ce que croient les pessimistes. « Petites causes » montre leurs grands effets ; il suffit qu’une insulte se change en sourire pour que la face du monde en soit changée… parfois. « Une rose » déposée par hasard dans une boite aux lettres par une petite fille de 7 ans peut susciter l’amour entre deux êtres fermés sur eux-mêmes par habitude et dérision.

Le lecteur sort de ces nouvelles douces amères différent que lorsqu’il y est entré. Ne cherchez pas un message philosophique, il est tout simplement humain. L’homme est la meilleure et la pire des choses ; quant aux femmes, n’en parlons pas : « Lorsqu’Eve prit conscience que toutes ses représentations finissaient par se réaliser, elle prit peur. Alors, ce fut pire » (p.167). L’ironie n’est jamais absente de la réflexion sur le sens de la vie, même si le récit n’est jamais qu’une idée de soi-même.

Denis Marquet, Dernières nouvelles de Babylone, 2021, Aluna éditions (31 Muret), 187 pages, €17.00

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Les autres œuvres de Denis Marquet

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Exposition Au fil de l’eau de Catherine Bonnet Litzler

Parisiennes et Parisiens ressortent après Covid comme les escargots après la pluie. Ils ont besoin de prendre le frais et de se frotter aux autres après des mois de confinements successifs. Les terrasses des trottoirs sont bondées, surtout dans le quartier des artistes, Saint-Germain des Prés. C’est dans une petite galerie sur deux niveaux de la rue Jacques Callot, derrière l’Hôtel des Monnaies et les longs bâtiments de l’Institut de France rue Mazarine, en face d’un café à la terrasse débordant avec exubérance sur la rue, que se tient « le jaillissement joyeux du mouvement », selon les mots de l’artiste.

Au fil de l’eau, ce ne sont que poissons à l’horizontale ou fleurs à la verticale, tous sur fond bleu. Catherine Bonnet-Litzler, 58 ans, approfondit depuis une quinzaine d’année son art, « une seconde vie ». Ce n’est pas bien faire qui compte, mais faire selon son plaisir. Ne vous trompez cependant pas ! Le plaisir n’est rien sans la technique, qui s’apprend. Il s’agit donc d’abord de bien faire, durant de longues années, avant de se lancer dans l’inconnu de soi. Et le soi de Catherine, c’est la joie d’être en vie, de faire envie de fleurs et de poissons. Un bonheur en sortie de Covid !

A l’école de Patrice de Pracontal à Issy-les Moulineaux puis d’Edgard Sailen à Montrouge, notre peintre a appris au final l’art du « lâcher prise » : se retrouver seule dans le grand bain des formes et des couleurs, faire passer sa propre émotion face à la beauté des choses, des êtres et du monde. Car bien voir est un travail empli d’humilité et de persévérance. Voir va plus loin que regarder car il ajoute la profondeur de l’être. Il s’agit d’une vision « au-delà » des apparences, une essence des choses si l’on veut, mais subjective, propre à chaque artiste.

Qui, bien entendu a en commun avec le reste de l’humanité sa capacité d’observation, d’analyse et d’émotion, ce pourquoi des peintures de chevaux ou de bisons d’il y a 20 000 ans nous parlent encore aujourd’hui. Si « la beauté est un signe », comme le croit François Cheng (chroniqué sur ce blog), il est celui des capacités humaines à s’émerveiller devant le monde, la nature et les êtres. Une transcendance sur cette terre avant tout. Les croyants peuvent y ajouter autre chose, mais cet étonnement face au monde et son admiration, en soi suffisent.

Cet élan exubérant de la vie qui jaillit dans les fleurs dressées vers le soleil, ou dans ces poissons libres qui passent en banc dans le bleu de l’océan, est un hommage au vivant, un hymne au vital qui nous constitue tous. Cet hymne-là me touche personnellement, moi qui le cherche et le voit en chaque être.

Catherine Bonnet-Litzler ne présente ici de son œuvre que les poissons et les fleurs, alors qu’elle a peint aussi des paysages et des portraits. C’est que cette quarantaine de toiles, peintes à différents moments et suivant des inspirations diverses, compose une unité. Elle est certainement la part la plus aboutie de son travail.

Au fil de l’eau ou la naissance d’un peintre.

Galerie 5

Du 7 au 17 octobre 2021

5 rue Jacques Callot, 75 006 Paris

Du lundi au samedi de 11h à 19h30

Site Internet de l’artiste

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Hélène Waysbord, La chambre de Léonie

La chambre de Léonie est un autre livre du Confinement. C’est en effet parce qu’elle se trouvait pour voter dans sa maison de Normandie lors des municipales de 2020 à Courseulles-sur-Mer que l’auteur s’est trouvé bloquée en province, oisive, sans possibilité de relations sociales autres qu’à distance. Dès lors, quoi faire sinon lire ? Un volume de Proust qui traîne et voilà que revivent les souvenirs. Car le jeune Marcel est un grand observateur sensitif et le Proust adulte un grand malade forcé à garder la chambre. Il ne vit dès lors qu’en imagination, recréant les sensations, les émotions, les réflexions. Ce pourquoi La Recherche du temps perdu est si précieuse.

Non seulement sur une époque, non seulement sur une sexualité particulière, mais surtout pour chacun. A 85 ans, la chargée de mission des grands travaux de Mitterrand se remémore sa vie en s’imbibant de Proust. Elle en avait fait son thème de mémoire en licence de Lettres à propos de la métaphore chez l’auteur. Ce fut un premier pas. Au crépuscule de sa vie, elle se redécouvre en lui. Comme Proust à sa mère juive, elle a en effet été très attachée enfant à son père juif ; comme lui elle a connu la ségrégation d’être différente ; comme lui elle a été éduquée catholique et insérée dans la vie mondaine parisienne ; comme lui elle a côtoyé les plus grands et a pu observer leurs mœurs.

De ces affinités électives, ce qu’elle conclut, à l’issue de chapitres d’impressions de relectures, est une révélation. « Au départ, j’avais mis mes pas dans les siens sans savoir où il conduisait. (…) Je comprends maintenant, il s’agit – comment dire ? – d’une remontée tactile née de sensations du présent qui en rappellent d’autres dans la profondeur du senti. Chaque être sans doute reste le corps vibrant des traces d’origine qui l’ont comblé, seules quelques-unes seront revivifiées. Proust apprend cela si on s’abandonne à lui » p.120. C’est un langage du corps indépendant de la mémoire raisonnée, où passé et présent coexistent dans la sensation. Une perception qui renaît comme un déjà vécu en certains moment rares de réminiscence. « L’intelligence de Proust s’est consacrée à élucider ces instants de temps à l’état pur, arrachés aux contingences du moment, à toute la chronologie de ce qui serait déjà joué. Des images instantanées de l’éternité » p.120.

Dans cette lecture à la Montaigne, qui suscite un écho en vous et vous fait dire ou écrire, le livre aide à vivre. Il prolonge l’élan spontané qu’a l’adolescence à « aimer » un livre ou un auteur – bien loin de la cuistrerie analytique sommaire des cours scolaires, qui incite au contraire par sa sécheresse et son décorticage sans but à « détester » un livre ou un auteur.

L’écoute des entretiens de Céleste Albaret, la bonne de Proust, a incité Hélène Waysbord à s’intéresser à la tante Léonie, la malade imaginaire d’Illiers-Combray qui se goinfrait de ragots de village autant que de madeleines au thé. De son poste d’observation au-dessus de la place, dans sa chambre close où elle recueillait la vie du dehors, la tante Léonie est le prototype de Marcel, la révélatrice que l’œuvre qu’on écrit révèle votre vie même.

La chambre de Léonie est un livre littéraire et passionnant de révélation de soi qu’on lit et qu’on relit, préfacé par l’actuel spécialiste de Proust, éditeur de ses œuvres en Pléiade, Jean-Yves Tadié.

Hélène Waysbord, La chambre de Léonie – préface de Jean-Yves Tadié, 2021, éditions Le Vistemboir (Caen), 125 pages, €19.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vera Nova, La noble société de Bullford

L’autrice est écrivaine, peintresse, musicienne, danseuse, philosophiste. Dieu faite femme en Californie américaine, elle réinvente le paradis terrestre avec l’utopie d’une société dont la Règle d’or est l’inverse de celle de notre société moderne. Préfacée par le romancier graphique, journaliste et critique de jeux vidéo Bill Kunkel alias M. Burroughs qui est mort avant la parution du livre, elle livre en un minimum de pages sa réflexion sur la solution monétaire, la guerre, la nouvelle voiture et les activités de loisirs. Rien que les remerciements occupent une pleine page.

Suite de contes surréalistes à but édifiant, Vera Nova se situe comme Terra Nova dans l’utopie. Le futur sera comme le lointain passé un paradis où il n’y aura rien à faire, rien à produire, seulement s’amuser avec le Moi en bannière. Bullford est un anti-état peuple d’esprits uniques dont on se demande comment l’un d’eux est devenu « maire » et ce qu’il a à décider pour les autres.

Ne « jamais traiter les autres comme on aimerait qu’ils vous traitassent, sauf s’ils y consentent en premier lieu, car ce qui est bon pour vous peut causer aux autres des préjudices fatals » est la Règle d’or de Bullford. Les « autres » incluent les animaux mais pas les plantes et « les gens » ne se veulent pas une masse ni « des gens » mais des individus uniques qui coexistent de façon créative – et intelligence – en société. A se demander à quoi sert encore une « société » où chacun reste chacun comme un hérisson qui craint toute ingérence dans son Moi précieux. L’indépendance ne saurait se partager : nous sommes bien dans une philosophie américaine.

J’avoue que cette suite de contes illustrés par l’autrice et ornés de poèmes comme de réflexions d’une philosophie de base californienne ne m’a pas enthousiasmé. Ni ironie féroce à la Swift, ni humour à la Daninos, ni décalage étonné à la Montesquieu. La traduction est claire et en très bon français mais, dans les dialogues, mettre des points comme dans PowerPoint au lieu des tirets usuels est plutôt curieux.

A lire avec curiosité et pour la remise en cause de nos idées établies.

Vera Nova, La noble société de Bullford (The Noble Society of Bullford), 2002, traduction française Stéphane Normand, 2021, édition Les Impliqués-L’Harmattan, 117 pages, €16.00

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Thierry Paulmier, Homo emoticus

On connaissait homo consumans, homo economicus, homo democraticus, homo faber, homo festivus, homo loquens, homo ludens, homo reciprocans, homo sovieticus – entre autres : voici homo emoticus. L’homme émotionnel. Ce sont les multiples faces du genre homo, sans oublier homo eroticus. A noter pour les ignares complotistes qu’homo désigne le genre humain tout entier, et pas seulement le mâle ; il comprend donc aussi les femmes, et les enfants avant qu’ils « choisissent » un sexe.

Thierry Paulmier a étudié l’économie et la politique, il a trouvé sa voie dans la formation et la consultance pour les écoles de l’élite en France, au Brésil, au Liban et même au gouvernement, au Secrétariat général, à la Guerre. Il a été formé à la négociation à l’Academy of Dramatic Arts de New York après un passage par les plus fins spécialistes de la manipulation douce, la John Kennedy School of Government d’Harvard.

Ce qu’il dit ? Que l’être humain n’est pas purement rationnel comme le voudrait le concept d’homo economicus au XIXe siècle, mais que quatre émotions universelles orientent les « choix » rationnels : l’envie et l’admiration, la peur et la gratitude. Ce que savaient les philosophes antiques, que la raison est mue par la passion poussée par les instincts, a été « oublié » sous le millénaire de chrétienté où la foi devait remplacer tout. Le succès relationnel est de se connaître soi et autrui selon quatre vertus : l’optimisme, la douceur, la patience et la sagesse – et cela par quatre moyens d’action sur les émotions : le corps, la pensée, la parole et l’action. Vous avez en cette première partie l’essentiel de l’intelligence émotionnelle.

La suite est résolument pratique. Après avoir étudié les diverses bandes des quatre (phénomènes essentiels, émotions premières, sentiments d’infériorité, soucis de soi, points cardinaux de l’existence), puis les douze émotions secondes, place au « management » – autrement dit la manipulation (positive ou négative) sur les autres pour les faire agir conformément à vos vœux. Le terme management viendrait de l’italien qui signifie « manier » en parlant de la prise en main et du dressage des chevaux… C’est dire combien l’organisation du travail en commun et les ordres sont menés par les émotions animales : le désir de service côtoie le désir d’abus de pouvoir, l’isolement du manager les équipes au travail.

L’homme-machine a été celui de l’âge industriel où fordisme et taylorisme les ont transformés en robots (métro-boulot-dodo) tout comme les totalitarismes en politique (soviétisme, fascisme, maoïsme). Désormais la robotisation supprime carrément des emplois et l’homme intelligent (sapiens) requis par l’économie se heurte à la politique qui pousse les castes à conserver le pouvoir. L’algorithme et le traitement massif des données devrait transformer « l’intelligence » en artificielle et évacuer encore un peu plus l’humain. C’est du moins ce qu’on nous prévoit. D’où la difficulté (et c’est peu dire) de motiver les nouveaux entrants au travail qui sont encore appelés de la « ressource » humaine – comme une vulgaire matière à traiter.

« Le modèle homo emoticus espère convaincre les managers de la nécessité d’accorder la priorité à la dimension humaine et relationnelle de leur fonction et les guider dans une meilleure prise en compte de la vie émotionnelle de leurs collaborateurs et dans l’amélioration de leur bien-être au travail » p.15.

Suivent alors trois chapitres de management : de projet, de personne, d’équipe, forts utiles à ceux qui veulent réussir. Puis plusieurs chapitres de comportement, par la parole et l’action, par la peur, par l’envie, par l’admiration, par la gratitude – qui agitent les figures totémiques du Tyran, du Magicien, du Maître, du Parent. Deux chapitres portent sur la communication interpersonnelle et la négociation, points-clés de tout management efficace, qui n’est au fond qu’une situation de « vente ». Le dernier chapitre, mais pas le moindre, porte sur le management de crise, de plus en plus actuel ces dernières décennies entre krachs, guerres, attentats, catastrophes naturelles ou industrielles, pandémie… Aux causes courantes dans les équipes, les remèdes à la crise d’autorité, d’unité, d’identité. Tiens, vous avez dit identité ? Dommage que cela ne prenne qu’une seule page. Ce simple thème devrait faire l’objet d’un chapitre entier. Tant en politique que dans les entreprises, où « limage » compte de plus en plus.

Anne Lauvergeon, ancienne sherpa de Mitterrand avant de présider Areva, a préfacé cet ouvrage, fruit de sept ans de recherches et de présentations. Il est clair, organisé, sans jargon et immédiatement utile dans sa vie personnelle et professionnelle.

Thierry Paulmier, Homo emoticus – L’intelligence émotionnelle au service des managers, 2021, éditions Diateino (groupe Guy Trédaniel), 495 pages, €23.00 e-book Kindle €15.99

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Anne-Cécile Hartemann, Métamorphose

Née en France en 1981, Anne-Cécile Hartemann a émigré au Canada en 2004 puis a divorcé en 2016. Elle était dévastée. Elle décrit dès lors son « incroyable voyage au cœur de mon être, voyage au cours duquel j’ai eu accès à des outils puissants qui ont façonné la femme que je suis devenu » p.17. Effondrée comme beaucoup par la fin d’un projet de vie en couple idéalisé dans ce Québec où l’hiver dure six mois et où les relations sont très basiques sur fond de religion catholique austère, l’autrice a réussi à rassembler dans ce livre les ressources qui ont conduit son chemin pour en sortir.

Il s’agit donc d’un guide de la connaissance de soi, fondé sur un patchwork de méthodes bricolées à mesure qu’elle les découvre mais organisé par étapes chronologiques. En trois chapitres, vous saurez tout pour sortir du puits de l’angoisse et de la négativité : tout d’abord se préparer à la métamorphose ; ensuite le mode d’emploi de la connexion ; enfin la métamorphose elle-même. L’autrice est femme et a eu deux petites filles, mais elle enfante cette méthode qui peut marcher aussi pour les hommes, dit-elle.

Le répertoire de concepts, d’outils et d’exercices est décrit comme « inspirant », ce qui à mon avis ne veut pas dire grand-chose, confondant en un même mot une réminiscence de respiration physique et d’inspiration spirituelle – mais c’est un mot attrape-tout du marketing à la mode et je suis sûr que cela, quelque part, vous séduit. Anne-Cécile Hartemann a œuvré une quinzaine d’années dans ce domaine de la communication et de la vente, métier qui permet de croire que les outils de manipulation de la conscience de soi et des autres sont aptes à résoudre les problèmes de relations entre soi et les autres. Je n’en suis pas convaincu personnellement.

Vous aurez en revanche une connaissance pratique de l’approche non directive créatrice, de la respiration en pleine conscience, du minimalisme, de l’Humanitude, de la communication non violente, de l’Expanders (une envie de se stretcher correctement), de Ho’oponopono « secret » des guérisseurs hawaïens, et ainsi de suite. Je vous les laisse découvrir, certaines valent leur pesant d’ironie dans la manipulation des mots recouvrant des attitudes de simple bon sens. Il s’agit toujours de sortir de soi par les exercices physiques, l’apaisement des passions et l’élévation spirituelle par le silence des bruits parasite, sortir par des méthodes adaptées des orientaux de ce petit soi occidental égoïste et revanchard qui enferme dans le ressentiment et la victimisation. Rien que la proposition d’une voie est prometteuse à celles et ceux qui cherchent. Il y a de multiples chemins pour s’éveiller.

Cet ouvrage apporte non seulement des connaissances théoriques sans pesanteur, mais est surtout ponctué d’exercices pratiques que chacun peut expérimenter comme apprendre à recevoir ou à donner, imaginer cinq vies, dire merci (ce qui n’est pas si simple), se sentir « énergisé » au contact d’une personne (je ne sais trop ce que cela veut dire sinon de l’écouter avec l’attention qu’elle mérite), accueillir et pardonner (essence même de l’Ho’oponopono) ou encore faire une pause « en pleine conscience » (sans penser à autre chose).

Ce manuel vous aidera, si vous en ressentez le besoin. En tout cas l’auteure a ressenti l’envie de partager son expérience et son approche est positive. Elle est devenue thérapeute en relation d’aide, soit TRA et ce manuel pratique est aussi une publicité pour son nouveau métier. Il peut aider dans leur voyage intérieur celles et ceux qui ne se sont toujours pas trouvés.

Anne-Cécile Hartemann, Métamorphose – Le courage d’aller vers soi, éditions du CRAM, Montréal, 2021, 245 pages, €19.00 e-book Kindle €12.99

Attachée de presse en France Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le site de l’autrice https://www.achartemann.com/

Son Facebook https://www.facebook.com/Anne-C%C3%A9cile-Hartemann-TRA-Th%C3%A9rapeute-en-relation-daide-103570081564583/?__xts__%5B%AB0%BB%5D=68.a

Sa fiche LinkedIn 

Et même Instagram (l’autrice est partout)

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Revue Natives

« Des peuples, des racines », ainsi est sous-titrée en français la revue Natives qui porte un titre en globish, manière agaçante de faire révérence aux colonial studies et autres gender studies qui infestent les universités yankees. Le premier hors-série de la revue recueille les trois premiers numéros parus en 2020 sous la forme d’un pavé de 130 pages richement illustré. Dirigée par Jean-Pierre Chometon, elle connaît un comité de parrainage prestigieux qui comprend notamment Yann Arthus-Bertrand, Véronique Jeannot, Pierre Rabhi, et des parrains ou marraines venus de chaque continent. M. Chometon est handicapé de naissance et entrepreneur à Toulouse, auteur notamment d’un Itinéraire amoureux de la vie sur la spiritualité de l’Orient (Gurdjieff, Luis Ansa, Ramesh) au cœur de ses cellules.

Les confinements successifs dus au Covid ont fait que la revue est parue essentiellement sur Internet, ce numéro papier « issu de forêts durables » est un point de référence pour la faire connaître après une année d’existence. « Notre mère la Terre » comporte encore environ 5000 communautés d’autochtones qui sont « les derniers gardiens de la biodiversité ». La mode est au retour sur soi, au regard sur le passé, aux préoccupations sur l’environnement. L’idée est que la philosophie des origines permettrait (peut-être) de découvrir un équilibre nécessaire à la vie qui reposerait sur l’interdépendance de toutes choses. Ce vocabulaire marketing n’a guère de signification concrète mais pointe une notion, qui était déjà celle des philosophes antiques, selon laquelle la démesure est punie par les dieux, la tempérance est nécessaire à la santé, et s’il faut de tout, il ne faut rien de trop. Vivre, c’est vivre juste.

La revue donne la parole aux peuples autochtones qui défendent leurs droits et enseigne l’intemporel à la modernité. Le sommaire du recueil, qui regroupe trois numéros parus en 2020, est très riche. Il parle de la forêt, de l’intelligence des plantes, de l’arbre et de leur enseignement ; il parle des femmes, du mythe des sociétés matriarcales, du féminin sacré en occident, de la résistance des corps, de la figure de la sorcière ; il parle enfin des sagesses ancestrales, du chamanisme, du retour aux sources, des druides et des rites initiatiques. Tout cela est un peu hors du temps, ce qui est voulu, comme si l’Occident, la science et la modernité, ne conduisaient pas au progrès mais à la régression suicidaire. Pourquoi pas ?

Ayant beaucoup voyagé, fait des études d’archéologie et d’ethnologie, œuvré dans le monde de la finance internationale et des marchés, je connais le présent et le passé et je ne crois pas que l’avenir soit dans le retour aux comportements paléolithiques. Mais le passé nous aide à vivre, et les traditions restées vivantes préservent nos racines. Une belle revue qui ravira tous ceux qui veulent s’évader de leur présent trop morose.

Le site de la revue Natives avec accès aux vidéos publiées sur les réseaux

La page Facebook de Jean-Pierre Chometon

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Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent

Deux nouvelles dont une courte sur l’expérience de mort imminente, pas la meilleure car trop didactique. Mais l’auteur s’en tire avec une pirouette à la fin.

La plus intéressante, Zoël et ses pères, fait 85 pages, soit 70% du recueil. Elle met en scènes les conséquences (inattendues) de l’exigence de transparence pour les donneurs biologiques de sperme.

Zoël est un garçon de 16 ans qui a des doutes sur ses origines parce que ses parents – qui l’aiment – parlent toujours de ses succès en se référant à la famille de sa mère mais jamais en comparaison avec son père, ce qui est curieux. Personne ne lui a dit qu’il était né d’un donneur de banque, à Los Angeles pour être plus précis, car la législation était plus libérale vingt ans auparavant en Californie que dans le vieux pays catholique engoncé dans son juridisme bureaucratique qu’est la France.

L’auteur élimine d’emblée les problèmes familiaux, le couple est sans histoire, avec deux filles après Zoël ; tout le monde s’aime bien. Mais la quête de l’intelligent aîné, poussée par la mode de la transparence pour tout et rien, va perturber l’équilibre longuement acquis. Le père officiel se sent diminué, renvoyé à son impuissance spermatique, fin de race d’une lignée d’aristos portant un nom. La mère se sent pousser des ailes, elle a tout décidé, choisi les critères du géniteur sur catalogue (blond, intelligent, artiste, sportif…). Le fils se découvre un nouveau père, justement dans le domaine professionnel qu’il affectionne, le cinéma, dont il veut faire son métier.

Mais qu’en dira-t-on ? Dans la famille collet monté, dans la société où les « amis » vont jaser, à l’école, auprès des filles ? D’ailleurs, le père des filles est-il leur père ? Non, bien-sûr – et elles, qui n’ont rien demandé, vont devoir vivre avec cette révélation. Du côté du père biologique, Victor, trouver un fils supplémentaire seize ans après est plutôt flatteur, une curiosité, mais du côté de sa femme et de ses fils, cela pose question. D’autant que l’épouse se sent flouée de ne pas avoir été mise au courant de ces dons de sperme aux Etats-Unis et de l’autorisation donnée aussi à ce que le géniteur puisse être un jour contacté. Journaliste d’investigation, elle veut en écrire une enquête en forme de scoop, ce qui est plutôt gênant pour tout le monde !

L’auteur, qui affectionne de façon manifeste les retournements de situation, va conclure sans conclure. Car il affectionne aussi de poser les problèmes sans les résoudre, laissant à chacun la réflexion ouverte. Il n’est certainement pas un « écrivain engagé ».

Mais il est vrai que toutes ces manipulations sociales sur la procréation, PMA, GPA, eugénisme euphémisé des banques de sperme ou d’ovocytes, opérations transgenres, obligent à la recomposition par étape des familles. Elles ne sont pas faites pour l’équilibre mental des enfants, ni pour une stabilité affective et éducative des couples. Les apprentis sorciers du « j’ai l’droit », qui savent tout mieux que tous leurs ancêtres, jouent avec la génétique et l’enfance comme aux dés. Juste pour voir. Juste pour le plaisir. Car le « droit » individuel est devenu sacré et les désirs des ordres. La société occidentale, menée par le consumérisme libertarien américain, génère des citoyens qui trépignent comme des gamins de 2 ans : « moi je », « moi d’abord », « moi aussi » ! Comme s’ils étaient sûrs d’avoir « le choix » de leur destin… Ils n’ont jamais lu Darwin, ni Nietzsche, ni Marx, ni Freud – ni même Bourdieu ! Ils sont conditionnés, ils sont cons tout court de ne pas le soupçonner à l’ère pourtant universelle du soupçon des com(plots).

Quant aux masses démographiques d’autres continents, elles guettent l’instant propice où le suicide collectif fournira l’occasion d’imposer « leur » culture, « leurs » mœurs, « leur » vision du monde. A nos dépens – mais ce sera tant pis pour nos descendants avides d’égoïstes « droits » particuliers. L’auteur se garde bien d’aller jusque-là, trop mainstream comme ancien pubard pour l’oser. Mais il pose avec ironie les bonnes questions.

Joaquin Scalbert, Nouvelles du temps présent – Archives du lendemain, éditions Douin, 2021, 123 pages, €14.00

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Joaquin Scalbert, Des femmes et des adieux

Avec un titre qui rappelle Des hommes et des dieux, film de Xavier Beauvois sur les moines de Tibhirine en Algérie, assassinés en 1996, l’auteur décrit en dix-neuf récits l’assassinat des hommes par les femmes.

Lors d’un rendez-vous de chasse, chacun des présents conte une anecdote comme dans le style des Mille et une nuits. Une originalité cependant : les chasseurs sont priés de ne pas relater comment ils ont fait la chasse aux femmes, ce dont personne ne doute entre eux, mais de parler d’elles « autrement qu’en termes de seules conquêtes » p.12. C’est qu’il est valorisant de se vanter mais plus profond de ne pas dénier la réalité. Or les femmes aussi sont perverses, séductrices, lâches, violeuses de jeunes mecs, adultères de riches maris. Un Moi-aussi à l’envers fait du bien en ces temps d’hystérie victimaire féministe.

Sauf que, retournement de situation, l’un des chasseurs a été tué lors de la battue aux sanglier le lendemain. Une lieutenante enquête – il fallait bien une femme ! Le narrateur a enregistré tous les récits contés, ce qui donne du grain à moudre à la recherche de preuves. Dix-neuf anecdotes plus tard, il y a bel et bien eu meurtre – et un coupable. Qui l’a fait ?

La réponse est dans les récits, et ce procédé original conclut bien le volume, parfois inégal. Je vous conseille d’ailleurs de le lire en plusieurs fois pour éviter la saturation et laisser monter l’intérêt. L’auteur est chasseur, mais de têtes, après avoir travaillé dans la pub où il a pu connaître tous les travers exacerbés de l’espèce humaine. Il faut noter quand même que « nous avons tous eu des aventures heureuses ou tristes, ce n’est pas pour cela que nous sommes des criminels en puissance ! » p.126. Il fallait au moins que cela fut dit.

Joaquin Scalbert, Des femmes et des adieux, 2020, éditions Douin, 319 pages, €27.00

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Christian de Moliner, Les aventures de Jasmine Catou

Cinq nouvelles neuves pour la chatte détective, assistante d’attachée de presse parisienne. Qui a dit qu’il n’y avait pas de chat policier ? Cocteau, qui affirmait que son nom n’était pas le pluriel de cocktail, en jugeait d’après les minets qui l’entouraient, tandis que les flics de son copain Genet étaient plutôt des chiens. Mais cette boutade est infirmée par Christian de Moliner lorsqu’il met en scène avec subtilité l’art et la manière, pour une chatte observatrice et aimante, de communiquer avec les humains.

Ce n’est pas simple mais lorsqu’un certain Pierre envoie chaque mois des roses rouges à sa maitresse sans dire qui il est, il y a de quoi s’inquiéter. Surtout lorsque la dernière carte comporte deux points d’exclamation. Qui se cache derrière ce prénom anonyme ? Un auteur ? Un admirateur ? Un dragueur ? Un sérial killer ? Jasmine a une idée et si Catou est son nom – le chat en occitan – son prénom est bien le sien. Quant au lecteur averti, il apprend page 26 que Pierre Ména..rd « aime les hommes ». Chat alors !

Lorsque sa « maman » voyage, c’est un ami dans la dèche qui la garde à l’appartement de Saint-Germain-des-Prés : son parrain. Mais ne voilà-t-il pas que, de retour des Indes, ledit parrain s’effondre dans l’escalier cinq minutes après avoir bu un thé vert chez maman ? Le docteur du rez-de-chaussée constate un empoisonnement, mais qui l’a fait ? Maman ne va-t-elle pas être accusée ? A Jasmine de se démener crocs et griffes pour dire ce qu’elle a vu et supputé.

Parrain disparu, marraine prend la suite : Armelle, l’amie de maman. Mais lorsqu’elle doit s’absenter pour faire quand même quelques courses, des cambrioleurs percent la serrure pour voler l’appartement. Jasmine a fort à faire pour déplacer Gustave le gros chien bête et Mélodie la chatte rivale qui ne peut pas la sentir. Elle délivre gros bêta et réussit à sortir de l’appartement pour alerter une voisine. C’est qu’il n’est pas simple d’être chatte en charge des stupidités humaines !

P.A.V.E. sont les initiales (fictives, je vous rassure) d’un auteur bien connu de maman qui a eu du succès il y a une décennie (un tel auteur existe bien mais il n’a pas eu le prix Goncourt). Depuis, il est sec : les affres de la page blanche, le blocage sans remède, l’incapacité à placer un mot sur une page ou même une idée sur le fil. Il sollicite son ancienne maitresse pour qu’elle lui écrive un synopsis qu’il n’aura qu’à enrober de style afin de donner une suite à son roman d’amour à succès. Et surtout conserver la confortable avance de son éditeur sur cette suite qui ne passe pas. Encore une fois, Jasmine est à la manœuvre : elle a une idée. Un dé en ivoire et la télécommande pour afficher Amazon vont suffire à proposer un projet…

Que faire lorsqu’on est chatte seule à la maison, enfermée sans croquettes, et que maman ne revient toujours pas du cheval où elle va galoper un brin ? Un accident ? Un abandon ? Un amant subit ? Quelques coups de patte et un téléphone qui vibre, voilà juste assez pour que Jasmine se débrouille. L’amie de maman fait le reste pour elle. Ce n’était qu’un accident de trottinette, pas de quoi en faire un plat !

Primesautier, touchant, inventif, le style de ces nouvelles sans prétention fait passer un doux moment à ceux qui aiment les chats comme à ceux qui ne les connaissent pas encore. Car ces petites bêtes, réputées égoïstes et indépendantes, sont tout le contraire.

Christian de Moliner, Les aventures de Jasmine Catou, 2021, éditions du Val, 89 pages, €10.50 e-book Kindle emprunt abonné

Les précédents exploits de Jasmine Catou sont rassemblés dans le volume Les enquêtes de Jasmine Catou, éditions du Val, 2020, €16.50 et même édités en anglais sous le titre Detective Jasmine Catou !

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Jasmine Catou chroniquée sur ce blog

L’auteur et la chatte ont DEUX PAGES entières dans le magazine Matou Chat du mois de juin en vente en kiosque sur le net. Et peut-être bientôt sur PODCAT, chaîne YouTube !

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Franck Archimbaud, L’homme qui voulait Otrechoze

Un chef d’entreprise qui se raconte est peu courant ; un chef devenu chef par orientation scolaire dès la classe de cinquième l’est moins ; un chef sorti du rang car issu d’une famille ouvrière pour créer son entreprise l’est décidément peu. C’est dire l’intérêt d’une telle biographie, écrite comme une envie, pour le lecteur curieux de saisir le ressort de l’entreprise.

Franck Archimbaud est né en 1967 à Barentin en Normandie de parents ouvriers en HLM. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre dont seule la dernière est une sœur. A donc pesé sur ses épaules depuis tout petit le sentiment d’être celui qui guide et protège : un chef. Il fera le lycée hôtelier de l’Avalasse à Rouen, réputé, et en sortira diplômé en 1984, poursuivant par une spécialité de pâtissier-chocolatier. Il sera chef de cuisine à 22 ans et gérant de restaurant à 24 ans. La cinquantaine arrivée, il a besoin de faire le point du demi-siècle écoulé ; le coronavirus présent inhibe ses entreprises de restauration événementielles comme son restaurant Le Saint-Pierre à La Bouille et lui laisse du temps. Il retrace son itinéraire en cherchant le pourquoi et les failles, donnant son exemple pour le meilleur comme pour le pire.

Le meilleur est de vouloir le meilleur, le pire est de laisser sur sa route nombre de chemins non suivis. Ainsi des filles. Il explore à 10 ans sa petite voisine de 8 qui le sollicite ; il s’éclate à 16 ans avec une fille de trois ans plus âgée lors d’un stage aux Deux-Alpes qui l’initie. Suivront, au fil des années de bougeotte, Maryse, Patricia, Marie, Béatrice, Elisabeth, Marie-José, Geneviève, Eldrine, Alice, Kamilia et Mathilde. Il officie à Rouen puis au Havre, Houlgate, Paris, Rhodes, Lille, Amiens, Marseille, Avignon, puis de retour à Rouen. Il aura passé dix ans dans la multinationale Sodexo avant de créer en 2003 sa propre société de traiteur éco-responsable : Otrechoze, installée en Normandie et en Touraine avec un pied à Paris. Il dit de la cuisine qu’elle est une école de discipline et d’obstination qui exige organisation et force de caractère. La cuisine vous fait tout seul : « La restauration est un domaine qui permet aux personnes qui n’ont pas réalisé de longues études d’entrer en autodidacte dans un monde qui offre – pour peu qu’on soit courageux, et doté d’une bonne présentation – de réelles perspectives d’évolution » p.227.

« Hypersensible », l’auteur ne se sent à sa place que lorsqu’il décide lui-même. Il n’impose pas, il écoute et se met au service. « Cette différence, c’était que j’avais déjà ‘l’œil du client’, ce constant souci de satisfaire que même certains grands chefs ne parviennent pas toujours à conserver » p.211. D’où sa capacité d’adaptation – signe d’intelligence – malgré son sentiment de ne jamais être à sa place faute d’une éducation bourgeoise et de ses codes, le sport, le piano, le théâtre, la peinture, les belles choses. « Otrechoze est aussi, d’une certaine manière, un pied de nez au système français un peu trop centré autour des diplômes et de l’orthographe, ce dont j’ai souffert depuis l’enfance » p.259. Rassurons-le, l’auteur a saisi le vocabulaire du jeune cadre dynamique qu’il manie à la perfection lorsqu’il parle de son entreprise. Face au « nouveau » éternel du marketing, Franck Archimbaud prône une cuisine de qualité « qui respecterait ses fondamentaux, différente, sans renier ses valeurs essentielles ». Autrement dit le mouvement, l’adaptation au monde qui bouge sans cesse. Bien plus qu’une mode, « la » tradition – telle qu’elle se perpétue.

D’où sa reprise à Rouen du relais postal en face du collège de la Grand’Mare, quartier populaire et immigré de Zone franche urbaine (ZFU) où la haine et la violence naissent du désœuvrement et de l’absence de lieu où se retrouver. « L’idée était (…) d’un restaurant solidaire et social valorisant les circuits courts et favorisant la relocalisation de l’emploi » p.324 avec cuisine de saison avec produits bios issus du développement durable. De quoi cocher toutes les cases des idées dans le vent écologique et socialiste. Le succès ne résiste malheureusement pas à la faible rentabilité et la Mairie ne suit pas après sept ans mais c’était une belle expérience. « Un cercle vertueux au sein duquel on pouvait lutter contre la malbouffe tout en créant du lien dans un quartier dans lequel personne ne voulait vivre. La culture, déguisée en dîner-concert, était accessible à tous » p.357.

Ce livre, écrit comme Montaigne « à sauts et gambades » tout au long de ses expériences, vise à « insuffler l’énergie nécessaire à toute réalisation et toute survie » p.433. D’où le lien intime entre les rencontres amoureuses ou sexuelles et les entreprises à chaque fois renouvelées, du défi de créer une carte à celui de redresser un restaurant ou de faire tourner une entreprise. Les écoles apprennent certaines techniques comme écrire et compter ou réaliser une purée savoureuse et dresser une table, mais « on n’apprend pas à s’accepter tel qu’on est, à faire honneur au moment présent, à se faire confiance inconditionnellement. On n’apprend pas même à regarder, observer, ressentir, à penser autrement ni s’ouvrir à ‘autre chose’ » p.434. Tout enfant, le petit Franck rêvait déjà d’autre chose, comme son père avant lui qui avait rêvé d’être marin pour partir.

Cette sagesse de la cinquantaine issue d’une expérience multiple d’homme pressé est contée dans le mouvement, sans trop d’introspection mais avec ce souci de tirer à chaque fois une morale de l’action et de se réinventer après le Covid – lorsque cela viendra. Il se lit avec passion.

Franck Archimbaud, L’homme qui voulait Otrechoze, 2021, édition Scripta, 439 pages, €23.00 e-book Kindle €5.99

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Article de Paris-Normandie

Article de l’Auvergnat de Paris pour les Pros des Bistrots et Restos du Grand Paris (depuis 1882)

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Chouette chasse au trésor

Le 8 avril 1904 était signé entre la France et le Royaume-Uni le traité de l’Entente cordiale. Le roi Edouard VII et le président Emile Loubet ont trempé leur plume avant d’y apposer leur paraphe.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, en 1994, les éditions de la Chouette d’or lancent une chasse au trésor pour commémorer l’événement – mais la fameuse chouette créée par l’artiste Michel Becker n’a jamais été trouvée et l’auteur des énigmes est mort avec les solutions.

Le 8 avril 2021, après la pandémie et le Brexit, les éditions de la Chouette d’or lancent une nouvelle chasse avec de nouvelles énigmes. Toute une aventure !

Chacun peut trouver la réponse aux énigmes dans un livre publié par les éditions de la Chouette d’or, Le trésor de l’Entente cordiale, dans lequel figure le conte de Pauline Deysson Le trésor des Edrel, traduit en anglais par Stephen Clarke. Une carte au trésor et une boite à outils vous y aident. Si vous y parvenez, vous aurez résolu la moitié du chemin. En effet, la chasse est lancée simultanément en France et au Royaume-Uni et seules les deux moitiés de clé pourront déverrouiller l’écrin de cristal contenant le Coffret d’or d’une valeur de 750 000€, exposé prochainement au musée du Château d’eau de la ville de Rochefort.

Cette nouvelle chasse est organisée avec la collaboration de Vincenzo Bianca, créateur de jeux et expert reconnu mondialement pour la conception d’énigmes.

Michel Becker, Stephen Clarke, Pauline Deysson, Vincenzo Bianca, Le Trésor de l’Entente Cordiale, éditions de la Chouette d’or, 8 avril 2021, 156 pages, €24.90

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

L’auteur de La guerre de France et d’Islamisme radical comment sortir de l’impasse, aime à prendre prétexte des faits d’actualité brûlante pour en faire des romans ou des essais. C’est le tour aujourd’hui de l’intolérance « raciale » que les bobos de gauche euphémisent en « racialisée » ou « islamophobie ». Mais qui donc parle de race sinon ceux qui font semblant d’être contre tout en affirmant sans concession la leur ?

Il n’est que d’écouter la rumeur qui monte des universités, ces poubelles où la jeunesse se morfond en premier cycle, laissée à elle-même et brutalement traitée en « adulte » (c’est qu’elle a au moins 18 ans !) après des années lycées infantilisantes jusqu’au bout (même après 18 ans !). La diversité est une richesse si les différences – affirmées – ne sont pas « contre » mais « pour » : bâtir un avenir en commun par un présent partagé. Il n’en est évidemment rien avec cette mode imbécile venue des Etats-Unis perdus d’ignorance selon laquelle la culture de chacun n’est pas relative à soi mais une affirmation intolérante à toute différence. Il est choquant de penser autrement que soi et blessant de dire autre chose que son groupe. Les bien-pensants, hier bourgeois arrivés, sont inversés en racialisés exclu(sifs).

Les mouvements des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, ne se contentent plus de revendiquer leur droit à exister et à être respectée (ce qui est raisonnable) mais exigent désormais l’interdiction de toute expression contraire à leur conception unique des choses. La pensée unique, hier celle des bourgeois de gauche arrivés, est inversée en racialisme exclusif. D’où l’interdit sur un spectacle où des Blancs se griment en Noirs, la « dénonciation » à la Gestapo médiatique d’opinions qui ne caressent pas le poil islamiste dans le sens exigé, la hargne superstitieuse envers des dessins qui représentent Mahomet. Jusqu’à la décapitation en direct et en public d’un prof de collège par un égaré d’Allah qui se prend pour Dieu lui-même.

Samuel Meiersohn, le personnage de Moliner, est un Samuel Paty universitaire. Il suscite la haine d’une étudiante noire islamogauchiste qui exige agressivement de l’université pas moins que la création d’une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Un ghetto d’entre-soi où racialiser à l’aise, bien que le mot « race » ait été banni de la Constitution et que son expression soit « théoriquement » interdite par la loi. Mais la loi est aussi veule que ceux qui la servent, tout comme les règlements intérieurs des universités : est racisme tout ce qui va du Blanc aux autres mais phobie tout ce qui va des autres au Blanc. Les « victimes » ont forcément raison du fait de leur « race » : elles sont colorées, colonisées, dominées, violées, discriminées, ignorées… Le lumpen du lumpen-prolétariat réalisera l’Egalité rêvée – sans fin à venir – dans un métissage général du Noir aux blondes (mais si le Blond saute la Noire, il y a glapissement de viol) – dans l’intolérance totalitaire à quiconque ne pense pas comme la doxa. L’utopie est celle de 1984, un brin en retard si l’on y pense.

Pourtant Samuel est bienveillant à l’égard du monde qui va et se transforme. Sa maîtresse Jeannine El Bahr est une musulmane syrienne dont il respecte les interdits et ses étudiants sont pour lui le vivier de la recherche future. Mais l’exaltation identitaire – cette extrême-droite des ex-colonisés (ex depuis un demi-siècle…) – tourne en boucle, en délire fanatique. Pas question d’écouter l’autre mais le détruire ; pas question de garder l’esprit scientifique mais d’affirmer sans preuves ; pas question de conserver à l’université son statut de lieu où l’on débat mais d’exclure tous ceux qui portent une parole qui ne convient pas à la morale immédiate. Le roman délire dans le pire, la démission pétainiste de la société, la soumission veule des instances universitaires à l’Occupant islamiste, l’exclusion morale de Samuel par les autres profs qui « nuancent ». Cela se terminera mal, évidemment.

Comme notre société dans le futur proche ? Déjà les collégiens s’entretuent au couteau pour affirmer leur peau et leur territoire de bande sur le domaine « public ». Demain la guerre civile ? La lutte des races comme on disait la lutte des classes ? Le prétexte religieux pour des revendications de jalousie et d’envie ?

Le roman, publié initialement en autoédition a été remarqué par un véritable éditeur et ressort – en pleine actualité.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2021, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 207 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Les publications de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

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Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien

Souvenez-vous, c’était il y a un an exactement. Le 17 mars 2020, alerte Coronavirus ! Plus de masques, pas de gel, pas de blouses à cause de l’impéritie d’une bureaucratie aussi tentaculaire qu’inefficace, les hôpitaux débordés après le bordel gaulois des réductions de crédits, des revendications et des grèves, les élections tenues « quoi qu’il en coûte » par des politiciens imbéciles… Confinement général, strict ! « Nous sommes en guerre » mais sans munitions ni stratégie : recours à la Ligne Maginot.

Depuis, la bureaucratie a été secouée et les politiciens sont devenus semble-t-il moins imbéciles. Le « pouvoir médical » n’est plus qu’un pouvoir délégué, le pouvoir politique de décider de l’avenir en fonction des gens est redevenu prépondérant. Plus de confinement strict mais cahin-caha la vaccination, malgré les restes de cette décidément inefficace bureaucratie qu’il va falloir tailler et recentrer.

Durant les deux mois de confinement d’il y a un an, Philippe Enquin, photographe juif de 85 ans né à Buenos-Aires mais installé en France depuis 1962, prend des photos depuis son balcon d’un quartier bobo près du boulevard Voltaire. Il a un petit air de Woody Allen avec sa casquette à visière et ses lunettes arrondies derrières lesquelles pétillent deux petits yeux vifs. Mais, derrière les yeux, une humanité toute prête à compatir. Il observe, il mitraille, 3000 clichés pour 140 retenus – les plus significatifs.

Masqués, non-masqués, en courses, en promenade de chien, solitaires, en couple, se donnant des fleurs, ou donnant un sandwich à un sans-abri, s’embrassant, se saluant, dansant, s’affairant protégés ou ouvert au soleil… les gens. Ils défilent sous le balcon, ils vivent malgré tout, ils sont disponibles donc plus solidaires, isolés donc moins solitaires.

Préfacé par tout un tas de gens connus sinon célèbres dans le quartier – François Morel comédien chanteur chroniqueur à France Inter, Alain Kleinmann peintre avéré, José Muchnik poète anthropologue ex-ingénieur en génie chimique, Carlos Schmerkin conseil en ingénierie éditoriale – le livre est probablement le premier bilan d’un événement historique. Il raconte au ras du bitume, à la hauteur d’un deuxième étage, la vie des gens. Avec la bienveillance d’un grand-père qui en a beaucoup vu, d’un humain qui a beaucoup vécu, d’une émotion qui découvre la résistance des vivants au virus mortifère et aux gouvernants dépassés.

Un jeune couple qui s’embrasse sans masque (« ils ne servent à rien »), une petite fille pieds nus qui cueille une fleur pour maman, une fille masquée qui passe déguisée en panthère Disney parce qu’elle est ainsi couverte de partout, un homme en noir et panama clair qui s’avance courbé vers l’avant comme la mort en marche sur un passage zébré, Jojo le clown ruiné par sa bonne femme, le jeu de boules ou de raquette du solitaire dans un parc fermé sur décision administrative, un homme qui aide à déplacer un SDF couché trop proche de la chaussée, une femme qui dépose à manger sur le banc d’un autre… Ce sont des tranches de vie, des tronches de gens, des triches d’interdits.

Un bien beau livre, pour se souvenir, en mémoire de ces semaines de sidération où chacun est resté face à soi, face aux autres, séparé par les gestes barrière, par l’impuissance des imprévoyants.

Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien, 2020, autoédition, 105 pages, 140 photos, €26.00

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Carole Buckingham, Point de rupture à Paris

Mais qu’est-ce donc que la schizophrénie ? Le lecteur commence à se poser la question quand, enfin, page 52 sur 70, apparaissent les symptômes. Ils sont seulement décrits, sans analyse ni recul. Bon, est-on plus avancé ?

Arrivée en 1984 dans une France post-libérée sous la gauche au pouvoir, elle découvre un milieu parisien hédoniste et très sexuel, alors qu’elle vient d’une Angleterre restée très coincée, voire bigote. Lesbianisme, triolisme, drague, phallocratie, lecture de Sade, elle découvre tout. Elle couche un peu, s’attache un brin, mais c’est Chris, un Américain plutôt hippie, qui va être son attachement le plus fort ; il a les mêmes « yeux verts » qu’elle, est-ce un signe ? Sauf qu’il aime queuter à droite et à gauche, ce qu’elle jalouse bien qu’elle s’en défende. C’est lorsqu’elle lit des auteurs psy qu’elle « découvre » que Chris cherche avant tout « à baiser sa mère » (dans toutes les femmes qu’il rencontre, rassurez-vous).

D’où rupture, il n’accepte pas cette violence d’être si crûment jugé. D’où cassure, choc psychotique inaugural, elle devient délirante, entend des voix, se dépouille de ses livres, vêtements et meubles pour errer dans Paris. En bref, elle est schizo – mais on ne sait pas vraiment en quoi. Pour comprendre, il faut consulter les sites Internet, son livre ne suffit pas. Elle se dit « mal soignée » par un docteur parisien sec et froid qui lui donne un cocktail de pilules. Lorsqu’elle interrompt le traitement, volontairement, elle va mieux. Elle rentre en Angleterre, elle rechutera « sept fois » (est-ce réminiscence biblique ?). Depuis, elle vit avec.

Ce livre est un témoignage selon la mode pour dire que les malades sont des humains comme les autres. « Trop souvent les schizophrènes sont présentés comme dangereux, mais le plus souvent, nous sommes timides et sensibles et plus dangereux envers nous-mêmes qu’envers les autres » V. « En fait, la schizophrénie ne m’a pas rendue folle », dit-elle – et nous sommes vraiment heureux de l’apprendre pour l’avoir suivie dans son récit. « Le bonheur vient de l’intérieur et mon changement de perception m’a conduit à une plus grande liberté d’esprit et d’imagination » p.66. Mais nous aimerions des exemples, comme dans les CV où les candidats cochent tous les grands mots comme « motivés » et « travailleurs » sans les relier à des expériences concrètes détaillées.

Carole Buckingham, Point de rupture à Paris – Un véritable mémoire et un véritable drame, traduction Elise Kendall, Bookworm Translations Ltd, autoédition 2020, 70 pages, €3.69 e-book Kindle €2.99

La traduction ressemble à du logiciel littéral revu par un non-francophone avec accords non respectés (p.4 ému sans e, p.52 rentré sans e – alors qu’il s’agit de l’auteur avec e), des répétitions ineptes (démystifier le mystère p.VI alors qu’il existe d’autres mots comme déconstruire, éclairer…), des traductions littérales non correctes comme « j’ai pris mon congé » au lieu de j’ai pris congé ou « les Etats » pour les Etats-Unis p.32 (il n’y a pas qu’un seul Etat dans le monde, bon sang !), « leur activité concubine » p.31 pour activité sexuelle, des incorrections (p.28 nous avons convenus pour nous sommes convenus)…

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Dannièle Yzerman, La vie envers contre et pour tout

Un titre fourre-tout bourré de virgules (inutiles) pour dire combien la vie est ce que l’on en fait. Née juive d’un Russe et d’une Roumaine tous deux juifs, non désirée et élevée à Paris 10ème dans un milieu sordide où le père prothésiste est tout-puissant et la mère au foyer soumise, où l’avarice règne, où le père n’aime pas les filles… la petite Dannièle n’est pas aimée. Chez une copine de classe, elle aussi juive mais polonaise (on ne se mélange pas), « j’ai découvert que des parents pouvaient embrasser leurs enfants et leur dire des mots pleins d’amour, et même discuter avec eux tout simplement » p.18. Pas chez elle.

Elle n’est ni battue (mode d’avant-hier), ni violée (mode d’hier), ni « incestée » (mode d’aujourd’hui) mais elle subit le pire : l’indifférence. Quelle bobote américanisée écrira-t-elle au début de l’année prochaine (comme le veut la mode récente, de la Springora à la Koucher d’adoption) un récit romancé de ce mal dont sont « victimes » de trop nombreux enfants ? Ce n’est pas « vendeur », cocotte… lui rétorquera-t-on peut-être. Tant pis, mamie Dannièle a réussi sa vie et veut en rendre compte.

Car elle ne se plaint pas plus que cela. Au contraire, elle se fait elle-même, découvrant l’existentialisme avant la Gestalt-thérapie, reconstruisant sa vie en lambeaux juste après l’adolescence et une tentative de suicide. L’infirmière était plus compatissante que sa mère et le docteur plus généreux que son père. Elle n’a pas de copains ni de copines, elle s’habille mal avec les restes, elle ne sort pas et n’a pas la clé de l’appartement familial même une fois passé 18 ans. Elle est boulimique, puis anorexique, suspend sa puberté. Mais elle travaille bien à l’école, ce qui la surprend toujours ; elle se raccroche en fait à ce qu’elle peut. De brevet en bac, de math en philo, de deux années peu utiles en Sorbonne avant l’Ecole « supérieure » de publicité, elle se découvre curieuse, puis utile.

Stagiaire avant d’être embauchée chez Synergie publicité en 1966, son travail l’émancipe et, si elle a connu quelques garçons en vacances sans en jouir autrement que par leur attention et tendresse, elle trouve en Frédéric, juif comme elle et qui deviendra son mari, ce support de résilience qui lui permet de fonder une famille, d’élever deux enfants comme elle-même ne l’a pas été, et de devenir enfin « normale » : présidente de société (Ogilvy France), épouse, mère et grand-mère. Pas de quoi se plaindre, contrairement à beaucoup, car la posture de victime n’est pas pour elle, Dannièle, ce qui touche le lecteur car c’est désormais peu courant. La victime était hier une personne faible ; c’est aujourd’hui une personne valorisée.

Faut-il y voir comme certains le veulent, une « féminisation » de la société ? Il est vrai que les « dénonciations » à grand bruit médiatique sont le fait de femmes, en France comme aux Etats-Unis. Mais s’il est bon que le patriarcat machiste tradi (véhiculé si longtemps par l’église catholique et le milieu bourgeois) soit dénoncé, la basse vengeance des culs flétris qui ont bien baisé avant de se repentir après leur ménopause doit être dénoncée aussi. La « victime » n’est pucelle que vous croyez.

Dannièle est de la génération d’avant, celle dont la note de 16,5 sur 20 en philo au bac vous valait d’être publié dans le Figaro. Je note avec amusement que dix ans plus tard, la même note obtenue par moi pour le même bac n’a fait l’objet d’aucune mention dans la presse ; nous étions déjà trop nombreux à faire des études. La génération où une « petite » école vous permettait quand même d’accéder aux grands postes. Mais pourquoi avoir refusé HEC puisqu’elle avait réussi le concours d’entrée ? C’est que Dannièle semble du type diesel, elle met du temps à démarrer. Son autobiographie elle-même est précédée d’un prélude, d’un préambule et d’une introduction avant d’entrer – enfin – dans le vif du sujet !

Mais le message est clair : chacun se fait lui-même envers et contre tout, malgré les gènes, malgré la parentèle, malgré le milieu. « Un long chemin de vie pour toujours mieux, toujours plus, qui m’a démontré que rien n’est impossible » p.119. Contre le laisser-aller de la mode victimaire, l’assistanat perpétuel, les jérémiades médiatiques de tous les « sans », un mémoire de volonté.

Dannièle Yzerman, La vie, envers, contre et pour tout – La vie à l’envers, éditions Les Trois colonnes 2020, 123 pages, €13.50

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Maurice Daccord, Tantum ergo

« Donc seulement » (tantum ergo) vénérons ce sacrement… est extrait d’un hymne des vêpres Pange lingua de saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Il était chanté dans les pensionnats catholiques de jeunes filles, notamment chez les plus intégristes d’entre eux, les Trappistes. Maurice Daccord en fait l’accord musical et spirituel d’un polar noir où les crimes se succèdent. Que des femmes, toutes égorgées et éventrées, gravées au bistouri d’un tantum ergo sur le sein et leur croix enfilée dans le vagin.

Bien que ce roman policier commence poussif par des considérations généalogiques et générales (le travers français de remonter aux calendes grecques avant même d’évoquer les faits au présent), il prend peu à peu son rythme de croisière pour captiver le lecteur. Le complot est original pour un premier polar et l’on croit savoir qui est le coupable avant de déchanter, ce qui est le bonheur de lecture d’une intrigue. Mais un bon crime bien haletant en premier serait bien plus accrocheur qu’un épilage de gamin de plus en plus haut entre les cuisses de sa grande sœur.

Même si l’auteur hésite quant au style entre Fred Vargas et Frédéric Dard, il se lit aisément, les jeux de mot laids illustrant la réflexion intense des deux compères improbables : un commandant gendarme un brin balourd et un quasi retraité des assurances qui crée sa propre boite d’écoute en divorces. Le premier, dessalé, sait nager et le second, fort en alcool, vient de Rome.

Ils n’empêchent aucun des meurtres, ce qui est décevant, mais finissent par trouver le fin mot de l’énigme rien que pour eux, ce qui est éjouissant. Encore que certains mystères subsistent, ce qui est frustrant, mais le prix pour allécher le lecteur sur ce duo d’enquêteurs un peu particuliers qui vont – n’en doutons pas – poursuivre leurs activités détectives.  

Maurice Daccord, Tantum ergo – une enquête de Crevette et Baccardi, 2020, collection Noir L’Harmattan, 217 pages, €21.50

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Philippe Zaouati, Applaudissez-moi !

Roman du confinement, moment qui met face à soi et à sa solitude lorsque l’on s’aperçoit que l’on n’est indispensable à personne ni au monde. Un financier débarqué de Lehman Brothers lors de la crise de 2008 a créé des fonds internationaux de finance durable grâce à un algorithme de choix des valeurs. Il se retrouve devant la Brigade financière…

Il déroule alors devant l’inspecteur du 36 – non plus quai des Orfèvres mais rue du Bastion dans le 17ème – le pourquoi des soupçons d’escroquerie dont il est l’objet. Il ressortira libre, faute de preuves, après une démonstration brillante d’escroquerie philanthropique pour les infirmières.

Durant son existence de bon élève des grandes écoles aspiré par les montages financiers de haute volée, il s’est laissé vivre, faisant partie de « la caste » comme disent les Italiens. L’effondrement du château de carte de la finance mathématisée à outrance en 2008, l’équivalent de la crise de 1929, lui a fait prendre conscience que la prédation sur les gens, sur l’économie et sur la planète faisait courir à la catastrophe. « Chaque automne, j’explique à mes étudiants de Science Po pourquoi la finance a fait fausse route, comment nous avons voulu éliminer l’émotion et l’intervention humaine de notre métier, comment nous avons érigé les modèles mathématiques et les programmes de trading en dieux suprêmes, et à quel point tout cela était une bêtise. Ils ouvrent de grands yeux étonnés » p.33. Il s’est converti, comme en religion, dans l’écologie à la mode. Il a fondé des fonds « durables » comme il en existe de plus en plus, voués à ne financer que les entreprises dont le projet est éthique, respectueux de l’environnement et contre l’obsolescence programmée.

Les crises du système ont lieu tous les sept ans. « 2001-2015. Un cycle se terminait. Le siècle avait débuté par une explosion de haine. Ce choc foudroyant avait engendré un sursaut collectif, sept années de croissances folles, de dérégulation financière et de guerre contre l’axe du Mal. Pour conjurer le mal, nous avions succombé aux sirènes de la croissance, à la fuite en avant de nos rêves, toujours plus d’objets connectés, de voitures, de voyages, de vêtements, et pour financer cela, toujours plus de dette » p.92.

Et puis le Covid a surgi. Un complot chinois comme le soupçonne l’un de ses adjoints, laissé seul lui aussi. Une interrogation métaphysique pour le dépressif PDG qui s’est mis en retrait de ses conférences, réunions, symposiums et autres présences « indispensables » qui ne le sont en fait pas du tout. « Depuis l’apparition du virus, les privilèges avaient été rétablis. En quelques semaines, notre société avait fait un bond en arrière de plusieurs siècles. Nous étions revenus à l’Ancien régime. L’aristocratie oiseuse s’était installée en télétravail sous des lambris parisiens ou dans le confort discret de riches demeures provinciales, alors que chaque matin, aux aurores, le Tiers-état était jeté dans les rues des villes désertées pour servir, nettoyer faire la police, ramasser les ordures » p.47. Qui est utile dans la société ? Le financier ou l’infirmière ? Le matheux qui joue avec les milliards abstraits ou la technicienne qui soigne au cas par cas ?

Même la finance convertie au vert, au durable, à l’écologique, « est un jeu, une comédie. Il y a des règles. Si vous les respectez, vous gagnez le droit à l’illusion d’avoir transformé les choses. Si vous ne les respectez pas, le jeu vous absorbe comme un sable mouvant » p.74. Les primaires, en retard d’un siècle, incriminent « le capitalisme » ; les plus primaires encore, qui ne comprennent pas et veulent à tout prix donner du sens en distordant toute vérité, croient au Complot mondial. Mais la réalité est pire : « J’ai pris conscience que le verrou ne se situait pas dans le capitalisme ou dans les marchés financiers, mais dans la cohésion sociale de la caste dirigeante. Il est difficile de lutter contre des hommes qui se croient détenteurs d’une légitimité naturelle » p.75. J’en témoigne : le capitalisme n’est qu’un outil d’efficacité économique, applicable au durable et à la préservation de la planète ; le complot n’est qu’une religion de ceux qui n’osent pas penser par eux-mêmes. La caste est toute-puissante – et il est difficile d’agir sans bain de sang : cela s’appelle une révolution…

« Nous ne sommes rien sans les autres. L’économie n’est qu’une coquille vide sans la santé de tous. Au bout du compte, mon intérêt, le vôtre aussi, c’est l’intérêt général » p.130. Depuis le message d’alarme de son contrôleur du système informatique, il invente l’arnaque sans parade et sans preuves, le détournement de quelques pourcents seulement des fonds déposés par les épargnants, mais pour le bien de toute l’humanité souffrante. Nous sommes tous solidaires est un slogan qu’il se contente d’appliquer selon son expertise. Ce n’est pas éthique mais peut-être moral ; le droit est contre lui mais pas le dieu. Peut-être. Le lecteur jugera… si sa propre épargne n’a pas été réduite.

L’auteur, qui dirige la filiale finance durable dans un groupe bancaire, tel un ancien président, ne devrait pas dire ça. Les clients pourraient perdre leur confiance, concept-clé de la finance. Le titre lui-même peut apparaître comme un brin narcissique, en subliminal bien-sûr.

Ecrit au galop, peut-être au dictaphone, ce roman ultra contemporain de la finance prédatrice confrontée à la pandémie remet les pendules à l’heure, rythmé par des paroles de chansons d’une culture plus populaire que classique. Il a de l’allant, il va de l’avant, il prépare les esprits au nouveau monde qui vient. Moins égoïste ?

Philippe Zaouati, Applaudissez-moi ! 2020, éditions Pippa, 133 pages, €15.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Editions des Coussinets

Il se dit que la moitié des familles ont un chien ou un chat et qu’il y aurait plus de chats que de chiens en France. Inversion de tendance car les chiens, animaux de garde et compagnons de chasse, étaient plus prisés dans la société mâle, patriarcale et petite-bourgeoise qui jusqu’à récemment entourait encore ses biens de hautes clôtures. Depuis, les chats les ont rattrapés et dépassés.

Certes, les chiffres officiels ne recensent que les chiens et chats tatoués, donc priorité encore aux chiens, « biens meubles » immatriculés qui ont de la valeur : 9 millions de chiens, 6 millions de chats en 2019. Mais les compagnies d’assurance animales, plus près de leurs clients qui leurs demandent des sous après avoir cotisé, recensent le double de chats que de chiens. Normal : les chats ont plusieurs portées par an lorsqu’ils sont bien nourris (phénomène naturel de régulation lorsque les rats sont gras et copulent comme des bêtes quand ils ont du grain à moudre) ; pas les chiens. Nous aurions donc 13.5 millions de chats pour 7.3 millions de chiens et leurs maîtres (multiples sexes confondus) dépenseraient environ 800 € par an pour eux. C’est moins cher qu’un enfant et donne peut-être à certains de meilleures satisfactions…

Mais ces petites bêtes n’ont qu’une durée de vie limitée (que fait le consommateur contre cette obsolescence programmée ?). Les chiens vivent en moyenne 13 ans, les chats 15 ans. Les siamois vivent plus longtemps lorsqu’ils sont protégés du froid (et ne vivent pas dehors comme le chat de gouttière), jusqu’à 25 ans.

A noter que les chats peuvent être contaminés par le Coronavirus SARS-CoV-2, selon une étude réalisée sur 102 chats chinois à Wuhan : 15% d’entre eux présentaient des anticorps. Le chat espagnol Negrito a été l’un des premiers en Europe à mourir du Covid en septembre 2019. Ce sont des cas rares bien que l’on en ait relevé jusqu’à présent un cas à Hong Kong, un en Belgique, un en France (mai 2020) et deux à New York. Il semble – pour le moment – qu’un chat ne transmette pas le Covid aux humains, même si les visons le peuvent peut-être (les infos restent incertaines).

Toujours est-il que la place affective que prend l’animal de compagnie dans les familles fait de leur décès un drame. Ce pourquoi Dominique Beudin, « ENSAE (1969), INSEAD (1981), DEA de droit des affaires (1982) » comme elle se présente (après le lycée Janson de Sailly), diplômée d’expertise comptable 1992, « 12 ans dans le Conseil et 25 ans en établissement de crédit » comme elle le dit sur Viadeo – à l’Agence Française de Développement – a créé les Editions des Coussinets semble-t-il vers Antibes pour publier des « livres de souvenirs ».

Ce sont des mémoires de maîtres (ou plus souvent maîtresses) en hommage à leurs chats ou chiens avec textes, poèmes et photos. De quoi perpétuer l’éternel souvenir auprès de la famille ou des amis qui ont connu la bête. Ce pourrait être un brin ridicule, c’est plutôt touchant. Dire pour expurger sa peine, raconter pour « faire son deuil » est une saine thérapie. Ce pourquoi le journal intime est une psychanalyse efficace, surtout chez les adolescents (des multiples sexes, je répète). Les mots, les dessins, les photos (plus que les vidéos qui reproduisent la vie réelle) permettent de se placer à distance de ses émotions, de les exprimer donc de les mettre à la raison. Ainsi de les surmonter sans ôter en rien la mémoire du cher disparu (des deux sexes seulement chez les chiens et les chats).

Treize chats et chattes jalonnent jusqu’à présent l’existence de Dominique Beudin (Madame) et ses « nombreux » enfants (en fait trois, floutés et modifiés pour les photos). Le recueil de leur mémoire est préfacé par Jasmine Catou, Dame chatte chez Guilaine Depis, attachée de presse qui « adore » les chats et les auteurs (de tous les sexes, même les plus improbables).

Si faire votre « Livre de chats » ou « Livre des chiens » vous tente, n’hésitez pas, vous serez aidés pour la rédaction, l’orthographe (eh oui), la mise en page, l’édition.

Contact Plume@editionsdescoussinets.fr

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François de Coincy, Mozart s’est-il contenté de naître ?

Voici un petit livre décapant, iconoclaste, qui revisite l’économie en mots simples accessibles à tout le monde. Les raisonnements sont limpides, bien que mis bout à bout sans structure d’ensemble.

Si je tente de me placer en hauteur, l’exposé semble être le suivant : seul le travail crée de la richesse et seule la liberté permet le travail efficace. Nous avons la chance de vivre encore en société de libertés – ce pourquoi tant d’immigrés veulent y tenter leur chance – ne gâchons pas nos talents au profit de fausses valeurs telle l’égalitarisme, la subvention, le règlement, le pouvoir autoritaire technocratique. C’est en gros la philosophie générale d’un libéral qui n’est ni libertaire ni libertarien, ne sacrifiant pas l’effort ni l’épanouissement des talents à l’hédonisme de l’assistanat ou au seul droit du plus fort. Il est pour une société régulée, mais qui décide librement en démocratie participative.

Si je tente d’entrer dans les détails, ce ne sera que pointilliste tant manque l’organisation de l’ensemble en discours cohérent aboutissant à un projet global clair. Car la succession des treize chapitres ne fait pas un plan ni ne dégage de lignes directrices, pas plus que le titre, contestable : le pauvre Mozart est peut-être devenu célèbre grâce à la combinaison de son talent et d’un travail acharné, mais quelle existence contrainte dès le plus jeune âge qui a formé un singe savant puis abouti à un adulte infantile mort jeune ! Est-ce un modèle d’individu libre et épanoui à suivre ? C’est dommage car le propos de François de Coincy mérite d’être connu et débattu, développé à l’aide d’exemples concrets de l’actualité (il y en a trop peu).

Les français sont inégaux… en production pour le pays : « Alors que le rapport des contributions [à la richesse nationale] entre la moyenne des tranches extrêmes est de l’ordre de 12, celui du niveau de vie est de l’ordre de 3. En rappelant que la contribution, c’est ce que l’on produit et que le niveau de vie est ce que l’on consomme, on constate que 60% des Français consomment plus que ce qu’ils produisent » p.38. Ce rapport inégal mesure le poids de la solidarité. Elle est un choix de société, pas une morale permettant de voler aux riches pour donner aux pauvres. Confondre l’égalité et la solidarité est le meilleur moyen pour faire fuir les talents, les entreprises et la contribution fiscale. Partir tôt en retraite ou laisser filer l’immigration de travailleurs pauvres diminue la richesse produite, donc le niveau de vie de chacun (p.47). Ce pourquoi la mesure du PIB est fausse car l’investissement compte deux fois le travail (p.77), ce qui biaise la perception de ce qui est et l’action politique.

Marx comme Keynes ou les monétaristes, ces trois piliers de la théorie économique contemporaine, tordent la réalité. « Karl Marx a vu dans le capital l’essence de l’économie de marché, alors que le moteur en était l’esprit d’entreprise. En ne tenant pas compte de tout le travail réalisé par le capitaliste entrepreneur, il enlève toute cohérence à la relation économique et en contestant la répartition inique du travail et du profit, il occulte la réalité du travail/profit de l’entrepreneur capitaliste. Pour lui, dans l’activité économique, l’entrepreneur n’existe pas, il n’y a que l’argent » p.106. Or l’argent n’est qu’une unité de compte pratique, pas un « bien ». Ce que mesure l’argent, c’est le travail accumulé (l’épargne) qui peut être prêté (le capital) pour produire des biens ou des services nouveaux (investissement) et suscitant une dette (qui peut être vendue). Le capital n’est que du travail réalisé avant, pas un fief féodal par droit de naissance. L’investissement, dont nos politiciens ont plein la bouche, génère le crédit et pas l’inverse : quel entrepreneur investira-t-il s’il n’a pas de débouché à sa production ? « Il n’y a aucune relation mathématique entre le montant de l’investissement et la création d’emploi ; cela dépend des projets » p.99. Or le projet est un pari d’entrepreneur, pas une décision administrative.

Le prix d’un bien ne reflète pas le travail accumulé pour le produire + le profit, mais le niveau de pouvoir d’achat que la demande sur ce bien est prête à investir. Ce qui dépend de la conjoncture, de l’utilité, de la mode, de l’imitation sociale et de bien d’autres choses. Un bien, pas plus qu’une entreprise n’a de « valeur en soi », mais seulement une valeur d’échange sur le marché. C’est ainsi que les analystes financiers évaluent la rentabilité d’une ligne de production, d’une société mise en vente ou d’un bien immobilier par le flux futur des bénéfices dégagés (actualisation des cash flows futurs).

Le système monétaire, quant à lui, est un jeu d’écritures et la spéculation ne produit rien, sinon un passe-temps à somme nulle où le risque est artificiellement joué au-delà de sa probabilité. « Ce marché des écritures est le principal générateur des crises financières » p.122. De même, la dette d’Etat est une insuffisance d’impôts qui permet de vivre au-dessus de ses moyens au détriment des générations futures. Un truc pratique à méditer : pour chaque foyer fiscal, la dette de l’Etat en France est de 25 fois l’impôt sur le revenu annuel du foyer (p.125).

Beaucoup de bon sens, des formules imagées comme cette délicieuse Main invisible d’Adam Smith comparée à un régulateur d’allure pour bateau à voiles, et une redéfinition des mots-valises trop usés des médias et des politiciens tels que croissance, crédit, dette, redistribution, profit, investissement et ainsi de suite. « La confusion est devenue la règle quand on nomme ‘droit au logement’ ou ‘droit au travail’ ce qui est en réalité un ‘droit du logement’ ou un ‘droit du travail’. On transforme en vérité morale ce qui est une convention sociale. Une telle déformation du sens des mots entraîne nécessairement désillusion et amertume » p141. D’où la perpétuelle tentation selon Aristote pour la démocratie de dégénérer en démagogie, portée ces dernières années par « la morale populiste » (p.137). Avec sa contradiction de fond : « sans inégalités, la solidarité n’a plus de sens » p.149.

Aujourd’hui retraité, l’auteur qui a occupé plusieurs fonctions financières dans le groupe Hachette puis créé un groupe immobilier avant de présider la Compagnie de Chemins de Fer Départementaux de 1977 à 2018, prône de calculer le produit national de chacun, de supprimer toutes les niches fiscales et les aides aux entreprises, et en contrepartie de créer un produit social pour compenser les distorsions de concurrence des pays à bas salaires. Entre autres.

Un livre utile qui prône l’esprit critique. Décapant !

François de Coincy, Mozart s’est-il contenté de naître ?, 2020, autoédition bookelis.com, 205 pages, €18.00 e-book €9.99

Blog de l’auteur

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Frederika Abbate, Les anges de l’histoire

Sixième roman étrange d’une autrice de 60 ans née à Tunis quatre ans après l’indépendance, Les anges de l’histoire sont une fiction à la Philip K. Dick. Nous sommes dans notre monde mais en parallèle, dans une dystopie possible d’ici quelques décennies. C’est ce qui fait le charme de ce roman de réalité anticipée, nourri d’art, de sexe et de cybernétique.

Premier point : la cybernétique est désormais intégrée au monde humain avec le progrès de la vitesse et de la miniaturisation des puces ; chacun manipule du code ou est manipulé par lui, en direct ou via des algorithmes. Second point : l’art est plus que jamais indispensable pour penser le monde et se le concilier – une sorte de nouvelle « religion » selon Malraux (du religere latin : qui relie). Troisième point : l’art et la vie sont indissolublement mêlés, et la vie est avant tout sexe, acte social et génésique, jouissance suprême qui fait entrevoir la fusion avec le cosmos.

Vous l’aurez compris, ce roman met en scène tout cela dans des descriptions torrides d’unions sexuelles orgiaques entre individus, entre genres, entre espèces, la cybernétique permettant la manipulation (génétique et psychologique) de façon à démultiplier les occasions d’« art ».

Malgré un récit d’enfance un brin étriqué sur quelques pages – mais la limite légale des 15 ans est indispensable à notre société puritaine volontiers réactionnaire en ce qui concerne l’enfance – le personnage principal du livre, Soledad (qui est un garçon malgré ce prénom), parvient vite à sa maturité. Orphelin né en Lorraine mais adopté à Dieppe, il ne sait pas aimer même s’il tombe amoureux. Le lien n’est pour lui que sexuel ou informatique depuis qu’à l’âge de 15 ans cette carcasse « préhistorique » s’est retrouvé empalée sur une fille plutôt en marge qui créait des formes sur ordinateur. Cela lui révèle que « l’amour » est un langage codé.

Tout alors se précipite : le dérèglement irraisonné de tous les sens, la fugue du domicile pour vivre sous les ponts, la drogue et la baise, la philosophie de chambrée universitaire où il squatte par curiosité pour l’informatique, la rencontre d’une femme riche qui le sauve de la déchéance et lui permet de s’exprimer par la sculpture, le voyage initiatique en Thaïlande avec le frère de cette femme et sa découverte chamanique de l’amour tantrique où il le sodomise pour faire une expérience, une Faustine archéologue qu’il sauve des marais, sa première exposition de sculptures dans une galerie de Bangkok qui le fait connaître, la commande d’une œuvre par un Russe qui l’invite dans sa datcha sur une île au nord de Saint-Pétersbourg, et puis…

… sa révélation d’un Paris devenu en quelques années en proie au chacun pour soi du fric, où l’hyper-capitalisme à la Trump fracture durablement la société entre riches qui peuvent tout et pauvres à jamais soumis. Des tanks sur les boulevards tirent carrément sur une manifestation d’« Ombres », sortes de Gilets jaunes en capuches noires qui se disent oubliés. Soledad le solitaire rencontre des résistants au Système. Ils agissent dans la canopée d’une forêt qui a poussé anarchiquement sur les ruines du quartier de Saint-Germain qui retrouve son nom des Prés. La forêt comme signe de la vie qui toujours va. Il rencontre Laura aux cheveux bleus qui jouit magnifiquement, Markus le géant expert informatique, Dov l’hermaphrodite qui gère un bordel spécialisé. Il sauve Ariel, un enfant aux bras piqués, à l’esprit déstructuré par ce que ses parents puis la société lui ont fait subir.

Car dans le nouveau monde du chacun pour soi égoïste, la morale a volé en éclats. Seuls comptent les désirs et la réalisation des fantasmes. Toutes les barrières tombent, entre âges et entre espèces, des hybrides d’humains et d’animaux se vendant en bordels exotiques pour le plaisir et la douleur des pervertis par l’absence de tout cadre social, des enfants étant enlevés ou vendus pour viols, torture ou prélèvement de sang où se baigner en jouvence. Les vices humains alliés à la puissance de l’informatique et du pouvoir de l’argent vont très loin. Il s’agit moins d’un « complot » que d’une dérive systémique, le transhumanisme transgressant tout sens via le dérèglement raisonné de tous les sens. Ce qui est vérité n’est pas dans le fait mais dans ce que l’on croit ou ce que l’on désire. La vérité appartient à ceux qui ont le pouvoir, les moyens, l’audace. Tout le reste n’est que vie appauvrie de looser, « des humains transformés en automates » p.210, conditionnés au travail, aux transports, à la consommation – à la reproduction en masse de la masse – « la conspiration des endormis », disait Soledad à 15 ans.

De l’Initiation à l’Hadès via la Canopée Soledad, l’abandonné solitaire, va trouver en trois parties le sens de sa vie et une identité dans la résistance. Le sexe conduit à l’art qui conduit au décryptage des codes – c’est aussi simple que cela. Au fond, s’il n’y avait pas la mort, y aurait-il la vie ? Si nous ne devions pas mourir un jour, vivre aurait-il un quelconque prix ? Dès lors, remplacer l’homme par l’être cybernétique a-t-il un sens ? « Dans l’amour (…) se réalise l’union du charnel, du mental et de l’affectif. Nous faisant vivre des moments exquis, exceptionnels. Baignant dans l’harmonie du charnel et de l’invisible, nous éprouvons alors très fortement le sentiment d’exister » p.163. Soledad se veut le créateur d’un art sous forme de code qui fera se rejoindre l’âme et le corps. Il ne peut que réprouver ceux qui créent un code pour les séparer en niant le corps !

Un roman étrange et jouissif, très prenant, qui évoque Philip K. Dick avec sa puissance d’anticipation par l’imaginaire. Puritains et conformes s’abstenir.

Frederika Abbate, Les anges de l’histoire, 2020, Nouvelles éditions Place, 308 pages, €23.00

Site officiel de l’autrice

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Emmanuel de Landtsheer, Le petit roi

Le petit roi c’est moi, dit le narrateur qui semble un double de l’auteur. Il conte son enfance en à peine un chapitre, son adolescence sans marquer l’évolution de la pré à la post en passant par la prime. C’est que ce roman est moins autobiographique que réflexion personnelle sur le rapport à soi et aux autres.

Solitaire car fils unique, le petit Jami (diminutif francisé de l’anglais James – Jacques) a décidé à 5 ans de ne plus parler car les adultes, à commencer par ses deux parents, lui paraissent égoïstes et sadiques : ils ne s’intéressent pas aux autres et lui apprendre à nager se résume à lui tenir la tête sous l’eau ! Lorsqu’on est tout amour, il est cruel de découvrir que c’est trop rarement réciproque. Le petit garçon se met en retrait et devient alors observateur : de ces autres en drôles d’animaux avec quelques gentils, comme Rose sa copine pour qui le silence est d’or ; de lui-même en petit être confronté à l’humanité hostile ou indifférente.

Cette construction de soi est longue et ardue, passant par deux fois en hôpital psychiatrique – du fait des autres – pour s’être roulé tout nu de nuit sur la pelouse dans l’exubérance irrationnelle de la puberté, puis pour avoir oublié de respirer au grand dam de sa mère. Les parents, quelle énigme ! Sorti d’eux, Jami ne leur ressemble en rien. Il en souffre et se réfugie dans l’imaginaire puis dans la création. Il commence par la peinture puisqu’il n’a pas les mots, puis la sculpture pour acquérir la troisième dimension.

Mais cette recherche obstinée de la pureté est une illusion… Nul être humain ne peut vivre seul, isolé, hostile. Lorsqu’il va chercher à communiquer, ce sera par le sifflement sur le modèle des oiseaux, puis par le regard, jusqu’à accéder enfin aux mots qui civilisent, disent la mémoire et prouvent l’amour. Une danseuse en fin de vie lui ouvre sa mémoire tandis qu’une fille trop grande à l’hôpital lui ouvre son cerveau tout entier.

Je regrette que l’auteur ait cette manie de revenir à la ligne à chaque phrase comme s’il énonçait une suite de sentences définitives. Un roman n’est pas une bible que l’on écrit en versets ; plus de fluidité s’impose pour éviter l’excès de gravité du propos et l’agacement du lecteur. Reste que Le petit roi est un premier roman original et personnel qui sort du nombrilisme pour accéder à une quête universelle.

Emmanuel de Landtsheer, Le petit roi, 2020, éditions St Honoré, 159 pages, €16.90

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La poésie masquée

Le marché de la poésie, prévu du 21 au 25 octobre place Saint-Sulpice dans le 6ème arrondissement de Paris n’aura probablement pas lieu – même si le site n’en dit absolument rien « au 3 octobre ». En tout cas pas en présence réelle : peut-on candidement croire que « l’alerte maximale » en région « rouge écarlate » va être levée dans les quinze jours ? Déjà déporté à l’automne alors qu’il devait avoir lieu à l’orée de l’été, il se retrouve une fois de plus contaminé par le coronavirus. « Il nous a paru absolument vital de maintenir une édition du Marché en 2020 pour offrir aux participants la possibilité de défendre leur travail dans une année particulièrement difficile pour eux », dit le site. Certes ! Mais fait-on ce qu’on veut ? Il faut être un Trump pour croire que sa seule parole fait advenir la vérité. C’est tromper de feindre croire que c’est aussi simple.

Il y a d’ailleurs quelque incongruité à associer « marché » et « poésie ». Le cri de l’âme doit-il se vendre ? Le marché concerne plus les éditeurs et les revues que les créateurs, il devrait plutôt s’intituler « marché des publications de poésie ». Les fabricants de livres ou d’audio doivent vendre parce qu’ils ont des coûts ; ceux qui écrivent sont inspirés, l’argent ne leur vient (s’il vient) que par surcroît. Quant à la « chaîne culturelle » qui va des enseignants artistiques aux ateliers d’écriture et des libraires aux médiathèques, elle subit l’impact de la pandémie comme les agences de voyage et les hôtels-restaurants. La poésie n’est que leur terrain de culture.

Les poètes, eux, continuent, même s’ils déclament masqués. Ils portent un regard différent sur les choses, empreint d’émotion plus que de raison, d’intuition plus que de logique. Ecrire en poète, c’est se laisser être au monde, tel qu’il est, avec un esprit d’enfant. Le choc des mots qui en dit plus fait chanter l’imaginaire en jouant sur la sensibilité, actionnant le piano de tous les sens. La poésie est avant tout un émerveillement.

Elle n’a pas besoin de « marché » pour exister, seulement pour se vendre. Mais très peu de personnes parviennent à vivre de leurs écrits, que ce soit par le roman, l’essai, le théâtre ou la poésie. Il faut distinguer les poètes des versificateurs, les écrivains des écrivants. Aligner des mots, même en phrases déstructurées, ne fait pas un poème ; il faut encore avoir l’inspiration, faite de sentiments et de musique, de culture et de regard.

C’est une poétesse américaine, Louise Glück, qui a reçu le 8 octobre dernier le prix Nobel de littérature 2020. Quasi inconnue en France, faute de « marché », sa traduction sera difficile, comme toutes les poésies car la musique de la langue et le jeu des mots passe mal à la transposition en une autre langue. On peut lire d’elle (en anglais) Wild Iris et Averno.

J’aime particulièrement ce poème, intitulé Happiness – tout simplement bonheur :

A man and a woman lie on a white bed.
It is morning. I think
Soon they will waken.
On the bedside table is a vase
of lilies; sunlight
pools in their throats.
I watch him turn to her
as though to speak her name
but silently, deep in her mouth–
At the window ledge,
once, twice,
a bird calls.
And then she stirs; her body
fills with his breath.

I open my eyes; you are watching me.
Almost over this room
the sun is gliding.
Look at your face, you say,
holding your own close to me
to make a mirror.
How calm you are. And the burning wheel
passes gently over us.

Le 38ème marché sera virtuel ou ne sera pas – je vous invite à consulter le site les jours qui précèdent le 21 octobre, prévu pour son inauguration. « L’état d’alerte maximale » va très probablement le masquer.

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Site du 38ème Marché de la poésie

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Bruno Salazard, L’éternité et deux mains

L’auteur nourrit sa production littéraire d’une vie hachée, abonnée aux femmes dépressives sur le modèle de sa mère et d’enfants rêvés merveilleux mais insondables. Voici encore une histoire de bébé, le toujours Alexandre (prénom fétiche d’un autre roman), né sans les mains. Chirurgien spécialisé dans la main de l’enfant, l’auteur est à son affaire. Mais il conte surtout l’histoire de ces appendices qui fondent l’humain plutôt qu’il n’écrit un véritable roman.

Alexandre est re-né plus de trois-cents fois et, à chaque vie, use de ses mains selon le projet humain : dessiner, écrire, modeler, guider, caresser – et tuer. L’interaction de la main et du cerveau permet de se constituer en être humain différent de l’animal et naître sans mains est un handicap moteur. Ce pourquoi le « trans » (mot à la mode) humanisme peut permettre de relier les prothèses myoélectriques au cerveau en substitut de mains. Oh, nous ne sommes pas aujourd’hui mais pas loin : en 2023 seulement, et à New York évidemment.

Pour le reste, nous voici dans la grotte de Maltraviesco, puis dans le Sahara encore vert avant l’Egypte d’Imhotep. « Alexandre » (dont le nom a dû changer durant les millénaires mais dont on ne nous dit rien) vit de multiples existences avant de trouver peut-être la bonne. Dans sa vie juste avant l’actuelle, il se tue pour avoir fauté des mains en pilotant un drone qui a certes abattu un terroriste islamiste mais aussi deux femmes en dégât collatéral.

Vous avez des parents qui veulent bien faire mais ne savent pas trop comment, un pédiatre africain qui adore palabrer et remonter aux ancêtres, un chirurgien de la main pointu, une start-up qui offre sa technologie pour faire sa pub. Tant de fées sur le berceau qu’Alexandre s’en sortira, cette fois.

Nourri de la vie compliquée et souvent abîmée de son auteur, ce livre se veut une réflexion sur le temps très long de ce qui nous fait homme : la dialectique du manuel et du rationnel, de la main et du cerveau. Une aventure.

Bruno Salazard, L’éternité et deux mains, 2020, Librinova, 199 pages, €12.90 e-book Kindle €3.99

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Un précédent roman de l’auteur a été chroniqué sur ce blog

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Philippe Olagnier, Les bras d’Odin

Philippe Olagnier est diplômé de l’Institut français de gestion en management stratégique et marketing ; il se veut désormais auteur prolifique qui touche à tout. Il se lance dans un roman historique sur un sujet qui semble lui tenir à cœur : les Vikings. Et il déclare en quatrième de couverture s’appuyer « sur une importante documentation historique ». Ceux qui me lisent savent que j’ai approfondi la question, non seulement en tant qu’archéologue mais aussi comme voyageur et lecteur. Je suis donc dubitatif sur la qualité de « la documentation » consultée autant que sur la capacité de l’auteur à en retenir les faits établis.

Quelques exemples : dès la page 14 les Vikings auraient à combattre « les Inuits » or, au nord de la Norvège comme de la Suède il n’y a guère que les Sami ; pour trouver des Inuits, il faut traverser l’océan et aborder aux rives glacées du Groenland. Page 22 apparaît le fameux « drakkar » qui serait « le » bateau viking par excellence mais, outre que ce peuple savait construire plusieurs types de bateaux adaptés au commerce, à la guerre ou aux explorations, le mot « drakkar » ne date que du XIXe siècle, quand les faux savants l’ont inventé parce qu’ils se figuraient qu’il y avait toujours « un dragon » à la proue ; le terme norrois était knorr, le terme normand esnèque pour snekkar. Page 51 on apprend que les Francs étaient « catholiques » alors qu’ils n’étaient que chrétiens jusqu’au schisme de Luther au XVIe siècle. Page 56 un prêtre est appelé un « ecclésiaste » qui est le nom d’un livre et pas d’un métier ; l’auteur confond avec ecclésiastique. Page 88 l’auteur justifie les Vikings de « ne pas utiliser le levain » pour le pain afin de le réserver à la bière – mais le levain n’est pas une céréale, il pousse tout seul sur toute farine mêlée d’eau qui se charge de levures. Page 89 encore, le second fils du chef viking est prénommé Isak, ce qui n’est guère norrois et en tout cas furieusement chrétien (Isaac) ! Pas mal pour un tradi qui veut en rester aux dieux nordiques.

Quant à l’aventure, vous ne la trouverez pas. Il y a bien une scène de bataille, mais elle est expédiée en une page et porte plus sur la stratégie d’entrée dans le fort que dans l’action même des protagonistes. Car ce roman est à thèse – ce qui est le pire pour un roman. L’auteur veut démontrer qu’il vaut mieux s’adapter dans l’histoire que se crisper sur ses coutumes et traditions. « Les peuples se lassent toujours de la guerre quand elle ne porte pas en elle l’espérance d’une issue vers des jours meilleurs. (…) Pas d’unité politique sans unité religieuse. Pas de paix solide garantie avec les autres territoires, sinon en embrassant la même religion qu’eux » p.61. Les Vikings l’y aident, aventuriers conquérants et commerçants hors pair mais, si l’on applique cette maxime à aujourd’hui, faudrait-il donc se convertir à l’islam pour avoir la paix avec les terroristes, comme hier il aurait mieux valu se convertir au communisme pour commercer avec Staline ? C’est un peu court à mon avis, et la conversion viking a d’autres causes que le seul intérêt économique bien compris. L’écartèlement binaire entre les deux fils du jarl Asgeir, Erling le commerçant stratège et Isak le guerrier tradi, est bien sommaire et se termine sans duel par le suicide de l’un d’eux. Drôle de façon de justifier l’Histoire et « le progrès » – comme si celui-ci était inéluctable et procédait d’une sorte de dessein intelligent à la Hegel. Drôle de morale pratique aussi : « corrompre et assimiler, plutôt que de combattre » p.62. C’est la stratégie utilisée par tous les empires, pour notre époque de l’américain au chinois en passant par le soviétique.

Reste le style, et là les bras m’en tombent ! Ce roman est écrit en jargon management années 80 de la plus belle langue de bois. Ce ne sont que « principes hautement novateurs », « garantie de son soutien », « qui mesurait son impact », « conjoncture (qui) dictait une nouvelle campagne », « un impact fort », « un soutien financier », « je recadre les valeurs » (p.32), « des projets structurants » (p.88), « travailler à la cohésion », « une écoute totale », « un recadrage », « plan de développement », « progrès social », « la tradition narrative », « le fédérateur structurant », les « projets collectifs novateurs »… Sans parler des tics de notre époque tels que : « les plus démunis », « protection des aléas climatiques », « la faim alimentaire », « échanger » mis pour discuter. Ou encore les idées reçues en mot-valise répétés à satiété : « mère nature », « religion du désert », « moines gras ».

En bref, je m’attendais à un roman historique sur l’époque viking et je suis très déçu de cet essai à thèse, écrit maladroitement dans une langue de marketing, mal documenté et sans réflexion sur ce que signifie « progrès ».

Si vous aimez le roman historique, lisez plutôt La route des cygnes de René Hardy sur l’épopée viking.

Philippe Olagnier, Les bras d’Odin, 2020, éditions de l’Onde, 132 pages, €14.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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