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Jacques Lacarrière, Chemin faisant

En relisant ce livre, dans sa réédition augmentée, mon plaisir est aussi grand qu’à la première Si ce voyage à pied à travers les campagnes françaises m’a autant marqué, c’est qu’il s’est trouvé être le bon livre à la bonne époque : la fin des années 70.

La postface actuelle, et les extraits de nombreux courriers que la première édition a suscités, en témoigne. Presque dix ans après 1968, la société assurait sa mutation progressive vers le retour à soi. Cela a conduit à l’individualisme, voire à l’égoïsme, arriviste ou solitaire ; mais cela a conduit aussi à la revalorisation du présent et de la tradition, du paysage et des coutumes. Désormais, les Français ont réappris à marcher ; le camping à la ferme et le gîte rural se sont développés ; les sentiers de grande randonnée ont explosé, de même que les activités « douces » proches de la nature : VTT, escalade, parapente, planche à voile, surf et camping.

Lacarrière est arrivé avec son périple et son livre a salué cette aube confuse. Ce qu’il écrivait était attendu et il a été reçu tout de suite : il exprimait un désir de l’époque.

Mais l’auteur a ses qualités qui le font durer, hors des modes. Il a de la culture et de la réflexion ; il sait que la bonne littérature n’est pas le reportage mais que la description n’est que prétexte, que ce n’est pas l’itinéraire qui fait le livre mais l’observation et la mémoire. Chemin faisant est dense, il évoque, rapproche, fait penser. L’auteur sait observer parce qu’il est ouvert au monde et qu’il aime souvent ce qu’il voit. Il le voit au présent, ici et maintenant, il s’y investit ; et si sa mémoire évoque une tradition, une connaissance du passé, c’est bien qu’elle actualise l’histoire, qu’elle la rend présente, vivante.

L’auteur sort de son nombril, de son ghetto intellectuel de petites références pour atteindre à l’humain et à l’universel par sa propre culture. Ce sont là de grands mots, mais comment dire autrement lorsqu’il évoque l’amour à propos des limaces, la religion sous la toile de l’épeire, l’agressivité bornée des chiens si proches de celles de certains paysans, les songes des mages et tant d’autres thèmes encore ?

Grâce à Jacques Lacarrière, j’ai suivi mon premier chemin autour de mon village, en deux jours il y a longtemps, lorsque j’avais 17 ans, pour tester et observer comme lui. C’était le premier d’une longue liste, dans la nature et dans les villes, en France et dans le monde. Mais c’était bien ce livre qui m’en avait donné le goût.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant suivi de La mémoire des routes, 1977, La Table ronde collection Petite vermillon 2017, 352 pages, €8.70 e-book Kindle €8.99

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Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

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La diagonale d’un fou né en 1972 qui entreprend de marcher sur les chemins oubliés de la France profonde après être tombé d’un toit sur huit mètres parce qu’il était « pris de boisson » (p.15). De quoi se reconstruire corps et âme à 44 ans, malgré une demi-heure épileptique du côté d’Aurillac (p.96), où un ami providentiel l’a fait hospitaliser.

On oublie trop vite que ce romancier baroudeur, géopoliticien élevé dans le très sélect collège catholique de Passy-Buzenval (comme Mehdi, le fameux Sébastien, en son temps), est aussi géographe. Il a traversé l’Islande en vélo, puis fait le tour du monde en bicyclette, franchi l’Himalaya à pied puis les steppes de l’Asie centrale, refait l’évasion du goulag de Iakoutsk en Chine via le Tibet, puis la retraite de Russie de Moscou aux Invalides en side-car Oural – avant de vivre six mois en ermite au bord du lac Baïkal en Sibérie. Mais en 2014, une chute de stégophile chez Jean-Christophe Rufin à Chamonix le casse de partout, crâne, vertèbres, côtes. Fin de la partie ?

C’est sans compter avec l’esprit voyageur, le démon du Wanderer qui a poussé les jeunes Wandervögel puis les scouts jadis, les hippies hier et les randonneurs et trekkeurs aujourd’hui. Tous ne sont pas dans l’extrême, Sylvain Tesson n’en a plus les moyens pour l’instant. C’est pourquoi, sorti de l’hôpital d’Annecy, il s’est promis d’entreprendre le chemin du proche, du Mercantour en Provence à la Hague en Cotentin. Une diagonale de foi au travers de la France « hyper-rurale » des bobos fonctionnaires des ministères, eux qui se désespèrent à Paris que « les territoires » n’aient pas tous également le wifi, le haut-débit et le « réseau » des services publics (routes, supermarchés, office du tourisme, maisons rénovées par des Anglais ou par des retraités).

Sylvain Tesson décrit, apprécie, analyse, médite sur la campagne, sur les chemins cachés parfois détruits, dans ce no man’s land qui subsiste encore (mais pour combien de temps) malgré l’obstiné jacobinisme niveleur de la technocratie. Ces chemins noirs sont pour lui les chemins de la liberté ; ils passent là où personne ne va plus, seulement les vagabonds, les bergers, les chasseurs et les anciens paysans. « Comme la planète était promue théâtre de la circulation générale des êtres et des marchandises, par contrecoup les vallées s’étaient vues affliger de leurs grand-routes, les montagnes de leurs tunnels. L’« aménagement du territoire » organisait le mouvement. Même le bleu du ciel était strié du panache des long-courriers. Le paysage était devenu le décor du passage. La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île » p.81.

Marcher dans la nature, mais en bon citoyen. D’une critique froide, redoutable à la bêtise, l’auteur met le doigt sur les contradictions, l’hypocrisie, le voile des grands mots pour bonne conscience. « En ville, les admirateurs de Robespierre appelaient à une extension radicale de la laïcité. Certains avaient milité pour la disparition des crèches de Noël dans les espaces publics. Ces esprits forts me fascinaient. Savaient-ils que les croix coiffaient des centaines de sommets de France, que les calvaires cloutaient des milliers de carrefours ? (…) Par chance, les adorateurs de la Raison étaient trop occupés à lire Ravachol pour monter sur les montagnes avec un pied-de-biche » p.93.

Contre l’époque, et son conformisme accentué par la technologie, il nous faut tous inventer nos chemins noirs : « Des fuites, des replis, des pas de côté, de longues absences lardées de silence et nourries de visions. Une stratégie de la rétractation » p.140.

La poésie du style ne tient pas seulement à la nature, ni au mouvement, mais aussi au rythme de la prose. Comme souvent, chez les auteurs français nourris de lectures classiques, la phrase se déroule en alexandrin, pour enchanter, pour ponctuer. C’est une houle propre à la langue, lancée par les écrivains de la Pléiade et familière aux lettrés. « Ma mère était morte comme elle avait vécu », dit-il dès la première page de l’avant-propos : 12 pieds dans cette phrase, avec un hémistiche. Inutile de célébrer les grands thèmes, le quotidien va très bien : « Pourquoi le TGV menait-il cette allure ? » p.19 est lui aussi un alexandrin. « Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri » p.64 ; « J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux » p.113 – toujours des alexandrins. Les phrases ne sont pas toutes sur cette mesure, mais elle balance le récit, fait pour être parlé dans les yeux.

Autant l’oral ne peut faire un bon écrit, autant la belle écriture peut rehausser la parole – ainsi est faite la langue française et l’auteur nous la fait goûter. Une leçon de vie dans une leçon de prose. Rares sont les écrivains français de cette qualité aujourd’hui.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, 2016, Gallimard, 145 pages, €15.00

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Viviane Daguet-Lievens, Tour de l’Ardèche avec mon âne et ma mule

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Robert-Louis Stevenson (l’immortel auteur de L’île au trésor) l’avait fait dans les Cévennes avec un âne. La mamie écolo, flanquée de ses animaux qu’elle appelle ses « enfants », a mis trois semaines pour faire le tour de l’Ardèche à 70 ans, en novembre 2011. Elle récrimine contre les supermarchés, les médias négatifs, les quads, les chasseurs, les communes subventionnées par l’Europe pour entretenir et baliser les chemins de pèlerinage – et qui le font mal. Mais elle adore la nature, les levers de soleil, les matinales concertantes des oiseaux, les bolets et les cèpes trouvés au détour du chemin, les panoramas « à 360° » comme elle le répète maintes fois.

« Que du bonheur ! », « merci la vie », « que la montagne est belle »… Ces remarques positives un peu standard ne cessent d’agrémenter le récit concret et imagé de ce périple aventureux. Se nourrir bio, principalement de quinoa, thé vert au miel et châtaignes, est-ce bien raisonnable pour un périple fatiguant ? Si la vie sédentaire exige de manger moins de viande et plus de fruits, légumes et céréales, les vieux coups de fatigue disséminés au fil des pages ne sont-ils pas le contrexemple de cette écologie native des Indiens des plaines américaines ? Eux qui sont encensés par Viviane pour leur sens de la Terre-mère (Pachamama), ne se gobergent-ils pas de viande rouge dès qu’ils le peuvent pour résister à la fatigue, à la pluie et au froid ? En itinérance comme ailleurs, l’intégrisme est mortifère. Les cultures qui ont crevé, dans l’histoire, sont toujours celles qui ont préféré leurs préjugés à l’adaptation au changement de leur environnement

Mamie écolo ne dédaigne cependant point le téléphone mobile, la veste polaire synthétique, le camping-gaz et les gîtes ruraux tout aménagés avec douche bien chaude. Quelle drôle d’idée aussi, de partir pour trois semaines harnachée comme pour l’Himalaya ? Est-il besoin de tous ces bagages lorsqu’on veut voyager léger « sur le chemin de vie » ?

C’est que les bêtes parlent, vous savez, et que le bonnet d’âne est une mémoire annexe, un sac à dos sur pattes, un compagnon facétieux et sûr de son orientation. Nul n’est jamais seul avec son âne et sa mule, amoureux l’un de l’autre, préoccupation de chaque matin et de chaque soir. D’où le barda : les bêtes en prennent autant que l’humain, les petites crèmes cicatrisantes, les licols, les outils de réglage, les couvertures, la nourriture en-cas.

Il est bien sympathique, ce périple, et attachante, cette façon d’écrire au fil des émotions, tour à tour lyrique et déprimée, un beau soleil et des arbres sains succédant à une grosse faiblesse dans un brouillard à neige. On a le temps, à 70 ans, le temps de vivre au rythme naturel, le temps d’observer et d’aimer. Les enfants le savent d’instinct, ceux de rencontre qui viennent tous caresser les bêtes – moins bêtes qu’on veut le faire croire.

Curieux cependant comme est écrit Huguenots page 144, ou Gore-tex page 155 et 184… « Il fait froid, la rosée a recouvert toute la végétation, j’enfile mon cortex, un bonnet » p.155. De quoi rendre plus avisé pour suivre le chemin ? Il est vrai qu’Alexandra David-Neel, autre dame vénérable et voyageuse, avait appris à se protéger du froid uniquement par l’esprit : il suffit de vouloir. Mais enfin : d’autres fautes subsistent, la relecture n’a pas été vigilante.

Viviane habite l’Ardèche, dans le village médiéval de Burzet où – on l’apprend incidemment – se tient un festival de BD sympathique ! Je ne sais si elle a routé après 68, mais elle a accompli en 2008 un chemin de saint Jacques de Burzet à Compostelle, avec son âne Balthazar, en trois mois. « Mamie Rambo », l’appelait un compagnon de rencontre. Car les rencontres sont aussi l’autre voie du chemin. Le randonneur ne se contente jamais de marcher, il avance aussi dans sa tête – et c’est peut-être le meilleur du message que laisse Viviane Daguet-Lievens en ce livre généreux qui donne envie de la suivre.

Viviane Daguet-Lievens, Tour de l’Ardèche avec mon âne et ma mule, 2013, éditions Baudelaire, 202 pages, €16.15

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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