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Philippe Pons, D’Edo à Tokyo

Pour réagir contre les stéréotypes, notamment celui qui associe Japonais et samouraï véhiculé par Ruth Benedict, l’auteur veut cerner la part de mémoire qui façonne la modernité japonaise.

L’ère Meiji a figé la mémoire sociale en tradition officielle pour forger une conscience nationale. Ce monument à la gloire de la classe samouraï, au moment où elle disparaissait, servait l’expansion du capitalisme. Le sens du sacrifice, purifié et laïcisé, devenait une éthique du travail rigoureux ; les sentiments d’allégeance se transformaient en règles de conformisme social et en dynamique de groupe adaptée à l’industrialisation. Or, « les racines intellectuelles et culturelles du Japon moderne se trouvent en réalité dans les XVIIe et XVIIIe siècles, époque où règnent les shoguns Tokugawa. C’est au cours de cette période, avant l’impact occidental direct, que le Japon est progressivement entré dans les temps modernes : ce fut en quelque sorte la période d’incubation de la modernité japonaise » p.17.

Le formalisme de la sociabilité permet aux Japonais d’adopter des comportements qui leurs sont étrangers sans provoquer de résistance. D’où le caractère cosmopolite très moderne de la mentalité japonaise. « Nous entendons par cosmopolite non pas l’expression d’une utopique société fraternelle composée de citoyens du monde, mais une mobilité culturelle, une expérience d’affranchissement et de transgression des identités dans un métissage de leurs signes (…) Il n’y a pas pour autant chez les Japonais de renoncement ou de dénégation de leur appartenance culturelle : il s’agit simplement d’un enrichissement du système symbolique. Ce jeu confère à la modernité japonaise une fluidité, une mobilité et, par conséquent, une capacité d’innovation qui font défaut à l’Occident » p.18.

La culture populaire fut l’expression d’une volonté d’indépendance culturelle par rapport à l’aristocratie. Le monde des marchands et des artisans a créé le kabuki et les quartiers de plaisir où naquirent les arts et les modes. Cette culture n’a jamais été entravée par des interdits religieux mais véhicule un pragmatisme où les interdits ne furent jamais d’essence morale mais pour raison d’ordre public. A l’époque Tokugawa, la culture populaire se nourrit d’incessants va et vient entre la ville et la campagne, et les villes vont chercher à s’intégrer au paysage, à intégrer des éléments du paysage : à Edo, certaines rues ont pour perspective le mont Fuji. La ville se voudra une médiation entre l’homme et la nature. Elle se voudra aussi éphémère, changeante, évolutive. Pas de mystique de la ruine, pas de monuments pour l’avenir.

Les calamités naturelles (séismes, incendies, raz de marée, ouragans) ont rendu les Japonais réceptifs au bouddhisme et à sa conception de l’impermanence. L’histoire apparaît comme un mouvement des choses sur lesquelles l’être humain n’a pas de prise. Dans les villes, le temps est esquivé. Dans la société, on privilégie le groupe, pas l’individu, l’empereur n’étant qu’un symbole social. Dans l’existence quotidienne, cela conduit à l’hédonisme, au goût du présent, à la jouissance du moment. La littérature est de mœurs, le théâtre est une catharsis de la vie courante – un instant suspendue -, l’art est au quotidien dans les objets de tous les jours, l’éthique, comme l’art, sont formalistes (kabuki, art du thé, étiquette, rituels, cérémonies). D’où l’importance insigne du symbole, qui en vient à remplacer le réel : « La liaison qu’établissent les Japonais entre l’aspect visuel de la chose et la substance de celle-ci engendre un phénomène d’adhésion symbolique particulièrement poussé. Ainsi, celui qui entend pratiquer un sport commencer-t-il par être suréquipé » p.148. La maîtrise de la forme ouvre la voie à l’acquisition de la substance, telle est la notion de kata en karaté-dô.

« Kata se traduit par forme, moule, type. Le mot désigne la forme codifiée d’une pratique et, d’une manière plus générale, d’un comportement. Un kata peut s’apparenter jusqu’à un certain point à ce qu’Elias Caneti définit comme la figure : un « aboutissement de la métamorphose ». L’acquisition d’un kata n’est pas une pure opération d’imitation, c’est-à-dire la reproduction d’un mouvement, d’un geste, sans que celui qui l’exécute soit pour autant transformé par cette opération » p.149. Très important dans la voie du karaté, le kata a une portée universelle dans la transmission du savoir au Japon. « Ce qui prédomine dans le kata, c’est l’acte, sa transmission s’opérant avant tout non-verbale. L’acquisition d’un kata relève d’une tentative de réalisation de la voie (dô). Celui qui enseigne le kata est un relai, non le détenteur du savoir. Il s’agit au demeurant de tendre vers une perfection technique en intériorisant un savoir accumulé. Le kata est bien, en cela, l’expression d ‘une sensibilité collective » p.150.

Il est attendu de tout individu qu’il adopte le comportement correspondant à son statut, qu’il assume un rôle. D’où le narcissisme du rôle, dont le suicide peut être l’acte final lorsqu’on faillit. « On pourrait à l’extrême et par analogie, voir dans cette objectivation imaginaire que réalise le kata une sorte d’événement comparable à ce que Jacques Lacan définit comme le stade du miroir chez l’enfant : une identification, c’est-à-dire la transformation produite chez le sujet lorsqu’il assume une image ». Cela peut aboutir à un affaiblissement de l’ego, au respect des formes pour elles-mêmes et non pour leurs vertus spirituelles. C’est l’envers de la médaille : le mimétisme, le somnambulisme social compensé par la prise en charge de l’individu par le groupe ou la société.

Mais parce qu’elle est formalisée et normée à outrance, la société japonaise laisse aussi des espaces vierges, non balisés. Car dans la conception immanentiste qui prévaut au Japon, aucun œil de Caïn n’y poursuit quiconque. Dans ces espaces se déploie alors l’esprit du plaisir : frondeur, sceptique, cynique et réaliste, le comique bon vivant, la joie de l’instant.

Philippe Pons, D’Edo à Tokyo – mémoires et modernités, 1988, Gallimard bibliothèque des sciences humaines, 464 pages, €32.00

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Ivan Morris, La noblesse de l’échec

Au Japon, le héros qui échoue est vénéré. Pour les fils de l’empire du soleil levant, l’homme à qui sa pureté de cœur interdit les ruses et les compromis, si souvent nécessaires à toute réussite en société, est par essence voué aux causes désespérées et il connaîtra, inéluctablement, l’échec. L’auteur raconte la vie tragique de neuf personnages réels. Ils se sont dressés sans espoir contre des forces supérieures et ont par succomber malgré tout leur esprit, toute leur volonté et tout leur courage.

Cela peut paraître excessif à nos yeux d’Occidentaux pour qui la ruse et « l’esprit » sont nécessaires aux héros, depuis Ulysse jusqu’aux modernes SAS et autres chevaliers du ciel. Mais il faut considérer la société japonaise : elle est si conformiste qu’elle exige de chacun de s’incliner sans discussion devant l’autorité et la tradition. Dès lors les hommes téméraires, provocants, faisant fi des conventions et du bon sens, fascinent – à la condition qu’ils soient foncièrement honnêtes. La majorité pusillanime trouve compensation à célébrer ces individus qui osent, menant un combat solitaire et sans espoir. Cet échec inscrit au bout du chemin leur donne un caractère pathétique ; ils symbolisent la vanité de l’activité humaine, spécialement celle du Japonais asocial.

Fort heureusement, les héros dans ce pays sont aussi des poètes. Le héros tragique japonais a une vie d’un niveau émotionnel supérieur à la plupart des hommes. Il révèle ses sentiments les plus profonds en vers, avant que la mort elle-même ne vienne condenser le sens de son existence aux yeux de tous. La qualité essentielle du héros est le MAKOTO : la pureté d’intentions, le refus d’objectifs égoïstes et matériels, une délicatesse morale des plus exigeantes. Il a la force spirituelle de n’accorder aucune valeur à ce monde qu’il juge corrompu. Pourquoi transiger, s’adapter à ce monde, négocier avec les brigands ? Le héros réagit spontanément, instinctivement, contre tout ce qui froisse sa morale naïve mais d’une pureté absolue. Il connaîtra donc l’échec, comme tous ceux qui ne peuvent franchir les nombreux obstacles semés par une société sans indulgence. Quoi qu’il en soit, comme tout humain, il sera aussi vaincu par la vieillesse, la maladie et la mort.

Le tempérament japonais est pessimiste. Est-ce dû à la fréquence des tremblements de terre, des tsunamis, des cyclones dans ce pays ? Le bouddhisme qui proclame la vanité des choses a trouvé là une terre d’élection. Pour le Japonais, la vie humaine est aussi fugace que les saisons. L’impuissance et les échecs sont donc inscrits dans tout ce qu’entreprennent les hommes. La beauté est alors ce qui est éphémère : les fleurs, la jeunesse, les reflets à la surface d’un lac, les actes des héros vaincus. Bien que la mort doive saisir un jour chaque être vivant, le malheur humain paraît plus déchirant lorsque la victime est jeune, pure et de bonne foi.

La quintessence du symbole japonais est ainsi la chute des fleurs fragiles du cerisier au printemps. Et le livre se termine par ce haïku :

Aujourd’hui épanouie,

Ses pétales demain dispersés par le vent,

Telle est la fleur de notre vie :

Comment son parfum serait-il éternel ?

Ivan Morris, La noblesse de l’échec – héros tragiques de l’histoire du Japon, Gallimard 1975, 408 pages, €15.00

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Yasushi Inoué, Le château de Yodo

yasushi inoue le chateau de yodo
Maître du roman historique japonais, l’auteur nous transporte en 1573, période charnière où le morcellement féodal est unifié militairement en quelques années par le Taikô Hideyoshi, puis par le shogun Tokugawa en 1603. Ces nœuds de vassalité compliqués, dans une culture de l’honneur jusqu’à la mort, ont failli tuer le Japon qui n’a connu son essor que sous la dictature d’un général premier ministre ayant la confiance de l’empereur.

Pour conter cette histoire shakespearienne, pleine de bruit et de fureur, Inoué prend les yeux d’une femme, Tchatcha, héritière de la grande famille infortunée des Nobunaga. Fillette, elle fuit le château incendié de son père, tandis que celui-ci se fait seppuku (le hara-kiri des mauvaises traductions 19ème) et que le père de son père est tué. Son frère aîné, 10 ans, sera retrouvé dans un village et décapité par le vainqueur. On ne laisse aucun survivant mâle qui puisse venger la famille, dans ces querelles de préséance où seul le droit du plus fort s’impose. En revanche, les femmes et les filles sont du butin bon à prendre pour engrosser, afin de diluer le sang du vaincu dans celui du vainqueur ou, au moins, celui d’un vassal.

En ces années où l’on devient samouraï à 14 ans, pas de pitié pour les erreurs ; chacun assume son destin, préférant périr dans les flammes du château assiégé ou le sabre à la main dans un combat perdu d’avance. Les plus lâches se rachètent en s’ouvrant le ventre, achevés par un ami proche pour s’éviter de trop longues souffrances. C’est ce qui arrive à la fin au fils de la fillette mariée contre son gré à l’assassin de sa famille et devenue dame Yodo. Il a eu le tort de se révolter, par orgueil de fils du Taikô, alors qu’il n’avait aucune chance de succéder à son père – ni l’âge requis, ni les soutiens. Car l’individualisme apparent du guerrier samouraï (chacun suit seul sa voie du guerrier) s’efface devant le collectif du clan. C’est tout un réseau qui règne ou qui fait allégeance, pas un seigneur en particulier : qui voudrait le croire serait condamné. Hideyori, fils de Hideyoshi, n’est pas un guerrier achevé lorsqu’à 26 ans il croit pouvoir prendre le pouvoir ; il n’aura aucun soutien, même des daimyos les plus proches de son clan, car il ne ferait pas un chef suprême efficace. Ne s’étant jamais battu, il sera forcé de s’éventrer, avec sa mère, dans les ruines fumantes de son château d’Osaka incendié…

Mais cette époque virile, qui cultive la guerre pour tremper les caractères, est d’une vitalité peu commune : elle voit se développer l’art du thé, le théâtre nô, la philosophie zen, la poésie des fleurs de cerisier au printemps et de la lune en automne. Le samouraï est à la fois guerrier et esthète, austère et hédoniste, brutal et délicat ; il ne craint pas la mort mais est capable d’amours platoniques. Bien que ventres à porter les héritiers et supports de l’amour troubadour des poètes combattants, les femmes jouaient par mariage un rôle politique ; elles pouvaient influencer leur puissance de mari, favoriser leur cousin ou leur neveu, nouer les intrigues pour allier les vassaux prometteurs à leur clan familial.

Entre deux incendies, à 7 ans et à 37 ans, Tchatcha va connaître deux amours puis deux maternités et voir la mort de ses deux fils, le premier à 4 ans, le second à 26 ans. Takatsugu, l’aîné de ses cousins, est son premier amour de 7 ans – jamais déclaré : « C’était un garçon mince au joli visage, à la peau très pâle. Avec sa haute taille et son maintien d’adulte, on lui aurait donné bien davantage que ses douze ans » p.24 ; elle le reverra à intervalles réguliers, à 16 ans beau comme une fleur, à 19 ans juste avant une évasion, lui mariera l’une de ses sœurs, à 46 ans serein et osé. Takatsugu, chrétien, n’adopte pas le culte de la mort des samouraïs japonais ; tout ce qui compte pour lui est de survivre dans ces luttes croisées entre clans. Il fuira les châteaux envahis, fera allégeance successivement à tous les puissants – et se retrouvera riche et considéré vers l’âge de 50 ans, principal soutien du shogun resté vainqueur.

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Ujisato avait 23 ans lorsque Tchatcha l’a rencontré ; elle en tombera amoureuse mais sans jamais céder à ses avances, retenue par le sentiment de sa condition qui lui fit renoncer au bonheur pour conserver l’honneur. Ujisato, devenu général par fidélité à son clan, mourra au combat. Tchatcha deviendra la troisième concubine de Hydeyoshi, le vieux guerrier qui unifia le Japon. Mais le dernier enfant de ce Taikô trop vieux ne pourra pas prendre sa succession, malgré les serments de fidélité réitérés des uns et des autres : l’honneur, c’est bien ; les intérêts, c’est mieux. C’est pour être restée rigide que Tchatcha subira avec son fils son destin.

Telle est peut-être la leçon de l’auteur aux Japonais, ses contemporains des années 1960. Il a mis six ans à écrire cette histoire bien connue, ne sachant comment la prendre ni comment la traduire en termes actuels. Dans la lignée de ses autres romans historiques, Yasushi Inoué prend prétexte de l’histoire pour montrer à son propre pays ce qu’il en est de ne pas s’adapter, de conserver à tout prix des valeurs surannées, de déifier l’honneur avec la démesure de l’orgueil.

Un beau roman tragique qui vous fera comprendre de l’intérieur la mentalité japonaise, les deux tempéraments de rigidité et de souplesse que le sabre de samouraï allie à merveille, l’équilibre entre plier et rompre qu’il faut sans cesse préserver. Aujourd’hui et demain – comme hier.

Yasushi Inoué, Le château de Yodo, 1960, Picquier poche 2013, 393 pages, €10.50
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Ihara Saikaku, Cinq amoureuses

saikaku cinq amoureuses
Le Japon féodal du 17ème siècle, fermé sur lui-même, grouillait d’une vie commerçante, voyageuse, artisanale, loin des seigneurs. La culture des petits bourgeois chônins des centres urbains tournait autour de la maison de thé (où l’on buvait force saké), de l’auberge (qui offrait ses servantes aux plaisirs du pérégrin), des mets choisis pour leur snobisme (comme cette « salaison de viande de sirène » p.188) et du bordel (qui réunissait de jeunes lettrés autour de courtisanes cultivées).

Ce sont les portraits de cinq femmes que conte l’auteur dans ces inventions tirées de faits réels ; cinq femmes dans un pays mâle tout entier tourné vers le travail masculin et la vie militaire. Les normes sociales de la féodalité sont ancrées dans le patrimoine, dont l’épouse fait partie au même titre que les féaux et les chevaux. Pour elles, c’est la fidélité ou la mort. « L’honneur » ne saurait composer. Les chônins, pour se hausser du col comme les bourgeois de chez nous, font de la « distinction » (Bourdieu) ce qui les sépare de la vulgarité du peuple où la sexualité est plus nature ; ils imitent les mœurs sociales des nobles. Dans ces cinq contes, sont harponnés par les femmes un fils de marchand, un tonnelier, un éditeur d’almanach, un très jeune noble, un bourgeois prétendant samouraï portant sabre et aimant les éphèbes.

Les sens enivrent très tôt, à treize ans pour l’époque, comme en témoigne les premières phrases du premier conte : « un fils nommé Seijurô qui, de naissance, surpassait en beauté le portrait du ‘beau garçon d’autrefois’ (Narihira), et que son aspect élégant faisait aimer des femmes. Aussi, dès l’automne de sa treizième année, s’était-il engagé dans la voie des voluptés, à tel point que, parmi les quatre-vingt sept filles de joie du port, il n’y en avait aucune qu’il n’eût déjà rencontrée » p.5. Dans le premier conte, le beau Seijurô séduit la fille de son maître et c’est l’oubli de sa boite à courrier par un facteur qui va faire prendre les amants sur le bateau dans lequel ils fuyaient, forcé de retourner au port par la bêtise du porteur de nouvelles.

Mêmes émois très tôt chez les filles ; le troisième conte est enthousiaste. Quatre compères s’installent à boire en terrasse d’une maison de thé pour juger des filles qui passent : une de 33 ans puis une de 21 ans, une de 26 ans et enfin – la plus belle – la dernière. « L’air hautain, accompagnée d’un palanquin, arriva une fille de douze à treize ans. Sa chevelure était légèrement relevée à son extrémité, et liée par une étoffe de soie rouge repliée. Sur le devant de la tête ses cheveux étaient séparés par une raie, à la manière des éphèbes. (…) Elle était belle, tout simplement, sans qu’il fût besoin d’entrer dans plus de détails » p.88.

Cette Ima-Komachi est vite repérée par un éditeur d’almanach, demandée à ses parents, mariée. Mais, trois ans plus tard… appelé par ses affaires dans l’est, le mari confie sa jeune épouse à son principal commis, un garçon très sérieux dans les comptes. Une servante illettrée amoureuse de lui intrigue avec Ima-Komachi sa patronne pour lui écrire une missive, mais le garçon méprise ces avances. Par jeu, les femmes veulent se venger et entreprennent une véritable cour par lettres ; le jeune commis Moemon se laisse aller à la compassion pour cette passion et promet un rendez-vous. Ima-Komachi, 16 ans, se substitue à sa servante pour le confondre et faire honte à son dédain. Mais elle s’endort… et se fait enfourcher durant son sommeil par le bel amant. « Elle comprit qu’elle ne pourrait plus éviter de continuer ses rapports avec Moemon » p.97 – et la tragédie met en branle ses engrenages. Ils s’enfuient pour éviter le déshonneur, mais pas assez loin pour que des commerçants itinérants ne les repèrent. Malgré un songe où un moine bouddhiste les enjoint d’entrer en religion pour expier leur concupiscence, ils persistent dans la voie de la volupté. Rattrapés, ils « furent traînés vers le lieu d’exécution de Awata-guchi, où leur existence s’évanouit comme la rosée sur les herbes » p.117.

saikaku cinq amoureuses gravure

Dans le second, un tonnelier honnête s’amourache d’une jeune fille par l’entremise d’une avorteuse ; ils se marient secrètement lors d’un pèlerinage commun, très amoureux. Mais, lors d’une fête lancée par un marchand de levain, la jalousie naît dans le cœur de l’épouse de celui-ci, ce qui précipite les amants l’un vers l’autre – ils sont surpris par le tonnelier et sa femme aimée se tue pour contrer le déshonneur.

Le quatrième met en scène la fille de quinze ans d’un marchand de légumes et un apprenti samouraï de seize ans, qui s’est fiché une écharde dans le doigt. La fille tombe amoureuse et l’éphèbe est ému, mais il n’a pas encore un droit social aux femmes et couche avec le novice de onze ans. Par une nuit d’orage, mademoiselle O-Shichi ne peut plus tenir et se rend dans la chambre du jeune Kichisaburô. Elle doit passer le barrage d’une servante (fort serviable) et du novice (gamin pour qui coucher est très naturel, mais se laisser acheter par des friandises aussi). « Si c’est lui, avoue le gamin, nous couchons ensemble, les pieds tournés l’un vers l’autre, et la preuve, la voici. Il releva les manches de son vêtement ouaté en coton ; elles étaient pénétrées de l’odeur du bois à encens » – le parfum de l’éphèbe (p.135).

La cinquième amoureuse est plus méritante car elle doit convertir un martial, amoureux des éphèbes, en homme sensible aux femmes. Rien de tel, pour cela, que de se déguiser en jeune garçon pour allumer son désir. Gengobei vit une passion réciproque avec le jeune Hachijurô : « Le jeune garçon était d’une beauté sans égale, qui ne se peut comparer qu’à celle des fleurs à demi écloses des cerisiers simples qui viennent de fleurir, et qui semblent vouloir parler » p.161. Mais il meurt, d’une maladie : on mourait facilement en ce temps-là, au Japon comme en Europe. Désespéré, Gengobei entreprend un pèlerinage pour se retirer du monde mais, en chemin, il rencontre un garçon du même âge que son amant décédé, « quatorze ou quinze ans ». Il en tombe amoureux : « Sa chevelure était nouée négligemment par-derrière (…) Sa chair avait l’opulence de celle d’une femme » p.167. Fils d’un fonctionnaire aisé et amateur d’oiseaux, l’adolescent cherche maladroitement à en capturer à la glu. Gengobei en profite : « il abaissa un côté de son vêtement » (pour mettre ses muscles à nu et séduire l’éphèbe) puis attrape les oiseaux. Invité par le jeune dans son cabinet à livres, « ils en vinrent à s’unir, et s’aimèrent de tout leur cœur en une nuit qui en valait mille autres » p.170.

Gengobei poursuit son pèlerinage mais promet de repasser. Hélas ! le garçon est mort lui aussi de la fièvre, après l’avoir vainement appelé. Gengobei renonce à la vie terrestre et se reclut dans un ermitage en montagne. L’auteur commente sobrement : « Quant à leur amour, les éphèbes sont fleurs qui tombent de la main qui les porte, et disparaissent en même temps ». C’est là que la fille d’un négociant avec les îles Ryûkyû tombe amoureuse de lui. Elle le séduit, déguisée en jeune garçon, mais le couple ne peut subsister pauvrement qu’en jouant les baladins dans les villages. Il faut attendre la mort des parents pour qu’ils héritent des richesses et vivent heureux.

C’est la seule histoire des cinq qui se termine bien.

Le traducteur, dans ses notes et commentaires fort bienvenus, nous apprend que « la prostitution féminine était très répandue. Elle ne comportait moralement aucune déchéance ; c’est à cette profession, reconnue et officiellement réglementée, que s’adressaient librement les hommes, célibataires ou non. Le mariage, en revanche assujettissait sévèrement l’épouse à son mari » p.194. L’union libre, à l’insu de la famille, était jugée délictueuse. Seul moyen d’échapper au châtiment (peine de mort, meurtre par l’époux, suicide), était d’entrer en religion, donc de renoncer au monde.

Les cinq amoureuses montrent combien les femmes au Japon pouvaient être actives dans leur destinée ; ce sont elles qui déclenchent l’enchaînement des faits qui aboutit – presque toujours – à la tragédie. Elles ont des passions libres, tout comme les hommes, mais elles sont socialement plus contraintes. Si les novices des monastères et les pages des samouraïs pouvaient coucher avec beaucoup de naturel dans le lit de leurs aînés, les mâles ayant passé l’âge de l’éphèbe (après 16 ans) ne devaient plus être attachés sensuellement à l’enfance, ni passifs. Ils devaient prendre une épouse pour transmettre leur nom et leur réputation, comme leur héritage matériel – mais pouvaient ajouter concubines et garçons si cela ne nuisait pas à leur renom. Comme le mariage était arrangé entre familles, la passion ne naissait pas forcément entre mariés, et il n’était pas rare qu’elle s’exprime plus fortement auprès des pages qu’auprès de l’épouse, même très jeune et désirable.

Ces histoires très humaines sont contées avec spontanéité et montrent combien était vivant ce Japon fermé sur l’extérieur en ces années 1650-1680.

Ihara Saikaku, Cinq amoureuses, 1686, traduit du japonais et annoté par Georges Bonmarchand 1959, collection Connaissance de l’Orient, Gallimard/UNESCO 1987, 289 pages, €9.15

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Lafcadio Hearn, Le mangeur de rêves

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Curieux Lafcadio au prénom grec choisi par sa mère, portant le nom de son père Hearn, chirurgien irlandais de la marine anglaise. Né en 1850, il fut très tôt abandonné par son père, puis par sa mère, avant d’être élevé au Pays de Galles par une tante jusqu’à 16 ans. Lâché dans la nature, il connaît la misère, émigre aux États-Unis à 21 ans, puis en Martinique avant sa trentaine. Mais c’est au Japon qu’il trouvera des racines et la paix. Il se convertit au bouddhisme, se marie et a des enfants à demi-japonais. C’est en hommage à son pays d’adoption que ce déraciné recueille les contes populaires, encore très vifs à la fin de l’ère Meiji.

Le lecteur occidental peut prendre conscience de l’envers du Japon, cette vitalité populaire masquée ensuite par le militarisme et la discipline. Cela malgré une traduction ancienne (1980) qui fait précéder tout nom du terme « honorable » et saute pudiquement les phrases trop crues sur la sexualité.

Ces histoires ont été publiées dans diverses revues ou recueils, et Francis Lacassin en a opéré un choix thématique en six parties : songes et mensonges, amours et retours, horreurs et malheurs, vertiges et prodiges, enchantements et désagréments, du fini à l’infini. Le shinto qui révère les sources, les arbres et les montagnes, le bouddhisme qui vante l’impermanence des choses et l’illusion des êtres, tout en enseignant le karma et la réincarnation, ne peuvent que prêter leur doctrine au magique et à l’apparent impossible.

Un aveugle fait pleurer les morts, ils continuent d’errer sur cette terre tant qu’ils ne sont pas apaisés par les cérémonies requises, ils reviennent sous forme de fantômes pour tenter les vivants ou se venger. Car les passions violentes, amour, haine ou fierté, survivent à la disparition des corps. Avant même la réincarnation en nouvel enfant dans une autre famille, ils désirent fermer le cercle de l’inaccompli, éviter le remariage de l’aimé ou consommer sa ruine, remettre les comptes en ordre. C’est ainsi que l’on peut épouser deux fois la même femme, ou naître à nouveau sans avoir rien oublié, ou parler par l’intermédiaire d’un vivant qui ne se souviendra de rien, ou encore être condamné à se repaitre des cadavres pour n’avoir pas officié comme attendu dans son existence précédente. A l’inverse, le samouraï vertueux et courageux se verra accorder le don de la force, le gamin qui dessinait des chats sauvera le village d’un monstre dévorant, l’amoureux d’un portrait fera s’incarner son aimée, la fille sauvée de la peste unira deux familles.

Le temps lui-même est illusion, tout change et tout revient éternellement, jamais le même et pourtant jamais vraiment autre. La leçon philosophique de ces contes populaires est très classique : vivre selon la Loi, se mettre dans le courant, agir avec équité dans sa fonction. Les femmes ont du pouvoir, les enfants sont chéris, les hommes sont courageux, et les éphèbes (chigo) sont très beaux et disciplinés.

Ce remarquable recueil de contes qui se lit avec bonheur vous fera connaître le Japon autrement, découvrir la magie dans un jardin de temple, soupçonner l’âme d’un cerisier au printemps; il vous inspirera la crainte salutaire des étangs dormants et des bois épais la nuit, aux approches des villages. Pour saisir la substance de la culture japonaise, intimement mêlée à la nature, il vous faut sentir comme à « l’époque où l’enfance s’épanouit dans l’adolescence », dit Lafcadio Hearn : ce moment de transition où, tous les sens en éveil et l’émotion affleurante, la raison n’analyse qu’en second, poussée par la vitalité qui monte.

Une grande leçon nietzschéenne, bien plus ample et plus concrète que les pauvres chevrotements écolos des intellos rassis qui cherchent aujourd’hui leur boussole.

Lafcadio Hearn, Le mangeur de rêves, 1904, choix, préface et bibliographie de Francis Lacassin, traduction Marc Logé, 10-18 1993, 411 pages, €10.00 occasion

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Emmanuel Steiner, Nouvelles bartlebyennes

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Onze nouvelles épuisantes, illustrant la figure de l’épuisé selon Deleuze, un jargon intello pour dire « exclu ». L’auteur, ayant étudié la philo, cisèle de courts textes sans majuscules aux paragraphes numérotés pour dire le retrait de l’existence, la pulsion de suicide, le méphitisme du métro, le renoncement au sexe, la castration du pénis, l’effacement de l’auteur – en bref la pulsion de mort qui serait induite par l’époque contemporaine occidentale (blanche, nantie, sans transcendance).

Il y a un certain charme de froid intellect à égrener cette écriture sèche, directe, sur le ton du constat.

Mais quelque agacement des clichés à la mode : l’absurde, la solitude, la déconstruction, le minimalisme, l’anonymat, le SDF dont il déplore la disparition alors qu’il ne lui a jamais adressé un mot. Et cette façon anglo-saxonne d’écrire samurai (en français prononcé SAMU-raie) plutôt que samouraï (qui se prononce samou-rail). Est-ce une façon d’appeler au secours ? Ou un snobisme littéraire de very Happy few ?

Surnagent quelques réflexions intéressantes comme à la page 42 : « Il n’a plus envie d’exister en tant qu’être singulier, il s’agirait là, lui semble-t-il, du dernier mensonge de cette société, alors pourquoi ne pas retirer aux individus jusqu’à leur identité, pourquoi conserver ce dernier ‘particularisme’ ? » En effet, si elle cherche déjà à éradiquer la différence des sexes et si parler d’identité est gros mot chez les bobos de gauche, la passion égalitaire n’a pas encore éradiqué les noms ni les personnalités. A quand l’interchangeable du numéro ?

Ou encore sur les vertus du masque, de la fausse identité, qui permet de se « dissoudre » tout en continuant à vivre : « il ne veut plus d’existence propre et n’a d’autre solution, pour continuer, que d’entretenir cette absence d’identité » p.78. Les réseaux sociaux sont remplis de cette fausse apparence, qui déguise la faiblesse ou occulte la force dans le pseudo anonyme, bien commode pour tout dire sans en avoir l’air.

Mais il manque à ce genre de littérature un élan qui induise le lecteur à désirer poursuivre et à penser plus loin. L’impasse de la dissolution apparaît comme un appel au suicide, une négation de littérature. L’auteur mortifère préfère la fermeture, il peut ensorceler un moment, à condition pour le lecteur d’être en compagnie, au soleil brillant à travers la vitre, et de faire ensuite tout autre chose. Mais c’est à déprimer un soir de pluie, dans la solitude de la campagne. Quelle œuvre bâtit donc Steiner, né en 1974 ?

On le dit féru de japonisme, mais a-t-il compris l’excès de vie du samouraï ? Que le suicide est un accomplissement et non un renoncement ? L’honneur de sa lignée, la fidélité à son allégeance, le respect de l’ordre supposé du monde. Le vide n’est pas le rien mais au contraire le tout. L’auteur place volontairement ses nouvelles sous l’apanage d’Herman Melville, où le personnage Bartleby préférerait ne pas (« I would prefer not to »). Mais cette expression de la culture anglaise (bien différente de la nôtre en noir et blanc) démontre un robuste quant à soi qui se réserve, plus qu’un tout ou rien (je veux ou je ne veux pas). Le pragmatisme anglo-saxon ne limite pas les possibles ; Steiner en ses textes conduit toujours à l’impasse. Ni vrai samouraï ni décent Bartleby, il est un filet d’eau qui se perd dans le sable.

Emmanuel Steiner, Nouvelles bartlebyennes, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 93 pages, €4.60

Attachée de Presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Jennifer Lesieur, Mishima

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A qui veut connaître rapidement la vie réelle de cet auteur japonais sulfureux, ce livre pourra suffire. Il est une biographie de journaliste, vite pompée, vite écrite, vite oubliée. Un survol sans analyse, sans enquête personnelle, uniquement descriptif. Nous sommes loin d’une biographie littéraire, malgré le nom de Gallimard apposé sur l’édition. Avec même une erreur flagrante p.233 quand il est dit que « sous une chaleur accablante, il rencontre par hasard Isao, le fils d’Iinuma (…) Honda y aperçoit trois grains de beauté alignés, les mêmes que ceux qu’il avait remarqué un jour sur Iinuma ».  Il faut lire Kiyoaki et pas Iinuma !

En 16 chapitres courts qui se lisent en une soirée, une chronologie, une bibliographie, un cahier (très sommaire) de photos, quelques notes en référence, vous en saurez autant sur l’écrivain qu’une fiche Wikipedia, mais sous forme brochée d’un objet à classer dans sa bibliothèque.

Kimitake Hiraoka est né par hasard le 14 janvier 1925 et est mort volontairement Yukio Mishima le 25 novembre 1970.

  • Enfance tordue par une grand-mère névrosée qui l’arrache tout bébé à sa mère et ne lui rend, pour cause d’approche de l’agonie, qu’à l’âge de 12 ans.
  • Adolescence tourmentée d’un garçon chétif et très sensible qui n’a jamais eu le droit d’aller au soleil et de jouer avec les autres garçons.
  • Jeunesse qui s’émancipe enfin, avide d’air, de lumière et d’épanouissement physique (musculation, kendo, karaté) après un voyage en Grèce.
  • Maturité responsable avec études juridiques, concours du prestigieux ministère des Finances, mariage, production littéraire, deux enfants – fille et garçon.
  • Et puis l’approche de la vieillesse, du flétrissement physique, du relâchement des passions, de l’étiolement des idées, du succès qui passe.

Hiraoka, descendant de paysans par sa lignée paternelle, a adopté l’origine noble de sa grand-mère. Il a voulu mourir en samouraï selon le rite millénaire du bushido, la voie du guerrier, en quoi il voyait l’âme culturelle du Japon. Ce pays auquel il était charnellement attaché, depuis les arbres et les fleurs jusqu’à la mer et aux montagnes, aux nuages et à la pluie ou la neige. Il évoque cette nature dans ses œuvres mieux que Kawabata, son mentor dans les lettres, prix Nobel à sa place.

Yukio Mishima jeune

Il raconte dans Confession d’un masque  combien son enfance contrainte l’a rendu névrosé, l’attirant vers l’idéal qu’il ne serait jamais : le garçon mâle japonais à l’aise dans son corps et avec les femmes. Déviance sexuelle mimétique, désir pour ce qu’il voudrait être et qu’il admire : la beauté, la musculature, la force, l’aisance – lui qui mesurait à peine 1m60.

Hiraoka a été bien sage, Mishima son double en a trop fait. Auteur prolifique, il est maniaquement organisé (la névrose obsessionnelle, ce travers né de l’éducation japonaise). Il a écrit des feuilletons populaires autant que de grands romans littéraires, commis des films de série B comme des pièces de théâtre, s’est mis en scène nu devant les photographes, mimant saint Sébastien ou le samouraï brandissant son sabre. Il a été explorer les boites gay de Tokyo, sans vraiment y consommer, préférant l’anonymat des parcs ou l’exotisme du Brésil. Il a été bon père pour ses jeunes enfants, mais pas attaché à la fonction paternelle, les abandonnant par sa mort à l’âge tendre (11 ans pour sa fille Noriko, 8 ans pour son fils Ichiro).

Il faut dire que les exemples successifs de son grand-père et de son père l’ont fait mépriser la paternité, tous deux démissionnaires face aux mères, puis autoritaires à contretemps avec le fils.

Pour le reste, lisez directement les œuvres, cette biographie ne fait que les résumer sans approfondir.

Jennifer Lesieur, Mishima, 2011, Gallimard Folio biographie, 277 pages, €7.51

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Yukio Mishima, L’ange en décomposition

yukio mishima l ange en decomposition folio

Nous arrivons au terme de la tétralogie wagnérienne de Mishima, un volume plus court, bâclé sur la fin, qui n’aboutit qu’au néant. Ayant fait revue de toute sa vie depuis les sens jusqu’à l’esprit, en passant par la passion, Mishima conclut à l’inanité des choses, au courant perpétuel du temps, à l’effacement de toute mémoire.

Nous sommes en 1970 et Honda, le seul lien et mémorialiste de la tétralogie, a 76 ans. La vieillesse est là, cruelle, que Mishima l’auteur veut à tout prix éviter pour lui-même, préférant mourir en beauté mais en pleine jeunesse, comme Achille, à décrépir peu à peu en ronchonnant sur l’époque. « Tout lui déplaisait, la laideur de cette chair impuissante, les bavardages inutiles qui masquaient l’impuissance, le radotage lassant, des cinq ou six fois, l’automatisme dont le radotage même faisait un tourment, la suffisance et la poltronnerie, la cupidité et l’égocentrisme, cette lâcheté d’une frayeur constante de la mort, cette licence totale, ces mains ridées, cette démarche de chenille arpenteuse, ce mélange d’insolence et d’obséquiosité sur le visage. Dire que le Japon fourmillait de vieilles gens » (chap.26). On comprend qu’il ait voulu échapper à cette déchéance, comme Montherlant, mais avec l’histrionisme en plus.

Honda, passant par hasard près d’un point de guet pour les bateaux entrant et sortant du port, fait la connaissance de Toru (prononcer Torou), adolescent de 16 ans dont le maillot de corps laisse entrevoir les trois grains de beauté qu’avaient Kiyoaki, Isao et Ying Chan réincarnés. Enquête faite, une incertitude subsiste tant sur la date de la mort de Yin que sur la naissance de Toru, mais Honda veut y croire ; il n’a plus le temps. Il adopte le garçon et l’éduque, certain qu’il trouvera la mort avant ses 21 ans, comme les autres, fauché en plein élan de beauté et d’énergie.

Malignité du destin qui se moque des humains, coquinerie du sort qui n’aime rien tant qu’à égarer la raison, Toru se laisse éduquer puis, la majorité atteinte, n’en fait plus qu’à sa tête. Il manigance un coup tordu pour rompre ses fiançailles avec la fille qu’il n’aime pas et organise la mise en tutelle de son père adoptif. Heiko, la vieille amie gouine de Honda, invite le garçon un Noël pour tout lui révéler, et combien lui, le seigneur sans passion, manipulateur intellectuel des autres (son QI est de 156), s’est fait berner. Le miroir de Narcisse du guetteur-voyeur Toru se brise, comme celui de Senkitchi dans L’école de la chair, l’entraînant dans un engrenage pareil à celui de l’adolescent Noburu dans Le marin rejeté par la mer, tandis que le vieux manipulateur Honda ressemble de plus en plus au Shunsuké des Amours interdites. L’imagination de Mishima tourne en rond, il commence à ressasser. Il abrège dès le chapitre 28 et bâcle le finale. De désespoir, le garçon s’empoisonne, ce qui le rend aveugle, et se laisse soigner par Kinué, la laide folle qui est raide folle de lui.

Honda a gagné une demi-victoire : ce n’est pas la mort, mais l’impuissance qui attend Toru, la vieillesse précoce où il se laisse aller. La réincarnation d’humain en ange entre en décomposition, Toru présente les cinq signes fatidiques recensés par le bouddhisme (chap.8). La conscience alaya (celle qui subsiste au-delà du Moi), se désagrège dans le grand Tout bouddhiste en bouclant Kiyoaki l’ami par Toru le fils : « Il y avait là, dans le moindre détail, et jusque dans l’absence d’un but quelconque, le double de Honda, mis à nu dans un néant limpide » (chap.10).

Honda, une dernière fois, à 81 ans, va rendre visite à Satoko, abbesse du monastère Gesshuji depuis ses vœux prononcés après sa rupture avec Kiyo, 60 ans auparavant. Celle-ci a conservé sa beauté, épurée par l’âge, mais elle a épuré aussi ses souvenirs, ne gardant que ceux qui valent durant cette vie. Et Kiyoaki, l’amant magnifique, n’en fait pas partie. Honda est déconcerté d’apprendre que l’oubli a emporté tout ce à quoi il a voué son existence. Lui fini, cette belle histoire de réincarnation sera néant, même le Journal de ses rêves de Kiyo que Toru a brûlé. Les êtres passent comme les saisons, mais le temps demeure. Un signe à son arrivée au monastère aurait dû l’avertir : « Il se rappelait l’image lumineuse des quatre saisons sur le paravent en ce temps-là. On l’avait remplacé par un paravent tout uni en roseaux tressés » (chap.30). Commencée en hiver, la tétralogie se termine en plein été. Si blanche, si neuve, si pure, c’est pourtant la destinée de la neige de printemps de fondre au soleil, alimentant l’éternelle cascade dont aucune molécule n’est jamais la même, et qui va se perdre dans la mer de la fertilité – avant que l’évaporation ne fasse à nouveau naître la neige… Illusion d’existence stable, de moi constant, la cascade s’oppose à la neige, le flux à l’immobilité, le passage incessant du temps à l’être.

ange de paille

Mishima garde une lecture nihiliste du bouddhisme. Comme de la vie moderne : « L’ordre était-il protégé, toutes choses se déroulant selon un code de lois, sans qu’on put déceler nulle part la moindre trace d’amour ? (…) Le ‘facteur humain’ avait-il été soigneusement balayé ? » (chap.26). L’écrivain, en sa toute dernière œuvre (rendue à l’éditeur le matin de son suicide), lance un cri affectif, il hurle ce qu’il n’a pas eu enfant : affection et attention, insertion dans une famille et dans un groupe. Comme lui, Toru est orphelin, donc glacé, incapable de relations humaines normales. La neige fraîche devenue glace figée, l’inverse du nirvâna bouddhiste, idéal de fusion dans le flux d’énergie de l’univers. La dernière phrase du livre, de la tétralogie comme de l’œuvre entière de l’écrivain Mishima, est celle-ci : « Le plein soleil d’été s’épandait sur la paix du jardin ».

Ce pourquoi Mishima ne croit qu’à l’énergie, un instant incarnée dans un être jeune, en pleine passion et beauté. L’éternité éphémère qu’il cherche est celle du souvenir, de ces deux ou trois générations de la mémoire, incarnées ici en Honda. Ce pourquoi lui, Kimitake Hiraoka né en hiver un 14 janvier, voudra mourir en Yukio Mishima à 45 ans en automne, un 25 novembre. Sinon en héros, du moins en symbole pour le Japon, s’éventrant au sabre court avant de se faire décapiter par un compagnon selon la tradition. Comme un guerrier samouraï, même si ce geste spectacle est dérisoire dans la société industrielle en plein essor de 1970.

La lecture de la tétralogie achevée, je la trouve un peu décevante, baroque, bariolée, ressassant les fantasmes mille fois écrits de l’auteur. Il avait probablement conscience de tourner en rond et de quitter son public, d’où ses éclats publicitaires des dernières années. Neige de printemps est le plus séduisant des quatre tomes, Le temple de l’aube le plus lourd. Mais il faut dire que la traduction depuis l’anglais n’arrange rien de la fluidité du texte comme de sa compréhension ! Les approximations, les faux synonymes, les anglicismes, les virgules mal placées abondent. Pourquoi qualifier une chaîne à médaille, au cou de Toru, de « collier » ? Pourquoi la procédure d’empêchement juridique de Honda vise-t-elle à le dire « inhabile », alors qu’inapte serait médicalement plus juste et surtout incapable est le seul mot juridiquement correct ? Pourquoi parler de « l’impossibilité » plutôt que de l’impossible ?

Il manque une vraie bonne traduction directement du japonais de l’œuvre de Yukio Mishima.

Yukio Mishima, L’ange en décomposition, 1970, Gallimard Folio 1992, 288 pages, €5.89

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55

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Yukio Mishima, Confession d’un masque

yukio mishima confession d un masque

Le masque est Mishima, mais aussi celui d’un fils du Japon dans la société machiste et disciplinée des années 1930 à 50, très conformiste, où se distinguer d’une quelconque façon est être rejeté. La confession est celle de la sexualité déviante de l’auteur, attiré depuis l’âge de 4 ans par ses semblables plutôt que par les modèles féminins que sont ses sœur, mère ou copines. Être élevé en enfant fragile par une grand-mère autoritaire et rigide prédispose-t-il à rejeter les femmes ? La vue du cuissard moulant d’un très jeune vidangeur lui a donné ses premiers émois avant même de savoir lire.

Ce furent ensuite les images, associées sans cesse au tragique et à la mort, qui enfiévrèrent son imagination. Amoureux d’un beau jeune homme en cuirasse, il le délaisse dès qu’on lui apprend qu’il s’agit de Jeanne d’Arc. Sa mauvaise santé d’enfant lui fait désirer vivre par procuration, être le héros qu’il ne pourra jamais devenir, le mâle qu’il aurait voulu être. L’odeur de sueur des soldats et des jeunes porteurs vigoureux à demi nus des fêtes locales lui rappellent la brise marine, tandis que leur déchaînement dionysiaque l’emplit d’admiration.

A 12 ans, il redessine les images des contes pour combler ses fantasmes d’éphèbes dénudés tordus de douleur, une balle dans la poitrine ou le crâne ouvert après une chute ; leur simple évocation le fait bander malgré lui. Le saint Sébastien de Guido Reni le ravit, fouaillé dans son corps par le spectacle des souffrances du supplicié : « Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême » p.44. Il connaît à cette vue sa première éjaculation irrésistible.

A 14 ans, il tombe amoureux d’un condisciple, Omi, plus mûr et bien plus vigoureux que lui. « Dans ce premier amour que je rencontrais dans la vie, je semblais être un oisillon gardant caché sous son aile des désirs animaux vraiment innocents. J’étais tenté, non par le désir de la possession, mais simplement par la tentation toute pure » p.73. Mais au fond, rien que de très normal : à 14 ans il est encore comme tous les autres, « c’était l’admiration de la jeunesse, de la vie, de la suprématie. (…) C’était avant tout cette extravagante abondance de force vitale qui subjuguait les garçons » p.78.

Cet amour pour le sauvage, pour l’animalité vitale, que l’on retrouve un peu partout dans son œuvre romanesque, se mue avec les années en « amour pour le gracieux et le doux », pour les plus jeunes que lui. La lecture de Magnus Hirschfeld lui démontre qu’il a les sentiments des « éphébophiles, qui aiment les jeunes gens entre quatorze et vingt et un ans » p.121. Il avoue sa prédilection, dans la rue, « pour le corps souple d’un jeune homme tout simple, d’environ vingt ans, un corps pareil à celui d’un lionceau » p.170. Mais il est poussé, comme Gilles de Rais, à le torturer en pensées, le soir dans son lit, « tu te presses contre lui et tu chatouille la peau de sa poitrine tendue avec la pointe du couteau, légèrement, comme pour une caresse ». Le couteau se plante, pénètre le corps, le sang coule sur la peau blanche, la victime arque son corps gracieux, gémit, « la joie profonde d’un sauvage renaît dans ta poitrine », avoue Mishima p.171.

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Il ne passera jamais à l’acte, son Surmoi social étant trop puissant, mais ces atrocités donnent une idée de sa sincérité à se mettre à nu, bien plus que Gide, bien plus brutalement que Proust, bien plus directement que son aîné Kawabata. Les sociétés répressives, spartiate, aztèque, catholique, samouraï, victorienne, bismarckienne, favorisent-elles l’inversion ? Faut-il jouer la comédie sociale affublé d’un masque pour survivre « normal » aux yeux du grand nombre prompt à haïr qui n’est pas comme tout le monde ?

Mishima l’a longtemps jouée, cette comédie humaine ; il a sacrifié aux conventions, allant jusqu’à se marier, à avoir deux enfants. Il a cru tomber amoureux de filles, comme Sonoko à ses vingt ans. Il a certainement éprouvé de l’affection, un sentiment de protection, un goût d’être ensemble. Mais sans aucun désir sensuel. Dans ce livre aussi cru que la pudeur autorisée des années 1940 pouvait le permettre, il analyse honnêtement ce qu’il ressent. Il transforme son être en littérature.

Adolescent, il vivait ses désirs sans penser plus loin ; jeune homme, il pensait que la guerre allait lui offrir un « suicide naturel » soit sous les balles au combat, soit dans un bombardement ; homme mûr, il n’a plus supporté ce divorce entre la chair vivante et le masque social. Il a monté son suicide comme un événement médiatique, poussant au réveil nationaliste. Mais c’était le dernier masque de ses pulsions intimes pour l’existence idéalisée du samouraï : enfant admiratif des guerriers, page fidèle faisant l’objet de l’attention passionnée de l’adulte qu’il sert, chevalier prenant sous son aile un éphèbe… Il aurait aimé vivre en ces temps plus crus, où l’inversion était admise et socialement utile.

Un livre étrange, plus autobiographique que romancé, qui éclaire l’œuvre et surtout les étapes progressives d’une existence minoritaire, bien plus efficace pour comprendre l’homosexualité que les revendications militantes et les exigences de « droits ».

Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949, traduit de l’anglais par Renée Villoteau, Folio 1988, 247 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï

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Trois ans avant son suicide, Mishima livre un testament touffu, répétitif, organisé comme une paraphrase de son oeuvre, la volonté de tout dire sur ce qu’il croyait être l’essence du Japon. Il suit surtout le Hagakure, livre d’éthique samouraï écrit au XVIIIe siècle en 11 tomes par l’élève de Jocho Yamamoto, vrai samouraï devenu prêtre sur la fin de sa vie. Il n’en existe que des extraits traduits en français.

Pour Mishima, « le Hagakure s’efforce de soigner le caractère pacifique de la société moderne en lui appliquant ce puissant remède qu’est la mort » p.31. Marguerite Yourcenar aimait ce livre parce qu’il chantait aussi la ‘voie des éphèbes’, l’homosexualité guerrière au Japon. Mais il a, au fond, cette exigence stoïcienne de perfection que l’homme doit approcher sans l’atteindre jamais.

Le Hagakure enseigne la sagesse de l’action, la sagesse de l’amour (qui est action) et la sagesse de la vie (qui est de perpétuer la vie et de la vivre intensément par l’action). Agir est le moyen de plus efficace d’échapper aux limites du moi pour se plonger dans une unité plus vaste. Elle est réalisation de soi, réactualisation naturelle du ‘lion’ qui est la force motrice de chaque être humain. Un tropisme vers lequel l’inquiet Mishima a sans cesse tendu, une réponse à son angoisse métaphysique de n’être pas « normal », comme les autres, fils d’un empire vaincu et d’une modernité en contradiction avec la tradition.

Sur l’amour, le Japon ne distingue pas Éros et Agapè, l’attraction terrestre et l’appel divin, la chair et l’âme. On a la conviction que « ce qui émane de la pure sincérité instinctive mène indirectement à un idéal qui mérite qu’on lutte et, si nécessaire, qu’on meure pour lui » p.45. Être tenté par le corps et par l’esprit des jeunes garçons, plus que par ceux des femmes, se trouve ainsi justifié, ce qui apaise Mishima en ses contradictions sensuelles. Tact, délicatesse, pédagogie, tolérance, sont des rapports qu’un samouraï doit entretenir avec les autres. Il sera bon et ferme avec les enfants, il ne sera lui-même qu’avec ses pairs, il aimera sans le dire. Le véritable amour reste toujours caché, il se dévalue lorsqu’il se révèle. Le samouraï sera modeste et fin, il suivra les remarques des autres et les enseignements des anciens, il dépassera ainsi les limites de son propre discernement.

La vie et la mort sont les deux faces d’une même réalité. Qui a connu la naissance se condamne à mourir. Cette mort inéluctable fait aimer la vie en sa brièveté. Elle lui donne son relief, son intensité, son sens. « La voie des samouraïs, c’est la mort ». C’est l’objet de toute sagesse que de préparer l’être à bien mourir – ou à bien vivre, ce qui est la même chose. Chaque instant peut être le dernier. Il nous faut être prêt donc n’agir jamais à tort, mais sincèrement, tout entier dans son acte, comme s’il devait à chaque fois être le dernier. Dans la succession de ces instants, animés d’une telle philosophie, « quelque chose va s’accumuler d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre, quelque chose grâce à quoi on acquerra finalement la capacité de bien servir son seigneur » p.47. C’est ainsi que l’on sera bon samouraï. Chaque détail du quotidien est préparation au surgissement d’une crise grave. Il faut se tremper chaque jour pour réagir parfaitement le moment venu. Conforter sa résolution, parfaire son entraînement, tout cela permet de ne jamais être pris de court, ni par les événements de la vie, ni par la mort. Cela dès l’enfance.

Un jeune samouraï sera élevé dans « l’idéal de liberté et de naturel préconisé par Rousseau dans l’Émile » : ni punitions indues, ni menaces, mais sincérité et vigilance.

Adulte, le samouraï devra se défier du rationalisme. Non pas de l’intelligence, qui est acuité de vision et mobilisation de toutes les facultés intellectuelles, mais de l’excès de logique, de l’esprit qui dérape hors des sens et de la volonté. « Le calculateur est un lâche. Si je dis cela, c’est que le calcul porte toujours sur le profit et la perte et que, par conséquent, le calculateur n’est préoccupé que de profit et de perte. Mourir est perte, vivre un gain, ainsi décide-t-on de ne pas mourir. On est donc un lâche », dit le Hagakure. Le sacrifice de sa vie pour une cause est hors calcul. C’est l’acte ultime, mais beaucoup d’autres actes sont hors calcul : la confiance, le courage, l’amour. Entreprendre aussi, comme une aventure : ainsi est le capitalisme des entrepreneurs, risqué, conquérant, le calcul comptable ne venant qu’en second.

samourai dessin

L’esprit d’efficacité est utile s’il sait servir, non s’il envahit l’homme. La raison n’est qu’un outil, et non la pierre angulaire d’une philosophie. Le samouraï se veut un homme complet, non un simple technicien. Il se veut ouvert, humain, perfectible, attentif aux autres (Montaigne) comme à l’énergie qui l’anime (Nietzsche), et à la dignité qui la manifeste (Dostoïevski). Mishima appelle à lui les meilleurs écrivains occidentaux au secours de la tradition japonaise ; comme pour la situer dans l’universel, voire l’excuser des excès militaristes de la guerre. L’apparence du samouraï, ses paroles, ses actions, se veulent belles parce qu’issues d’une force interne – selon les canons de la vertu grecque antique.

Le samouraï est fier d’être. Il est un homme sincère, un humain authentique. Mishima aurait aimé être samouraï. Mais son époque ne lui fournissait pas la panoplie guerrière qui va avec. Il a envisagé la politique, mais trop de bassesse est nécessaire à cette passion guerrière secondaire. Il n’a pas tâté des affaires, dommage, car l’esprit samouraï du Japon s’est bel et bien réfugié dans la conquête des marchés et dans la féodalité d’entreprise ! C’était encore rare dans les années 1960, mais éclatant dans les années 1980 (voire ci-dessous Pierre Delorme). Mishima a eu le malheur de naître trop tôt ou d’être en avance sur le monde.

Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, 1967, traduit du japonais par Émile Jean, Gallimard 1985 collection Arcade, 154 pages, €9.64

Jocho Yamamoto, Hagakure, le livre secret des samouraïs, édition partielle – choix de textes, Guy Trédaniel 1999, 110 pages, €13.21

Pierre Delorme, Le management : un art martial, développement personnel et efficacité managériale, Chiron 2002, 155 pages, occasion €26.00

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Yukio Mishima, Le Pavillon d’or

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Construit en 1397, brûlé en 1950, refait entièrement en 1955 et rénové en 1987, le Kinkaku ji – temple d’or – est inscrit depuis 1974 au Patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Il est prétexte au roman de Mishima, publié en 1956. C’est l’œuvre la plus célèbre de l’écrivain, parce que culturelle, parce que mettant en scène Kyoto, l’ancienne capitale jumelée avec Paris, épargnée par les bombardements américains sur l’ordre exprès de Mac Arthur durant la Seconde guerre mondiale.

Ce n’est pourtant pas l’œuvre que je préfère, trop bavarde, un rien datée, parfois à la limite de la vraisemblance. A qui n’a jamais lu Mishima et voudrait aborder son œuvre, je conseille plutôt de commencer par Le tumulte des flots, bien plus sec, tragique et vraisemblable, d’une pureté très japonaise, le meilleur de Mishima.

Le Pavillon d’or est cependant un symbole : celui du Japon traditionnel, confronté à l’occupation yankee après la défaite des militaristes. Donc celui de Mishima, écrivain très japonais mais aussi largement influencé par les œuvres occidentales. N’écrit-il pas ici son Crime et châtiment sur le modèle de Dostoïevski ? Détruire le Pavillon d’or, n’est-ce pas, pour Mishima, tenter d’exister par lui-même comme on « tue » le père ? Il fait du Pavillon d’or et de son reflet dans l’étang une vision philosophique à la Platon, auteur du mythe de la caverne. La beauté « idéale » écrase ; elle empêche de vivre. Seule la sensualité, dans le présent, permet d’exister. Détruire la Beauté-en-soi, symbolisée par le Pavillon d’or, c’est enfin être individu, ici et maintenant, sans référence métaphysique. Ce pourquoi le personnage principal fume à la dernière page une cigarette, tandis que fume le Pavillon d’or qu’il vient d’incendier.

L’écrivain se met dans la peau du bègue, laid, pauvre et orphelin Mizoguchi, empli de solitude et de ressentiment (l’accumulation des tares, n’est-ce pas un peu trop ?). L’adolescent de 17 ans qui entre au temple fait une fixation obsessionnelle sur ce que révérait son père, le Pavillon d’or comme essence du religieux au Japon. Mishima lui-même, à 45 ans, détruira son propre temple, le corps siège de son âme, par suicide traditionnel seppuku. Pris sous l’aile du prieur du temple d’or, le jeune homme se lie d’amitié avec deux personnages contrastés – ses extrêmes possibles. Tsurukawa est empli de lumière, mais noire, parce que son optimisme apparent dissimule une sensibilité aux autres qui va le pousser au suicide. Kashiwagi, à l’inverse, est un cynique fini, qui exploite les sentiments des autres pour se pousser dans la société, par ressentiment contre son pied bot. Mishima, dans sa vie personnelle, est tiraillé entre les deux : sensible mais fluet, attiré par le cynisme mais incapable de l’accomplir, il devient écrivain pour évacuer ces contradictions. Il fait donc du novice incendiaire – qui a réellement existé – une sorte de double personnel, adolescent attardé qui se cherche, désirant exister sans trouver en lui-même les forces nécessaires. Si le Beau lui est barré, explorer le Mal serait-il la solution ?

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Photo Argoul 2004

Le Pavillon d’or, avec son triple style de l’art japonais, est l’essence même de la japonité. Une tradition qui s’impose, dont on doit se rendre digne, malgré la cuisante défaite de la guerre. Comment réinventer le Japon sans que le passé pèse ? Le novice incendiaire a 21 ans lorsqu’il commet son forfait ; Mishima en a 25 la même année. De style Heian au rez-de-chaussée, samouraï au premier étage, temple zen au second, c’est tout le Japon d’un coup qui se dresse, face à l’étang qui le renvoie en miroir – le Miroir d’eau. Il resplendit, tout d’or vêtu, il élève l’âme et la contraint par ses formes. Mais, tel est le message de Mishima : la libération réside au Japon même, dans l’application de la doctrine bouddhiste. « Oui, c’était la première ligne du passage fameux du chapitre de l’Éclairement populaire, dans le Rinzairoku (…) : ‘Si tu croise le Bouddha, tue le Bouddha ! Si tu croises ton ancêtre, tue ton ancêtre ! (…) Alors seulement tu trouveras la Délivrance. Alors seulement tu esquiveras l’entrave des choses, et tu seras libre’… » p.371.

A lire de retour de Kyoto, ou après avoir déjà abordé Mishima. Tout premier lecteur sans préparation risque d’être déçu car il faut connaître la tradition japonaise et la vie de Yukio Mishima avant de bien saisir ce qui fait le sel de ce roman, au fond moins japonais qu’occidental.

Yukio Mishima, Le Pavillon d’or (Kinkakuji), 1956, traduit du japonais par Marc Mécréant, Folio 1975, 375 pages, €7.32

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Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc

Hitonari Tsuji est une rock star romantique des années 1980 qui vit depuis une décennie à Paris. Le Bouddha blanc est son premier roman, qui a obtenu le prix Femina étranger en 1999. L’auteur a aussi réalisé des films. Adolescent rebelle, il est douceur et violence – et il écrit la nuit, dans le silence. Époux d’une actrice japonaise très connue, ils ont un petit garçon né à Paris, Juto, qui a presque dix ans.

Ce livre très réussi romance l’histoire d’une vie : celle de son grand-père au long du XXe siècle. Les Japonais sont enracinés dans leur pays et dans la nature ; il y a un lien charnel entre l’endroit où vous vivez et la vie que vous transmettez. Exilé en Europe dans la ville lumière, peut-être est-ce pour cela qu’Hitonari tient à se rattacher à cet ancêtre.

Dans la petite île d’Ôno, le grand-père est né vers 1898 dans un univers rural où son père, descendant de samouraï, forge des sabres et des couteaux. L’essor des guerres et la technique va le faire armurier, puis inventeur de motoculteur. C’est toute l’habileté du Japon de tradition qui est contée dans ce microcosme. Les Toyota, Honda ou Sony ne sont pas nés autrement.

Sur son lit de mort, entouré de ses enfants et petits-enfants, Minoru se souvient. Des herbes hautes du marais entre lesquelles courir pieds nus, faisant gicler la boue, à peine vêtu d’un kimono de coton débraillé arrivant à mi-cuisses. Cela après avoir fait exploser en plein vol un crapaud d’un pétard dans l’anus.

Sept ans et déjà en émoi devant les 14 ans plantureux d’une jeune fille, Otowa, premier amour violent qui durera toujours. Il arrachera le vêtement d’Otawa quand il aura douze ans et la possédera, consentante dans les roseaux, mais pour la dernière fois. La jeune fille va se marier, quitter l’île et mourir, d’un « accident » issu de pratiques sadomasochistes de son pervers d’époux. Minoru va épouser « la femme Nue » – qui n’est pas ce que vous fantasmez. Nue est à prononcer Noué. Elle est une noiraude du village rival, sur laquelle son ami Hayato a pissé, enfant, faute d’un garçon sur qui taper. C’est dire la sensualité brute qui possède le petit Japonais.

Minoru est cependant relié comme on le dit d’une religion. A la nature, dont l’eau en crue a pris son frère aîné, glissé de la barque où il se mesurait au sabre de bois avec lui ; sa mère ne s’en est jamais remise. Aux vies antérieures, dont Minoru a parfois d’étranges réminiscences, des impressions de « déjà vu » surtout avant l’âge mûr. Il semble que cette prégnance de l’affectivité s’efface avec les ans et l’emprise de la raison. Mais quand même : un Bouddha blanc lui apparaît en pleine lumière lorsqu’il est au désespoir ou lors d’émotions violentes. Ainsi lorsqu’il a tué un jeune Russe lors de la guerre de Sibérie – et qu’il a aimé cette violence du lui ou moi. Ce crime légal et patriotique le hante jusqu’à le rendre malade et se voir rapatrié.

Ce pourquoi, en sa vieillesse, Minoru le grand-père va s’efforcer de faire le bien pour célébrer la vie plutôt que de forger des armes ou de tuer. Il a la vision d’un grand Bouddha blanc, formé des os concassés des morts qui s’accumulent depuis des siècles sur cette île étroite, disputant la terre cultivable aux vivants. Une belle idée que ce monument qui agrège tous les ancêtres plus ou moins cousins dans un élan vers l’éternel.

Religieux, Minoru ? Certainement. Croyant en un au-delà ? Pas vraiment. « L’enseignement bouddhiste sur le paradis de la Terre Pure est nécessaire aux êtres humains. Mais il n’a d’utilité que sur cette terre, pas dans l’au-delà. Je suis persuadé que dans l’autre monde nous ne pouvons plus penser comme nous le faisons ici-bas. Il me semble que chacun de nous, quel qu’il soit, retourne au néant. Quand le corps se calcine, riches et pauvres, tous égaux, se muent en fumée qui monte vers le ciel » p.278.

Le prêtre du temple, à qui il se confie, lui calligraphie l’une des maximes du bouddhisme : « ku-e-i-ssho. Il signifie l’égalité originelle de tous les êtres, riches ou pauvres. Une fois dépassées les règles fastidieuses et le sens des valeurs propres à chaque société, les êtres humains sont tous égaux » p.249. Tous deviennent un même Bouddha, unis à jamais dans le grand Tout de la nature. Ce lien métaphysique prolonge le lien affectif des êtres de la lignée et l’attachement charnel de l’individu à sa terre et aux sensations.

Si ce livre est un grand livre, c’est parce qu’il ouvre à l’universel. Parti d’une existence infime dans une île minuscule, l’auteur élève au rang cosmique la vie exemplaire de son grand-père. Depuis les émois instinctifs enfantins jusqu’à la sérénité de la grande sagesse, en passant par les passions de l’existence. Tout fait une vie ; tout fait roman ; tout fait ce bonheur de lecture.

Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc, 1997, traduction française Corinne Atlan, Folio2001, 287 pages, €5.89

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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